Il existe deux phénomènes très intéressants qui ne sont pas directement en rapport avec le bicaméralisme, mais qui toutefois relèvent de la même mise en perspective.
En effet, ce qui est en jeu, ce sont les modalités du fonctionnement du cerveau humain.
Le premier phénomène est l’aphantasie ; il a été conceptualisé en 2015 par le neurologue britannique Adam Zeman.
Le principe est le suivant.
Chez la majorité des gens, penser fait apparaître des images mentales.
Quand on pense à une banane, on voit une banane en image dans son esprit.
Quand on se rappelle une personne, un lieu ou une situation, on voit quelque chose dans son esprit, un peu comme une image ou une scène intérieure.
Chez les personnes aphantasiques, ce mécanisme n’existe pas. Aucune image n’apparaît dans leur esprit.
Elles savent de quoi il s’agit, elles le conceptualisent, sans pour autant le visualiser.
Elles représentent vraisemblablement 2-3 % de la population, avec autour de 1 % d’aphantasiques complets.
C’est là un phénomène notable ; il n’est connu que depuis récemment et, dans les faits, en raison du manque d’information à ce sujet, les aphantasiques ne savent pas qu’ils le sont !
Le second phénomène consiste en les neurones miroirs.
Leur existence a été découverte par le neurologue italien Giacomo Rizzolatti et son équipe au début des années 1990.
Malheureusement, c’est lié à l’expérimentation animale, ce cauchemar.
Il a été constaté que, chez les singes, des neurones s’activent quand l’animal fait une action mais aussi quand il voit quelqu’un d’autre la faire.
Naturellement, du point de vue matérialiste dialectique, il n’y a absolument nulle surprise à ce que l’esprit fonctionne tel un miroir.
Depuis, il a été constaté que les neurones miroirs sont bien sûr présents chez l’être humain.
Et si nombre d’études ont été faites, elles n’ont jamais abouti à des résultats révolutionnaires.
Ce qui indique bien que la vision bourgeoise des choses a fait son temps.
Des découvertes sont faites grâce aux moyens techniques, mais la vision du monde obscurcit l’horizon.
Concluons sur deux aspects intéressants, dans le cadre d’un apport de Julian Jaynes indéniablement très intéressant.
On sait comment les colonisateurs européens de l’Amérique ont présenté les « Indiens » : comme simples, directs, incapables de mentir… c’est-à-dire sans mise à distance par rapport à leur propre être.
Si on lit Julian Jaynes, on a un approfondissement de compréhension du phénomène.
Lui-même va trop loin et raisonne en termes d’automates.
Néanmoins, il est bien connu que dans les combats des conquistadors contre les petites troupes « indiennes », il suffisait de tuer le chef pour que les autres s’enfuient.
Ce qui est en jeu, c’est la question de la mise à distance par rapport à soi-même.
Voici ce que dit Julian Jaynes.
« À l’époque du bicamérisme, le contrôle social reposait sur la pensée bicamérale, et non sur la peur, la répression ou même la loi.
Il n’y avait ni ambitions privées, ni rancunes privées, ni frustrations privées, rien de privé, puisque les hommes bicaméraux n’avaient aucun « espace » intérieur où être privés, aucun équivalent avec lequel l’être.
Toute initiative résidait dans la voix des dieux. (…).
La tromperie à long terme exige l’invention d’un soi analogique capable de « faire » ou d’« être » quelque chose de très différent de ce que la personne fait ou est réellement, tel que perçu par ses associés. »
Il est indubitable que, par exemple, si on prend l’empire inca, organisé de manière « unitaire », à prétention collectiviste, ce qu’on lit là est inspirant.
Un autre aspect concerne la schizophrénie.
Si l’on suit Julian Jaynes, cette maladie mentale ne saurait être comprise sans le bicaméralisme.
C’est la raison pour laquelle elle n’a pas été expliquée jusqu’à présent.
Sa réelle nature consiste en un retour en arrière historique de l’esprit, à une situation bicamérale, mais cette fois non gérée.
Voici ce qu’il dit.
« L’homme conscient recourt constamment à l’introspection pour se trouver et se situer par rapport à ses objectifs et à sa situation.
Sans cette source de sécurité, privé de récit, vivant avec des hallucinations inacceptables et niées comme irréelles par son entourage, le schizophrène floride [= en pleine expression de sa crise] évolue dans un monde à l’opposé de celui des ouvriers de Marduk, soumis aux dieux, ou des idoles d’Ur.
Le schizophrène moderne est un individu en quête d’une telle culture.
Mais il conserve généralement une part de conscience subjective qui lutte contre cette organisation mentale plus primitive, qui tente d’établir une forme de contrôle au sein d’une organisation mentale où l’hallucination devrait exercer le pouvoir.
En somme, son esprit est à nu face à son environnement, attendant des dieux dans un monde sans dieux. »
Et si on regarde cela de manière matérialiste dialectique et qu’on applique cela aux modes de production, alors on dira : une société devient mûre pour la révolution lorsque l’idéologie qui fournit les principaux commandements et contrôles aux actes de la vie quotidienne des individus dans un mode de production donné est en rupture avec le réel.
La révolution, c’est lorsqu’un système idéologique de commandement et de contrôle des axes fondamentaux de la vie quotidienne n’est plus opérationnel, et doit être remplacé par un autre.
Et si on regarde bien, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine populaire a été le premier jalon historique de la compréhension du rôle de la vision du monde comme idéologie au poste de commandement.
Il est très intéressant de constater une chose si on suit Julian Jaynes : son hypothèse explique la possibilité historique de la falsafa, c’est-à-dire de la philosophie arabo-persane qui défendit le matérialisme d’Aristote, tout en reconnaissant le Coran.
Aristote est un matérialiste.
Il dit : l’être humain ne pense pas, il réfléchit.
Lorsqu’il réfléchit bien, c’est qu’il retrouve une vérité universelle.
L’univers est, en effet, toujours le même et son existence correspond à une série de vérités universelles, formant un intellect agent.
Les êtres humains n’ont qu’un intellect patient et la seule chose qu’ils peuvent faire, c’est réfléchir de telle manière à être conforme à la réalité.
Il y a une conjonction entre l’intellect patient et l’intellect agent.
Ainsi, les êtres humains meurent, les intellects patients disparaissent. L’intellect agent, lui, est éternel.
La réalité est éternelle, la science consiste en sa compréhension, bien « penser » c’est réfléchir adéquatement.
Or, qu’est-ce qui empêche, si on suit Julian Jaynes, de dire que l’intellect patient est l’hémisphère gauche, l’intellect agent l’hémisphère droit ?
Que, quand on raisonne bien, qu’on a une synthèse qui se précipite dans sa tête, c’est un raisonnement scientifique qui émerge comme propulsé dans son esprit, comme s’il était de l’extérieur ou en tout cas conforme au monde extérieur ?
En quelque sorte, l’hémisphère gauche représente la qualité, l’hémisphère droit la quantité, mais ce serait un raccourci que de dire cela.
Mais ce n’est pas tout.
Ce que dit Julian Jaynes n’est pas seulement inspirant pour saisir ce que dit Aristote, il y a donc les philosophes arabo-persans.
Ils sont matérialistes, à différents degrés, mais reconnaissent le Coran.
Avicenne représenté en 1271
Al Farabi, Avicenne et Averroès, pour citer les trois titans de la falsafa arabo-persane, reconnaissent à la fois le chemin de la science matérialiste pure et dure – en conjonction avec l’intellect agent, car l’être humain ne pense pas mais « reflète » la réalité – et l’inspiration divine qu’est le Coran !
Ici, il faut bien reconnaître qu’il raisonnait comme Julian Jaynes.
Ce dernier dirait que les trois admettent à la fois l’inspiration non-bicamérale et l’inspiration bicamérale.
Et il dirait que les trois ont compris que c’était une seule et même chose, avec comme seule différence que dans un cas on sait qu’on se parle à soi-même, que dans l’autre on ne sait pas.
Julian Jaynes est ici possiblement formidable si on le remet sur ses pieds et qu’on le remet sur une base matérialiste.
Julian Jaynes s’autorise, avec raison et sans prétention, de nombreuses remarques exploratoires.
Il aborde ainsi, de manière très inégale mais intuitive comme toujours, le thème de la magie.
Ici, il sera difficile d’arriver à des résultats depuis les pays où le capitalisme a avancé.
L’approche ne peut toutefois que puissamment inspirer les matérialistes dialectiques de Bolivie ou du Brésil, du Népal ou de Thaïlande, du Bénin ou du Nigéria.
Le marché dit aux sorcières avec divers produits comme des amulettes, des herbes, des fœtus de lama séché, etc., à La Paz en Bolivie (wikipédia)
Julian Jaynes souligne ici que les modalités des rites de magie, de sorcellerie, de vaudou, etc. comportent des structures récurrentes qui parlent à l’esprit.
Non seulement, ils servent à fournir une introspection de « l’extérieur », comme à l’époque du bicaméralisme.
Mais, en plus, et là Julian Jaynes devine plus qu’il n’explique, dans leur approche, ils suivent des modalités du cerveau.
En fait, on connaît également bien cela quand même dans les pays capitalistes développés, sauf que cela passe par les psychologues, les psychothérapeutes, les psychanalystes et les voyantes.
Il y a des choses qu’on n’ose pas se dire et on passe par quelqu’un d’autre pour se le dire à soi-même.
C’est moins pittoresque qu’avec les rites de possession, de magie, de vaudou, etc., néanmoins c’est la même base matérialiste, avec bien entendu un bon fond d’escroquerie et de mise sous dépendance.
En effet, pour que le « contact » se fasse, il faut toute une mise en scène, tout un stress rituel, ou bien une acceptation symbolique comme les pseudos-hypnotiseurs lors des émissions de télévision.
Une tenue pour une cérémonie afrobrésilienne
Cela veut dire, en tout cas, que, au Brésil, une affirmation matérialiste dialectique sérieuse serait en mesure de comprendre le fonctionnement des religions afro-brésiliennes de possession (umbanda, candomblé, quimbanda), et non pas simplement de les considérer comme des superstitions folkloriques.
Et à suivre Julian Jaynes, cette utilisation d’une autre personne, d’un « médium », serait un reste du bicaméralisme.
Voici comment il tente de formuler un panorama matérialiste de cet aspect :
« À mesure que le lent retrait des voix et des présences divines laisse une part croissante de chaque population échouée sur le sable des incertitudes subjectives, la variété des techniques employées par l’homme pour tenter d’entrer en contact avec son océan perdu d’autorité s’accroît.
Prophètes, poètes, oracles, devins, cultes des statues, médiums, astrologues, saints inspirés, possession démoniaque, cartes de tarot, planches Ouija, papes et peyotl sont autant de vestiges d’un bicamérisme qui s’est progressivement réduit à mesure que les incertitudes s’accumulaient. »
De manière très intéressante, Julian Jaynes parle également de la poésie et il dresse une corrélation entre les modalités de la poésie et les expressions mentales perturbées.
Par exemple, il est connu que certains malades mentaux pratiquent la glossolalie : ils parlent une langue qui n’existe pas.
Or, il est connu qu’il a pu être attribué une nature « divine » à cela.
Julian Jaynes en déduit que la poésie est née comme vision « religieuse » justement en suivant cette même modalité d’expression perturbée, détournée de la pensée.
C’est là où il y a une mise en perspective plus intéressante, plus concrète, plus solide, car elle s’appuie sur une transformation profonde, et pas simplement sur une opposition formalisée entre bicaméralisme et non-bicaméralisme.
Voici une très intéressante tentative de formuler un aperçu général de la part de Julian Jaynes :
« À mesure que la pensée grecque évolue du bicamérisme universel à la conscience universelle, ces vestiges oraculaires du monde bicaméral et leur autorité se transforment jusqu’à devenir de plus en plus précaires et difficiles d’accès.
Il me semble qu’il existe une logique sous-jacente à tout cela, et que, durant les mille ans de leur existence, les oracles ont connu un déclin continu, que l’on peut appréhender à travers six phases.
Celles-ci peuvent être considérées comme six étapes descendantes de la pensée bicamérale, à mesure que son impératif cognitif collectif s’affaiblissait.
1. L’oracle du lieu.
À l’origine, les oracles étaient simplement des lieux spécifiques où, grâce à la puissance des lieux, à un événement important ou à des sons, des vagues, des eaux ou un vent hallucinogènes, les suppliants, quels qu’ils soient, pouvaient encore « entendre » directement une voix bicamérale.
Lebadée [lieu d’un sanctuaire pour les oracles, en Grèce antique et très célèbre, autant que Delphes mais en plus « personnel »] a conservé cette appellation, probablement en raison de son induction remarquable [puisqu’il y avait un rituel de purification, s’allonger dans une fissure dans l’obscurité dont on ressortait puissamment marqué].
2. L’oracle prophétique.
Il existait généralement une période où seules certaines personnes, prêtres ou prêtresses, pouvaient « entendre » la voix du dieu local.
3. L’oracle prophétique formé : ces personnes, prêtres ou prêtresses, ne pouvaient « entendre » la voix du dieu qu’après une longue formation et des inductions complexes.
Jusqu’à ce stade, la personne restait elle-même et transmettait la voix du dieu à autrui.
4. L’oracle possédé.
Puis, à partir du Ve siècle avant J.-C. au moins, apparut le terme de possession, désignant une bouche frénétique et un corps contorsionné après une formation encore plus poussée et des inductions plus élaborées.
5. L’oracle possédé interprété.
À mesure que l’instinct de perception s’affaiblissait, les paroles devenaient inintelligibles et devaient être interprétées par des prêtres ou des prêtresses auxiliaires ayant eux-mêmes subi des procédures d’induction.
6. L’oracle erratique. Et même alors, cela devint difficile.
Les voix devinrent intermittentes, le prophète possédé erratique, les interprétations impossibles, et l’oracle cessa. »
L’humanité développant son cerveau n’a pas compris qu’elle raisonnait et ses propres raisonnements sont apparus comme extérieurs, comme des révélations.
L’idée est plaisante et Julian Jaynes est inspirant.
Il y a toutefois beaucoup de problèmes, qui ensemble forment un problème de fond.
Le premier problème concerne la datation.
Julian Jaynes est un bourgeois progressiste, agissant intellectuellement au cœur des institutions de la superpuissance américaine impérialiste dans les années 1960-1970.
Il est ainsi obligé de faire de « l’introspection » – nous dirions de l’individualisme – l’objectif historique.
C’est ce qui l’amène à placer la fin du bicaméralisme au moment de la systématisation de l’esclavagisme.
Cela ne peut pas tenir debout : les idoles sont présentes tant qu’il n’y a pas le monothéisme (et elles se maintiennent même idéologiquement après, avec les « saints », les reliques, etc.).
Julian Jaynes considère somme toute que l’existence de propriétaires d’esclaves a suffi à l’émergence de la conscience, comme s’ils flottaient au-dessus de la réalité sociale, n’ayant plus besoin des voix intérieures, dans le cadre d’une reconnaissance d’eux-mêmes.
Au minimum aurait-il dû toutefois considérer les esclaves comme encore sous la dépendance du bicaméralisme.
Julian Jaynes ne dépasse pas l’horizon du « citoyen bourgeois » qui « décide » de sa vie.
Sarcophage égyptien de Ramsès III, décédé en 1153 avant notre ère
Le second problème touche le fait d’être happé par la voix intérieure. C’est la grande faiblesse de Julian Jaynes comme psychologue.
Il dit, en effet, que les schizophrènes entendent une voix intérieure quand ils sont en crise.
Selon lui, cela devait en être ainsi pour le bicaméralisme.
Or, c’est impossible puisque les sociétés, pour fonctionner, ont besoin de gens répétant leurs activités et non pas d’individus en crise mentale s’éparpillant de manière frénétique.
Voici ce que dit Julian Jaynes à ce sujet, de manière profondément incohérente :
« Durant les périodes où l’esprit était bicaméral, on peut supposer que le seuil de stress déclenchant les hallucinations était bien plus bas que chez les personnes normales ou les schizophrènes d’aujourd’hui.
Le seul stress nécessaire était celui qui survient lorsqu’un changement de comportement est requis par une nouveauté dans une situation.
Tout ce qui ne pouvait être géré par l’habitude, tout conflit entre travail et fatigue, entre attaque et fuite, tout choix entre obéir ou agir, tout ce qui exigeait une décision quelconque, suffisait à provoquer une hallucination auditive. »
Julian Jaynes triche : il considère que le bicaméralisme n’était présent que parfois, alors que suivant son raisonnement il devrait être présent tout le temps.
On ne peut résoudre le problème qu’en ramenant le bicaméralisme au concept d’idéologie.
Le problème de fond de l’approche de Julian Jaynes est de désincarner les êtres humains dont il parle.
Cependant, son apport est de souligner l’importance de l’idéologie pour le fonctionnement de la vie quotidienne, comme démarche intériorisée, comme intégration de principes décisifs.
Le bourgeois, même s’il sympathise humainement de manière franche et sincère avec les communistes, a dans sa tête un levier de secours lui empêchant de faire le pas et d’abandonner son camp social.
Il faut bien saisir comment Julian Jaynes considère que le langage prend le dessus, fournissant des commandements pour prendre le contrôle.
Les premiers êtres humains, selon lui, ont intériorisé les consignes relatives à l’organisation du travail.
Les voix se répétant dans la tête des premiers êtres humains, qui menaient inlassablement les mêmes activités, ont été considérées comme celle des chefs, qui centralisaient les décisions.
Voici comment Julian Jaynes présente les choses.
« Voici un changement majeur dans l’histoire de l’humanité.
Au lieu d’une tribu nomade d’une vingtaine de chasseurs vivant à l’entrée de grottes, nous avons une ville d’au moins 200 habitants.
C’est l’avènement de l’agriculture, attesté par l’abondance de lames de faucilles, de pilons, de meules et de mortiers encastrés dans le sol de chaque maison, servant à la récolte et à la préparation des céréales et des légumineuses, qui a rendu possible une telle sédentarisation et une telle population.
L’agriculture était alors extrêmement primitive et ne constituait qu’un complément à la riche faune sauvage – chèvres sauvages, gazelles, sangliers, renards, lièvres, rongeurs, oiseaux, poissons, tortues, crustacés, moules et escargots – qui, comme le montrent les restes datés au carbone 14, formait la part la plus importante de leur alimentation.
Une ville ! Bien sûr, il n’est pas impossible qu’un chef puisse dominer plusieurs centaines de personnes.
Mais ce serait une tâche colossale si une telle domination devait s’exercer par des rencontres face à face répétées régulièrement avec chaque individu, comme c’est le cas chez les primates qui maintiennent des hiérarchies strictes.
Je vous prie de vous rappeler, tandis que nous tentons d’imaginer la vie sociale d’Eynan [il y a 14 500 et 11 500 années, au Proche-Orient], que ces Natoufiens n’étaient pas conscients.
Ils ne pouvaient pas raconter d’histoires et n’avaient pas de représentation analogique d’eux-mêmes pour se « voir » par rapport aux autres.
Ils étaient ce que l’on pourrait appeler dépendants des signaux, c’est-à-dire qu’ils réagissaient à chaque instant à des signaux selon un principe stimulus-réponse, et étaient contrôlés par ces signaux.
Et quels étaient les signaux pour une organisation sociale d’une telle ampleur ?
Quels étaient les signaux qui permettaient le contrôle social sur ses deux ou trois cents habitants ? »
Julian Jaynes pose ici une vraie question.
Il la réduit toutefois à une question de « signaux », conformément à l’idéologie de la cybernétique.
Ce dont il parle, en réalité, c’est de la question du degré de conscience de soi dans le cadre d’un mode de production donné.
L’existence sociale détermine les pensées des hommes, elle façonne leur existence, elle définit leurs mentalités, elle produit leurs comportements, elle permet leurs attitudes.
Il y a une marge plus ou moins grande de « liberté » par rapport au mode de vie dominant, mais cela ne veut nullement dire que les êtres humains en soient conscients.
Même un bandit du Moyen Âge n’avait pas conscience d’avoir fait le choix d’être un hors-la-loi, et seuls des produits du capitalisme décadent peuvent fantasmer sur les pirates des Caraïbes comme des individus « libres dans leur tête » faisant le choix de leur propre vie.
Julian Jaynes s’intéresse, au fond, à quelque chose de très particulier : le fonctionnement de l’encadrement des esprits, mais pas dans le sens d’une oppression : dans celui de l’organisation d’une humanité nouvelle par rapport aux temps anciens.
La déesse Durga de l’hindouisme, statue du 12e siècle
Prenons un exemple concret.
On sait que les religions monothéistes ont toujours immensément insisté sur la répétition des prières, sur la récitation par cœur de formules religieuses.
C’est une dimension qui est bien connue.
Par contradiction, on peut se dire que cela servait à étouffer justement ces « voix intérieures » passées présentées par Julian Jaynes.
Ici, le monothéisme servirait de sas historique pour l’effacement des « voix intérieures ».
Celles-ci ne proviennent plus des rois, ni de dieux présents un peu partout ; elles sont mises à distance, et pour ce qu’il en reste attribuées à un Dieu lointain relativement flou.
Cela serait très exactement le début de l’effacement du bicaméralisme.
Essayons alors de comprendre leur fonctionnement au moment des « dieux ».
Julian Jaynes expose les choses comme suit en ce qui concerne le processus concerné.
« À quelques rares exceptions près, le plan d’habitat des groupes humains de la fin du Mésolithique jusqu’aux époques relativement récentes est celui d’une maison des dieux entourée de maisons des hommes (…).
À mesure que ces premières cultures évoluent en royaumes bicaméraux, les tombes de leurs personnages importants se remplissent de plus en plus d’armes, de meubles, d’ornements et, surtout, de récipients alimentaires (…).
Je ne veux pas donner l’impression que la présence de pots contenant de la nourriture et des boissons dans les tombes de ces civilisations est universelle à travers toutes ces époques ; elle est générale (…).
De la Mésopotamie au Pérou, les grandes civilisations ont au moins traversé une phase caractérisée par une forme d’inhumation comme si le défunt était encore vivant.
Et là où l’écriture le permettait, les morts étaient souvent considérés comme des dieux.
À tout le moins, cela corrobore l’hypothèse selon laquelle leurs voix étaient encore perçues sous forme d’hallucinations (…).
Chaque individu, roi ou serf, avait son propre dieu personnel dont il entendait la voix et à laquelle il obéissait.
Dans presque chaque maison fouillée, il existait une pièce-sanctuaire qui contenait probablement des idoles ou des figurines comme dieux personnels de l’habitant (…).
Du corps royal dressé sur ses pierres, sous son parapet rouge à Eynan, régnant encore sur son village natoufien dans les hallucinations de ses sujets, aux êtres puissants qui provoquent le tonnerre, créent des mondes et disparaissent finalement dans les cieux, les dieux furent à la fois un simple effet secondaire de l’évolution du langage et la caractéristique la plus remarquable de l’évolution de la vie depuis l’apparition d’Homo sapiens.
Je ne parle pas ici uniquement de poésie.
Les dieux n’étaient en aucun cas des « fruits de l’imagination ».
Ils étaient la volonté de l’homme.
Ils occupaient son système nerveux, probablement son hémisphère droit, et, puisant dans un trésor d’expériences à la fois instructives et perceptives, ils transmuaient cette expérience en un langage articulé qui « disait » ensuite à l’homme ce qu’il devait faire.
Que ce langage intérieur ait souvent besoin d’être amorcé par le cadavre d’un chef ou le corps doré d’une statue aux yeux de joyaux dans son sanctuaire, de cela je n’ai rien dit.
Cela aussi mérite une explication.
Je n’ai en aucun cas osé aller au fond des choses, et il faut seulement espérer que des traductions plus complètes et plus correctes des textes existants et le rythme croissant des fouilles archéologiques nous donneront une compréhension plus juste de ces très longs millénaires qui ont civilisé l’humanité. »
Qu’on le veuille ou non, il y a ici une explication matérielle des idoles : elles servaient de support à la « voix intérieure ».
Elles étaient l’expression d’un respect pour elle.
En fait, tout comme au Moyen Âge un paysan pouvait s’exclamer « Jésus Marie » ou prier Dieu pour lui accorder la réussite dans la construction de sa maison, dans les temps anciens les choix effectués prenaient appui sur les dieux formant un système de valeurs propres à une société.
Cela expliquerait également pourquoi certaines civilisations ont disparu totalement, du jour au lendemain : une défaite générale brise le rapport aux idoles qui sont alors remplacées, ou bien il y a fusion et mélange des dieux et idoles.
Et toute l’œuvre de Moïse, Jésus et Mahomet a consisté en le harcèlement des gens pour qu’ils rompent avec ces rapports incessants, dans leur tête, avec les idoles.
Julian Jaynes fait du langage le moteur de l’esprit.
L’être humain est, chez lui, un primate qui a dû utiliser toujours plus de mots, donc construire des phrases.
Cela aboutit à des sentences qui sont produites par l’hémisphère gauche, mais retranscrites par l’hémisphère droit.
Comme l’hémisphère gauche réceptionne, il y a l’impression d’une voix venant de « l’extérieur » de soi-même.
Ce n’est qu’au bout d’un long processus que cette séparation des hémisphères en deux chambres séparées est dépassée, mettant fin au « bicaméralisme ».
C’est une théorie de l’information, où l’information force au changement afin qu’on puisse la suivre, l’adopter, l’adapter dans la vie concrète.
L’humanité est ici le produit de la mise en place du langage.
Voici la vision des choses de Julian Jaynes concernant ce point.
« Une fois qu’une tribu possède un répertoire de modificateurs et de commandes, la nécessité de préserver l’intégrité de l’ancien système d’appel primitif peut être assouplie pour la première fois, afin d’indiquer les référents des modificateurs ou des commandes.
Si « wahee ! » signifiait autrefois un danger imminent, avec une plus grande différenciation de l’intensité, nous pourrions avoir « wak ee ! » pour un tigre qui approche, ou « wab ee ! » pour un ours qui approche.
Ce seraient les premières phrases avec un sujet nominal et un complément circonstanciel, et elles pourraient dater d’entre 25 000 et 15 000 av. J.-C.
Il ne s’agit pas de spéculations arbitraires.
La succession des compléments circonstanciels aux impératifs, puis, seulement lorsque ces derniers se stabilisent, aux noms, n’est pas arbitraire.
La datation n’est pas non plus entièrement arbitraire.
De même que l’apparition des compléments circonstanciels coïncide avec la fabrication d’outils bien plus performants, l’apparition des noms d’animaux coïncide avec le début de la représentation d’animaux sur les parois des grottes ou sur des objets en corne.
L’étape suivante est le développement des noms de choses, en réalité un prolongement de la précédente.
Et de même que les noms d’êtres vivants ont donné naissance aux représentations d’animaux, les noms de choses engendrent de nouvelles choses.
Cette période correspond, à mon avis, à l’invention de la poterie, des pendentifs, des ornements, des harpons barbelés et des pointes de lance, ces deux dernières inventions étant extrêmement importantes pour la dispersion de l’espèce humaine vers des climats plus difficiles.
Les fossiles nous apprennent que le cerveau, en particulier le lobe temporal, a connu un développement important.
Le lobe frontal, en avant du sillon central, se développait avec une rapidité qui continue d’étonner les évolutionnistes modernes.
Et à cette époque, qui correspond peut-être à la culture magdalénienne, les aires du langage du cerveau, telles que nous les connaissons, étaient déjà développées. »
Julian Jaynes dit ainsi que le langage a accompagné les activités humaines et qu’en devenant plus complexe, il a modifié les modalités de fonctionnement de la pensée.
Cependant, l’incohérence saute aux yeux : le langage ne fait qu’accompagner, comment pourrait-il alors de lui-même devenir autonome et prendre des décisions par lui-même ?
Car ce que dit Julian Jaynes, finalement, ce n’est pas vraiment qu’il y a des paroles qui viennent d’elles-mêmes : ce qu’il dit revient à dire que le langage s’impose de lui-même dans l’esprit humain.
Julian Jaynes est, en ce sens, un structuraliste : là où certains pensent que la technique, la mer Méditerranée ou que ce soit d’autre, forme une « structure » décisive conditionnant un processus, lui fait du langage une « structure » suprême dans l’Histoire humaine.
C’est, du point de vue historique, un fétichisme d’un aspect de l’évolution humaine.
Il faut, au-delà des critiques, noter que Julian Jaynes se tourne vers l’Histoire pour chercher le moment de rupture mettant fin au bicaméralisme.
En ce sens, il accepte le jugement des preuves historiques, ce qui le place du côté du matérialisme.
Néanmoins, ce qu’il ne saisit pas, c’est que même en admettant que la thèse du bicaméralisme soit juste, elle relève elle-même d’une transformation générale de l’être humain, qui passe d’un animal à un être capable d’utiliser de manière systématique les outils et de transformer la Nature.
Si l’on préfère : Julian Jaynes parle de l’être humain pré-bicaméral, là où il devrait parler d’un animal passant par le bi-caméralisme pour arriver à l’être humain d’aujourd’hui, et continuant son chemin.
C’est le défaut du matérialisme bourgeois historiquement : s’il rejette la religion et assume l’évolution de l’humanité depuis le passé, il met un stop et s’imagine que le processus est terminé.
Julian Jaynes rate ainsi des pans entiers du processus qui, malheureusement, de par sa conscience restreinte, aboutit selon lui uniquement au citoyen « éveillé »du capitalisme américain des années 1960.
Sa propre situation historique l’a conditionné et l’a empêché de saisir le rapport aux idéologies propres à chaque mode de production.
Or, ce qu’il appelle bicaméralisme, c’est en réalité le poids de l’idéologie sur les consciences humaines.
Il perçoit qu’il y a une force conductrice dans l’esprit humain, et il a l’intuition que c’est en rapport matériel avec le bicaméralisme.
Il y a ici possiblement un très grand apport scientifique.
Cependant, si bicaméralisme il y a (ou il y avait), il s’insère dans un dispositif historique relevant de la contradiction entre l’humanité et la Nature, et cela dépend des caractères de la séquence : communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme, puis socialisme et communisme.
En faisant du bicaméralisme un simple sas historique à la conscience individuelle bourgeoise, Julian Jaynes rate ainsi toutes les nuances et différences qui existent au cours de cette progression historique.
Son intuition est formidablement intéressante, sa thèse est par contre psychologisante et erronée, et réduit le parcours de l’humanité à une sortie du bicaméralisme.
Il y aurait le bicaméralisme, les restes du bicaméralisme, les restes des restes, puis la situation d’aujourd’hui.
C’est de l’évolutionnisme pour expliquer ce qui est censé être une vraie cassure.
Julian Jaynes a bien perçu qu’il y avait des modifications historiques, mais il est aveuglé par le bicaméralisme et ne connaît pas le concept d’idéologie, ni celui de mode de production.
Voici comment il tente de se sortir de sa situation intellectuellement compromise.
« Ce drame, cette immense scène dans laquelle l’humanité s’est déroulée sur cette planète au cours des 4000 dernières années, apparaît clairement lorsqu’on considère la tendance intellectuelle centrale de l’histoire mondiale.
Au deuxième millénaire avant J.-C., nous avons cessé d’entendre la voix des dieux.
Au premier millénaire avant J.-C., ceux d’entre nous qui entendaient encore ces voix, nos oracles et nos prophètes, ont eux aussi disparu.
Au premier millénaire après J.-C., c’est par leurs paroles et leurs récits, conservés dans des textes sacrés, que nous obéissions à nos divinités perdues.
Et au deuxième millénaire après J.-C., ces écrits perdent leur autorité.
La révolution scientifique nous détourne des anciens enseignements pour nous conduire à retrouver l’autorité perdue dans la Nature.
Ce que nous avons vécu au cours de ces quatre derniers millénaires, c’est la lente et inexorable profanation de notre espèce.
Et dans la dernière partie du deuxième millénaire après J.-C., ce processus semble s’achever.
C’est la grande ironie humaine de notre entreprise la plus noble et la plus ambitieuse sur cette planète que, dans notre quête d’autorisation, dans notre lecture du langage de Dieu dans la Nature, nous ayons lu si clairement que nous nous sommes tellement trompés. »
Ce fétichisme du bicaméralisme comme processus doit bien entendu à la liaison de Julian Jaynes avec la théorie de la cybernétique, qui fait de l’information l’alpha et l’oméga de tout processus, de tout phénomène.
L’être humain est happé par ce qu’il fait et, dans le passé, selon Julian Jaynes, il se confond avec ce qu’il fait.
Il n’est pas en mesure d’avoir du recul sur lui-même, car tout ce qui est synthétisé, finalement,se situe dans l’hémisphère droit du cerveau, qui est séparé de l’hémisphère gauche qui reçoit les séquences.
Il ne le dit pas ainsi, car les phrases sont produites par l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit n’est que le lieu où ces phrases sont relancées dans l’esprit.
Néanmoins, cela revient à une telle contradiction.
L’être humain est ainsi forcé de suivre les « ordres » qu’il reçoit, dans son propre esprit, sans qu’il sache qu’il en est ainsi toutefois.
C’est une « force extérieure » qui agit sur lui.
Voici comment Julian Jaynes essaie de rendre lisible cette question, dans La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral,paru en 1976.
« Une métaphore s’approchant de cet état pourrait s’avérer utile.
Au volant, je ne suis pas un passager qui donne des instructions, mais plutôt un conducteur engagé et absorbé par la conduite, presque inconscient.
En réalité, ma conscience est généralement ailleurs : une conversation avec vous si vous êtes mon passager, ou une réflexion sur l’origine de la conscience, par exemple.
Mes gestes, en revanche, relèvent presque d’un autre monde.
Lorsque je touche quelque chose, je suis touché ; lorsque je tourne la tête, le monde se tourne vers moi ; lorsque je vois, je suis en relation avec un monde auquel je me soumets immédiatement, comme si je conduisais sur la route et non sur le trottoir.
Et je n’ai conscience de rien de tout cela. Et certainement pas de manière logique.
Je suis pris dans un tourbillon d’interactions, inconsciemment captivé, si l’on veut, une réciprocité totale de stimulations qui peuvent être constamment menaçantes ou réconfortantes, attirantes ou repoussantes, réagissant aux changements de circulation et à certains de ses aspects avec appréhension ou confiance, foi ou méfiance, tandis que ma conscience est encore ailleurs.
Imaginez maintenant un homme bicaméral, dépourvu de conscience.
Le monde lui arriverait et ses actions seraient indissociables de ces événements, sans qu’il en ait la moindre conscience.
Imaginons maintenant une situation inédite : un accident plus loin, une route bloquée, un pneu crevé, un moteur en panne.
Et voilà, notre homme bicaméral ne réagirait pas comme vous et moi, c’est-à-dire en concentrant rapidement et efficacement notre conscience sur le problème et en trouvant la solution.
Il devrait attendre sa voix bicamérale qui, forte de la sagesse accumulée au fil de sa vie, lui dicterait inconsciemment la marche à suivre. »
Comment interpréter cela du point de vue du matérialisme dialectique ?
Si on enlève le psychologisme et le caractère unilatéral, on peut considérer qu’il est ici question des nuances dans la perception des idéologies et dans leur réception.
Les deux hémisphères du cerveau seraient alors les vecteurs de ce processus, et cela sonne juste, dans la mesure où on a bien deux aspects contradictoires établissant un phénomène.
La « voix bicamérale », ce serait ici l’idéologie et celle-ci s’impose de manière d’autant plus efficace que l’être humain est proche de l’animal qu’il a été.
Cela expliquerait, par exemple, une formulation comme celle de Jérémie dans la Bible (11:8) :
« Mais ils n’ont pas écouté, ils n’ont pas prêté l’oreille, Ils ont suivi chacun les penchants de leur mauvais cœur. »
Ce qui est reproché ici, c’est le fait que l’idéologie n’ait pas été suivie.
Tout cela rejoint la thèse matérialiste dialectique sur les sensations bonnes et mauvaises vécues au début de l’humanité et ressenties comme une intervention divine ou maléfique.
La maladie était perçue comme une agression de la part de forces hostiles ; le bonheur était un cadeau venant de forces bienveillantes.
Bien sûr, les animaux eux-mêmes connaissent ces sensations, mais le cerveau humain en expansion a accordé un écho grandissant à leur réalité, et l’approfondissement des activités humaines leur a accordé toujours plus d’importance, par nuance, par contraste.
L’idéologie apparaît alors à un moment de ce processus, comme pure réflexion s’imposant à elle-même à un esprit encore animal.
Même s’il n’y a pas eu de bicaméralisme, il y a dû y avoir une dialectique très analogue.
C’est notamment sur l’Iliade que Julian Jaynes s’appuie pour étayer sa thèse, dans La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral, paru en 1976.
Il faut savoir ici une chose importante : l’œuvre qu’on attribue à Homère ne raconte pas toute la guerre de Troie, très loin de là.
Elle se focalise sur Achille, avec le fameux moment où il se retire des combats.
C’est seulement lorsque Patrocle meurt, après s’être fait passer pour lui, qu’il devient fou de rage et revient affronter Hector pour le tuer par vengeance.
On a ici un épisode de violence consacrée. L’œuvre commence d’ailleurs par l’annonce de celle-ci,
« Chante, déesse, la colère d’Achille, fils de Pélée », et se termine avec le père de Hector venant réclamer le corps de son fils.
Julian Jaynes voit dans tout cela une confirmation du bicaméralisme. Les attitudes d’Achille confirment pour lui qu’une voix intérieure lui dictait ses actes.
Là où on ne pourrait voir qu’une expression individualisée d’une colère personnelle, il faut voir en réalité un être en prise avec une partie de sa conscience qui le pousse dans une certaine direction, l’entraînant dans l’affrontement.
« Il n’y a généralement pas de conscience dans l’Iliade. Je dis « généralement » car je mentionnerai quelques exceptions plus tard.
Et donc, en général, il n’y a pas de mots pour désigner la conscience ou les actes mentaux.
Les mots de l’Iliade qui, à une époque ultérieure, en viennent à signifier des choses mentales, ont des significations différentes, toutes plus concrètes.
Le mot psyché, qui signifie plus tard âme ou esprit conscient, désigne dans la plupart des cas des substances vitales, comme le sang ou le souffle : un guerrier mourant laisse couler son sang sur le sol ou expire sa psyché dans son dernier souffle.
Le thumos, qui en vient plus tard à signifier quelque chose comme l’âme émotionnelle, est simplement le mouvement ou l’agitation.
Lorsqu’un homme cesse de bouger, le thumos quitte ses membres (…).
Il n’existe pas non plus de concept de volonté ni de terme pour la désigner, ce concept se développant curieusement tard dans la pensée grecque.
Ainsi, les hommes de l’Iliade n’ont pas de volonté propre et certainement aucune notion de libre arbitre (…).
Les personnages de l’Iliade ne s’assoient pas pour réfléchir à ce qu’ils vont faire.
Ils n’ont pas de conscience telle que nous prétendons en avoir une, et certainement pas d’introspection.
Il nous est impossible, avec notre subjectivité, de comprendre ce que cela représentait.
Quand Agamemnon, roi des hommes, enlève à Achille sa maîtresse, c’est un dieu qui saisit Achille par ses cheveux blonds et l’avertit de ne pas frapper Agamemnon (I :197 et suiv.) (…).
L’action ne prend pas naissance dans des projets, des raisons et des motifs conscients ; elle prend naissance dans les actes et les paroles des dieux.
Pour autrui, l’homme semble être la cause de son propre comportement. Mais non pour l’homme lui-même. »
Il y a ici bien entendu un paradoxe, que Julian Jaynes tente de masquer.
Si chaque personne fonctionne de manière « automatique » par rapport à sa voix intérieure, pourquoi alors chacun considère-t-il que la personne en face agit « individuellement » ?
En fait, si la thèse de Julian Jaynes était vraie dans son approche unilatérale, alors jamais personne n’aurait conscience de l’individualité des autres, car personne ne serait en mesure de saisir sa propre individualité.
Chaque personne serait considérée comme porteuse d’un certain « programme » et, finalement, tout le monde agirait tel des robots ne sachant pas avoir affaire à d’autres robots.
C’est d’ailleurs la thèse de Julian Jaynes :
« La guerre de Troie était dirigée par des hallucinations.
Et les soldats ainsi dirigés n’étaient pas du tout comme nous. C’étaient de nobles automates qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. »
Cependant, Julian Jaynes apporte ici une considération qui est extraordinaire et relève d’une intuition puissante ; elle ramène au matérialisme tel que conçu par Spinoza, à la notion d’idéologie développée par Karl Marx (et qu’on retrouve à l’œuvre dans son roman préféré, Don Quichotte de Cervantès).
On connaît, en effet, l’argument traditionnel d’une référence simplement poétique aux dieux. On n’aurait pas vraiment cru en ces derniers, au pire il s’agissait de simples superstitions.
Cela ne tient pas, bien sûr.
Si l’humanité s’est tournée vers ces dieux, ce n’est pas seulement qu’ils reflétaient ses faiblesses à l’époque : ils étaient, en quelque sorte, vraiment là.
Ils étaient reliés au mode de fonctionnement de l’humanité à ce moment-là de l’Histoire.
D’où la thèse de Julian Jaynes : les dieux étaient le vecteur du reflet de considérations humaines, et finalement ce ne sont pas les poètes qui ont eu besoin des dieux pour leurs chants : ce sont les poètes qui sont le produit d’un chant intérieur existant au préalable.
« Il ne s’agit pas de dire que les vagues idées générales de la causalité psychologique apparaissent d’abord, puis que le poète leur donne une forme picturale concrète en inventant des dieux.
C’est, comme je le montrerai plus loin dans cet essai, tout simplement l’inverse.
Et lorsqu’on suggère que les sentiments intérieurs de puissance, les pressentiments intérieurs ou les erreurs de jugement sont les germes à partir desquels s’est développée la machinerie divine, je réponds que la vérité est exactement l’inverse, que la présence de voix auxquelles il fallait obéir était la condition sine qua non du stade conscient de l’esprit, où c’est le moi qui est responsable et qui peut débattre avec lui-même, ordonner et diriger, et que la création d’un tel moi est le produit de la culture.
En un sens, nous sommes devenus nos propres dieux. »
En 1976, cette dernière phrase ne pouvait sans doute être comprise à sa juste mesure.
Mais une fois qu’on a passé le premier quart du 21esiècle, il est tellement frappant de voir comment les êtres humains s’obéissent à eux-mêmes de manière à la fois impulsive et mécanique dans la société de consommation !
Depuis les réseaux sociaux jusqu’aux plate-formes de ventes rapides (Amazon, Temu, etc.), depuis les séries jusqu’aux jeux vidéo, chaque être humain obéit littéralement à des injonctions venant de lui-même et apparaissant finalement comme un tyran.
Encore est-il qu’il faut souligner qu’il y a bien des gens qui ont compris, anticipé le poids sur les consciences d’une telle situation.
Si la lecture est trop unilatérale – finalement comme Julian Jaynes – on a une très intéressante insistance sur ce qui pèse sur les consciences.
« L’exploitation des masses dans la métropole n’a rien à voir avec le concept de Marx des travailleurs salariés dont la plus-value est extraite.
C’est un fait qu’avec la division croissante du travail, il y a eu une énorme intensification et la propagation de l’exploitation dans le domaine de la production, et le travail est devenu un fardeau plus lourd, à la fois physiquement et psychologiquement.
C’est également un fait que, avec l’introduction de la journée de travail de 8 heures – la condition préalable pour augmenter l’intensité de travail – le système a usurpé tout le temps libre que les gens avaient.
À l’exploitation physique dans l’usine a été ajoutée l’exploitation de leurs sentiments et de leurs pensées, de leurs souhaits, et de leurs rêves utopiques – au despotisme capitaliste dans l’usine a été ajouté le despotisme capitaliste dans tous les domaines de la vie, à travers la consommation de masse et les médias de masse.
Avec l’introduction de la journée de travail de 8 heures, le 24 heures par jour de la domination de la classe ouvrière par le système a commencé sa marche triomphale – avec la création de pouvoir d’achat de masse et du « revenu de pointe », le système a commencé sa marche triomphale sur les plans, les désirs, les alternatives, les fantasmes, et la spontanéité du peuple ; en bref, sur les gens eux-mêmes !
Le système de la métropole a réussi à glisser les masses si loin dans leur propre saleté qu’elles semblent avoir largement perdu tout sens de la nature oppressive et exploiteuse de leur situation, de leur situation comme des objets du système impérialiste.
Ainsi pour une voiture, une paire de jeans, une assurance-vie, et un prêt, elles accepteront facilement un outrage de la part du système.
En fait, elles ne peuvent plus imaginer ou souhaiter quelque chose au-delà d’une voiture, des vacances, et d’une salle de bains carrelée.
Il en résulte, cependant, que le sujet révolutionnaire est quelqu’un qui se libère de ces contraintes et refuse de prendre part aux crimes de ce système.
Tous ceux qui trouvent leur identité dans les luttes de libération des peuples du Tiers-Monde, tous ceux qui refusent, tous ceux qui ne participent plus ; ce sont tous des sujets révolutionnaires – des camarades. »
RAF, 1972
Tout cela résonne comme une approche unilatérale, mais il y a quelque chose de puissamment vrai et de véritablement inspirant.
Il est vrai qu’il faut se libérer de tout son verbiage psychologique afin de découvrir la substance matérialiste.
Néanmoins c’est brillant.
Il est nécessaire pourtant de préciser la tendance qui déminéralise sa conception.
C’est que Julian Jaynes a une lecture informationnelle de la réalité.
Pétrie dans la vision américaine du monde d’alors, il raisonne en termes de cybernétique.
C’est pourquoi il sépare de manière unilatérale les deux hémisphères.
L’un est émetteur, l’autre est récepteur. Le premier fournit des informations, le second les reçoit. Le premier donne un code d’opération, le second réalise l’opération.
On a ainsi un déversoir typique de la cybernétique, où une information sous la forme d’un code impulse un mouvement de manière mécanique.
Et dans cette conception du monde, tout est information et gestion de l’information.
Le manifeste de la cybernétique, par Norbert Wiener en 1948 : Cybernetics: Or Control and Communication in the Animal and the Machine
Julian Jaynes va d’ailleurs expliquer que le bicaméralisme – l’existence des deux chambres – s’est effondré en raison de la perte de pertinence des informations reçues par le second hémisphère depuis le premier hémisphère.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des inspirations très fortes.
Par exemple, concernant ce dernier point, il y a quelque chose qui pourrait puissamment expliquer l’effondrement quasi immédiat des civilisations mésoaméricaines à l’arrivée des conquistadors.
Le déversement des informations était interprété comme provenant des dieux.
Le bouleversement de la réalité par l’arrivée de choses imprévues a tout simplement brisé la confiance en les « voix » – qui ont alors été remplacées par d’autres, de manière quasi immédiate.
Cela expliquerait bien comment le catholicisme a pu s’installer si rapidement, avec une telle efficacité, et ce sans retour.
Pourtant, « sans retour » ne signifie pas qu’il n’existe pas de rapport dialectique.
Il ne saurait y avoir un mouvement purement unilatéral.
Or, de par sa vision du monde, Julian Jaynes cherche à tout prix une telle logique unilatérale, opérationnelle.
Il a besoin de voir des ordres et des exécutants, sous la forme d’informations codées exigeant de manière directe, sans médiation, une action en retour.
C’est le principe de la cybernétique : information = action en retour.
Et tout s’agence partout comme un système d’informations avec une multitude d’actions en retour.
Caricature anti-cybernétique soviétique de 1952, dans la revue soviétique Technologie Jeunesse
Cette approche amène Julian Jaynes à considérer que c’est le langage qui est la source de la conscience.
Incapable de saisir le principe de la synthèse, il voit la conscience comme le fruit d’une accumulation de mots finalement mis en place, arrangés et réarrangés pour les besoins de la communication.
Ces mots apparaissent au départ comme provenant de « l’extérieur ».
Puis, au fur et à mesure, il est compris que ces mots sont produits par soi-même.
C’est alors, selon lui, l’émergence de la conscience telle qu’on la connaît.
Elle s’approfondit ensuite lorsqu’on se parle à soi-même, car cela renforcerait l’introspection, et donc la conscience de soi.
C’est bien entendu une théorie du langage, où le langage serait la seule chose « réelle », tout le reste s’organisant autour de lui, exactement comme dans la cybernétique.
Il y aurait une manière qu’a le langage de se structurer et tout le reste doit suivre.
L’Histoire de l’évolution humaine serait l’évolution que suitle langage pourse mettre en place.
L’humanité serait le produit du langage.
Tout cela est idéaliste, bien entendu ; cela apporte toute une série de problèmes, au-delà de la théorie du langage comme producteur de l’humanité.
On ne saurait, en effet,considérer, pour notre part, une quelconque unilatéralité tant dans l’hémisphère droit que l’hémisphère gauche.
Il n’est pas possible que l’un ne fasse que recevoir, tout comme il n’est pas possible que l’autre ne fasse que fournir.
Il ne peut s’agir que de deux aspects d’un même processus, de deux aspects propres à une contradiction.
S’il n’en était pas ainsi, alors tous les êtres humains seraient comme Don Quichotte, obéissant à des voix lui disant que les moulins à vent sont des géants, et que lui-même est un chevalier errant qui doit aller les combattre.
La première édition de Don Quichotte, 1605
C’est la vision de Julian Jaynes, pour qui les êtres humains aux deux hémisphères séparés, à l’époque du « bicaméralisme », seraient de purs automates sans vision d’eux-mêmes.
Il émet l’hypothèse que la conscience de soi et le bicaméralisme aient pu coexister, mais il n’y croit pas.
Il a bien entendu tort, en admettant que la thèse du bicaméralisme soit juste.
Car ce qui est en jeu, finalement, c’est de voir comment l’idéologie qui reflète une classe, une situation sociale, s’impose à un être humain au-delà de ses propres considérations personnelles.
Pour caricaturer, mais c’est une caricature seulement, l’individu est dans l’hémisphère gauche et l’idéologie dans l’hémisphère droit.
L’Histoire de l’humanité est celle de leur séparation et de leur affrontement, avant leur réunion de nouveau.
De manière intéressante, si Julian Jaynes ne part pas de la réalité matérielle et historique pour établir sa thèse, mais seulement d’une conception psychologique du rapport des deux hémisphères du cerveau, toute la justification de son approche fait appel à l’Histoire.
Il commence sa réflexion comme psychologue, mais se précipite toujours dans l’anthropologie et l’Histoire.
Il bricole, c’est vrai ; ses thèses sont osées et tendent à être unilatérales.
Cependant, il présente toujours ce qu’il dit comme une hypothèse.
Son but est de faire passer son intuition avant tout.
Il se comporte résolument comme un matérialiste à l’américaine, pour qui faire avancer une lecture du monde en suivant des critères d’évolution, et donc en étant foncièrement hostile à des raisonnements dogmatiques, c’est-à-dire religieux (et il s’imagine malheureusement qu’il en est de même pour le matérialisme dialectique).
Avant de regarder cela, car il le fait de manière très inégale et de manière intuitive seulement, donnons un exemple très concret de comment il voit les choses.
Il serait fondamentalement d’accord avec cela, du moins dans les grandes lignes de l’exposition.
Nous sommes sur le continent américain, au niveau de l’actuel Mexique, avant l’arrivée des conquistadors.
L’ensemble des civilisations relève d’une même culture appelée « méso-américaine ».
Dans ce contexte historique, le maïs joue un rôle de premier plan dans l’alimentation. Il y a ainsi toujours un « dieu du maïs ».
C’est Centeotl chez les Aztèques, Pitao Cozobi chez les Zapotèques, Dhipaak chez les Huastèques, etc.
Un dieu du maïs, chez les Mayas
Ce dieu du maïs « parle » vraiment. Il n’est toutefois pas une entité qui apparaît et qui prend la parole.
Il consiste en des mots, des impulsions qui « trottent » dans la tête des Mésoaméricains.
Il faut aller s’occuper du maïs. C’est nécessaire pour être en mesure de manger. Voilà ce qui se dit dans la tête des Mésoaméricains.
C’est l’hémisphère gauche qui produit ces paroles, qui consistent en fait en ces réflexions formant des séquences répétées.
C’est l’hémisphère droit qui les fournit par contre à l’esprit.
Et ces paroles étaient considérées comme des commandes comportementales par les Mésoaméricains.
Pourquoi ? Parce que les deux hémisphères n’étaient pas encore véritablement reliés.
L’hémisphère gauche est le seul capable du langage articulé et de la gestion en séquences des éléments.
On avait ainsi des phrases formées dans l’hémisphère gauche, puis un producteur de constats synthétiques par l’intermédiaire de l’hémisphère droit, et enfin la réception en séquences de l’hémisphère gauche.
L’hémisphère gauche ne sachant pas d’où vient la « voix », il l’attribue à des forces extérieures. C’est le dieu qui parle.
C’est le dieu du maïs qui dit : il faut que tu t’occupes du maïs.
Relief avec la déesse aztèque du maïs, Chicomecóatl
Julian Jaynes ne raisonne pas en termes d’existence sociale, donc il n’a pas eu cette approche, et pourtant sa démarche y conduit.
Et, si elle est juste, elle expliquerait pourquoi il y avait auparavant des dieux à l’infini, des dieux pour toute chose.
Avoir des considérations sur les fleurs était perçu comme une pensée étrangère, donc venant du dieu des fleurs.
Et pareil pour la guerre, la forge, la cuisine, la chasse, le sommeil, etc.
Un être humain se disant qu’il a sommeil, cela aurait été un être humain qui ne se disait pas : « j’ai sommeil », mais qui aurait reçu l’information : « tu as sommeil ».
Intuitivement, l’idée de Julian Jaynes est géniale : elle expliquerait pourquoi à l’époque il y avait forcément un dieu pour chaque aspect de la vie pratique.
C’était l’expression des mêmes constats qui se répétaient, dans des situations historiques qui, concrètement, ne changeaient qu’imperceptiblement, et ce sur une très longue période.
Les exigences du dieu du maïs existaient ainsi vraiment, à la fois dans les mots dans la tête, et dans la réalité, puisque ces mots étaient l’écho des exigences matérielles maintes fois répétées.
Et cela se généralisait pour tous les aspects de la vie.
Même si cette conception est erronée, elle représente une avancée formidable pour comprendre comment l’être humain, en tant qu’animal, a avancé dans ses activités, avec une conscience s’élargissant mais manquant encore de recul sur elle-même.
Elle est empirique : il est le produit de son époque, son niveau idéologique est typique du chercheur en psychologie dans le capitalisme des États-Unis des années 1960.
Il ne connaît rien au matérialisme dialectique, c’est-à-dire rien à la dialectique de l’univers, rien au principe du mode de production.
Et donc, psychologue et universitaire, il connaît les travaux effectués à son époque.
L’une des découvertes est celle du rôle de ce qu’on appelle le corps calleux.
C’est que le cerveau est organisé en deux parties : il y a d’un côté l’hémisphère gauche et de l’autre l’hémisphère droit.
Le corps calleux relie les deux.
Or, à l’époque, on a opéré des gens en souffrance – dans le cadre de l’épilepsie – en séparant les deux hémisphères, ce qu’on appelle une callosotomie.
Cela a comme effet d’empêcher qu’une crise dans un hémisphère se répercute dans l’autre.
[wikipédia]
On peut vivre tout à fait normalement après une telle opération. Cependant, on se doute bien que cela n’est pas sans effet et c’est là où les chercheurs se sont aperçus que :
– l’hémisphère gauche est surtout impliqué dans le langage et la logique ;
– l’hémisphère droit est davantage impliqué dans les images, les émotions, la perception spatiale.
Il va se passer ainsi la chose suivante.
Imaginons quelqu’un qui a subi une callosotomie.
On lui présente une petite balle au niveau de son œil gauche.
Le champ visuel gauche est traité par l’hémisphère droit : il voit la balle, il peut la prendre de la main gauche.
Mais il ne peut pas dire que c’est une balle, car le langage relève de l’hémisphère gauche.
Pour que ça change, il faut que la balle soit visible par l’œil droit, qui est relié à l’hémisphère gauche.
Julian Jaynes se dit alors qu’il existe une indépendance possible de chaque hémisphère.
Reconstruction par synthèse d’image 3D des deux hémisphères du cerveau humain vue de dessus (l’avant est à droite, wikipédia)
Et, de manière tout à fait logique, il soutient alors la thèse que si les deux hémisphères sont reliés aujourd’hui, c’est qu’ils ont été reliés, et qu’alors il y a dû avoir une période où ils ne l’ont pas été.
Il se tourne alors vers des documents historiques de l’Antiquité (Grèce, Mésopotamie).
Et il constate alors une chose : les personnages dont il est parlé n’ont pas de conscience introspective.
Ils ne se questionnent pas intérieurement.
Par contre, de manière systématique, ils entendent des voix qui leur donnent des ordres : ce sont celles des dieux et des autorités.
Il se dit alors : ces voix sont produites par un hémisphère et l’autre hémisphère les reçoit pour les remettre à l’esprit.
Comme toutefois il n’y a pas de liaison entre les deux hémisphères, l’hémisphère gauche qui a remis le message « brut » à l’hémisphère droit le reçoit de nouveau retranscrit.
Cependant, lors de cette réception, il s’imagine que cela vient « d’ailleurs ».
Cet ailleurs, c’est le monde des dieux,des ancêtres, de Dieu.
Lorsque Mahomet, dans la grotte de Hira, reçoit les paroles de l’ange Gabriel, c’est en réalité de lui-même qu’il les reçoit.
Mais il ne le sait pas, car les deux hémisphères de son cerveau sont séparés.
Mahomet recevant le Coran de Gabriel, dans le Jami’ al-Tawarikh (Histoire du Monde) de Rashid al-Din, Tabriz, Perse, 1307
Ses propres considérations, produites par l’hémisphère gauche, sont fournies par un hémisphère droit séparé, qui prend une forme étrangère, extérieure.
C’est le principe du bicaméralisme, des « deux chambres ».
Chaque hémisphère fait chambre à part dans la conscience humaine.
Mais, et c’est là où tout se joue pour nous, l’une des chambres a l’ascendant sur l’autre.
Cela fait que la chambre qui gère la vie quotidienne entend des « ordres » de la part de l’autre chambre.
La première chambre ne se sachant pas reliée à la seconde, interprète ces voix comme des appels, des ordres.
Ce sont les dieux qui parlent.
La thèse est unilatérale, mais du point de vue du matérialisme dialectique, elle tente une exposition du principe de l’idéologie, qui prend toujours le dessus sur les individus dans chaque existence sociale donnée.
Les outils scientifiques n’ont cessé de progresser parallèlement à la croissance des forces productives sous l’égide du capitalisme.
Cela apporte des découvertes fantastiques, par exemple dans le domaine de la cartographie des zones du cerveau.
Inversement, les scientifiques façonnés par le capitalisme se retrouvent débordés par ce qu’ils constatent, et Julian Jaynes est un excellent exemple.
Ce qu’il découvre est intuitivement génial, mais il ne comprend pas la nature de sa découverte, et sa manière de le comprendre est erronée, ou plus exactement l’inverse de ce qu’il faudrait avoir en fait comme démarche.
Julian Jaynes est un psychologue américain (1920-1997), typique de ce que pouvaient être les États-Unis à l’époque. C’est une bulle, où le capitalisme grandit, avec des intellectuels bien au chaud dans cet environnement.
Ils sont choyés et Julian Jaynes sera ainsi professeur de psychologie à l’université de Princeton de 1966 à 1990. C’est tout à fait prestigieux.
Princeton
Dans le contexte de l’époque, c’est l’idéologie de la cybernétique qui prédomine alors aux États-Unis ; l’URSS de Staline s’était opposée à elle, puis le révisionnisme a fait que cela devint l’idéologie officielle de l’URSS sur le plan scientifique.
Rappelons ici ce qu’est la cybernétique : c’est une théorie qui dit que tous les êtres (vivants ou non) sont finalement des automates réagissant à des informations.
Julian Jaynes n’est, dans ce cadre, nullement original ; il n’est qu’un besogneux parmi d’autres qui s’imagine que l’esprit est le produit d’un assemblage de mots et que, finalement, le cerveau n’est qu’un ordinateur-machine où s’activeraient, en quelque sorte de manière mécanique, des leviers donnant tel ou tel résultat.
Il est, à ce titre, fasciné par les expériences aléatoires, tout autant qu’il profite des résultats de la médecine et du progrès technique.
C’est une lecture à la fois empiriste et mécanique.
L’expérimentation sur les animaux, cette barbarie, est pour cette raison quelque chose de tout à fait acceptable pour Julian Jaynes, et c’est sans se poser de questions qu’il peut informer dans ses écrits, comme en passant, que :
« Par exemple, 98 % des voies optiques peuvent être sectionnées chez le chat, et la capacité à distinguer la luminosité et les formes sera préservée. »
Tout cela est lamentable et criminel, mais relève classiquement de la science dans un encadrement bourgeois.
Néanmoins, il était inévitable qu’il y ait un développement inégal et que justement il y ait une rupture complète avec les simples constatations.
Julian Jaynes, produit de l’accumulation de données de son époque, a ainsi une intuition.
C’est que, à moins de suivre aveuglément la religion, il est indubitable que l’humanité a connu une évolution.
Il n’y a jamais eu d’Adam et Ève et il n’y a pas eu de Dieu procédant à une « création ».
Vu d’Europe, c’est facile à comprendre.
Mais, de par le poids des religions aux États-Unis, l’orientation « athée » joue un rôle essentiel dans l’activité scientifique, en tant que mise en perspective et facteur progressiste.
Carl Sagan, une figure américaine connue, a longuement insisté sur ce point propre aux États-Unis.
Carl Sagan
Et c’est là où Julian Jaynes trouve une voie. Il dit la chose suivante : aujourd’hui, nous disposons d’une vraie conscience de nous-mêmes.
On sait qu’on se brosse les dents, on sait qu’on prend le bus, on est capable de se poser des questions sur ce qu’on va faire.
Toutefois, il faut bien admettre que l’humanité a évolué.
Il n’y a donc aucune raison de considérer qu’il en a été toujours ainsi.
Le raisonnement est implacable, et il est juste.
Julian Jaynes a constaté, à partir d’un point de vue scientifique, une simple vérité.
Il n’avait aucune compréhension du matérialisme dialectique, de la question de l’univers comme entièrement matériel et en transformation éternelle, de la complexification des phénomènes par les sauts qualitatifs, ni même du principe du mode de production.
Il n’a pas, comme nous, compris que l’être humain est un animal qui, de par la loi du développement inégal, a suivi son propre parcours, en dehors de la Nature, avant de mettre un terme à ce parcours en rejoignant la Nature en conservant les acquis accumulés.
Toutefois, Julian Jaynes pose la question de l’évolution de la conscience humaine dans l’Histoire.
Obligatoirement, elle s’est produite. Il faut donc savoir comment.
Et on ne parle pas ici seulement de la modification de la conscience, mais bien de son apparition historique, de son émergence.
Ce qui ramène à la question de savoir si l’homme pense (comme le considère l’idéalisme) ou bien si sa pensée est une réflexion (comme l’affirment nos titans : Aristote, Avicenne, Averroès, Spinoza, Feuerbach, Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong).
La question que pose donc Julian Jaynes, c’est : à quel moment de l’Histoire, le cerveau de l’humanité que nous connaissons, qui fonctionne comme nous le connaissons, est-il apparu dans un saut qualitatif ?
Voici une présentation, forcément sommaire, soulignant les aspects et les enjeux de la théorie du « bicaméralisme » formulée par l’Américain Julian Jaynes dans les années 1970.
Le plus simple est de prendre un exemple concret. Vous êtes dans le bus, un matin, et vous écoutez de la musique avec des écouteurs, sans penser à rien en particulier.
Subitement, une pensée vous vient : vous avez oublié le livre de Staline que vous vouliez remettre à un ami plus tard dans la journée.
Cette pensée arrive de manière impromptue ; c’est comme si elle tombait du ciel.
C’est en quelque sorte une pensée qui s’est produite comme à l’arrière-plan de la conscience.
Naturellement, cette pensée est produite par le cerveau.
Avec les avancées scientifiques, on a pu en discerner plusieurs zones. Il y a, avant tout, deux hémisphères.
C’est là, bien entendu, quelque chose de tout à fait dialectique. Il n’y a pas « un cerveau » formant un bloc, mais une réalité opérant en miroir, de manière inégale.
Les hémisphères gauche et droit du cerveau ont le même contenu anatomique : chacun possède un lobe frontal, un lobe pariétal, un lobe temporal, un lobe occipital, une insula, un cortex moteur primaire, un cortex somatosensoriel primaire, un cortex visuel primaire, un cortex auditif primaire, des aires associatives, une aire de Broca et une aire de Wernicke, des ventricules latéraux, des faisceaux de substance blanche, ainsi que des structures profondes telles qu’un hippocampe, une amygdale et un gyrus cingulaire.
Or, là où cela devient intéressant, et c’est là où intervient Julian Jaynes, c’est que les hémisphères n’ont pas les mêmes fonctions.
Voici un tableau, valable grosso modo pour la grande majorité des gens. Il ne faut cependant pas le lire de manière unilatérale, en considérant qu’une fonction est uniquement attribuée à un des deux hémisphères.
Il s’agit d’une formalisation générale, établissant des tendances dominantes, et ce pour une partie des gens seulement.
Pour donner un exemple de différence, chez 90–95 % des droitiers, le langage (aires de Broca et de Wernicke) est majoritairement dans l’hémisphère gauche, alors que chez les gauchers, c’est le cas pour 70 % des gens, mais 15 % l’ont dans l’hémisphère droit, 15 % dans les deux hémisphères.
Il y a, qui plus est, de grandes différences entre les individus, et des nuances entre les hommes et les femmes, celles-ci ayant apparemment davantage de tendance aux activités bilatérales.
Il faut donc lire le tableau comme un indicateur de fond.
Hémisphère gauche
Hémisphère droit
Langage
Perception spatiale
Production du langage (Broca)
Orientation dans l’espace
Compréhension du langage (Wernicke)
Reconnaissance des formes et des objets
Syntaxe, grammaire, mots
Visualisation mentale
Lecture et écriture
Logique & raisonnement analytique
Fonctions globales
Calcul, mathématiques
Traitement global, “vue d’ensemble”
Analyse séquentielle (étape par étape)
Intuition
Pensée logique, classification
Fonctions liées au détail
Émotions et prosodie
Traitement des éléments individuels
Compréhension de l’intonation, du ton de la voix
Décomposition d’un problème en parties
Expression émotionnelle (gestes, mimiques)
Reconnaissance des émotions chez les autres
Reconnaissance des visages
Identification des visages (visage d’une personne connue)
Contrôle moteur
Contrôle moteur
Contrôle du côté droit du corps
Contrôle du côté gauche du corps
Et il y a ce phénomène marquant que si, très jeune, vous avez des problèmes à une partie du cerveau, le reste du cerveau compense les activités devant initialement être réparties dans les zones endommagées.
La plasticité du cerveau est ainsi quelque chose d’incroyable.
Et le réseau interne est le fruit d’une évolution admirable : on a 86 milliards de cellules nerveuses appelées neurones, qui chacune sont en mesure d’établir des milliers de connexions, ce qui fait qu’on va jusqu’à 1 quadrillion de connexions, appelées synapses.
Pour ce faire, il y a des cellules gliales en appui aux neurones, au nombre de 85 milliards. C’est absolument fascinant.
Schéma complet d’un neurone
Mais, dans une situation normale, il y a une répartition entre les hémisphères qu’on arrive à comprendre dans ses grandes lignes.
Et Julian Jaynes a, ici, un point de vue relevant d’une formidable intuition.
Il dit : aujourd’hui, ces deux hémisphères fonctionnent ainsi. Mais c’est l’aboutissement d’un très long processus.
Il n’est pas vrai que l’humanité est apparue d’un coup, avec un esprit directement « fonctionnel », avec des individus ayant une conscience de soi directe, comme nous aujourd’hui.
Au départ, les deux hémisphères avaient une indépendance, plus ou moins grande,qui était d’autant moins compréhensible pour une humanité ne faisant qu’émerger historiquement.
Les êtres humains, tels des animaux élargissant leur panoplie d’activités, procédaient à des activités répétées, organisées, bien déterminées. Il se déroulait alors ce que nous appellerions un processus de synthèse.
Dans ce processus, selon Julian Jaynes, il y avait deux aspects qui se faisaient face.
C’est l’hémisphère gauche qui rassemblait tous ces éléments effectués, et qui par le langage les coordonnait verbalement.
Cependant, c’est l’hémisphère droit qui menait le traitement d’ensemble : il prenait les phrases produites, les traitaitet les redistribuait.
Or les deux hémisphères n’étant pas encore assez reliés, ce que disait l’hémisphère droit apparaissait comme une voix venue de « nulle part » par l’hémisphère gauche.
C’est l’origine des « voix » qu’entendaient les êtres humains à l’époque. Julian Jaynes ne donne pas cet exemple, mais c’est le meilleur : lorsque Dieu parle à Moïse, ce serait en fait l’hémisphère droit qui fournit à Moïse la parole provenant de l’hémisphère gauche.
Moïse croit entendre une voix extérieure lui disant : « Tu ne tueras point ». En réalité, il se parle à lui-même.
Julian Jaynes va trop loin dans sa démarche et, somme toute, les êtres humains n’étaient pour lui que des automates se parlant à eux-mêmes et obéissant à des autorités dont ils intégraient les voix.
De là vient le culte des rois décédés, des ancêtres, ainsi que l’établissement d’idoles.
Mais si on enlève la dimension « automate » et qu’on raisonne en termes de mode de production, d’évolution de l’humanité conformément au matérialisme dialectique, on a une mise en perspective qui permet d’approfondir puissamment la notion d’idéologie.
Cela permet de vraiment comprendre que si les êtres humains agissent comme bon leur semble suivant leurs personnalités, à l’arrière-plan ils obéissent toujours dans les grandes lignes générales à une idéologie fournissant des lignes de commandes et mettant en place des prises de contrôle.