Auteur/autrice : IoULeeM0n

  • Désormais, cette ville porte le nom fier et engageant de « Karl-Marx-Stadt »

    10 mai 1953

    Discours à l’occasion du changement de nom de Chemnitz en Karl-Marx-Stadt

    par Otto Grotewohl [1894-1964, dirigeant du SPD en Allemagne de l’Est en 1945, tenant de l’unification au sein du Parti socialiste unifié d’Allemagne, par la suite à la tête du gouvernement de la République démocratique allemande]

    En ce jour si important pour vous et votre ville, où, sur recommandation du Parti socialiste unifié d’Allemagne, le parti de la classe ouvrière allemande, Chemnitz doit recevoir le nom honorable de « Karl-Marx-Stadt », je vous transmets tout d’abord les salutations les plus chaleureuses et les félicitations de notre estimé et bien-aimé président Wilhelm Pieck.

    Je vous transmets en même temps les salutations et les vœux du Comité central du Parti socialiste unifié d’Allemagne, du gouvernement et des travailleurs, ainsi que de toutes les forces patriotiques et pacifiques de la République démocratique allemande.

    Chemnitz — ce nom a toujours eu une résonance particulière en Allemagne, une résonance particulière aux oreilles de la classe ouvrière ainsi qu’aux oreilles des propriétaires de monopoles et de banques, des Junkers et des fauteurs de guerre.

    Dans le passé, Chemnitz était une ville de travail dur et pénible, de difficultés et de misère pour la classe ouvrière, mais aussi une ville du mouvement ouvrier révolutionnaire en plein essor, combattant et doté d’une tradition fière et victorieuse.

    Dans le passé, Chemnitz était la ville des profits maximums pour les capitalistes, des profits de guerre élevés, la base de leur luxe et de leur d’armement et de leur style de vie décadent.

    Chemnitz est aujourd’hui la ville de dizaines de milliers de travailleurs qui luttent chaque jour pour de nouveaux succès dans la construction du socialisme ; c’est la ville des combattants acharnés et inflexibles pour la cause de la paix, de la démocratie et du socialisme, pour la cause de la réalisation des idées de Marx, Engels, Lénine et Staline.

    Les travailleurs peuvent être fiers de leur ville, de sa vie vibrante, de sa grande et glorieuse tradition de lutte révolutionnaire pour une vie de liberté, sans asservissement à l’exploitation et à l’oppression capitalistes, pour une vie telle que Karl Marx l’a décrite dans ses œuvres immortelles, qui ont valu au peuple allemand un grand respect dans le monde entier.

    Quand certains éléments arriérés et rétrogrades disent : « Nous ne pouvons pas changer le nom de cette ville ; Chemnitz a acquis une renommée mondiale en tant que métropole du bas », nous disons à ces gens : l’époque où Chemnitz était la « métropole du bas » capitaliste est révolue.

    Cette ville a aujourd’hui des tâches plus grandes et plus importantes que la simple production de bas. Cette ville sera un centre de construction socialiste en République démocratique allemande, un centre de construction mécanique et lourde, servant à améliorer la vie des travailleurs et à accroître la richesse sociale de notre peuple.

    Elle acquerra ainsi une renommée mondiale auprès de tous les peuples épris de paix, mais surtout auprès de ceux qui, comme nous, vivent, travaillent et luttent pour la construction d’un monde nouveau et meilleur. Personne ne niera qu’il s’agit d’une tâche plus belle, plus élevée et plus honorable.

    C’est une tâche que l’imparable loi du progrès de la société nous impose et que nous ne pouvons ni ne voulons éviter. Les plus irréductibles ne peuvent pas non plus nous distraire du changement de nom de cette ville en soulignant qu’il s’agissait d’une ancienne ville fondée par l’ordre bénédictin aux XIIe et XIIIe siècles.

    La ville doit son nom à une rivière insignifiante qui n’a aucune importance historique ni géographique.

    Les moines bénédictins n’habitent plus ici. Plus personne ne vit ici en suivant leurs enseignements.

    La seule chose qui en témoigne encore et qui soit efficace est le vieux schnaps bénédictin. L’alcool est bon, nous n’avons rien contre lui, mais même lui n’est plus brassé ici.

    Nous respectons et honorons, comme personne d’autre, le bon et aimable passé de notre peuple. La préservation de notre patrimoine culturel national est pour nous une question d’honneur.

    Où y a-t-il un héritage culturel à respecter ou à défendre au nom de « Chemnitz » ? Il n’y a pas de bénédictins ici, mais des marxistes.

    Les gens qui vivent ici ne se tournent pas vers les enseignements monastiques séculaires, mais ils attendent avec impatience un avenir nouveau et meilleur, ils se tournent vers le socialisme, ils se tournent avec amour et révérence vers le fondateur de la doctrine socialiste, vers le plus grand fils du peuple allemand, vers Karl Marx.

    Si la ville de Chemnitz avait déjà dans le passé une importance particulière parmi les travailleurs d’Allemagne en raison de son fort mouvement ouvrier, la « ville Karl-Marx » aura à l’avenir une signification décisive pour la construction du socialisme en République démocratique allemande et pour la lutte nationale de notre peuple.

    Chemnitz signifie beaucoup d’un point de vue historique et traditionnel, mais « Karl-Marx-Stadt » signifie encore plus.

    Le nouveau nom implique la haute obligation de respecter non seulement l’héritage de Karl Marx et de Friedrich Engels, mais aussi celui de leurs grands successeurs, Lénine et Staline, grâce à la vie et au travail desquels nous pouvons aujourd’hui espérer un avenir heureux et plein d’espoir, grâce à la vie et au travail desquels nous pouvons concrétiser la décision du Parti socialiste unifié d’Allemagne d’établir les fondements du socialisme en République démocratique allemande.

    L’attribution du nom de Karl Marx est donc un grand honneur pour les ouvriers de Chemnitz et pour toute la classe ouvrière allemande, mais aussi une grande obligation. Je ne doute pas que nos travailleurs se montreront dignes de cet honneur et de cette obligation.

    Il y a un long chemin à parcourir entre la Chemnitz du capitalisme naissant et la ville de la période de transition vers le socialisme, qui portera le fier nom de Karl Marx.

    L’avancée et le recul ont alterné. Mais ce sont toujours les travailleurs, ces gens durs, diligents et dévoués, qui ont été les forces motrices de l’histoire. Ils ont travaillé et créé les valeurs que ces parasites, propriétaires des moyens de production, ont gaspillées et gaspillées. Les ouvriers ont créé la technologie moderne, les usines, le confort et la richesse des propriétaires d’usines, tandis qu’eux-mêmes souffraient de la faim et de la misère.

    Mais ils ne sont pas restés silencieux ; ils prirent conscience de leur situation, s’organisèrent, luttèrent pour une vie meilleure et commencèrent finalement à prendre possession de leur ville.

    Chemnitz était déjà l’une des villes industrielles les plus importantes d’Allemagne dans la première moitié du XIXe siècle, à l’époque où le capitalisme et la libre concurrence se développaient.

    C’était une ville textile typique, la « Manchester saxonne ».

    Déjà au milieu du siècle, on passe de la fabrication au tissage mécanique, du travail à domicile au travail en usine. Leur système de guildes s’est effondré et de plus en plus de maîtres et d’ouvriers sont devenus des ouvriers d’usine.

    La machine avançait toujours plus victorieusement. Les premières grandes usines apparaissent et avec elles le prolétariat.

    Les ateliers de filature ont donné naissance aux premières entreprises indépendantes de construction mécanique, racines de l’industrie métallurgique très développée qui domine aujourd’hui la ville.

    Le tissage et l’impression sur calicot étaient réalisés avec des matières premières d’outre-mer pour les marchés étrangers et sous une concurrence féroce de l’étranger, le capital industriel et commercial s’est étendu ici.

    Sous la pression de l’exploitation illimitée des propriétaires d’usines, les ouvriers, les tisserands, les imprimeurs, les métallurgistes et les travailleurs à domicile furent contraints de vendre leur travail à des prix toujours plus bas, et leurs femmes et leurs enfants tombèrent dans une pauvreté abjecte.

    Les guerres, les crises économiques, la fermeture des frontières douanières et la division de la patrie allemande ont fait le reste et ont accéléré le processus d’appauvrissement des travailleurs.

    La majorité des travailleurs gagnaient systématiquement moins que le salaire minimum. Il n’y avait aucune norme de travail. La journée de travail était illimitée. Le règlement de l’usine imposait également le travail de nuit et le travail du dimanche.

    Le spectre du chômage s’abattait sans cesse sur les ouvriers de Chemnitz, qui vivaient depuis des décennies dans des conditions de vie extrêmement difficiles. Pénurie de logements, loyers élevés, logements insalubres, épidémies et maladies professionnelles, tuberculose et mortalité élevée étaient les conséquences d’une exploitation effrénée.

    La classe nouvellement émergente, qui ne prit conscience que progressivement de sa tâche et de sa position, était encore divisée en coopératives, groupes et cliques.

    Les prolétaires, économiquement impuissants et soumis au système d’exploitation capitaliste, étaient également politiquement impuissants et le restèrent même lorsque la bourgeoisie, avec l’aide des ouvriers, avait depuis longtemps obtenu une constitution et un ordre municipal et était entrée au parlement de l’État et au conseil municipal par le biais d’élections.

    Chemnitz est ainsi née de la misère, du besoin, de la sueur, des larmes et du sang de ses meilleurs fils, les travailleurs. C’est devenue l’une des principales villes industrielles du pays.

    Mais en même temps, le prolétariat grandissait et, avec lui, sa conscience, son organisation et sa volonté de lutter. Les brillants enseignements de Marx ont commencé leur marche triomphale imparable à travers le monde.

    Ils répondaient aux questions posées par le prolétariat : l’humanité est-elle condamnée à vivre et à souffrir éternellement sous le joug d’une petite classe d’exploiteurs ?

    La misère, la faim, les crises et les guerres sont-elles des phénomènes « éternels » et « inévitables » auxquels les hommes doivent faire face ? La réponse de Karl Marx était sans équivoque. Renversons la société capitaliste exploiteuse ! Il a appelé les masses travailleuses du monde entier.

    « Les prolétaires n’ont rien à perdre, si ce n’est leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. »

    Marx, avec son ami Friedrich Engels, fut le premier à reconnaître les véritables forces motrices du développement de la société humaine.

    Il a conduit la connaissance sociale des êtres humains de l’utopie à la science.

    Karl Marx a démontré la division de la société d’exploitation en classes et a créé sa théorie de la lutte des classes et du socialisme. Karl Marx a forgé les armes qui ont permis au prolétariat de renverser le pouvoir des exploiteurs.

    Mais la lutte des classes, comme nous l’enseigne Marx, si elle est menée correctement, conduit inévitablement au renversement de l’ordre social capitaliste et à l’instauration du pouvoir de la classe ouvrière.

    Ce n’est qu’à ce moment-là que la classe ouvrière pourra arracher les instruments de production et le capital des mains de la classe exploiteuse et ouvrir la voie à une augmentation rapide de toutes les forces productives dans l’intérêt de tous les travailleurs.

    Ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra construire un nouvel ordre social de producteurs librement unis et conduire toute la société vers une vie de prospérité et de bonheur.

    Lorsque la révolution bourgeoise mûrit en Allemagne en 1847, lorsque le centre de gravité du mouvement révolutionnaire se déplaça vers l’Allemagne, Marx et Engels proclamèrent la mission historique de la classe ouvrière.

    Sous le slogan « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » ils se sont donné pour tâche, dans le « Manifeste communiste » publié en 1848, de renverser l’ancien ordre fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme et de construire un nouvel ordre social, l’ordre social socialiste.

    Cet appel a également trouvé un écho auprès des travailleurs de Chemnitz.

    Lorsque Karl Marx formula les revendications nationales de la jeune classe ouvrière allemande dans le « Manifeste communiste » en février 1848, en tête se trouvait le slogan :

    « Toute l’Allemagne est déclarée république unie et indivisible »

    Et lorsque l’organe de la révolution, la « Neue Rheinische Zeitung », appela toutes les forces démocratiques révolutionnaires à lutter contre la réaction féodale, les ouvriers de Chemnitz ne restèrent pas non plus inactifs.

    En avril 1848, 4 000 ouvriers de Chemnitz se rassemblent dans la Lindensaal [= une grande salle de la mairie] et réclament, au nom de leur comité principal, la suppression des barrières douanières, l’égalité des droits civiques et la réduction du temps de travail de 12 à 10 heures.

    Ils ont répondu au déploiement des gardes communaux et de l’armée royale contre le mouvement révolutionnaire par des combats de barricades. Armes à la main, les ouvriers de Chemnitz se sont battus pour leurs droits.

    Lorsque la réaction féodale, alliée à la bourgeoisie, tenta de contrer la puissance croissante de la classe ouvrière par la terreur et l’organisation d’associations éducatives ouvrières bourgeoises, les ouvriers de Chemnitz poursuivirent sans relâche la voie de la lutte des classes.

    Dès 1869, la majorité des ouvriers de Chemnitz rejoignirent le premier parti marxiste d’Allemagne, le Parti ouvrier social-démocrate de Bebel et Liebknecht.

    En 1871, dans une résolution adoptée par les délégués syndicaux représentant 50 000 ouvriers de Saxe, ils appelèrent à la solidarité fraternelle avec l’héroïque prolétariat parisien et son premier gouvernement ouvrier, la Commune de Paris.

    Cette attitude véritablement nationale montre leur ouverture aux enseignements de Marx et d’Engels et leur volonté de suivre les mots d’ordre marxistes et d’agir en conséquence.

    Parmi les moments forts de l’histoire du mouvement ouvrier de Chemnitz figurent la fondation de la première organisation féminine sociale-démocrate allemande et les succès de la circonscription de Chemnitz aux élections au Reichstag [avec des candidats officiellement « indépendants », en fait social-démocrates] sous la loi de répression des socialistes [interdisant toutes les organisations social-démocrates de 1878 à 1890].

    Wilhelm Liebknecht et August Bebel étaient les candidats des ouvriers de Chemnitz au Reichstag. Souvent, ils étaient à Chemnitz et indiquaient depuis ici la direction du combat.

    Le succès fut au rendez-vous. Entre 1890 et 1912, le nombre de voix du Parti social-démocrate à Chemnitz dépassait largement celui des voix bourgeoises. Ni la loi socialiste de Bismarck ni la terreur policière ne purent empêcher Chemnitz de devenir un bastion du mouvement ouvrier allemand.

    Malgré l’influence des sociaux-démocrates de droite de Chemnitz, qui, comme le rédacteur en chef [Emil] Rosenow du journal d’alors « Chemnitzer Volksstimme » [La voix du peuple de Chemnitz], parlaient de la socialisation progressive de la société par le suffrage universel, égal et direct, et qui voulaient ainsi faire triompher le mouvement ouvrier par les bulletins de vote plutôt que par la lutte de classe, par des attaques parlementaires plutôt que par des actions de masse prolétariennes organisées, de nombreuses actions militantes montrent que les ouvriers de Chemnitz savaient aussi mener leur lutte en dehors du parlement.

    En témoignent les grandes grèves des ouvriers de la filature industrielle de Chemnitz en 1883, des ouvriers du textile de Crimmitschau en 1903 [grève ayant un impact national d’août 1903 à janvier 1904, qui fut un échec malgré le soutiengénéral] et des ouvriers des fonderies et mouleurs en 1911 contre l’exploitation brutale et inhumaine, les salaires de misère et l’esclavage pratiqués par les employeurs.

    En 1919, les ouvriers de Chemnitz étaient également en première ligne. Ils combattirent résolument contre les bataillons de la Reichswehr [= l’armée allemande] et les troupes de la Garde Blanche, commandées par un social-démocrate allemand, l’ancien rédacteur en chef du journal social-démocrate « Chemnitzer Volksstimme », le traître aux ouvriers [Gustav] Noske.

    C’est le soi-disant leader ouvrier Noske qui a tout fait pour étouffer la révolution. Il a déployé les officiers de la Garde Blanche, qui servirent plus tard dans la SA et furent à la tête du parti hitlérien, contre la classe ouvrière, se révélant ainsi comme un agent complaisant de la bourgeoisie.

    Lorsqu’en 1920 les généraux impériaux Kapp et Lüttwitz tentèrent de détruire les maigres acquis démocratiques de la révolution par leur putsch, de rétablir la monarchie et d’instaurer une dictature militaire, ce furent à nouveau les ouvriers de Chemnitz qui se soulevèrent et appelèrent les ouvriers à la grève générale lors d’une puissante manifestation sur la Königsplatz [= une grande place au centre-ville].

    Un comité d’action fut créé, au-delà de toutes les barrières politiques et idéologiques, les ouvriers des usines furent armés, la milice des habitants existante fut transformée en milice ouvrière, les volontaires temporaires réactionnaires furent désarmés et des conseils ouvriers furent élus dans les usines, de sorte que les ouvriers de Chemnitz eurent un pouvoir illimité entre leurs mains.

    Dans leurs résolutions, ils ont exprimé leur engagement unanime à lutter contre la dictature militaire de Kapp et Lüttwitz jusqu’à la victoire du prolétariat, jusqu’à la dictature du prolétariat.

    Durant les trois jours décisifs, jusqu’à l’écrasement définitif du putsch de Kapp, les ouvriers de Chemnitz ont suivi le mot d’ordre de la grève générale.

    C’est un exemple héroïque de la puissance de combat de la classe ouvrière unie. Dans la nuit noire du fascisme, ce sont les fils et les filles les plus courageux et les plus déterminés des ouvriers de Chemnitz qui se sont opposés au fascisme et ont combattu en véritables patriotes pour la liberté de leur peuple.

    Ils furent jetés en prison, torturés et assassinés, mais les idées et les enseignements de Marx et d’Engels, de Lénine et de Staline, la conscience de classe et la loyauté envers le parti de la classe ouvrière ne purent être anéantis par les fascistes.

    Notre inoubliable Ernst Thälmann a dit aux combattants ouvriers de Chemnitz :

    « Malgré le développement réformiste de la social-démocratie, c’est précisément ici à Chemnitz qu’il est évident que la classe ouvrière a mené à plusieurs reprises des luttes héroïques et s’est imposée dans les différents combats. » (Der Kämpfer [Le Combattant] (de Saxe) du 4 avril 1919)

    Ces mots de Thälmann nous rappellent ce qu’un mouvement ouvrier uni et cohésif peut accomplir.

    Mais ils montrent aussi que les ouvriers de Chemnitz ont éliminé les traîtres, les falsificateurs du marxisme et les meurtriers d’ouvriers et, par-dessus eux, ont continué leurs affaires comme d’habitude dans l’esprit du marxisme-léninisme non falsifié.

    La classe ouvrière a repris cette tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier de Chemnitz, la tradition de Bebel, Liebknecht et Thälmann, lorsque le Parti communiste et le Parti social-démocrate d’Allemagne ont fusionné pour former le Parti socialiste unifié d’Allemagne en avril 1946.

    Ces jours-là, le mouvement ouvrier allemand a mis fin à sa division désastreuse qui durait depuis des décennies. Il a accompli sa tâche la plus importante en restaurant sa cohésion et son unité sur la base du marxisme.

    Sous la direction du Parti socialiste unifié d’Allemagne, il s’engage résolument dans une nouvelle voie, celle de la lutte consciente et unifiée de tous les travailleurs pour le bonheur et l’avenir de la nation.

    Sept années de luttes acharnées, mais aussi de grands succès et de victoires, ont confirmé la justesse de la décision des meilleurs représentants du mouvement ouvrier allemand.

    Le Parti socialiste unifié d’Allemagne est aujourd’hui le parti de la classe ouvrière qui, en alliance avec les paysans travailleurs et l’intelligentsia créatrice, représente l’avant-garde du peuple allemand.

    Sa politique, guidée par la science marxiste-léniniste, est complètement identique aux intérêts de la nation tout entière.

    Il se tient à la tête du peuple dans la lutte contre les ennemis impérialistes et les corrupteurs de la nation, dans la lutte pour l’unité nationale de l’Allemagne, pour la paix, la démocratie et le socialisme.

    Sous sa direction, la classe ouvrière de la République démocratique allemande, en alliance avec toutes les classes ouvrières et en coopération avec les forces progressistes de la bourgeoisie, a pu accomplir sa tâche historique de détruire le pouvoir de l’impérialisme allemand dans une partie de l’Allemagne.

    Sous sa direction, des changements sociaux, économiques et politiques profonds et révolutionnaires ont eu lieu dans notre vie sociale au cours des sept années qui ont suivi l’unification.

    Avec le changement des conditions sociales, mais surtout avec la création du secteur socialiste de notre économie, dans lequel l’exploitation de l’homme par l’homme a été abolie, un changement dans la conscience des travailleurs a commencé, qui s’exprime dans un nouveau rapport au travail.

    Aujourd’hui, tous les travailleurs de notre industrie socialiste savent qu’ils sont maîtres de leurs entreprises et sont eux-mêmes responsables de l’augmentation constante de la prospérité de notre peuple.

    Aucun capitaliste ne peut en abuser, comme c’est la pratique courante en Allemagne de l’Ouest, et convertir la valeur créée par les travailleurs en profits.

    Aujourd’hui, les agriculteurs travailleurs savent qu’en se regroupant volontairement dans des coopératives de production, ils posent les bases de la construction du socialisme dans les campagnes, afin d’atteindre la prospérité et une vie heureuse.

    Nous n’aurons donc plus jamais de Junkers ni de seigneurs monopolistes qui pourraient utiliser leur pouvoir économique et politique, comme en Allemagne de l’Ouest, pour supprimer les droits et les libertés démocratiques des travailleurs.

    Aujourd’hui, les travailleurs de la République démocratique allemande savent qu’ils doivent être prêts à se défendre pour protéger la paix et préserver leurs acquis sociaux et en tant que société.

    Par conséquent, nous n’aurons plus jamais de militaristes et de fascistes qui peuvent utiliser et détourner les valeurs développées par les travailleurs pour organiser un nouveau génocide.

    Nous devons tout cela à la force combinée d’un mouvement ouvrier unifié.

    Mais ce développement n’aurait jamais été possible si les armées victorieuses de l’Union socialiste soviétique n’avaient pas libéré le peuple allemand et tous les autres peuples européens de l’emprise mortelle du fascisme hitlérien et ne leur avaient pas ouvert la possibilité d’une nouvelle construction, d’une nouvelle vie démocratique dans un travail pacifique et créatif.

    Je voudrais donc saisir cette occasion pour exprimer la profonde gratitude que le peuple allemand éprouve envers les peuples de la grande Union soviétique socialiste.

    Nous nous inclinons avec admiration devant les héros intrépides de l’armée soviétique qui, il y a huit ans, lorsque la capitulation inconditionnelle de l’Allemagne d’Hitler a été signée, ont livré une bataille difficile et amère.

    La guerre d’Hitler a apporté des souffrances sans fin aux peuples soviétiques. Le peuple soviétique a dû supporter la perte d’une grande partie de sa richesse sociale et, dans une large mesure, de ses biens personnels.

    L’Union soviétique, traîtreusement envahie par l’impérialisme allemand, a subi de nombreuses pertes sur les fronts et à l’intérieur du pays avant de pouvoir expulser les occupants allemands de son territoire et de couronner ses efforts par une victoire écrasante.

    C’est avec une profonde gratitude que nous nous souvenons du grand Staline, l’homme à qui notre peuple doit tant et avec la disparition duquel le peuple allemand a perdu son meilleur ami. Le génie de Staline a mené les armées de l’Union soviétique à la victoire et a détruit le fascisme, qui avait apporté la mort et la destruction à l’Union soviétique.

    Mais les armées victorieuses de l’Union soviétique ne sont pas venues à nous en tant que vengeurs et ennemis, mais en tant qu’aides et amis, elles sont venues à nous conformément aux paroles de Staline du 9 mai 1945 :

    « L’Union soviétique célèbre la victoire, même si elle n’a pas pour objectif de démembrer ou de détruire l’Allemagne. » (J. Staline, « Sur la Grande Guerre patriotique de l’Union soviétique »)

    Ce mot détermine toute la politique allemande de l’État soviétique.

    Avec l’aide des amis soviétiques, les forces progressistes allemandes ont pu désentraver les forces de la démocratie et du patriotisme qui avaient été brutalement réprimées par l’impérialisme allemand et commencer le travail difficile de reconstruction de l’économie de paix allemande et de démocratisation de la vie sociale.

    Au cours de toutes les années qui ont suivi la défaite du fascisme hitlérien, l’Union soviétique a fourni au peuple allemand une aide politique, matérielle et morale considérable et inestimable.

    Je voudrais vous rappeler que c’est grâce aux efforts et à l’engagement personnel inlassable de Staline que les accords de Potsdam ont garanti au peuple allemand le droit à une Allemagne unie, démocratique et éprise de paix.

    Grâce à la politique soviétique, les forces patriotiques progressistes sous la direction du Parti socialiste unifié d’Allemagne ont pu, pour la première fois dans l’histoire de l’Allemagne, rompre avec leur passé impérialiste et créer un État véritablement démocratique sur un tiers du territoire allemand.

    Selon Staline, la fondation de la République démocratique allemande a marqué un tournant dans l’histoire de l’Europe. De nombreuses machines et équipements industriels et agricoles soviétiques, des denrées alimentaires de valeur et des matières premières vitales ont trouvé leur chemin vers la République démocratique allemande.

    Le transfert de la riche expérience de production des innovateurs soviétiques en matière de production a donné à nos travailleurs la possibilité de faire progresser à un rythme rapide le développement planifié de notre économie de paix socialiste.

    Par décision du gouvernement soviétique, les obligations de réparation imposées au peuple allemand ont été considérablement réduites à plusieurs reprises. La politique de paix cohérente de Staline a montré au peuple allemand la voie à suivre pour résoudre toutes ses questions nationales vitales.

    Ainsi, l’Union soviétique socialiste nous enseigne comment la classe ouvrière allemande mène sa cause à la victoire.

    Grâce à l’aide précieuse de l’Union soviétique, la République démocratique allemande a pu devenir un centre de tous les Allemands conscients de leur nationalité ; elle est devenue la pierre angulaire d’une Allemagne nouvelle, unifiée et éprise de paix, qui mène la lutte de tous les patriotes allemands et vers laquelle toutes les forces nationales conscientes de notre peuple se tournent avec espoir et confiance.

    La responsabilité qui incombe aux travailleurs allemands face à l’histoire est grande. Nous observons donc avec inquiétude l’évolution de la situation dans l’ouest de notre pays.

    La ratification des traités de guerre, imposée par le gouvernement [du démocrate-chrétien Konrad] Adenauer par tous les moyens du coup d’État et de la violation de la constitution, a confirmé l’avertissement lancé à plusieurs reprises par le gouvernement de la République démocratique allemande.

    En Allemagne de l’Ouest, d’anciens généraux hitlériens organisent aujourd’hui l’instrument militaire d’une politique aventureuse de vengeance. Les capitalistes de l’armement avides de profits, les anciens chefs militaires d’Hitler, produisent désormais à nouveau pour l’effort de guerre.

    Les monopolistes, les magnats de la finance et les Junkers expulsés de la République démocratique allemande jettent à nouveau leurs regards avides sur les pays étrangers et se préparent à une nouvelle chevauchée vers l’Est.

    Une fois de plus, la haine et l’hostilité nationales sont attisées contre d’autres peuples, contre la France, contre l’Union soviétique éprise de paix, contre les démocraties populaires et aussi contre la République démocratique allemande.

    Tandis qu’en République démocratique allemande, les travailleurs ont commencé à poser les bases du socialisme et que des millions et des millions de personnes donnent avec enthousiasme toutes leurs forces pour réaliser les plans de production pour une vie nouvelle et meilleure, tandis que les paysans-travailleurs dans les coopératives de production agricole, dans les villages et les communes de notre pays travaillent et luttent pour de hautes récoltes en temps de paix, pour de meilleurs rendements de leur bétail, pour un meilleur approvisionnement de la population, en Allemagne de l’Ouest, les bases de l’économie de paix sont freinées en faveur du réarmement, les salaires sont réduits et les prix sont augmentés.

    Les terres agricoles allemandes sont piétinées par les bottes des intervenants étrangers et écrasées par les chars à des fins militaires.

    L’ensemble de l’Allemagne de l’Ouest est couvert par un réseau dense d’installations militaires, et les associations de soldats fascistes poussent comme des champignons. Mais la guerre froide, inventée par les rois des armes allemands et américains en prévision de la guerre chaude, perd de plus en plus de son efficacité.

    La vigilance et le désir de paix des peuples se sont multipliés. L’appel à la paix est plus fort que jamais dans tous les pays. Alors que tous les peuples épris de paix accueillent avec espoir l’apaisement actuel de la situation internationale, le gouvernement Adenauer fait des efforts désespérés pour empêcher une solution pacifique aux problèmes internationaux, en particulier à la question allemande.

    En cela, elle est soutenue avec frénésie par les impérialistes américains, dont elle met en œuvre les politiques.

    Le président des États-Unis a prononcé le 16 avril un discours dans lequel il a abordé des questions de politique internationale actuelle.

    Eisenhower a déclaré : « Nous recherchons une paix véritable et inconditionnelle pour toute l’Asie et pour le monde entier », et a demandé : « Qu’est-ce que l’Union soviétique est prête à faire ? » et a ajouté : « On ne peut convaincre que par des actes. » Nous croyons également que les actes valent plus que les paroles.

    Le peuple allemand est mécontent, il y a de l’agitation et de la nervosité au sein du peuple allemand, il ne veut pas être entraîné dans une nouvelle guerre, il veut son unité et la conclusion d’un traité de paix. Le peuple allemand souhaite voir des actions qui le rapprochent de son objectif et de ses désirs. L’Union soviétique a jusqu’à présent accompli de telles actions.

    L’Union soviétique a répondu de manière absolument favorable à la demande du gouvernement de la République démocratique allemande du 13 février 1952 d’accélérer la conclusion d’un traité de paix, demande qui était adressée aux quatre grandes puissances. Elle a également fait des propositions très concrètes pour résoudre le problème de l’Allemagne.

    Dans ses notes du 10 mars et du 23 août 1952 adressées aux trois puissances occidentales, le gouvernement soviétique a indiqué une voie réaliste, acceptable par toutes les puissances, vers la conclusion d’un traité de paix avec l’Allemagne.

    Il proposait qu’une conférence des quatre grandes puissances négocie la préparation d’un traité de paix avec l’Allemagne, la création d’un gouvernement de l’ensemble de l’Allemagne et la tenue d’élections libres dans toute l’Allemagne, ainsi que la création d’une commission allemande chargée d’examiner les conditions de tenue de telles élections.

    Il a appelé à une discussion sur la date du retrait de toutes les troupes d’occupation d’Allemagne et a en outre proposé d’inviter des représentants de la République démocratique allemande et de la République fédérale d’Allemagne de l’Ouest à la Conférence des quatre puissances.

    Il s’agit de propositions qui sont clairement dans l’intérêt du peuple allemand. Il n’est donc pas surprenant que cette politique soit accueillie avec la plus grande chaleur par tous les patriotes de l’Est et de l’Ouest, car elle met concrètement sous leurs yeux l’objectif des souhaits du peuple allemand.

    Nous manquons de telles propositions concrètes dans le discours d’Eisenhower, tout comme nous manquons encore de la réponse du gouvernement américain à notre demande d’une conclusion accélérée d’un traité de paix.

    L’Union soviétique a également répondu à la lettre de la Commission du Congrès des peuples pour la paix, signée par le Dr Josef Wirth [un politicien centriste partisan de l’unification qui fut rejeté pour cette raison par l’Allemagne de l’Ouest], [le principal dirigeant socialiste italien] Pietro Nenni et Frédéric Joliot-Curie [physicien et chimiste, gendre de Pierre et Marie Curie, prix Nobel de chimie en 1935 son épouse Irène Joliot-Curie], en demandant d’entamer des négociations sur la conclusion d’un pacte de paix entre les cinq grandes puissances.

    Par la bouche de son ministre des Affaires étrangères [Viatcheslav] Molotov, elle a déclaré :

    « Conformément à sa politique de renforcement de la paix et de la coopération entre les peuples, le Gouvernement de l’URSS déclare sa solidarité avec l’appel du Congrès des peuples pour la paix et la proposition qu’il contient.

    Le gouvernement soviétique est convaincu qu’il n’existe aucune question controversée ou non résolue qui ne puisse être réglée pacifiquement par des accords entre les pays concernés.

    Conformément à cela, le Gouvernement soviétique exprime sa volonté constante de coopérer avec les gouvernements des autres États pour atteindre les objectifs élevés de renforcement de la paix générale et de la sécurité internationale. » ([l’organe central du Parti socialiste unifié d’Allemagne] Neues Deutschland [= Nouvelle Allemagne] du 29 avril 1953)

    Nous n’avons pas entendu Eisenhower répondre dans son discours à cette demande de la Commission du Congrès des peuples, qui était également adressée au gouvernement américain.

    Nous avons cependant constaté que le président Eisenhower n’a fait aucune mention de l’accord de Potsdam, cet accord qui garantit au peuple allemand le droit à un traité de paix dont l’application éliminerait toutes les tensions internationales, et que le gouvernement des États-Unis a signé.

    Le peuple allemand, privé de son unité nationale, qui attend depuis près de huit ans son traité de paix et consacre toutes ses énergies à la solution de son problème national, est, jusqu’au dernier homme, intéressé à la solution pacifique des questions actuelles de politique internationale.

    Il est devenu très alerte et sensible car il se tient au centre de la politique internationale. Il sent plus clairement que tout autre peuple quelles propositions et quelles actions des grandes puissances sont honnêtes et sincères.

    Si les puissances impérialistes occidentales sont réellement soucieuses de maintenir la paix, elles doivent alors accepter les propositions de l’Union soviétique et s’asseoir à la table des négociations dans l’intérêt de la paix en Europe et dans le monde.

    Bien sûr, on ne peut pas nier que le gouvernement américain a également réalisé des actes, mais ce sont des actes qui ne sont pas dans l’intérêt de la paix, dans l’intérêt du peuple allemand et des peuples européens.

    Ou bien voulons-nous décrire la violation des accords de Potsdam comme un acte dans l’intérêt de la paix et du peuple allemand, ou peut-être comme le maintien de la division de l’Allemagne, ou comme la suppression forcée du commerce intra-allemand ?

    Est-ce dans l’intérêt de la paix et du peuple allemand que l’Allemagne de l’Ouest, comme le stipulent les traités de guerre conclus par Adenauer avec les États-Unis, soit transformée en un camp de guerre débordant d’armes et soumise aux impérialistes américains pendant 50 ans ?

    Est-il dans l’intérêt de la paix et du peuple allemand que la jeunesse allemande soit à nouveau contrainte de revêtir l’uniforme et de partir en guerre comme légionnaires étrangers pour les intérêts américains ?

    Non, on ne peut pas dire ça. Au contraire, cette politique sous-tend le grand danger d’une guerre fratricide entre Allemands.

    Cette politique fait peser le danger d’une guerre contre l’Union soviétique et contre les États démocratiques populaires, le danger d’une troisième guerre mondiale.

    Du début à la fin, elle est dirigée contre les intérêts nationaux du peuple allemand et de tous les peuples épris de paix en Europe. Les traités de guerre de Bonn et de Paris, signés par Adenauer, constituent les fondements juridiques de cette politique qui vise à diviser l’Allemagne à jamais et à éteindre l’existence de la nation allemande.

    Le peuple allemand n’acceptera jamais ces traités. Ils sont donc nuls et non avenus pour nous ! Les récents événements de Bonn et la politique de coup d’État de plus en plus aventureuse d’Adenauer montrent que la lutte contre les traités s’est intensifiée.

    Le fait que le Bundesrat ouest-allemand ait éludé la décision sur les traités montre que derrière les escarmouches parlementaires dans lesquelles la coalition Adenauer et la direction de droite du SPD, déguisée en « opposition », se renvoient la balle, la résistance de masse prend des formes toujours plus fortes.

    Les cerveaux de Bonn doivent respecter cette résistance de masse, qu’ils le veuillent ou non. On ne peut plus nier que la population ouest-allemande est confrontée quotidiennement aux conséquences de la politique de guerre.

    Le régime d’Adenauer tente de transférer tous les fardeaux sur la population travailleuse. La pression et l’exploitation dans les usines s’intensifient sans égard pour la santé et la vie des travailleurs.

    Le régime terroriste fasciste se propage de jour en jour. Les membres de la jeunesse pacifique, les combattants de la paix et les patriotes allemands sont persécutés et emprisonnés.

    Les communistes sont déclarés hors-la-loi et tous les moyens de pression, de chantage et de diffamation sont utilisés pour faire taire les forces progressistes et pro-paix de l’Allemagne de l’Ouest.

    Nous savons également pourquoi tout cela se produit.

    C’est qu’une Allemagne unie, forte, indépendante, pacifique et démocratique au cœur de l’Europe briserait les plans des bellicistes, rendrait impossible le déclenchement de la guerre, mais maintiendrait et préserverait la paix. C’est ce que veut l’Union soviétique, ce que nous voulons, ce que veulent tous les gens aimant la paix.

    C’est notre cause, c’est une bonne cause et notre victoire finale est assurée. Le peuple allemand reconnaît de plus en plus ce fait.

    Dans des milliers de lettres de protestation, de déclarations de bonne volonté, de grèves et de manifestations, la population ouest-allemande exprime déjà son rejet des traités de guerre et son désir de paix, de liberté et d’indépendance nationale. La classe ouvrière ouest-allemande lutte avec une détermination croissante contre l’appauvrissement, pour des salaires plus élevés et des prix plus bas.

    Les patriotes ouest-allemands luttent avec une détermination croissante contre la politique de « réorganisation en Europe de l’Est » d’Adenauer, contre la politique de remilitarisation et de fascisme, et pour la conclusion d’un traité de paix juste.

    Le gouvernement de la République démocratique allemande s’est toujours fait le porte-parole de la volonté nationale de notre peuple ; il ne cessera d’interpeller et de mobiliser la nation pour ses justes objectifs avec tous les moyens à sa disposition.

    Il ne cessera de lutter pour l’entente entre les Allemands, pour la conclusion d’un traité de paix juste, pour le retrait des puissances occupantes et pour l’établissement de l’unité allemande.

    Il est clair que la solution de la question allemande doit être réalisée conformément aux propositions de l’Union soviétique, dans l’intérêt de tous les pays voisins de l’Allemagne et dans l’intérêt du renforcement de la paix en Europe.

    L’appel aux gouvernements des cinq grandes puissances, adopté par le Congrès des peuples pour la paix le 19 décembre 1952, pour conclure un pacte de paix conformément à la volonté de l’humanité, est chaleureusement accueilli par le gouvernement de la République démocratique allemande et — il en est pleinement certain — par le peuple de toute l’Allemagne.

    Un pacte de paix entre les cinq grandes puissances est d’une importance extraordinaire, en particulier pour le peuple allemand, car même une réduction des tensions internationales par le biais de négociations faciliterait une solution pacifique à la question allemande.

    Cela accélérerait sans aucun doute la réalisation de la demande passionnée du peuple allemand pour la création d’une Allemagne unifiée, indépendante, pacifique et démocratique, ainsi que pour la conclusion d’un traité de paix avec l’Allemagne et le retrait ultérieur des troupes d’occupation.

    Nous savons également que le peuple allemand n’est pas seul, mais qu’il a de grands et puissants alliés : la grande Union soviétique socialiste, la puissante Chine populaire et démocratique, tous les pays populaires et démocratiques d’Europe et d’Asie, et toute l’humanité éprise de paix.

    Derrière nous se trouve la puissance concentrée du grand camp de la paix mondiale. Cela nous remplit d’optimisme et de confiance en la victoire. Nous serons plus vigilants que jamais pour surveiller les machinations des bellicistes allemands et américains.

    Nous organiserons la défense armée de notre patrie, car les travailleurs de la République démocratique allemande ne veulent plus jamais renoncer et ne renonceront plus jamais aux progrès politiques, économiques et culturels réalisés ces dernières années.

    Nos travailleurs, nos travailleuses et nos jeunes ne devraient pas être victimes d’une nouvelle guerre. Notre industrie et notre agriculture socialistes, nos matières premières et nos machines doivent servir à une vie heureuse dans l’indépendance et la liberté nationale.

    Nos réalisations, nos villes socialistes et nos routes qui sont en cours de construction, nos stades de sport, nos théâtres, nos bibliothèques, nos cliniques, nos centres de jeunesse et de pionniers ne devraient plus jamais être exposés aux forces destructrices de la guerre.

    Les travailleurs de la République démocratique allemande ont obtenu de grands succès ces dernières années. Ils se reflètent également dans votre ville. Dans la seule période de 1947 à 1953, la production de l’industrie socialiste de Chemnitz est passée de 40 à 82,1 %, soit une hausse de 42,1 %.

    Conscients de leur grande force, les ouvriers de Chemnitz ont accompli de grandes actions patriotiques dans la construction pacifique d’une vie nouvelle et plus belle.

    Les usines socialistes qui ont émergé des décombres et des cendres, comme l’usine de fraiseuses Fritz Heckert et l’usine de roues dentées Modul, l’opéra reconstruit, la gare nouvellement construite, les cinq nouveaux hôpitaux et les nombreux immeubles d’habitation pour les ouvriers de la ville, sont des témoins de l’initiative populaire.

    Sur les 47 300 maisons totalement détruites et 30 000 maisons partiellement détruites, 32 000 ont été reconstruites. 3,2 millions de mètres cubes de décombres ont été déblayés jusqu’à présent et de nombreuses heures de bénévolat ont été consacrées à la reconstruction.

    L’ancienne Chemnitz est un produit typique du développement capitaliste, avec un mélange malsain de bâtiments industriels et résidentiels, un réseau routier étroit et peu clair, des liaisons de transport inadéquates et sans installations culturelles et récréatives adéquates.

    Mais la future « Karl-Marx-Stadt » sera différente. Il a une perspective large et ambitieuse pour jeter les bases du socialisme.

    La ville, comme Dresde, Leipzig, Magdebourg et Rostock, est en cours de reconstruction selon les principes socialistes et sur décision du gouvernement de la République démocratique allemande.

    Le développement et l’avenir de « Karl-Marx-Stadt » ne seront plus déterminés par les maîtres d’entreprises capitalistes telles que Hartmann, Schönherr, Reinicker et Haubold, mais par des ouvriers, des militants méritants, des inventeurs et des lauréats du prix national, tels que le serrurier Willi Ranft de l’usine Niles, l’inventeur méritant Otto Fenzer de « Fritz-Heckert » Modul, par le lauréat du prix national Kurt Eidam de Modul.

    Il sera déterminé par des ouvriers exceptionnels du district de Chemnitz, tels qu’Adolf Hennecke, Alfred Baumann, Hans Bleisch, Franz Franik, par les nombreuses brigades des entreprises socialistes, qui ont accompli et accomplissent leurs grandes actions patriotiques avec la conscience suivante : toute la force pour la paix, pour la construction du socialisme, pour l’unité de notre patrie.

    Comme si souvent auparavant, les travailleurs du district de Chemnitz sont une fois de plus à l’avant-garde de la lutte de la classe ouvrière allemande pour jeter les bases du socialisme.

    15 000 travailleurs ont participé à la grande compétition socialiste des cinq groupes (construction de machines lourdes, génie mécanique général, génie électrique et mécanique, machines textiles, Fonderies).

    Les ouvriers de l’usine Fritz Hecken sont à l’avant-garde du mouvement visant à introduire et à améliorer les normes de travail techniques et progressistes.

    Dans la lutte contre tous les mensonges et les distorsions de l’ennemi de classe, les travailleurs les meilleurs et les plus conscients effectuent un travail éducatif inlassable, tenace et patient, car ils savent que l’amélioration des normes est la condition préalable à l’augmentation de la productivité du travail, à l’augmentation de la prospérité des travailleurs et à une vie meilleure.

    L’étroite alliance entre la classe ouvrière et les paysans travailleurs est devenue la base du travail des travailleurs du district de Chemnitz. Des milliers de travailleurs ont aidé nos coopératives agricoles et nos agriculteurs individuels à préparer leurs champs et à obtenir des rendements plus élevés par hectare ce printemps.

    Ainsi, les ouvriers de Chemnitz perpétuent leurs traditions révolutionnaires et, comme ils l’ont toujours fait, mettent toutes leurs compétences et toutes leurs forces au service du progrès, de la paix, de la démocratie et du socialisme, au service de notre peuple.

    Chemnitz, qui s’est relevée des décombres et des ruines après la Seconde Guerre mondiale grâce à l’initiative et à la force de ses ouvriers, est plus digne que toute autre ville de la République démocratique allemande de porter le nom du grand maître du prolétariat international, du plus grand fils de notre peuple et du fondateur du socialisme scientifique, Karl Marx.

    L’attribution du nom de « Karl-Marx-Stadt » est l’expression de la volonté des travailleurs de cette ville, c’est aussi un hommage aux sacrifices consentis par le prolétariat de Chemnitz dans la lutte de plusieurs décennies contre la réaction et le fascisme, et c’est une reconnaissance des grands succès obtenus par l’ensemble de la population sous la direction de la classe ouvrière dans la reconstruction d’une Allemagne nouvelle, pacifique et démocratique depuis 1945.

    J’accomplis l’acte solennel de renommer et de déclarer : désormais, cette ville porte le nom fier et engageant de « Karl-Marx-Stadt ». L’arrondissement de Chemnitz est appelé l’arrondissement « Karl-Marx-Stadt ». Le district de Chemnitz est appelé le district de Karl-Marx-Stadt.

    Aux idées de Marx appartiennent la victoire. Cette victoire est un avenir heureux et pacifique pour les travailleurs du monde entier, pour une Allemagne unie, forte et indépendante et pour cette grande et importante ville dans la construction du socialisme.

    Je vous félicite, habitants de cette ville, de ce district et de cet arrondissement, pour le grand et noble nom que ceux-ci porteront désormais.

    Jamais plus vos murs et vos maisons ne seront des ruines, jamais plus les habitants ne seront déchirés et tués, jamais plus les travailleurs ne seront des esclaves consentants et des objets d’exploitation par les exploiteurs capitalistes.

    Dans l’esprit de Marx et d’Engels, de Lénine et de Staline, avançons pour la paix, l’unité et la démocratie dans notre patrie. En avant pour la création des fondements du socialisme en République démocratique allemande.

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    les 16 fondements de l’urbanisme
    en République Démocratique Allemande

  • Les salutations du livre des morts tibétain

    Concluons sur la question du rapport au paradis, avec un passage d’une importance centrale dans le livre des morts tibétain : « les obéissances ». Elles consistent en plusieurs salutations d’introduction, qui reflètent la vision du monde propre à l’œuvre.

    « Au Divin Corps de Vérité, à l’Incompréhensible, à la Lumière sans limites.

    Au Divin Corps du Don Parfait qui est le Lotus, les Divinités de la Paix et les Divinités de la Colère.

    À l’Incarnation du Lotus, Padma Sambhava qui est le protecteur de tous les êtres conscients.

    Aux Gurus, aux Trois Corps, est due obéissance. »

    Il y a une hiérarchie qui est impliquée dans l’ordre choisi, commençons par la quatrième salutation, la moins importante hiérarchiquement.

    Les Gurus (ou Gourous), ce sont les maîtres spirituels. Les Trois Corps, c’est la Trikaya en sanskrit, le « triple corps » des bouddhas, composé du Bouddha matériel – historique, spirituel – intellectuel et enfin de ses enseignements ayant une portée mystique.

    Pour faire simple, c’est ici la déification de la figure de Bouddha. Celui-ci se voit démultiplié : il a initialement un corps physique, mais aussi un corps spirituel avec son apport personnel, et enfin un corps immatériel consistant en ses enseignements qui flottent pour ainsi dire dans l’air comme vérité « vraie ».

    Samantabhadra et Samantabhadri, pour certains du bouddhisme tibétain formant le Bouddha primordial, Tibet, 17e siècle

    Avec l’expansion du bouddhisme et sa transformation en religion « pure », les caractéristiques ont pris des proportions démesurées, en particulier dans le bouddhisme professant une voie ouvertement mystique, comme au Tibet.

    Le corps physique devient le corps d’incarnation, le corps immatériel le corps parfaitement doué, et au lieu des enseignements, on a une sorte de super-pouvoir, de super-transcendance consistant en le Bouddha et tous les autres qui l’ont rejoint en tant que Bouddhas.

    Le Bouddha s’incarne ici de plusieurs manières, sur plusieurs plans, afin d’aider à s’arracher à la matière. C’est un peu raccourci, mais c’est le principe : il y a la dimension matérielle, la dimension spirituelle (l’âme si on veut) et la super-zone libérée et divine, qui intervient parfois dans le but d’aider.

    Tout le parcours du mort à la suite de son décès, dans le livre des morts tibétains, vise justement à accepter de se séparer de son corps, pour ensuite éviter d’avoir envie d’en retrouver un, en fusionnant justement avec la super-zone libérée et divine des Bouddhas.

    La salutation dit ainsi qu’il faut accorder son obéissance à la vérité du Bouddha et à la super-zone libérée et divine des Bouddhas, et à elle seule (sans quoi on retombe en arrière).

    Juste avant cette première salutation, on a :

    « Àl’Incarnation du Lotus, Padma Sambhava qui est le protecteur de tous les êtres conscients. »

    Padma Sambhava, « celui qui est né d’un lotus », est le fondateur du bouddhisme dans sa variante tibétaine ; il a une dimension légendaire, il vient sans doute d’Inde et a vécu au 8e siècle, peut-être jusqu’au début du 9e siècle.

    Il est connu également, voire surtout, comme le Guru Rinpoche, le Gourou Précieux ; c’est vers lui qu’on se tourne pour parvenir à aller dans le sens du Bouddha. C’est une figure essentielle du dispositif bouddhiste tibétain.

    Padma Sambhava,, Tibet, fin 19e siècle

    Ce qu’il faut comprendre ici, c’est l’image du lotus, qu’incarne Padma Sambhava. Le lotus est une fleur qui pousse à partir de la vase. De la boue sort quelque chose de beau et, pareillement, l’âme doit s’arracher à la matière.

    Le Bouddha est associé au lotus et depuis le 13e siècle au Tibet, le mahakaruṇa – mantra de la grande compassion – joue un rôle essentiel : c’est le fameux Om maṇi padmé hoûm.

    Ce mantra est souvent traduit par « Salut au joyau dans le lotus ». C’est en réalité plus compliqué que cela, même si l’esprit est là. Le missionnaire jésuite Ippolito Desideri, le premier Européen à s’installer au Tibet et à apprendre le tibétain (dans sa forme standardisée mais également classique), au 18e siècle, donne la signification suivante :

    « Om n’est pas un terme significatif ; ce n’est qu’un ornement de style, le mot d’ouverture usuel de tout charme [= formule magique].

    Le second mot, Mani, signifie joyau tel qu’une perle, un diamant ou toute autre pierre précieuse.

    Le troisième, Padme, est composé des deux mots Padma et E. Padma signifie une fleur, celle qui pousse dans l’eau, dans les étangs et les lacs (…) [= le lotus].

    Le E est une particule d’adresse ou d’invocation comme chez nous la particule O.

    Quant au dernier mot, Hum, comme le premier il n’a pas de signification propre. C’est un simple ornement terminant toute parole magique. »

    On peut également considérer que Padmé est au locatif, pour indiquer le lieu : dans le lotus. Mais Le mot joyau devrait être alors au nominatif, comme sujet, et il ne l’est pas.

    On peut associer joyau et lotus, en considérant que c’est un vocatif, on parler de quelqu’un. La forme est alors féminine et ce serait d’une femme ou d’une entité féminine dont on parlerait.

    On connaît le « om » de l’hindouisme et on a le même ici, grosso modo ; quant à « hum », il sert de valorisation du propos.

    Tout cela est bien obscur, ce qui n’empêche pas le mantra de se retrouver partout dans le bouddhisme tibétain, avec d’autant plus d’interprétations mystiques.

    Il est ensuite parlé du :

    « Don Parfait qui est le Lotus, les Divinités de la Paix et les Divinités de la Colère. »

    On monte ici d’un cran, puisqu’on passe au lotus lui-même, le Bouddha en tant que tel.

    Et ce lotus, donc, est associé aux « Divinités de la Paix et les Divinités de la Colère ». Ce sont les divinités paisibles et courroucées dont on a vu qu’elles servaient de guide et de d’opposants au défunt lors de son périple.

    Stèle de 1348 des grottes de Mogao, avec Om mani padme hum en écriture ranjana (du Népal), en tibétain, en ouïghour, en écriture phagpa (de Mongolie), en écriture tangoute (des Tangoutes tibéto-birmans) et en Chinois

    Maintenant, regardons bien une chose. Ces divinités existent-elles ? Le bouddhisme tibétain dit que non. Elles apparaissent réellement, mais ce sont des projections.

    Ces divinités définissent la nature des projections, projections pouvant prendre une infinité de formes.

    Pour le bouddhisme tibétain, ces Divinités sont le fruit de notre mental, pas des entités réelles (naturellement la décadence religieuse cléricale et la superstition masqueront ce fait).

    Cela rejoint l’idée posée ici : l’entre-deux d’après la mort concerne en fait l’entre-deux avant la mort.

    On a compris que l’humanité primitive était traumatisée par la découverte du bien et du mal : l’être humain sortant de la conscience purement animale connaît la joie et la souffrance, et attribuent leur existence à des forces extérieures.

    Le Livre des mots tibétain dit que l’esprit du défunt est impacté après sa mort par tout ce dont il a été impacté en termes bénéfiques et maléfiques. Sa vie lui revient à la figure, avec ses actes bons et mauvais.

    Suivant le matérialisme dialectique, il faut renverser cette proposition idéaliste. C’est avant la mort que la personne est impactée par tout cela.

    Staline était notamment le spécialiste des questions nationales auprès de Lénine, lui-même venant du Caucase, dans une Russie qui connaissait de multiples religions

    C’est que le matérialisme dialectique affirme que la réalité tend au Communisme, alors que le bouddhisme appelle, en fait, à une annulation de notre esprit, à l’écrasement des sentiments de joie et de souffrance, à un retour à la conscience animale.

    C’est un appel au retour à l’Éden tel que dans le judaïsme, ou au Royaume de Dieu avec Jésus, ou encore au Paradis de l’Islam.

    Ce n’est pas différent dans la religion de l’Égypte antique, qui vise à atteindre le paradis, comme tous les chamanismes-polythéismes.

    D’où la première salutation, la plus importante, au :

    « Divin Corps de Vérité, à l’Incompréhensible, à la Lumière sans limites »

    Ce qui fait dire : la religion exprime le besoin historique du Communisme de l’humanité s’éloignant de la Nature, de sa situation tourmentée et apparemment désespérée, de sa nécessité d’y retourner, à tout prix, pour mettre un terme au traumatisme vécu intérieurement par les forces bénéfiques et maléfiques extérieures qui viennent « l’envahir ».

    Mais la religion exprime ce besoin en s’appuyant sur une nostalgie : celle de la période où l’être humain, encore dans l’animalité, ne connaissait pas les agressions extérieures, les impacts de la réalité sur son cerveau en expansion (formant une réalité nouvelle et encore incomprise).

    Les joies et les maladies étaient considérées comme des expressions venant de l’extérieur, provenant de forces bénéfiques ou maléfiques.

    Ce n’était pas tant ses propres joies, ses propres souffrances, que la participation à quelque chose d’autre, existant sur un autre plan : celui du ciel ou de l’enfer.

    Mourir, c’est ainsi alors être happé de manière définitive par une de ces forces. Le paradis et l’enfer sont les expressions mystiques de ces appels d’air, de ces « aspirations » effectuées par le Bien ou par le Mal, soit vers le Ciel lumineux soit vers les profondeurs ténébreuses.

    La religion prône dans cette situation l’effacement ; elle veut geler, cesser, bloquer… Là où le Communisme, lui, affirme la production. La religion veut empêcher l’Histoire, trop traumatisante ; le Communisme veut la terminer.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • Le vitalisme et l’esprit-fantôme en Égypte antique et au Tibet

    Il faut bien cerner que le bouddhisme tibétain est particulièrement halluciné, comme en témoigne naturellement les nombreuses œuvres d’art qui lui sont relatives. Il y a une vraie croyance en l’âme fantôme, en l’âme qui flotte au-dessus du corps, en une psychologie qui existe de manière immatérielle.

    On lit par exemple dans le Livre des morts tibétain que le mort s’aperçoit qu’on lui laisse un plat pour manger, mais qu’il ne peut pas le saisir.

    « Vers ce moment, le défunt voit que la part de son repas est mis de côté, que son corps est dépouillé de ses vêtements, que la place de sa couverture de repos est balayée.

    Il peut entendre les pleurs et les gémissements de ses amis, de ses parents, surtout il peut les voir, entendre leur appel, mais comme ils ne peuvent savoir qu’il leur répond, il s’en va mécontent.

    A ce moment, des sons, des lumières, des rayons se manifestent à lui, occasionnant crainte, peur et terreur et lui causant beaucoup de fatigue. Alors cette confrontation avec le Bardo [= intervalle] de la réalité doit être appliquée.

    Appelez le mort par son nom et correctement, distinctement, donnez-lui les explications suivantes.

    Ô fils noble, écoute avec attention et sans distraction.

    Il y a six états de Bardo qui sont :

    – l’état naturel du Bardo pendant la conception [car on ne sait pas où on va re-naître],

    – le Bardo de l’état des rêves,

    – le Bardo de l’équilibre extatique dans la méditation profonde,

    – le Bardo du moment de la mort,

    – le Bardo de l’expérience de la réalité,

    – le Bardo du processus inverse de l’existence samsarique [de saṃsara, « ensemble de ce qui circule », le monde où on se réincarne en permanence, et dont il faut sortir en suivant l’enseignement du Bouddha].

    Tels sont les six états.

    Ô fils noble, maintenant tu vas expérimenter trois Bardos : le Bardo du moment de la mort, le Bardo de l’expérience de la Réalité et le Bardo de la recherche de la renaissance.

    De ces trois états tu as expérimenté jusqu’à hier le Bardo du moment de la mort.

    Bien que la Claire Lumière de Réalité ait lui sur toi tu n’as pu y demeurer et maintenant tu dois errer ici.

    A présent tu vas expérimenter le Chönyid Bardo et le Sidpa Bardo. observe avec une attention parfaite ce que Je te présenterai et demeure ferme.

    Ô fils noble, ce qu’on appelle la mort est venu maintenant.

    Tu quittes ce monde, mais tu n’es pas le seul ; la mort vient pour tous. Ne reste pas attaché à cette vie par sentiment et par faiblesse.

    Même si par faiblesse tu y restais attaché, tu n’as pas le pouvoir de demeurer ici. Tu n’obtiendras rien d’autre que d’errer dans le samsara [« ensemble de ce qui circule », le monde où on se réincarne en permanence, et dont il faut sortir en suivant l’enseignement du Bouddha].

    Ne sois pas attaché, ne sois pas faible.

    Souviens-toi de la précieuse Trinité [les trois « composantes » du Bouddha]. »

    Cette conception se retrouve dans l’Égypte antique. On peut l’illustrer par un conte datant de mille ans avant notre ère, où un fantôme est rencontré par un homme qui doit passer la nuit près d’une tombe dans la nécropole de Thèbes.

    Inquiet, il va voir le prêtre Khonsuemheb (« Khonsu en jubilation », Khonsu étant une divinité lunaire). Celui-ci monte alors sur le toit de sa maison et demande aux dieux de faire venir le fantôme.

    Ce dernier arrive, se présente et le prêtre lui propose de lui fournir une tombe. Le fantôme n’a pas confiance ; le prêtre tente de le convaincre en partageant son sort et en s’abstenant de manger, boire, respirer et voir la lumière du jour.

    Le fantôme, du nom de Nebusemekh, raconte alors son histoire. Ancien gardien des trésors du pharaon, sa tombe s’est brisée et le vent atteint la chambre funéraire. Il y a déjà eu des promesses de la réparer, mais personne n’a rien fait.

    Khonsuemheb propose d’envoyer une dizaine de serviteurs faire des offrandes chaque jour, mais le fantôme se lamente que cela ne servirait à rien. Un autre fragment de l’histoire parle de la découverte par Khonsuemheb d’un nouvel endroit pour construire la tombe.

    Représentation japonaise d’un démon de la tradition bouddhiste tibétaine, 12e siècle

    On a ici un aspect fondamental, qu’on retrouve dans tout le chamanisme-polythéisme : il y a des ratés et des « fantômes » se retrouvent dans un entre-deux (en fait dans l’entre-deux entre un entre-deux).

    Cette croyance en les esprits est incontournable de la conception même d’un entre-deux, d’une non-séparation radicale entre la vie et la mort. On la trouve dans le judaïsme, l’hindouisme, le catholicisme, etc., à chaque fois comme reste du chamanisme-polythéisme.

    Mais toute conception d’un « sas » entre la vie et la vie éternelle présuppose et conditionne la notion de fantômes.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • L’âme impersonnelle et la démocratisation de la mort avec l’Égypte et le Tibet

    S’il y a des rites pour l’enterrement, alors il y a une norme à ce sujet. Ce qui fait ici la force des Livres des morts égyptien et tibétain, c’est qu’ils présentent la conception initiale de l’humanité au sujet de la mort.

    Il n’y a pas la vie, puis la mort, mais la vie et la mort s’entremêlant, car au sein même de l’existence on trouve l’affrontement entre les forces bénéfiques et maléfiques.

    En ce sens, le paradoxe dialectique veut que l’entre-deux où se retrouve le défunt… est également celui de l’être humain avant son propre décès. Lorsqu’il vit, il se trouve déjà dans un entre-deux, celui où il est la victime du jeu dialectique des forces bénéfiques et maléfiques.

    Kali, déesse de la préservation et de la destruction dans l’hindouisme

    C’est pour ça justement qu’il a besoin de la religion. Un besoin absolu, et non relatif : l’humanité n’a pas su se passer de religion, et c’est vrai jusqu’au Communisme, jusqu’à son retour comme animal social dans le giron de la Nature.

    Ici, un devient deux : les religions ont pris deux chemins différents, un rejetant le « jugement » à un moment relevant de l’entre-deux, un autre où le jugement s’établit comme exigence en permanence sur le plan mental ou légal.

    Les Livres des morts égyptien et tibétain célèbrent, quant à eux, l’entre-deux comme le grand moment, le grand aboutissement. Bien entendu, tout ce qui a été fait pendant la vie compte. Cependant, l’entre-deux a une valeur en soi, il est une quête, avec tout un parcours.

    Un parcours qui reflète cependant, pour nous, la vie réelle ; quant à la quête, c’est celle du Communisme par l’humanité sortie de la nature et en quête du grand retour à celle-ci.

    Version verte de la déesse Tara, Tibet, 13e siècle

    Ainsi, dans les Livres des morts égyptien et tibétain, le défunt qui arrive dans l’entre-deux n’est pas réellement mort. Il porte encore la vie en Égypte antique par son corps non détruit, et dans le bouddhisme tibétain parce qu’il est encore relié à la réincarnation.

    Dans les deux cas, la mort n’est pas la mort, et nous pouvons comprendre dialectiquement que la vie n’est pas la vie non plus. Et c’est un processus que d’arriver à une telle conception.

    Dans l’Égypte antique, le rituel était initialement réservé au pharaon, puis le processus s’est ensuite généralisé. Des textes dans les pyramides uniquement destinés au roi, au pharaon, on est passé au texte dans les sarcophages, à destination de l’élite.

    On en arrive alors au Livre des morts égyptien, servant tout le monde, ce qui ne veut pas dire que certains textes n’étaient pas réservés aux classes dominantes, comme le Livre de l’Amdouat, appelé parfois Livre de la salle cachée,ou encore Livre des demeures secrètes (Amdouat = ce qu’il y a dans le Douat, terme désignant le « monde souterrain »).

    Il y a une « démocratisation » de la mort, de la vraie mort, par « l’entre-deux ». C’est là ce qui fait l’intérêt essentiel de la question.

    On n’est pas dans une approche divine où quelques-uns seulement parcourent la mort de manière mythique ou mystique. On est dans une approche qui concerne tout le monde ; c’est une vision du monde absolue, universelle.

    Dans le bouddhisme tibétain, le rapport à la mort est différencié. Chez un vrai bouddhiste parvenu à « l’éveil », il y a un accès direct au plan supérieur : pendant une trentaine de minutes à la suite du décès, les enseignements du Bouddha apparaissent comme lumière « pure ».

    Ce n’est pas le cas pour tout le monde, bien entendu. Et cette réussite immédiate des éveillés est un reste de l’époque où seule une minorité accédait réellement à l’au-delà.

    Le dieu de la mort Mictlantecuhtli et le dieu créateur Quetzalcoatl dans un texte aztèque, au 15e siècle

    C’était donc le cas justement en Égypte antique. Non pas que le pharaon n’ait pas à subir des épreuves lorsqu’il meurt : c’est pour lui à la base, et pour lui seulement, qu’on formulait justement des incantations et des conseils pour que son périple aboutisse.

    Ce que cela veut dire, c’est qu’initialement l’humanité considérait que l’âme ne parvenait sur le plan supérieur que chez certains. Pour les autres, c’était bien plus compliqué ou bien impossible.

    Autrement dit, l’accès à la vie après la mort s’est démocratisé, au cours d’un long cheminement.

    Le bouddhisme originel, présent encore dans le sud de l’Asie, maintient d’ailleurs cette position que seule une poignée de gens peuvent s’arracher du cycle des réincarnations. C’est le « petit véhicule » (qui transporte dans l’au-delà). Les autres bouddhismes relèvent du « grand véhicule » : tout le monde peut être sauvé dans cette vie même.

    Néanmoins, au-delà des complications que tout cela pose, on doit bien voir que les livres des morts égyptien et tibétain relève d’une systématisation démocratique de l’accès à l’au-delà.

    Il y a ici un aspect à creuser. Ce qui est sans doute en jeu, c’est la question « personnelle » : le pharaon gardait sa personnalité après la mort, les autres se fondaient dans l’absolu, forcément relativement flou.

    Et avec la croissance des forces productives, la personnalité de chacun a pu se développer, faisant que même les esclaves pouvaient connaître un certain développement de leurs facultés. Cela induit que, pendant toute une période, les esclaves étaient purement considérées comme des outils et se voyaient démolir psychologiquement et moralement de manière quasi totale.

    L’humanité revient de très loin.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • Le rapport au corps

    La question de l’entre-deux a beau être ce qu’elle est, il n’en reste pas moins qu’il y a un corps et qu’il faut bien en faire quelque chose.

    La religion de l’Égypte antique est ouvertement un chamanisme-polythéisme ; le bouddhisme tibétain s’en rapproche très fortement, après un détour par le bouddhisme qui était lui un pas vers un mono-théisme.

    Pour les deux, l’univers est un vaste « composé ». Tout ce qui existe est relié, mélangé, composé. C’est le propre du chamanisme que de voir les choses ainsi ; c’est un matérialisme panthéiste.

    Le Livre des morts égyptien maintient par conséquent le rapport au corps ; c’est le sens de la momification, qui a lieu sous l’égide du dieu Anubis. Les embaumeurs étaient à ce titre des prêtres, dont l’activité restait secrète pour sa procédure.

    Ceux-ci n’ont eu de cesse d’améliorer leur pratique d’embaumement. Concrètement, on incise le flanc gauche de l’abdomen du décédé, pour permettre à l’âme de monter au ciel. Après l’éviscération et la momification, la bouche est légèrement ouverte par les prêtres, ainsi que le nez, les oreilles, les yeux.

    Cela est fait afin de permettre au défunt d’utiliser ses sens dans le monde des morts. Le Livre des morts égyptien propose une incantation à prononcer par le défunt lui-même :

    « Ma bouche est ouverte par Ptah,

    Les liens de ma bouche sont relâchés par ma cité-dieu.

    Thot est venu entièrement équipé de sorts,

    Il libère les liens de Seth de ma bouche.

    Atoum m’a donné mes mains,

    Elles sont placées comme gardiennes.

    Ma bouche m’est donnée,

    Ma bouche est ouverte par Ptah,

    Avec ce ciseau de métal

    Avec lequel il a ouvert la bouche des dieux.

    Je suis Sekhmet-OuadJet qui habite à l’ouest du ciel,

    Je suis Sahyt parmi les âmes d’On. »

    Cependant, quand on parle d’éviscération, on ne parle pas du cœur. Celui-ci reste en place. Le second cœur, qui a été enlevé (et qui consiste en les autres organes comme le foie, la rate, les poumons, etc.), doit être rétabli de manière magique.

    Le Livre des morts égyptien présente comment le défunt doit aller le chercher lors de son périple dans l’entre-deux :

    « Tu entres dans la maison des cœurs-ib et dans la place remplie de cœurs-haty, tu prends le tien et le mets à sa place. Ta main n’est pas détournée, ton pied n’est pas dévié de sa marche, tu ne vas pas la tête en bas, tu marches debout. »

    Alors, le cœur est pesé, avec en contre-poids la plume de Maât, la déesse de la vérité et de la justice ; une version tardive du Livre des morts égyptien dressera par la suite la liste suivante de l’innocence à justifier.

    Le prêtre Padiouiset offre de l’encens au dieu Râ-Horakhty-Atoum, vers 900 avant notre ère

    Quelle est la position du bouddhisme tibétain ? Les trois-quatre premiers jours, on pose un drap blanc sur le corps, sans le toucher. C’est la période où il ne faut pas déranger l’âme qui, si elle reconnaît la lumière, fuit la réincarnation.

    Un prêtre vient vérifier que l’esprit est sorti, au niveau de la tête, par « l’ouverture de Brahma » ; un astrologue vient prévoir les funérailles et les rites. On pose ensuite le corps en position assise dans le coin de la chambre du mort ; de la nourriture est placée devant lui.

    Le corps est ensuite enlevé au bout de quelques jours : on le transporte comme un paquet, car on va l’abandonner pour le donner aux vautours, après l’avoir découpé et ajouté du lait de yak, de la farine d’orge, etc.

    Transport d’un cadavre pour l’abandonner, Tibet, 1920 (la pratique est encore la norme)

    La tradition bouddhiste implique la crémation, mais il y a trop peu de bois au Tibet ; le sol est trop dur pour des enterrements et on reconnaît ici l’influence du chamanisme régional.

    Cette pratique de « l’inhumation céleste » a encore massivement cours au Tibet.

    On remarquera que l’Égypte antique apparaît ici comme un parallèle décalée, car la momification semble être la fétichisation du fait qu’un corps se dessèche dans une environnement désertique. Néanmoins, il semble que la momification ait été pratiquée en différents endroits du monde à la préhistoire.

    Pour en revenir à la cérémonie tibétaine, là où il y avait le corps, on place une effigie du défunt, au moyen d’un assemblage permettant de poser des habits du défunt et, à la place du visage, on met une feuille imprimée représentant une figure en adoration.

    De la nourriture est placée devant lui pendant 49 jours, la durée maximale de « l’entre-deux ».

    Le Livre des morts tibétain est lu pour chaque partie de « l’entre-deux » concernée, avec également un service de chants. Cela dure une semaine, puis les prêtres repassent une fois par semaine.

    La feuille imprimée est brûlée au bout des 49 jours ; de la manière dont elle brûle, les prêtres prétendent pouvoir dire quel a été le sort du défunt.

    On a ainsi deux approches inverses : dans l’Égypte antique, le corps est conservé, à tout prix. Dans le bouddhisme tibétain, on s’en débarrasse, à tout prix.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • La nature de l’entre-deux égyptien et tibétain

    Il ne faut jamais oublier que lorsqu’il est parlé du défunt devant effectuer un bon parcours après sa mort, on n’est pas dans la mort, mais dans un entre-deux.

    Cet entre-deux peut être pris de deux manières. Soit on le considère comme une séparation idéaliste, avec deux qui deviennent un. Soit on considère qu’il y a une dialectique à l’œuvre, avec un devient deux.

    Soit l’entre-deux est la vie devenant mort et restant pourtant dialectiquement la vie, soit on considère que l’entre-deux n’est plus la vie, mais pas encore la mort, unifiant les deux pour l’annuler.

    Les divinités paisibles et courroucées, Tibet, 19e siècle

    Quel rapport avec la question de savoir pourquoi l’humanité considère comme possible l’arrivée au paradis, faisant de la chute en enfer une anomalie, une erreur de parcours ?

    Cela tient aux modalités de la synthèse effectuée par l’humanité, lorsque l’esprit a appréhendé les sensations bonnes et mauvaises nouvellement ressenties.

    Il y a, en effet, nécessairement une inégalité de développement entre les impacts bénéfiques et maléfiques sur l’esprit. Cela est vrai à la fois en général et pour chaque séquence. Ici, on peut se douter que l’hiver présentait un caractère terrible, alors que le printemps s’annonçait libérateur.

    L’été apportait un épanouissement dont l’automne annonçait la décadence. On comprend le culte des solstices, et plus généralement la peur du non-retour quotidien du soleil.

    C’était un puissant traumatisme que la constatation de phénomènes de telle ampleur, sans disposer d’une compréhension rationnelle ni de la moindre possibilité de jouer sur les événements.

    Et, pourtant, le soleil et le printemps reviennent à chaque fois. La vie persiste, c’est donc que les forces de la vie sont supérieures aux forces de la mort.

    Détail du Livre des Demeures Secrètes relatant le périple quotidien de Râ, ici dans sa barque, alors qu’on voit également le serpent Apophis, 1000 ans avant notre ère

    Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de dire que la religion exprime, au fond, une appréhension de la mort, et qu’elle existera tant que les gens mourront. Ce que reflète réellement la religion ne concerne malgré les apparences pas ce qui se passe après la vie, mais pendant.

    C’est parce que l’humanité souffre de la même manière que dans « l’entre-deux » qu’il y a la religion. En ce sens, l’invention du purgatoire par l’Église catholique romaine était une obligation, afin de réaliser l’existence d’un « sas ».

    On constatera ici que l’Église orthodoxe, le protestantisme, le judaïsme et l’Islam ne reconnaissent pas le purgatoire. C’est tout simplement que ces religions sont extrêmement strictes. Les deux premières exigent une purification mentale permanente, les deux autres se fondent sur une dimension purement juridique (il suffit de reconnaître la conception générale et de suivre les lois communautaires, le reste est secondaire).

    Pour l’Église catholique, pour la religion de l’Égypte antique, pour les peuples méso-américains (Mayas, Aztèques, etc.), pour le bouddhisme tibétain, tout se joue après la vie et la mort. Dans l’Église orthodoxe, le protestantisme, le judaïsme et l’Islam, tout se joue avant.

    Le pharaon Ramsès II entouré par le dieu Amon et la déesse Mout, 13e siècle avant notre ère

    Cela ne doit pas surprendre : ce sont les deux seules possibilités dialectiques dans cette perspective. Soit l’humanité plaçait le paradis et l’enfer à l’extérieur de la réalité, soit à l’intérieur.

    En fait, l’humanité n’a pas choisi l’une ou l’autre option, les deux ont été choisies. Ce qui fait la différence, au-delà des nuances, c’est là où est place le poids central… par rapport à l’entre-deux.

    Pour l’Église catholique, pour la religion de l’Égypte antique, pour les peuples méso-américains (Mayas, Aztèques, etc.), pour le bouddhisme tibétain, l’entre-deux est radicalement séparé de ce qui se passe après, dans le « paradis ».

    Le monde réel est par conséquent, si on veut, tout à fait secondaire.

    Pour l’Église orthodoxe, le protestantisme, le judaïsme et l’Islam, l’entre-deux n’est pas séparé radicalement de la suite, il se situe dans le prolongement. On compte tout ce qui se passe au sein du monde réel : surtout dans l’esprit pour certaines religions, principalement dans la pratique pour les autres.

    Le « jugement » de l’entre-deux est ramené dans la réalité et la réalité elle-même devient l’entre-deux. Pour l’Église orthodoxe, le protestantisme, le judaïsme et l’Islam, on est comme en suspension dans le monde. Dieu est là sans être là tout en étant là.

    Pour l’Église catholique, pour la religion de l’Égypte antique, pour les peuples méso-américains (Mayas, Aztèques, etc.), pour le bouddhisme tibétain… le dieu-univers est loin, à l’écart.

    Naturellement, en réalité, tout est tendanciel. Cela explique cependant les évolutions de certaines religions par rapport à d’autres. Le judaïsme et l’Islam ne peuvent connaître que des fuites en avant juridiques, le protestantisme et l’Église orthodoxe des fuites en avant « purificatrices ».

    Thoutmôsis III tétant le lait de la déesse-sycomore, vers 1500 ans avant notre ère

    Cependant, le mysticisme islamique (et juif aussi d’ailleurs) purificateur existe aussi. Donc il y a des tendances de tendances et des divergences, mais tout cela ne sont que des complications inévitables qui révèlent, de toute manière, que les religions sont en roue libre même selon leur logique interne (très relative donc).

    Une logique interne qui ne peut être comparée en ce sens à la logique interne d’une idéologie de type moderne, car ce sont des idéologies trop arriérées (semi-féodale, au mieux pourrait-on dire si ou considère que le bouddhisme tibétain est presque semi-esclavagiste donc).

    Pour l’Église catholique, pour la religion de l’Égypte antique, pour les peuples méso-américains (Mayas, Aztèques, etc.), pour le bouddhisme tibétain, la fuite en avant est facile à deviner : elle est dans le dédain du monde, dans la grande mise à l’écart, dans le pessimisme absolu quant à la réalité.

    Une religion comme l’hindouisme, avec ses multiples courants, se retrouve à la fois dans une tendance et dans l’autre ; on trouve des yogis refusant catégoriquement le monde et d’autres hindous basculant dans la tentative d’instaurer une société entière suivant juridiquement les préceptes hindous.

    Il y a ici beaucoup à réfléchir sur le point de vue de l’humanité quant à la vie, la mort, l’entre-deux. Il suffit pour l’instant de comprendre que l’humanité a conçu un entre-deux et que cette notion est d’une importance fondamentale pour certaines religions.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • Les dieux et démons, reflet de la fragilité de l’esprit humain

    La religion de l’Égypte antique et le bouddhisme tibétain du moyen-âge sont fondés sur la magie ; ils visent à permettre le grand passage dans l’au-delà, à partir de « l’entre-deux ».

    La vie compte moins que la réussite, la mort arrivée, du grand saut vers la réalité suprême : celle du dieu-univers impersonnel, éternel, où tout est pacifié.

    La clef de la compréhension des dieux et démons des Livres des morts égyptien et tibétain ne réside donc pas dans l’affirmation positive, mais dans la négativité.

    Il n’y a pas un affrontement entre le bien et le mal, mais le bien comme appel vers l’au-delà et le mal comme épreuves pour avancer vers l’au-delà.

    Livre des Morts du scribe Nebqed, qui agit sous le règne d’Aménophis III (1391-1353 avant notre ère)

    Il ne s’agit pas de faire le bien et de ne pas faire le mal. Il s’agit de ne rien faire qui puisse contrarier l’ordre cosmique fondamental, la substance du dieu-univers.

    Tout se révèle si on constate ce qui se passe lorsque le défunt arrive chez Osiris, le dieu de la mort.

    Il va être jugé, et pour se protéger, il dit qu’il n’a pas fait quelque chose de mal. Il a bien agi, dans la mesure où il n’a pas fait quelque chose qui contrarie.

    Voici la liste des déclarations d’innocence du défunt de l’Égypte antique, lorsqu’il se retrouve jugé.


    Nom du jugeLieu d’origine
    du juge
    Déclaration d’innocence
    1Celui qui marche à grandes enjambéesHéliopolisJe n’ai pas commis l’iniquité
    2Celui qui étreint la flammeKher-âhaJe n’ai pas brigandé
    3Celui qui est muni
    d’un long nez
    HermopolisJe n’ai pas été cupide
    4Avaleur d’ombreCaverneJe n’ai pas dérobé
    5Terrible de visageRo-setaouJe n’ai tué personne
    6RoutyLe CielJe n’ai pas diminué le boisseau
    7Celui dont les deux yeux sont de flammeLétopolisJe n’ai pas commis de forfaiture
    8l’IncandescentKhetkhetJe n’ai pas volé les biens d’un dieu
    9Briseur d’osHéracléopolisJe n’ai pas dit de mensonge
    10Celui qui
    active la flamme
    MemphisJe n’ai pas dérobé de nourriture
    11TroglodyteOccidentJe n’ai pas été de mauvaise humeur
    12Celui aux
    dents blanches
    FayoumJe n’ai rien transgressé
    13Celui qui
    se nourrit de sang
    Place d’abattageJe n’ai pas tué d’animal sacré
    14Avaleur d’entraillesPlace des TrenteJe n’ai pas fait d’accaparement de grains
    15Maître d’équitéMaâtyJe n’ai pas volé de ration de pain
    16l’ErrantBubastisJe n’ai pas espionné
    17le PâleHéliopolisJe n’ai pas été bavard
    18le VilainAndjtyJe ne me suis disputé que pour mes propres affaires
    19OuamemtyPlace de jugementJe n’ai pas eu commerce avec une femme mariée
    20Celui qui regarde ce qu’il apporteTemple de MinJe n’ai pas forniqué
    21Chef des GrandsImouJe n’ai pas inspiré de crainte
    22Le RenverseurHouyJe n’ai rien transgressé
    23Le Causeur de troublesLieu saintJe ne me suis pas emporté en paroles
    24L’EnfantHéqa-âdjJe n’ai pas été sourd aux paroles de vérité
    25Celui qui annonce la décisionOunsyJe n’ai pas été insolent
    26BastyLa ChâsseJe n’ai pas cligné de l’œil
    27Celui dont le visage est derrière luiLa TombeJe n’ai été ni dépravé, ni pédéraste
    28Le Brûlant de jambeRégions crépusculairesJe n’ai pas été faux
    29Le TénébreuxTénèbresJe n’ai pas insulté
    30Celui qui apporte son offrandeSaïsJe n’ai pas été brutal
    31Le Possesseur de plusieurs visagesNedjefetJe n’ai pas été étourdi
    32L’AccusateurOutjenetJe n’ai pas transgressé ma condition au point de m’emporter contre les dieux
    33L’EncornéAssioutJe n’ai pas été bavard
    34NefertoumMemphisJe suis sans péchés, je n’ai pas fait le mal
    35Tem-sepBusirisJe n’ai pas insulté le roi
    36Celui qui agit
    selon son cœur
    TjebouJe ne suis pas allé sur l’eau de quelqu’un
    37Le FluideNounJe n’ai pas été bruyant
    38Le Commandeur des hommesSaïsJe n’ai pas blasphémé les dieux
    39Celui qui procure le bienHouyJe ne me suis pas donné de l’importance
    40Neheb-kaouLa VilleJe n’ai pas fait d’exceptions en ma faveur
    41Celui à la tête prestigieuseLa TombeJe n’ai été riche que de mes biens
    42In-diefLa NécropoleJe n’ai pas calomnié de dieux dans ma ville


    Maintenant, reprenons les divinités paisibles et courroucées du bouddhisme tibétain. Que visent-elles, dans leur fonction négative ? Leur rôle est de briser la peur et l’ignorance, de permettre au défunt de s’arracher à ses entraves.

    Dans leur fonction positive, elles appellent à empêcher d’agir de manière erronée. Les valeurs mises en avant sont la sagesse, la compassion.

    Tout ce qui est peur, souffrance… est considéré par le bouddhisme tibétain comme parasitant l’esprit. Le bouddhisme tibétain dit alors : cette forme de parasitage est ce qui empêche de voir la « vraie » réalité.

    Le désir relève d’un tel parasitage, parce qu’il propulse l’esprit dans une certaine direction.

    Ici, on a la clef du vrai bouddhisme. Il ne s’agit pas d’une philosophie de la vie qui serait froide et calculerait que les désirs insatisfaits perturbent.

    Il s’agit d’une lecture des choses qui expriment une nostalgie de l’esprit humain non travaillé par les forces « bénéfiques » (nécessaires pour pousser dans le bon sens) ou « maléfiques » (nécessaires pour empêcher d’aller dans le mauvais sens).

    D’où le rejet de la colère, de l’attachement, de tout ce qui pousse l’esprit dans une direction donnée.

    Le bouddhisme pose la négation de la direction, tout comme les 42 formules égyptiennes d’innocence expriment le sens de la vie par des non-actions.

    Palden Lhamo, divinité courroucée protectrice des enseignements du Bouddha, ainsi que du Tibet, Tibet, 18e siècle

    Les dieux et démons sont le reflet de la fragilité de l’esprit humain ; ils sont là comme expression de l’existence d’émotions perturbatrices, et pour l’esprit de l’être humain primitif, toute émotion est perturbatrice, car non prévue, non comprise, envahissante au point d’engager tout l’être.

    C’est ce qu’on appelle la « possession » dans les religions ; aux yeux du chamanisme – polythéisme, le risque de possession est permanent. Il faut donc le conjurer : c’est le rôle de la magie.

    Reste un problème évident. Pourquoi l’être humain a-t-il considéré que, finalement, le bonheur l’emportait possiblement sur le malheur, le paradis sur l’enfer ?

    Pourquoi les divinités tibétaines aident-elles malgré leur forme négative, et pourquoi dans le Livre des morts égyptiens les forces malfaisantes servent-elles en fait d’acteurs positifs du point de vue du bien, avec leurs épreuves ?

    Tout tient à la question de l’entre-deux.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • La force de la parole : la magie en Égypte antique et au Tibet

    Le livre égyptien est écrit – mais pas forcément écrit en entier – sur des papyrus, des linceuls, des bandelettes du linge funéraire. C’est que le livre consiste en des formules, et c’est le défunt qui en a choisi certaines (leur écriture impliquant également un certain coût, ce qui joue nécessairement dans la capacité d’acquisition).

    Une fois mort, il est considéré qu’il va les réciter pour réussir à passer les différentes étapes menant à la réunification avec le dieu-soleil Râ. Dans le rituel existant précédemment et réservé au pharaon, c’est un grand prêtre qui lisait le livre devant la momie.

    Cette dernière approche est celle du livre des morts tibétains : un prêtre se charge de lire l’ouvrage en se plaçant à côté du mort. Il le guide ainsi dans « l’entre-deux ».

    Ra et la déesse Imentet dans la tombe de Nefertari, 13e siècle avant notre ère

    Que le texte soit lu par un prêtre dans la pyramide, qu’il soit « lu » par le défunt de manière mystique alors qu’il est déjà mort, ou bien que le texte soit lu par un prêtre tibétain à côté du cadavre, dans tous les cas il faut lire, et lire adéquatement.

    La lecture a une portée magique : c’est un aspect essentiel. Le bouddhisme tibétain accorde une valeur fondamentale au son ; on ne peut pas prier si on ne connaît pas la bonne tonalité, qui naturellement est enseignée par les maîtres religieux, en plus de dépendre de la qualité personnelle du récitant.

    Il ne pouvait qu’en être de même chez les Égyptiens de l’antiquité ; c’est un principe qu’on trouve dans toutes les visions chamaniques de la prière.

    On est dans la magie. Les hymnes ou incantations égyptiennes jouent ainsi sur les homophonies, et utilisent des jeux de mots. L’association des mots et des sons éveillent des « forces » qui agissent alors.

    Stèle de la dame Tapéret, 8-7e siècle avant notre ère

    Et les mots prononcés ont une portée, les symboles en ont une également. Voici un exemple remarqué par l’égyptologue Bernard Mathieu : dans la pyramide d’Ounas, le symbole hiéroglyphique du dernier taureau de la séquence suivante a été burinée, pour se conformer à l’esprit de ce qui est dit à son sujet.

    N’ignore pas Ounas, Dieu, puisque tu le connais et qu’il te connaît !
    N’ignore pas Ounas, Dieu, puisqu’il te connaît, ou l’on dira de toi: Celui-qui-a-péri !

    N’ignore pas Ounas, Rê, puisque tu le connais et qu’il te connaît !
    N’ignore pas Ounas, Rê, ou l’on dira de toi: le Grand seigneur de tout est anéanti !

    N’ignore pas Ounas, Thot, puisque tu le connais et qu’il te connaît !
    N’ignore pas Ounas, Thot, ou l’on dira de toi: l’Unique est couché !

    N’ignore pas Ounas, Horus Sopdou, puisque tu le connais et qu’il te connaît !
    N’ignore pas Ounas, Horus Sopdou, ou l’on dira de toi: le Misérable !

    N’ignore pas Ounas, Celui qui est dans la Douat, puisque tu le connais et qu’il te connaît !
    N’ignore pas Ounas, Celui qui est dans la Douat, ou l’on dira de toi: Celui-qui-s’est-éveillé-sauf !

    N’ignore pas Ounas, Taureau du ciel, puisque tu le connais et qu’il te connaît !
    N’ignore pas Ounas, Taureau du ciel, ou l’on dira de toi: Vieillard-que-voici !

    Le dernier « Taureau du ciel » est disqualifié : son symbole est buriné. Le mot est la chose, le symbole est la chose, et l’inverse est vraie, voilà pourquoi on peut « appeler » des forces divines.

    Naturellement, le cannibalisme n’est pas loin, et on trouve un « hymne cannibale » dans certaines anciennes pyramides, où hommes et dieux sont sacrifiés pour que le pharaon puisse se nourrir et intégrer leur « énergie ».

    Statue du dieu Khonsou, 712-332 avant notre ère

    Car on en est là : dans un monde permis par un dieu-univers insufflant un souffle énergétique divin, on peut « pirater » la répartition de cette énergie.

    D’où justement les invocations et les incantations des Livres des morts égyptien et tibétain. Elles agissent de par leur tonalité et leurs références, faisant basculer les rapports d’énergie dans les situations auxquelles fait face le défunt.

    Le bouddhisme tibétain a poussé à l’extrême cette question du son, au point qu’il existe une grande mode commerciale des « bols chantants tibétains » qui n’ont en réalité rien de tibétain et sont de simples bols destinés à l’alimentation dans cette partie du monde, et donc pas du tout pour relaxer ou guérir.

    Il y a néanmoins une inspiration qui a sa justification dans la fascination du bouddhisme tibétain pour le son, la fréquence, la résonance. Une figure majeure est ici le second grand personnage de cette religion, après son fondateur Padmasambhava, est Jetsün Milarépa (Jetsün Mila le « répa » c’est-à-dire le yogi vête de coton), qui a vécu au croisement des 11e et 12e siècles.

    Milarépa est souvent présenté avec une main derrière une oreille, en train de chanter ; on lui attribue une œuvre dénommée Cent Mille Chants.

    Milarépa, Tibet ou Népal, 19e siècle

    Dans le bouddhisme tibétain, les voix peuvent appeler des divinités, les syllabes combinées dans les mantras ont des effets bénéfiques, le tambour est frappé au rythme pour se placer en phase avec les rites, les cors permettent d’appeler la population.

    Les instruments composés d’os humains permettent une chanson « appelant » des esprits mauvais ; on a par exemple le kangling, une trompette faite d’un fémur, pour pratiquer le rituel de purification dit Chöd élaboré par Machik Labdrön, qui a vécu à la même époque que Milarépa et qui a depuis été divinisée.

    Elle est représentée en train de danser, avec un tambour sans sa main droite et une cloche dans sa main gauche.

    Pour autant, il ne faut pas considérer qu’il existe des notations musicales systématisées ; en réalité, il y a de nombreuses variantes, propres à une lecture somme toute magique – chamanique, donc incapable d’une réelle unification.

    Machik Labdrön, Tibet, 19e siècle

    On est dans la fuite en avant permanente, puisqu’on court littéralement derrière le monde pour être « en phase » avec lui et qu’on adapte les pratiques en fonction des échecs qui, immanquablement, se produisent régulièrement.

    C’est une fièvre mystique et ici, il faut absolument mentionner le chant « de la gorge ». En fait, il s’agit d’un chant diphonique, si présent dans toute la zone touchée par le chamanisme de type altaïque, turc, mongol, tibétain, ouzbek, kazakh, coréen, etc.

    On parle ici d’un double son, prononcé d’une part par les cordes vocales, d’autre part par les parties de notre corps servant de résonance (le pharynx, la bouche…).

    Naturellement, toute cette conception du son s’appuie sur la notion idéaliste d’analogie : la fréquence de ce qui est prononcé, jusqu’à la disparition finale du sens du mot lui-même, est censée être analogue à la chose appelée, que ce soit dans la Nature ou chez les divinités.

    Dans la religion de l’Égypte antique et dans le bouddhisme tibétain, il est imaginé réellement s’adresser aux divinités et à la Nature, qui toutes relèvent de la même réalité, celle permise par le souffle vital du dieu-univers.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • La dimension tantrique du bouddhisme tibétain (« le véhicule du diamant »)

    L’Égypte antique était une société esclavagiste ; l’empire égyptien est né du triomphe d’une Cité-État et son développement. Le Tibet du Livre des morts était, au 8e siècle, un pays coincé entre l’esclavagisme et le féodalisme.

    On en sait en fait très peu sur le Tibet alors, mais des signes ne trompent pas : une loi instaurée au 13e siècle fixe des punitions tels le fait de couper les pieds, les mains, les oreilles, les bras, les jambes, ou encore de faire sortir les yeux des orbites. Cette loi ne sera abolie… qu’en 1913.

    Le fouet est, qui plus est, une punition habituelle et régulière. On s’imagine quelle pouvait être la situation, plus de mille ans auparavant, dans une partie du monde renfermée sur elle-même (sauf pour les affrontements avec les voisins), aux mains d’une religion ayant instauré une théocratie.

    Cela étant, la société tibétaine était elle-même puissamment fragmentée et le Tibet désigne plus une zone géographique qu’autre chose, qui fut indirectement et vaguement sous la coupe mongole puis chinoise à partir de la fin de l’éphémère empire tibétain (618-842), qui s’appuyait sur la religion locale bön et avait interdit le bouddhisme venant alors d’arriver.

    On sait à ce titre qu’au 17e siècle, les terres se divisaient comme suit : 30,9 % appartenaient au gouvernement, 29,6 % aux aristocrates, 39,5 % aux moines, en considérant que cette triple élite représentait 5 % de la population.

    Il n’y a jamais eu de capitalisme pour se développer et commencer à installer une base nationale ; la nature du territoire faisait que de nombreuses parties étaient de facto indépendantes du pouvoir central.

    Le palais du Potala à Lhassa

    Cela implique que le patriarcat existait de manière massive, jusqu’à la frénésie. Il est considéré que les 25 disciples principaux du fondateur du bouddhisme tibétain se « réincarnent », ce qui assure un statut divin au sommet de l’élite religieuse.

    C’est en particulier vrai pour le Dalaï-Lama, le chef spirituel, considéré comme un dieu-vivant. Mais il y a également le principe des Tertön, des figures qui trouvent des textes ou des enseignements prétendument cachés (Terta), en attente d’être révélés !

    On est ici dans la superstition au service du clanisme et cela joue pleinement sur la théorie « sexuelle » du bouddhisme tibétain.

    D’un côté, il y a une base matérialiste du couple fusionnel ; c’est ce qu’exprime le concept de Yab-yum, soit père-mère, où une divinité mâle s’accouple avec une divinité femelle.

    Dans le contexte patriarcal-féodal, quasi esclavagiste, qui s’étale du début au 8e siècle jusqu’à 1959 lorsque la Chine populaire écrase la révolte féodale de la région autonome tibétaine, cela implique l’esclavage sexuel.

    Même dans la première partie du 21e siècle, les scandales sont encore récurrents concernant le bouddhisme tibétain et des femmes occidentales utilisées pour les cérémonies mystiques.

    C’est le fondement même du bouddhisme tibétain de considérer que des choses négatives comme la colère ou la sexualité transportent une énergie qui peuvent être « déviées » positivement, à condition d’un contrôle mental suffisant.

    C’est ravageur dans des monastères où il n’y a que des hommes vivant à l’écart des femmes et ayant rejoint la religion dès leur prime enfance.

    On conçoit la contradiction présente. D’un côté, on a une base chamaniste, matérialiste panthéiste en partie, avec la découverte de la notion d’« union » homme-femme symbiotique et égalitaire, qui a une réelle dimension populaire et matérialiste, voire franchement féministe, dans son émergence.

    De l’autre, on a le cadre bouddhiste tibétain qui a transformé cette démarche appelée « Karmamudra » en prétexte à l’exploitation sexuelle.

    Cette démarche, qu’on appelle tantrisme en général, a beaucoup d’autres aspects et est très présente dans toute cette partie du monde, où les montagnes isolent et façonnent les mentalités. On a ainsi le fait de manger de la viande, de chasser, de prendre des drogues, de boire de l’alcool, etc.

    Méditation et « transfert de conscience », 10-12e siècle, dans un temple « secret » sur une toute petite île sur un lac derrière le Palais du Potala

    Le bouddhisme tibétain est totalement schizophrène dès sa base et non seulement il combine des courants très différents, mais en plus il a toujours reconnu les « aventures » de yogi vivant à l’écart et trouvant d’eux-mêmes, à travers les choses mauvaises, l’énergie pour devenir « bons ».

    Tsongkhapa (1357-1419), qui a fondé l’école dite des bonnets jaunes (à laquelle appartiennent les dalaï-lamas), dénommé gelupga (les « vertueux »), revendique un célibat strict, et en même temps de coucher avec « neuf compagnes, âgées de 12 à 20 ans ».

    À cette occasion, le « maître » doit récupérer le produit de son éjaculation auprès de chaque femme, afin que le « nectar » soit mangé par ses disciples dans un rituel secret.

    Les nonnes ont dû ainsi connaître le même sort que les femmes du début du 21e siècle, mais en bien pire : l’esclavage sexuel, les menaces de mort ou d’exil hors de la communauté en cas de protestations.

    Un autre aspect du Tibet est la polygamie, la polyandrie, où plusieurs frères se marient à la même femme, voire la polygamie bi-générationnel, où un père et le fils se mariaient à la même femme.

    La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne chinoise mit fin à ces pratiques, qui cependant ressurgirent dans les années 1980 après la défaite de la révolution en 1976.

    Le bouddhisme tibétain est, avec un tel arrière-plan, considéré comme à part dans le bouddhisme en général. Il faut ici voir que :

    – le bouddhisme tibétain est issu du bouddhisme indien ;

    – le bouddhisme indien est issu de l’hindouisme ;

    – l’hindouisme est issu d’une synthèse entre les conceptions « védiques » des envahisseurs indo-aryens et le chamanisme des peuples envahis.

    Si on voit les choses ainsi, le bouddhisme est l’expression d’un grand éloignement du chamanisme.

    Sauf que le bouddhisme tibétain est issu du bouddhisme indien, mais avec des modifications. Il a été puissamment marqué par le courant tantrique se développant alors en Inde, et il a été massivement influencé (bien qu’on ne sache guère précisément comment) par la religion chamanique tibétaine appelée « bön ».

    Tonpa Shenrab, le fondateur de la religion bön, qui vécut il y a 18 000 ans et dont la vie décrite ici a été « révélée » au 14e siècle, Tibet, 19e siècle

    On a ainsi un mouvement qui part du chamanisme… pour y revenir. C’est la particularité du bouddhisme tibétain, qui a modifié le bouddhisme au moyen de la magie chamanique.

    On l’appelle pour cette raison bouddhisme tantrique, bouddhisme ésotérique, bouddhisme guhyayana (« véhicule secret ») et plus couramment bouddhisme vajrayana (soit « le véhicule du diamant », car permettant un accès « fulgurant » à la vérité suprême).

    Cette dimension « fulgurante » est essentielle pour comprendre le Livre des morts, car dans le bouddhisme tibétain, n’importe qui peut littéralement quitter la « fausse » réalité en une seule vie, chose pratiquement impossible pour le « grand véhicule » et relevant de l’absurdité pour le « petit véhicule ».

    Le moyen est de type chamanique, puisqu’on « pirate » les énergies mauvaises. On lit dans le Hevajra Tantra, formé de 750 quatrains censés en résumer 500 000 mythiques :

    « Par la passion le monde est lié, par la passion aussi il est libéré. »

    « Celui qui connaît la nature du poison peut dissiper le poison par le poison. »

    Le terme de « diamant » vient de l’origine du bouddhisme tantrique, avec Vajrapaṇi : Bouddha, au moment de son grand départ, serait resté sept jours (sous la forme de Vairocana, la Grande Lumière) pour enseigner les secrets du bouddhisme à celui-ci.

    L’épisode est raconté dans le Soutra [= livre canonique] Vairocanabhisaṃbodhi ; Vajrapaṇi veut dire « celui qui porte le Vajra », le Vajra étant la foudre aux propriétés du diamant (initialement on le retrouve chez l’ancien dieu de l’hindouisme Indra).

    Dans le Vairocanabhisaṃbodhi, on lit la chose suivante, essentielle pour comprendre le rapport du bouddhisme à la sonorité :

    « La lettre A est l’essence de tous les mantras, et d’elle jaillissent partout d’innombrables mantras.

    Toutes les discussions futiles cessent, et elle peut engendrer la sagesse habile.

    Seigneur des Mystères, pourquoi [la lettre A] est-elle l’essence de tous les mantras ?

    Le Bouddha, honoré parmi les êtres bipèdes, a enseigné que la lettre A est appelée la graine.

    Par conséquent, tout est ainsi, [ayant la lettre A comme graine], et elle repose dans tous les membres.

    L’ayant attribuée comme il se doit, distribuez-la partout conformément aux règles.

    Parce que cette lettre primordiale (c’est-à-dire A) imprègne les lettres augmentées,

    Les lettres forment les sons, et les membres naissent de là. »

    Il y a une dimension magique permanente dans le bouddhisme tibétain, tout ce qui est sonorité est une composante majeure de cette approche où le Livre des morts en est un dispositif essentiel : c’est pour cela qu’il doit être lu à haute voix.

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  • Les divinités paisibles et courroucées du bouddhisme tibétain

    Regardons les divinités qu’on a dans le Livre des morts tibétain. Elles sont de la plus haute importance, car elles personnifient des aspects positifs ou négatifs de l’existence ; certaines appuient les choses bonnes, les autres aident à combattre les choses mauvaises.

    Le bouddhisme tibétain leur accorde une grande importance, puisqu’on peut s’y « identifier » par la méditation. On « construit » puis on « déconstruit » cette fusion mentale avec la divinité choisie, avec comme support une représentation visuelle (c’est là où on retrouve les fameux « mandalas »).

    Il y a déjà les divinités paisibles, qui apparaissent en liaison avec le cœur, qui est l’un des « centres énergétiques ». Elles sont au nombre de 42.

    Il y a ensuite les divinités courroucées, qui sont elles produites par le sommet de la tête, c’est-à-dire ce qui est considéré comme le point nodal du cerveau et du système nerveux. Elles sont au nombre de 58.

    Il y a enfin dix divinités intermédiaires, les Vidyadhara, qui proviennent de la gorge, à la croisée du cœur et du cerveau.
    Ce sont des figures historiques divinisés, puisqu’on parle de disciples du fondateur du bouddhisme tibétain.

    C’est là qu’on bascule dans la psychologie que le bouddhisme, dans tous ses courants, toutes ses écoles, dans toutes ses variantes, a développé de manière exponentielle. Tous les aspects de l’existence sont personnifiés, comme dans le chamanisme, par des divinités ou des manifestations différentes de la même divinités.

    Guhyasamāja en union « tantrique » avec sa « parèdre » Sparshavajr, Tibet, 18e siècle,

    On a bien cent divinités paisibles ou courroucées, en plus des dix « neutres » (ou à la fois paisibles et courroucées), mais la croissance du nombre total va en fait, à l’arrière-plan, être immense.

    Il va de soi que la dimension pittoresque de ces divinités est elle-même aussi puissante qu’halluciné. Palden Lhamo a ainsi été largement mis en avant au Tibet, comme divinité courroucée se chargeant justement de protéger celui-ci. Elle a trois yeux, la peau bleue, les cheveux rouges, boit du sang dans un crâne humain et traverse une mer de sang sur un mulet blanc !

    La raison de cet aspect halluciné, c’est que le bouddhisme tibétain est la variante mystique du bouddhisme en général. Il y a eu des associations avec la religion chamanique tibétaine, appelée bön,très puissante et qui s’est d’ailleurs maintenue parallèlement au bouddhisme.

    Il y a également eu des mélanges ou des inspirations massives dans les dieux et déesses de l’hindouisme. De manière typique du chamanisme-polythéisme, et le processus n’a pas été différent en Égypte antique, les dieux s’ajoutent, se combinent, multiplient leurs manifestions, etc.

    Heureusement pour nous, dans le Livre des morts tibétain, on n’a affaire qu’à une série bien déterminée. Les principales divinités paisibles sont Vairocana, Aksobhya, Ratnasambhava, Amitabha et Amoghasiddhi. Ce sont tous des bouddhas.

    Aksobhya, Tibet, 13e siècle

    Vairocana est le « Grand Soleil », la « Grande Lumière » ; il représente la vérité suprême du Bouddha. Aksobhya est « l’impassible », « l’inébranlable » ; il est le maître de la Terre de l’Est, Abhirati, qui est celle de la joie.

    Amitabha est, lui, le maître de la Terre de l’Ouest, celle de la béatitude. Ratnasambhava est le maître de la Terre du Sud ; il représente le dépassement de l’orgueil et de l’avidité.

    Amoghasiddhi, dont le nom veut dire « accomplissement sans faille », est le maître de la Terre du Nord ; il représente le dépassement de l’envie, par la pensée conceptuelle (non-liée aux sensations).

    Ces cinq Bouddhas, dans le bouddhisme tibétain, composent le « Bouddha primordial », Adi Bouddha. On est là dans la mise en place d’une sorte de principe monothéiste qui ne s’assume pas en tant que tel.

    On trouve à leur côté des bodhisattvas, qui sont des gens qui auraient pu devenir des Bouddhas. Ils se sont toutefois arrêtés au dernier moment, afin de continuer à participer au monde des réincarnations, pour propager le message bouddhiste. On a ici Samantabhadra, Manjushri, Avalokiteśvara, et Maitreya.

    Mandala de Manjushri, Tibet, 14e siècle

    Samantabhadra a vécu à l’époque du Bouddha ; il est le « tout excellent » qui représente la pratique, le principe.

    Manjushri, c’est sa « Gloire gracieuse », qui personnifie la sagesse. Toute une série de grands prêtres tibétains sont considérés comme des réincarnations de ce Bodhisattva qui s’empêche d’atteindre le Nirvana pour aider l’humanité. Il est également très connu au Népal, où il est le protecteur du pays ; en Chine, on le prie pour réussir ses études.

    Avalokiteśvara représente la compassion ; son nom signifie « le Seigneur qui nous observe ». Très populaire et connu sous une forme féminine en Chine, en Corée, au Japon, au Vietnam, il a une grande importance au Tibet, puisque le Dalaï-lama est considéré comme sa réincarnation.

    Il est également tendanciellement considéré qu’on fait référence à lui dans le mantra Om mani padme hum, car il est également appelé Maṇipadmā.

    Maitreya représente la bienveillance ; il est le Bouddha qui se prépare, pour advenir de la manière la plus parfaite qui soit et revenir dans le monde matériel « à la fin des temps ». Il joue le rôle du Messie.

    Maintenant, si on prend les principaux représentants des divinités paisibles, on a comme valeurs : le Grand Soleil, la joie, la béatitude, le dépassement de l’orgueil et de l’avidité, le dépassement de l’envie, la pratique, la sagesse, la compassion, la bienveillance.

    On remarque tout de suite une chose : toutes ces notions sont de type psychologique.

    Il faut maintenant se tourner vers divinités courroucées. Et là on doit s’apercevoir d’une chose marquante.

    On retrouve chez les divinités courroucées des divinités paisibles, mais dans une version « Heruka », c’est-à-dire « buveurs de sang ».

    Les noms de ces divinités se fondent sur une variante du nom d’une divinité paisible, auquel on ajoute Heruka. Vairocana est ici le Bouddha Heruka, décrit comme suit dans le Bardo Thödol.

    « Le glorieux Bouddha Heruka t’apparaîtra, de couleur brun foncé, à trois têtes, six bras et quatre jambes.

    Son visage de droite est blanc, celui de gauche est rouge et celui du milieu est brun foncé. Son corps est une masse resplendissante. Ses neufs yeux d’une fixité terrifiante te regardent dans les yeux. Ses sourcils tremblent comme l’éclair et ses canines sont luisantes comme le cuivre, il profère un éclat de rire: A-la-la haha.

    Il siffle puissamment: Chou-ou! Ses cheveux roux se dressent comme des flammes! Le soleil, la lune et des crânes humains couronnent ses têtes !Son corps est orné de guirlandes de serpents et de têtes fraîchement coupées !

    De ses six bras, le premier à droite porte une roue, celui du centre une hache et le dernier une épée, tandis que le premier bras à gauche tient à la main une cloche, celui du centre un soc de charrue et le dernier un crâne. »

    Ce n’est pas tout. Les autres divinités courroucées ont un aspect démoniaque, mais leur rôle est positif ; elles combattent le feu par le feu, ce qui est une grande particularité du bouddhisme tibétain.

    Certaines permettent de regarder la sagesse en face (Vajrasattva, Vajradhara…), d’autres visent à briser les passions et dépasser les émotions (Tara, Mahakala…), d’autres de surmonter les peurs et les attachements (Ratnasambhava, Kurukulle…), d’autres encore de ne pas s’accrocher aux souffrances (Yama, Brahmani…), etc.

    À leur côté, on a des dakinis, des divinités féminines, typiquement nue en train de danser ou dans une posture de guerrière, avec un cadavre sous leurs pieds, une arme telle un gourdin en forme de fémur, une coupe à boire formé à partir d’un crâne et rempli de sang.

    Et, pour compliquer encore plus les choses, on a le concept tibétain de Yab-yum, soit père-mère, ou une divinité mâle s’accouple avec une divinité femelle. Cela représente l’alliance de l’amour et de la compassion.

    Manjushri et Prajñāpāramitā Devī, Tibet, 13e siècle

    Or, cela semble absurde puisque le bouddhisme tibétain est censé repousser la sexualité. Sauf que le bouddhisme tibétain est « tantrique », il s’appuie sur le magie.

    Ce qui amène à comprendre comment le Livre des morts tibétain du 8e siècle ramène à une conception datant de la haute antiquité égyptienne.

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  • Le périple tibétain dans le Bardo Thödol

    Le Livre des morts tibétain, qui date du 8e siècle,a comme titre réel La libération par l’écoute dans les états intermédiaires. Le titre en tibétain est Bardo Thödol : thö = entendre, dol = libérer, bardo = l’intervalle, la période intermédiaire.

    Dans le bouddhisme tibétain, on est toujours dans une période intermédiaire : entre la naissance et la mort, entre la mort et l’émergence de la lumière réelle du monde non masqué, entre la fin de cette lumière (qu’on ne parvient pas à atteindre) et les visions (dues à une vie incorrecte), entre la fin des visions et la renaissance.

    Les rêves et les méditations sont aussi des périodes « intervalles ». On l’aura compris, le Livre des morts tibétain s’intéresse plus particulièrement à l’état intermédiaire entre la mort et la renaissance (ou bien la libération du cycle des renaissances si on parvient à atteindre « l’éveil »).

    Yama, dieu de la mort de l’hindouisme, se retrouve dans le bouddhisme, Tibet, fin du 17e siècle

    On notera que Bardo Thödol se prononce « bar do thos grol », ou bien si on préfère à peu près p-h-àr-t-h-ò t-h-ö ḍöl.

    Le « b » se prononce tendanciellement « ph » au sens où le b et le h se prononcent séparément. le « t » et le « h » se prononcent séparément également. Le « s » à la fin de « thos » sert à monter la voyelle précédente et ne se prononce lui-même pas.

    Le « g » devant un « r » se prononce « d ». Le « r » après le « g » (prononcé « d ») se prononce très légèrement, et comme le son « d » a une dimension rétroflexe dans sa prononciation, on ne l’entend pratiquement plus.

    Qu’est-ce que le Bardo Thödol ? C’est un ouvrage qu’on lit au mort ; idéalement, c’est le guide spirituel du défunt qui effectue la lecture Le but est de « guider » le mort – qui n’est en fait pas mort – alors qu’il se situe dans un état intermédiaire entre la mort et la vie, et la vie et la mort.

    Il y a plusieurs étapes et à chaque fois il faut aider le défunt qui se retrouve dans cette situation en lui donnant des consignes. C’est le sens du nom de l’œuvre : Bardo Thödol, La libération par l’écoute dans les états intermédiaires.

    Un manuscrit du Livre des morts tibétain

    La première étape dure quatre jours, c’est le bardo du moment de la mort, le Chikhai Bardo, avec l’installation d’un « néant ». C’est, aux yeux du bouddhisme, la seule réalité et ceux qui l’ont compris en profitent pour le rejoindre. Naturellement, seule une infime minorité y parvient.

    Ce qui veut dire qu’à la mort de quelqu’un, le principe de conscience perd sa liaison au corps, est en mesure de remarquer cela et de choisir de ne pas se réincarner.

    Dit autrement : l’être humain connaît un « reset » avec son décès, il y a un processus de redémarrage, aboutissant à une nouvelle réincarnation, en raison du trop grand attachement au monde matériel, ou bien à un refus de celle-ci à l’exemple du Bouddha.

    S’il rate la première étape, s’il ne comprend pas la grande lumière des premiers jours, le défunt passe dans un deuxième entre-deux : c’est là le bardo des expériences intermédiaires (Chönyi Bardo).

    Voici ce qu’on lit dans le Bardo Thödol, tout à fait représentatif de l’atmosphère de l’œuvre.

    « Le premier de ces sept jours est fixé par le texte au moment où normalement il réalise le fait qu’il est mort et sur le chemin de la renaissance, ce jour tombe à peu près trois jours et demi ou quatre jours après sa mort.

    Premier jour

    Ô fils noble, tu es resté évanoui pendant les quatre derniers jours. Dès que tu sortiras de ce néant, tu te demanderas : « Qu’est-il arrivé ? »

    Agis de telle sorte que tu puisses reconnaître le Bardo.

    A ce moment le saṃsāra [« ensemble de ce qui circule », le monde où on se réincarne en permanence, et dont il faut sortir en suivant l’enseignement du Bouddha] sera en révolution, et les phénomènes apparents que tu verras seront des radiations et des déités.

    Les cieux te paraîtront d’un bleu foncé.

    Alors du Royaume Central appelé « la force projective de la semence », le Bhagavan Vairochana [dieu Grand Soleil, le Bouddha de la vérité absolue, le troisième de la trinité après le corps du Bouddha et l’esprit du Bouddha] de couleur blanche, assis sur le trône du Lion, portant dans sa main la roue à huit rayons [la fameuse roue symbole du bouddhisme] et enlacé par la Mère de l’Espace du Ciel, se manifestera à toi.

    Il est l’agrégation de la matière constituée en état primordial qui est la lumière bleue.

    La sagesse du Dharma-Dhatu [= la réalité ultime, celle justement aperçue par le Bouddha] de couleur bleue brillante, transparente, splendide, éblouissante, jaillira vers toi du cœur de Vairochana, le Père-Mère te frappera d’une lueur si brillante que tu seras à peine capable d’en soutenir la vue. »

    Le défunt est donc sous le choc ; il est mort depuis plusieurs jours et il vient d’en prendre conscience. Il a raté la lumière absolue au moment de sa mort, et il se retrouve avec toute sa vie passée qui se précipite sur lui.

    Interviennent alors des divinités « paisibles » et « courroucées », pendant quatorze jours. Ce sont des projections personnelles de sa vie d’avant.

    Les divinités paisibles, 19e siècle (on remarquera au centre la figure sexuelle « tantrique »)

    Les sept premiers jours émergent dans le défunt des ondes positives portées par des « divinités paisibles ». Il s’agit en fait de l’impact des mouvements, des élans du cœur que le défunt a vécu.

    Le défunt étant en transe (malgré qu’il soit mort), il perçoit comme des « divinités » ces retours, ces flashbacks de ces élans de compassion. Ces divinités sont ici bienveillantes.

    Puis, pendant sept autres jours, c’est la même chose, mais pour tout ce qui a relevé du calcul, du raisonnement, de l’intentionnalité. Cela s’exprime par l’irruption des « divinités colériques », mais encore une fois le bouddhisme ne dit pas que ce sont de réelles divinités.

    Ce sont des ondes négatives qui prennent des formes particulières, ici maléfiques, mauvaises.

    Personne ne les « visualise » donc de la même manière et il n’y a pas de description détaillée comme en Égypte, si ce n’est comme allégorie.

    On a atteint ici quinze jours et il faut savoir accepter, dépasser ses peurs et ses attaches, pour « fusionner » avec le dieu-univers ; cela donne une seconde chance (après la lumière initiale au moment de la mort) de sortir du cycle des réincarnations, avec une « lumière » montrant la sortie qui est moins forte qu’au moment du décès, mais tout de même présente.

    Si on échoue, la réincarnation se produit au bout de plusieurs semaines, après un dernier état intermédiaire (plus ou moins douloureux) où la vie passée décide du sort futur – c’est le principe du karma.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • La mort : le périple égyptien

    Sur plan du périple du point de vue égyptien, tout se complique, dans des proportions incommensurables. Essayons de décrire dans les grandes lignes ce qui se passe tendanciellement.

    Dans l’Égypte antique, la religion est du type chamaniste-polythéiste. L’univers est donc considéré comme dieu-univers impersonnel, infini, éternel, souffle de vie ; cette conception est valable pour toutes les religions de ce type.

    Cette force suprême est dénommée ânkh ; elle est symbolisée par le fameux symbole de la croix ansée, ainsi qu’un ibis chauve pour le hiéroglyphe.

    Horus remet ânkh au pharaon

    Cet univers permet aux choses d’exister grâce à la fourniture d’un souffle vital, le ka. Celui-ci s’inscrit temporairement dans chose, qui a une forme particulière.

    Chaque forme dans le monde a une sorte de porteur, de pilote, appelée ba, l’équivalent de l’âme, de l’esprit personnel, si l’on veut.

    Ce ba est symbolisé par un oiseau du type cigogne, le Jabiru d’Afrique, avec une tête humaine. Si un dieu est capable de prendre plusieurs formes, il a alors plusieurs ba.

    Dans le Livre des morts égyptien, voici ce qui se passe. Lorsque l’âme se sépare du corps, le souffle d’énergie (= ka) s’en va. Il pourra revenir dans le corps si celui-ci est conservé (par momification).

    Pendant ce temps-là, le ba part faire son voyage, placé sous l’égide du dieu Anubis, le grand maître des secrets (de la mort).

    Objet de vénération d’Anubis (il manque son sceptre), vers 680-660 avant notre ère

    Ce voyage se déroule dans le monde souterrain (appelé Douat) et le ba – la personnalité du défunt – se voit confronter à différentes portes, avec un gardien essayant d’empêcher le passage.

    Ce gardien prend des formes visant à impressionner, pour bloquer le passage. Ce sont des monstres, des serpents, des crocodiles, etc. On a exactement la même approche dans le Livre des morts tibétain.

    Mais attention – et cela est essentiel – ces gardiens ont beau être démoniaques, consister en des créatures monstrueuses, des esprits maléfiques – leur rôle est de tester la loyauté, la fidélité du défunt.

    Leur nature est démoniaque, mais pas leur fonction. Il est très important de voir cela, car on a exactement la même chose dans le Livre des morts tibétain.

    Le bien est un appel, le mal est une épreuve. Il faut suivre l’appel, surmonter l’épreuve.

    On a également à ce titre, et de manière commune aux deux ouvrages, en plus des êtres maléfiques venant tester le défunt, des esprits bienveillants qui donnent des conseils, fournissent des aides.

    De plus, encore de manière commune aux deux ouvrages, des invocations et des incantations sont fournies pour aider à passer les moments difficiles. C’est de la magie.

    Pour résumer, on a une personne qui doit suivre un appel, franchit des épreuves où un être démoniaque vise en fait à protéger l’accès au bien des personnes indignes. Il y a des conseillers divins, tout comme il y a eu des conseillers depuis la réalité.

    Livre des morts des 10e-9e siècles avant notre ère, avec Osiris qui lui-même a été assassiné mais a connu une renaissance

    Pour la mort dans l’Égypte antique, le ba franchit donc les différents paliers, qui sont en fait différentes régions du monde souterrain. Ces régions sont divisées en douze sections, qui correspondent à douze heures, le temps étant divisé dans l’ancienne Égypte en douze heures du jour et douze heures de la nuit.

    On aura compris ici qu’on va traverser les douze heures de la nuit, pour douze portes, afin de parvenir à rejoindre la lumière, celle du dieu soleil Râ.

    Râ lui-même fait cela : il parcourt les douze heures du jour dans une barque, appelée mandjet, puis il traverse les douze heures de la nuit dans une autre barque, appelée mesektet.

    Durant la nuit, il doit affronter le serpent infernal Apophis, qui est l’ennemi de l’ordre cosmique.

    Le parcours du défunt est ainsi un écho du parcours de Râ (et inversement). S’il réussit son cheminement, il passe dans le camp de Râ, il devient parallèle à la lumière triomphante. S’il échoue, il sera dispersé dans le chaos, avec Apophis.

    La fameuse pesée du cœur, Livre des morts, 1275 avant notre ère

    D’ailleurs, au moment final, le défunt, au bout des douze heures, doit lui-même prendre une barque pour aller affronter, comme étape finale, le dieu des morts Osiris.

    C’est le moment de la fameuse pesée du cœur, avec le défunt qui est accueilli par Anubis (au corps humain et à tête de chacal), alors que Thot (au corps humain avec une tête d’ibis) sert de scribe.

    Pour les Égyptiens de l’antiquité, le cœur était le lieu de la pensée, des choix, d’où le fait qu’on le pèse avec de l’autre côté une plume, elle de Maât, la déesse de la vérité, de la justice et de l’ordre cosmique.

    Avant la pesée, le défunt procède alors à une série de justifications par la négative, expliquant qu’il n’a pas tué, pas volé, pas commis de péchés majeurs. Ensuite, si le cœur et la plume sont à l’équilibre, le défunt rejoint le paradis, appelé Aaru.

    Ce paradis est vu de manière très bucolique, une sorte de vaste champ de roseaux toujours luxuriant, où l’on vit passivement dans l’abondance et la tranquillité, pour l’éternité.

    Le scarabée symbolisait la renaissance du soleil ; on le trouve ici pour donner la forme à une amulette posée sur le cœur, afin que celui-ci ne témoigne pas contre son porteur lors de l’épreuve de la pesée (cette méthode magique est indiquée dans Le livre des morts)

    En cas d’échec, l’âme est dévorée par une figure dont c’est le rôle : Âmmout, la dévoreuse des morts, aux pattes arrières d’hippopotame, au corps et aux pattes avant d’un lion, à la tête de crocodile.

    L’âme est alors détruite, elle rejoint le chaos.

    C’est ce qui arrive également le Livre des morts tibétain, sauf que cette destruction consiste en la réincarnation. Il faut ici se souvenir que dans le bouddhisme, on ne conserve pas sa personnalité dans la réincarnation.

    Une renaissance équivaut ainsi à une nouvelle séquence où on va être le jouet de forces extérieures à nous. Inversement, contrairement à la religion égyptienne, on a ainsi une infinité de chances de parvenir à réussir à aller au paradis.

    Le périple est donc décrit non pas positivement comme dans l’Égypte ancienne, avec des séries de déplacements, de rencontres et d’actions à mener, mais négativement, avec des situations passives où justement il ne faut pas agir.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • Les cheminements égyptien et tibétain

    Dialectiquement, on comprend immédiatement que les textes égyptien et tibétain destinés aux défunts… sont en réalité destinés aux vivants. Ils parlent de l’entre-deux entre la vie et la mort afin de parler réellement de la vie, ce qui n’est possible qu’en parlant en même temps de la mort.

    Ce n’est pas qu’il n’y a pas de vie sans mort, et inversement. L’humanité n’a pas ici encore la possibilité de saisir le matérialisme dialectique et de voir la dialectique des contraires.

    C’est bien plutôt qu’il n’y a pas de mort sans vie. La mort n’est pas du tout la fin et son existence n’est pas fantasmée à partir de la vie, avec une humanité s’interrogeant simplement sur ce qu’elle va devenir.

    En pratique, c’est bien le cas, mais l’humanité envisage à l’époque les choses de manière inversée.

    L’humanité se dit que l’univers est infini, éternel, impersonnel, que c’est là la vraie vie. La « vie » sur Terre est donc une anomalie, quelque chose de tout à fait temporaire.

    Le Bouddha Vairocana, Tibet, 14e siècle

    La vie se termine donc, et heureusement, afin de permettre de revenir au dieu-univers (ce qui est pour nous la nostalgie de l’être humain encore animal dans la Nature et en même temps l’anticipation de l’être humain comme animal social socialisé dans le Communisme).

    Le Livre des morts des Anciens Égyptiens et le Livre des morts tibétain, c’est-à-dire leLivre pour sortir au jour de l’Égypte antique et La libération par l’écoute dans les états intermédiaires du Tibet, présentent donc le cheminement ramenant au dieu-univers.

    Malheureusement et en même temps inévitablement, on ne doit pas s’imaginer que de tels documents forment des résumés clairs, lisibles et synthétiques de l’entre-deux faisant passer de la vie à la vie éternelle, avec la mort comme sas.

    C’est que, en réalité, ces œuvres reflètent le grand traumatisme vécu par l’humanité avec son esprit naissant, interprété comme une existence fragile et frappé par les forces extérieures, bénéfiques ou maléfiques.

    On est appelé par ces forces. Ces œuvres sont des fétiches : elles naissent malgré l’humanité, voire contre elle. Elles visent à comprendre comment ces forces aspirent chaque être humain, pour l’amener dans le paradis ou l’enfer.

    Elles visent à combler l’entre-deux, à essayer de l’appréhender : puisqu’on cesse de vivre, c’est bien qu’on va vers le bien ou le mal, le paradis ou l’enfer. Comment est-ce que cela se passe ?

    Ce sont ainsi des œuvres hallucinées, chaotiques, remplies de dieux et de démons, de conseils mystiques et d’incantations magiques.

    On peut néanmoins formuler une sorte de découpage général des deux livres. On est dans les grandes lignes générales, car les œuvres fourmillent de remarques, d’allers-retours, de considérations diverses, etc.


    Livre pour sortir au jour égyptienLa libération par l’écoute dans les états intermédiaires tibétain
    La première étapeLa personne est déjà morte. Son corps est momifié.On est au moment de la mort.
    La deuxième étapeReformulation mystique de la personne morte afin qu’elle puisse être présente lors de son jugement.Adresse au mort afin qu’il saisisse sa situation et qu’il fasse les choix à faire en toute intelligence
    La troisième étapeC’est la sortie au jour.La lumière intervient.
    La quatrième étapeL’âme rejoint le dieu-soleil Râ, ou bien est anéantie.Dans le cas où la lumière n’est pas suivie, l’obscurité émerge.

    Là est la caractéristique éminente des deux ouvrages : ces deux livres des morts ne parlent pas de la mort, mais de l’entre-deux entre la vie et la mort.

    C’est une tentative incroyable, anti-dialectique, de combiner deux en un, de séparer et la vie et à la mort en les combinant.

    C’est un fétiche d’une vie vécue comme consistant en des interventions divines ou maléfiques – et ce sont seulement ces forces qui comptent : c’est la vie après la mort qui compte réellement, et elle seulement.

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    égyptien et tibétain et « l’entre-deux »

  • Les Livres des morts égyptien et tibétain

    On trouve en Égypte antique de nombreux ouvrages traitant de « la vie après la mort » : on est dans l’élaboration permanente, rendue inévitable de par la transformation de l’humanité.

    Plus l’humanité quitte son passé d’animal, plus elle s’éloigne du « calme » animal (calme marqué d’une inquiétude constante), plus les excitations nerveuses deviennent nombreuses et se systématisent (en permettant en même temps, dialectiquement, de poser son esprit).

    La religion s’adapte ainsi en fonction et les textes apparaissent, nuançant, modulant, modifiant, bouleversant les conceptions de « l’intervalle » entre la vie et la mort, plus exactement entre la vie-mort et le passage au paradis (ou à l’enfer).

    On trouve ainsi un Livre des portes ; ce n’est pas son vrai titre, qui reste inconnu, celui-ci a été choisi par le Français Gaston Maspero (1846-1916) qui a été extrêmement actif en Égypte sur le plan de l’archéologie.

    Il y a également des textes des pyramides et des textes des sarcophages, qui eux aussi abordent la question du passage dans la mort.

    Portrait de Ramsès IX dans sa tombe. Son règne dura de 1129 à 1111 avant notre ère

    Les textes inscrits dans les pyramides sont les plus anciens ; ils datent de vers 2300 avant notre ère. Comme naturellement c’est le fruit de tout un processus d’élaboration, cette conception de la mort est en pratique plus ancienne encore.

    Les écrits se trouvent sur les murs des corridors, des antichambres et des chambres funéraires, alors que les plafonds sont recouverts d’étoiles. Le rapport à ces dernières est évident ; on est dans l’humanité primitive qui accorde une place primordiale au déplacement des planètes et des étoiles.

    Comme pour les pyramides méso-américaines et évidemment toutes les premières structures humaines, les pyramides égyptiennes sont des sortes d’observatoires où les cieux sont observés avec ferveur et inquiétude.

    Les dieux sont dans les cieux ou du moins liés à eux, voire les cieux eux-mêmes. Le roi décédé doit les rejoindre, d’où des prières, des conseils, des formules magiques.

    Les textes des pyramides sont donc fait pour être lus à voix haute ; on retrouve le principe dans l’ouvrage le plus fameux, destiné lui à toute la population : le Livre des morts, dont le titre réel est Livre pour sortir au jour.

    Statute de Thoutmôsis III, qui régna au 15e siècle avant notre ère et dont le linceul contenait plusieurs incantations du « Livre des morts »

    La lecture à voix haute est également l’aspect central dans le Livre des morts tibétain. Son titre réel souligne cette question de la lecture et de l’audition qui va avec, puisqu’il s’agit de La libération par l’écoute dans les états intermédiaires.

    On le retrouve enseigné dans les quatre principales écoles du bouddhisme tibétain : les Nyingmapa (les Anciens), les Kagjupa (Transmission orale), les Sakyapa (Terre claire), les Gelugpa (les Vertueux).

    Dans les deux œuvres égyptienne et tibétaine, l’être humain mort ne l’est pas vraiment. Il a un périple à passer avant d’atteindre la mort réelle. Mais cette mort n’est pas la fin, elle est le commencement, car il y a un dieu-univers, qui apporte le souffle vital aux choses.

    Les choses passent, mais pas le dieu-univers et c’est lui qu’on rejoint finalement, du moins doit-on tout faire pour cela, puisque c’est cela qui compte vraiment. On doit rejoindre le « pays merveilleux » dans l’au-delà, du moins essayer car le chemin est semé d’embûches.

    Quand on meurt, on ne meurt donc pas, on tombe dans un « entre-deux » entre la vie et la mort. On n’est plus vivant, mais on n’a pas encore atteint le domaine de la mort réelle, qui est celui du paradis ou de l’enfer, si l’on veut.

    De manière significative, dans la « pyramide qui est la beauté des lieux », celle du pharaon Ounas (au 24e siècle avant notre ère), la première phrase qu’on peut lire est la suivante :

    « Ô Ounas, tu n’es pas parti mort, tu es parti vivant… »

    On lit pareillement dans le Livre des morts tibétain :

    «  Lorsque le Principe-Conscient sort du corps, il se demande : « Suis-Je mort ou non ? ».

    Il ne peut le déterminer ; il voit ses proches, son entourage comme ils les voyaient avant. Il entend leurs plaintes.

    Les illusions karmiques de terreur ne se lèvent pas encore, non plus que les apparitions ou expériences produites par les Maîtres de la Mort.

    Durant cet intervalle, le Lāma [= le prêtre] ou lecteur doit suivre les directions du Thödol [= le Livre des morts]. »

    Permettre à cette sorte de voyageur post-vie de dépasser cet entre-deux, qui forme une sorte de labyrinthe avec des épreuves, est le rôle des textes lus. On s’adresse au défunt, depuis la vie, par-de-là la mort, car le mort est encore relié à la vie.

    La vraie vie est même après la mort, après la mort qui elle-même suit la vie. Il y a au-delà de la vie et de la mort, au-delà de l’affrontement entre les forces bénéfiques et maléfiques, au-delà du bien et du mal.

    Il y a le monde éternel, celui du dieu-univers, impersonnel et infini, qui consiste en un pur souffle vital.

    C’est lui que l’humanité, qui a découvert avec souffrance son esprit naissant et traumatisant, veut rejoindre. Elle veut cesser d’avoir une activité incessante et intense en elle, à travers son esprit.

    Elle veut la « paix ». La quête de l’au-delà pacifié est à la fois la nostalgie de la sortie du jardin d’Éden (lorsque l’être humain était encore substantiellement animal) et une anticipation historique de la marche vers l’Éden (c’est-à-dire le Communisme, comme retour de l’humanité socialisée dans la Nature).

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  • L’humanité face à la mort

    L’humanité est à la fois très perturbée et fascinée par la mort. Celle-ci fait irruption de manière plus ou moins inattendue, et en même temps elle semble un processus clairement irréversible. Pour l’humanité primitive, la vie est attirée par la mort.

    Il n’y a, pour l’humanité primitive, pas d’opposition frontale entre la vie et la mort, mais un passage naturel. La vie n’est que temporaire par rapport à l’éternité de la mort.

    En même temps, lorsque se met en place au sein de l’être humain un cerveau développé, un esprit très étendu, il y a le fétiche de celui-ci. La vie doit donc continuer après la mort, malgré la mort, dans la mort.

    C’est un paradoxe humain : contrairement à l’animal, l’être humain sorti de l’animalité sait ce qu’est la mort. Mais le savoir implique de le nier. C’est une situation intenable, et c’est tout l’intérêt de se tourner vers les livres des morts égyptien et tibétain.

    Ceux-ci se fondent en effet sur « l’entre-deux » : ce moment entre la vie et la mort, ce sas où l’âme fait face à un « choix », une « alternative ». Pour dire les choses simplement, on parle ici d’un sas entre la vie et la « vraie » mort.

    Cela fait que le défunt n’est plus vivant, mais pas encore réellement mort, et que la mort elle-même est autre chose que la mort : elle est la vie dans l’au-delà.

    On a vite fait de se perdre dans cet emboîtement de situations de vie et de mort, et l’humanité s’y est perdue effectivement, inventant de nombreuses religions, avec d’innombrables nuances puisque toutes les religions ont connu des courants les plus divers.

    Heureusement, on peut y voir clair en saisissant comment l’humanité était trop primitive pour synthétiser, non pas tant la mort elle-même, que le processus y conduisant.

    L’humanité, lorsqu’elle sort de la vie purement animale, est bouleversée par la découverte des émotions positives et négatives qui la submergent. Ne saisissant pas d’où pouvaient provenir de telles choses, elle a attribué ce qui est bien à des forces divines bienveillantes et ce qui est à mal à des forces obscures et maléfiques.

    Pièce de la tombe du grand prêtre égyptien Sarenpout II, qui a vécu vers 1870 avant notre ère

    L’être humain, sorti de l’animalité mais sans avoir encore bien synthétisé son esprit, a eu l’intention d’être attiré par des forces extérieures. La mort était conçue comme l’attirance suprême.

    Voilà pourquoi la mort n’a jamais été considérée comme une fin, mais comme le moment de l’affrontement suprême entre les forces divines bienveillantes et les forces obscures et maléfiques.

    Cependant, l’esprit a continué son approfondissement, la synthèse a continué avec le développement du cerveau. Ce processus aboutit à ce qu’on appelle la religion.

    Voici le processus. Initialement, l’animal humain développe une gamme d’émotions, de réflexions, de sensations… sans voir aucune idée de ce qui les active. Auparavant, il était dans l’immédiateté ; il cherchait à éviter ce qui était souffrances et peines, et se dirigeait vers ce qui était joie et bonheur.

    Lorsqu’une chose se produisait, bonne ou mauvaise, il n’y avait pas de recul approfondi. La chose était vécue dans son entièreté, comme un épisode bon ou mauvais, agréable ou désagréable.

    Voilà que maintenant, avec un esprit développé, ces choses ont un impact sur sa psyché, et il ne sait pas ce qu’est sa psyché. L’être humain découvre des choses en lui – il ne sait pas encore que ces choses sont lui-même et ne forment rien de séparé.

    Le Bouddha Amitabha au pays pur de la félicité,
    Tibet, 18e siècle

    C’est là un profond traumatisme, qui explique pourquoi pendant des milliers d’années l’humanité a maintenu, comme fétiche de cette période, la séparation radicale entre le corps et l’esprit, avec la conception d’une âme venant « d’ailleurs ».

    La religion naît dans ce contexte, avec l’expansion du cerveau qui permet un recul toujours plus grand sur ce qui se passe. Naturellement, ce sont des êtres humains profondément psychologues, portant une attention intense à ce qui se déroule en eux, qui ont établi les religions.

    Les religions sont, en fait, des conceptions servant à calmer les esprits, à les maîtriser, à les discipliner, afin de ne pas être débordé par ce qui s’y passe. La religion a été un support essentiel de l’humanité sortant de l’animalité.

    C’est qu’il y avait de quoi devenir fou avec des impressions débarquant d’on ne sait où à l’intérieur des êtres humains, avec une visualisation du soleil, de la lune, des étoiles, des saisons, sans avoir aucune idée de ce qui se passe, de si cela va continuer.

    L’être humain primitif émerge comme animal capable de réfléchir, mais la naissance de la réflexion l’a profondément abîmé, ce fut une naissance atrocement douloureuse et incomprise.

    La vie, c’est la période de cette naissance, de cette souffrance. Elle se termine à la mort, qui est l’accès à l’entre-deux, au moment-clef où on dépasse cette souffrance pour rejoindre, enfin, l’au-delà où cette souffrance n’existe plus.

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