Auteur/autrice : IoULeeM0n

  • Gauche Prolétarienne: Les Groupes Ouvriers Anti-Flics à l’action (1971)

    [La Cause Du Peuple n° 33, 8 janvier 1971.]

    Après la campagne sur les cadences qui avait développé un mouvement de sabotage dans l’Ile Seguin et la campagne contre le terrorisme de la direction et, en particulier au moment du licenciement des maos, deux nécessités s’imposent pour le développement du mouvement de masse.

    D’une part donner à tous les ouvriers, qui avaient saboté, et qui s’étaient mobilisés, souvent très activement contre les flics de la Régie, une forme d’organisation qui leur permette de faire reculer le terrorisme et de se protéger contre l’arsenal répressif de la Régie.

    D’autre part, permettre à la grande masse des ouvriers qui soutenaient le sabotage et qui nous avaient soutenu pendant les licenciements de se mobiliser aussi contre leurs chefs flics, activement.

    La voie qui semblait la plus juste pour répondre à ces besoins, c’était de faire reculer le terrorisme de la direction, à partir de la mobilisation d’un atelier.

    Au cinquième étage de l’île, c’était là que l’agitation sur le terrorisme de la direction était le plus avancé.

    C’est un atelier où la grande majorité des ouvriers sont immigrés, avec des cadences infernales et une répression extrêmement forte.

    Beaucoup de sabotages avaient déjà eu lieu, pris en main par un grand nombre d’ouvriers.

    Mais l’obstacle pour le développement de l’initiative du plus grand nombre d’ouvriers dans les grèves dures ou d’autres luttes de masse, c’était la répression exercée par une armée de chefs racistes et de mouchards et régleurs de toutes sortes.

    Alors, un groupe d’ouvriers a pris en main l’agitation contre la maîtrise, d’abord avec des erreurs de gauche, attaquant en bloc toute la maîtrise en promettant d’en tirer un au sort.

    Ensuite, après rectification, l’agitation s’était développée sur le thème : jugement des masses contre les chefs, par le groupe d’ouvriers actifs recevait dans l’atelier, y compris chez les travailleurs français et même chez les syndicalistes locaux, le jugement des masses a été exécuté par les groupes d’ouvriers antiflics.

    Les groupes d’ouvriers antiflics ce sont : ceux qui écrivent les tracts, ceux qui mobilisent les masses, ceux qui organisent l’action et ceux qui exécutent la sentence.

    Evidemment, les exécuteurs de la sentence ne sont pas les juges, pour des raisons de sécurité évidente (il y a entraide entre les différents groupes ouvriers anti-flics).

    La cible choisie, c’était Robert, un régleur qui faisait fonction de chef d’équipe ; fasciste militant, il est au syndicat indépendant Renault ; c’est un salaud qui n’est monté en grade que par fayotage, ce qui fait qu’il était même détesté des autres chefs d’équipes.

    L’ACTION

    — Le samedi 19, à 6 h 15, à l’entrée de l’équipe, des partisans des G.O.A.F. l’attendaient à la porte de l’usine.

    Devant près de 300 ouvriers, l’un d’entre eux le frappe avec une chaîne de vélo, pendant qu’un autre prend la parole pour expliquer ce qu’il est et qu’un autre jette des tracts avec le texte du jugement populaire.

    Ensuite, Robert restera pendant un quart d’heure à saigner sur le pavé, personne n’ayant eu l’idée d’appeler l’hôpital. Tout de suite, l’action est popularisée par le G.O.A.F. du 5* étage, et comme près de 1 500 ouvriers l’ont vu allongé par terre, toute l’usine est au courant.

    LA PROPAGANDE

    Elle a d’abord été faite par les G.O.A.F.

    — Au 5* étage tout de suite après l’action, avec un tract reprenant le jugement de la vermine Robert.

    — Ensuite, le lundi, sur toute l’usine : 2 500 tracts furent diffusés clandestinement dans l’Ile Seguin par tous les activistes, c’est-à-dire ceux qui veulent prendre en mains les Groupes Ouvriers Anti-flics, expliquant le jugement rendu sur le chef et ce que sont les GOAF, et donnant les armes de lutte : action de masse et action de partisans contre !e terrorisme de la direction.
    Les réactions furent excellentes : les ouvriers les plus actifs commencèrent à faire des plans, à repérer les numéros de voitures des crapules connues, d’autres proposèrent carrément : « Nous sommes quatre, on veut constituer un G.O.A.F. ».

    Le tract fut distribué clan- destinement par un grand nombre d’activistes.

    Pour la grande masse des ouvriers, les réactions furent excellentes également :

    — Dans les endroits où la maîtrise est très répressive, enthousiasme délirant, tract lu en public et mis sous le nez du chef, etc. ;

    — Dans les endroits où la maîtrise se fait plutôt oublier, enthousiasme et soutien sur le thème : « C’est nor- mal » ;

    — Dans les ateliers, des tracts furent faits, popularisant l’action et donnant des axes de luttes sur les crapules locales.

    LA PROPAGANDE DES MAOS

    Elle fut faite par un tract distribué à la porte, racontant l’action pour tous ceux qui n’avaient pas été tou- chés et donnant le programme des G.O.A.F., avec mode d’emploi précis. LES REACTIONS DE L’ENNEMI : L’ENNEMI EST BRUTAL, MAIS IL EST FAIBLE

    Dès qu’est connue au 5° étage l’exécution de la sentence contre Robert, les chefs du 5″ se réunissent autour du tract du G.O.A.F. du 5′ étage et se mettent en grève pendant une heure en disant aux ouvriers : « Faites ce que vous voulez, on s’en fiche. »

    Mais dans la grève même deux tendances coexistent : les plus facistes font grève pour que la direction prenne des mesures pour protéger leurs exactions ; ils ont pour cela signé une pétition à la direction ; les autres font grève principalement contre les cadres qui sont au-dessus d’eux, qui leur ordonnent les augmentations de cadences et le terrorisme, sans risquer, eux, le cassage de gueule pour l’instant.

    Cette contradiction se retrouve partout chez les chefs dans l’usine : les plus fascistes n’essayent même pas de jouer au malin comme leurs copains du 5°.

    Certains préfèrent ne plus pointer leur nez sur les chaînes. D’autres se mettent à dire bonjour aux ouvriers, le matin. Ceux qui .déjà n’emmerdaient pas spécialement leurs ouvriers trouvent la sentence normale.

    Résultat pour l’ensemble des travailleurs : le terrorisme des chefs se relâche momentanément.

    Les syndicats, eux aussi, sont divisés : de nombreux militants, et même des délégués de base, trouvent l’action juste. La direction C.G.T., qui travaille pourtant activement aux mouchardages et aux licenciements des ouvriers actifs, est juste capable de sortir, quelques jours plus tard et seulement dans l’Ile Seguin, une queue de tract incompréhensible :

    La seule voie est l’UNITE DE TOUS LES SALARIES (ouvriers, techniciens et agents de maîtrise) pour les revendications communes à tous.

    C’est pourquoi nous ne sommes pas d’accord avec les agressions fascistes comme celle qui s’est déroulée à (‘encontre d’un agent de maîtrise, samedi dernier.

    Nous ne tolérerons pas que des « cagoulards » du style hitlérien viennent aux portes agresser des membres du personnel.

    Après un début de tract attaquant nomément un chef d’atelier fasciste de l’Ile, sous le titre « NOUS NE TOLERERONS PAS UN TEL MEPRIS DES TRAVAILLEURS. »

    CETTE CAMPAGNE OUVRE UNE NOUVELLE VOIE

    L’idée de l’application de la justice populaire dès aujourd’hui à Renault pénètre les masses. Le tribunal populaire de Lens, le jugement d’un dét pute U.D.R. par les ouvriers de Boussac, l’enlèvement et le jugement du député U.D.R. de Grailly, bénéficiaire du scandale financier de La Villette et rapporteur de la « loi scélérate » anti-casseur, l’exécution par les révolutionnaires basques du tortionnaire Manzanas ne sont plus des exemples lointains.

    L’idée qu’il y a « des brigades d’ouvriers qui punissent les mauvais chefs » pénètre aussi largement. Les Groupes Ouvriers Anti-Flics commencent à ne plus être aux yeux des larges masses des « casseurs sympathiques », mais les exécuteurs, avec tout le sérieux nécessaire, de leurs sentences.

    La diffusion clandestine des tracts des G.O.A.F. permet beaucoup plus largement aux travailleurs de prendre en main la propagande et est un gage de sérieux et de solidité de la résistance ouvrière.

    PROGRAMME ANTI-CHEFS

    Qu’est-ce que c’est qu’un chef flic ?

    — C’est un mec payé pour nous faire gratter le plus possible, c’est celui qui est chargé de nous faire faire nos cadences et aussi de les augmenter. Tu t’arrêtes cinq minutes de bosser pour te reposer, tu as aussitôt un chef sur le dos.

    — C’est un mec payé pour nous surveiller. Ils entretiennent des mou- chards, ils repèrent les ouvriers qui sabotent le profit, ils dénoncent les meneurs, c’est les flics de l’usine.

    Les chefs, ils sont payés pour nous faire gratter et pour nous espionner, c’est nos ennemis, ils sont « salariés » comme les flics et les C.R.S., rien à voir avec les ouvriers comme voudraient le faire croire les syndicats.

    Là dedans, il y a des braves mecs qui essaient de gagner leur bifteak sans trop s’occuper de ce qui ne les regarde pas. Ceux-là, on ne s’occupe pas plus d’eux que du flic qui fait la circulation.

    Mais il y a aussi un pourcentage de salauds qui ont sans arrêt l’insulte à la bouche, qui sont des racistes, qui filent les cartons de pointage en retard, qui refusent les bons de sortie, qui filent des brimades, des sanctions, des licenciements.

    NOUS AUSSI ON DOIT LES JUGER

    Un chef, il faut noter toutes les saloperies qu’il fait, en discuter avec tous les gars de l’atelier, se mobiliser contre elles.

    EN MASSE

    A chaque sanction, tous ensemble on va au bureau. Quand ils nous font trop chier, quand ils sont racistes, on débraye pour aller s’expliquer, avec eux.

    Il y a des tas de trucs à faire pour les emmerder.

    On peut aussi faire un tract contre eux en dénonçant toutes leurs saloperies, des affichettes avec leurs noms, pour mobiliser tout le monde et pour les avertir.

    EN GROUPES OUVRIERS ANTI-FLICS

    Et si un tract, cela ne suffit pas, si l’avertissemeni il ne veut pas le comprendre ; si tous les ouvriers sont d’accord mais qu’ils n’osent pas encore manifester en masse ou si la pression des masses est encore insuffisante pour lui faire peur, on est capable de lui faire- payer ses saloperies d’une manière efficace et qui laisse des traces.

    Au 38, contre le chef flic Menard, les ouvriers ont multiplié les affichettes, salopé son bureau, crevé les pneus de son vélo, etc., et un jour, toute la manutention a débrayé pour s’expliquer avec lui. Après il s’est calmé.

    Aux forges, un chef raciste avait vidé deux ouvriers arabes, des ouvriers lui ont cassé la gueule.

    On n’a jamais su qui c’était, etc.

    Cela prouve que contre les flics, on peut obtenir des victoires dès maintenant.

    — D’un côté, si on s’unit pour lutter contre eux, si on débraye, si on isole les mouchards, on se renforce et ils ne peuvent plus rien faire.

    — De l’autre, les groupes ouvriers anti-flics appliquant les sentences décidées par tous les ouvriers, cela fout la trouille aux salopards. Une semaine d’hôpital et des cicatrices sur toute la gueule pour 180 000 balles par mois, cela ne vaut pas le coup. Et surtout faut pas qu’ils comptent sur Dreyfus pour les défendre. Pour lui, ce n’est rien que les chiens qui doi- vent obéir à leurs maîtres et c’est tout.

    Les ouvriers font leur justice eux-mêmes.

    A bas le terrorisme de la direction qui multiplie les flics pour briser les luttes.

    — En s’organisant, en s’unissant, on empêchera les flics de nuire. — Faire reculer les chefs flics, c’est se préparer à lutter contre les cadences, les salaires de misère et les licenciements.

    Créons partout des groupes ouvriers anti-flics.

    Les luttes d’aujourd’hui préparent les usines de demain, où les ouvriers seront les maîtres.

    Appliquer les lois de la justice populaire aux chefs salauds, ça soulage notre esclavage actuel, mais ça prépare aussi le jour où les ouvriers prendront et garderont le pouvoir, le fusil à la main.

    Dans les usines, nous ferons comme en Chine Populaire.

    Un comité ouvrier élu par tous et révocable à tout moment dirigera l’usine.

    Les chefs cadres qui auront commis de grosses saloperies contre les ouvriers seront punis, après jugement de tous les ouvriers. Au début, les anciens chefs qui n’ont pas commis de crimes contre les ouvriers, qui seront prêts à collaborer sous la direction des ouvriers à la marche de l’usine aideront les ouvriers à organiser le travail.

    Au fur et à mesure que les ouvriers connaîtront mieux le fonctionnement de l’usine, ils les enverront bosser comme tout le monde.

    Au fur et à mesure, les ouvriers eux-mêmes formeront leurs techniciens :

    En Chine, des ouvriers sont désignés par les assemblées ouvrières des usines pour aller à des écoles polytechniques en fonction de leur attachement à l’intérêt collectif surtout (tous les arrivistes sont éliminés, même ceux qui sont très intelligents).

    Ils y restent deux ou trois ans dans un système mi-travail, mi-étude.

    Puis ils retournent dans l’usine où ils sont ouvriers comme tout le monde et où ils se servent de leur savoir pour diriger la résolution des problèmes qui se posent et apprendre aux autres ouvriers et non pour gagner plus et pour écraser les autres.

    Préparons-nous dès aujourd’hui à exercer la justice populaire.

    Forgeons dès aujourd’hui la milice ouvrière nécessaire pour prendre et garder le pouvoir.

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  • Enquête sur les maos en France: Mokhtar (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    MOKHTAR. – J’ai toujours vécu dans un village ouvrier. Au Maroc oriental il y a des villages miniers.

    Mon père est mineur depuis l’âge de quatorze ans, dans les mines de plomb.

    Il a travaillé jusqu’à sa retraite, enfin pas sa retraite, une maladie : il a perdu la vue.

    Moi, j’allais à l’école et j’ai réussi à avoir mon certificat d’études primaires, mais dans le village où j’étais il n’y avait pas de cours secondaire, fallait que j’aille dans la grande ville et ça demandait beaucoup d’argent.

    Je fais partie d’une nombreuse famille où on est treize enfants parce qu’il y a eu deux morts, on était quinze.

    Je suis l’aîné de la famille. II y avait des problèmes avec mon père parce que je suis descendu à la ville, mais je faisais l’école buissonnière.

    A l’école secondaire, je me sentais un peu… tous les copains avaient plus ou moins de l’argent… ils parlaient de cinéma, ils parlaient de tas de trucs.

    Moi je me sentais gêné, j’avais pas du tout de fric, j’étais pas très bien habillé.

    Et puis, vu la façon dont j’allais à l’école avant, enfin à l’école primaire, j’apprenais jamais mes leçons, c’est-à-dire, non, j’apprenais mes leçons mais c’était pas en revenant chez moi: tout mon cartable, mes cahiers et tout, je les laissais à l’école.

    En sortant de l’école, j’oublie l’école, mais j’étais bien vu par les instituteurs parce que j’avais de la mémoire.

    J’avais toujours des bonnes notes mais c’était pas en étudiant chez moi. En sixième il y avait des tas de trucs à apprendre.

    Moi, j’avais jamais fait ça et c’était pratiqueitient impossible chez moi : on était nombreux et je ne pouvais pas me mettre dans un coin pour apprendre quoi que ce soit.

    Mais c’est pas surtout ça. Je me rappelle d’une chose : j’étais en classe et je pensais (j’étais jeune, j’avais onze ans, je crois), bon, j’ai pas de fric, il faut que je vole un peu de fric à mon père.

    Un peu de fric ça veut dire un franc ou deux francs. A

    lors le matin en me réveillant pour aller à l’école, je fouille dans les poches de la veste de mon père, mais je trouve vingt centimes et c’est tout.

    J’ai dit :  » Ça y est, voilà, mon père il est pauvre, il a pas d’argent « ; ça m’a vachement choqué.

    En étant à l’école, j’ai beaucoup réfléchi à ça. J’arrivais pas ce jour-là à suivre les cours, et celui qui nous faisait les cours, tout d’un coup, il me pose une question sur la leçon qu’il faisait.

    Je me lève, je ne savais pas ce qu’il disait, alors je n’ai pas pu répondre, et devant tous les copains de l’école il commence à me dire :  » Voilà, si tu veux dormir, tu n’as qu’à rester chez toi, ici on vient pour étudier. « 

    Alors tous les gars se foutaient plus ou moins de ma gueule.

    Depuis ce jour-là, j’ai pas osé retourner à l’école. Mon père m’a dit :  » Bon tu vas travailler. « 

    Parce que mon père est ancien dans la mine, ils ont accepté de m’embaucher malgré que j’avais pas dix-huit ans.

    Ça me faisait un drôle d’effet de descendre dans la mine avec les vieux.

    J’ai quand même continué dans la mine mais j’ai commencé à voir toutes les injustices.

    La plupart des chefs dans cette mine, c’est des Français.

    Moi j’étais manœuvre mais, comme j’étais jeune, j’étais pas très fort.

    Le premier jour que je travaille on me donne une pioche et une pelle.

    On me dit :  » Tu vas creuser.  » II fallait arranger des tas de pierres pour le passage d’une machine qui transporte le minerai.

    Je commence à taper mais comme j’étais encore maladroit, la pioche me paraissait très lourde, la pelle aussi, alors le chef, qui connaissait mon père et qui me connaissait un peu, me disait :  » Tu vois, c’est bien fait pour toi.

    Il faut foncer c’est ce que tu as toujours voulu.

    Maintenant c’est plus l’école ici, on rigole pas ici, il faut creuser sinon tu vas être mis à la porte. « 

    Je faisais mon possible mais je voyais que les gens ressentaient pas ce que je ressentais.

    Mon père me disait :  » Si tu ne vas plus à l’école, si tu arrêtes, tu es plus un homme. « 

    Moi, je réfléchissais, et je me disais :  » C’est pas normal, l’école avant, elle n’existait pas et pourtant il y avait des hommes.

    C’est pas par l’école que ça veut dire qu’il y a des hommes.

    II y a bien des hommes qui n’ont jamais été à l’école mais c’est des hommes quand même.

    Homme, ça veut dire sérieux et tout. « 

    Vu que j’avais quitté l’école c’était comme si j’étais devenu quelque chose de mauvais.

    C’est ça que me disaient les chefs :  » Bon maintenant tu vaux rien, il faut travailler parce que tu n’as pas été à l’école. « 

    Je me rappelle que les premiers jours en sortant du travail j’allais directement chez moi, je mangeais pas, je m’endormais directement, et le lendemain je me réveillais pour retourner à mon travail.

    Ma famille me disait : ce Tu vois ce que ça veut dire le travail, c’est dur.  » Je comprenais ce c’est dur « .

    Après je me suis un peu habitué.

    Dans le village on se connaît entre nous et il y a un commissariat.

    Là-bas, les policiers avaient une allure de gens respectables, ils étaient invités par tout le monde.

    C’est ça qui me tracassait beaucoup.

    Dans les cafés, tout le monde leur offrait à boire.

    Et puis y a eu une histoire : j’ai eu un petit frère qui se battait avec un autre garçon, des histoires de gosses, mais un policier est venu qui a pris mon frère qui avait à ce moment-là dix ans, et l’a battu.

    Le flic était un peu bourré je crois.

    Moi, j’étais dans un café et des gens m’ont dit :  » II y a ton frère qui est battu par un policier « , alors je sors du café et je trouve le policier qui coince mon frère et lui met des menottes.

    Je dis :  » Mais pourquoi tu le frappes? « 

    II m’a dit :  » De quoi te mêles-tu?  » J’ai dit :  » C’est mon frère…  » Alors il m’a donné un coup.

    Sur le moment, j’ai rien fait mais ça m’a vachement travaillé.

    Après, dès que je voyais ce policier, je ne me sentais pas très bien.

    Le jour de la paye, quinze jourss plus tard, je vais au bar à côté pour boire un coup.

    Là, je trouve un mec qui parle de la politique, sur les syndicats et tout.

    Il commence à discuter avec moi :  » Vous les jeunes vous avez un grand rôle à jouer… « 

    J’écoutais pas très bien et tout d’un coup le policier entre avec un ouvrier que je connaissais bien.

    Le mec qui était avec le policier me dit :  » Alors, Moktar, tu me payes à boire. « 

    Comme il était avec le policier j’ai dit : « Je paye ni à toi ni à personne. « 

    Alors le flic me dit :  » Ça y est vous êtes devenu grand, mais vous allez voir, maintenant on va s’occuper de vous. « 

    II m’a dit des tas de conneries et puis enfin :  » Vous ne servez qu’à être enculé. « 

    Alors je me lève et je dis :  » II y a pas un grand enculé comme toi. « 

    Alors le policier me donne une gifle.

    Je ne sais pas comment j’ai fait, je me bagarre pas beaucoup, mais ce jour-là, je l’ai complètement esquinté, ça saignait, il avait le nez aplati.

    On m’emmène au commissariat.

    Les policiers dans le commissariat se foutaient pas mal de ce que j’avais fait.

    Dès qu’ils entraient, ils disaient :  » Voilà, celui-là qui a frappé Hamid  » (le policier s’appelait Hamid), ça suffisait pour que je reçoive des coups de pieds.

    C’était comme si j’avais commis un crime.

    J’expliquais mais ça ne servait à rien.

    Je commençais à voir qu’il n’y a pas de justice mais c’était surtout quand on m’emmène au tribunal… c’était un tribunal de village.

    Là le policier dit :  » Je passais dans le café. Lui, il faisait déjà la bagarre.

    Quand je suis entré il m’a tapé.  » Moi j’ai dit :  » Non, voilà ce qui s’est passé « , mais le commissaire qui est aussi dans le tribunal avec le juge a dit :  » Celui-là, on le connaît, il a quitté ses études « , et on m’a mis un mois et demi de prison.

    C’est là que j’ai beaucoup réfléchi. Je me posais des tas de questions.

    C’était une petite pièce avec des gardes.

    Pas vraiment une prison, mais je pensais que même si on me disait que j’étais libre, que je pouvais sortir, en fait, je n’étais pas libre, « Même si tu n’es pas enfermé, tu n’es pas libre. « 

    C’est à ça que je réfléchissais beaucoup.

    Comment des gens ont le droit de me dire que je suis pas libre.

    Quand je réfléchissais que j’avais rien fait, que c’était une injustice, je pensais que je me vengerais de ce flic parce que c’est pas normal, parce que c’est lui qui doit être en prison et pas moi.

    Quand enfin je suis sorti de ce truc, les gens voyaient en moi comme un voyou, comme quelqu’un qui a fait des crimes.

    Moi au contraire je pensais que la justice doit me revenir.

    Je retourne pour travailler, on refuse de me reprendre :  » Le commissaire a dit qu’on ne peut pas t’accepter. « 

    Je commence à chômer.

    J’ai chômé pendant un an.

    Qu’est-ce que je devais faire? On parle beaucoup de l’étranger parce qu’il n’y a pas de boulot dans le pays.

    Il y a eu autre chose aussi.

    En 67, il y avait ce qui se passe en Palestine.

    Je ne quittais pas la radio une seconde.

    Avant je ne m’occupais pas de ces choses, mais pendant que je chômais j’avais toujours l’oreille à la radio, depuis le matin jusqu’à ce que j’en peux plus, je dors.

    En 68 également je quittais pas la radio, pour les bagarres qu’il y a eu ici…

    La France me paraissait, c’est ça qui court là-bas, un pays civilisé.

    J’écoutais beaucoup la radio française et je me disais:  » C’est bien la France, c’est pas comme le Maroc.

    Il y a la justice, les gens trouvent du boulot. « 

    Je me disais, c’est bien.

    Mon père a toujours été dans les syndicats.

    Il a été dans un parti qui a fait la résistance contre le colonialisme, le parti de l’Istiqlal.

    Moi, dès que j’ai été dans la mine, je croyais à aucun parti au Maroc.

    Il y avait deux partis et deux syndicats.

    Ce que je ne comprenais pas c’est que si un syndicat lance une grève, c’est pour les salaires, pour des trucs qui intéressent tout le monde, alors pourquoi l’autre syndicat parce qu’il est pas d’accord avec l’autre parti, ne fait pas grève.

    Ça fait la division alors que le parti qui n’est pas d’accord c’est pour des choses qui n’intéressent personne.

    Avant il y avait un seul syndicat.

    Quand il y avait des grèves générales dans la mine, il y avait ni police, ni soldats, ni rien, mais quand il y a eu deux syndicats, deux partis, dès que l’un faisait grève, l’autre disait  » non  » et il y a eu la police, les soldats qui viennent dans le village.

    Il y a eu des morts, des ouvriers tués parce qu’ils ont travaillé alors que les autres ont fait grève.

    Ou vice versa.

    Des ouvriers qui se tuaient les uns les autres.

    Mon père se trompait.

    Il restait dans ces trucs-là.

    Il disait que ceux qui dirigeaient l’autre parti étaient des salauds.

    Il me disait :  » Je suis vieux maintenant et toute ma vie était dans ce parti.

    On a eu l’Indépendance grâce à ce parti.

    Maintenant si je fais quelque chose ça va servir à rien. « 

    Je le comprenais plus ou moins.

    C’est le minerai qui lui a esquinté la vue.

    Quand sa vue a commencé à diminuer il a acheté des lunettes, au marché aux puces, des lunettes qui lui montraient les lettres plus grosses, mais après il pouvait plus lire.

    Il me prenait moi pour que j’achète le journal et que je lui lise.

    Pendant les Six Jours de la guerre d’Israël l’atmosphère a changé dans la ville.

    Les petits commerçants sortent leur radio, ils augmentent le son à fond quand il y a les informations, des groupes se font devant chaque boutique.

    Le parti U.N.E.F.P.L. a essayé de faire une manifestation pour soutenir les Arabes, mais la police a matraqué tout le monde parce que tout le monde est pour la lutte du peuple palestinien.

    Ce qui n’est pas clair, c’est la question sionisme, juifs, tout ça…

    Pour la Palestine, les gens disent :  » Bon on va partir « , ça s’est vu partout.

    C’est même pour ça qu’Hassan II a voulu envoyer des soldats là-bas.

    Il les montrait à la télé, dans les journaux, en défilé dans toutes les villes pour calmer les gens qui disaient :  » Nous, on veut partir volontaires « , mais on n’enrôlait personne.

    En écoutant les trucs de Mai 68 à la radio, en lisant le journal, ça m’a encore fait penser que la France c’était bien.

    Surtout quand il y avait des reportages des bagarres.

    La radio disait que même les journalistes étaient tapés par la police, même des journalistes de France-Inter étaient matraqués alors je voyais qu’il y avait le gouvernement, la police mais que tous les autres gens étaient contre.

    Les radios elles-mêmes disaient beaucoup de mal de la police. Je me suis dit :  » Décidément la France c’est bien. « 

    Comment j’ai fait pour venir? Il y a un bureau de placement et dès que le bruit court qu’il y a du recrutement pour l’étranger, les gens passent la nuit, font la queue devant le bureau de placement.

    Ils peuvent rester une semaine comme ça en se relayant entre copains pour aller chercher des casse-croûte.

    Moi, on m’a dit :  » Qu’est-ce que tu sais faire?  » J’ai dit : « J’étais mineur. « 

    On m’a dit :  » Va à Djerada, c’est une mine de charbon. « 

    J’ai travaillé dans les mines de plomb, mais je ne savais pas qu’il y avait encore plus dégueulasse dans les mines de charbon.

    Quand je rentrais dans la mine de charbon je me considérais comme mort, et tous les ouvriers comme moi.

    En sortant de là j’hésite plus beaucoup à frapper n’importe qui parce que moi, maintenant, c’est fini, chaque fois que je descends, je rencontre la mort en bas.

    Je voulais pas mourir. J’en pouvais plus de ramper pendant des kilomètres avec des charges trop lourdes.

    Je suis resté deux mois, j’ai pas pu résister.

    J’ai même pas attendu mon compte. Ils me payaient six francs la journée pour le travail le plus dur.

    Au bureau de placement, on donne une carte pour venir voir chaque semaine, s’il y a du boulot. Je retournais, je retournais.

    Un jour, on me dit :  » Est-ce que tu as fait de la soudure?  » Moi j’ai jamais fait de la soudure.

    J’ai dit :  » Oui j’ai fait de la soudure. – Est-ce que tu as un certificat?  » J’ai dit :  » Je l’ai mais je l’ai pas ici. – Va le chercher, Rabat nous a appelés, on a besoin de soudeurs là-bas. « 

    J’avais un copain qui était avec moi à l’école, qui travaillait dans le bureau de cette mine où je travaillais avant.

    Je lui dis :  » II me faut un papier blanc avec l’en-tête de la mine. « 

    II me donne le papier, là je vais voir un autre copain qui, son père est commerçant, a une machine a écrire.

    Il écrit le certificat et je me présente au bureau de placement comme ce soudeur « .

    On me dit :  » C’est bien. « 

    Au bout de deux mois je reçois une convocation comme quoi je devais me présenter à l’Office français d’immigration à Casablanca.

    Je ne savais même pas où j’allais.

    Est-ce qu’il y a du travail à Casablanca?

    On nous parle des usines Chausson à Paris.

    On nous dit :  » Vous, vous allez partir pour la France, il faut que vous passiez des tests. « 

    Ils discutaient avec nous pour savoir si on parlait le français.

    Ils nous disaient que là-bas c’était comme au Maroc, qu’il y avait pas le racisme, qu’il y avait aussi des  » souks « , etc., enfin la propagande.

    Ils nous passent une visite médicale.

    J’ai jamais vu une visite comme ça. On était en file tout nus, une infirmière passait.

    Elle nous regardait les dents.

    Pour une prise de sang, on tendait tous le bras. Chaque opération, elle la faisait comme ça, rapidement, comme si on n’était pas des hommes.

    C’était vraiment pas bien mais à ce moment-là, moi, j’étais très content, je pensais :  » Maintenant, ça s’est arrangé. « 

    On nous avait dit que le voyage était payé, la nourriture et tout.

    On arrive à Casablanca, on nous donne un sac en papier avec deux petites boîtes de conserve pour tenir cinq jours de train de troisième classe.

    En France, ça n’existe plus, des trains avec des bancs de bois. On nous dit que des gens vont nous attendre à notre arrivée en France.

    On était malades tellement on était fatigués, sans manger.

    On arrive ici avec beaucoup de gens venus avec des contrats pour Chausson, pour Simca.

    Il y avait des cars qui attendaient ceux qui sont venus pour Simca.

    Nous, on se retrouve à huit dans la gare.

    On sait pas où aller.

    Aucun de nous n’a de l’argent.

    Il y en avait encore un qui avait des cigarettes, c’est tout.

    On est arrivé à six heures et on a attendu jusqu’à minuit.

    Là, un mec de Chausson est arrivé, il nous prend avec des voitures et nous emmène à Chausson.

    Celui qu’on a vu au Maroc est venu.

    Il a répété au moins cinq fois :  » Surtout pas de politique. Vous êtes là pour travailler. Vous gagnerez assez d’argent pour l’envoyer à vos parents. « 

    On faisait pas de politique à ce moment-là.

    On pensait que l’essentiel, c’est travailler.

    Mais à l’usine on voit que c’est pas bien, que le travail est très dur.

    On se rencontrait entre nous, on disait :  » Ça va pas.  » On pensait que la France, c’était pas ça.

    On était logés dans des foyers de travailleurs, la société gérante dit que le foyer est pour le bien des travailleurs, qu’elle a pas de bénéfices, mais en voyant de près la chose, on voit qu’elle fait des bénéfices très importants.

    Ils louent des piaules à 15 000 balles.

    Il y a le lit où s’allonger et c’est tout.

    Et ce foyer-là était pas le plus dégueulasse.

    Souvent ils sont à dix par chambre.

    On n’a pas le droit que quelqu’un vienne nous rendre visite, pas le droit de faire du bruit, pas le droit de rentrer à une heure tardive, vraiment une prison.

    Je me suis dit :  » C’est clair que c’est pas bien, alors je vais faire comme tout le inonde, je vais résister. « 

    Ça commence à travailler dans la tête; je vais à l’usine, le travail est dur, les chefs gueulent, les cadences me rendent fou, la paye est mauvaise. J

    e reviens chez moi, le gérant gueule, j’ai pas le temps de faire la cuisine… alors à peine le contrat fini – c’était un contrat de six mois – on quitte tous Chausson.

    On dit qu’on va aller autre part.

    On parlait à ce moment-là de Renault.

    Avant, dans le foyer j’écoutais toujours la radio, j’achetais beaucoup de journaux.

    J’avais beaucoup de copains qui quelquefois n’osaient pas parler avec le gérant pour des draps, pour toutes les histoires… enfin ils osaient pas, alors je descendais avec eux.

    Pour tous les papiers de Sécurité sociale les gens venaient me voir, ils me racontaient tout sur le gérant : un officier dans l’armée française en Tunisie, qui parlait bien l’arabe, et qui disait :  » Moi, je suis comme les Arabes « , mais en fait il était très raciste.

    Il rentrait dans les chambres à n’importe quelle heure, il réveillait les gens.

    Il disait :  » Vous êtes dégueulasses, vous n’avez qu’à retourner chez vous, vous ne savez pas lire, ni écrire. Normalement vous ne devriez pas vivre, vous n’avez pas le droit de vivre.

     » Moi je l’engueulais, je lui disais :  » C’est pas vrai. « 

    En travaillant à Renault-Flins, c’est là que j’ai commencé à voir des tracts, à entendre qu’il y avait des maoïstes.

    Sur la Chine, je savais que c’était très bien.

    J’ai jamais vu quelqu’un dire que la Chine est mauvaise.

    Je comprenais que c’était un pays progressiste, mais différent des autres vu que personne ne dit de mal de la Chine, pas comme la Russie.

    Le fait que la Chine était pas à l’O.N.U. c’était très bien aussi.

    Et même j’expliquais aux gens pourquoi la Chine, c’est bien; la Chine sait que les autres gouvernements sont tous des salauds, alors elle va pas à l’O.N.U.

    J’ai vu des tracts signés  » les maoïstes  » qui étaient distribués à Flins. Je lisais et je faisais la différence avec les autres tracts distribués par la C.F.T.C. et tous les autres syndicats.

    Les tracts des maos expliquaient, s’il y a un chef dégueulasse, voilà comment il faut faire.

    Pour les cadences, voilà comment il faut faire.

    En prenant un tract de la C.G.T., on voyait des tas de chiffres pour les coefficients machin et tout, je comprenais pas.

    Enfin, je savais que ça intéressait personne.

    Que les ouvriers aient une grille de salaire de plus ou de moins, c’est pas ça qui va diminuer les cadences.

    C’étaient aussi les seuls tracts qui défendaient les immigrés, qui disaient qu’il n’y avait pas de différence entre Français et immigrés, qu’ils ont tous les mêmes droits et que tous doivent s’unir.

    La chose qui m’a frappé aussi, c’est les ouvriers qui sont à la C.G.T., en fait, c’est pas les ouvriers qui parlent, c’est la C.G.T.

    Si la C.G.T. voit que les immigrés ont pas les mêmes droits que les Français, elle voit aussi que le gouvernement ne leur donne pas ces droits.

    Comme elle dit qu’elle est contre le gouvernement, moi, je dis que la seule chose à faire, c’est que les immigrés soient délégués eux aussi, qu’ils aient les mêmes droits.

    Mais la C.G.T s’intéressait pas aux immigrés.

    Avant de connaître les copains maoïstes pour organiser des luttes, je faisais des trucs surtout sur le foyer.

    Ça veut pas dire qu’il y a eu des victoires, j’ai pas su m’y prendre.

    Mais il y avait un ouvrier qui s’est engueulé avec le gérant pour payer le loyer…

    Ça criait fort.

    Moi, je travaillais la nuit, j’étais encore en pyjama, je sors à la fenêtre et je trouve tous les gens aux fenêtres pour voir ce qui se passait en bas.

    Alors je suis descendu et j’entends le gérant qui dit à l’ouvrier:  » Tu n’as pas le droit de parler parce que tu ne sais pas lire. T’as intérêt à monter dormir. « 

    Moi, je gueule aussi :  » C’est ça, tu crois que s’il sait pas lire, c’est une bête, c’est un animal. « 

    Et je dis aux autres ouvriers :  » II faut descendre. « 

    Tous les ouvriers sont descendus mais je ne savais plus quoi faire.

    Les ouvriers ont dit :  » II faut que le gérant choisisse, soit il s’en va, soit on le tue.

    Et même si la police vient, on va tout brûler. « 

    Ils disaient n’importe quoi.

    On est resté, dans le foyer, à peu
    près 350 personnes, en bas.

    Le gérant avait peur, la femme
    du gérant voulait me parler, elle me disait :  » Vous ne comprenez pas! « 

    Les gens de l’Amicale – ce sont les représentants
    du gouvernement algérien – viennent et commencent à dire :
     » Du calme! on est bien d’accord que le gérant est salaud avec
    vous, on va arranger ça. « 

    Qu’est-ce qu’ils font? Ils entrent avec le gérant pour discuter.

    La majeure partie des ouvriers de ce foyer sont des Algériens, un peu moins des Marocains et puis beaucoup moins des Tunisiens.

    Les gens de l’Amicale disent :  » C’est nous les représentants des Algériens, on va lutter. « 

    Moi, je dis :  » Mais y a aussi des Marocains. C’est pas
    l’Amicale qui va s’occuper de ça, c’est nous. « 

    Ils m’ont dit :  » Nous, on est pour l’intérêt de tous les ouvriers. »

    C’est pas vrai… Il y a même pas trois jours, j’ai eu une discussion avec un Algérien. Il m’a dit :  » Tu as raison, ce qui se passe dans l’Amicale c’est que dans chaque section, si c’est un chef kabyle, tous les autres, c’est uniquement des Kabyles.

    Si c’est un chef qui n’est pas kabyle, il n’y a pas de Kabyles « , etc.

    Si l’Amicale représentait vraiment les ouvriers, elle devrait déjà unir les gens sur ces trucs simples et pas favoriser ces contradictions de rien du tout.

    Donc au foyer, un grand responsable de l’Amicale arrive, un vieux qui était dans le F.L.N. ici, en France – il passe dans toutes les chambres et il dit :  » Ce soir, on va avoir une grande réunion pour discuter. « 

    On descend.

    Primo, il ne parle que de l’Algérie, que des Algériens, que du F.L.N., que du gouvernement algérien, et à la fin il dit qu’il jure, au nom du sang qui a coulé, des martyrs qui sont tombés pendant la guerre d’Algérie, que le gérant quittera avant la fin du mois, et cela, grâce aux démarches faites par le Consulat d’Algérie.

    Alors les ouvriers disent :  » Si c’est comme ça, on est d’accord, le gérant va quitter, c’est ce qu’on veut.  » II a jamais quitté!

    Maintenant, quand les gens de l’Amicale viennent, on se fout pas mal d’eux.

    C’est après cette histoire que j’ai commencé à rencontrer les copains maoïstes.

    Avant j’achetais La Cause du peuple, j’étais très content parce que c’était simple.

    Ce qu’ils disaient était vrai.

    La rencontre avec les maoïstes a changé mes perspectives parce que j’ai vu qu’il fallait s’organiser, j’ai vu déjà comment faire.

    Dans le foyer, il y avait des copains qui avaient des idées, des expériences mais je ne savais pas ce qu’on pouvait faire de plus.

    J’ai pas fini sur le foyer parce qu’après j’ai fini par être expulsé.

    Je voyais que c’était très bien quand on est descendus, qu’on était tous contents, et que le gérant avait peur mais je ne savais pas comment continuer pour qu’on ait la parole et que le gérant parte.

    Après, dès que quelqu’un avait un problème, c’était moi qui descendais engueuler le gérant, jusqu’au jour où il est venu avec des gendarmes.

    Il m’a dit :  » Tu vas. être expulsé. « 

    J’ai dit :  » Donne-moi un papier. « 

    II avait peur de me donner le papier.

    Je savais pas ce que je pourrais faire avec ce papier, mais comme il avait peur, je me disais il me faut un papier.

    Il me l’a pas donné, mais après j’ai dit aux copains :  » Je vais pas partir comme ça. Je veux rester pour voir jusqu’où il peut aller. « 

    Un jour, je vais au boulot et quand je reviens je trouve dans ma chambre des nouveaux qui installent leurs bagages.

    Je leur dis :  » Qu’est-ce que vous faites là?  » Ils me disent : « C’est le gérant qui nous a donné la chambre.  » Moi, je dis : ce Non, il faut sortir. « 

    Ils voulaient se bagarrer avec moi.

    Alors, je leur ai expliqué que nous sommes pareils, que si c’est le gérant qui leur a donné la chambre, ils doivent retourner au gérant pour lui demander pourquoi il donne une chambre où il y a quelqu’un dedans.

    Ils ont compris et on est descendus ensemble voir le gérant qui a dit :  » Bon, je vais appeler la police. « 

    Je suis allé avertir mes amis, on est restés dans la chambre à attendre.

    A onze heures tout le monde est allé se coucher parce qu’ils travaillaient le lendemain.

    Je suis resté avec un type.

    Alors y a quatre gendarmes qui entrent.

    Le gérant dit :  » C’est un rebelle, il porte atteinte à la sûreté de l’État, c’est un agitateur, c’est un maoïste. « 

    Moi, je comprenais pas ce qu’il disait.

    C’est vrai, j’étais seul avec les ouvriers, j’avais jamais eu de contacts avec d’autres personnes, je connaissais pas encore les camarades. J

    e savais pas ce que ça voulait dire : maoïste. Quand il me disait :  » Tu es maoïste « , je me disais :  » Si les maoïstes font comme je fais, alors c’est très bien. « 

    Les gendarmes me prennent à deux, par les épaules, ils me descendent jusqu’en bas.

    Deux se mettent à la porte du foyer et me disent : « Barre-toi. »

    C’était la nuit, vers onze heures, minuit.

    Je dis :  » Je remonte prendre mes bagages pour aller à l’hôtel, j’ai pas où aller.

    – Non, non. Ce soir tu ne rentres pas. Un autre jour peut-être, mais pas aujourd’hui. « 

    Ils avaient peur que j’aille réveiller tous les copains. Alors je suis parti seul dans la nuit.

    C’est là que j’ai contacté des camarades et qu’on a vu beaucoup plus sérieusement ce qu’on pouvait faire. J

    ‘ai vu qu’il y a beaucoup à faire.

    On est sur la même route.

    Dans le foyer, je me disais que je suis peut-être tout seul à voir comme ça; peut-être je pense mal, mais quand j’ai vu qu’il y avait beaucoup de gens, beaucoup d’ouvriers qui réfléchissaient comme moi, qui se disaient :  » Ça va me servir à quoi de venir ici en France : ramasser des petites économies, retourner chez soi, revenir ici. « 

    Je voyais que ça n’avait aucun sens de continuer comme ça.

    Qu’il fallait qu’on se retrouve ensemble, même ceux qui avaient peur, même ceux que la famille empêchait de lutter.

    La lutte que je mène ici et la lutte que je mènerai chez moi, c’est la même.

    La question de l’unité avec les travailleurs français doit venir des travailleurs immigrés parce qu’ils sont beaucoup plus disposés à s’unir : ils ont échappé à toute l’intoxication du parti communiste français, il y a pas beaucoup de choses qui les) arrêtent.

    Les travailleurs immigrés sont conscients du besoin d’unité avec les travailleurs français.

    Par exemple, ce qui s’est passé dernièrement à Chausson : la concentration du travail le plus dur est pour les Marocains et les Arabes, c’est eux qui déclenchent le mouvement.

    La C.G.T. sort un tract pour calmer.

    La réaction des Français à ce moment, c’est :  » Les Arabes, ils en veulent. « 

    Être maoïste, pour moi, ça veut dire qu’ici, en France, les ouvriers et surtout les ouvriers immigrés vont relever la tête.

    Je me dis que le jour où je décide de retourner chez moi, ce sera beaucoup plus simple qu’ici parce que chez nous les gens sont pauvres et c’est clair : il y a pas toutes ces C.G.T. qui trompent les gens.

    Là-bas, ils comprendront tout de suite. Je lutte ici vu qu’actuellement les ouvriers immigrés sont exploités ici.

    Je lutte pas uniquement pour retourner chez moi, mais pour faire la révolution ici en France et chez moi.

    Si les travailleurs immigrés sont une force pour la révolution en France?

    Sûrement.

    S’il n’y a pas de participation des ouvriers immigrés dans la révolution en France, il y aura peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution en France, il y aura peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution, ce ne sera jamais les ouvriers au pouvoir.

    Tous les ouvriers immigrés doivent penser comme moi, mais pour nous, les Arabes, c’est rare de penser qu’on est définitivement en France, alors beaucoup disent :  » Ça va me servir à quoi? D’accord je suis exploité, les ouvriers sont exploités, il faut lutter mais on va retourner chez nous et ça va pas servir à grand-chose. « 

    Moi je pense que si on lutte pas ici, on va rien faire chez nous non plus.

    Si on vient ici où il y a tous les ennemis, les patrons, et tout, on doit faire l’unité avec les travailleurs français : c’est la meilleure solution pour écraser les patrons, mais la C.G.T. empêche les Français de lutter, alors que la lutte est claire à ce moment-là, pour les cadences et tout.

    Si le mouvement de lutte se déclenche à la base, si c’est les ouvriers qui décident la grève, ils la suivent tous, que ce soit les immigrés ou les autres, mais comment veux-tu que les ouvriers immigrés suivent un mot d’ordre de la C.G.T. alors qu’ils savent que la C.G.T. ne fait rien pour eux?

    C’est comme si la C.G.T. disait que les immigrés et les Français c’est pas la même chose.

    La C.G.T. lance des mots d’ordre, comme  » La retraite à 60 ans « .

    Tout le monde voudrait bien avoir sa retraite à 60 ans, même les immigrés, mais les immigrés pensent qu’ils vont rester ici trois ans, cinq ans (dans la réalité ils sont forcés de rester beaucoup plus), mais la retraite à 60 ans, ça les concerne pas vraiment.

    C’est pas tant la peur de la répression qui empêche les immigrés de lutter mais qu’ils ne voient souvent pas le but de la lutte qu’ils vont mener.

    Les ouvriers français de leur côté, se rendent pas compte encore des conditions réelles de la vie des immigrés, parce que s’ils se rendaient compte, il y aurait beaucoup de choses de changées.

    Sur l’unité avec les Français, avant, je pensais qu’il y avait des Français pas racistes, mais qu’en général, ils étaient tous des racistes.

    Je pensais pas qu’un jour des Français puissent s’unir comme des frères pour mener une bataille où les risques et les buts sont les mêmes, comme on le fait maintenant.

    Je me disais : il y aura peut-être des exceptions comme pendant la guerre d’Algérie où il y a des Français qui ont participé au truc, mais je pensais qu’il y avait beaucoup d’idées racistes chez les Français.

    Maintenant je le pense plus et je vois qu’on avance à grands pas vers l’unité entre les immigrés et les Français.

    Si la majeure partie des Français ont des réactions racistes, c’est qu’ils tombent dans le panneau des patrons, mais jamais ils tombent au point de se mettre contre la lutte des immigrés.

    Ils disent que les immigrés c’est une chose, eux, c’est autre chose.

    Pourtant je sens que ça a changé et que ça change de plus en plus, parce que les travailleurs français sentent de plus en plus leur exploitation.

    Avec la nouvelle génération d’ouvriers français c’est beaucoup plus facile.

    Les jeunes échappent à l’expérience des vieux ouvriers français.

    J’ai discuté avec pas mal d’ouvriers français.

    Le niveau de conscience des vieux ouvriers est vachement net sur la question des patrons, mais sur la question des immigrés, c’est dur.

    Le barrage de la langue n’est pas le principal parce que les immigrés, dès qu’ils sont en France, font beaucoup d’efforts pour parler le français.

    L’alphabétisation, c’est une bonne chose pour la compréhension entre les ouvriers, mais la question de l’unité c’est dans la lutte à l’usine que ça va s’apprendre, en multipliant les luttes ici et en soutenant les luttes des peuples arabes.

    L’étape de la prise de conscience et l’étape de l’agitation sont largement dépassées.

    On est dans une étape beaucoup plus sérieuse, il faut penser à l’organisation.

    Maintenant, on peut parler d’une force des travailleurs en France.

    La question de la Révolution française et de la Révolution arabe est très liée.

    Si je prends ce qui s’est passé au Maroc le 10 juillet (Skirat), d’après tous les gens que j’ai vus, c’était l’affolement total à la télévision française.

    Ça prouve que le gouvernement français tire encore beaucoup de profit des pays arabes, ne serait-ce que la main-d’œuvre.

    Y a même un ouvrier qui a fait enregistrer une chanson populaire vachement connue – c’est pas politique la chanson – mais il raconte très bien la situation dans laquelle vit un ouvrier ici.

    La chanson s’appelle Le Passeport : il raconte comment l’ouvrier a eu le passeport, comment il arrive ici, comment il se réveille le matin, la pluie, la chambre à six, l’usine, le racisme, etc.

    Le racisme est toujours présent mais il y a des victoires sur ce racisme, c’est ça que je voulais dire.

    Chez les larges masses immigrées, quand il y a le truc des élections, ils disent que si un jour c’est Duclos ou le parti communiste qui gagne, on va nous chasser.

    Sur le parti communiste, les immigrés ont les idées claires.

    La prise de conscience des ouvriers se forge.

    Ils comprennent bien que si tous les ouvriers ne luttent pas pour la victoire, ça ne veut rien dire de continuer de trimer pendant toute la vie et, à la fin, il y a la mort.

    J’ai reparlé avec mon père, surtout sur le Maroc.

    Je lui ai montré qu’il n’y avait même pas la liberté d’expression au Maroc, et que l’on ne peut pas attendre que la loi ou je ne sais quoi donne la parole ou la démocratie.

     » La seule chose, maintenant, c’est les armes. « 

    II paraissait plus ou moins d’accord, mais mon père respecte la religion.

    La question de la religion chez les travailleurs immigrés a perdu tout son sens.

    La religion, c’est devenu comme un rite. La seule chose que pratiquent encore les immigrés musulmans, c’est le carême et le Ramadan, mais la façon dont ils pratiquent est totalement différente de ce que dit la religion.

    D’année en année ça change, les gens commencent à arranger, à critiquer, à dire :  » Ça sert à rien. « 

    Non, la question de la religion ne pose pas de problèmes. Dans la reb’gion musulmane, il y a d’ailleurs beaucoup de bonnes choses, sur la question de l’égalité des hommes.

    C’est clair pour tous les émigrés, et surtout les Arabes, que la meilleure solution pour gagner c’est la violence, la lutte violente et les armes.

    C’est rare de trouver quelqu’un qui dira qu’il faut discuter.

    Si demain, par exemple, la révolution palestinienne avait besoin de volontaires, il y en a des millions qui voudraient partir.

    La question des armes pour les immigrés s’est vachement propagée.

    Les Français, eux, ont tendance à régler les problèmes pacifiquement et c’est ça qu’il faut combattre.

    Il faut une organisation maoïste de tous les travailleurs en France, avec une autonomie de mouvement pour les travailleurs immigrés, enfin surtout pour les travailleurs arabes, je ne connais pas les problèmes pour les autres nationalités.

    On est en train de constituer cette organisation au même titre qu’on est en train de constituer celle de tous les travailleurs.

    C’est dans le mouvement qu’on voit comment il faut faire et ce qu’on veut concrètement.

    J’ai travaillé dans des usines de voitures et je sais ce que sentent tous les ouvriers : qu’ils sont pas en train de faire des voitures mais qu’ils sont en train de faire n’importe quoi.

    L’important c’est que les gens comprennent ce qu’ils font pour le faire mieux.

    L’organisation de la lutte, c’est que les gens comprennent qu’ils doivent compter sur leurs propres forces pour changer ça.

    Un maoïste arabe, quand il lutte ici contre les patrons, contre la bourgeoisie, en même temps il lutte et il s’organise contre les réactionnaires des pays arabes.

    Pour arriver à la libération de la Palestine et des pays arabes il faut qu’il y ait un front de lutte pas seulement en Palestine.

    Il faut que les fronts soient dans tous les pays contre les réactionnaires.

    Un militant maoïste arabe qui aura acquis ici une expérience de lutte fera l’effet d’une bombe atomique quand il retournera dans un pays arabe.

    Là-bas, il y a les paysans et peu d’ouvriers et puis, il y a ceux qui gouvernent, c’est le féodalisme.

    On n’aura pas à régler les problèmes P.C.F., C.G.T., etc.; ce sera beaucoup plus simple et plus rapide, mais il faut savoir qu’un militant maoïste, là-bas, ne pourra pas bouger.

    Il ira directement en taule.

    Tout de suite en débarquant, parce que les gouvernements ont déjà tous les renseignements sur lui.

    Il faudra avoir des méthodes de travail clandestines que nous, ici, on n’a pas encore.

    J’ai lu l’autre jour le rapport du parti maoïste de l’Inde.

    C’est un truc analogue qu’il faut faire au Maroc.

    Pour un pays comme le Maroc, où la répression est à un haut niveau, il faudra physiquement éliminer les ennemis de classe.

    Dans le rapport indien c’est très clair.

    Pour la France, c’est pas ça.

    En septembre 70, il y a eu une levée, dans les cafés, dans tous les foyers, partout, des travailleurs arabes qui ont commencé à discuter, à bouger, à bouillonner.

    La répression féroce du peuple palestinien a fait que tous les travailleurs arabes se sont reconnus dans le peuple palestinien parce qu’il faut avoir ça en tête : même ici, les travailleurs arabes, ils appartiennent au peuple arabe.

    En septembre 70, on a compris qu’il existe, ici, un peuple arabe, un peuple uni, que nous, ouvriers arabes, nous sommes l’avant-garde pour la lutte de libération du peuple arabe.

    C’est ce qui nous permet d’entrer dans la lutte ici en France parce que la question nationale et la question de la lutte de classes sont, pour nous, deux choses qui sont unies.

    Les comités Palestine naissent en septembre 70.

    Il y avait un certain nombre de militants maoïstes arabes qui, d’ailleurs, pour dire la vérité, se posaient des questions :  » Qu’est-ce qu’on fait ici? « 

    Pour nous, faire la révolution en France c’était un problème.

    Le travailleur immigré, il pense toujours qu’il va rentrer, qu’ici c’est pas la peine de lutter.

    S’ils ne pensaient pas ça, tous les travailleurs arabes seraient déjà avec nous.

    C’est contre ça qu’on doit lutter.

    Maintenant, c’est clair, les Arabes comprennent, la solution est apportée par septembre 70.

    Avant septembre 71, l’esprit c’était souvent :  » Tu vas
    lutter ici mais qui est-ce qui va aller au pouvoir, c’est les
    Français. Alors pourquoi lutter? « 

    Avant septembre 71, c’était l’esprit national.

    Les Arabes disaient :  » Les patrons, c’est tous des sionistes.  » Quand on disait pas :  » C’est tous des Juifs. « 

    Maintenant, le courant maoïste, l’esprit de la lutte de classes, est passé : les Arabes savent qu’ils ont le même ennemi que les Français.

    Ça se voit à la Goutte d’Or quand les Arabes sont entrés chez la boulangère parce que c’est une raciste.

    Ils lui ont pas tout saccagé, ils ont tout vidé mais pas saccagé. Pourquoi? Parce qu’ils ont pensé :  » Si on fout tout en l’air, après les Français comprendront pas. « 

    Maintenant, il y a vraiment des ouvriers maoïstes arabes. C’est comme ça que l’autre semaine à Barbes pour Djellali [un jeune Algérien de seize ans, assassiné dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, en novembre 71, par un concierge français], les frères algériens sont descendus avec le drapeau algérien, pas celui de la Révolution bourgeoise de Boumediene, celui de la Révolution algérienne.

    Et aussi avec le drapeau rouge, de la Révolution française.

    Chaque fois qu’on avance dans le sentiment qu’on est des Arabes, chaque fois qu’on avance dans la libération du peuple arabe, on avance aussi dans l’unité avec les Français, on avance dans la Révolution française.

    Tout est lié. Dans la lutte commune, le racisme, il tombe.

    Ça, on le voit déjà au moment des grèves.

    Les différences, c’est plus ce qui compte en premier.

    Décembre 1971.

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  • Enquête sur les maos en France: Jean et Colette (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    – Tu sors de prison, tu crains éventuellement d’y retourner. Vous cherchez tous les deux à vous faire embaucher dans des usines comme manœuvres. Mais votre nom est connu et on ne veut plus de vous. Qu’êtes-vous en train défaire? Êtes-vous engagés? Dans quoi?

    JEAN. – Engagés, oui. On a quitté pas mal de choses pour être au service du peuple.

    – Au service du peuple? N’est-ce pas une formule maoïste? Qu’est-ce que ça veut dire, en France, être maoïste? Qui est maoïste?

    JEAN. – Tu as l’air de dire que nous sommes une minorité et que les perspectives ne sont pas très encourageantes…

    – Je ne sais pas. Je vous demande.

    JEAN. – Dire qu’on est une minorité de maoïstes est tout à fait exact. On est même une très petite minorité : dans le peuple, dans les usines, parmi les étudiants.

    – Qu’est-ce que ça veut dire ce « être maoïste « ?

    JEAN. – Au sens strict, être maoïste, ça veut dire être pour Mao, pour la Chine. Mais il faut voir qu’il y a énormément de gens, dans le peuple, qui sont maoïstes sans le savoir.

    Par exemple, à Ferodo [Usine de freins et équipements], ceux qui ont organisé les séquestrations ne disent pas qu’ils sont gauchistes ou maoïstes.

    Mais nous, on sait qu’ils le sont.

    Parce qu’ils rejettent les formes traditionnelles de la lutte syndicale – par exemple les négociations avec le patron – pour adopter des formes de lutte violente, totalement révolutionnaires.

    – Et c’est vous, les maoïstes, qui inventez ces formes de lutte nouvelles ?

    JEAN. – Non. Les maoïstes agissent un peu comme des catalyseurs : ils se fondent dans le peuple et essayent de l’aider à s’organiser.

    Mais c’est le peuple, lui-même, tout seul, qui est en marche vers la révolution : les commerçants, les paysans, les ouvriers.

    Ils n’attendent pas après les maoïstes pour inventer des formes nouvelles d’action.

    Il y a des actions dont on dit, dans les journaux :  » Ça c’est une action maoïste « , parce que les maoïstes la revendiquent.

    C’est possible.

    Mais il y a aussi toutes sortes d’actions, et même la majorité, qui vont dans le sens où nous allons et dans lesquelles nous n’avons eu aucune part.

    Nous pensons, après Marx, après Mao, que les contradictions du capitalisme vont en s’accroissant et qu’il ne peut pas en être autrement.

    Cela veut dire que l’accroissement des salaires n’ira pas plus vite que celui des prix, au contraire.

    Les cadences de travail, en revanche, ne vont qu’augmenter.

    Il y aura de plus en plus de  » petits chefs  » et ils deviendront de plus en plus despotiques.

    Cette situation, de plus en plus violente, de plus en plus insupportable, va pousser le peuple à descendre dans la rue et à choisir des formes de lutte toujours plus dures.

    On a commencé de le voir en mai 68. Il y a des troubles, la bourgeoisie en a marre, elle envoie les flics qui n’hésitent pas à tuer les gens, ni d’ailleurs à se faire tuer.

    Ça peut très bien être la guerre.

    – Et vous vous y préparez?

    JEAN. – C’est pour ça qu’on va ce s’établir « .

    Si cela doit être la guerre, on préfère l’organiser.

    On va s’établir, c’est-à-dire qu’on va travailler à l’usine, avec les ouvriers, pour essayer de les aider à s’organiser.

    Que toutes ces actions qui naissent un peu partout arrivent à s’organiser.

    La séquestration, par exemple, si c’était vraiment organisé partout, la séquestration des patrons en réponse à la séquestration des ouvriers, ça serait bien, non?

    – Mais si vous vous  » organisez « , est-ce que vous ne risquez pas de tomber dans ce que vous reprochez aujourd’hui aux organi-sations syndicales? De constituer des camps, des partis, qui n’auront plus qu’une idée : négocier avec le parti adverse?

    JEAN. – Justement, c’est le problème qu’on se pose à l’heure actuelle. Qu’est-ce que ça veut dire ce s’organiser  » dans une perspective maoïste?

    On sait très bien, en tous les cas, ce qu’on ne veut pas faire : on ne veut pas constituer une avant-garde, qui aurait la ligne juste, qui aurait un programme et qui condamnerait une notion spontanée des ouvriers sous prétexte qu’elle n’entre pas dans le programme.

    C’est ce que font actuellement les syndicats.

    Par exemple, en ce qui concerne la séquestration : ils condamnent la séquestration parce que ça ne fait pas partie des méthodes de lutte révolutionnaires reconnues comme justes par les syndicats!

    Ce que nous voudrions nous, c’est qu’il n’y ait pas ce d’avant-garde-élite  » croyant tout savoir, mais de plus en plus d’organisations de masse, pas seulement composées de maoïstes, mais de tous ceux qui veulent se battre.

    – Et les syndicats ne permettent pas ça?

    JEAN. – Le syndicat a son programme, sa ligne politique, comme la C.G.T. ou la C.F.D.T. et, à un moment donné, au nom de ce programme, ou de cette ligne politique, ils barrent le peuple : c’est-à-dire qu’ils l’empêchent de s’exprimer librement et spontanément dans ses actions.

    Les syndicats, la plupart du temps, sont coupés des masses. Nous, avant tout, nous voulons être liés aux masses.

    – Pratiquement, votre liaison avec les masses, cela se passe comment? D’abord, comment entrez-vous en contact?

    JEAN. – Pour l’instant, de deux façons : à l’extérieur de l’usine, il y a des détachements qui viennent aux portes de l’usine, dans les bistrots, prendre contact avec les ouvriers.

    A l’intérieur de l’usine : il y a les camarades qui vont ce s’établir « , c’est-à-dire qui se font embaucher par l’usine pour travailler avec les ouvriers.

    Notre rôle, c’est le rôle de l’étincelle.

    Dans certaines usines, jusque-là très calmes, nous arrivons à créer un peu d’agitation.

    Dans d’autres, où l’agitation existait déjà, s’il y a une action, par exemple une grève, nous nous efforçons de pousser dans le sens de la radicalisation.

    Lorsqu’il y a une action de masse, dans une usine, il y a toujours deux voies possibles : d’un côté la voie de la modération et de la négociation.

    C’est celle vers laquelle les syndicats essayent de pousser.

    La voie de gauche, qui est d’intensifier l’action, de la radicaliser, de la mener aussi loin que possible.

    Nous, lorsque nous intervenons, c’est toujours du côté de la voie de gauche.

    Nous essayons toujours d’appuyer la fraction de gauche, qui est parfois minime.

    – Comment vous y prenez-vous?

    JEAN. – II ne faut pas s’imaginer qu’on débarque en disant : ce Nous, les intellectuels maoïstes, on sait ce qu’on va faire et on va vous l’expliquer!  » II y a en a qui ont fait ça ou qui ont essayé de le faire. Ils se sont cassé la gueule et n’ont pas été écoutés. Ce n’est pas nous qui avons les initiatives de gauche, c’est le peuple, c’est la masse qui les crée.

    – Lorsqu’il n’y a pas d’agitation, à partir de quoi la créez-vous?

    JEAN. – On n’a pas d’apriori, mais généralement à partir
    de revendications concrètes.

    On arrive difficilement à créer de l’agitation en parlant de la Chine!

    On peut, dans la discussion, ou même dans un tract, évoquer certaines idées générales, mais on est farouchement opposés aux genres d’action sur des sujets généraux tels que les mènent les trotkystes ou les liquidateurs.

    – Qu’appelez-vous les liquidateurs?

    JEAN. – Les liquidateurs, c’est en général des intellectuels qui, n’arrivant pas à se maintenir au niveau de la révolte des masses, se réfugient dans la théorie et se prennent pour les maîtres-penseurs de la Révolution.

    – Quand vous débarquez, comme ça, dars une usine, obtenez-vous facilement la confiance des ouvriers?

    COLETTE. – Ça dépend. Dans certains cas, lorsqu’on vient de l’extérieur, les syndicats ont préparé les ouvriers à l’idée d’un  » débarquement  » et quelquefois on n’est pas reçus, ou mal reçus.

    C’est pourquoi on préfère maintenant une autre forme de  » débarquement « ; le débarquement par l’intérieur, c’est-à-dire l’établissement.

    L’installation comme travailleur à l’intérieur de l’usine.

    De toute façon, qu’on vienne de l’extérieur, ou qu’on s’installe à l’intérieur, moi je pense que l’état d’esprit qui s’est constitué contre nous, sous la pression des syndicats,
    ne tient pas longtemps.

    Les ouvriers voient très vite que ce sont des mensonges.

    JEAN. – Ça fait penser à Germinal : le type qui débarque dans les mines du Nord, qui finit par gagner la confiance des mineurs, par déclencher l’enthousiasme.

    Et puis, après l’échec de la grève, il est rejeté, on ne croit plus en lui, on se méfie.

    Mais il regagnera peu à peu l’estime des travailleurs…

    C’est encore comme ça aujourd’hui : il est possible qu’à un moment donné on soit ouvertement accepté par toute l’usine, et puis il y a un échec à la suite d’une action et on rejette toute la responsabilité sur vous.

    On dit ce c’est la faute d’un tel « .

    Si on reste, si on s’accroche, l’opinion finit à nouveau par se retourner.

    COLETTE. – Ce qui est dur c’est que les syndicats ont généralement préparé l’opinion contre nous :  » Attention, il y a des gauchistes qui vont venir, ce sont des provocateurs, des flics payés par Marcellin… « 

    II est évident que la première réaction des ouvriers c’est d’abord de nous repousser.

    Mais s’il y a une grève, les syndicats sabotent la grève, les ouvriers s’en aperçoivent, ils sont écœurés et, à ce moment-là, ils peuvent se tourner vers nous parce qu’ils ont vu comment on s’est conduits pendant la grève.

    JEAN. – Rien n’est statique : il serait faux de dire que les ouvriers nous accueillent à bras ouverts, comme il serait faux de dire qu’ils nous repoussent.

    Ils peuvent commencer par nous refuser – mais il suffit alors de s’accrocher.

    On ne sait jamais comment ça va tourner.

    Je me souviens d’un cas, chez Renault.

    Un camarade établi avait la confiance des ouvriers.

    Les syndicats se sont débrouillés pour purement et simplement le vider.

    Ils l’ont fait licencier et l’ont reconduit à la porte de l’usine par les mecs les plus durs, les nervis.

    Les ouvriers ont été écœurés, ils ne comprenaient pas, certains étaient outrés.

    Mais ils ne se sont pas mis en grève pour ça! Ils ne se sont pas mis en grève contre les syndicats.

    C’est comme ça. Ça veut dire qu’on a peut-être le contact avec les ouvriers mais on n’a pas la confiance absolue de tous.

    Si on l’avait, on serait à une autre étape.

    C’est évident.

    – Que pensent les travailleurs des syndicats, dans l’ensemble?

    JEAN. – Beaucoup de travailleurs estiment que les syndicats ne foutent rien.

    Je crois qu’à Sochaux, sur 30 000 ou 40 000 ouvriers, si je ne me trompe pas, il y a 3 000 à 3 500 syndiqués.

    C’est tout.

    Il y a aussi pas mal de délégués du syndicat qui ne pensent qu’à une chose : être bien vus du patron.

    Les ouvriers s’en aperçoivent vite.

    – Quand vous vous établissez à l’intérieur d’une usine, c’est pour combien de temps?

    JEAN. – L’idéal serait d’y rester longtemps.

    Mais généralement, on se fait vider, soit par le syndicat, soit par le patron.

    On se fait licencier, ou bien on se fait empoisonner par les flics et cela devient intenable.

    Moi j’ai pu rester six mois établi dans la même usine.

    Ma femme a essayé, elle n’a jamais pu y entrer.

    COLETTE. – II y a plus de chômage pour les femmes.

    Mais quand mon mari y travaillait, je restais près de l’usine, sur place. J’allais voir les travailleurs immigrés.

    J’ai été établie un peu à Marseille.

    J’ai réussi à tenir un mois.

    De toute façon, par toute ma vie, par toute celle que menait Jean, j’étais aux côtés des ouvriers qui travaillaient à l’usine.

    JEAN. – II faut bien voir que pour nous, maoïstes, il n’y a pas que l’établissement dans l’usine.

    On peut être amenés à faire d’autres choses.

    – Quoi par exemple?

    JEAN. – Du travail chez les étudiants, par exemple. On avait besoin de moi à Grenoble, chez les étudiants. J’ai quitté l’usine, et j’y suis allé.

    – On avait besoin de toi, qui t’a décidé, toi? une organisation?

    JEAN. – Ça ne se passe pas comme ça!

    On n’est pas manipulés par Mao qui nous dit :  » II y a du travail à faire à Grenoble, allez-y! « 

    C’est un mode de travail de groupe qu’on a, peu à peu, mis au point dans les comités Vietnam de base : l’idée-c’est de laisser le plus possible d’autonomie à ceux de la base.

    Que peuvent bien comprendre de Grenoble ceux qui sont à Paris? Comment peuvent-ils savoir s’il faut travailler à l’usine, ou à l’Université, engager telle action, ou telle autre?

    Au niveau national, le groupe essaye de dégager des lignes générales, mais à la base l’autonomie est très large.

    – Cette ligne politique générale, comment se dégage-t-elle?

    JEAN. – On ne fait pas comme les liquidateurs, on ne se met pas à quatre ou cinq dans une chambre, sous prétexte qu’on a lu plus de livres que les autres, pour tenter d’élaborer un programme pour toute la France!

    C’est d’ailleurs ce qu’on nous a reproché en mai 68, ce qu’on nous reproche toujours : vous n’avez pas de programme! Vous n’avez pas de ligne politique! Vous êtes dans le flou! Dans le vague!

    Effectivement, on ne savait pas, on ne sait pas toujours très bien où on va.

    Mais ce qu’on sait, c’est que le peuple va dans un sens qui lui est favorable et qu’en s’attachant à cette réalité-là, la réalité présente, en essayant de la comprendre, de l’étudier, on arrivera à élaborer, avec les masses, un programme qui sera celui des masses – et non pas celui d’un petit groupe d’avant-garde.

    On mettra plus longtemps à l’élaborer, mais au moins il viendra des masses, et non pas des intellectuels.

    COLETTE. – La ligne politique, ça n’est pas nous qui l’élaborons, elle nous vient des masses avec lesquelles nous travaillons.

    JEAN. – A la première page du petit livre rouge, on lit :  » II faut appliquer le maoïsme d’une façon créatrice.  » Alors on tâche d’appliquer le maoïsme en France d’une façon créatrice.

    Par exemple, dans le petit livre rouge, Mao a dit :  » La guerre du Japon est aussi une guerre paysanne. « 

    Bon, eh bien ça ne peut pas s’appliquer à la France et on ne l’applique pas.

    Il faut, dans chaque circonstance, dans chaque lieu différent, savoir innover : c’est ça que Mao nous enseigne, faire confiance au peuple, à la niasse. D’ailleurs, l’expérience nous le prouve.

    Après Mai il y a eu rechute du mouvement révolutionnaire, et puis, de mois en mois, les masses se sont remises en mouvement et trouvent sans arrêt des formes de lutte nouvelles.

    – Pouvez-vous raconter une action de masse à laquelle vous avez participé?

    JEAN. – Eh bien, en janvier 1968, il y avait des camarades qui travaillaient à Vergèze, c’est-à-dire chez Perrier, le même trust que Contrexéville.

    Ils nous ont fait savoir – c’est ça l’organisation! – qu’à Contrexéville, il y avait des ouvriers-paysans, et que c’était une usine où il ne s’était jamais rien passé, qu’on aurait peut-être intérêt à envoyer quelqu’un.

    On s’est proposés pour y aller.

    C’est ça la démocratie : on ne nous a pas dit :  » Bon, tu vas y aller, tu pars demain. « 

    C’est nous qui avons décidé.

    – Tu te considérais déjà comme maoïste?

    JEAN. – Qui, tout juste.

    En fait j’avais beaucoup participé aux comités Vietnam de base.

    A ce moment-là j’étais à H.E.C. et ça ne me plaisait pas du tout.

    Non seulement ce qu’on nous enseignait, mais la perspective de devenir cadre, patron, directeur!

    Ça me déplaisait fondamentalement.

    Alors j’ai quitté et je suis parti à Contrexéville, avec Colette.

    – Comment ça se passe? il suffit de se présenter au bureau d’embauche?

    JEAN. – A l’époque, oui. Il n’y avait pas de problèmes parce qu’on était en janvier 68, c’est-à-dire encore avant mai.

    Il y a eu un problème pour Colette parce qu’elle est arrivée trop tard et qu’on n’embauchait plus de femmes, mais elle est restée et elle a travaillé à l’extérieur.

    On ne savait rien, on n’était au courant de rien, on n’avait aucune expérience politique, on ne savait pas ce que c’était que les syndicats, comment ils fonctionnaient, rien!

    Ce qu’on avait, la seule chose qu’on avait, c’était confiance dans les masses, confiance dans les ouvriers.

    – D’où vous venait-elle, cette confiance?

    JEAN. – Un peu de ce qu’on avait lu dans les livres, sur la Commune, sur 36, sur la guerre d’Algérie.

    COLETTE. – II y avait aussi l’expérience qu’on avait acquise dans les comités Vietnam de base, qu’il fallait écouter les masses, que les intellectuels ne savaient pas tout, parce que ce qu’ils savaient, en fait, ils le savaient seulement par les livres, ils étaient coupés de la réalité.

    – Donc, un beau matin, vous avez débarqué à Contrexéville… Et qu’avez-vous fait pour commencer?

    JEAN. – Je me suis fait embaucher, on a pris un meublé et on est allés travailler.

    Au début, quand on travaille pour la première fois en usine, c’est très dur.

    J’étais tellement claqué que je n’arrivais même pas à dormir.

    – Qu’est-ce que tu faisais?

    JEAN. – J’étais manœuvre : j’empilais des caisses de douze bouteilles d’eau de Contrexéville.

    Il fallait les empiler sur quatre rangées. C’est un travail à la chaîne.

    J’avais calculé que je maniais sept tonnes dans le quart d’heure.

    – Et le travail politique, quand a-t-il commencé?

    JEAN. – A peu près un mois après, en février.

    Il y a eu un licenciement abusif d’un ouvrier et tout de suite les Algériens, c’étaient eux qui étaient le plus disposés à l’agitation, se sont mobilisés.

    Ils sont allés à quinze occuper le bureau du patron, plutôt le couloir, et ils ont obtenu la réintégration.

    – En quoi avais-tu participé?

    JEAN. – L’initiative venait des masses, des Algériens eux-mêmes qui étaient outrés et qui ne voulaient pas se laisser faire.

    Moi je me suis contenté de pousser un peu du côté de la voie gauche et puis surtout de populariser le mouvement parmi les autres ouvriers.

    – En faisant quoi?

    JEAN. – Cela va te paraître vachement retardé!

    En faisant une lettre au directeur qu’on voulait faire signer par tous les ouvriers de l’usine!

    Ça n’était déjà pas mal, parce qu’à Contrexéville il n’y avait encore jamais rien eu.

    Ce qui était important c’était d’arriver à populariser la lutte, de montrer que l’ensemble des ouvriers ne voulait pas se laisser faire.

    Finalement, la lettre, on ne l’a pas envoyée parce qu’elle n’a été signée que par quelques personnes.

    Personne n’osait.

    Mais ce qui est resté de cette action c’est que tout le monde a su qu’il y a eu lutte.

    – Alors pourquoi le patron a-t-il réintégré si facilement l’ouvrier licencié?

    JEAN. – Ça n’était pas un licenciement très important, il y a eu quand même un peu d’agitation, le syndicat a un tout petit peu bougé.

    Mais l’essentiel c’est que toute l’usine a su qu’on pouvait lutter.

    Les conditions de travail étaient épouvantables, on manipulait sept tonnes dans le quart d’heure, c’était crevant, et les salaires étaient extrêmement bas.

    A tel point que la secrétaire de la main-d’œuvre d’une ville à côté appelait notre coin  » Buchenwald « … Elle était peut-être un peu gauchiste…

    COLETTE. – Pas du tout, elle ne l’était pas!

    JEAN. – C’était plutôt affreux.

    Pourtant, depuis plus de douze ans que la boîte existait, il n’y avait jamais eu de grève.

    Si, il y avait eu une grève d’une heure.

    Le chef du personnel était venu parler aux ouvriers et avait dit :  » Ceux qui veulent faire grève à droite, les autres à gauche « , personne n’avait bougé et le travail avait repris.

    A Perrier, l’autre usine du trust, ils étaient furieux contre Contrexéville.

    Ils disaient :  » A Contrexéville, ils ne foutent jamais rien. « 

    II fallait faire quelque chose pour que ça remue.

    – Qu’as-tu fait?

    JEAN. – Le travail était si dur qu’on s’arrêtait tous les quarts d’heure pour une pause d’un quart d’heure.

    Alors pendant ce temps-là on parlait.

    On a commencé à parler des conditions de travail, c’était évidemment le sujet de plainte principal.

    Il circulait pas mal d’idées fausses.

    Tout le monde pensait qu’il fallait faire quelque chose mais qu’on n’y arriverait jamais : il ne fallait pas compter sur les Algériens, ni sur les Portugais, d’ailleurs, qui avaient peur de Salazar, ni sur les femmes – les femmes c’est con -, ni sur les ouvriers vosgiens, c’étaient des paysans.

    Alors, rien, il n’y avait rien à faire!

    C’est là qu’il faut avoir confiance dans les masses…

    Parce que si on imagine, par exemple, un enquêteur de l’I.F.O.P.venant poser des questions aux ouvriers sur les possibilités d’un mouvement, il en serait reparti convaincu qu’il n’y avait rien à faire et que si les ouvriers, à Contrexéville, travaillaient drns des conditions épouvantables, eh bien, c’était bien fait pour eux!

    C’est ça, l’impression qu’on a lorsqu’on va dans une usine et qu’on voit les choses de l’extérieur, la surface, l’aspect superficiel.

    Et pourtant ça change, et pourtant ça peut changer, ça peut bouger d’un seul coup!

    – Spontanément?

    JEAN. – On a fait un jour un tract, avec deux ouvriers.

    Un tract assez violent sur les conditions de travail : le premier qu’il y ait jamais eu à Contrexéville!

    Puis on l’a montré à quelques autres ouvriers, qui l’ont trouvé bien.

    Comme on n’avait pas de ronéo, on est allés trouver encore d’autres ouvriers, on leur donnait du papier carbone et ils en recopiaient chacun cinq ou dix, qui se mettaient à circuler dans l’usine.

    C’est comme ça, petit à petit, qu’on arrive à faire participer les gens à la préparation d’une grève.

    Les uns ne faisaient que recopier le tract, un point c’est tout.

    D’autres ne faisaient ryue le faire passer, sans rien dire non plus.

    Mais ils savaient.

    Ils savaient tous que quelque chose se préparait.

    Il faut dire aussi qu’on n’était pas gênés par le syndicat, parce qu’il n’existait pratiquement pas!

    – Les ouvriers n’étaient pas syndiqués?

    JEAN. – II y en avait très peu : peut-être cinquante sur mille travailleurs.

    COLETTE. – Là il faut expliquer nos rapports avec le syndicat.

    Au début, nos premières actions, par exemple la rédaction de la lettre après le licenciement d’un Algérien, on les a faites au nom du syndicat.

    On pensait que la tête du syndicat, la tête de la C.G.T. était pourrie.

    JEAN. – Ce qui était vrai.

    COLETTE. – On considérait que la tête avait dégénéré, mais qu’on pouvait reprendre en main la base.

    Qu’on pouvait reformer un syndicat, à la base, qui serait à nouveau très dur.

    JEAN. – Un syndicat de lutte de classes.

    COLETTE. – C’est pour ça qu’on n’était pas en opposition, au début, avec le syndicat et même qu’on prônait l’entrée à la C.G.T.

    Nos actions se passaient dans le cadre de la C.G.T.

    On se réunissait dans une salle de la mairie.

    Seulement, comme à Contrexéville il n’y avait jamais eu de lutte, le délégué syndical n’était pas particulièrement formé à la lutte dure, c’était un type qui n’avait aucune expérience.

    Plutôt innocent face à l’exploitation.

    JEAN. – II n’en voulait pas spécialement aux gauchistes, comme certains mecs du P.C.F., c’était un mou, un gars qui n’avait jamais rien fait.

    COLETTE. – II avait envie de lutter pour les ouvriers, mais il ne faisait rien parce que les syndicats ne lui disaient pas de faire quelque chose.

    Ce qui fait qu’au début on n’a pas rencontré d’opposition de sa part.

    C’était avant Mai 68.

    JEAN. – Au début, notre noyau c’était plutôt les Algériens. Puis on a décidé qu’il fallait élargir le mouvement aux ouvriers français (on avait déjà pas mal d’Espagnols avec nous) et on a organisé une réunion : il est venu quatre-vingts ouvriers.

    Jamais le délégué syndical n’en avait vu autant d’un coup!

    Alors il s’est peu affolé, il a vu que quelque chose commençait à marcher et il a fait appeler un ponte de la Fédération de Paris.

    Le ponte est arrivé, et la première chose qu’il a faite, a été de renforcer toutes les idées de droite. Il a dit aux ouvriers :  » Vous voulez vous mettre en grève?

    Vous n’y arriverez jamais : il y a les femmes, il y a les étrangers, jamais ça ne marchera. « 

    Et puis il voulait s’opposer à la diffusion massive de notre tract qu’il trouvait trop violent, alors que les ouvriers étaient parfaitement d’accord et le trouvaient très bien.

    Finalement, on ne l’a pas massivement diffusé et on a décidé d’une heure de grève.

    Une heure de grève! La date décidée était le jeudi 16 mai…

    COLETTE. – Nous, en province, on n’avait pas la moindre idée de ce que c’était que Mai à Paris!

    On menait la lutte dans notre ville et on avait choisi une date pour notre grève en dehors du contexte national…

    JEAN. – Là où nous étions, on ne parlait pas des étudiants. On pensait qu’ils faisaient leur bordel à Paris.

    On avait une vue des choses très étroite, très fausse, et on décide, modestement, de faire une grève d’une heure.

    Là-dessus, le ponte de la C.G.T. nous dit :  » Une grève d’une heure? Vous n’y arriverez pas! « 

    COLETTE. – Oui, il nous a dit : ce Vous n’y arriverez jamais! « 

    JEAN. – On se met quand même à la préparer, et alors les ouvriers commencent d’eux-mêmes à prendre des initiatives, et ça c’était formidable!

    Par exemple, moi, en tant qu’étudiant, jamais je n’avais écrit sur les murs.

    On n’avait pas idée de ça à l’époque où j’étais étudiant.

    Eh bien, les ouvriers de Contrexéville prenaient le pinceau, allaient sur les routes, écrivaient :  » Tous en grève… « 

    Et c’était vraiment, chez eux, une initiative spontanée, quelque chose de tout à fait nouveau qu’ils inventaient comme ça!

    COLETTE. – On avait mis au point un quadrillage systématique de l’usine, on était une quarantaine au début à s’en occuper. Et puis il y a eu toutes sortes d’initiatives, des affiches, des tracts, tous les jours on renouvelait le panneau syndical.

    – Mais, toi, tu ne travaillais pas à l’usine? Comment faisais-tu pour y être?

    COLETTE. – Je mangeais à la cantine, systématiquement.

    Après Mai, ça n’a plus été possible.

    Mais là, je pouvais y aller
    tous les jours.

    Alors, tous les jours, on renouvelait le panneau syndical, pour montrer que ça progressait, que ça avançait, on donnait les dernières informations.

    Et petit à petit, comme ça, on sentait l’usine s’échauffer.

    – Les ouvriers venaient vers vous?

    JEAN. – Ce n’est pas qu’ils venaient vers nous, c’est nous qui étions avec eux.

    Il faut bien voir ça.

    Bon, au début, on avait un peu joué le rôle d’étincelle c’est-à-dire qu’on avait lancé l’idée de la grève.

    On avait dit :  » Oui les masses sont révolutionnaires, oui une grève est possible. « 

    On avait parié sur la possibilité d’une grève.

    A partir de ce moment-là, ça s’est mis à marcher tout seul, on était seulement des participants, comme les autres.

    Toutes les initiatives qu’ont eues les ouvriers! Il y en a qui avaient composé un chant de lutte, spécialement pour l’usine…

    Et on préparait, comme ça, notre petite heure de grève, croquignolesque, pour le 16 mai 1968!

    COLETTE. – C’est seulement après qu’on s’est aperçus qu’on avait posé des revendications vraimentbeaucoup trop modestes.

    Ce qu’on avait demandé, c’était presque rien.

    On aurait pu demander beaucoup plus.

    Mais on n’avait pas beaucoup d’expérience.

    JEAN. – Le mardi – la grève était pour le jeudi – les patrons de Paris sont arrivés pour négocier.

    Et qu’est-ce qu’ils ont fait?

    Ils ont commencé par refuser tout ce qu’on demandait.

    Aussitôt, ça s’est su dans toute l’usine.

    Et d’un seul coup l’atmosphère a totalement changé : les gens étaient excités, ils parlaient partout, ils s’agitaient, ils se réunissaient au moment de la pause, ils discutaient nerveusement et ils disaient :  » Pas question d’attendre jeudi pour la grève, on commence tout de suite!

    Et pas question de faire une grève d’une heure, on fait une grève illimitée!  » C’est là où on a senti qu’on avait drôlement bien préparé les masses.

    Cette grève, ils la voulaient tout de suite, et il était impossible de ne pas la faire.

    Seulement ils avaient encore l’idée un peu fausse que c’était le délégué syndical qui devait donner le mot d’ordre de grève.

    Et on s’est mis à chercher le délégué partout!

    COLETTE. – II était à la maison, en train de préparer un nouveau tract d’appel à la grève!

    JEAN. – Parmi les jeunes ouvriers il y en a qui ont dit :

     » Vous allez voir, le délégué il ne voudra pas faire grève tout de suite!  » Alors les autres ont dit :  » Si c’est comme ça, on va aller faire une manif devant sa maison, et s’il ne veut pas venir, on déclenche la grève sans lui! « 

    COLETTE. – Soudain on voit arriver quelques ouvriers qui déboulent à toute vitesse de l’usine et qui nous disent : ce On vient vous prévenir, si le délégué n’arrive pas tout de suite et ne donne pas l’ordre de déclencher la grève, ça va mal tourner!  » Alors on a dit au délégué : ce Cours, vas-y tout de suite, il s’agit de ta peau!  » II a sauté dans sa voiture et il est monté à l’usine.

    JEAN. – II a freiné vachement pour ne pas déclencher la grève.

    Il allait voir la C.F.D.T. pour tenter de trouver un appui, et la C.F.D.T., qui n’était pas gauchiste, disait :  » Il faut attendre, il faut voir… « 

    C’était l’heure de la cantine, tout le monde y était, c’était la bonne heure pour déclencher la grève.

    Il fallait vraiment le pousser au cul, le délégué.

    Il interrogeait les ouvriers plus tièdes :  » Oui, peut-être, il faudrait peut-être bien la faire tout de suite, cette grève « , mais pas plus.

    Pourtant, on sentait l’électricité.

    Toute l’usine était chauffée à bloc.

    Alors on a exigé du délégué qu’il demande aux ouvriers non pas individuellement mais collectivement s’ils voulaient faire grève, et puis immédiatement ils ont tous répondu  » Oui « .

    Ils voulaient la grève à 100 %, à part cinq ou six femmes et quelques chefs qui ne voulaient pas.

    Alors on est descendus tous dans la cour, et le délégué est allé voir les patrons et il leur a dit que c’était la grève.

    Les patrons ont répondu au délégué qu’il pouvait aller dire aux ouvriers que dans ces conditions ils pouvaient rentrer chez eux.

    Immédiatement les ouvriers, rassemblés élans la cour, ont réagi.

    Ils ont dit au délégué : « Pas question!

    Tu peux aller dire aux patrons que la grève doit se passer dans l’usine.

    Pas question qu’on rentre chez nous! « 

    A ce moment-là, il était six heures du soir, et d’un seul coup, ça a été la manifestation dans tout Contrexéville!

    Et le lendemain, pas de problème, toute l’usine était en grève.

    – Vous aviez réussi!

    JEAN. – On n’avait vraiment eu qu’un tout petit rôle : lancer l’idée qu’une grève était possible cl tenter de contrer un peu l’opposition syndicale qui se manifestait par l’inertie du délégué, mais à partir de ce moment-là ce sont les masses qui ont pris en main la grève et ça a été la grève la plus dure des Vosges.

    – Dure en quoi? Toute la France était en grève à ce moment-là.

    JEAN. – Eh bien, par exemple, on pense que la Gauche Prolétarienne a innové, par exemple avec les séquestrations, les cassages de gueule aux petits chefs, le sabotage, ce l’été chaud « , ce pas de vacances pour les riches « , etc.

    Eh bien, tout était contenu dans la grève de Contrexéville en mai 68.

    Nous-mêmes, on n’a pas su le voir.

    Dans l’instant, on ne voyait pas très bien ce qui se passait.

    Par exemple, la première manif, eu mai 68, c’est moi qui l’ai dirigée, et je l’ai dirigée vers les directeurs de l’usine.

    Or les ouvriers, eux, ils n’étaient pas tellement chauds.

    On a dit qu’on allait vers le directeur, bon, ils y sont allés. Mais ils avaient envie d’aller vers le sous-directeur.

    Parce que le sous-directeur était plus près d’eux, plus près au sens policier, plus  » derrière  » les ouvriers que le directeur, qui n’était pas très connu, et ils ont commencé à lancer des pierres contre sa maison.

    Et les jours d’après, toutes les manifestations sont systématiquement allées vers les maisons des contremaîtres, les chefs les plus haïs, c’était eux que les ouvriers voulaient lapider, injurier.

    Je me souviens d’une manifestation qui s’est déclenchée parce le les chefs voulaient remplir un camion.

    D’un seul coup, il y a eu six cents ouvriers autour du camion, injuriant les chefs.

    Ils étaient à vingt mètres les uns des autres et on sentait que les ouvriers n’avaient qu’une envie, c’était casser la gueule aux petits chefs.

    Si quelqu’un, moi ou un autre, avait compris à ce moment-là ce que ça signiliait, ça aurait pu aller plus loin et il y aurait eu des cassages de gueule.

    Mais on n’avait pas saisi, à l’époque, que toucher les chefs c’était miner l’autorité nationale à l’usine.

    Pour l’histoire du camion, les injures ont duré pendant un quart d’heure, et puis le délégué syndical est intervenu, juste au mornent où commençait l’expression du grief…

    Le délégué appelait les ouvriers à une manifestation ailleurs.

    N’empêche qu’il y a quand même eu des ruées pour élever des barricades dans l’usine, en cinq minutes, et qui ont empêcbé le camion de sortir.

    Contre les petits chefs, en mai 68. c’était les ouvriers qui prenaient déjà l’initiative.

    Ils avaient fait un pendu, grandeur nature, et lui avaient planté un poignard dans le dos.

    Il représentait un petit chef, un contremaître, et dans toutes les manifestations il y avait ce pendu-là.

    Pareil pour la séquestration.

    A un moment donné les ouvriers ont voulu séquestrer le sous-directeur, mais le délégué syndical les en a empêchés!

    Moi non plus je n’ai pas compris et on n’a pas osé le faire.

    Mais c’était déjà là.

    Pareil pour le sabotage.

    Toutes les chaînes étaient arrêtées et il y avait le sirop qu’on avait laissé dans les cuves.

    S’il y restait, il allait pourrir et ça ferait cinq millions de pourri.

    Le patron est venu dire qu’il fallait écouler le sirop, continuer la chaîne pour écouler le sirop.

    Les ouvriers ont refusé. Alors le patron a dit :  » Ça va coûter cinq millions, c’est du sabotage, vous allez être inculpés… « 

    Alors les ouvriers ont dit :  » On s’en fout, on laisse pourrir, on ne va pas remettre la chaîne en marche pour vider la cuve… »

    La cuve est restée trois semaines comme ça, après elle était pleine de champignons, c’était ignoble, complètement foutu.

    Qu’est-ce qu’il y a eu d’autre?

    Ah oui, le  » pas de vacances pour les riches  » : le parc des Thermes était réservé aux riches, aux curistes, et il était interdit aux ouvriers.

    COLETTE. – Les Algériens, qui habitaient dans des hôtels de l’usine de l’autre côté du parc, n’avaient pas le droit de le traverser pour se rendre au travail.

    Ils devaient faire un grand détour pour l’éviter, alors que par un petit chemin à travers le parc ils n’en auraient pas eu pour plus de dix minutes.

    JEAN. – On interdisait aux ouvriers de se mêler aux riches. Alors, pendant la grève, exprès, toutes les manifestations passaient par le parc.

    Et il y a eu des tas de peinturlurages dans le parc, contre les patrons, contre les bourgeois…

    Et puis on y a organisé un pique-nique sauvage, avec saucisson et tout.

    On a pique-nique tout un dimanche dans le parc, pour emmerder les bourgeois et les patrons.

    Ça leur faisait vraiment plaisir aux ouvriers de manger dans le parc!

    Et il y a eu aussi la démocratie.

    – Comment ça, la démocratie?

    JEAN. – Tous les matins il y avait des camions qui partaient de Contrexéville-on était vraiment devenu la base de la plaine des Vosges- avec des drapeaux ils partaient à six ou sept et ils allaient aider une autre usine des Vosges qui hésitait à se mettre en grève.

    COLETTE. – Ça ne venait pas du tout des syndicats.

    JEAN. – Les ouvriers disaient :  » Faut aller les aider, là-bas, à reprendre une usine « , et ils y allaient.

    Comme pour Vittel. Vittel n’était pas en grève. J’ai dit qu’il fallait qu’on y aille, tous, en manif.

    Le délégué syndical a dit :  » Non, non, pas tous, on y va à neuf. « 

    Les ouvriers n’ont rien dit et, finalement, on s’y est retrouvés à trois cents!

    On ne savait pas trop quoi faire, on les invitait à débrayer…

    Je me souviens aussi d’une autre initiative démocratique des ouvriers qui avaient institué une police ouvrière.

    Ils avaient inscrit sur leurs voitures  » police ouvrière « .

    Ils s’étaient fabriqué des brassards et ils allaient dans la ville pour empêcher les ouvriers de se soûler dans les cafés.

    COLETTE. – De dépenser leur argent comme ça, en temps de grève.

    Et puis aussi ils veillaient à ce que les ouvriers soient à l’heure dite à la porte de l’usine.

    J’allais avec eux parce que je parlais un peu espagnol, je m’étais beaucoup occupée des immigrés.

    On adressait très amicalement la parole à chaque type qui se baladait, on lui demandait :  » De quelle équipe es-tu? « 

    S’il était de l’équipe du matin on lui disait :  » II faut que tu remontes à l’usine, on a besoin de toi là-haut. « 

    S’il était de l’après-midi, on lui rappelait qu’il ne fallait pas qu’il oublie d’être à l’usine à une heure.

    C’est ça la police faite par les ouvriers.

    Pour qu’il n’y ait pas de casse avec les petits commerçants! De laisser-aller dans la grève!

    JEAN. – Ça a duré quelques jours mais tout ça, ce sont les racines de la démocratie.

    Un jour, par exemple, un Espagnol vient me voir.

    Il me dit :  » Je devais partir en vacances juste quand la grève a éclaté.

    Mais si je pars maintenant tout le monde va penser que je suis un salaud !

    Qu’est-ce que je peux faire? « 

    Je lui dis :  » Vas-y, pars, c’est tes vacances, tu peux partir.

    Non, il me dit, non, je ne peux pas partir comme ça, il faut demander à tous les ouvriers.

    Alors immédiatement, on convoque un meeting et le mec expose son cas à tout le monde.

    Alors tous les ouvriers l’acclament et lui disent :  » Bien sûr, vas-y, prends tes vacances, c’est pas ta faute si c’est juste la grève. « 

    Et le type insistait :  » Vous êtes sûrs que je ne vais pas trahir? »

    Bon, voilà, le racisme, à ce moment-là, il n’existait plus.

    Le mec, il en chialait.

    L’usine était occupée et autodéfendue. I

    l y avait trois cents personnes en permanence qui occupaient l’usine, même la nuit.

    Avec matraques et tout!

    Il y avait eu je ne sais pas quoi, une provocation.

    Enfin les ouvriers gardaient l’usine.

    Qu’est-ce qu’il y a eu encore?

    Ah oui les collectes chez les paysans.

    On avait récolté un million.

    Moi-même j’étais étonné, et pourtant c’était une idée que j’avais lancée.

    Les ouvriers n’y croyaient pas :  » Les paysans sont des cons. « 

    En fait ils y sont allés, ils expliquaient leur affaire, ce qui se passait dans l’usine, et partout on était très bien accueillis.

    Il y a même des paysans qui nous donnaient des pommes de terre…

    Il y a eu aussi la manifestation.

    On s’appelait d’une usine à l’autre à venir visiter les usines.

    On était allés à Gironcourt.

    Ils nous faisaient visiter les conditions d’exploitation dans leur usine.

    On comparait.

    Ceux de Vergèze sont venus voir.

    Ils étaient vachement intéressés par les conditions de travail dans l’usine.

    COLETTE. – Ils disaient :  » Nous on n’accepterait jamais de travailler dans ces conditions-là! « 

    Ou bien :  » Dans notre usine, ça ne marcherait pas comme ça… « 

    Ils apprenaient.

    JEAN. – Ils apprenaient comment ça fonctionne un système socialiste!

    Dans un système socialiste les ouvriers donnent leur avis, discutent.

    Ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est quelque chose de très possible, et ils sont intéressés.

    Dès que les ouvriers ne sont plus opprimés, ils sont intéressés par leur travail…

    – De quoi viviez-vous pendant la grève?

    JEAN. – Justement, le problème de la cantine a été très mal réglé.

    On voulait l’occuper et la faire marcher pour nous, mais les Espagnols n’ont jamais voulu! Ils ne voulaient pas qu’il y ait quelqu’un qui travaille, même pour la cantine!

    Alors il y a eu des Espagnols qui crevaient de faim.

    Heureusement, il y a beaucoup de paysans-ouvriers à Contrexéville, qui avaient des pommes de terre.

    Et on venait en aide à ceux qui avaient le plus de problèmes.

    Et puis il y a eu le montant de la collecte chez les paysans qu’on a distribué à ceux qui en avaient le plus besoin.

    Mais il y a eu des Espagnols qui ont dû repartir en Espagne, pendant la grève, parce qu’ils n’avaient plus d’argent du tout.

    – Le fait d’avoir connu de près les ouvriers, qu’est-ce que ça vous a appris sur eux?

    JEAN. – On ne peut pas savoir ce qu’ils pensent comme ça.

    Ce que j’ai dit tout à l’heure: si on fait une enquête de l’I.F.O.P. dans une usine, on se dit qu’un mouvement révolutionnaire, ça ne peut pas marcher.

    Ça n’est pas que les gens ne disent pas la vérité, au contraire, c’est vrai qu’ils sont racistes, en paroles, antiféministes et tout.

    Mais dès qu’on se trouve dans un mouvement vraiment démocratique, alors on s’aperçoit que les idées fausses ne sont pas ancrées très profondément.

    COLETTE. – Le délégué de la C.G.T. nous avait dit : ce Une grève d’une heure, jamais ils ne la feront! « 

    Et puis ils ont fait une grève illimitée…

    JEAN. – Une grève qui a duré trois semaines.

    Mais c’est difficile de comprendre les masses, il ne suflit pas de leur faire confiance, il faut les suivre.

    J’ai fait des erreurs. Par exemple, j’avais entendu dire qu’en Italie les ouvriers en grève faisaient marcher eux-mêmes les usines.

    J’ai proposé qu’on fasse ça.

    Mais ça ne correspondait pas du tout à la situation de Contrexéville.

    Quand j’ai essayé de convaincre les ouvriers d’essayer, ils disaient :  » Mais non, mais non, ça n’est pas possible, sans patrons on ne peut pas… « 

    Vouloir appliquer à Contrexéville une solution qui marche ailleurs, de ma part c’était une vue de l’esprit, une vue d’intellectuel.

    En revanche, je ne comprenais pas ce qui se passait lorsqu’ils allaient manifester contre les contremaîtres…

    COLETTE. – Nous, nous répétions :  » L’ennemi principal c’est le patron. « 

    Nous ne comprenions pas bien que frapper les chefs c’était frapper le patron.

    JEAN. – C’est ça le danger, pour les établis intellectuels, au lieu de coller à la réalité, ils se raccrochent à des idées, à des théories qu’ils ont d’avance!

    Avec les masses, il faut faire confiance, c’est ça surtout que j’ai appris et ça n’est pas une découverte.

    – Comment la grève s’est-elle terminée?

    JEAN. – Nous avons eu totale satisfaction.

    Le délégué a voulu faire cesser la grève plus tôt parce qu’il avait téléphoné au patron, à Épinal, et qu’il avait obtenu ça et ça.

    Il voulait qu’on vote pour la reprise du travail.

    Les ouvriers ont dit :  » Ça ne va pas! On ne reprendra le travail que lorsqu’on aura eu totale satisfaction.

    Et pas de vote! « 

    Les cadres ont quand même organisé un vote.

    Nous, on a fait une manifestation devant la mairie où avait lieu le vote.

    On gueulait :  » Non à la reprise « ,  » Solidarité avec Vergèze « .

    Il n’y a eu que quatre ouvriers qui ont voté.

    La reprise ne s’est faite qu’après totale satisfaction.

    – Aviez-vous déjà raconté l’histoire de cette grève?

    JEAN. – Non, jamais. C’est la première fois.

    – Qu’avez-vous fait, ensuite? Êtes-vous restés à Contrexéville?

    JEAN. – J’étais saisonnier et, de toute façon, après la grève,
    ça a été comme dans Germinal : il y a eu le retournement.

    On a fait courir des bruits contre nous : qu’on essayait de semer la division, qu’on était gauchistes, etc.

    J’étais saisonnier, ce qui fait qu’au bout de six mois j’étais vidé.

    Les types devenaient méfiants, il y avait eu des difficultés sur la fin de la grève et nous on avait poussé contre le vote et contre la reprise.

    – Quel âge avais-tu?

    JEAN. – Vingt-deux ans.

    – Et toi?

    COLETTE. – Moi, j’en avais vingt et un.

    JEAN. – Alors on a été obligés de partir.

    On n’avait plus de meublé, plus rien.

    Les autres maoïstes ont rapidement été vidés, eux aussi.

    Du point de vue de l’organisation, il ne restait plus rien et on a commencé à se dire que c’était un échec total, catastrophique.

    Et puis dernièrement, on a appris que les ouvriers de Contrexéville avaient fait une grève de trois semaines avec occupation de l’usine!

    Il était donc resté quelque chose.

    Et ce qui est resté, je crois, c’est ce qui est dû à la toute petite chose qu’on avait faite au début : permettre l’expression des masses, libérer leur expression.

    Il est resté aussi l’idée qu’on peut faire quelque chose, qu’on peut se battre.

    – Avez-vous gardé des contacts avec l’usine de Contrexéville?

    JEAN. – Des contacts, non. Les maoïstes qui étaient restés après moi ont été vidés. On n’a plus de contacts. Ça a un peu repris à Vittel.

    Dernièrement, on y avait un camarade qui tente de reprendre aussi des contacts avec Contrexéville…

    L’idéal ce serait que je sois encore à Contrex! C’aurait été l’idéal! Mais j’aurais fini par être vidé…

    Tout de même, ce qu’on a fait, ça n’est pas négatif.

    Ce n’est pas que nous ayons fait quelque chose, Colette et moi, avec quelques ouvriers maoïstes et qu’ensuite les masses nous ont suivis.

    Non : on a simplement joué le rôle d’étincelle, on a essayé de neutraliser un peu le syndicat.

    – Mao vous a-t-il servi dans votre action? De quelle façon?

    COLETTE. – Au début, on connaissait surtout Mao par la lecture.

    – Quand le lisez-vous? Tous les jours, comme en Chine?

    JEAN. – C’est par périodes.

    COLETTE. – Quand on a un besoin de faire un bilan.

    JEAN. – Le maoïsme est une méthode d’analyse de la réalité.

    Prenons un exemple assez simple, le fait que la classe ouvrière est divisée en classes : c’est Mao qui nous apprend à étudier la société par l’analyse des classes.

    Si on n’avait pas cette méthode-là on pourrait analyser la société tout autrement par les générations, par exemple… Mao donne une méthode d’analyse de la société simple, matérialiste et accessible aux ouvriers.

    – Lorsque vous êtes au cœur d’une lutte, comme celle de Contrexéville, continuez-vous à lire Mao?

    JEAN. – Si parfois on avait lu Mao, je ne sais pas si ça ne nous aurait pas aidés!

    Parce qu’évidemment, à ces moments-là, on ne le lit pas!

    Et j’ai souvent l’impression d’être paumé.

    Les masses font des tas de trucs, et soudain on ne comprend plus et on ne sait plus du tout quoi faire.

    D’un côté on ne peut pas passer sa vie dans les livres, c’est une connerie, de l’autre, on en aurait besoin pour pouvoir faire l’analyse de ce qui se passe.

    – Et entre camarades, vous ne vous réunissez pas pour faire l’analyse des événements?

    JEAN. – Si, bien sûr, quand on veut réfléchir sur une région, établir une politique. On a des expériences différentes, des idées différentes, des pratiques un peu différentes, on les met en commun.

    – Comment s’est faite votre formation intellectuelle?

    COLETTE. – On n’a pas commencé par lire Marx, et puis Lénine, et puis Mao, ça s’est fait tout à la fois.

    Mao a développé le marxisme-léninisme.

    Il n’y a pas rupture entre Marx, Lénine et Mao, il y a continuité.

    Et on avait des cours théoriques, au 44 de la rue de Rennes, sur la notion de capital, sur Mao.

    Et puis il y avait la lecture des journaux, Servir le peuple…

    – Et les contacts avec les étudiants maoïstes?

    COLETTE. – Personnellement, je n’en ai pas beaucoup eu.

    J’étais étudiante à la Sorbonne, mais ça a duré très peu de temps.

    J’ai été un peu au syndicat U.N.E.F. de la Sorbonne et puis tout de suite j’ai milité.

    JEAN. – C’est la pratique surtout qui nous a formés : dans les comités Vietnam de base, on s’est heurtés, par exemple, à des trotskystes et on a vu tout de suite que ça ne collait pas…

    COLETTE. – On s’est heurtés aussi au P.C.F.

    On vendait Le Courrier du Vietnam, écrit par des Vietnamiens, et les gardes du P.C.F. venaient nous attaquer!

    On ne comprenait pas!

    C’est ça qui a fait grandir très vite notre conscience politique.

    On aurait peut-être mis plus longtemps à comprendre si le P.C.F. n’avait rien fait.

    On s’est aussi rapidement aperçus, à la faveur de cette activité, que ce qu’on avait appris en classe, dans la famille, ça n’était qu’une partie de la réalité.

    – Vous êtes d’origine provinciale tous les deux?

    JEAN. – Oui.

    Quand j’étais à H.E.C., on nous enseignait par exemple, au niveau des cadres, comment il fallait s’y prendre pour licencier un travailleur immigré!

    Quand j’étais à H.E.C., il y avait bien un tiers des étudiants qui menaient des études parallèles, car la perspective d’être cadres, patrons, etc., ne les enthousiasmait pas beaucoup. Ils voulaient devenir autre chose…

    Ce que nous avons fait, au fond, ne relève pas d’un phénomène individuel, ça devient général. D’ailleurs, pas mal d’élèves d’H.E.C. se sont établis ou ont choisi de se battre.

    – Combien y a-t-il d’établis en France?

    JEAN. – La première vague était composée de trente à quarante types partis s’établir dans toute la France, il y en avait d’H.E.C.!

    – Et maintenant?

    JEAN. – Je ne sais pas parce que l’établissement n’est pas
    réservé aux intellectuels. Il y a des ouvriers qui vont s’établir.

    Qui vont d’une usine à l’autre, parce qu’ils se font licencier et qui continuent dans une autre usine à faire un travaiUpoli-tique.

    Le maoïsme n’est pas l’apanage des intellectuels.

    Il y a des ouvriers maoïstes qui font le travail d’établi et qui le font mieux, évidemment, que les intellectuels.

    Même en faisant le même travail qu’un ouvrier, en travaillant dans les mêmes conditions, pour le même salaire, en vivant dans les mêmes logements, on ne sera jamais des ouvriers.

    On a un acquit intellectuel, des relations…

    On restera toujours des privilégiés!

    – Vous dites ça comment? avec regret, satisfaction?

    JEAN. – Ce n’est pas ça le problème.

    Si on veut arriver à former des organisations ouvrières, un militantisme ouvrier, il faut bien connaître le problème.

    Et nous, on ne le connaît pas bien.

    Ne serait-ce qu’au niveau du langage.

    On le voit bien, dans les réunions, même si on a le désir de laisser les ouvriers s’exprimer, même si on les écoute, ils ont du mal, ils tâtonnent…

    – Puisque vous dites que tout vient des masses, pourquoi, en tant qu’intellectuels, pensez-vous que vous êtes nécessaires à la lutte ouvrière?

    JEAN. – L’histoire des luttes ouvrières, dans tous les pays, montre que le rôle des intellectuels a toujours été très important.

    – Se rapprocher des masses ne serait pas seulement un plaisir, une satisfaction personnelle que rechercheraient les intellectuels?

    JEAN. – Je ne pense pas.

    Je pense d’ailleurs qu’il est tout à fait faux d’aller s’établir pour le plaisir.

    Nous ne sommes pas allés nous établir parce qu’on se sentait mal dans le mouvement étudiant, mais parce qu’on a pensé que si on n’allait pas dans les usines, le mouvement étudiant allait se scléroser à l’intérieur des universités.

    Si à ce moment-là j’avais pensé que dans l’intérêt de la lutte il valait mieux que je reste à H.E.C., eh bien, je serais resté à H.E.C.!

    Le but principal des établis n’est pas d’aller se rééduquer!

    Quand on va dans une usine, on se rééduque, c’est forcé, mais ça n’est pas le but.

    On n’y va pas pour ça, on y va pour lutter, et on se rééduque parce qu’il faut se rééduquer si on veut lutter avec les ouvriers II y a eu des gens qui ont fait ça : qui sont allés dans les usines uniquement pour se rééduquer, et tout ce qu’ils ont découvert c’est que la classe ouvrière est raciste, pleine d’idées fausses, de préjugés, etc.

    – Qu’allez-vous faire maintenant?

    COLETTE. – Notre désir profond c’est d’être toujours le plus utile au peuple et lié aux masses.

    Parce que dès qu’on est coupé des niasses, on déconne.

    On commence à ne plus connaître la réalité.

    Il faut être lié aux masses pour comprendre ses besoins.

    Ce qu’on n’a pas toujours su faire, même quand on était à Contrexéville.

    – Ça veut dire quoi, être lié aux masses? Mai 68 était unepériode exceptionnelle, non? C’était la fête. Ça n’est pas la fête tous les jours à l’usine. Il y a de longues périodes où il ne se passe rien…

    JEAN. – C’est pour ça que je dis qu’il y a des intellectuels qui ne résistent pas.

    Ils ne supportent pas les moments où il ne se passe rien entre eux et les masses.

    A Contrexéville, on a eu la chance de voir les choses évoluer très rapidement.

    Et on a pu en tirer des leçons.

    Mais on aurait pu y être à une autre époque où il ne se serait rien passé.

    Même en Mai, il y a eu des camarades qui ont été dans les usines où rien ne s’est passé.

    C’est arrivé! Et bien les mecs ont été vachement déçus. Ils lisent dans Mao :  » Les masses sont les véritables héros « ; partout autour d’eux, en France, ça bouge, mais concrètement, là où ils sont, dans leur usine, il ne se passe rien.

    Alors parfois, ils quittent l’usine, et trois mois après ça pète!

    C’est arrivé.

    Les ouvriers, eux, restent des années dans une usine.

    Nous ça n’est pas en deux ou trois mois qu’on peut espérer voir tout changer!

    Au point où nous en sommes, maintenant, ee que nous risquons c’est de ne plus trouver de travail en usine, on ne voudra plus nous embaucher nulle part.

    Mais on peut quand même rester liés aux masses sans être établis.

    – Comment?

    JEAN. – En participant à d’autres activités révolutionnaires comme par exemple à l’organisation des Secours Rouge;
    ou en travaillant de l’extérieur des usines ou en rentrant dans la clandestinité.

    – Les « masses », est-ce que ça n’est pas un mot abstrait? Une masse c’est composé de gens, de beaucoup de gens, est-ce que tu ne fais pas de différence entre les gens ?

    COLETTE. – Les masses ce sont les ouvriers qui sont exploités dans l’usine ou de façon générale, tous ceux qui sont opprimés.

    JEAN. – Ça n’est pas un lien personnel, ça n’est pas seulement un lien d’amitié.

    COLETTE. – C’est un lien d’exploitation.

    JEAN. – On est lié aux masses quand on lutte avec elles. Quand on est dans la lutte, dans une usine, il y a une atmosphère, une sympathie pour les maoïstes, tout passe, les mots d’ordre… c’est ça la liaison avec les masses.

    – Une usine ou Vautre, pour toi c’est pareil…

    JEAN. – Évidemment.

    Notre liaison avec les masses est malheureusement un peu embryonnaire.

    Si on restait trois ans, cinq ans dans une usine, on connaîtrait mieux les ouvriers, et leur réaction.

    Quand on pose les revendications des ouvriers il faut que ce soient les revendications des ouvriers, pas les siennes, c’est ça la liaison avec les masses.

    Et ça, pour y arriver, pour que ça colle, il faut être longtemps dans la même usine.

    Et même en étant longtemps dans la même usine on peut se couper des masses, c’est ce qui arrive à certains délégués qui appliquent le programme de la C.G.T., lequel ne correspond pas du tout à ce que veulent, à ce moment-là, les ouvriers de l’usine!

    – Que trouvez-vous chez les ouvriers, c’est-à-dire parmi la masse de la population qui est la plus exploitée, que vous ne trouvez pas chez les autres?

    COLETTE. – Une amitié et une solidarité qu’on ne rencontre pas ailleurs.

    JEAN. – Surtout chez les Algériens.

    COLETTE. – Chez les Algériens mais aussi chez les Français.

    JEAN. – Quand il y a lutte, il y a solidarité.

    Ça s’est passé pareil chez les étudiants, en Mai.

    – Et c’est un sentiment très fort?

    COLETTE. – A Contrexéville, c’est l’endroit où on a été le plus liés aux ouvriers, on a eu des moments formidables.

    JEAN. – II ne s’agit pas d’une satisfaction personnelle…

    – Tout de même, tu ne le ferais pas s’il ne se passait pas quelque chose qui te satisfait!

    COLETTE. – On le fait parce qu’on est là pour ça.

    – Ça ne fait que repousser la question : pourquoi êtes-vous là?

    JEAN. – En fait, la question que tu poses, c’est : pourquoi sommes-nous révolutionnaires?

    – Oui.

    JEAN. – Pourquoi est-ce qu’on va à l’usine?

    Pourquoi est-ce qu’on va en prison?

    Pourquoi est-ce qu’on se fait taper dessus dans la rue?

    – Oui.

    JEAN. – Pourquoi est-ce qu’on fait tout ce qu’on fait?

    – Oui.

    JEAN. – Je crois que la marche du peuple va dans un sens qui oblige chaque personne, soit maintenant, soit plus tard, à se poser à un moment donné la question de savoir de quel côté de la barrière il se trouve.

    Au fond, c’est la réalité qui nous force à choisir.

    Si je n’étais pas révolutionnaire, qu’est-ce que je serais? Cadre à l’usine?

    Je préfère essayer d’être de l’autre côté.

    A H.E.C., tu as des gens qui ne veulent pas se trouver du côté des cadres, mais qui ne veulent pas non plus se trouver de l’autre côté. Alors ils cherchent des biais : ils font autre chose.

    Mais très vite, ils s’aperçoivent qu’ils sont quand même dans le système.

    – Vous aussi vous êtes dans un système, vous n’éprouvez jamais le désir d’en sortir, de vous retirer?

    JEAN. – Se retirer…

    On a eu un camarade, il allait dans les bidonvilles soulever les Algériens, et puis un soir il y a eu bagarres avec les flics et tout, alors il a dit :  » Bon. Eh bien, maintenant je m’en vais « , et il est parti.

    Je trouve que c’est vraiment dégueulasse de mettre les masses en mouvement et puis de se tirer.

    COLETTE. – Quand on a commencé, on se sent responsables. Pas tant au niveau de l’organisation qu’à celui des gens avec lesquels on se trouve.

    JEAN. – On prend des responsabilités, quand on crée un mouvement, qu’on soutient les jeunes.

    D’ailleurs les ouvriers ont bonne mémoire; quand on leur fait une vacherie comme ça, ça marque. Ils n’oublient pas ceux qui se tirent.

    – Peut-être qu’à un certain moment les gens ne se sentent plus à la hauteur, ils n’ont pas prévu les conséquences?

    JEAN. – D’accord, mais on ne s’en va pas.

    Après Mai 68, il y a eu un mouvement général de liquidation, toute l’ancienne U.J.C.M.L. s’est volontairement dissoute, elle a dit :  » On fait des tas d’erreurs, on n’a pas su répondre aux besoins des masses. « 

    Ils ont tous ou presque quitté les usines, les lieux où ils travaillaient pour essayer de réfléchir un peu, de retrouver une ligne.

    Ils se sont remis à lire les livres : Marx, Mao, Lénine, à pondre des textes.

    Et puis, finalement, ce qu’ils ont fait était stérile, parce que les problèmes, les vrais, ne se résolvent pas du jour au lendemain en se prenant la tête entre les mains dans une chambre mais en restant là où on est.

    Et il n’y a rien de plus difficile.

    C’est atrocement difficile de rester là où on est sans qu’il se passe rien, et sans comprendre.

    – Et ça t’est arrivé d’éprouver le désir de te tirer?

    JEAN. – Ah oui! Ah oui!

    – Et alors?

    JEAN. – On a essayé de résister.

    On ne s’est jamais réfugiés dans les livres.

    Souvent on nous fait la critique :  » Vous ne savez pas où vous allez! « 

    C’est vrai, mais on sait grosso modo que vouloir élaborer un programme, comme ça, en chambre, ça ne correspondrait à rien.

    Comme lorsqu’on avait décidé, il y a trois ans :  » L’ennemi principal c’est le patron. « 

    Non, il faut que ça vienne des masses.

    C’est en les laissant s’exprimer qu’on arrivera à élaborer un programme.

    – Vous envisagez de mener cette lutte toute votre vie?

    JEAN. – Je l’espère.

    COLETTE. – Notre désir c’est de faire ça toute notre vie.

    Mais avec la répression, il est possible qu’on ne puisse plus vivre comme on voudrait, qu’on nous en empêche…

    JEAN. – Qu’on nous empêche de quoi?

    COLETTE. – D’être dans les usines.

    JEAN. – De ce point de vue, on est de moins en moins libres, on ne pourra plus faire ce qu’il y a de mieux.

    Mais il y en aura d’autres qui viennent par-derrière, d’autres moins connus que nous qui peuvent encore trouver une petite place et se faufiler…

    COLETTE. – Nous, on commence à être brûlés…

    JEAN. – II y a des camarades qui ne peuvent plus travailler en usine, alors ils font autre chose. Ils voudraient être dans les masses, lutter avec les ouvriers, les paysans, mais ils ne peuvent plus rester cinq minutes sans que la police vienne les arrêter.

    – Si la situation évoluait, seriez-vous prêts à participer à des engagements violents?

    JEAN. – Est-ce que je passerais à la lutte armée? Dit comme ça, si je réponds ce oui « , les gens qui voient la situation actuelle et qui vont m’entendre dire :  » Oui, je prendrais le fusil « , vont penser que je suis complètement dingue!

    Ce que je peux te dire c’est qu’en Irlande, par exemple, on est passé très très vite au stade de la lutte armée.

    Dans certaines conditions, oui, je le ferais.

    COLETTE. – II ne faut pas nous faire dire que la lutte armée est pour demain matin.

    JEAN. – Mais, ça peut venir très vite. A Sochaux, en 68, les flics ont pris le fusil les premiers et ils ont tué des ouvriers. Pas mal d’ouvriers sont rentrés chez eux prendre des fusils de chasse!

    Il aurait pu y avoir affrontement, peut-être très court, peut-être un carnage, on/a parlé de lutte armée à Sochaux. La lutte armée!

    On se disait que peut-être un jour on serait arrêtés, traînés dans la boue.

    Et on se disait qu’on n’en serait pas capables. Et la répression! On croyait qu’on ne pourrait jamais y faire face.

    Et puis quand la pratique est là, on le fait et on résiste. Il y aura d’autres épreuves.

    On ne peut pas dire à l’avance : je suis prêt à résister à ça et ça, je sais que je le ferai.

    On l’espère, c’est tout.

    COLETTE. – On ne peut pas le garantir. On essayera.

    JEAN. – On sait de toute façon que lorsqu’il faut se battre il y a toujours des franges qui ne peuvent pas passer au stade supérieur.

    On a passé un stade entre Mai 68 et la période actuelle, où il faut déjà beaucoup plus de volonté et une idéologie plus ferme pour résister à la répression.

    La lutte armée, ce serait encore un autre stade.

    Il y aura des camarades qui flancheront et d’autres pas.

    – Qu’est-ce que c’est, pour vous, la parole de Mao? On a parfois Vimpression que c’est quelque chose de religieux, une nouvelle religion.

    JEAN. – Religieux? Qu’est-ce que ça veut dire religieux? Faire lutter et travailler les bommes pour quelque chose qui n’existe pas.

    – Qu’il y aurait une parole, une parole révélée. Dans le cas présent, celle de Mao, à partir de quoi tout se fait et tout s »organise. Une parole qui serait la vérité indiscutable.

    JEAN. – La parole de Mao n’existe pas, c’est la synthèse des idées que Mao a eues à partir de la pratique, de l’expérience de lutte du peuple chinois.

    Mao dit que les idées justes ne tombent pas du ciel, et si Mao a des idées justes, elles lui viennent de la pratique sociale.

    En 1927, Mao ne savait pas qu’en 1968 il y aurait la Révolution culturelle.

    Il n’y a pas une vérité avec un grand V qui tombe du ciel.

    Il y a une vérité qui se développe.

    – N’y a-t-il pas tout de même un culte de la personnalité de Mao?

    COLETTE. – J’ai réfléchi à ça : je pense qu’il ne peut pas y avoir de culte de la personnalité qui ne soit pas fondé sur quelque chose de réel.

    Si le peuple chinois aime tellement le président Mao, leur dirigeant, c’est parce qu’il les a sortis d’une situation féodale d’exploitation, qu’il a mené à bien la révolution, extirpé les éléments révisionnistes et bureaucratiques qui s’infiltraient.

    Il a donné tout le pouvoir au peuple en prenant des mesures pour que plus jamais les réactionnaires ne puissent à nouveau s’en emparer.

    Je comprends que le peuple soit reconnaissant et qu’il aime énormément le président Mao.

    – Tout de même, sur le plan culturel, il y a des choses qui pour nous sont difficiles à accepter comme démocratiques. Ce serait plutôt une sorte de dirigisme… Je ne sais pas si vous lisez certaines revues d’informations chinoises…

    JEAN. – Là-dessus, on est effectivement un peu mal à l’aise
    pour répondre.

    Du point de vue de l’art, de la culture, on ne sait pas très bien ce qui se passe.

    Les trucs stéréotypés qu’on trouve dans Pékin Informations, les portraits de Mao, ça me gêne un peu, mais ça ne m’empêche pas d’être maoïste.

    ersonnellement, ça ne me gêne pas, par rapport à ce que Mao apporte dans le domaine de la libération des masses, de la liberté d’expression des griefs, de la confiance en lui-même qu’on donne au peuple.

    Je crois qu’il y a rupture totale entre ce qui est l’individu, comme nous le comprenons en France, et l’homme collectif, comme on le comprend en Chine.

    Je me souviens d’une histoire que j’avais lue dans Servir le peuple, sur la construction d’une usine de cirage.

    On aurait demandé à des experts russes de venir construire l’usine, ça aurait peut-être pris deux ans. Au lieu de ça, ce sont les gens du lieu eux-mêmes qui l’ont construite.

    Au début, ce qu’ils ont fait était tout à fait infect, inutilisable, et puis, peu à peu, ils sont parvenus à produire du cirage correct.

    Ils ont appris eux-mêmes comment le fabriquer. C’était beaucoup plus enthousiasmant et ils connaissaient beaucoup mieux le travail.

    Évidemment, ça n’était peut-être pas très économique, ils ont mis deux ou trois fois plus de temps, mais ils ont tous travaillé, même les plus ignorants, et maintenant ils connaissent tous le processus de fabrication du cirage dans l’usine.

    Alors que si les  » docteurs « russes étaient venus faire le travail, il n’y aurait pas eu beaucoup de différence entre un ouvrier français et un ouvrier chinois.

    Mao dit :  » Mieux vaut dix qui cherchent que un qui sait. « 

    C’est formidable.

    5 janvier 1971.

    Jean a relu son entretien et écrit cet additif :

    J’ai été assez surpris du nombre important de fois où nous parlons de spontanéité car je n’aime pas du tout ce mot qui est très ambigu.

    Ce que nous ne voulons surtout pas dire, c’est que la révolution se fera toute seule, spontanément, que tout ce qui est spontané est révolutionnaire.

    Pas du tout.

    Ce que nous avons voulu montrer, et c’est peut-être pourquoi nous avons employé si souvent ce mot, c’est qu’à cause de leur situation sociale d’exploitation, les masses populaires sont révolutionnaires.

    Malheureusement toutes les idées justes (révolutionnaires) sont contrecarrées plus ou moins par les idées fausses divulguées par la presse, la télé, etc.

    Ce qui fait que les idées justes existent rarement toutes pures comme ça, mais en contradiction avec les idées bourgeoises, d’où les idées contradictoires de tel ouvrier, les idées confuses de tel paysan ou de tel intellectuel.

    La télévision n’épargne personne.

    Toutefois, au moment des luttes intenses (Mai 68, grandes grèves, manifestations), il se trouve que les idées bourgeoises (égoïsme, racisme, etc.) peuvent être balayées en un instant.

    Tout cela pour dire qu’un intellectuel qui  » s’établit « , qu’un maoïste, n’a rien à apprendre aux masses.

    Ce que le maoïste a à faire, en un premier temps, c’est de s’efforcer de libérer l’initiative des masses, entendons par là : l’aider à combattre les vieilles idées bourgeoises.

    Comment?

    En partant de ces idées peut-être confuses, mais justes, qui se trouvent dans les masses.

    Dans l’entretien, nous nous sommes surtout attachés à montrer le caractère révolutionnaire des masses et nous avons laissé entendre que le seul travail du maoïste était d’être une étincelle.

    A la suite de quoi tout prendrait feu… C’est un peu sommaire.

    La marche du peuple vers la Révolution suit des hauts et des bas, et si de chaque expérience nous ne tirons pas des leçons, nous ferons du surplace; les maoïstes doivent donc aider les masses, doivent donc aider à tirer les leçons.

    Le maoïste n’est pas seulement un catalyseur.

    Il doit aussi être un organisateur.

    C’est peut-être ce qui est le plus difficile.

    En tout cas, c’est personnellement ce que je trouve le plus difficile.

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  • Enquête sur les maos en France: Guy (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    GUY. – J’étais à la campagne et puis j’ai eu une histoire de famille : je me suis cassé. Je suis venu travailler à Paris dans la décoration.

    On bossait dans la maison de Vadim à Dreux où on a tout refait.

    Je travaillais à faire les fenêtres et il y avait un chef décorateur qui faisait la pute.

    C’était un milieu pourri, le prix des trucs, tout ce fric…

    J’en ai eu marre de faire la pute. Je ne voulais plus vivre avec eux.

    Ça me faisait chier des mecs comme ça.

    Je me suis cassé. J’avais un peu de fric de ma grand-mère.

    J’ai pas bossé pendant trois mois, en me disant :  » On verra. « 

    Et puis, un jour j’ai rencontré des copains qui, eux, bossaient.

    Ils m’ont dit :  » Tiens pourquoi, tu bosses pas, toi, pourquoi tu fous rien? « 

    Alors je suis allé à Renault, juste avant Mai 68.

    Ma mère est un peu juive et marxiste.

    Elle a été prisonnière pendant cinq ans en Allemagne.

    Mon père aussi.

    C’est là qu’ils se sont rencontrés.

    Maintenant ils veulent leur petite vie tranquille.

    Ils ne pensent plus à rien. Pour eux, la politique, ça veut dire la guerre.

    Alors parler politique avec eux, zéro!

    J’ai un frère qui est fasciste.

    Il revient de la Martinique.

    J’avais pas d’idée politique précise.

    Il y avait des manifs au quartier Latin.

    Je me souviens, j’ai vu des mecs dans un car de C.R.S. en train de chanter L’Internationale.

    C’était chouette.

    C’était à la gare Saint-Lazare.

    Ça m’avait vachement impressionné.

    J’avais voulu savoir ce qu’ils avaient fait.

    C’était la première fois de ma vie que j’entendais L’Internationale.

    Ça me paraissait bizarre de voir des mecs dans un car de flics en train de chanter.

    En province, tu ne vois pas ça. Tu vois, des fois, une 4 L de flics avec un type dedans parce qu’ils viennent de le sortir du bal mais quand il y a une bagarre, les flics ne viennent pas, parce qu’ils ont peur.

    Entre-temps, j’ai lu La Mère de Gorki, ça m’a vachement choqué.

    J’ai fait un rapprochement.

    Je suis pas bien évolué… si j’avais pas bossé… ça m’arrive souvent, je vois un bouquin et je le prends, je me dis : « Tiens, je vais lire ça. « 

    Quand je suis entré à Renault, là j’ai vraiment vu ce que c’était : l’enfer quoi!

    Au début, je bossais sur une chaîne.

    J’avais jamais vu une chaîne, j’avais jamais été si près… j’avais jamais été en usine de ma vie.

    Je me souviens, j’en rêvais la nuit.

    Ce qui m’a surtout frappé au départ, c’est l’ambiance.

    Les copains n’avaient pas de fric alors on ne bouffait pas le midi, les mecs parlaient politique. Pour moi c’était très important.

    J’ai rencontré Garcia, un anarchiste espagnol.

    On a discuté de politique, mais c’était pas clair parce que je venais d’arriver.

    Au bout de quinze jours je faisais grève parce que les mecs ne voulaient pas bosser jusqu’à deux heures.

    Les autres ne voulaient pas que je fasse grève mais moi je comprenais bien qu’on en ait marre de bosser jusqu’à deux heures.

    J’ai fait la grève.

    On a discuté et c’est tout jusqu’en mai où j’ai pris le grand coup.

    C’était vraiment le Grand Jour.

    C’était trois, quatre mois après mon entrée à Renault, et je commençais à connaître pas mal de mecs dans l’usine.

    Ce n’était plus pareil.

    Alors, le premier soir, je suis resté, et les mecs commençaient à souder les portes partout, c’était vachement bien.

    Il y a un mec qui est venu, un prolo, un ouvrier.

    Il avait une camionnette et une grande échelle.

    Alors on lui a dit :  » Grimpe, viens avec nous, pose ton échelle contre le mur et viens. « 

    Alors le mec est venu.

    On lui a dit : ce Tu vois les portes sont fermées, c’est pour pas que les mecs sortent, pour pas qu’ils rentrent chez eux. « 

    Alors on s’est mis à discuter : « Pourquoi vous faites grève ? « , etc.

    Il nous posait un tas de questions.

    Et puis il y avait des étudiants qui allaient chercher des dizaines de baguettes et des paquets de Gauloises. Et du pâté, enfin tout ce qu’ils pouvaient ramener.

    Alors on leur a dit : ce Venez « , et ils sont montés par l’échelle.

    Ce soir-là, on y a-passé la nuit. J’aimais bien l’ambiance.

    Je n’ai pas mis de temps à m’intégrer à l’ambiance de l’usine.

    Les mecs, c’est vachement sympa, il y a des moments où tu bosses, mais il y a des moments où tu te fends la gueule.

    Et puis c’est franc, c’est pas pareil que dans la décoration.
    Trouver une telle ambiance c’est formidable.

    Le premier jour de la grève, ça éclate partout.

    Ça discute partout. Tu te libères en quelque sorte.

    J’étais pas tellement au courant de ce que les étudiants faisaient mais je savais qu’il y avait des bagarres, qu’il y avait des flics à la faculté.

    Il y a eu des discours, mais les discours ça ne m’intéresse pas tellement.

    Enfin, je couchais… un peu partout, au quartier Latin, dans l’usine.

    Quand il y avait des manifs, on y allait, on faisait des barricades et on vadrouillait toute la nuit; on revenait le matin.

    On avait des bagnoles, et même quand il n’y avait plus d’essence on pipait l’essence pour en avoir.

    J’ai le bouquin 34 nuits, 33 jours sur la Régie Renault, et je réagis toujours aussi fort quand je le relis.

    A l’intérieur, tu as tous les copains sur une photo, tous les jeunes.

    Tu sentais la liberté partout.

    Ce qui était frappant c’était ça : tu disais ce que tu voulais.

    Si t’avais pas à bouffer, tu te démordais toujours pour faire un casse-dalle.

    Il y avait toujours un mec qui t’en filait la moitié, et puis un mec qui te filait cent balles ou des cigarettes.

    J’ai été à Flins, mais alors, là, je suis revenu complètement écœuré.

    Je suis resté trois jours sans bouffer, sans dormir, et les flics au cul tout le temps.

    Je suis resté jusqu’au dernier jour.

    On est revenu à l’usine.

    Il y a eu encore des bagarres dans Paris alors je les ai faites. Les syndicats essayaient de t’empêcher de tous les côtés.

    On demandait  » Pourquoi?  » et les syndicats nous disaient : « II ne faut pas aller sur les barricades, c’est des provocateurs…  » et ils ne soutenaient pas les mecs qui se battaient, c’était clair!

    Quand j’ai repris le boulot, je me souviens le lundi après-midi, il y a eu les résultats du vote, parce qu’il y avait eu vote, on était 2 000-3 000 à gueuler :  » Salauds. « 

    Alors, ils nous ont traité de ce Provocateurs « , de tout ce qu’on veut.

    C’était aberrant. On a repris le boulot mais c’était l’écœurement pour tous les mecs. Et puis les mecs ne voulaient plus parler de politique.

    Pour la plupart des ouvriers il fallait suivre les étudiants, il fallait aller à la bagarre.

    Après 1968, j’ai pas laissé tomber.

    Quand il y avait des grèves j’ai toujours été dans le coup mais je ne savais pas quelle direction prendre.

    J’arrivais pas à m’agripper, c’était pas clair, ça m’intéressait pas… Il y a eu les trotskystes.

    Je discutais avec eux.

    Ils avaient fait des comités d’action.

    Alors je me suis mis dans le comité d’action, mais ils ne pensaient qu’à des grandes internationales et le boulot pour l’usine, zéro!

    Tous les samedis, il y avait des cours de marxisme.

    Les
    mecs, le cours de marxisme du samedi ils n’en avaient rien à faire.

    Moi j’y suis allé deux, trois fois.

    Quand il y avait une grève j’allais aux réunions pour voir ce qu’ils allaient tenter de faire.

    Mais rien! Tout ce qu’ils recommandaient c’était de se syndiquer, à la C.G.T.

    Les trotskystes disaient qu’il fallait entrer à la C.G.T. pour essayer de récupérer les mecs… mais moi, me syndiquer à la C.G.T. ah! non!

    La C.F.D.T. aurait été un syndicat un peu plus libéral, un peu plus combatif, j’aurais peut-être bien voulu… mais enfin, c’était pas clair!

    J’étais gauchiste sans idée définie.

    Enfin, il y a eu Bouboule. C’était un mec qui ne me servait pas le petit refrain des syndicats, c’était autre chose.

    C’était un Italien. Il avait vingt-deux ans.

    On a fait une grève de contrôleurs et, pour la première fois, les revendications qu’on demandait sur le tract, c’était quelque chose de nouveau.

    Je ne savais pas ce qu’il y avait de nouveau. Mais on voulait faire un tas de trucs.

    Au lieu d’envoyer des gars dans le bureau, eh bien on y allait tous.

    C’était la démocratie!

    Tous les mecs qui voulaient faire un tract le pouvaient.

    On pouvait faire un tract sur un chef, sur les syndicats, sur n’importe quoi! On se sentait plus à l’aise. Bouboule a pris la parole ce jour-là dans la cantine.

    Il avait une façon de s’exprimer : quand tu vois les mecs de la C.G.T. s’exprimer et Bouboule à côté, eh bien toi tu restes là, et tu dis :  » Merde, chapeau! « 

    Après je suis allé le voir.

    Il m’a parlé de son canard : Métallo rouge. On a discuté.

    C’est là qu’on a fait le premier comité de lutte des contrôleurs.

    C’était simplement revendicatif. Mais on discutait d’un tas de trucs. Tous autant qu’on était, on était écœurés des syndicats.

    On était une quinzaine et je me rappelle, on s’était demandé:  » Mais, comment on va signer? « 

    A ce moment-là, j’avais entendu parler de ce qui se passait à la Fiat à Turin où il y avait déjà eu des comités de lutte, alors on s’est dit :  » Tiens, on va s’appeler Comité de lutte des contrôleurs « .

    Le tract a été pris par tous les contrôleurs.

    Aussitôt il y a eu plein de mecs qui sont venus nous voir et qui disaient :  » Chez nous, ça va pas  » et ils voulaient qu’on fasse un tract.

    On leur disait :  » Eh ben, vous vous démerdez dans votre atelier.

    Avec trois ou quatre mecs vous vous filez rancard dans un café et vous faites le tract. « 

    On a eu pendant un moment jusqu’à douze comités de lutte qui fonctionnaient.

    Et puis on a fait un meeting.

    Ça faisait beaucoup de types à la porte et ceux de la C.G.T. n’aimaient pas ça, ils avaient peur.

    Pour la première fois, ils ont dit :  » Tiens tu as vu Bouboule, il a un badge de Mao ! « 

    Tous les mecs qui se disaient maos dans les comités de lutte portaient un badge et tout le monde voulait un badge.

    Dans l’usine il y avait 200, 300 mecs qui se baladaient avec un badge de Mao.

    Pour moi ça voulait pas dire grand-chose mais ça voulait dire que si on s’était fait baiser en 68, il y avait quand même des mecs qui essayaient d’avoir d’autres méthodes que les syndicats, qui les avaient trahis.

    Ça voulait dire qu’on essayait de créer une autre organisation pour se battre et pour se défendre.

    Ça représentait que je pouvais m’exprimer : c’était très important.

    C’était la première fois que si je voulais faire un tract sur un chef et le traiter de  » salaud « , je pouvais le faire.

    Mais des mecs de la Gauche Prolétarienne, j’en avais peur.

    On nous avait tellement bourré le mou qu’ils se battaient n’importe où.

    Et puis Bouboule était en pétard avec eux, même à l’époque des cantines.

    C’était l’hiver 69-70.

    Tous les mecs gueulaient :  » Tu as vu la cantine, c’est dégueulasse.

    On bouffe déjà bien mal et en plus ils vont augmenter! Tu as vu, ils coupent un camembert en huit et ils te font payer ça 70 centimes. « 

    Alors on a fait un tract.

    C’était le premier tract du Comité de lutte qu’on distribuait à la porte de l’usine.

    On ne l’avait jamais fait auparavant.

    Il n’y avait pas d’étudiants.

    Ce n’était que des ouvriers, que des mecs de Renault.

    Le tract était très bien fait et ça discutait vachement dans les ateliers.

    Les mecs venaient nous voir en disant :  » C’est bien « , et le lendemain, on s’est dit :  » On va imposer nos prix nous-mêmes. « 

    C’était ça le but de la campagne!

    Alors, on a fait un autre tract.

    Sur le tract, on voyait un camembert, coupé en huit morceaux.

    On disait : si on achète deux cents camemberts aux Halles, ça coûte 160 francs.

    Un camembert divisé en huit, on devrait le payer tant et vous le payez tant.

    Et les mecs, ils affichaient ça partout.

    On a fait trois séries avec des dessins : le camembert, les frites et le café.

    Il y avait des mecs qui venaient en disant :  » Je vais t’en distribuer un paquet, tu auras le temps d’aller bouffer. « 

    C’est là qu’on a commencé à avoir des mecs activistes.

    Mais, les syndicats, alors là, ils sont descendus. Il y a eu une bagarre… enfin pas une bagarre vraiment, mais les chaises ont volé.

    Tous les mecs se sont mis à gueuler. Les syndicats se disaient :  » Merde, tout le monde les soutient « , ils ne pouvaient pas nous tabasser.

    Alors, le lendemain, ils sont revenus et ils ont essayé de nous empêcher de rentrer à la cantine.

    Comme on savait par où passer, on a quand même réussi à rentrer : on était quatre, et eux, ils avaient même fait venir de l’extérieur les Jeunesses Communistes en cravate et costumes.

    On était quatre, on se demandait si on serait assez forts, si les mecs nous soutiendraient encore.

    Il y avait un vieux trotskyste qui était vachement bien, c’était un trotskyste mais…!

    Il a dit :  » Allez-y  » et on y a été.

    Les ouvriers se sont levés, ils ont commencé à vider les J.C. qui, trop trouillards pour essayer de se battre, se sont barrés.

    Avec les autres, cadres et délégués, il y a eu une bagarre.

    Nous, on n’a pas donné un coup de poing.

    C’étaient les ouvriers! Ils foutaient les marmites en l’air dans la cuisine.

    Il y a eu sept, huit tables de cassées, avec la vaisselle, les chaises.

    Les travailleurs immigrés nous défendaient vachement.

    Surtout les mecs d’Afrique noire qui ne mangent qu’un plat de légumes, parce qu’ils envoient leur argent à leur femme.

    Le lendemain, on a essayé de coller des affiches, mais les mecs des syndicats sont venus avec tous leurs pontes de la région parisienne.

    Ils criaient :  » Gauchistes = Fascistes « , et ils ont cherché Bouboule dans l’atelier.

    Ils ont commencé à lui cracher dans la gueule devant les ouvriers, et ils l’ont traîné par terre.

    Lui, il chantait L’Internationale. Sur le pont de l’île Seguin, ils ont voulu le jeter dans la Seine.

    Là, ils se sont battus entre eux.

    Les délégués C.F.D.T. sont venus et toute la direction.

    Dans l’atelier, pendant une heure et demie, deux heures, les mecs n’ont pas bossé.

    Nous, on a débrayé et on a commencé à prendre des manches de pioche, des barres de fer pour y aller.

    On y est allés, mais les chefs nous ont empêchés.

    Ils voulaient foutre Bouboule en photo sur L’Huma en disant : « Les travailleurs de Renault virent un gauchiste de l’usine. « 

    Bouboule est revenu mais il s’est fait virer.

    A ce moment-là, il y eut la fusion entre certains comités de lutte et la Gauche Prolétarienne.

    Dans l’affaire du métro, on avait en quelque sorte les mêmes idées qu’eux.

    Nous, ce qu’on voulait au départ, c’était faire un coup à la caisse.

    On voulait se démerder pour piquer quelque chose.

    C’est tombé dans le lac le vendredi soir, mais le lundi on est venus en métro à Renault, et on a fait passer les mecs gratuitement.

    Le lundi soir, ça s’est bien passé : pas de flics, rien.

    Tous les mecs enthousiastes.

    On est partis en manif à la porte.

    D’habitude, les mots d’ordre diffèrent mais là on avait des mots d’ordre communs.

    Il n’y avait pas de G.P. dans notre équipe, il n’y en avait pas chez les contrôleurs.

    La jonction, je l’ai faite plus tard.

    Jusqu’au mercredi soir, tout se passe bien. Une rame de métro, puis deux, puis trois : mille mecs sortent gans payer.

    C’était la joie, et puis les bombages, les tracts.

    Tous les jours un tract! le mercredi soir, j’étais à la porte de l’usine et qu’est-ce que je vois : un groupe de mecs de la Gauche qui se pointent.

    Mon premier réflexe ça a été :  » Attention les mecs, il y a les mecs de la Gauche ici. « 

    J’avais vraiment peur. Je ne voulais pas me mêler à eux.

    Mais ce soir-là, il y a eu de la bagarre, et les mecs de la Gauche ont repoussé les flics avec nous.

    Quand on a chargé les flics, ils se sont tous mis à crier et les flics avaient la terreur.

    Ils se sont battus vachement bien et ça m’a suffoqué.

    C’est marrant, c’est dans la violence que j’ai fait le rapprochement avec eux.

    Mais il y avait quand même toute une partie de l’histoire de la Gauche qui n’était pas claire.

    J’avais jamais lu un canard de la Gauche.

    J’avais jamais lu La Cause du peuple.

    Après le métro, quand je les rencontrais, on se disait  » Salut! », on discutait, et puis on a commencé à faire des tracts en commun sur le métro.

    Nous, c’était déjà la résistance parce qu’on s’était fait décimer.

    Les copains se sont fait foutre en taule. On était archiconnus, on était photographiés et même filmés. En plus, on a été dénoncés par les révisos.

    Un jour, les flics nous tendent un piège.

    On était partis à quatre mecs dans le métro et là, dix flics.

    A Trocadéro, dix flics, et à Franklin-Roosevelt, dix flics…

    c’était la meute qui nous suivait.

    A chaque station, il y avait toujours un ou deux flics qui descendaient et qui faisaient un tour.

    On changeait de wagons, parce qu’on les avait aussi bien repérés.

    A Franklin-Roosevelt on a essayé de se barrer sur Vincennes. Dans le couloir ils nous coursaient; quand on a vu la meute derrière nous, on les avait comme ça.

    Quand on est arrivés sur le quai, ils nous ont encerclés.

    Mais ils ne nous ont pas touchés.

    Alors on est montés dans le métro.

    Entre les copains et moi, on s’est engueulés, parce qu’il y avait un copain qui voulait descendre à la Concorde.

    Il avait une nana à voir, mais Concorde c’est le meilleur coin pour se faire piquer.

    Dans le métro, comme il y avait beaucoup de monde, on aurait pu gueuler, ameuter les gens et, en faisant ça, on aurait pu se barrer.

    Il n’a jamais voulu et il a entraîné les autres copains.

    Moi, j’ai pas voulu descendre. Les copains sont descendus à Concorde.

    Ils étaient pas sitôt sur le quai qu’ils se sont fait matraquer la gueule. Il y avait au moins une trentaine de flics.

    J’ai vu P. plein de sang. Moi, je suis descendu à Châtelet.

    Il y avait encore deux flics qui nie suivaient. J’ai sauté pardessus les grilles.

    J’ai fait au moins dix fois les mêmes stations. Enfin je suis arrivé à me barrer.

    Les trois autres ont été en taule. Les militants étaient vidés, et moi je ne prenais plus le métro à Billancourt. Je n’y allais plus.

    Je restais planqué. J’avais peur.

    J’avais pas l’idée de résistance.

    Je bossais tranquille mais ça me faisait chier.

    Des fois, j’attendais les mecs.

    Il y avait des meetings à la porte de l’usine, j’y allais quand même, mais je n’étais pas actif du tout.

    J’hésitais vachement, à la porte de Renault à Zola.

    Il y avait des flics, j’avais peur.

    Il n’y avait personne pour me soutenir.

    Bouboule n’était plus à l’usine, parce que Bouboule aussi avait peur des flics.

    J’étais complètement coupé, mais il y avait des mecs que j’avais connus qui me disaient :  » Si tu veux, on peut faire quelque chose  » et ceux qui venaient me voir à l’usine :  » On ne te voit plus. « 

    J’avais toujours ce refrain derrière qui me raccrochait…

    Mais la peur…

    Et je sortais, j’arrivais à cent mètres de la porte, je ne pouvais plus avancer.

    Alors j’allais à pied jusqu’à Bir-Hakeim, et puis là non plus je ne pouvais pas et je descendais au Pont de Sèvres ou à Marcel Sembat.

    Ça a duré pendant un mois mais je ne supportais pas non plus de me sentir liquidé.

    Et c’est reparti. On a commencé une campagne.

    Je ne sais plus sur quoi. Et là, ça s’est éclairci.

    Pas pour dire que je suis maoïste, que j’ai lu tout Mao, mais pour saisir qu’il faut y aller, qu’il faut pas avoir peur de tomber.

    On sait qu’on tombera mais ça ne fait rien.

    La peur devient de la hargne.

    De la hargne révolution-
    naire.
    J’ai commencé à diffuser La Cause du peuple.

    Avant de vendre un canard, tu réfléchis.

    Métallo rouge, ce n’était pas pareil, on le donnait.

    Avec La Cause du peuple il fallait accrocher les mecs, discuter, mais je n’avais plus peur.

    Maintenant, le pas qui a été fait est immense.

    Au début, les premiers maos, ils étaient jetés, enfin pas jetés mais presque.

    Maintenant, tu peux t’approcher de n’importe qui, aller n’importe où dans l’usine, tu as toujours des mecs prêts à te soutenir, à gueuler contre les révisos.

    Tu as vachement plus confiance dans les masses.

    Tu peux distribuer les tracts, il n’y a plus un mec mouchardé.

    Et quand il y a des grèves, le canard, on te le demande de partout.

    Au début tu avais peur, maintenant tu es plus fort. C’est aussi tout ce qui se passe en France qui joue vachement.

    Même des vieux avec leur carte C.G.T. nous disent :  » Moi, je suis trop vieux, ou j’ai ci, j’ai ça, mais vous avez raison, faut y aller! « 

    Et ils racontent les grèves dures qu’ils ont vécues.

    Les vieux ouvriers ont de l’influence dans l’usine. Quand ils sont contre nous, c’est pour des raisons personnelles. Jamais contre l’idéologie.

    Des mecs anti-maos, il n’y en a pas un grand nombre.

    Dans ce qu’on fait, il y a toujours quelque chose de concordant avec leurs idées.

    Par exemple, quand on dit :  » Sabotons le profit du patron « , ils comprennent, c’est clair.

    Quand La Cause du peuple est saisie c’est clair :  » C’est dégueulasse, on nous enlève la parole! « , même s’ils ne sont pas d’accord avec La Cause du peuple.

    La répression? Ça dépend de ce que les maoïstes vont faire.

    Si les maoïstes réussissent un coup qui n’est pas mal, ça va faire des maos.

    Si on répète des tas de coups signés ce maos « … si on fait notre justice nous-mêmes, si les ouvriers font leur propre justice, pour eux, ce sera clair!

    Tous les jeunes sont avec nous dans la pratique et aussi dans les idées.

    Ces mecs, bien sûr, ils participent plus ou moins mais, en principe, les mecs, même les jeunes professionnels, ils sont violents.

    Les mecs, ils arrivent de province, habitent la banlieue, ils se font chier.

    Ils se battent à droite à gauche.

    Le flic est devenu quelqu’un qu’ils ne peuvent pas voir.

    Les flics partout et les contrôles d’identité, ils en ont marre!

    Ça mijote là-dedans, et ils se mettent à vachement discuter.
    Par exemple, il y a des mecs que je connais de vue, je discute avec eux dans la rue.

    Pourtant, une fois que tu sors de l’usine, t’essayes d’oublier toute la crasse qu’il y a là-dedans, et l’usine, on n’en parle plus, c’est dans la poche sur le côté.

    Eh bien, maintenant, il y a des mecs quand on sort de l’usine, qui me demandent :  » Tiens, salut! On va boire un truc « , et on commence à discuter politique.

    Tu sens que c’est autre chose! Pour moi c’est vachement important. Ça joue sur mon idéologie.

    Cet été, j’ai fait du stop. J’ai pris des dizaines de voitures, et j’ai rencontré des gens, des jeunes surtout, de différentes classes sociales.

    Quand on avait le temps de discuter, en fonction des kilomètres, je les provoquais :  » Bien sûr, la vie est chère, mais vous savez, Marcellin nourrit près de 70 000 flics sur notre dos, et les impôts « , etc.

    Et ils me disaient :  » Mais vous savez, il faut des flics, il y a tellement de gens qui se battent, qui sont violents. « 

    Chez les jeunes, c’est pas du tout pareil.

    C’est marrant, mais ils ont vachement d’estime pour un mec qui fait du stop.

    Ils sont familiers.

    Tu entames une discussion et tu découvres qu’ils se font chier. Ils sont en vacances mais ils se font chier.

    Alors avec eux, c’est vachement facile d’y aller.

    Les bagarres, ils aiment ça, ils ne parlent que de ça.

    Et quand tu leur parles de flics, alors là :  » Ah! les salauds! « 

    Des fois, il y en a qui sont plus évolués, alors tu fonces à discuter : Cause du peuple, Geismar… tu vois ce qui porte.

    Mais tu y vas à tâtons. Comme ça, tu te fais une idée.

    En principe, cette génération, enfin les mecs entre dix-sept et vingt ans, sur 100 mecs, tu en as 90 qui sont archiviolents.

    Ils ont des petits boulots : menuisiers, électriciens, maçons, n’importe quoi; ils gagnent 100 000 balles par mois, mais ils ont encore un truc : ils ont tous Paris dans la tête.

    « Combien on gagne de l’heure à Paris?  »  » Comment c’est à Paris?  » C’est marrant, ils croient qu’à Paris, on vit bien! On comparait.

    Je leur disais :  » Moi, je suis à Renault, je gagne 120 000 balles, je paye 30 000 balles de piaule par mois « , etc.

    16 septembre 1971.

    Après avoir relu son entretien, Guy a dit :

    Je suis deçu.

    Ca me plaisait de lire ce que j’avais dit mais je trouve ça barbant.

    C’est mou.

    Ca donne pas envie de se battre.

    A côté de Jackson !

    [Georges Jackson, prolétaire afro-américain condamné à vie pour un vol de 30 dollars dans une station-service, conscientisé en prison et devenu l’un des écrivains du Black Panther Party, mort assassiné]

    J’ai pas su montrer la violence.

    Pourtant, même s’il y avait cent mille mecs en face de moi pour me dire que je me trompe, que la voie du maoïsme, c’est pas la bonne voie, je ne les croirai pas.

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  • Enquête sur les maos en France: Germain et Marcel (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    GERMAIN. – Moi, j’ai toujours été maoïste. Je ne suis pas un mao de 68. Tu vois, je n’ai pas les cheveux longs.

    MARCEL. – Pour toi, c’est différent. Toi, tu pouvais déjà être jugé comme maoïste à l’époque.

    Tu as vécu plus à fond que moi l’avancée de Mao en 45, 48.

    Moi j’étais jeune militant.

    On ne nous parlait pas de la Chine.

    GERMAIN. – Nous, dans nos journaux, dans nos réunions, on parlait de Mao.

    Les victoires de l’armée populaire chinoise, village par village, étaient les victoires de la grande famille communiste.

    On en causait tous les jours.

    Il y avait des communiqués dans notre presse du P.C., aussi bien dans L’Huma que dans Liberté, le journal du Nord et du Pas-de-Calais.

    MARCEL. – Je ne suis pas aussi affirmatif.

    Pour Germain, qui était dirigeant, Mao Tsé-toung, ça voulait dire quelque chose.

    Mais, dans nos réunions de cellule, ça apparaissait beaucoup moins.

    Je me souviens qu’on avait parlé avec Germain puisqu’on militait dans la même ville, mais je ne me souviens pas de trucs officiels.

    GERMAIN. – II y avait Les Cahiers du communisme où on parlait des contradictions ,de la pensée de Mao.

    Il y avait les textes où Mao dit qu’avant d’être éducateur il faut s’éduquer soi-même. Enfin, c’était ce qu’on pigeait à ce moment-là.

    On en parlait. Bien sûr, on ne se disait pas  » maoïste  » mais tout ça faisait partie du fait d’être communiste, et on puisait dans le P.C. chinois des formes de luttes et d’action pour nous-mêmes, quitte à corriger notre travail pratique.

    Même Thorez et Duclos n’oubliaient jamais de rappeler les victoires de la Chine populaire.

    Ils ne lisaient peut-être pas beaucoup de textes mais ils parlaient de Mao Tsé-toung.

    MARCEL. – Pendant la grève de 48, il y avait des réunions de masse avec 10 000, 15 000 mineurs où on annonçait :  » Nos camarades chinois poursuivent leur avance victorieuse. « 

    C’était compris comme une victoire des prolos.

    On voyait Mao comme Staline.

    GERMAIN. – Les maoïstes sont staliniens, si ça veut dire qu’ils sont aussi durs dans la lutte que Staline l’a été. Surtout dans la lutte clandestine avant la Révolution de 17.

    Après, il y a eu des erreurs que je ne veux pas juger. Staline, c’est l’idée de la guerre antifasciste et de l’Armée Rouge.

    MARCEL. – Moi, je juge par les Russes que j’ai connus dans la mine. Ces gars-là n’avaient rien à se mettre que leurs habits de travail, par tous les temps.

    Ils n’avaient même pas de quoi manger. On leur donnait nos tartines. Mais dès qu’ils entendaient le mot Staline, leur cœur battait.

    On se disait :  » Ce Staline, qu’est-ce qu’il a dû leur faire, pour qu’ils l’aiment comme ça. « 

    GERMAIN. – On voyait toujours la ligne marxiste-léniniste communiste.

    On ne voyait pas le maoïsme.

    Enfin, ça ne s’appelait pas ainsi. Le nom est né en 68. On a dit : les  » maoïstes « . Comme on a dit : les  » staliniens « .

    Il y a eu comme ça des gens qui justifiaient leur position politique sur la personne de Staline.

    Nous, on ne se servait pas de la personne de Mao. On disait :  » On est des communistes tout simplement et on est liés à la Chine. « 

    Au moment où le P.C. a lâché la Chine, il a aussi lâché la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, ça a été à peu près quand le Kominform s’est dissous, et le décalage avec la Chine populaire a marqué le grand revirement aussi bien sur le plan international que sur le plan intérieur.

    Il y a eu le clan russe et le clan de la Chine populaire mais nous, on n’a pas changé notre ligne.

    Lorsqu’on était communistes en 47, on était maoïstes. C’est eux maintenant qui ne sont plus communistes.

    C’est eux qui ont trahi. Ils ont renié Staline, ils ont renié Mao. Ils renient tout.

    Aujourd’hui, ils renient même leur politique de lutte de classes, c’est encore plus grave.

    Je ne me suis pas détaché du P.C. du jour au lendemain. Il y a eu des contradictions, des problèmes. Après la grève de 48, les syndicats devaient renouer des relations avec la direction des Houillères.

    Mais la direction voulait bien recevoir tel ou tel représentant de l’organisation syndicale, mais tel ou tel autre, elle n’en voulait pas.

    Il fallait poser des revendications et accepter des entrevues.

    Les Houillères voulaient faire le choix des délégués, et les directions syndicales ont accepté.

    NOUS, on n’était pas d’accord.

    Ce n’est pas au patron à choisir le délégué.

    Ça devenait mou si les représentants n’étaient pas mandatés par la classe ouvrière.

    D’abandon en abandon, des avantages acquis ont été perdus. Même ce qui tenait le plus à cœur aux ouvriers mineurs : un avantage acquis depuis cent ans, depuis nos pères, comme l’eau gratuite, on l’a perdu.

    Maintenant les mineurs payent l’eau alors qu’ils ne l’ont jamais payée.

    Avant on retenait quatre francs ou six francs par mois pour le logement, maintenant on cause de loyer de cent quatre-vingts francs par mois.

    Ce sont des faits formidables.

    De même, au lieu de continuer à construire des maisons pour les mineurs, on coupe celles qui existent en deux.

    On met deux familles ensemble.

    On met le pensionné, le silicose qui crache ses poumons sur la cour, et on met le jeune ménage devant.

    Laisser faire les Houillères là-dessus, c’est plus que de la mollesse, c’est l’abandon pur et simple de la lutte des classes.

    Les comités d’entreprises de groupes, de puits, n’ont plus fonctionné. Il a fallu attendre Mai 68 pour que ça reprenne un peu.

    MARCEL. – Par exemple après la grève de 48, les meneurs ont été sabrés.

    Même pour la sécurité, l’ingénieur refusait de me voir. Il refusait nos délégués pour la sécurité.

    Les copains au lieu de se battre et de dire :  » Non, c’est eux qu’il faut voir « , ils préféraient se taire et garder leurs strapontins.

    Ils disaient :  » Tant pis, n’y va pas. Faut quand même quelqu’un pour discuter et si toi, ils te veulent pas, le mieux, c’est que nous, on aille discuter. « 

    Comme ça ils ont éliminé les plus durs.

    GERMAIN. – Et 90 %, faut bien le reconnaître, c’était d’anciens résistants.

    La direction des Houillères, qui avait collaboré avec les Allemands, réglait doublement ses comptes aux résistants, à ceux du syndicat illégal qui s’était formé dans l’illégalité.

    En les rejetant, les Houillères gardaient de nouveau les collaborateurs.

    Il ne fallait pas être pris en train de distribuer un tract.

    C’était tout le statut du mineur et de ses droits syndicaux qui était saboté.

    Les condamnations pleuvaient pour rendre les délégués inéligibles.

    En 1952 c’est arrivé au point qu’un responsable m’a dit :  » Tu comprends pas, Germain, c’est plus le moment de frapper sur la table. « 

    Aujourd’hui, je peux me retrouver avec cet individu-là, et je lui dirai :  » Voilà, voilà pourquoi…

    Accepter l’ostracisme envers les militants de la base, voilà où ça conduit. « 

    La grève de 48 est partie sur un mouvement bien précis : la fermeture des puits, liée au Plan Marshall, au plan Schuman, au Pool Charbon-Acier, et appliquée par lés décrets Lacoste.

    Ils ont donc continué à fermer les puits non seulement pour le Nord et le Pas-de-Calais, mais pour toute la France, comme on va fermer les usines sidérurgiques et textiles à l’heure présente.

    Et notre position en 48 était juste. On ne comprend toujours pas que l’on ne cause pas des vrais responsables de cette situation en France.

    A ce moment-là, c’était la social-démocratie, les socialistes Jules Moch, Lacoste, Ramadier et compagnie qui nous arrachaient toutes les commissions, comités, que l’on avait obtenus à la Libération, et tout ça pour mieux appliquer leur plan rétrograde.

    C’est là où l’on voit bien la coupure nette : pour reconstituer une unité politique, le P.C. abandonne la plate-forme de luttes et de combats contre la bourgeoisie, contre la réaction, et même aujourd’hui, contre ce qui a un nouveau visage encore plus virulent, contre l’impérialisme qui va se servir du fascisme pour appliquer sa politique de régression sociale en dégradant nos lois et nos libertés.

    MARCEL. – Germain a été éliminé tout doucement du P.C., et il est tombé très malade en 50.

    Moi, je suis toujours resté au parti en menant des luttes à l’intérieur des réunions de cellule, mais sans bagage.

    Je ne pouvais rien faire d’autre que de crier :  » Je ne suis pas d’accord.  » J’étais d’ailleurs surnommé :  » Pas d’accord.  » Ça devenait même marrant.

    Ils travaillaient les autres copains en leur disant d’avance :  » On te prévient, Marcel sera pas d’accord. « 

    Je restais à l’intérieur des réunions, mais ce n’étaient pas des réunions où se posaient les problèmes de lutte de classes.

    J’ai tenu cinq mois comme secrétaire de section, mais dès que j’ai commencé à mordre un peu, ça a été fini.

    Je me souviens que je n’avais même plus droit à la parole en réunion de section. Je ne pouvais même pas poser de questions.

    Pendant ces cinq mois, c’était encore une belle période pour mener des luttes. Il y avait eu l’affaire Henri Martin.

    On s’était battus d’une façon vraiment révolutionnaire. Vraiment on se battait : il y avait des actions de milice déjà à l’époque.

    On faisait aussi des bombages, des peinturlurages sur les Houillères, les gendarmeries.

    Des troupes de comédiens étaient venues pour jouer des pièces de théâtre sur le jugement d’Henri Martin.

    Ces pièces ont été interdites par les préfets, mais nous, on en a profité pour faire une grande manifestation.

    Comme il y avait longtemps qu’on n’avait pas fait de manifestation, ça a réveillé les gens.

    Aux militants qui n’étaient pas venus, je leur ai demandé pourquoi,  » Pourquoi tu te baladais ce jour-là? « 

    J’ai demandé une réunion d’autocritique. C’était normal en tant que secrétaire de section.

    Mais en fait d’autocritique, c’est moi qui ai été balancé,  » Tu es trop jeune « , on m’a dit. Et on m’a redescendu.

    Les gens étaient éliminés doucement, comme ça, mais pas par une discussion de lutte de classes, parce que le parti, en tout cas dans le Nord, ne pouvait même plus se le permettre.

    Un gars vraiment vidé, c’était très rare, mais les gars écœurés qui se retiraient d’eux-mêmes, c’était fréquent.

    A ce moment-là, je me souviens, j’ai commencé à recevoir des feuilles d’Unir, un groupe dissident qui savait que, par là, ça n’allait pas.

    Ils envoyaient des lettres :  » Tu n’es pas content du parti, alors écris-nous « , mais ça n’a pas duré parce que nous, on avait écrit en se disant :  » Tiens, il y a quelque chose qui pointe « , mais, quand on leur demandait un rendez-vous, ils répondaient :  » Ah non, on ne peut pas se faire connaître  » et quand on leur demandait quelles actions ils entreprenaient, ils ne répondaient pas.

    Il a fallu attendre 68.

    Je n’étais plus mineur mais j’étais à nouveau délégué dans une usine. J’avais réussi un coup de force.

    Comme je n’arrivais plus à trouver de travail dans le Nord, j’étais parti à Paris et je m’étais fait embaucher chez Panhard.

    Puis une nouvelle usine métallurgique s’est créée dans le Nord.

    On embauchait des ouvriers triés sur le volet, mais comme j’avais mon certificat de Paris, ils m’ont considéré comme un Parisien et ils m’ont pris.

    C’est comme ça que je suis arrivé à entrer dans l’usine malgré les enquêtes.

    Parce que c’est toujours pareil avec la social-démocratie, quand une industrie se monte, encore maintenant, elle n’implante qu’un syndicat F.O.

    Alors j’ai mené une lutte et j’ai reformé un syndicat C.G.T. et ainsi, je suis revenu à la surface.

    Comme Béthune est une ville bourgeoise où le parti n’existe pratiquement pas, très vite, je me suis retrouvé à la tête de Béthune jusqu’en 68.

    Quand le mouvement s’est emmené, je suis parti en pointe tout de suite :  » Allez, on occupe. Partout, on occupe. « 

    J’étais secrétaire de l’Union locale mais tout de suite, ils ont parachuté un gars,  » Toi, tu restes dans ton usine. C’est le camarade qui sera secrétaire de l’Union locale. « 

    Naturellement, je n’aurais pas accepté les manifestations dans le calme que le parti voulait.

    Et puis les étudiants sont venus.

    Ce qu’on appelait le mouvement de soutien aux luttes du peuple.

    Comme je ne les éjectais pas, ils ont dit :  » Ça y est, il est maoïste. « 

    C’est eux qui m’ont baptisé de la sorte.

    C’est dans le parti qu’on m’a traité de mao et je ne savais même rien du maoïsme.

    GERMAIN. – Nous étions des staliniens et nous en étions fiers. On le répétait.

    On le répète encore.

    Ça veut dire qu’on est encore des durs et que eux ce sont des révisionnistes.

    Pour nous, Staline, c’est celui de l’Armée Rouge.

    Ils révisent leurs principes marxistes-léninistes, nous on ne les révise pas.

    On fait la critique et l’autocritique mais on ne révise pas.

    Dans un texte d’un congrès de l’Union soviétique, on avait lu :  » Que les bouches s’ouvrent. « 

    Fort de ça, Marcel a écrit un rapport et l’a porté en main propre à Maurice Thorez.

    Comme ça, il ne pouvait pas dire qu’il ne l’avait pas reçu.

    MARCEL. – C’était en 1954-1955. Il revenait d’U.R.S.S. malade, à moitié paralysé.

    On m’a dit que je ne pouvais pas le voir, et on était bien surveillés.

    Mais à sa première réunion, j’y suis allé. Je n’ai jamais eu de réponse.

    GERMAIN. – Nous, nous n’avons jamais quitté le parti.

    Nous sommes toujours des communistes.

    Nous ne sommes simplement plus d’accord avec les hommes qui dirigent ici le parti.

    Dès 1944, dès la Libération, il y a eu beaucoup de communistes, beaucoup de résistants, qui n’étaient plus d’accord avec la ligne politique du P.C.

    Lorsqu’on a dissous les milices patriotiques, la veille, Jacques Duclos avait dit qu’il fallait les garder parce qu’elles étaient les gardiennes de nos libertés et la démocratie.

    Nous, on se battait pour l’application du Conseil national de la Résistance et Thorez s’amenait pour dire le contraire.

    Nous, on sortait d’une lutte, on avait un programme, on voulait acquitter cette facture de la lutte contre le fascisme et contre les collaborateurs, et ceux qui se battaient pour ça, on les traitait de trotskystes.

    On arrivait à s’empoigner avec des dirigeants nationaux.

    Ils remettaient Jouhaux dans la C.G.T. à côté de Benoît Frachon, quand on sait tout ce que Jouhaux, traître à la classe ouvrière, avait fait comme alliance avec la social-démocratie, nous, à la base, on ne pouvait pas l’accepter.

    On nous disait qu’on ne comprenait pas.

    Il y avait des heurts violents.

    On continuait à se battre dans ce parti parce qu’il n’y en avait pas d’autre, mais on sentait, dès 1944, que la coupure irait en s’aggravant.

    On ne pouvait pas se battre seuls dehors.

    On se battait dedans pour faire respecter la voie marxiste-léniniste, la vraie voie communiste.

    On éduquait, on entraînait sur cette ligne-là nos camarades qui étaient menés en bateau.

    Je me souviens d’un discours de Cachin en 1945, qui faisait les comptes des progrès du communisme dans tous les pays et qui finit par la France :  » Ici, camarades, c’est l’affaire de quelques semaines, et peut-être de quelques jours. « 

    Tout le monde s’embrassait.

    Ça y était, on allait avoir le pouvoir.

    Et ils se sont contentés d’une vice-présidence du Conseil pour Thorez, octroyée par de Gaulle dans le gouvernement provisoire.

    Les dirigeants du parti se sont vus en collaboration avec les gouvernements de la réaction, et ça leur a suffi.

    Ça a été la démarcation et l’abandon de la lutte de classes.

    La coupure avec les masses, avec la lutte du peuple, ça date de la libération, du 28 octobre, date de la dissolution des milices patriotiques.

    Il n’y a qu’à reprendre le discours de Duclos sur le désarmement des milices en 1944.

    Il faut le photocopier ce discours, lui remettre devant les yeux.

    La veille, il était un révolutionnaire.

    Le lendemain, il n’était plus rien.

    Dans le Nord et le Pas-de-Calais, il y a bien des endroits où Thorez, Lecœur et les autres n’ont plus pu remettre les pieds. Il y aurait eu des grossièretés.

    Moi, très vite, je n’ai plus été éligible. Je n,’avais pas le droit d’aller dans des réunions où il y avait un patron.

    J’ai eu cet honneur-là : les patrons ne m’aimaient pas.

    Après ma maladie, eh bien, on s’est mis à lutter comme on pouvait.

    On luttait à deux avec Marcel.

    On faisait des articles. On préparait des affaires pas mal.

    MARCEL. – Oui, à cette époque, je travaillais dans le bâtiment, et quand il y a des intempéries, dans cette branche-là, le boulot s’arrête.

    Je me mettais alors à faire des articles.

    J’ai commencé par aider le journaliste de Liberté qui était malade.

    On m’acceptait, on me repoussait, puis on finissait par prendre mon article.

    J’avais appris par exemple qu’un mineur avait été blessé.

    Je fais mon enquête.

    Le lendemain, j’écris l’article :  » Le martyre d’un mineur « , trois heures à se traîner sans secours, et ci et ça.

    Ça fait un bruit terrible.

    Les Houillères sont en fureur.

    J’écris plusieurs articles comme ça.

    Déjà dans le style de La Cause du peuple, ce qui est normal puisqu’on ne craignait pas la vérité, qu’on appelait un chat, un chat.

    Au début, les camarades ont dit :  » C’est bien ce que tu fais là. « 

    Je signais mes articles pour éviter qu’on coupe dedans.

    Je les portais à l’autobus parce que ma commune est à une cinquantaine de kilomètres de Lille.

    Tous les journalistes faisaient la même chose.

    On donnait les articles avec un pourboire au chauffeur et ça arrivait ainsi à Nord-Matin, le journal du parti socialiste, à La Voix du Nord, le journal de droite, à La Croix du Nord, le journal catholique, et à Liberté, l’organe du P.C.

    Les autres journalistes me sont vite tombés dessus, « Qu’est-ce que tu fais comme articles? Tu nous les passes, nous on te passe les nôtres.

    Tu vois, comme ça on s’arrange. « 

    Ils s’arrangeaient tellement bien que celui de La Voix du Nord disait à celui de Nord-Matin :  » N’attaque pas trop les Houillères et moi, je mentionnerai telle réunion revendicative « , etc.

    Ils jouaient au football de table tous ensemble, les rouges contre les blancs!

    Ils se refilaient leurs informations sans jamais aller voir sur place.

    Moi, j’ai dit :  » Je ne marche pas dans vos combines. Je travaille pour le journal du P.C. et c’est tout. « 

    Ils m’ont dit que le journaliste de Liberté que je remplaçais ne s’embarrassait pas comme moi de ce détail, que j’avais bien tort.

    Au bout de quelque temps, après quelques articles assez virulents, le bruit a couru que je voulais faire une carrière de journaliste et prendre la place de mon camarade malade, et on m’a vidé.

    GERMAIN. – C’était encore une manière d’arrêter l’esprit de lutte parce qu’on avait dévoilé pas mal de petits scandales, mis les pieds là où il ne fallait pas. On ne devait pas faire de mal aux Houillères.

    Par exemple, l’histoire des désherbants, on a été les premiers à en parler.

    On a fait un drame avec ça en expliquant comme c’était toxique, comment les pigeons mouraient avec ces produits, et pourquoi les ingénieurs refusaient de s’en servir.

    La mauvaise herbe mourait, mais un enfant qui laissait tomber son bonbon dans le produit par terre pouvait s’intoxiquer et les pigeons aussi.

    Dans les mines, les pigeons, c’est sacré.

    On avait vraiment touché une corde sensible.

    Toutes les sociétés colombophiles partent en guerre contre l’usine qui fabriquait ces produits-là : Carbolux qui dépendait des Houillères.

    On aurait pu à ce moment-là monter des milices rien qu’avec les colombophiles!!!

    MARCEL. – Les contradictions à l’intérieur du P.C., pour les militants de base, existent toujours.

    A l’heure actuelle, je les entends parler de l’alliance avec le parti socialiste.

    Ça, c’est un truc dont on s’est toujours méfiés.

    Les gars disent :  » Tant pis, mais ce coup-ci pour les élections de 72, j’irai pas. « 

    En fait, ils iront peut-être mais, de plus en plus, ils se démarquent.

    Et un gars qui élève la voix dans une réunion, aussitôt il est le maoïste. Attention.

    GERMAIN. – Parfois, il y a confusion.

    Après l’élection présidentielle je rencontre un vieux camarade, un ancien responsable d’organisation syndicale, instruit politiquement, qui me dit :  » T’as vu Germain, ce Krivine. Ça, c’est notre parti communiste d’avant. « 

    Et il y a eu effectivement une cinquantaine de voix pour Krivine chez nous.

    Pas des voix d’anarchos, des voix de vrais communistes.

    Pourtant, entre gauchistes et maoïstes, il y a une sacrée différence et Krivine, c’est un anarcho qui n’a pas de ligne politique.

    Le copain ne connaissait pas la ligne d’orientation maoïste.

    Il y a un travail sérieux à faire.

    PATRICK (le jeune de Renault). – II faut comprendre que dans les usines, il n’y a pas encore tellement de différence entre trotskyste ou maoïste.

    En fait, pour les gars, tout ça, c’est gauchiste.

    MARCEL. – Même le P.S.U. apparaît comme gauchiste et les gars préfèrent encore voter P.C. que P.S.U.

    Notre travail d’action maoïste ouvre la voie, mais il ne faut pas se tromper, il y a des actions positives, celles qui correspondent profondément à la volonté des masses, et des actions dangereuses, celles qui sont parachutées sans explication et qui apparaissent comme gratuites, désordonnées, gauchistes, quoi!

    PATRICK. – Quand on est maoïste dans une usine, on est -pris pour responsable de tout ce qui se passe à la porte, même si c’est n’importe quel groupe qui vient et qui fait n’importe quoi.

    On me dit :  » Tes copains ont distribué un tract « , même si ce sont des tracts trotskystes.

    Tout ce qui est en dehors du P.C. c’est gauchiste.

    MARCEL. – Ça c’est un problême actuel du maoïsme eu France.

    GERMAIN. – Tant qu’on n’aura pas fait le travail nécessaire d’explication, il y aura méfiance.

    Il faut multiplier les contacts, discuter, éduquer : faire passer l’esprit maoïste.

    Il n’y a pas de réticence au maoïsme.

    Au contraire, tous les vrais communistes sont maoïstes, mais ils ne le savent pas encore.

    Il y a seulement un manque d’information.

    MARCEL. – Par exemple, à la fosse 6, on a travaillé avec un Secours Rouge, maoïste.

    On a fait du bon travail mais quand les gars voient arriver les lycéens, ils disent :  » Ben, si c’est ça l’organisation révolutionnaire, on va encore attendre. « 

    Ils ne voient pas encore se dessiner l’organisation maoïste, ils ne voient pas qu’il y a du monde derrière, ils ne voient qu’un groupe de sept, huit lycéens avec un professeur. Ils sont d’accord avec le groupe mais ils le croient isolé.

    PATRICK. – Ils se méfient de l’image maoïste, étudiante.

    GERMAIN. – L’autre jour, j’ai vu une femme entendre pour la première fois Le Chant des partisans.

    Sa réaction a été une profession de foi, elle a dit :  » Mais ces maos ce sont les communistes d’avant. « 

    Si un travail avait été fait en profondeur, cette femme qui a eu cette réaction-là, elle serait tout de suite maoïste.

    Vu qu’elle l’est déjà, sans confusion, sans retrait.

    Elle a compris naturellement, simplement, sur une chanson.

    Le mouvement des maos dans les puits maintenant commence à créer la confiance.

    Quand un mineur a des ennuis avec un porion, il dit :  » Fais gaffe, il y a des maos dans le coin, ils vont t’arranger « , et le porion s’écrase.

    Les mineurs résistent

    aux porions, et c’est le début.

    La révolte contre les agents de maîtrise va se consolider.

    On va étudier d’autres formes de lutte pour aller plus loin, pour s’élargir, pour devenir une force- On n’explose pas d’un seul coup.

    MARCEL. – Il faut aussi corriger nos erreurs. Par exemple l’apport des forces démocratiques n’a pas été suffisamment expliqué.

    Nous avons des médecins du Secours Rouge qui viennent dans les mines.

    Ils viennent pour aider les gens à se faire reconnaître comme silicoses.

    Et les gars voient là-dedans une aide pour leurs revendications.

    Ils ne voient pas que les démocrates qui se joignent au peuple le font dans un esprit révolutionnaire, qu’il s’agit de bien autre chose qu’une revendication.

    Si on est sur une ligne revendicative, on est battus d’avance.

    Pour ceux qui veulent se battre, les ce comités de silicoses « , ça ne voulait rien dire, ça ne suffisait pas.

    Il faut que les mineurs sentent qu’il y a le Secours Rouge mais qu’il y a, à côté, une organisation qui n’est pas encore un parti mais où on milite comme dans un parti.

    S’ils voient réellement que ça existe, c’est gagné, ils ne pourront pas adhérer à autre chose.

    Créer des comités de lutte et des milices, les gens ne demandent que ça.

    Si on leur dit :  » On va faire telle action, démolir tel maître porion « , ils disent ce d’accord  » mais ils demandent des garanties,  » On est d’accord mais l’organisation que tu nous présentes ne donne pas les garanties. Faut en connaître un peu plus. « 

    GERMAIN. – On fait des erreurs.

    Par exemple, on fait un tract adressé aux agents de maîtrise, les porions, les maîtres porions, en leur enjoignant de choisir leur camp.

    Qu’ils déclarent s’ils sont du camp du peuple ou du camp de la réaction.

    Quinze jours plus tard, dans Liberté ceux du P.C. écrivent : « Les gauchistes ont distribué un tract où ils veulent casser la gueule à tous les porions.  » J

    ustement, on n’a pas du tout dit ça.

    On devrait l’expliquer.

    Au lieu de ça, on n’a pas répondu. Fallait refaire un autre tract avec l’ancien texte et l’article de Liberté côte à côte pour que les masses jugent elles-mêmes.

    MARCEL. – On enregistre aussi des succès.

    L’autre jour, un mineur va voir son délégué pour lui parler de son problème de silicose.

    Le délégué lui a répondu :  » Va donc voir au Secours Rouge.

    Ils sont plus forts que nous.  » Le délégué lui-même!

    GERMAIN. – Dans Liberté on n’attaque pas le Secours Rouge, ni les maos.

    On n’oserait pas.

    On attaque les gauchistes.

    Mais nous, nous ne sommes pas des gauchistes, nous ne sommes pas des aventuristes, nous sommes des maoïstes.

    Il faut faire disparaître la confusion.

    Les gauchistes, ce sont des groupuscules nés de 68, tandis que Mao, il y a longtemps qu’il existe.

    Il a soixante-dix-huit ans passés.

    Ce n’est pas un aventuriste.

    Nous avons une ligne politique sur laquelle nous appuyer, une doctrine pour laquelle nous battre, tandis qu’eux, ils n’ont rien.

    Faut aussi répondre aux groupuscules et même parfois avec méchanceté parce qu’ils induisent tout le monde en erreur.

    Notre position est forte et belle et nous avons la Chine à faire connaître.

    MARCEL. – Les premières contradictions du P.C.F. avec la Chine, je m’en souviens bien.

    Je vivais à Paris; c’était au moment de l’O.A.S.

    Ça plastiquait partout. J’habitais aux Champs-Elysées.

    On était douze dans une pièce. J’appartenais donc à une belle cellule, la cellule des Champs-Elysées et là, il y avait un ingénieur, responsable de France-Chine.

    Un soir, il me dit :  » On fête l’anniversaire de la Révolution chinoise, salle Pleyel.

    Ce serait bien si tu venais avec des camarades prolos. « 

    II était content d’avoir un prolo dans sa cellule, celui-là.

    Il me donne des invitations et j’y vais avec une quinzaine de copains.

    Le lendemain, j’ouvre L’Huma et je ne vois rien. Aucune mention de la soirée.

    La semaine d’après, je revois l’ingénieur et je lui demande ce que ça veut dire, pourquoi France-Chine célèbre la Révolution chinoise et pourquoi L’Huma n’en parle même pas.

    Il me répond :  » Ben, il y a des contradictions. « 

    Je demande lesquelles. Il ne m’a pas répondu.

    J’ai encore demandé en réunion de cellule.

    Jamais, on ne m’a donné de réponse.

    GERMAIN. – La contradiction, c’était peut-être qu’il y ait quinze prolos dans la salle!

    MARCEL. – Le P.C.F. n’a jamais essayé de donner une explication claire sur les divergences entre l’U.R.S.S. et la Chine.

    On nous cachait tout. On laissait les gens dans l’ignorance.

    Moi, j’avais envie de savoir. J’étais intrigué sur la Chine, mais ma deuxième approche de Mao, ça a été seulement en 68.

    J’étais depuis 1966 dans cette usine où j’étais entré comme un type qui se cache mais où, au bout d’un an de présence, je pouvais me présenter comme délégué et j’ai voulu constituer une liste pour former un syndicat C.G.T.

    C’était assez difficile de trouver des gens parce qu’ils avaient été triés au départ parmi les moins combatifs.

    Et puis, j’ai découvert, dans un autre secteur, un gars qui essayait aussi de faire une liste comme moi.

    On s’est mis ensemble et on a présenté notre liste en employant des méthodes qui ne se pratiquaient pas : c’est-à-dire que l’on a attendu le dernier moment pour ne pas être virés.

    Je me suis présenté au bureau du personnel à la dernière minute.

    Ça a fait un drame,  » Quoi, un syndicat C.G.T. ici! « 

    Ils n’en revenaient pas les directeurs, et ils ont refusé ma liste en disant qu’elle n’était pas représentative.

    On ne s’en est pas tenus là.

    On a distribué des bulletins de vote à l’entrée en expliquant aux gars pourquoi on n’avait pas été acceptés. Pendant vingt-quatre heures, j’ai distribué et expliqué, quitte à perdre ma journée.

    Et il y a eu quand même cent gars qui ont voté pour notre liste.

    Au dépouillement, le gars de la C.F.D.T. a tenu à marquer les cent bulletins blancs.

    Ils étaient considérés comme blancs, vu qu’on était irréguliers.

    Mais le juge a été obligé de reconnaître qu’on était représentatifs, et il y a eu un nouveau vote.

    Là, je vivais dans l’euphorie.

    Il y avait une liste d’unité F.O. avec le patron et nous avions cassé cette belle unité-là.

    Cette victoire après une lutte avait soudé les gars.

    Suffisait d’un mot d’ordre ce On y va « , pour que ça y aille, comme en milice.

    Donc, avant 68, en novembre ou décembre, on déclenche un mouvement de grève.

    On est même venus à Paris et on a envahi les bureaux.

    On voulait faire une manifestation.

    On s’était mis, pour la préparer, dans la salle des délégués, et le patron vient nous prévenir que les R.G. nous demandent.

    Il dit :  » Faut vous arranger avec les R.G., ils veulent savoir quel chemin vous prendrez, où vous irez, etc.  » Je dis :  » On n’a rien à foutre avec les R.G. On passera où on voudra. « 

    La C.F.D.T. se joint à nous, mais F.O., que l’on avait réussi à entraîner dans la grève, va discuter avec les R.G. et revient nous dire :  » Faut faire ce que veulent les R.G. parce qu’ils ont appris que des étudiants viendront à la manifestation. « 

    Les R.G. ajoutaient que les étudiants venaient pour briser notre mouvement, etc.

    Déjà, la propagande. En fait, c’était le mouvement du soutien aux luttes du peuple, l’U.J.C.M.L. : bien avant le 22 mars 1968.

    Et la première personne que j’ai vue, eh bien, c’est ce gars là-bas dans le jardin.

    Mais je ne l’ai pas vu le jour de la manifestation.

    Ce jour-là, les R.G. avaient de mauvais renseignements, on n’a pas vu un seul étudiant.

    Je les ai vus un peu plus tard, à la Bourse du Travail. Ils m’ont demandé si on pouvait discuter et, tout de suite, j’ai accepté la discussion.

    Ainsi, j’ai commencé à les connaître, quand le mouvement a démarré en 68, à Saint-Nazaire, on s’est dit, avec lès copains de C.F.D.T., que nous aussi, ce que l’on avait de mieux à faire, c’était d’occuper l’usine.

    On l’a fait de façon vraiment dure.

    On est partis à cinquante pour s’opposer aux licenciements qui devaient justement avoir lieu.

    Quand les copains du mouvement de soutien aux luttes du peuple se sont amenés avec leurs banderoles, leurs pancartes, on les a lues, on a vu qu’elles correspondaient bien aux idées des travailleurs et on les a mises sur les murs.

    Aussitôt le secrétaire de l’Union départementale arrive et gueule :  » Ça ne va pas du tout. « 

    Je demande pourquoi.

    Il me dit : ce Ce sont des pancartes des étudiants. « 

    Je dis :  » Et alors, ce qui est écrit dessus, c’est vrai ou c’est pas vrai? « 

    II n’a pas poussé plus loin et ainsi, avant même que les mineurs commencent la grève, on avait fait débrayer tout Béthune.

    A ce moment-là, un copain étudiant m’a demandé si je voulais venir à une réunion à Paris.

    C’était une réunion de l’U.J.C.M.L. dans une faculté.

    Je ne l’ai appris que plus tard.

    J’ai eu peur en arrivant parce qu’il y avait des portes en vitres qui s’ouvraient toutes seules dès qu’on s’approchait, et je n’avais jamais vu un truc pareil.

    Pendant le trajet, j’avais commencé à questionner :  » C’est bien ce mouvement de soutien aux luttes du peuple, mais je pense que ce n’est pas tout, va falloir m’expliquer. « 

    Et c’est là qu’ils m’ont dit qu’ils étaient maoïstes, ce qu’était la Révolution culturelle, etc.

    Jusque-là je croyais que la Révolution culturelle c’était la destruction de la religion.

    Pour moi, en Chine, on avait mis les bouddhas en l’air, c’était ça la Révolution culturelle.

    Quand ils m’ont expliqué, vraiment ça m’a transformé.

    GERMAIN. – Beaucoup de camarades, ça leur a passé sous le nez, la Révolution culturelle, tandis que moi, je la voyais bien comme une consolidation de la dictature du prolétariat.

    MARCEL. – Quand je voyais Germain, on ne parlait pas de la Chine.

    On avait bien assez à parler de ce qu’on menait comme lutte à l’usine.

    On parlait du jour le jour.

    Après 68, je lui ai porté le journal et on a commencé à discuter du maoïsme, à vraiment se lier aux étudiants.

    La première action a été la grève à Faulquemont.

    Maintenant je suis considéré comme un mao.

    Quand je discute, je me retrouve sur les mêmes positions que mes anciens camarades mais je ne les changerai que si on mène des luttes ensemble.

    Il faut gagner la confiance.

    GERMAIN. – On distribuait La Cause du peuple.

    En avril-mai 1970, La Cause du peuple a été interdite mais quand j’ai vu que les camarades arrivaient à sortir quand même le journal dans la clandestinité, alors je me suis dit qu’on pouvait leur faire confiance, qu’ils étaient des révolutionnaires et qu’ils avaient compris leur travail.

    C’était une preuve de maturité de pouvoir lutter contre la répression dans la clandestinité, d’autant que c’est plus difficile d’être clandestin quand le régime a des apparences de semi-liberté comme en ce moment.

    MARCEL. – Un grand pas a été fait aussi avec la préparation du tribunal populaire de Lens, dans l’hiver 70. Ça a permis de discuter avec les familles parce qu’on ne peut pas arriver et dire tout de go :  » Eh bien, voilà, je suis maoïste.  » Ça fait trop de surprise.

    Pour entrer en contact, la meilleure des choses, c’est le journal.

    Aussitôt que tu donnes le journal à un gars, il dit :  » C’est trop dur. « 

    Alors, il faut lui montrer que ce n’est pas dur.

    Ça engage immédiatement la discussion, et là tu te déclares mais pas pour savoir qui est mao et qui ne l’est pas.

    Ça, ce n’est pas intéressant.

    GERMAIN. – La question du nom, on s’en fout.

    J’avais un ami qui a été fusillé pendant la Résistance et j’écoute toujours ce qu’il m’avait dit :  » Germain, si un jour le P.C. dévie de sa ligne révolutionnaire et qu’un autre parti se forme à côté, avec la ligne de notre ancien parti, faut aller au nouveau parti.  » C’est ça la fidélité.

    Si des camarades nous crient qu’on est des maos comme si c’était une infamie, s’ils crachent sur notre figure, ils viendront un jour ou l’autre passer leur langue pour l’essuyer.

    Ça ne durera qu’un temps parce que les militants à la base et même les délégués, de plus en plus, s’opposent aux diri-séants.

    Ce qui nous fait du tort, c’est le gauchisme.

    MARCEL. – Les actions de partisans ne sont pas toutes bonnes non plus.

    Quand deux gars s’implantent dans un puits, qu’ils coupent un tapis, mettent du sable dans un wagon, font dérailler, etc., pour rien, comme ça, juste pour faire une action, c’est très mauvais.

    Ce n’est pas compris s’il n’y a pas d’explication, pas de raison.

    Si c’est pour venger un mineur tué, pour s’opposer aux licenciements, pour s’attaquer à un chef, alors c’est bon.

    Une action pour s’opposer à la fermeture d’un puits, c’est une action juste.

    C’est la justice populaire, c’est toujours bien compris.

    Cette année, pour le 1er mai, ce sont les mineurs eux-mêmes qui ont été planter le drapeau rouge au haut du terril de la fosse 6.

    PATRICK. – Oui mais à Bruay, c’est des mecs comme vous, les maos.

    On ne peut pas vous traiter d’irresponsables, vous attaquer sur votre honorabilité.

    Les syndicats ne peuvent pas dire de Germain ou de toi que vous êtes de jeunes fous.

    Tandis que moi, ils me traitent de con.

    Ils disent que je n’y connais rien à la lutte des classes, que lorsqu’ils étaient jeunes, ils avaient aussi mes idées, etc.

    Ils ne peuvent pas vous traiter de gauchistes, alors comment font-ils pour vous attaquer?

    GERMAIN. – Ça, c’est vrai, ils ne peuvent pas. On a un trop lourd passé de militant. Avec nous, ils discutent. Par-derrière, ils nous sabrent tant qu’ils peuvent. Ils nous calomnient.

    MARCEL. – Ils disent que c’est Germain qui a fait mettre tous les mineurs à la porte après la grève de 48; que si Germain n’avait pas été si dur, les mineurs n’auraient pas été licenciés, que maintenant, s’il revient, c’est pour faire le même truc.

    L’aspect combatif à tout casser de Germain en 48, de moi-même en 68, ils le mettent en avant comme un épouvantail.

    GERMAIN. – C’est un truc qui peut leur servir mais pas beaucoup : les camarades savent que ce sont des carriéristes qui leur racontent ces salades.

    MARCEL. – L’autre jour, il y avait la grève à la fosse 6. Les gars du Secours Rouge viennent avec des tracts. Les militants C.G.T. se sont mis à les distribuer. Arrive le responsable qui hurle :  » Qui a donné ces tracts?  » Je m’avance :  » C’est moi. « 

    Le gars, je le connais très bien. Il est resté tout déconfit.

    Il y a une autre chose qui m’aide et qui a été donnée par l’importance du tribunal populaire que le maoïsme seul a pu faire parce mie c’est conforme à sa ligne.

    C’est important de montrer et de voir comment on peut travailler avec nos amis démocrates.

    Un Jean-Paul Sartre qui vient coucher dans les mines avant de faire son réquisitoire, on n’y croyait pas.

    Et dans son réquisitoire, ça c’est senti qu’il avait dormi dans un coron.

    Ça a été une surprise pour les mineurs. Ils ne pensaient même pas que ça pouvait exister. Ça a eu beaucoup d’échos.

    On commence à penser que le Secours Rouge est vraiment une union, que les intellectuels peuvent effectivement se mettre au service des travailleurs.

    Il n’y a que les intellectuels pour ne pas comprendre à quel point c’est ressenti profondément.

    Que des ingénieurs, que des médecins viennent, au début, vraiment, les mineurs n’arrivaient pas à le croire.

    C’est la meilleure explication du maoïsme que nous pouvons donner, la preuve qu’intellectuels et travailleurs peuvent s’unir au service du peuple.

    C’est bien simple, le premier camarade étudiant qu’on a connu, il a fallu qu’il soit arrêté et qu’on lise sur le journal qu’il était ingénieur, pour qu’on le sache.

    Il n’osait pas nous le dire.

    Et nous on était vexés qu’il ne nous ait pas fait confiance.

    Il était gêné d’être ingénieur alors que nous autres, on ne se pose pas de problème.

    Un gars qui se met à côté de nous, on ne va pas aller regarder dans son passé, ou bien s’il a un nom qui commence par  » de « .

    Il subit la répression comme nous.

    C’est tout ce qu’on voit, et la répression, actuellement, augmente la combativité.

    La répression a pesé sur les mineurs après 48, et les a empêchés de bouger.

    Maintenant, c’est de nouveau un bon moment pour la lutte parce que les travailleurs ne se sentent plus isolés.

    C’est pour ça que les intellectuels, c’est important : ça donne une autre image.

    GERMAIN. – Pour les délégués mineurs qui ont des dizaines d’années de mine derrière eux, même si un puits ferme, ils ne vont pas lutter, casser leur carrière pour ça, c’est foutu.

    Ils sont acquis au camp de la bourgeoisie.

    L’esprit bourgeois existe partout mais on ne peut pas dire que les travailleurs n’ont pas une position de classe.

    Un ouvrier mineur qui fait des économies, des sacrifices, et qui s’achète une voiture, on dit :  » Celui-là, c’est un bourgeois; il s’embourgeoise. « 

    Ce n’est pas vrai.

    Un homme qui mange la moitié d’une banane un jour, pour avoir l’autre moitié le lendemain, il ne peut pas avoir l’esprit bourgeois.

    PATRICK. – C’est vrai qu’il y a deux parties dans la tête. Une partie bourgeoise et une partie prolétarienne, mais ce n’est pas sur la question des bagnoles ou des machines à laver que ça se départage.

    C’est sur la question de :  » Comment tu vis? « 

    Tu peux avoir une bagnole de sport et aller frimer le soir, mais si tu es obligé de subir l’esclavage toute la journée, qu’est-ce que ça veut dire?

    Tu es un esclave à la machine, tu as le chef au-dessus, et ça, tu ne peux pas l’accepter.

    Même avec 2 500 francs par mois, tu ne l’acceptes pas.

    GERMAIN. – Huit heures par jour comme ça, tu ne peux pas avoir l’esprit bourgeois.

    C’est le bla-bla de la réaction.

    MARCEL. – La classe ouvrière, elle reçoit les produits de consommation qu’on lui fait avaler.

    Moi aussi, quand je marche à pied ou à mobylette, je me dis:  » Si j’avais une auto, j’irais plus vite. « 

    Ce n’est pas l’esprit bourgeois ça.

    Bon, il y a une modernisation qui permet d’avoir une voiture mais en même temps qui change tout par rapport à, mettons une vingtaine d’années.

    Je prends moi-même il y a vingt ans : j’aimais mon métier de mineur.

    Après une nuit au fond de la mine j’étais un homme.

    Maintenant, on n’aime plus son métier.

    Aucun mineur, aucun ouvrier avec la modernisation poussée n’aime plus son métier. Même avec 5 000 francs par mois et une résidence secondaire, les ouvriers n’aiment plus leur métier.

    GERMAIN. – Ce que le mineur aimait bien, c’était l’ambiance familiale.

    Souvent, le père était chef d’équipe; il y avait les fils, les neveux, les cousins.

    Maintenant, le père n’a qu’un souhait, c’est que son fils ne travaille plus à la mine.

    PATRICK. – Le copain de Batignolles expliquait bien l’autre jour comment les gars, avant, aimaient leur travail.

    Ils faisaient des pièces uniques, ils sentaient une aristocratie ouvrière, ils avaient l’amour professionnel.

    Maintenant, ça n’existe plus : les gars en ont marre, ils font n’importe quoi : ça va pas, tant pis.

    MARCEL. –Le travail maoïste est d’expliquer qu’en Chine les cadences infernales n’existent pas.

    Qu’au contraire, on peut être ouvrier et aimer encore son métier.

    Le stakhanovisme a été la première plaie creusée en U.R.S.S. dans le communisme.

    Dans les mines, même les Allemands n’avaient pas réussi à nous mettre au stakhanovisme.

    Eh bien, maintenant ça y est, c’est la lutte à mort pour la productivité, le système Bedot, du nom de l’ingénieur belge qui s’est occupé du rendement dans les mines.

    Quand on raconte aux gars ce qui s’est passé pendant la Révolution culturelle, comment Liu Shao-chi, qui voulait la productivité, a été balayé, parce que c’est la ligne de droite de vouloir la productivité au détriment des hommes, ici, les gars, ils n’en reviennent pas.

    Ils disent : ce C’est pas possible.  » Pourtant ce qui vaut pour la Chine vaut bien aussi pour nous.

    Peu importe de produire moins, il faut penser à l’homme d’abord.

    L’ouvrier en France, chacun sait qu’au travail, il est comme une bête.

    PATRICK. – Les gars ne pensent plus qu’à se faire donner des certificats de maladie. J

    ‘en connais un qui prend régulièrement ses deux jours tous les quinze jours avec l’aide d’un médecin de famille.

    C’est un vieux, il sait qu’on ne peut pas le foutre à la porte, il en profite.

    Tous les mecs essayent de se tirer le plus possible.

    GERMAIN. – C’est l’esprit d’égoïsme.

    MARCEL. – C’est pour ça qu’une révolution culturelle apportera un bien considérable mais il faut le faire comprendre et ce n’est pas du jour au lendemain. Les ouvriers, si on leur dit : ce La lune est belle « , ils le savent bien.

    Ce qu’il faut leur montrer, c’est comment nous, on peut changer, ce que nous, on peut faire changer : que ce soit faire baisser les loyers, ou briser les cadences.

    Si on mène une lutte pour les cadences, c’est mieux que de dire :  » En Chine ceci…  » ou :  » En Chine cela… « 

    La Chine peut servir d’exemple, c’est tout.

    Mais ce n’est rien, si on ne fait pas passer la théorie dans la pratique : la lutte, ici.

    GERMAIN. – Faut en causer quand même de la Chine.

    MARCEL. – Maintenant, on est arrivés au moment où on peut en causer. Mais, quand on a fait quelque chose.

    PATRICK. – Par exemple, on fout de la peinture sur un chef que les masses ont désigné comme le plus salaud. Bon, par là, on casse l’autorité des chefs.

    Après, on peut parler d’un pays où on travaillerait sans chef.

    Les gars disent :  » Des chefs, il en faudra toujours. « 

    On discute.

    On fait apparaître immédiatement la lutte des classes.

    Il y a ceux qui comprennent d’emblée qu’on peut se passer des chefs et ceux qui répètent :  » C’est pas possible. C’est pas possible. « 

    Alors, là, on peut expliquer ce qui se passe en Chine, les comités d’ouvriers, etc.

    MARCEL. – J’ai déjà rallié pas mal de mecs en discutant. Je discute une heure avec quelqu’un, je lui dis :  » Fais donc tes recherches « , et je sais qu’il va chercher.

    Mais l’explication de masse, pour transformer la réalité, elle ne peut se faire que dans l’action.

    GERMAIN. – Quand ils ont compris, un autre problème apparaît. Les gars voudraient bien savoir à qui s’adresser, avoir une carte, s’enrégimenter.

    PATRICK. – C’est la question de l’organisation; comment s’organiser avec les autres copains, avec les autres boîtes, c’est toujours l’idée : il faut s’organiser.

    En fait, l’organisation aussi ne peut naître que dans la lutte.

    Le comité de luttes Renault, il n’est pas né en faisant des cours ou des conférences.

    C’est un processus complexe.

    D’abord, on veut quelque chose en dehors du syndicat parce que le syndicat, on sait que c’est de la merde.

    Il faut un endroit où on peut s’exprimer, une démocratie.

    L’idée de démocratie est vachement forte dans les usines.

    La lutte ensemble, ça concrétise tout ça, et l’étape est franchie pour l’organisation.

    MARCEL. – II faut sentir les étapes et ne pas être con.

    Dans mon village, par exemple, il y a ceux qui votent et ceux qui ne votent pas, on le sait.

    Aux élections de députés, je n’ai pas été voter.

    Je ne me suis pas caché.

    J’ai donné mes raisons.

    Seulement, aux élections municipales, j’ai voté.

    Les flics étaient venus tourner autour de moi mais le premier fonctionnaire de la commune, qui est considéré comme un flic et qui a les renseignements, il m’avait quand même prévenu.

    Et les ouvriers qui sont au conseil municipal m’avaient dit : « T’en fais pas, s’il t’arrive quelque chose, on sera là. « 

    Dans ces conditions, tant pis, c’est plus juste de voter, sinon je me coupe et je commets une grave bêtise.

    Ils m’avaient d’ailleurs prévenu :  » Si tu ne votes pas, il ne faudra plus compter sur nous. « 

    Je n’ai pas eu de mal à choisir ma liste. Il n’y en avait qu’une.

    Mais j’ai quand même rayé le gros premier qui était sur la liste.

    Il l’a su. Il ne m’en a même pas voulu. Il a dit :  » C’est normal, il est de gauche. « 

    27 août 1971

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  • Enquête sur les maos en France: Georges O. (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    GEORGES. – J’ai vingt-sept ans. J’ai été à l’école et, à quatorze ans, j’ai commencé à travailler comme apprenti dans l’électricité.

    J’étais au P.C. Je suis entré aux Vaillants, ils appelaient ça les pionniers.

    C’était pendant la guerre d’Algérie; il y avait de l’agitation, on a bombardé la préfecture avec des boulons, des chaînes à vélos.

    A la Chambre de Commerce il y a eu un mouvement de femmes important.

    C’était en 54. Leurs maris étaient rappelés à l’armée, et les femmes s’étaient couchées sur la voie pour que le train ne parte pas.

    Il y a eu une manifestation et un commissaire de police s’est fait lyncher. Mais, au P.C., ils ne s’occupaient pas de nous : on dégénérait, on était des voyous, on faisait quelques casses et des trucs comme ça.

    Le P.C. nous disait :  » Faites gaffe, on vous prend pour des voyous « , mais il n’y avait pas d’activité politique, il n’y avait rien.

    On avait monté un orchestre, tellement on s’emmerdait.

    Après, j’ai travaillé, j’ai fait l’armée. Je suis revenu de l’armée et j’ai vu sur le journal qu’ils embauchaient pour Citroën. J’ai écrit, et un mois après ils m’ont répondu.

    Alors je suis venu à Citroën.

    J’habitais dans un foyer Citroën à Sèvres. J’y ai passé deux ans. Je suis entré au P.C. de nouveau.

    Puis il y a eu Mai 68. D’abord il y a eu la révolte des étudiants, on n’était pas encore en grève, nous, la lenteur tout ça… mais ça discutait dans l’usine, les jeunes voulaient aller sur les barricades, et le 20 mai la C.G.T. a dit :  » Bon, on va faire une grève. On va essayer, quoi! « 

    On a occupé. Et là, pendant l’occupation, j’ai rencontré le mouvement de soutien aux luttes du peuple.

    Je naviguais d’un mouvement à l’autre.

    J’allais voir les mecs du 22 mars, de la J.C.R. J’ai oublié de dire que le 7 février il y a eu une manif antifasciste. Nous y étions allés et le P.C. nous a vachement critiqués en disant qu’on était anarchistes, etc.

    A ce moment-là, j’étais influencé par Guevara. On en parlait dans les journaux comme de Régis Debray. J’avais acheté son bouquin : Révolution dans la Révolution. Bon, là, le P.C. n’était pas d’accord.

    Mais c’est au moment de la grève que les contradictions ont éclaté. Tous les jeunes étaient pour aller sur les barricades.

    On était beaucoup de jeunes au P.C. On a vu les maoïstes de l’époque : l’U.J.C.M.L.

    On a pris contact avec eux, on a vu que leur travail n’était pas mal, on a travaillé avec eux, on a fait monter l’autodéfense.

    C’était mettre des caisses, faire plusieurs barricades avec des caisses de boulons, à l’intérieur des usines.

    Comme ça si les flics attaquent, on tient une barricade.

    Si on ne peut pas la tenir, on prend l’autre.

    Il y avait dés lances à incendie. On avait préparé les fours à peinture.

    Au cas où on aurait été débordés par les C.R.S. on les entraînerait dans les fours à peinture et on les arroserait…
    Les communistes gueulaient.

    Alors, une fois on a fait une manif dans l’usine.

    On n’était pas vraiment nombreux, peut-être deux cents.

    C’était le groupe de permanence, et certains délégués.

    On a crié :  » La majorité c’est nous  » et :  » A bas les capitulards « , alors, trois ou quatre délégués ont dit :  » Si c’est comme ça, on s’en va. « 

    C’étaient les délégués du côté P.C. qui s’étaient démasqués.

    Ils se sont barrés chez eux parce que ce jour-là, l’usine était pratiquement à nous.

    La première fois que j’ai vu des étudiants, c’était le 3 mai, à la manif de Saint-Michel. J’ai assisté à la première bagarre. Je me suis dit :  » C’est bien, ça, ils se battent.  » On était tous antiflics.

    On disait :  » Les flics, c’est des fainéants. « 

    Moi, j’avais huit, neuf ans, mes parents m’emmenaient dans des meetings.

    Des fois, il y avait de la frappe avec des flics.

    En plus, quand on faisait des casses, on allait toujours au commissariat, les flics nous tabassaient.

    Dans la jeunesse ouvrière, il y a toujours eu la haine des flics.

    Le chef du foyer de Citroën était un ancien adjudant de la légion.

    On te fait faire le lit plié en quatre le matin, comme à l’armée.

    Et à table, on n’a pas le droit de parler… Dès qu’il y en a un qui gueule un peu trop fort, le légionnaire faisait venir les flics. Un vrai salaud.

    On devait recevoir ses copains ou sa famille devant la porte, sur le trottoir.

    Quand on a un avertissement au foyer, on a un avertissement à l’usine, pour désobéissance au chef, comme à l’armée!

    Quand on s’embauche, on nous donne le règlement : on a le droit d’être au foyer pour six mois, mais on peut y rester des années et des apnées.

    C’est un coup de chantage, parce que, si ça fait plus de six mois, quand on fout un peu de bordel, on peut nous vider.

    Alors on s’écrase, on ne dit plus rien.

    Des chambres, en ville, il faut six à huit cents francs pour y entrer. Pour les agences, il faut donner trois mois d’avance, on ne les a pas!

    Pour le foyer, on n’a rien à donner, on nous le retient sur la paie. Il y a des chambres où on est vingt-quatre! Celle où j’étais, on était huit.

    Vingt-quatre, ce sont les Yougoslaves.

    Ils les parquaient! Ils en avaient foutu vingt-quatre ensemble dans des lits superposés et chacun devait verser 17 000 francs.

    Il y avait quatre ou cinq douches pour trois cents mecs.

    Extérieurement, il est joli le foyer, repeint à neuf, régulièrement.

    Mais quand on rentre dedans, c’est dégueulasse.

    La télé, on l’a, quand le chef a envie de l’allumer, sinon on ne l’a pas.

    Il y a un terrain de volley derrière, mais si le chef n’a pas envie de donner le ballon, il ne le donne pas!

    L’usine, c’est bien au point de vue camaraderie, mais au point de vue travail…

    Ça allait vachement vite le travail.

    Il fallait faire vingt-trois voitures de l’heure.

    Ce qui donne envie de se révolter, c’est les chefs, les agents de secteur, etc.

    Il y a plusieurs polices à Citroën : la police espagnole, grecque, toutes les polices.

    Ce sont des gens qui sont policiers dans leur pays, on les embauche soi-disant pour jouer le rôle d’interprètes.

    Ça fait plus social.

    On importe à la fois les ouvriers et la police, sous le nom d’interprètes.

    Pour les Français, le policier, c’est l’agent de secteur.

    Il y a des moments où, quand une chaîne gueule, tous les ouvriers se mettent à gueuler.

    Quand ça se calme sur une chaîne, c’est une autre qui gueule.

    Certains gueulent sans savoir pourquoi, seulement parce que le copain a gueulé.

    Quand au premier étage il y a quelque chose, une vis qui ne veut pas se visser ou un pare-brise qui se casse, les mecs gueulent, et le rez-de-chaussée gueule aussi parce qu’il entend gueuler en haut.

    Les ouvriers gueulent quand les vis refusent d’entrer ou quand les pare-brise se cassent parce que ça retarde la chaîne.

    Les chefs arrivent, c’est de l’argent foutu en l’air.

    Souvent l’ouvrier est pénalisé.

    On lui retient 10 % sur la prime de production.

    C’est rare, le mec qui à la fin de la semaine n’a pas 80 % de sa prime qui saute.

    Pour manger, on n’avait droit qu’à une demi-heure, et les selfs sont très loin.

    Il y a une queue incroyable, il faut manger en dix minutes.

    On nous faisait pointer à midi. Il y avait déjà la queue pour pointer et pour repointer.

    Quand ça sonne, il ne faut pas être en train de pointer, il faut être à sa table.

    On avait fait grève pour demander l’abolition des agents de secteurs.

    C’était le seul truc de gauche de la C.G.T.

    En 68, beaucoup de gens ont compris. Ils déchiraient leurs cartes de la C.G.T. Il est sorti d’autres forces : les syndicalistes prolétariens.

    Au début, on était 120 sur 5 000 ouvriers. Pendant la grève on est montés à 2 500.

    Après la grève, on est revenus à 120 ou 90, mais le permanent du P.C. s’est fait sortir de l’usine par des Espagnols et des Grecs.

    Il y avait le drapeau rouge et le drapeau bleu, blanc, rouge. Le P.C. a ôté le drapeau rouge. C’est là que le permanent s’est fait virer.

    La C.G.T. avait signé des accords (soi-disant elle ne les a pas signés, mais elle les a signés!), les accords de Grenelle. Après ça, on voulait former une cellule prolétarienne à l’intérieur de la C.G.T.

    On s’est appelé  » Comité d’Action « . Je ne savais pas à ce moment, que j’étais maoïste. J’avais lu le livre rouge.

    Je disais :  » C’est pas mal « , mais je ne voyais pas comment on pouvait s’appuyer sur le livre rouge.
    Je découvrais la violence.

    Remarque, il n’y avait pas que les maoïstes qui étaient violents! Mais leurs idées choquaient.

    Par exemple, c’était la première fois que j’entendais parler de dictature du prolétariat. Au début, je faisais un rapport avec la dictature fasciste!

    Pourtant, j’étais au P.C. Mon père aussi. Il me disait :  » Quand les ouvriers géreront les usines « , et tout ça, mais il ne m’avait pas parlé de dictature du prolétariat.

    Mon père n’était pas d’accord avec ce qui se passait en Russie.

    Il a fini par rompre avec le P.C. Alors, il n’en parlait plus.

    Moi, tout ce que j’avais, à ce moment-là, c’était la guitare électrique.

    Les trotskystes sont venus aussi.

    Mais ce qu’il y avait de différent avec les maoïstes -je ne l’étais pas à ce moment-là – c’est que les trotskystes sont arrivés avec un tract :  » Les ouvriers sont exploités, parce que… » – citation de Marx, Le Capital, telle page.

    C’était vachement théorique, on y comprenait que dalle!

    A l’inverse les maoïstes partaient de ce qu’ils nous avaient demandé.

    Eux, ne savaient rien, avant qu’on leur parle.

    Ils ne sont pas venus avec des idées et des tracts.

    Ils ont écouté ce qu’on disait et, de ça, ils ont fait un tract. Ça nous avait vachement frappés. Même la C.G.T. ne faisait pas ça.

    Nous, les syndicalistes prolétariens, on avait sorti, chez Citroën, un journal, Le Drapeau rouge. J’en ai gardé un numéro. On parlait un peu de Mao, on parlait de Lénine.

    Je savais qu’il avait fait la révolution en 17. J’avais entendu parler de Marx, mais pas d’Engels. Je connaissais Staline.

    Quand je suis entré aux Vaillants, il y avait encore Staline, il est mort dans l’année. J’étais à l’enterrement de Staline, qui était bien, vraiment bien.

    Une grosse manifestation, vingt-quatre heures de grève, de débrayage.

    Tous des foulards rouges en l’honneur de Staline.

    Les étudiants m’ont expliqué qu’il fallait que la violence soit guidée par quelque chose.

    On a commencé des réunions politiques dans le XVe. Dans des salles qu’on louait.

    En Mai 68, on faisait plutôt la pratique, pas la théorie. Les maoïstes disaient : « Ce qui est juste, c’est de se battre. Si on ne fait rien contre les patrons, on n’aura rien. » On était tous d’accord.

    Pas la peine d’avoir lu Lénine pour savoir qu’on est exploités! Avant Mai 68, le mec qui en avait marre, il prenait un marteau et il le balançait dans la gueule du chef!

    Le type allait à l’hosto et le mec était vidé!

    Il y en avait tous les jours des actions comme ça. Des cassages de gueule! Mais il fallait en faire une lutte organisée. On ne savait pas comment s’y prendre.

    Je me disais toujours communiste. J’avais adhéré à l’U.J.C.M.L. Il n’y avait pas de cartes, ni rien, mais je défendais les idées de l’U.J.

    Après j’ai été vidé de Citroën. J’ai continué à voir les étudiants, à aller à des réunions.

    J’y croyais de plus en plus. On avait deux réunions, une réunion avec la cellule, le noyau de l’U.J. Deux étudiants pour quinze ouvriers.

    On parlait de l’usine, simplement de l’usine.

    En plus, on faisait des exposés, on lisait un livre, on en discutait avec les copains, qui étaient ouvriers, qui n’avaient pas lu ce livre.

    Par exemple, Lénine.

    J’avais du mal au début, mais ça venait, on ne le faisait pas tout seul.

    On se mettait à trois gars. Avec les idées de tous les trois, on savait à peu près ce qu’il y avait dans le livre.

    Chacun retenait des choses différentes. On l’avait fait aussi sur le Manifeste du Parti Communiste.

    Il y avait aussi des réunions de masse plus larges.

    Les sympathisants, qui ne pensaient pas tout à fait comme nous mais qui nous soutenaient, qui ne voulaient pas être dans notre organisation, mais qui étaient là quand on faisait une action.

    Ça a duré jusqu’en octobre. Là, il y a eu deux tendances.

    Ceux qui disaient :  » On a fait des erreurs au mois de mai parce que les théories des syndicalistes prolétariens étaient erronées. On ne peut pas faire la Révolution. Étudions d’abord dans les Oeuvres.

    Faisons notre Parti et après on ira voir les ouvriers pour qu’ils rentrent au parti. « 

    Nous avons combattu cette tendance. On disait qu’un parti se faisait dans la pratique.

    Eux se terraient sur un bouquin de Lénine, Que faire? Nous, on partait de Mao (encore des histoires de bouquins!) sur la guerre de partisans.

    On commençait à lire des trucs sur la révolution culturelle. Ça commençait à aller bien du point de vue du maoïsme, on comprenait mieux :  » Le pouvoir est au bout du fusil « , on disait :  » Voilà, c’est ça! « 

    J’ai essayé de faire du travail politique, j’ai déménagé, j’ai habité à Saint-Maur, ça n’a pas été positif.

    On a fait une vente de journaux sur le marché Saint-Maur, des collages, des bombages.

    Ma femme est allée s’établir en usine. Elle était une étudiante des Beaux-Arts, ce n’était pas une ouvrière. Je l’ai connue en Mai.

    Elle a fait du travail assez bon dans sa boîte, elle vendait La Cause du peuple. Moi, j’étais submergé par les étudiants. Il y avait la Faculté de Vincennes à côté.

    Tous les groupes venaient me trouver parce que j’étais un ouvrier. J’en avais marre. Je devenais sectaire envers eux.

    Ils sortaient des mots vachement impossibles, sorbonnards.

    Ils ne regardaient pas qu’il y avait des immigrés ou des gens comme ça qui avaient du mal à comprendre.

    Mais, à ce moment-là, il y a eu la Gauche Prolétarienne avec une pratique plus juste.

    On était trois ouvriers quand ça a démarré.

    On s’est dit : on va faire de la propagande, on va être actifs dans l’usine.

    On avait piétiné deux mois sur l’idée du syndicalisme rouge.

    Après ces deux mois, cinq ouvriers de Bordeaux sont entrés à la Gauche, dont un ancien secrétaire général de la C.G.T.

    Ils disaient :  » II faut rompre avec le syndicalisme, parce que c’est toujours des revendications.

    On s’emmerde là-dessus. « 

    II n’y avait pas de dirigeants nommés.

    Les mecs qui étaient les plus actifs, qui avaient le plus d’idées, dirigeaient plus que les autres.

    Est-ce qu’on peut appeler Geismar un dirigeant, je ne sais pas! Il avait pas mal d’idées.

    Avant de faire une action, il nous demandait notre avis. On en discutait dans les usines. Si on trouvait l’action juste, on la faisait.

    Si on la trouvait sans intérêt, on disait :  » Ça n’est pas la peine de la faire. « 

    Argenteuil, c’était encore une étape. On se battait pour les gens du bidonville.

    On est allés combattre les révisos chez eux, sur leur terrain. Ça a été un carnage.

    Au début, on a peur. Après, dans le combat, on n’a plus peur.

    Le maoïsme, ça veut dire la libération du prolétariat. Les maoïstes sont les vrais communistes.

    En France, ça se fera par une alliance de classes. On n’imposera pas, on n’est pas des staliniens! ça n’est pas comme du temps de Staline, bien que j’aimais bien le Père Joseph!

    Là où j’ai compris que Staline avait vraiment fait une erreur c’est en lisant : Les Contradictions au sein du peuple, de Mao.

    La petite-bourgeoisie ne comprend toujours pas. Ce n’est pas en fusillant qu’elle comprendra. Il faut lui faire comprendre, et pas par un bourrage de crâne.

    On lui fait comprendre petit à petit. C’est un travail très long, mais il faut le faire.

    C’est la grosse erreur de Staline. Il en a fait d’autres certainement.

    D’après moi, la seule chose qu’il ait faite de bien, c’est de signer le pacte germano-soviétique, parce que la République soviétique était encore faible du point de vue armement.

    Ça a fait reculer la guerre contre la Russie, ça lui a permis de s’armer.

    C’était une tactique militaire vraiment bien.

    On ne peut pas dire que dans une usine il y a ce beaucoup  » ou  » pas beaucoup  » de maoïstes.

    Ce qui compte c’est l’influence que peut avoir un maoïste à tel ou tel endroit.

    A Renault, dernièrement, dans l’île Seguin, il y avait un maoïste sur une chaîne.

    Il a fait débrayer deux mille ouvriers…

    C’était le 22 janvier dernier.

    Le procès de La Cause du peuple a regroupé aussi pas mal de monde.

    Il y a eu des bagarres de rues et des groupes de jeunes de Renault qui se sont formés.

    Certains disaient :  » On va faire la fête dans l’usine. « 

    On a apporté des fusées, des pétards, des feux de Bengale. On les a allumés.

    Les pompiers sont venus.

    C’est V.L.R. [Vive La Révolution] qui était pour la fête.

    Moi je suis contre la fête à tout prix.

    Le 13 juillet, par exemple, ils ont apporté des casse-croûte aux travailleurs au lieu de laisser les travailleurs piquer eux-mêmes leurs sandwiches.

    Les travailleurs n’ont pas besoin de cadeau. Ils ont besoin de s’unifier dans l’action.

    Mobiliser les masses, ce n’est pas du baratin.

    Ce n’est pas :  » Venez tous à la Bastille, vous aurez plein de nanas. Ouais, défoncez-vous, c’est vachement bien. « 

    Moi je trouve ça aberrant et honteux. C’est se foutre de la gueule du peuple.

    Maintenant, j’ai un moral incroyable. Quand je faiblis, c’est parce que je suis trop fatigué.

    Je milite après l’usine. Dans l’usine aussi, mais la nuit il y a aussi du travail. En ce moment, je bosse dans une petite usine de banlieue de sept heures trente à dix-sept heures trente, mais souvent je dors trois ou quatre heures par nuit.

    Il faut se consulter les uns les autres pour apporter chacun les idées de la base, confronter les expériences.

    De là, seulement, on peut prendre des décisions.

    Partir de la base pour aller au sommet et repartir vers la base, c’est dans Mao.

    La phrase de Mao qui est la plus importante pour moi, c’est :  » Servir le peuple. « 

    Ça ne veut pas dire me servir moi-même parce que je suis du peuple. Je ne suis qu’un minuscule morceau du peuple.

    Quand on dit ça, on pense à la grande majorité du peuple.

    Il y a aussi :  » Les réactionnaires sont des tigres en papier. « 

    Quand la répression se renforce, il faut penser à cette phrase-là. Les réactionnaires sont forts en apparence mais faibles en réalité.

    On peut convaincre qui on veut sur ce point-là parce que les réactionnaires sont une poignée de gens, et le peuple, une force immense, s’il est uni.

    Le tout, c’est de l’unifier. Contre l’impérialisme américain, on unit les masses. Contre la police, on les unit, alors pourquoi pas contre autre chose? Bien sûr, ça ne se fait pas en trois ans.

    En Chine, ils ont mis vingt-neuf ans pour la faire, la Révolution.

    Les travailleurs immigrés sont une masse révolutionnaire.

    C’est vrai qu’ils sont menacés et qu’ils ont peur mais s’ils ne se
    sentent pas isolés, s’ils sont soutenus par toute l’usine, ils font des actions encore mieux que les autres.

    Et pourtant, pour eux c’est encore plus grave.

    Nous, on fait trois mois de taule ou six; eux, on les expulse. Bien sûr, ils ne bougeront pas tout seuls.

    On ne prévoit pas les campagnes à mener. Elles viennent d’elles-mêmes.

    C’est ce qui fait la rupture entre le révisionnisme et le maoïsme. Même si, apparemment, tout revient en place après une action, ça laisse toujours des traces. Même si on se fait vider.

    Après notre vidage, des comités se créent de partout. La perspective de la Révolution, ça change la vie, ça rend moins égoïste.

    On est obligé de se transformer. Si un mec me demande quelque chose et que je l’envoie balader, il dira :  » C’est ça, c’est un mao. « 

    II faut faire gaffe, on a des comptes à rendre aux masses. Parfois, c’est difficile. Parfois, je dors dix heures de suite. Il y a des moments où je voudrais être tranquille mais je me dis : c’est la Révolution qu’il faut faire d’abord.

    J’ai l’impression que si une sorte de Mai se reproduisait maintenant, ça se terminerait encore mal. On est capables de provoquer les choses mais on n’est pas encore capables de les garder.

    Le pouvoir ne viendra pas comme ça.

    Mai 68 peut être considéré comme un échec mais les traces sont immenses. Il y aura peut-être un autre échec et de nouveau des traces encore plus immenses. Mon père, maintenant, il réfléchit de nouveau.

    Avant il disait :  » Liu Shao-chi a trompé les masses comme Khrouchtchev et il y en aura toujours un qui sera au pouvoir et qui trompera les masses comme Marchais. « 

    Alors, je lui explique la Révolution culturelle :  » Les gars au pouvoir sont révocables par les masses.

    Le Comité central est composé de délégués élus des communes.

    Dans une réunion du Comité quand on n’est pas d’accord avec un délégué, on ne l’exclut pas, on lui fait faire de la pratique.

    Si un maoïste est au pouvoir, il y vient dans l’esprit de « Servir le peuple « .

    Sinon, il est critiqué. « 

    Les masses peuvent se tromper. Mao le dit. Mais il faut centraliser les idées des masses, les rendre conscientes. Les idées justes ne tombent pas du ciel.

    On peut être ouvrier sans être exploité si on ne travaille pas pour une personne. En France, qu’est-ce qu’on sert? Le profit, le profit, le profit, le profit. Dans une société socialiste
    on regardera l’homme. Le président Mao dit que l’homme est le matériel le plus précieux.

    Je ne sais pas si je verrais le socialisme en France.

    Il n’y pas de raison. Non, peut-être pas. Il faudra se battre à mort. Bien sûr, on aura certainement des pertes… Mais ce n’est pas dit que…

    Peut-être je le verrai, peut-être que je ne le verrai pas. De toute façon, j’aurai servi le peuple.

    16 mars 1971

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  • Enquête sur les maos en France: Georges E. (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    GEORGES. – Mon père était militaire et j’ai été ballotté un peu partout, à Bordeaux, à Tours, à Madagascar.

    A quinze ans, j’étais à Alger, pendant la guerre d’Algérie.

    J’ai passé mes bachots et j’ai commencé à faire une préparation pour les études d’ingénieur, une licence de mathématiques.

    C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la politique.

    En 1967, je faisais partie de l’U.J.C.M.L.

    A l’époque on pensait que si l’on voulait comprendre quelque chose à la réalité ouvrière, il fallait y aller, plonger dedans.

    Je le pense toujours.

    D’ailleurs le président Mao l’a dit : on ne comprend pas la classe ouvrière, si on ne l’approche que du bout des doigts.

    Mes parents font partie de la classe ouvrière mais j’ai aussi un héritage intellectuel petit-bourgeois.

    Je n’en fais pas des complexes mais je ne peux pas le nier : les gars qui ont commencé à travailler à quatorze ans ont une autre expérience que moi qui ai poursuivi mes études.

    Si je suis allé travailler avec les ouvriers, ce n’est pas parce que je me considérais comme un petit-bourgeois taré, c’est parce que je veux transformer la société et que, pour ça, il faut aller du côté des masses.

    Les masses, ce sont les ouvriers et les paysans. Je suis passé de leur côté. Voilà, c’est tout pour mon histoire personnelle.

    Que peut-on comprendre du monde si l’on n’a pas vu chaque partie du monde?

    Le prolétariat, la classe ouvrière est une partie fondamentale du monde.

    Que peut-on comprendre si l’on ne comprend pas les motivations des ouvriers, leur système de pensée, leur idéologie?

    Si l’on ne saisit pas ça, on ne voit pas clair, on n’avance pas ou d’une façon très confuse.

    Je n’ai pas pris la décision de travailler en usine d’une manière théorique. Ça a été une décision collective avec les camarades de l’U.J.C.M.L.

    A ce moment-là notre occupation principale consistait à étudier les œuvres du président Mao qui dit et qui répète qu’il faut penser à la majorité.

    Or, la majorité, c’est le peuple.

    On ne peut penser à la Révolution sans connaître l’avis du peuple.

    Alors, cet été-là, on s’est lancés dans des enquêtes sur la vie à la campagne.

    On est allés vivre avec les paysans.

    On a intitulé ça : Enquêtes à la campagne.

    Il y a d’ailleurs un article du président Mao qui s’appelle : Enquêtes à la campagne!

    Ça arrive encore à de jeunes étudiants de partir au hasard découvrir la province.

    Seulement, nous, nous avons fait ça en 1967, c’est-à-dire avant Mai 68, et c’était véritablement la jungle!

    En plus, on avait choisi, comme par hasard, un véritable  » os  » : une région où les paysans sont particulière ment âgés et où, dans le passé, ils n’avaient pas manifesté une grande combativité.

    Un pays de textiles, replié sur lui-même, avec une très forte population de paysans-ouvriers : les Vosges, une région difficile.

    A la fin de l’été, on a pensé qu’il fallait que quelqu’un du groupe reste sur place, à continuer l’enquête, et je me suis proposé.

    Je croyais qu’il suffisait d’être proche des ouvriers, et je me suis engagé comme pion dans une sorte d’école professionnelle où on forme des ouvriers du bâtiment,
    des maçons.

    Au bout d’un mois, je me suis aperçu que je ne
    comprenais rien et que je ne comprendrais jamais rien à la
    réalité ouvrière de cette région – peut-être aurait-ce été différent dans une autre région – si je n’entrais pas à l’usine.

    Tant que je me contenterais de rester au bistrot ou à la porte
    de l’usine, je ne comprendrais rien.

    Il fallait que j’aille à l’intérieur de l’usine, avec les ouvriers.

    Les ouvriers savent toujours parfaitement qui on est.

    Si on tente de cacher quelque chose, c’est uniquement pour des raisons de police, ça n’est jamais par méfiance vis-à-vis des ouvriers.

    Il est idiot de cacher qui on est aux ouvriers.

    Ça les intéresse, au contraire. Voir un intellectuel à l’usine, pour eux ça fait problème et ils posent toutes sortes de questions :  » Pourquoi est-ce que tu viens là?

    Qu’est-ce qui t’a pris?

    Moi, si je pouvais gagner deux cent mille francs par mois, je ne serais pas là! « 

    Ils peuvent dire bien des choses, ce qui est sûr c’est que ça ne les laisse pas indifférents que quelqu’un vienne travailler à l’usine volontairement.

    Ça leur paraissait très étonnant.

    Moins maintenant, parce que ça devient plus fréquent : le nombre des intellectuels appartenant ou non à l’organisation maoïste qui vont à l’usine (et il ne faut pas sous-estimer le nombre de ceux qui ne sont d’aucune organisation) va croissant.

    L’  » établissement « , cela devient une pratique. Elle existe d’ailleurs depuis longtemps : j’ai trouvé de vieux établis qui sont venus travailler à l’usine il y a maintenant quinze ans!

    Des intellectuels qui avaient quitté la société pour aller se réfugier dans un travail en usine, et qui y sont restés.

    Ça n’avait rien à voir avec la misanthropie!

    J’en ai connu un : un artiste peintre, très célèbre.

    Il a deux toiles au musée d’Art moderne de New York.

    Ça fait quinze ans qu’il travaille en usine, comme établi, et c’est un grand peintre.

    Depuis 68, par exemple, il a complètement changé de genre.

    Il a abandonné la peinture qu’il faisait avant, une peinture vachement abstraite.

    Il prenait une radiographie et il en faisait un tableau.

    Une radiographie de bras, du dos, il la colorait et ça devenait une peinture.

    Ce type-là, il n’y a aucune raison de dire que c’est un misanthrope, il est très aimé des ouvriers, il n’est pas du tout isolé dans son usine, an contraire!

    Déjà, avant Mai 68, il avait retiré ses tableaux des galeries du quartier de Saint-Germain.

    Il disait :  » J’ai retiré mes tableaux parce que ce sont de vieux cons qui les regardent, des bourgeois, et moi ce qui m’intéresse ce sont les gens du peuple. Je veux que ce soient eux qui voient ma peinture. « 

    En fait, il n’avait pas trouvé le moyen de se lier aux travailleurs sur la question de la peinture.

    Ce n’est d’ailleurs pas un problème facile à résoudre. Personne ne venait chez lui, voir ses toiles.

    Alors, à partir de 68, il a reposé le problème : il a cessé de faire cette peinture abstraite qui, au fond, était un héritage bourgeois, une chose à laquelle n’adhèrent pas les ouvriers. Je ne dis pas que c’est réactionnaire, je dis simplement que les ouvriers n’y adhèrent pas.

    Je me rappelle une de ses toiles, une radiographie de buste et de cou sur laquelle il avait travaillé, on pouvait y voir ce qu’on voulait, le panier de crabes!

    Ça pouvait peut-être dire quelque chose aux intellectuels, mais pas aux ouvriers!

    En 68, il a complètement rejeté ce genre de peinture.

    Il a traversé une période de crise aiguë, il commençait ses tableaux d’une façon, puis les changeait en cours de route; c’était lui, en fait, qui se transformait de l’intérieur, qui franchissait une étape.

    Il s’est mis à faire des tableaux sur les barricades.

    Avant 68, il avait commencé une toile sur Hiroshima : on voyait des corps mous, angoissés.

    Après 68, le même tableau s’est transformé, c’est devenu un tableau sur les barricades avec des tas de drapeaux, des drapeaux rouges.

    Puis il a trouvé que les drapeaux rouges étaient un peu stéréotypés, et c’est devenu une masse rouge…

    Enfin c’est un gars qui se creuse le cigare pour arriver à produire quelque chose!

    Il a fait aussi des dessins pour La Cause du peuple, des dessins qui étaient bien.

    Le dessin c’est plus facile à manœuvrer que la peinture…

    A l’usine, je faisais un travail de manœuvre.

    J’ai été marqueur, ça veut dire que tous les deux cents mètres, par exemple, il faut couper le tissu.

    Ça pèse lourd, près de quarante kilos à trimbaler!

    Et les femmes qui travaillent aux métiers à tisser; il faut voir ça! L’espace entre les métiers est réduit, à peine trente centimètres.

    C’est exprès, pour gagner de l’espace, parce que le patron veut mettre le plus de métiers possible dans son usine pour gagner le plus d’argent possible… il n’y a aucune fille qui ait le bassin étroit comme ça!

    Alors, forcément, pour passer, elles sont obligées de se mettre de travers, de marcher en crabes.

    Elles font des kilomètres et des kilomètres de biais dans la journée pour rattacher les fils, et elles finissent par marcher tout le temps comme ça.

    Les gars, dans la rue, les reconnaissent; ils disent :  » Celle-là, c’est une tisserande. « 

    Elles ne savent plus marcher autrement qu’en sautillant!

    Je suis resté six mois.

    C’était dur.

    Je ne savais pas bien comment m’y prendre.

    J’avais lu des bouquins de Mao, et c’était tout.

    Un bouquin de Mao, ça n’est jamais qu’un bouquin et je me suis retrouvé comme ça, tout seul, dans la pampa!

    Et en plein hiver! Il a bien fallu que je me débrouille.

    Je gagnais 45 000 francs par mois et j’en lâchais dix mille pour ma piaule.

    Il y a eu de la neige pendant trois mois et il a fait – 20°.

    J’étais enchanté d’aller à l’usine parce qu’à l’usine il faisait + 25° avec une proportion d’humidité correspondante.

    C’est nécessaire, sinon le fil casse!

    Alors, comme c’est le fric du patron qui s’en va, quand le fil casse, n’aie pas peur, question humidité et question température, c’est toujours impeccable!

    Pour les salaires, c’est une autre affaire, mais pour la température et l’humidité ça va toujours!

    Je débarquais avec l’idée de faire la révolution!

    Mais il fallait trouver ce qu’il fallait faire jusqu’à ce jour-là!

    Il fallait tout trouver.

    Il y a eu une collection de gars, comme moi, qui se sont établis à cette époque avec l’idée de tout transformer.

    On a bien vu qu’il fallait commencer par un bout.

    On a commencé par faire des tracts. Et ça n’est pas rien. Des tracts sur les conditions de travail, sur les licenciements.

    Il y avait beaucoup de licenciements dans la région.

    Ensuite, on a introduit la question des salaires.

    Il y avait des gosses qui gagnaient 17 000 francs par mois!

    Oui, je pensais qu’il suffisait de faire des tracts sur ces questions-là pour que les gens comprennent qu’il faut faire la révolution.

    D’ailleurs, si moi j’ai pu faire quelque chose, dans les Vosges, c’est parce que j’ai étudié le petit livre rouge.

    Je le lisais seul et je le lisais entre camarades.

    Je le lisais partout, quand j’avais un moment, chez moi, à l’usine.

    Quand j’avais perdu le nord, quand je ne savais plus quoi faire…

    J’ai étudié d’une façon particulièrement assidue trois chapitres du petit livre rouge.

    Celui qui s’appelle ce La ligne de masse « , un autre qui s’appelle  » Méthodes de pensée et de travail « , et un autre qui s’appelle  » L’étude « .

    J’avais étudié aussi le chapitre qui s’appelle  » Les communistes « .

    Il n’est pas question d’appliquer directement la pensée d’un leader politique chinois à la réalité d’une usine française. Il est question de comprendre!

    Ainsi lorsque le président Mao dit dans  » La ligne de masse  » : « II faut tenir compte de la majorité, il ne faut pas progresser d’une manière aventureuse, mais au contraire, il faut toujours refléter l’avis de la masse populaire « , c’est quelque chose qu’il est extrêmement important de comprendre.

    Si on le lit chez soi cela peut paraître dépourvu de signification, ou bien un truisme.

    Mais quand on veut transformer la société ça prend du poids, parce que c’est le bilan de l’expérience chinoise.

    Chinoise peut-être, mais une expérience.

    On finit par savoir par cœur le petit livre rouge, mais ça n’a qu’un intérêt limité.

    Ce qui compte c’est d’apprendre la méthode que donne Mao pour comprendre la réalité.

    Il s’agit de la réalité chinoise mais les deux chapitres « L’étude » et  » Méthodes de pensée et de travail  » ne s’appliquent pas qu’à la Chine, ils ont une valeur générale, on peut en tirer une méthode générale de connaissance de la réalité sociale.

    Tout à fait scientifique mais dure à mettre en pratique parce qu’une grande série de facteurs sont en jeu.

    Les ouvriers français peuvent lire et comprendre Mao très naturellement, je peux en témoigner.

    J’ai été licencié parce que je  » faisais de l’agitation « .

    Je me suis fait dénoncer par la C.G.T.

    Ils m’ont dénoncé en faisant circuler des tracts sur la voie publique où ils m’accusaient d’avoir des rapports avec des individus nuisibles.

    Je suis descendu à Paris le 4 mai 1968, ce qui fait que je me suis retrouvé sans travail jusqu’à fin mai…

    Je me suis engagé aux P. et T. le 10 juillet où j’ai travaillé pendant seize mois.

    C’était un travail de débardeur qui consistait à charger et décharger des camions.

    Je travaillais dix heures la nuit, de huit heures du soir à six heures du matin. J’ai été licencié l’année dernière, après la grève des P. et T.

    Le programme général de la révolution, la prise du pouvoir, passe par son programme instantané.

    Quand, dans l’immédiat, on séquestre un patron, on fait faire un pas gigantesque à la révolution.

    On n’a pas besoin de crier tout le temps à la révolution!

    Le maoïsme est une pratique.

    Si la propagande peut apporter quelques avantages, elle apporte aussi beaucoup d’inconvénients. Il faut se méfier des formules stéréotypées, du bourrage de crâne…

    La question du pourrissement du pouvoir du peuple dans les pays de l’Est est une question qui préoccupe beaucoup : est-il possible au peuple de prendre le pouvoir et de le garder?

    Les ouvriers savent qu’ils peuvent prendre le pouvoir. Ils ont entendu parler de 89, de la Commune, d’Octobre 17, ils savent.

    Mais la question qui se pose, c’est :  » Une fois que les ouvriers ont pris le pouvoir, est-ce qu’ils peuvent le garder? « 

    Je me souviens d’en avoir parlé pendant une grève où les mecs étaient sur le tas et ne travaillaient pas.

    Non, je n’ai pas donné la Chine en exemple.

    Le point de vue que j’avais adopté était : 1° la Chine, on s’en fout; 2° on en tient quand même compte, mais seulement comme d’une expérience qui a réussi et dont l’étude peut nous apporter un enseignement.

    On ne tient compte de la Chine que pour l’étu-dier sur un plan scientifique.

    Marx a dit :  » L’ouvrier est le personnage le plus conscient de la planète. « 

    Qu’est-ce que ça veut dire?

    Prenons l’exemple de la Révolution culturelle, du problème que Mao a voulu résoudre par la Révolution culturelle.

    L’ouvrier l’a constamment dans la tête : c’est le problème des intellectuels.

    L’ouvrier sait très bien qu’il y a des ingénieurs et qu’ils sont utiles.

    Il dit :  » Le pouvoir, nous savons que nous pouvons le prendre, d’accord, mais une fois que nous aurons le pouvoir nous aurons besoin des ingénieurs, nous ne pouvons pas nous en passer! « 

    Le problème de la transformation des ingénieurs, l’ouvrier l’a constamment dans la tête!

    Ce qu’il cherche, en fait, c’est la solution de la contradiction entre travail manuel et travail intellectuel.

    Bien sûr, il ne le formule pas comme ça, il ne le formule pas comme un intellectuel. Il sait simplement qu’il y a là quelque chose qui l’angoisse.

    J’ai vu vingt mecs, les yeux et les oreilles grands ouverts pendant que je leur exposais comment on pouvait envisager de résoudre cette contradiction du travail manuel et du travail intellectuel.

    Et ça n’est pas quelque chose de simple.

    Comment peut-on résoudre cette contradiction?

    Cela demande des explications compliquées…

    Le président Mao dit :  » Le peuple, c’est la force motrice de l’histoire universelle « , eh bien, j’ai appris, moi, par l’expérience, qu’il disait vrai.

    Avant que j’en aie fait l’expérience, je disais :  » Oui, c’est vrai parce que le président Mao l’a dit! « 

    Maintenant, je dis :  » Ceci est vrai.

    D’ailleurs le président Mao l’a dit. »

    Dans une usine, en Chine, il n’y a pas de contremaîtres, les ouvriers se baladent comme ils veulent, ils travaillent, ils produisent, et ils produisent à une cadence supérieure aux nôtres en faisant moins d’efforts.

    Pourquoi?

    Parce qu’ils produisent intelligemment et en améliorant le système.

    Comme ils possèdent à la fois le pouvoir de production et la connaissance (et sans cesse ils accumulent de la connaissance, ils font en permanence des stages de perfectionnement), ils améliorent constamment la production.

    Non, je n’ai pas été en Chine, mais ça ne fait rien, le mécanisme n’est pas difficile à comprendre : la base de la société bourgeoise c’est l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel, le travail manuel étant la propriété exclusive du prolétariat, ouvriers et paysans.

    Le travail intellectuel, la propriété exclusive de la bourgeoisie, grande et petite.

    La petite-bourgeoisie est une classe qui n’a pas d’existence en tant que telle, c’est une classe que la grande bourgeoisie a créée parce que, numériquement, elle n’était pas suffisante.

    Donc, pour faire quoi que ce soit, inventer une machine, transformer un processus de production, construire une maison, il faut le faire à travers cette contradiction : d’un côté il y a des gens qui pensent, de l’autre des gens qui agissent.

    Ceux qui agissent n’ont pas la pensée et ceux qui pensent n’ont pas l’action.

    Un minimum de réflexion montre que c’est absurde et que ça ne peut pas bien fonctionner : ceux qui agissent le font d’une manière incohérente, puisqu’ils n’ont pas la pensée – et ceux qui pensent, pensent d’une façon incohérente, puisqu’ils n’ont pas la pratique!

    Ils pensent sur la base d’une pratique abstraite : la pratique des autres.

    Mais la pratique des autres, hein, ça n’est pas très utilisable!
    Prenons un exemple concret : les machines-outils.

    Compare une machine-outil fabriquée en France ou aux Etats-Unis à une machine-outil fabriquée en Chine.

    La machine chinoise a un tiers de pièces en moins!

    Un tiers de pièces en moins pour une machine à rectifier les surfaces ou une fraiseuse…

    Je le sais à travers ce que je peux savoir des machines!

    Bien sûr je n’ai pas été compter les pièces.

    Mais peu importe que ce soit un tiers ou quatre cinquièmes! Ce qui compte c’est la base objective : en Chine les machines sont produites par les ouvriers, et les ouvriers participent à la conception des machines.

    Un ouvrier qui depuis quinze ans travaille sur une machine à fraiser et la répare lui-même a une connaissance physique de sa machine, il la connaît dans l’épaisseur!

    Il a une connaissance de la résistance de ses matériaux qui n’est pas numérique, qui est matérielle; il sait à quel degré d’effort telle ou telle pièce pète.

    Il sait que telle pièce ne sert à rien, que tel système de pièces peut être réduit en une seule pièce.

    Il sait cela non pas sur la base d’une réflexion théorique en bureau, mais parce que depuis quinze ans il fait marcher sa machine.

    Si, en même temps, il possède la connaissance scientifique et technique, celle d’un ingénieur, il va pouvoir construire une machine infiniment mieux adaptée que celle qu’on fabrique en France ou aux États-Unis.

    En Chine, il n’y a pas d’ingénieurs.

    Il n’y a plus non plus d’ouvriers tels qu’ils sont conçus jusqu’à présent; ce qui apparaît, c’est un nouvel homme : l’ouvrier-ingénieur.

    Un ouvrier chinois n’a rien à voir avec un ouvrier français.

    L’ouvrier français se cantonne dans la production, – l’ouvrier chinois, lui, s’empare de la production et de la réflexion sur la production, c’est-à-dire de la connaissance.

    Il dirige et produit en même temps, il dirige sa propre production.

    Si demain nous prenons le pouvoir, il est évident que les ouvriers ne pourront pas diriger les usines Renault. Il faut les ingénieurs.

    Dans l’état actuel, l’ouvrier n’a pas les connaissances techniques nécessaires.

    Il faut donc transformer l’ensemble du processus : la gestion des usines et les ouvriers eux-mêmes.

    Le régime capitaliste est basé sur le gaspillage, la gabegie.

    On pourrait trouver en France des milliers d’exemples concrets.

    Dès que tu veux faire quelque chose quelque part, tu tombes là-dessus : le gâchis!

    Tu tombes sur la bureaucratie, – la bureaucratie qui s’occupe de transmettre la pensée des individus qui pensent aux ouvriers qui produisent.

    La pensée se fait dans un coin, comme celle du bon Dieu, et un système de transmission compliqué, la bureaucratie, transmet cette pensée aux ouvriers crétins qui produisent et ne pensent pas!

    Qui n’ont pas le droit de penser, et qui n’ont pas le droit à la connaissance! C’est absurde! Ça ne vaut rien!.

    Ça n’aboutit
    qu’à des saloperies!

    Dans certaines usines, aux Etats-Unis, il y a des boîtes à idées.

    Si les ouvriers ont une idée qui permettrait d’améliorer telle machine ou tel processus de production, ils n’ont qu’à l’écrire, et glisser leur idée, avec leur nom, dans la boîte à idées.

    Si leur idée est retenue, ils recevront une prime.

    Mais ça ne marche pas parce que ça repose sur une récompense en argent :  » Ayez des idées, on vous les achètera. « 

    Or, tu ne peux pas améliorer fondamentalement quelque chose que tu n’as pas envie d’améliorer!

    Quand tu es dans un système oppressif et que tu as le contremaître aux fesses, que tu te sens encerclé, coincé partout, même dans ton logement, tu n’as pas envie d’améliorer cette société dans le sens du patron, dans l’intérêt du patron!

    Même si tu ne le penses pas vraiment, tu es contre.

    C’est une réaction de base : tu n’as même pas besoin de réfléchir, instinctivement tu ne fais rien.

    Ce qui fait que dans les boîtes à idées américaines, il n’y a rien! Pour que les ouvriers aient des idées, il faut qu’ils se transforment, et pour qu’ils se transforment, il faut que le système de gestion se transforme en même temps, c’est-à-dire qu’on passe d’un système de gestion capitaliste à un système de gestion socialiste avancé.

    Je dis bien : avancé, parce qu’il y a des régimes socialistes non avancés qui continuent d’opposer le travail manuel et le travail intellectuel, qui continuent d’avoir des ingénieurs qui pensent, opposés aux ouvriers qui ne pensent pas.

    Sous des formes différentes, tout le monde a envie que ça change!

    Un copain est instituteur, il a fait une sorte de sondage : il a fait faire aux gosses une dissertation sur le sujet:  » Imaginez la société dans vingt ans, après la révolution. « 

    Ce qu’il a obtenu est fantastique : ça nage dans l’utopie mais c’est plein d’idées.

    Évidemment, il y en a qui disent : dans vingt ans tout le monde se baladera en hélicoptère et il n’y aura plus de vélos!

    Ils lisent les bandes dessinées et ce genre de choses, et c’est sans intérêt.

    Mais du point de vue social, c’est-à-dire du point de vue du rapport entre les hommes, ce qu’ils disent est plein d’enseignement : tous, d’une façon ou ‘une autre, écrivent : « Dans vingt ans les hommes s’aimeront et il n’y aura plus de patrons. « 

    Tous ont conscience de vivre dans une société d’oppression.

    Ils n’emploient pas forcément le mot  » patron  » mais ils trouvent une manière de le dire et de souhaiter que cela n’existe plus!

    Oui, les ouvriers veulent que ça change, et cela commence par les gosses.

    On ne peut pas être opprimés et ne pas vouloir que ça change.

    A moins d’être insensibles et les gens insensibles, ça n’existe pas!

    Des formes d’oppression plus ou moins pesantes?

    Ça veut dire quoi? Que certains ont un frigidaire, une bagnole?

    Nous aussi on est pour l’aspirateur, la moquette, la machine à laver!

    Ce n’est pas ça qui empêche de sentir l’oppression. Ce qui peut freiner les gens, c’est autre chose : la peur de la révolution.

    La révolution c’est du domaine de l’idéologie pure, et un type qui entend parler de la révolution par Le Figaro, c’est normal qu’il en ait peur!

    Du point de vue de l’organisation révolutionnaire maoïste, il y a d’abord les étapes de la connaissance et les étapes de la transformation de la société.

    Pour nous, l’  » établissement  » n’a jamais été une mesure de purification, c’est une mesure politique.

    Si on envoie les intellectuels s’établir, ça n’est pas pour qu’ils se transforment, c’est pour connaître la réalité, parce qu’on en est à l’étape de la connaissance et qu’on a besoin d’avoir le contact avec les masses.

    Que les intellectuels qu’on envoie à l’usine en reviennent changés, c’est une excellente chose, nous en sommes enchantés!

    Ils ont un autre comportement dans la société. Ils ont moins les défauts des intellectuels.

    Ce sont des gens qui deviennent stables, en qui on peut avoir confiance.

    Un vieil établi, non pas un établi de quinze jours ou de six mois, mais un établi de plusieurs années est un individu sur qui on peut compter.

    Parce qu’il faut bien voir que lorsqu’on sort,d’une confortable vie bourgeoise ou petite-bourgeoise et que l’on se retrouve à l’usine, au début, cela tire sur la colonne vertébrale!

    Il y a aussi des gens que cela casse.

    On sait qu’on peut compter sur eux pour certaines choses, mais on sait qu’ils ne sont pas solides.

    S’ils ne résistent pas à l’exploitation du patron, il est évident qu’ils ne résisteront pas à la répression, ni aux tempêtes infiniment plus violentes qui peuvent s’abattre sur eux un peu plus tard.

    L’exploitation du patron est une chose tangible.

    On la ressent à chaque minute!

    C’est bien simple, dès qu’on travaille il y a une cadence et, quel que soit le travail qu’on fait, il faut la suivre tout le temps.

    Rien que ça, c’est l’exploitation.

    Quand on est crevés et qu’il faut continuer à soulever des trucs trop lourd c’est l’exploitation.

    Et en plus on a le petit chef sur le dos!

    Le  » petit chef « , c’est celui qui brime les autres.

    Ça peut aussi bien être le père de famille.

    En plus de l’exploitation par les cadences, de l’exploitation par le petit chef, il y a l’exploitation idéologique : on vous traîne dans la boue.

    Et si on veut en sortir, il y a une autre forme d’exploitation, c’est la faim. Je ne dis pas que celui qui ne résiste pas à l’établissement n’est pas un maoïste : chacun sa tâche.

    Dans la guerre du Vietnam, tout le monde participe.

    Mais on ne demande pas aux vieilles femmes de quatre-vingt-dix ans de porter le fusil mitrailleur, à la femme enceinte de lancer des grenades et aux hommes de vingt-cinq ans de raccommoder des uniformes…

    Chacun sa tâche.

    Nous en sommes en France, à l’étape idéologique.

    Ça veut dire que jusqu’en 1968, grosso modo, les masses étaient sous la domination de l’idéologie de la capitulation, soutenue par les syndicats.

    Cela correspondait aussi à une situation économique.

    Depuis 1968, il y a une idéologie nouvelle : celle de la résistance qui est en train de balayer l’idéologie de la capitulation.

    Cela veut dire casser la gueule aux petits chefs, les séquestrations, les sabotages, les combats de rue.

    On ne cède plus, voilà.

    Cette révolution idéologique passe par des époques, des phases : en 1970, il y a eu une vague considérable de séquestrations.

    Avec la forme qu’elle prend à l’heure actuelle, la séquestration est une forme nouvelle de lutte : ça devient une arme.

    C’est en 1936 qu’on a inventé la grève avec occupation d’usine.

    A ce moment-là aussi, on inventait une arme nouvelle dans la lutte contre le patronat.

    Cette arme, en fait, les syndicats lui ont enlevé toute son efficacité et en plus la bourgeoisie a élaboré un système de lois qui vient s’ajouter à la pression des syndicats et rend cette arme inutilisable.

    Dans beaucoup d’usines, à Nantes-Batignolles, par exemple, les ouvriers méprisent cette sorte de grève qui, pour eux, revient à une sorte de capitulation.

    Maintenant, la nouvelle arme, c’est la séquestration. Le peuple français est un peuple très expérimenté révolutionnairement.

    Il a un héritage révolutionnaire considérable.

    Cela se voit à des inventions de masse comme celles-là.

    Nous, les maoïstes, nous sommes les seuls à avoir participé à des séquestrations; sur les trente qui ont eu lieu, nous avons participé à deux, du moins l’année dernière.

    Cette année on a progressé.

    Mais ce sont les masses qui ont inventé la séquestration.

    Sans les masses, nous les maoïstes, on n’est rien.

    Si on fait du bon travail, si on est astucieux, intelligents, si on lit attentivement les œuvres du président Mao, on peut arriver à suivre les masses, à les comprendre et à réajuster notre tir.

    Mais c’est difficile : les masses progressent par bonds.

    Chez Renault, tout a progressé par bonds.

    Si on a un bon système de travail, si on colle bien à la réalité des masses, après chaque bond on peut arriver à réajuster son système de travail.

    Mais, d’une façon générale, les masses sont en avant de nous, elles nous dépassent, elles vont plus vite que nous.

    Si on marche bien, tout ce qu’on peut espérer c’est de ne pas trop se laisser distancer et parfois les rattraper pour un temps.

    Constituer un parti?

    La première citation du petit livre rouge est :  » Le noyau dirigeant de notre cause, c’est le parti communiste chinois. « 

    De même que la bourgeoisie a un quartier général, de même il faut que le prolétariat ait un quartier général.

    Ce quartier général, c’est le prolétariat qui le construit.

    Si nous sommes quelque chose, nous sommes l’émanation du prolétariat.

    Ou du moins, nous avons à le devenir, parce qu’au départ on ne l’est pas.

    Il faut donc détruire ce que nous sommes, pour le remplacer.

    Il est courant de dire :  » Marcellin a détruit la Gauche Prolétarienne. « 

    Mais non, Marcellin, c’est nous qui avons détruit la Gauche Prolétarienne!

    C’est une organisation glorieuse, mais qui avait fait son temps. Notre tâche c’est de détruire la Gauche Prolétarienne, ou ce qui l’a remplacée, et de construire le parti.

    Le parti c’est l’émanation du prolétariat et la Gauche Prolétarienne, c’était une première tentative pour y parvenir.

    Pour parvenir à construire le parti.

    Nous ne tenons pas à être une élite, une avant-garde.

    Au mot  » avant-garde « , nous préférons d’ailleurs la formule de  » poisson dans l’eau « .

    Avant-garde, ça coupe – nous, nous voulons souder, unir.

    Et pour cela il faut partir de la réalité.

    La réalité c’est que les masses populaires, les ouvriers, les paysans, les intellectuels se divisent en trois catégories : un petit groupe d’éléments avancés, une grande masse d’éléments moyens, des éléments arriérés.

    Notre tâche c’est d’organiser les éléments avancés, qui constituent le parti.

    Mais les éléments avancés aujourd’hui ce n’est pas ceux de demain, cela bouge, cela varie.

    Les éléments dits arriérés, nous tâchons de les gagner, de les amener à nous parce cpie, en général, lorsqu’il s’agit d’ouvriers, ce ne sont pas des fascistes, mais seulement des gens qui ne comprennent pas.

    Quand il s’agit réellement de fascistes, généralement des intellectuels, il s’agit à ce moment-là de les chasser, de les isoler, les rendre impuissants, incapables de faire du mal, incapables de nuire à la cause du peuple.

    Si on n’a pas encore constitué un parti, ça n’est pas parce qu’on est contre le parti, c’est parce qu’on considère que le temps n’est pas encore venu de le construire.

    Le parti, pour moi, c’est la capacité d’élaborer une politique révolutionnaire conséquente, c’est-à-dire de lier le particulier au général, le programme immédiat au programme à long terme, et de mobiliser réellement les masses.

    Un parti n’est jamais qu’une minorité.

    Mais la différence entre notre parti et les autres partis, c’est que notre objectif permanent n’est pas seulement la construction du parti, c’est sa destruction.

    Nous construisons le parti pour le détruire.

    Ceux qui montent, qui font le parti, ce sont les éléments prolétariens les plus indifférents à eux-mêmes et les plus liés à la cause du peuple et à ses intérêts.

    Ensuite, ils détruiront le parti, à terme.

    Le parti, on n’en veut pas.

    Notre objectif final, c’est sa destruction radicale.

    Nous héritons d’une situation instituée par la bourgeoisie : l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel.

    Le peuple doit s’emparer non seulement du pouvoir mais aussi de la connaissance.

    On ne s’empare pas de la connaissance du jour au lendemain, c’est regrettable, mais un décret ne suffit pas.

    Il faut une très longue période pendant laquelle le pouvoir du peuple n’est pas assuré.

    C’est ce qui s’est passé en Russie après Octobre 17 : le peuple avait le pouvoir mais pas la connaissance.

    Et ce qui a fini par devenir dominant, à la longue, c’est l’aspect bourgeois de cette révolution prolétarienne.

    Staline ne connaissait pas le danger, ou s’il le connaissait, il ne le maîtrisait pas et c’est pourquoi son parti est devenu un parti révisionniste.

    Mao Tsé-toung, aujourd’hui, connaît le danger, parce qu’il y a eu, avant la leur, l’expérience soviétique.

    En France, le P.C.F. a dégénéré.

    Au début c’était un parti révolutionnaire. Il l’a été pendant la Résistance. Il défendait réellement les intérêts du peuple et il était reconnu en tant que tel par le peuple.

    Maintenant c’est objectivement un allié de la bourgeoisie.

    Pour atteindre le peuple, les discours ne servent à rien.

    Il n’y a que la pratique qui compte.

    Les actions.

    Les ouvriers se transforment sur la base de leur pratique et non sur la base des discours qu’on leur fait, maoïstes ou autres.

    Ce quinereflète pas leur pratique ne sert à rien. La preuve, les journaux bourgeois.

    Regardez au contraire l’action de La Cause du peuple.

    Qu’est-ce que c’était La Cause du peuple?

    Un petit journal de quatre ou huit pages, mal fait, mal écrit, où il n’y a que quelques articles intéressants.

    Mettez-le sur la balance avec de l’autre côté la masse de la propagande bourgeoise, par la radio, par la T.V., tout.

    Eh bien c’est La Cause du peuple, mal foutue, interdite, sans fric, avec ses photos de travers, qui pénètre.

    Pourquoi? Parce qu’il y en a un qui dit la vérité de la pratique ouvrière, et les autres pas.

    Il y a un proverbe fasciste qui dit : Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.

    Mais les fascistes sont des ânes bâtés, et ce qu’ils disent n’est pas vrai, la calomnie ça ne fonctionne pas.

    Le mot d’ordre révolutionnaire, c’est : Calomniez, calomniez, il n’en restera rien.

    En Mai 68, pour la dernière fois, la masse des ouvriers a encore fait confiance aux syndicats et s’est mise en grève.

    Pour moi, c’a été le sommet de l’action syndicale et sa mort. Toutes les couches du peuples ont tiré la leçon, elles ont tiré la leçon après un paroxysme.

    On ne peut pas aller plus loin, elles le savent.

    Après Mai 68, c’est une nouvelle époque qui s’ouvre dans l’histoire du syndicat. Une nouvelle époque à partir de laquelle les syndicats apparaissent comme des organes réactionnaires.

    Je parle de la direction, je ne parle pas du syndicaliste de la base, du pauvre mec qui peut encore y croire ou pas, qui peut ne pas avoir compris, être en retard, alors que les larges masses, elles, ont compris.

    Il y a une différence entre les larges masses et les individus.

    Ça n’est pas parce que les larges masses ont compris que l’ensemble des individus qui composent les masses ont tous compris.

    C’est dans les actions de masse qu’on sent la masse, ce n’est pas dans les actions des individus, ou dans les déclarations des individus.

    Je la sens dans les séquestrations, je la sens dans le milieu paysan, chez les intellectuels, à l’usine.

    Je sens qu’ils pensent :  » Maintenant, les gars, c’est fini!

    Plus rien ne passe!

    Chaque fois qu’il y a quelque chose, paf! on réagit, on résiste, on ne cède pas. « 

    Je le sais, bien que je ne sois pas à l’usine pour l’instant.

    A l’usine, ça n’est pas le travail qui est horrible, c’est l’oppression. Le régime des petits chefs.

    En ce moment [à La Cause du Peuple], je le dis sincèrement, je suis plus épuisé que lorsque je travaille à l’usine ou dans le bâtiment.

    A l’usine, bon, quand j’ai fini je rentre chez moi, vers les cinq ou six heures, j’ai un coup de pompe d’une demi-heure, parce que j’ai trimbalé des briques toute la journée, mais après je suis en pleine forme, je récupère, je sais où je vais, je suis gai.

    Tandis qu’en ce moment, je suis malheureux, j’ai 10 de tension.

    Le travail que je fais, il faut bien le faire, c’est indispensable, mais je trouve que ce n’est pas supportable de vivre comme ça dans une équipe intellectuelle.

    Le seul truc intéressant, c’est le reportage, foutre le camp en province, mais je suis lié par le travail qu’on m’a donné.

    Je n’aime pas être à Paris, coupé des masses.

    Même une demi-journée avec des ouvriers, manger avec eux, c’est quelque chose! Il y a trois manières de se lier aux niasses, dit Mao, y aller à cheval et regarder du haut de son cheval, descendre de son cheval et cueillir des pâquerettes et puis il y en a une troisième qui s’appelle ce s’établir « !

    Après une journée de travail en usine, il est facile d’avoir la force de sortir et de faire encore du travail politique.

    Quand tu vis toute la journée avec une espèce de bouledogue, de chien hargneux, et que tu te retrouves le soir avec des gens avec qui tu aimes vivre et discuter, tu as toutes les forces!

    Ils te donnent leur chemise, les gars!

    Ils se l’enlèvent du dos pour te la donner!

    A une époque où on n’avait pas de quoi bouffer, chaque fois qu’on allait chez les gens, ils ne posaient pas de question, ils ne disaient rien, mais ils savaient qu’il fallait qu’on mange!

    Ils en avaient besoin, de leur nourriture, mais ils nous obligeaient à manger.

    Entre les maoïstes et les travailleurs, il n’y a pas de liens privilégiés.

    Si un jour un individu travaille pour les masses et le lendemain il change, eh bien, il n’est plus avec nous.

    C’est tout.

    C’est en ce sens-là qu’il n’y a pas d’amitié.

    Les choses et les individus se transforment : un jour, on peut être révolutionnaire et un autre jour avoir cessé de l’être.

    On ne reçoit pas sa carte de révolutionnaire une fois pour toutes comme on reçoit son C.A.P. de maçon!

    C’est du J.-J.S.-S. [Jean-Jacques Servan Schreiber] de dire que la lutte des classes est finie!

    Sur la base de quels faits, la lutte des classes aurait-elle disparu? Si tu vois ces gens-là demande-le-leur :  » La lutte de classes existait hier, elle n’existe plus aujourd’hui, sur la base de quoi? »

    De l’intérêt national?

    Ça c’est la propagande de la bourgeoisie depuis qu’elle existe mais il y a toujours eu exploitation des ouvriers par les patrons et la lutte des classes n’existera plus que le jour où les patrons auront cessé d’exploiter les ouvriers!

    Si ça n’est pas par l’exploitation, comment la bourgeoisie explique-t-elle les événements de Mai, Ferodo, Batignolles, les révoltes des paysans ou des viticulteurs?

    Dans les usines, la lutte des classes on la traite concrètement, pas d’un point de vue théorique. On lutte concrètement contre l’0ppression.

    Si les patrons veulent exploiter, il faut bien qu’ils oppriment parce que personne ne se laisse exploiter volontairement.

    S’il n’y avait pas d’oppression, les ouvriers se révolteraient contre l’exploitation et briseraient tout.

    C’est l’oppression qui maintient l’exploitation.

    Mais oppression = révolte.

    C’est un mécanisme permanent. Ce n’est pas contre le travail que se révolte l’ouvrier.

    Le travail est libérateur.

    Ce qui n’est pas libérateur, c’est l’oppression.

    12 février 1971

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  • Enquête sur les maos en France: Geneviève (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    GENEVIEVE. – Je faisais partie d’une famille dévote. Surtout ma mère.

    Certaine croyance m’est restée.

    Quand j’étais petite, il y a eu comme un petit miracle. J’avais des verrues partout sur le visage, sur les mains, aux aisselles.

    Ma mère m’a dit :  » Va dans une église que tu ne connais pas et mets de l’eau bénite sur tes verrues. « 

    Je l’ai fait et quatre jours après mes verrues avaient disparu, sauf aux aisselles où j’avais oublié de mettre de l’eau bénite.

    C’est bête mais c’est une cbose qui m’a marquée.

    A ce moment-là, je voulais aller travailler dans une léproserie.

    J’ai toujours voulu aller avec les plus malheureux mais je n’ai jamais voulu être religieuse. Maintenant, je ne vais plus à l’église.

    A dix-huit ans, j’ai dit :  » Ça va bien les singeries. Je peux prier toute seule si je veux. « 

    II y avait un défilé de curés chez nous mais je résistais.

    Aujourd’hui, il m’arrive de prier comme ça :  » Mon Dieu, si vous existez, faites quelque chose. « 

    J’ai fait baptiser mes enfants.

    Ma fille a voulu faire sa communion.

    Je l’ai laissée faire.

    Les enfants choisiront, comprendront d’eux-mêmes.

    Je veux les laisser faire.

    J’envisageais la léproserie quand j’étais petite.

    J’envisageais beaucoup de choses mais tout s’est passé le contraire de ce que j’imaginais, alors je n’imagine plus rien.

    Oui, les curés me poussaient à aller à la messe mais je trouvais que ce que je vivais, c’était déjà une messe : c’était déjà la révolution avec ma mère.

    Mon père est mort quand j’avais onze ans. Il était méchant mais j’étais sa préférée; lui, il était plutôt pour le communisme mais il ne faisait rien.

    Il était très coléreux.

    Ça nous rendait nerveux, mon frère et moi, et on avait des tics.

    Pour nous guérir, mon père nous plantait devant la cuisinière, et le premier qui avait son tic, qui remuait l’œil ou l’épaule, recevait un coup de martinet. C’était un gros martinet à onze lanières. Il me semble qu’il aurait plutôt dû faire le contraire pour nous guérir.

    Puis mon père, ma mère qui était trop petite pour nous attraper avec le martinet, a mis un manche à balai au bout.

    A la maison, ce n’était pas la richesse mais on ne manquait de rien.

    Jusqu’à la mort de mon père, j’ai eu une enfance heureuse. Après j’ai été chez les sœurs en semi-apprentissage.

    Je travaillais et je préparais mon C.A.P. de dactylo mais je n’ai jamais voulu faire ce métier-là.

    J’avais l’horreur des bureaux et des gens qui sont dedans.

    Moi, je voulais être ouvrière, aller en usine.

    Ma mère était déçue mais elle n’a rien dit : elle pensait que c’était quand même mieux que la léproserie !

    J’avais un oncle qui faisait partie du conseil municipal dans une ville voisine.

    Je trouvais que ce que faisait mon oncle était très beau : il s’occupait de la maison des jeunes, il s’occupait des cas sociaux, etc.

    Il ne le racontait pas lui-même, il était trop modeste, mais on parlait de lui et quand je le voyais, une fois par an, vraiment je l’aimais.

    Je ne pensais pas que je pourrais en faire autant.

    Jusqu’à l’année dernière, j’ai voté Pompidou.

    On était U.D.R. dans la famille. Je ne réfléchissais pas. Je faisais comme ma mère.

    J’aimais le général de Gaulle parce que ma mère l’estimait. Maintenant, en sachant ce que je sais, je l’estime beaucoup moins.

    A dix-huit ans, je suis sortie de chez les sœurs.

    Ça ne se faisait pas dans ma famille, ce n’était pas respectable d’aller vivre dans un foyer. Alors j’ai tenu autant que j’ai pu chez ma mère.

    J’ai épousé un gars que j’ai rencontré à l’usine, un gars que je connaissais à peine.

    J’étais de ces filles qui pensaient qu’il ne faut rien faire avant le mariage.

    Je ne savais rien, je n’avais jamais couché avec personne.

    J’avais des principes que je trouve complètement idiots aujourd’hui. J

    e ne mettrai pas des principes pareils dans la tête de mes enfants, ou si je le fais je mérite d’être pendue.

    Évidemment, quand le gars et moi, on s’est connu dans le mariage, ça n’a pas marché.

    Les filles maintenant ont raison d’essayer.

    D’ailleurs, je pense que vivre ensemble, c’est mieux que le mariage, mais changer tout le temps ce n’est pas bon non plus si ça devient une routine.

    Pour celles qui sont godiches comme moi, qu’elles essaient au moins avec leur fiancé.

    Moi, je n’ai jamais réussi ma vie. Je n’ai pas honte de le dire.

    Après mon divorce, j’ai connu un gars avec lequel je suis restée.

    Celui-là vraiment, c’était mon idéal d’homme.

    On s’accordait pour tout.

    Je suis tombée enceinte et il a été tué dans un accident.

    Ce gars-là, je ne l’oublierai jamais.

    Je suis restée seule pendant deux ans avec mes trois enfants, et puis j’ai connu un jeune, un Espagnol qui voulait faire sa vie avec moi.

    Mais il était trop jeune et j’avais déjà trois enfants.

    Il a insisté.

    Il revenait tout le temps.

    Un jour, j’avais le cafard, je lui ai dit oui, mais je n’ai jamais voulu qu’il reste chez moi. Je n’aurais pas pu le garder tout le temps.

    Je crois que j’aurai encore de la misère à ce qu’un homme reste chez moi.

    L’Espagnol vient toujours me voir.

    J’ai eu deux enfants avec lui.

    Il s’est marié.

    Sa femme le sait.

    Il lui a dit :  » Cette femme-là ne veut pas de moi mais j’irai toujours la voir.  » Elle a accepté.

    Elle aussi, elle voulait quitter sa famille.

    Je n’ai pas voulu qu’il reconnaisse les enfants. Il ne me donne rien pour eux.

    Ces enfants sont vraiment à moi, même s’ils l’appellent « Papa ».

    Personne ne peut me les prendre tandis que les deux grands doivent aller chez leur père deux fois par mois, et je me demande toujours pourquoi.

    Maintenant, je commence parfois, de nouveau, à avoir besoin d’affection.

    Depuis que j’ai entamé la lutte, j’aimerais une compagnie à qui raconter tout ça.

    L’Espagnol, quand je le vois, c’est le père de mes gosses, c’est tout, mais je ne peux pas lui parler, c’est un être égoïste et c’est ça qui ne me plaît pas.

    Oui, c’est vrai, je ne sais pas ce qui se passe, j’ai de nouveau envie d’avoir quelqu’un avec moi.

    Pas physiquement. Je suis une femme qui peut avoir des sentiments mais quand ça ne me dit rien, ça ne me dit rien.

    Ça peut se faire une fois par an, tant pis.

    Je suis plutôt difficile.

    Mon docteur me dit que je suis plus maternelle que femme. Il a peut-être raison.

    J’adore mes enfants et sans préférence pour l’un ou l’autre. On a trop souffert des préférences dans ma famille.

    Ma sœur était détestée de mon père.

    Elle lui ressemble pourtant.

    Elle ne me donnerait pas un centime et pourtant elle est riche : elle fait les marchés en Normandie. D’ailleurs, je ne lui demanderai jamais rien. Pas si bête!

    J’ai fait une erreur avec ma fille. Je l’ai trop prise pour une adulte.

    Je lui ai raconté toutes mes peines, elle a tout partagé.

    Maintenant, elle a onze ans et elle a déjà tout sur les épaules.

    L’autre jour, je suis partie faire une action. Elle a pensé que je pourrais aller en prison.

    Elle m’a dit :  » T’en fais pas, Maman, avec les petits, je me démerderai « , et c’est vrai, elle s’en occupe aussi bien que moi, même quand ils sont malades.

    C’est elle qui les porte à la crèche quand moi je pars pour l’usine à quatre heures du matin.

    Je fais un horaire de cinq heures-treize heures.

    Je me lève à trois heures et je prépare un peu la maison avant de partir.

    Ma fille porte les plus grands à l’école avant de s’y porter elle-même.

    Ma fille est bonne pour les études mais elle a trop de choses à faire.

    Je voudrais l’aider pour qu’elle arrive à être institutrice puisque c’est ce qu’elle souhaite.

    Elle entre en sixième, cette année, mais, elle est trop mûre, cette petite, elle n’a jamais vécu son enfance. Ça me rend triste.

    Mes enfants c’est tout pour moi.

    Je n’ai pas voulu les deux derniers. J’ai pris la pilule mais il suffit d’oublier un jour pour que ça ne marche plus et c’est ce qui s’est passé.

    Et puis, ça m’avait fait grossir de trente-cinq kilos et j’ai été obligée de m’arrêter. Lui, il est tellement égoïste qu’on ne peut pas lui demander de faire attention.

    Je donne tout ce que j’ai aux enfants.

    Si les voisines ne m’avaient pas habillée de force pour la communion, vraiment je n’aurais rien acheté pour moi.

    Quand je travaille, je gagne bien. Enfin, pour la région.

    Environ 800 francs par mois.

    Mais avec les maternités, je ne travaille pas tout le temps. La préfecture me donne 280 francs.

    J’ai les allocations et ma pension alimentaire de mon ex-mari. Il me donne 150 francs par mois pour ses deux gosses.

    Avec ça, je suis encore presque la plus riche de la courrée. C’est moi qui donne ce que j’ai quand j’en ai.

    On est aussi aidé pour la pharmacie. Ça ne me plaît pas de vivre comme ça.

    Je n’aime pas la mendicité.

    Parfois je suis obligée de m’arrêter de travailler parce que c’est trop dur pour ma fille.

    Elle dépérit.

    Alors je m’arrête pour sa santé, à elle.

    Cette année, elle devra mettre les bouchées doubles à l’école.

    Tout le monde va lui donner un coup de main. J’ai une amie institutrice qui va l’aider.

    Moi aussi, je voudrais bien donner un coup de main, mais j’ai tout oublié. L’histoire ça ne m’intéresse pas.

    C’est le présent qui m’intéresse.

    Avant, j’habitais dans un H.L.M. J’avais déjà créé là une association de locataires qui marchait bien mais j’ai connu les femmes des courrées en allant porter mes enfants à l’école.

    Elles me disaient :  » Comment fais-tu pour que tes gosses soient si propres? « 

    On parlait et elles expliquaient :  » C’est parce que toi, dans ton H.L.M., t’as une salle de bains. « 

    Je ne pouvais pas leur expliquer qu’on peut aussi bien laver les gosses dans une bassine, si moi, je ne les lavais pas dans une bassine.

    Alors, j’ai demandé à mon propriétaire de me mettre dans une courrée.

    Je voulais partager leurs conditions pour qu’elles ne puissent pas me dire que je n’avais pas le même point de vue parce que j’habitais un H.L.M.

    Pour leur démontrer que les gens des courrées peuvent avoir leur fierté, il fallait que j’habite avec eux.

    C’était un peu une folie parce qu’avec l’allocation logement, je payais 40 francs par mois de loyer dans le H.L.M. et dans la courrée, ça me revient à 110 francs par mois.

    Mais j’étais consciente de ce que je faisais.

    En créant cette association de locataires dans le H.L.M. pour faire face aux problèmes d’augmentations de loyers, de charges, etc., j’avais pris conscience que je pouvais apporter quelque chose aux gens.

    Sans faire partie de quoi que ce soit, j’ai toujours aimé m’occuper des gens.

    e pense qu’on peut toujours faire quelque chose. Dans le H.L.M., j’ai fait quelque chose mais à partir du moment où on pouvait me remplacer, continuer sans moi, je pouvais m’en aller.

    J’ai donc déménagé dans la courrée et je ne partirai pas de là tant que toutes les femmes de la courrée n’auront pas été relogées.

    On est quatorze familles.

    C’est la plus grande courrée et la plus belle.

    Avec un jardin derrière où. on a mis un bac de sable pour les enfants. Je suis devenue administrateur à l’A.P.F. (Association populaire familiale).

    On a demandé un water par famille avec une baraque pour le charbon.

    Donc, devant chez nous, maintenant, on a tout ça. Dans les autres courrées, il y a un seul water, un trou pour tout le monde.

    Généralement, il y a deux maisons d’un côté, deux maisons de l’autre.

    Au milieu de vieux pavés et pour arriver de la rue, on passe par un long couloir noir, si étroit que l’on touche les murs si on est un peu gros.

    C’est le genre taudis, quoi!

    Chez moi aussi, c’est le genre taudis mais on a la chance d’arranger.

    Beaucoup d’ouvriers ne peuvent pas arranger. Quand ils emménagent, ils disent :  » Bon, il y a ça à faire, et ça et ça.  » Et dix ans après, c’est toujours pareil. J’habite ma courrée depuis deux ans et demi.

    Au début, j’ai été mal accueillie.

    Les gens croyaient que je venais là parce que j’avais été expulsée du H.L.M.

    Ils ne pouvaient pas comprendre que c’était volontaire.

    Je ne pouvais pas leur dire que je venais pour leur prouver quelque chose.

    Je leur disais que je venais parce que j’étais plus à l’aise avec eux.

    Ils ont fini par le digérer.
    J’ai compris qu’ils m’avaient adoptée quand j’ai eu mes malaises cardiaques. J’étais bobineuse et je suis tombée en syncope, pour la première fois devant ma machine.

    A l’usine, ils ont fait venir mon docteur, ils m’ont raccompagnée chez moi, et là toute la courrée est venue pour m’aider.

    Chacun faisant pour moi un petit travail, ou s’occupant d’un de mes gosses.

    Dans la courrée, on ne s’aide pas financièrement parce qu’on ne peut pas.

    La semaine dernière, j’ai prêté cinquante francs et ça y est, je n’en ai plus.

    J’ai tort, je devrais penser à mes gosses. D’ailleurs, ma fille, elle se fâche; elle ne peut plus supporter ça.

    C’est la cause de nos bagarres. J

    e ne voudrais pas qu’elle reste comme elle est maintenant : pas prêteuse.

    Elle est arrivée à ce point-là : elle ne veut pas donner.

    Elle dit :  » On a assez de misère. Toi, tu ne dois pas donner. « 

    La misère a commencé avec mon mari. Lui, il ne voyait que la voiture. On devait tout payer pour sa mère.

    Moi, je n’avais jamais rien. Pourtant on travaillait tous les deux.

    L’histoire de Yamina ry’a pas arrangé les choses avec ma fille. Ça a commencé au mois de mars cette année.

    Quinze jours avant, j’avais été faire un rapport pour l’A.P.F. On nous demandait un prix excessif pour l’eau, plus une augmentation de loyer de 40 à 70 francs, inacceptable.

    On a décidé d’écrire à Vivien, le ministre du Logement, qui est, une fois, descendu dans une courrée voisine.

    Notre propriétaire, c’est le P.A.C. (Propagande et Action Contre le Taudis).

    On lui a envoyé notre pétition, ainsi qu’au préfet.

    C’est en faisant la pétition que j’ai connu Yamina et que je lui ai dit ma qualité de responsable vis-à-vis de l’A.P.F., en tant que femme seule, chef de famille.

    Quinze jours après, elle s’amène chez moi avec sa convocation de la police pour procédure d’expulsion.

    J’appelle la responsable au-dessus de moi à l’A.P.F., Anne-Marie, qui est mon amie et on se dit :  » II faut faire quelque chose. « 

    Oui, mais quoi?

    On pense qu’il existe le Secours Rouge pour des affaires comme ça.

    J’avais connu le Secours Rouge, un mois avant, quand on avait occupé l’O.R.C.U.S.O.M., la grosse tête de tous les H.L.M. et autres habitations.

    L’O.R.C.U.S.O.M. voulait démolir les courrées même quand il y avait des gens, des vieux dedans.

    L’O.R.C.U.S.O.M. soutenait aux journalistes que les gens étaient relogés mais ce n’était pas vrai.

    Donc, on a montré des preuves flagrantes.

    Et même une femme a dû être conduite à l’hôpital parce qu’on donnait des coups de pioche dans ses murs, autour d’elle, et qu’elle croyait devenir folle.

    Une fois aussi, on s’est mis devant les pelles des ouvriers pour interrompre les travaux.

    On ne voulait plus que ça continue. C’était trop dégueulasse.

    Quand on a occupé, il y avait une fille du Secours Rouge qui était restée avec nous.

    On n’avait pas occupé longtemps parce que le soir même, on avait gagné sur toute la ligne.

    Tous les gens des courrées étaient descendus pour occuper.

    Il y avait même des vieux de quatre-vingt-dix ans.

    Pour Yamina on se dit :  » L’A.P.F. ne marchera pas.

    On sait. On connaît les faiblesses de notre organisation.

    On va faire appel au Secours Rouge. « 

    C’est ce qu’on a fait, et on a commencé la mobilisation pour Yamina, c’est-à-dire qu’on restait nuit et jour chez elle pour empêcher qu’on vienne la chercher.

    On a été appelés au conseil de discipline de l’A.P.F. On a fait un meeting dans la courrée.

    Il y a eu onze cars de flics et quatre cars de C.R.S. avec leurs petits tamis sur la figure et leurs matraques.

    Tout le quartier était cerné.

    Aucun Algérien n’avait le droit d’entrer.

    Après, on a planqué Yamina. On croyait qu’on allait venir la chercher.

    Elle avait huit jours pour quitter la France.

    C’est là que j’ai commencé à comprendre, à ouvrir les yeux. Ça a été brusque, comme si je me réveillais brusquement, le jour où Yamina est venue, où on est allés aux flics avec elle.

    On était cinq à l’accompagner pour répondre à sa convocation.

    Quatre personnes et un homme qui lui servait d’interprète.

    Elle comprend le français mais elle faisait comme si elle ne comprenait pas.

    On lui a signifié son expulsion mais nous on lui a dit de ne pas signer le procès-verbal.

    A la façon dont les flics insistaient, à voir comme ils lui parlaient, j’ai été vraiment troublée.

    Avant, pour moi, la police, c’était sacré. Je disais :  » Quand ils arrêtent quelqu’un, c’est parce qu’il l’a mérité. « 

    Or, j’ai vu leurs façons avec Yamina, et même la façon avec nous :  » De quoi vous vous mêlez, saloperies.

    Si vous vous mettez à défendre les bicots, c’est que vous vous sentez bicots aussi. « 

    Et pourquoi voulait-on expulser Yamina?

    Parce que son mari était mort dans une crise d’ivresse. Il était tombé par terre, comme ça lui arrivait tout le temps puisqu’il buvait beaucoup.

    Yamina l’a laissé dormir par terre comme d’habitude mais, ce soir-là, il était tombé mort.

    Yamina a été accusée de non-assistance à personne en danger et expulsée pour ça.

    La courrée était indignée et le comité de défense s’est fait tout de suite.

    Quand on occupait chez Yamina, un autre Algérien nous a fait parvenir son nom et son adresse sur un papier, mais on n’a pas compris qu’il demandait de l’aide, qu’il était aussi expulsé. Il n’avait pas su nous l’écrire.

    On croyait au contraire que c’était un gars content qui voulait nous encourager comme ça, en nous donnant son nom.

    Quand on a compris, il avait déjà signé son procès-verbal.

    On l’a quand même caché.

    Mais un jour, un journaliste qui était avec nous, un type très bien, celui-là, qui a même eu des ennuis pour ce qu’il avait écrit, est venu nous dire qu’il avait parlé avec les flics et qu’ils avaient assuré qu’ils ne prendraient pas Abd el-Kader.

    On l’a cru.

    On a arrêté la mobilisation, et le lendemain quatre cars de flics sont venus le chercher à six heures du matin.

    Quand on l’a su, deux cents personnes, les immigrés en tête, se sont immédiatement remobilisées sur la grande place et voulaient attaquer le commissariat.

    Mais, comme on n’était pas assez de Français pour protéger les immigrés, ils auraient été expulsés sur-le-champ, on a décidé de ne pas le faire.

    C’aurait été une connerie d’attaquer dans ces conditions-là mais il aurait fallu faire un ce sit-in  » ou quelque chose comme ça. Là, on a été pris au dépourvu. Après, il y a eu l’histoire d’Ahmed. Son contremaître lui a planté un coupe-papier dans la main.

    Il a été hospitalisé après avoir été tabassé par trois contremaîtres.

    On l’a mis en prison.

    A son procès, on était venus en masse. Le contremaître s’est sauvé tellement il avait peur qu’on le tue. Quand Yamina est passée devant la commission, puisqu’on avait obtenu que le tribunal juge l’affaire, on était tous venus et, sans mentir, il y avait bien quarante cars de C.R.S. devant le palais de justice.

    A l’intérieur, c’était bourré de flics aussi.

    D’ailleurs, ils ont arrêté une paire de gars ce jour-là : deux maos qu’ils ont piqués en plein tribunal sous prétexte d’enquête judiciaire et auxquels ils ont fait la grosse tête.

    Ils les ont relâchés le lendemain.
    C’était une mobilisation jour et nuit chez moi.

    Les immigrés et les militants s’installaient chez moi sans me demander, pour dormir et tout.

    Je ne pouvais plus supporter d’avoir tout ce monde chez moi.

    J’avais aussi les flics, des inspecteurs en civil, qui passaient deux fois par jour.

    On avait aussi caché des tracts chez moi sans me le dire.

    Je devais fouiller, surveiller dans tous les coins parce qu’une perquisition, c’est vite fait et je risquais gros.

    Je ne crois pas que ce soient les maos qui ont fait cette erreur-là mais je n’en pouvais plus.

    J’ai craqué. J

    e suis partie avec mes gosses, sous la tente au bord de la mer.

    C’est un médecin du Secours Rouge qui nous a emmenés en auto.

    On a tenu cinq jours avec trente francs, en mangeant des tartines.

    C’était bon.
    Je me suis aperçue que j’avais vraiment changé, cette année, au moment des élections municipales.

    Là, pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment pris les bulletins.

    Je les ai regardés avec attention pour voir ce que chacun pouvait rapporter et je me suis dit :  » Ce qui se rapproche le plus de mes idées, c’est le P.S.U. « 

    Pour la première fois, je n’ai pas voté U.D.R., j’ai voté P.S.U.

    Et puis j’ai fait un retour en arrière, je me suis dit :  » Si j’ai dû tellement lutter pour une simple association de locataires, pour Yamina, pour la justice quoi, ça prouve qu’il n’y a pas de justice « , et je devenais consciente que ce que j’avais fait, ce n’était plus avec des idées de droite.

    Je me découvrais. Involontairement j’avais lutté pour quelque
    chose qui était de la gauche alors que je croyais que j’étais de la droite.

    C’est insensé, je pouvais plus me dire que j’étais gaulliste, quand j’ai découvert ça, j’ai découvert un but.

    Tout devenait plus facile.

    Quand je pense à ce que j’ai dû faire rigoler quand je disais que j’étais gaulliste.

    Je ne savais vraiment pas que lorsqu’on lutte contre une injustice, on lutte contre le gouvernement.

    Faut vraiment que je sois bête.

    Je n’ai jamais aimé la classe bourgeoise. Franchement, je ne l’aime pas mais, avant, je pensais :  » II faut des riches, il faut des pauvres. « 

    Parfois, je disais une phrase :  » Si on était tous pareils, ça n’arriverait pas « , mais je ne souhaitais même pas qu’on soit tous sur un pied d’égalité.

    Je ne prenais pas vraiment conscience.

    Maintenant que j’ai tourné ce film [voire note à la fin], je suis encore plus forte dans mon changement. J

    e veux que tout change autour de moi.

    Même ma maison, je la vois autrement.

    Dans la cuisine, dès que je suis rentrée, j’ai changé le papier.

    Avant, j’aimais le papier très romantique, des rosés, etc.

    Ce que j’ai choisi, cette fois, je jure que jamais je ne l’aurais choisi.

    C’est très voyant, très à la mode, avec le plafond très voyant!

    On dirait que je parle comme une gamine mais c’est très important.

    Je me suis découverte et j’ai la volonté que tout autour de moi, ça se sente.

    Avant, c’était désastreux, je ne savais pas que je pouvais apporter quelque chose.

    Je le faisais sans savoir. J’étais généreuse de nature, bon, allez-y.

    Maintenant, je sais que si je n’apporte rien aux gens, je dois arrêter et trouver autre chose. J

    e suis consciente que j’ai une lutte à mener et ça me rend très heureuse. Je regrette seulement de l’avoir découvert si tard.

    Je ne vais pas lutter pour trente-six choses.

    Je vais continuer à lutter pour les femmes de ma courrée.

    Je vais garder mes responsabilités à l’A.P.F.

    Il y a beaucoup de choses à changer dans une association pour que la base s’exprime en face des grosses têtes car il y a toujours des grosses têtes.

    Il faut arriver à supprimer tout ça, à faire entrer de plus en plus de femmes et d’hommes de la base pour assommer les grosses têtes.

    Je continue aussi à m’occuper des immigrés mais je ne vais pas, par exemple, m’occuper des jeunes. Je dois choisir mes responsabilités.

    Déjà, il y a assez de gens qui recommencent à dénier chez moi.

    C’est ce que je supporte le plus mal. Je n’ai pas de mari. Mes enfants voient leur père occasionnellement et je dois sauvegarder un peu de famille.

    Je veux que tout change mais ça aussi doit changer.

    Je ne veux plus être la mère de tout le monde.

    e préfère faire une action efficace à long terme que de recevoir jusqu’à cinquante personnes par jour, au milieu de mes enfants.

    Mon dernier a dix mois.

    Je ne veux pas me retrouver en taule pour rien, parce que je n’aurais pas raisonné.
    Je fais une différence entre le Secours Rouge et les maos.

    J’aime beaucoup les maos mais je n’aime pas le nom de maos.

    Je trouve idiot qu’on se serve de ce nom-là.

    Mao est très bien, c’est vrai, mais sa révolution vaut pour les Chinois.

    Laissons Mao aux Chinois.

    Il y a bien quelqu’un chez nous avec un nom de chez nous pour faire notre révolution à nous.

    On doit inventer pour les Français.

    On n’est pas des Chinois.

    Les gens de ma courrée n’acceptent pas les maos parce que, pour eux, c’est chinois; pourtant si ce que l’on m’a expliqué du maoïsme est juste, nous sommes tous maos.

    Nous sommes tous en révolte et en lutte contre l’égoïsme.

    Le maoïsme, c’est largement ouvert.

    Il y a des maos qui font des erreurs.

    Simone, la fille qui luttait avec nous pour les immigrés, s’est imaginé que le comité de défense des femmes de la courrée n’aurait pas d’idées, que c’était un comité composé de femmes sans instruction.

    Elle a voulu être un peu meneuse.

    Je crois que ce n’est pas une bonne mao parce qu’elle ne mène pas une vie normale.

    Elle ne travaille pas en usine, elle n’a rien à s’occuper ou à nettoyer; elle dort chez l’un, chez l’autre.

    Donc elle a des idées très fausses et elle ne connaissait pas les femmes de la courrée.

    Elle ne savait pas qu’on avait déjà lutté ensemble avec l’A.P.F., que justement on avait des idées.

    Elle voulait nous conduire un peu n’importe comment et n’importe où; même dans les manifestations, elle disait n’importe quoi.

    Et les femmes n’acceptaient pas.

    Les décisions devaient être prises par le comité de défense et non par Simone qui aurait dû s’effacer.

    Si on l’avait écoutée, on aurait foncé dans le commissariat pour Abd el-Kader.

    Elle ne voyait pas que c’était le massacre pour tous les immigrés.

    On ne lui reproche pas tellement de vouloir donner des ordres mais de donner des ordres faux.

    Dans la courrée, elle est encore acceptée comme fille mais comme mao, non.

    On dit :  » Si les maos, c’est comme Simone on n’en veut pas. « 

    Les femmes de la courrée ont sept, cinq, huit enfants. C’est énorme.

    Si on n’avait pas su s’y prendre, on serait toutes en taule, ça c’est sûr. On ne peut pas beaucoup se permettre d’aller en taule.

    S’il faut y aller, on ira, mais on veut pouvoir juger si ça vaut le coup.

    Les autres maos ne sont d’ailleurs pas d’accord avec Simone mais elle n’a rien compris, elle recommence les mêmes erreurs.

    Ici, le maoïsme n’a pas bien pris parce que, justement, on n’a pas assez respecté les idées des gens.

    On n’a pas été assez ouvert.

    On m’a dit que le maoïsme c’était le parti communiste en mieux, que c’était lutter pour la justice mais en tapant plus fort que les organisations.

    Le parti communiste français c’est s’écraser la tête l’un de l’autre, ça ne me plaît pas mais si on veut faire un parti communiste chinois, on n’y arrivera pas non plus.

    Parfois, les maos font du bon boulot.

    Mais quelle idée de s’appeler mao, vraiment ça m’énerve ce mot-là.

    Je suis mao puisque je lutte pour la justice, mais dans l’état actuel je ne veux pas qu’on me prenne pour une militante maoïste.

    Je ne suis même pas militante du tout.

    Pour être militant, il faut avoir à faire quelque chose, avoir prouvé la solidité de sa personne.

    Or, je ne suis pas solide et je n’ai pas fait grand-chose. Pas encore.

    Je suis au début.

    Je me découvre.

    Est-ce que dans un an je serai pareille? Même pour moi, je dois me prouver des choses.

    J’y tiens beaucoup.

    Quand j’ai participé au film, on m’a fait venir en tant qu’ouvrière, pas en tant que militante.

    On m’a payée et je suis venue pour l’argent.

    Je ne voulais pas faire ce film, et après avoir lu le premier scénario je n’en sentais toujours pas le besoin.

    C’est vraiment le fric qui m’a poussée.

    Maintenant, même si on ne m’avait pas payée, je l’aurais fait gratuitement.

    C’est là, que j’ai fini de me découvrir, parce que c’est après le film que j’ai senti le besoin de tout changer. J’ai connu des gens que je ne connaissais pas.

    Je pensais qu’un metteur en scène, c’était quelqu’un qu’on n’approche pas, vraiment le bourgeois.

    Quand j’ai vu Marin, je suis tombée des nues.

    Même par son amitié, il m’a apporté un changement dans ce que je croyais du monde.

    Je voyais que les intellectuels pouvaient aller avec le peuple. Peut-être que les intellectuels écriront pour la révolution.

    Je ne sais pas si ce sera autre chose que l’appel du 18 Juin; il y en a un qui fait l’appel, mais c’est le peuple qui se mouille.

    Je ne crois pas que les intellectuels seront en tête de la révolution, ni qu’ils feront le gros boulot, mais je ne les méprise pas, on en a besoin.

    J’ai aussi beaucoup appris des ouvrières d’Elbeuf. Il y en avait une de soixante-neuf ans.

    Je ne sais pas si elle a conscience de ce qu’elle fait mais j’aurais voulu que ma mère lui ressemble.

    C’est une femme qui a fait cinquante ans d’usine, qui a fait les grèves de 36 et tout, et qui n’est pas découragée, qui veut toujours lutter, qui peut parler de tout avec les jeunes.

    Sur le film, beaucoup de filles ont pris conscience en même temps.

    Elles n’étaient pas les mêmes au début et à la fin du film.

    Maintenant, s’il arrive quelque chose dans leur usine, on sent qu’elles seront les premières à débrayer, alors qu’avant elles auraient traîné ou même refusé.

    Ginette, celle qui joue la déléguée syndicale dans le film, n’avait jamais connu de grève.

    Maintenant, je crois qu’elle est prête à séquestrer un patron.

    J’ai trouvé plus qu’une famille, j’ai vu des gens qui évoluaient comme moi, en même temps que moi. Ça m’a donné confiance.

    Je n’étais pas seule avec des idées folles. Si j’étais timbrée, on était, au moins, beaucoup de timbrés, dans le même mouvement.

    Je ne veux pas m’inscrire à un parti politique parce que ça prend trop de temps et que je n’en ai pas beaucoup. La semaine prochaine, je reprends mon travail à l’usine et je continue ma lutte.

    J’aimerais en savoir plus sur le maoïsme mais je ne veux pas lire du chinois.

    Je n’ai d’ailleurs pas le temps.

    De plus en plus, je demanderai des explications.

    Je finirai bien par en savoir davantage.

    Des fois, j’ai l’air bête.

    Je ne suis pas au courant.

    L’air bête ce n’est rien, c’est l’ignorance.

    Tant que mes enfants ne seront pas plus grands, je ne ferai pas plus que ce que je fais.

    Si je dois aller en prison, je perdrais mes gosses, mais j’ai pris mes responsabilités.

    Ma fille pleure.

    On en a parlé toutes les deux.

    Elle sait que j’ai déjà pris des coups de matraque et que j’ai eu une crise cardiaque chez les flics.

    Ça m’était arrivé parce que les gens du Secours Rouge étaient coincés par les flics, que j’ai voulu aller les prévenir à bicyclette mais ils se sont fait tabasser.

    Quand j’ai vu ça, le cœur m’a manqué et je me suis retrouvée tabassée aussi.

    Il n’y avait pas de docteur, je croyais que j’allais crever dans le commissariat, alors les flics ont eu peur et ont appelé les bonnes sœurs qui ont exigé que l’on me ramène chez moi.

    On m’a reconvoquée, interrogée pendant trois heures.

    On m’a posé plein de questions sur les cocktails Molotov.

    Je leur ai dit que j’étais contre les cocktails Molotov.

    C’est vrai d’ailleurs, c’est idiot.

    Comme un cocktail avait été lancé sur le commissariat, ils voulaient savoir si ce n’était pas le comité de défense qui l’avait lancé.

    J’ai dit :  » Enfin, est-ce que vous imaginez des mères de familles nombreuses, en train de lancer des cocktails? « 

    J’étais prête à dire que je n’étais pas pour les cocktails mais pour les vraies bombes, mais je ne l’ai quand même pas dit.

    Ils ne m’insultaient pas. Ils insultaient les maos, et moi, bonne fille, je disais :  » Mais, qu’est-ce que c’est les maos? « 

    Ils répondaient :  » Ce sont ceux qui veulent mettre les petits Chinois en France. « 

    Ils ne riaient pas. Ils étaient en colère mais c’est bête parce qu’à cause de ce nom de mao, beaucoup de Français parlent comme les flics.

    Ils me demandaient si je connaissais celui-là ou celui-ci, en me montrant des photos, mais j’avais pris mes cinq gosses avec moi et tout le comité de défense m’attendait dehors.

    Quand ils ont vu toutes les mères et tous les gosses qui restaient dehors, ils ont décidé de me renvoyer. Ils m’ont même ramenée en 4 L.

    Après, les inspecteurs sont revenus. Il y en a même un qui est venu, tout seul, l’après-midi.

    Un beau garçon qui avait, soi-disant, oublié sa serviette.

    Quand il a vu que j’étais seule, il a fermé la porte d’entrée et il m’a demandé si je voulais pas marcher avec lui, que je lui plaisais, etc.

    Les renseignements, il les voulait sur l’oreiller.

    Génial, ce mec-là. J’ai bien ri mais je ne lui ai pas fait voir que j’avais compris son système.

    Même en vacances, sous la tente, j’ai vu que j’étais surveillée, même par les gendarmes.

    Je me demande ce qu’ils vont dire, les flics, quand ils vont savoir que j’ai tourné ce film.

    Qu’est-ce qui m’attend? Le plus dur, pour moi, ce serait mes gosses.

    Vraiment, sans eux, ça me serait égal d’aller en taule, je me lancerais dans la lutte comme une enragée.

    Non pas comme une enragée, comme quelqu’un qui réfléchit.

    Mais pour l’instant mon dernier ne marche pas encore.

    Je dois continuer avec le comité des mères de famille.

    Ça met déjà bien les flics en colère, mais les curés sont très bons avec nous.

    Si la définition qu’on m’a donnée est juste, si tous ceux qui se rebellent sont des maos, alors les curés, chez nous, ce sont aussi des maos.

    Je verrai bien un jour si ça veut dire plus que ça.

    30 août 1971.

    [En juin et juillet 1971, Geneviève a tourné dans un film dirigé par Marin Karmitz, Jacques Kebadian et Patrice Cabova,  » Coup pour coup « .

    Ce film, l’histoire d’une grève de femmes dans une usine de textiles, a été conçu et joué par une cinquantaine d’ouvrières, recrutées au bureau de chômage d’Elbeuf et dans diverses usines de France.]

    =>Retour au dossier sur la Gauche Prolétarienne

  • Enquête sur les maos en France: Fernand (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    FERNAND. – Je suis né ici, dans cette pièce où nous sommes. Mon père et mon grand-père étaient là avant moi, mais eux, à ce que j’en sais, ils ne se faisaient pas de mauvais sang.

    Ils n’étaient pas endettés.

    Au contraire, mes parents avaient même de l’argent placé.

    Ils avaient même de l’argent dans la théière.

    Ils vivaient avec moitié moins de capital.

    Ils avaient moins de matériel.

    Un vieux tracteur, et ça allait. Avant la guerre ce n’était pas comme maintenant, la concentration capitaliste n’était pas aussi poussée. Cette année, je vais faire mille quintaux de céréales.

    Eux, ils en faisaient une centaine et ils gagnaient plus.

    On vendait tout facilement.

    On vendait n’importe quel produit.

    Enfin, pas tellement, je me rappelle en 38, ils avaient deux ans de blé dans le grenier.

    Ils n’arrivaient pas à le vendre, mais comme ils n’étaient pas endettés ça allait quand même…

    Aujourd’hui ceux qui peuvent ne pas emprunter, ils ne sont pas malheureux.

    Mais il faut pouvoir payer toutes les charges fixes, toutes ces dépenses qu’on ne peut pas supprimer.

    La protection sociale, j’en ai pour trois cents billets.

    Qu’est-ce qu’on peut y faire? Le progrès c’est le progrès!

    On consomme plus de services qu’avant, et le médecin et le vétérinaire, avant, ils ne vivaient pas mieux que nous.

    Le médecin de Saint-M., je le connaissais bien.

    Toute sa vie il a eu une traction, et puis à la fin de sa vie il a acheté une petite baraque avec trois, quatre hectares. Tandis que le médecin, aujourd’hui, il a deux voitures, un bateau à voiles et tout le bazar.

    Alors quand il va chez l’ouvrier agricole, pour une angine, c’est 2 700 balles!

    Il y a maintenant des gens qui gagnent trop d’argent et d’autres pas assez.

    Le vétérinaire, c’est la même chose.

    Il n’achetait pas des prés, des maisons.

    Celui qui s’est installé ici, au moment de la guerre d’Algérie, il a déjà acheté cinq maisons.

    L’année dernière, je n’ai pas eu une seule vache malade et je lui devais 250 000 francs.

    Cette année, pour six mois, je lui dois déjà 370 000 francs et je n’ai pas eu de vrai pépin.

    J’ai 47 ou 50 bêtes, veaux, vaches, tout compris.

    La ferme a 53 hectares. Je fais 26 hectares en céréales, le reste en prés. Mon père faisait 10 hectares en céréales, ça lui suffisait.

    Pour la viande, il n’y avait pas de coopérative, maintenant il y en a une mais le prix de la viande n’est jamais garanti.

    Cette année, c’est trente centimes de moins que l’année dernière.

    C’est un marché difficile, la viande. Tout le monde est en difficulté.

    Ceux qui administrent les S.I.C.A.V. essayent d’éponger leur déficit.

    C’est nous qui faisons les frais. Peut-être que le bifteck monte chez le boucher, mais ici on a vendu trente centimes de moins. Le blé au contraire a augmenté.

    Il est à cinquante balles.

    Mais, c’est un risque de ne plus faire de viande.

    S’il pleut toute l’année et qu’on ne ramasse pas beaucoup de céréales…

    Et puis, pour le Crédit agricole, les vaches c’est une garantie.

    On peut emprunter sur les vaches, sinon ils ne dorment pas tranquilles.

    Quand j’ai pris la place de mon père, je n’avais rien.

    Son vieux tracteur, deux juments, ça faisait peut-être cinq cent mille balles. Maintenant, qu’est-ce que j’ai? Sept enfants et des dettes.

    Et encore mon loyer n’est pas cher : 850 000 par an, mais aussi ce n’est pas une bonne ferme.

    La terre est moins bonne qu’ailleurs. Le propriétaire vient de temps en temps.

    J’avais fait un séchoir à maïs. Il me l’a fait enlever.

    Sous prétexte que ça gênait dans le paysage, même s’il n’est pas là.

    J’ai labouré des prés, je n’avais pas le droit. On n’a le droit de rien. Peut-être qu’à la fin de ma vie, j’aurais payé l’emprunt au Crédit agricole, alors les vaches seront à moi.

    Ici les paysans ne quittent pas la terre autant que dans d’autres régions, parce que les superficies sont plus grandes.

    Les fermes en dessous de vingt hectares sont rares.

    On est au-dessus de la moyenne nationale question superficie. Mes enfants,m’aident mais on n’oserait pas leur demander de rester à la ferme.

    Ce serait comme vouloir les jeter dans un goufre, dans un précipice.

    Mais que mon fils qui veut être comptable aille compter des billets dans une banque ou qu’il conduise un tracteur, pour moi, c’est pareil.

    Non, j’aime encore mieux garder la terre que d’être enfermé dans une banque.

    Enfin, si ça lui plaît, il peut y aller, je m’en fiche, moi, j’irai pas.

    J’ai été en classe jusqu’à douze ans. Mes enfants peuvent bien y aller jusqu’à dix-huit ans, c’est un attrape-nigaud, ça ne leur sert à rien. Ils n’apprennent rien de plus.

    Ça leur sert juste à les dégoûter de travailler la terre.

    Comme malheureusement tout le monde ne sera pas intellectuel en sortant du lycée, lorsqu’il faudra que les gens prennent un manche, ils trouveront ça mauvais.

    Moi ça ne m’a guère gêné de m’arrêter à douze ans. J’avais des complexes, au début quand j’étais dans les organisations syndicales, mais après je n’en avais plus parce que je voyais que j’en savais autant que les autres. Il y a des trucs que j’ai pas appris mais ça ne me gêne pas beaucoup.

    Mon père ne faisait pas de politique.

    Mon grand-père, lui, était d’extrême-droite.

    Il était militariste, raciste, antisémite, tout quoi!

    Moi, la politique, ça m’a toujours intéressé.

    A la guerre d’Espagne, j’avais une dizaine d’années.

    J’allais chercher le journal pour mon grand-père et pour un voisin.

    Tous les deux ne prenaient pas le même journal et je voyais que sur les deux journaux ce n’était pas pareil : sur le journal de mon grand-père, on parlait des  » rouges « .

    Sur l’autre journal, des  » républicains « .

    Je trouvais que c’était bizarre.

    On ne peut pas dire que mon père soit de gauche. Il ne s’est jamais mouillé.

    Il serait plutôt du genre anarchiste. Il ne pense pas que le communisme puisse s’installer.

    Ça arriverait, il serait peut-être content mais ça ne l’empêche pas de dormir!

    Après la guerre, je lisais tous les journaux qui me tombaient sous la main et je trouvais qu’il y en avait qui déconnaient moins que d’autres.

    J’ai adhéré au M.R.P. en 1951.

    J’allais aux meetings de Maurice Schumann quand il venait par ici.

    Ça nie plaisait : l’alliance avec le parti communiste et avec les catholiques, c’était l’idéal.

    Je trouvais que le tripartisme était un progrès puisqu’au lieu de s’engueuler on voulait la paix.

    Comme j’allais à la messe, ça m’arrangeait, je me disais que c’était un peu plus intelligent qu’avant.

    J’ai quitté le M.R.P. parce qu’une expérience pour moi,
    elle réussit ou elle échoue.

    Si elle échoue, il faut tirer des conclusions.

    Le M.R.P. a échoué parce qu’il n’a pas pu empêcher de Gaulle de reprendre le pouvoir.

    Jusqu’à la construction européenne, on ne pouvait pas encore parler d’échec mais après, si.

    Quand le M.R.P. s’est dissous pour être récupéré par Lecanuet, alors là, je n’étais plus d’accord. D’ailleurs, je n’ai pas quitté le M.R.P., c’est lui qui m’a quitté. Il n’existait plus.

    A ce moment-là, j’étais au C.N.J.A. [Centre National des Jeunes Agriculteurs], à la fédération des exploitants. Au C.N.J.A., les trois quarts des types étaient M.R.P. et le quatrième quart était de droite.

    J’y suis resté de 56 à 63 environ. Ce n’était pas comme aujourd’hui.

    Quand Debatisse a pris le pouvoir, il représentait la gauche.

    Nous étions la gauche. En 57, il a eu à peine 50 % des voix, et c’est seulement en 58 que nous avons été vraiment majoritaires et que nous avons liquidé les autres.

    Debatisse a été tranquille, pour se battre sur le contrôle des sols, l’organisation des marchés, des trucs qui ne veulent plus rien dire aujourd’hui.

    Puis il s’est rallié au régime, il croyait à Debré, à sa loi d’orientation.

    Moi j’avais peine à y croire.

    Je n’étais d’ailleurs pas objectif; j’étais d’avance antigaulliste alors que lui n’avait pas de préjugé.

    Je ne pouvais pas digérer la prise de pouvoir en 58.

    De Gaulle ne devait pas prendre le pouvoir comme ça.

    C’est inacceptable.

    D’ailleurs, je n’ai jamais accepté qu’on dise autant de mal de la IVe.

    Les paysans devraient se souvenir que la IVe République, par rapport à avant 44, c’était vraiment une libération.

    44 c’était aussi important que 36, d’après ce qu’on en sait, parce que 36, je ne m’en souviens pas.

    Au lieu que ce soient les seigneurs qui commandent, pendant un petit temps, ce n’était quand même plus eux.

    Ça a duré trois, quatre ans seulement, mais ça n’empêche pas qu’en 58, il fallait continuer à défendre la IVe République.

    J’étais contre de Gaulle parce qu’il n’a pas cessé de faire la guerre à la République.

    Ça aurait été n’importe quel autre citoyen, il se serait retrouvé en taule tout de suite.

    Républicain, moi, maintenant c’est autre chose. Je ne le suis peut-être plus de la même façon.

    Je ne sais pas mais la République populaire de Chine, ça fait longtemps que pour moi c’est un modèle de démocratie.

    J’étais vice-président du C.N.J.A.

    En 64, j’ai été élu président de la F.N.S.E.A. [Fédération Nationale des SYndicats d’Exploitants Agricoles] de la Nièvre, pour la section des fermiers et métayers.

    Entre C.N.J.A. et F.N.S.E.A., la différence est seulement une question d’âge : il y a les vieux et les moins vieux.

    Le C.N.J.A. a toujours paru progressiste parce qu’il n’y a pas de vieux : après trente-cinq ans on est éliminé.

    Mais il n’y a pas non plus de révolutionnaires parce que dès qu’il se crée une majorité sur des conceptions vraiment nouvelles, ça dégage : tous les deux ans, il y a un groupe qui s’en va.

    Alors il se refait une opposition parce que la même structure reproduit toujours le même phénomène.

    Les dirigeants du C.N.J.A. sont liés au régime.

    Le C.N.J.A. c’est une institution et c’est pour ça que je ne me suis jamais fait d’illusions sur les possibilités d’action.

    A la F.N.S.E.A., il n’y aura jamais non plus de majorité progressiste.

    Les sections les plus riches, celles qui ont le plus de moyens financiers, arrivent à se défendre mieux grâce aux associations de producteurs, voyant cela, les petits exploitants pauvres laissent tomber, ne payent même pas leur cotisation et perdent ainsi tout espoir d’être majoritaires.

    Dans l’Ouest c’est différent mais exceptionnel.

    Les petits paysans sont nombreux et ils ont l’impression qu’ils peuvent encore peser sur la F.N.S.E.A. même s’ils ont peu de résultats.

    Seulement ils vont bien s’apercevoir un jour que ça ne les mène nulle part.

    Enfin, j’espère qu’ils s’en apercevront.
    Si au lieu d’avoir un seul syndicat, on en avait deux, ce serait déjà mieux.

    Il y aurait les ce gros  » dans leur propre syndicat et les  » petits  » dans le leur.

    Je ne m’explique pas pourquoi ça ne s’est jamais fait. Il y a eu des essais mais ça n’a jamais marché. Les paysans ont souvent peur.

    C’est leur principal réflexe.

    Dans les régions où il y a des petits propriétaires, comme en Bretagne, ils se sentent quand même plus libres qu’ici où il y a 60 % de fermiers et de métayers.

    Dire qu’un fermier a peur du propriétaire c’est pas le mot, mais si on est anarchiste ou communiste, on aura plus de mal à trouver une ferme que si on va à la messe.

    Ça pèse sur le comportement des paysans.

    Ils sont toujours dans la crainte, même si ce n’est pas justifié. Le plus simple des réflexes c’est :  » On est bien plus tranquille si on ne s’occupe de rien. « 

    Voilà ce qu’on entend partout.

    Dans les réunions on entend :  » Faut se défendre. Faut agir « , mais quand on demande un secrétaire pour le syndicat, il n’y en a point.

    Personne ne veut se mouiller. J

    e n’y crois d’ailleurs plus guère aux syndicats.

    Et puis, je viens d’être révoqué comme président. Je ne sais pas pourquoi.

    Pour indiscipline peut-être.

    Je leur ai écrit une lettre.

    On a manifesté une fois avec le Secours Rouge.

    C’est peut-être bien la raison de ma révocation.

    Je ne sais pas. Pourtant ce n’est pas défendu.

    J’ai aussi écrit un article dans Le Journal du Centre pour dire pourquoi je refusais de manifester le 17 octobre.

    Oui, c’était sans doute un acte d’indiscipline mais j’aurais dû être sanctionné à ce moment-là, pas maintenant.

    J’avais écrit dans le journal que le syndicat se mettait à réagir quatre mois après la dévaluation alors que tout le dégât était fait, et que cette Journée nationale du 17 octobre ou rien, c’était pareil.

    C’était le dernier article qu’on m’a passé dans le journal.

    On a aussi fondé un groupuscule, l’A.P.T.N., l’Association des Paysans et Travailleurs de la Nièvre, mais on n’a pas dit que c’était dirigé contre le syndicalisme.

    Ce n’est pas un syndicat, ce n’est pas rival de la F.N.S.E.A. Il y a une assemblée dimanche.

    On a un bulletin.

    On est environ une cinquantaine.

    Là tout est permis.

    Selon ce que décide la majorité, on peut aller jusqu’où on veut.

    On peut inventer des méthodes nouvelles.

    Les coopératives d’utilisation de matériel qui n’ont jamais marché sont vues sur une trop petite échelle.

    Nous on voit plus grand. On voit une vraie entraide.

    C’est comme ça qu’on a bien reçu l’idée des  » longues marches  » qui correspondait à un objectif qu’on se proposait : il y a toujours eu des étudiants qui venaient travailler à la campagne pendant les vacances mais nous, ce qu’on voulait à partir de ça, c’est faire venir des politiques de manière à ce que les paysans réfléchissent aux problèmes politiques.

    Dans les statuts de notre association, il est dit que nous devons multiplier les rapports entre les paysans, les ouvriers, les étudiants et intellectuels.

    Pourtant à l’assemblée de dimanche, on n’a pas invité les intellectuels.

    Il ne faut pas qu’on puisse dire que les intellectuels ont poussé dans tel ou tel sens.

    Les paysans ont toujours eu des complexes et les ouvriers aussi. Ils ont peur qu’on dise :  » Les mecs de l’A.P.T.N. ne peuvent pas se diriger tout seuls. « 

    II ne faut pas qu’on puisse dire :  » Les gauchistes de l’A.P.T.N. ce ne sont pas des paysans, ce sont des instituteurs.  » C’est sans doute pour ça que l’instituteur qui était notre trésorier ne peut plus rester.

    Il dit que l’A.P.T.N. doit être exclusivement tenue par des paysans.

    Moi, je n’y peux rien si tout le monde se méfie les uns des autres.

    C’est difficile de mettre le monde ensemble.

    Pour les  » longues marches  » d’étudiants, je me suis engueulé avec le P.S.U. qui voulait grouper les étudiants, les envoyer tous en Bretagne.

    Pourquoi pas ailleurs?

    Nous, on s’est dit, si on peut faire autrement sans s’occuper du P.S.U., on le fera. C’est comme ça que j’ai mis l’annonce dans le journal.

    Je demandais aux paysans qui voulaient recevoir des étudiants de se faire connaître, sous la seule condition qu’ils ne soient pas hostiles aux idées de Mai 68.

    Ça suffisait pour marquer l’idée politique.

    On a fait ça tout seuls puisque tout le monde pense que la Nièvre est un désert politique. On a bien Mitterrand!

    On ne peut pas dire qu’il ne s’active pas, Mitterrand, mais ses activités ne nous intéressent guère.

    Moi je suis marxiste parce que le marxisme est une explication correcte de l’histoire.

    Oui, je pense que je suis communiste, mais il faut être drôlement gonflé pour dire des trucs pareils.

    Enfin, j’ai toujours eu de la sympathie pour le marxisme même quand j’étais catholique.

    Quand j’étais responsable à la J.A.C. [Jeunesse Agricole Chrétienne], on faisait des cercles d’études sur le capitalisme, sur le marxisme, etc.

    J’ai été exclu deux fois justement parce qu’au lieu de respecter le programme de l’année, on faisait les réunions avec des bouquins qu’on achetait nous-mêmes.

    Ça n’allait pourtant pas très loin dans le genre :

    Economie et humanisme, mais c’était déjà trop.

    Ce qui m’a le plus marqué, c’est bête, c’est Jean-Jacques Rousseau.

    Je l’ai lu, j’avais quatorze, quinze ans. Je lisais très vite.

    J’ai toujours lu très vite.

    Quand j’ai quitté l’école l’instituteur m’a dit :  » Je te laisse partir parce que tes parents ont besoin de toi, mais tu viendras le dimanche, je te passerai des livres. « 

    Alors chaque dimanche, j’allais chercher un plein sac de bouquins.

    N’importe quoi, tout ce qu’il y avait dans ses rayons; le dimanche suivant je lui rapportais, j’avais fini.

    Des fois, j’avais fini le vendredi, c’était pas pour m’instruire, j’aimais Victor Hugo, Alexandre Dumas, des conneries comme ça.

    Victor Hugo, ça, ça me passionnait.

    C’était de l’histoire.

    Et puis un jour, je suis tombé sur Rousseau.

    J’en avais entendu parler mais je croyais que c’était difficile à lire, mais après j’ai vu que c’était facile et puis c’était intéressant.

    J’ai commencé par Le Discours sur l’origine de l’inégalité.

    Ça tombait bien, je m’en souviendrai longtemps.

    Après j’ai lu l’Emile pendant mon service militaire.

    Là, j’ai pris tout mon temps et je l’ai annoté tout du long. Je ne le sais pas par cœur mais presque.

    Pour moi, c’est un machin capital.

    Ce que je trouvais le plus beau dans Rousseau, en dehors des idées, c’était le style.

    Pour écrire comme ça, c’est pas des blagues…

    Son style fait peut-être vieux aujourd’hui, mais pas tant que ça. Il faut voir comme les arguments sont balancés.

    De temps en temps j’en relis encore des passages, mais j’ai de moins en moins le temps.

    La doctrine de la J.A.C. c’est la doctrine de l’Église, tout le monde la connaît, ça m’était égal.

    Mais sur la structure, alors là, je n’étais pas d’accord.

    Ce n’était pas démocratique.

    Par exemple, les responsables étaient désignés.

    C’était marrant.

    La première fois, le curé nous convoque, on était déjà triés d’avance, et l’aumônier fédéral nous demande s’il y a des volontaires pour être secrétaire.

    J’ai levé la main.

    Le curé me dit :  » Tu écris bien trop mal « , mais l’aumônier fédéral a dit :  » Ça ne fait rien « , et j’ai été secrétaire.

    Après on a demandé qui voulait être responsable des gamins, on les appelait les  » Pré-J.A.C. « ; comme personne n’en voulait, j’ai encore levé la main et je me suis retrouvé au bout d’un moment avec tout sur le dos alors que le précédent responsable en titre ne faisait rien.

    Un jour que le curé était malade, on en a profité pour faire des élections.

    On a tous démissionné et puis on a voté à bulletins secrets.

    Quand le curé s’est relevé, quelle tête!

    Le président qu’il avait mis c’était un gros exploitant, eh bien il n’était pas élu. Alors le curé, qu’est-ce qu’il a fait?

    C’est simple. Il a interdit la J.A.C. dans sa paroisse.

    A ce moment-là, je fréquentais celle qui est ma femme et le curé m’a fait venir et m’a dit que ce n’était pas une fille pour moi.

    De quoi il se mêlait?

    Chacun ses goûts. C’est comme ça que je me suis séparé des catholiques.

    D’ailleurs le curé trouvait que j’avais trop d’influence sur les autres.

    Les gens commençaient à réfléchir.

    J’étais la bête noire du curé, et parce que j’étais catholique je n’avais pas la confiance du maître d’école. Il était temps que ça finisse.

    Maintenant si je ne vais plus à la messe c’est parce que je n’en vois pas l’utilité.

    J’en ai marre des catholiques.

    J’ai travaillé avec eux jusqu’en 69.

    Je ne veux plus les voir, et les catholiques organisés c’est encore pire que les autres. Moins je les vois, mieux je me porte.

    J’en ai encore parmi mes copains. D. va à la messe, J. aussi. On ne se parle jamais de ça. Ils croient que je plaisante mais c’est sérieux, je n’ai plus confiance.

    Les catholiques veulent toujours nous avoir.

    Ils veulent nous récupérer, c’est le plus sûr.

    Quand on cause, ils disent :  » Vous êtes maoïstes mais nous aussi, on l’est bien un petit peu.

    Peut-être qu’on peut travailler ensemble. « 

    Mais ils ont toujours l’idée que les autres sont dans l’erreur et eux dans la vérité et qu’avec le temps et la patience, ils sortiront les autres de la connerie.

    C’est toujours un cadeau qu’ils vous font.

    Merci bien, je ne travaille pas sur ces bases-là.

    Je ne suis pas devenu maoïste.

    La pensée de Mao Tsé-toung est une étape de la pensée marxiste, comme la pensée de Lénine à une étape précédente.

    C’est tout.

    Après il y aura peut-être autre chose.

    C’est un phénomène qu’on ne peut pas négliger.

    Un communiste qui ne veut pas réfléchir sur la Révolution culturelle, c’est un con.

    Je n’ai jamais été au P.C. mais j’ai toujours été intéressé par eux.

    Je serais entré au P.C. en 68 bien que je n’en avais guère envie parce que tous les gars du P.S.U. de Nevers, c’était des catholiques!

    Je me suis retrouvé quand même au P.S.U. parce que c’était avec le P.S.U. qu’on a pu le mieux travailler en 68 pour rejoindre le mouvement de Mai, avec notre petit syndicat où on était archiminoritaires.

    On voulait faire la liaison étudiants-ouvriers-paysans.

    Le jour de l’assemblée générale de notre syndicat, on a voulu quêter pour les grévistes.

    J’ai mis mille balles dans le tronc.

    Un autre copain aussi.

    Quand on a ouvert le tronc il n’y avait toujours que nos deux mille balles.

    Dans une salle de cent cinquante personnes!

    Comme j’étais encore président j’ai organisé des collectes de lapins, légumes, pomme de terre pour les grévistes, mais je n’avais pas l’autorisation de la Fédération.

    Je le faisais à titre individuel et pour avoir des contacts, des échanges; eh bien, je n’avais que les mecs du P.S.U.

    Alors ma foi, à la fin de l’année, j’ai quitté la S.F.I.O., où on ne faisait absolument rien et je suis allé au P.S.U. où il y avait Bernard Lambert qui avait l’air de vouloir s’occuper des questions paysannes, mais je n’ai pas été satisfait par le P.S.U. Il n’y avait pas d’organisation.

    C’est l’anarchie complète.

    Chacun fait ce qu’il veut.

    Le parti ne nous aide pas. Lambert nous aide en paroles de temps en temps et c’est d’ailleurs plus de sa faute que de la faute du parti.

    Il était à la direction politique nationale. Il n’y allait jamais.

    Le Secours Rouge, c’est trop nouveau. Qu’est-ce qu’on peut en dire?

    C’est peut-être une base de regroupement mais on ne peut pas uniquement travailler contre la répression.

    Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas assez de répression pour nous occuper, mais ça ne suffit certainement pas pour satisfaire les ambitions du Secours Rouge qui voulait tenter plus que ça.
    Je ne me dis pas maoïste.

    Je n’en sais rien. Peut-être je le suis. Il y a de grandes chances.

    Depuis le refus de la coexistence pacifique, depuis la première divergence avec l’U.R.S.S., j’étais d’accord avec la position chinoise.

    En 65 je m’étais abonné à L’Humanité nouvelle que j’avais trouvée par hasard.

    J’ai lu La Guerre révolutionnaire de Mao Tsé-toung et un recueil de textes chinois, mais je lis surtout les journaux; La Cause du peuple, c’est vite lu, il n’y a pas de théorie dedans.

    Ça m’intéresse j’ai vite fait de l’oublier, c’est comme un quotidien.

    Il y a beaucoup de gens qui ne sont pas sérieusement maoïstes.

    Ils se disent maoïstes mais ils sont anarchistes ou à la mode.

    Dès qu’on refuse la société actuelle, sous les prétextes les plus divers, on se figure qu’on est maoïste alors que ce n’est pas ça.

    Une société communiste c’est bien plus contraignant qu’une société capitaliste.

    C’est plus facile à supporter qu’une société capitaliste, parce que c’est plus juste, mais pour l’instant c’est pas le cirque : il ne faut pas compter là-dessus pour faire tout ce qu’on voudra.

    Moi, c’est ce que je souhaite parce que le capitalisme, c’est aussi le désordre.

    On exploite mal les richesses.

    Personne n’en profite. Il y a des gens qui crèvent à côté de richesses inexploitées.

    Il y a des parties de la France inondées de constructions et d’autres désertiques.

    Toutes ces conneries-là, c’est le désordre, et pour moi, le communisme c’est l’ordre.

    Pour changer ce système, il n’y a pas de voie légale. Ce régime s’est installé par la force, il ne s’en ira que par la force.

    Même au P.S.U. je ne crois pas que personne pense autrement.

    J’espère qu’il y aura un jour un parti d’extrême-gauche, et qu’il n’y en aura qu’un.

    Ce ne devrait pas être trop illusoire.

    Il faudra pousser le P.C. à marcher car c’est quand même lui qui a la clef.

    Une grève générale, ça pourrait déjà être la révolution si c’est bien fait.

    Si le P.C. n’en arrive pas à cette épreuve de force-là, on pourra bien avoir 50 000 ou 100 000 adhérents au nouveau parti d’extrême-gauche, on ne pourra pas grand-chose.

    Ce que je crois, c’est que le P.C. pourra pas continuer comme il est.

    Le P.C. a une base de classe ouvrière qui n’a pas confiance en nous.

    Pour les ouvriers du P.C., les gauchistes peuvent bien être des braves mecs, mais c’est eux les chefs. Il faut bien se mettre ça dans la tête.

    L’ouvrier moyen, il n’espère pas casser le P.C., il espère que le P.C. va redevenir ce qu’il était, c’est tout.

    Là où ça ne va pas, c’est qu’il espère souvent que le P.C. va changer tout seul, par un miracle, par l’opération du Saint-Esprit.

    Je me suis toujours demandé pourquoi je n’y étais pas au P.C., mais pour l’instant il y a trop de divergences entre mes idées et celles du P.C.

    On ne s’entendrait pas.

    Mais ça m’embête bien. Je préférerais pouvoir y entrer.

    Mais je sais bien que ça ne durerait pas longtemps.

    Quand je vais à leurs réunions, on ne fait que s’engueuler. Ils ne veulent pas réfléchir. Qu’est-ce que je pourrais faire là-dedans?

    En Chine, à ce que j’en sais, le parti n’est pas tout.

    En U.R.S.S., le parti c’est tout.

    On ne remet jamais en cause les décisions du parti.

    En Chine, les masses peuvent s’exprimer, si ce qu’on dit est vrai.

    Et puis il y a eu la Révolution culturelle et il a dû en rester quelque chose.

    Le camarade Mao Tsé-toung explique bien comment on réexamine tout, comment on fait la critique, l’autocritique quand une action a été menée.

    Mais nous, dans les groupements gauchistes, on le fait avant d’agir.

    Même à l’A.P.T.N. à force de réviser, de discuter, on évite d’entreprendre.

    On sait bien depuis les dernières déclarations de Mansholt que les deux tiers des paysans ne sont pas  » condamnés « , ça c’est un lieu commun répété depuis vingt ans, mais qu’ils sont  » hors circuit « .

    On paye des impôts, on travaille comme des cons et on sait bien qu’on a droit à aucun progrès.

    Rien que la prise de conscience de ça devrait suffire à renverser la F.N.S.E.A. mais tout le monde continue à parler, discuter au lieu d’agir.

    Si je travaille avec les maoïstes c’est parce qu’ils sont les plus avancés, qu’ils essayent des actions.

    A l’A.P.T.N. on groupe les paysans qui viennent mais on ne fera jamais rien si les types ne transforment pas davantage leur mentalité.

    Par exemple, D. il n’est pas maoïste.

    Eh bien, tant qu’il ne le sera pas un peu, on n’aboutira à rien.

    Les paysans doivent comprendre qu’ils ne feront pas tout seuls la révolution, qu’ils ne doivent pas rester isolés. On ne peut rien attendre d’une action menée uniquement par la paysannerie.

    Dans un pays à économie entièrement agricole, peut-être, mais chez nous, c’est impossible.

    Il faut se rattacher aux mouvements des villes, comme disait le camarade Trotsky : « Le paysan a le choix entre les différents partis des villes. « 

    C’est peut-être dommage mais c’est comme ça. La majorité des paysans veut encore posséder la terre.

    Tant qu’on en est là, on n’est pas bien avancé. Le coup des viticulteurs ça ne prouve pas encore une force révolutionnaire.

    C’est le Midi rouge comme on dit, avec la tradition de lutte, mais ça c’est déjà passé; ce n’est pas d’aujourd’hui.

    Le gouvernement sait lâcher quelques miettes dès que ça bouge.

    C’est bien calculé pour endormir.

    Au printemps, ils ont augmenté le lait et le blé de quelques centimes, et ça a suffi pour tout désamorcer.

    A Bruxelles, je n’y étais pas.

    Mais je me méfie.

    La principale organisation belge, celle qui a probablement organisé la manifestation, je connais ses dirigeants.

    Ce sont des fascistes. Je sais bien que les organisateurs ont été hués par les manifestants.

    Je ne peux rien dire puisque je n’y étais pas.

    Des actions contre les cumulards il n’y en a jamais eu, chez
    nous.

    Ça se fait en Bretagne mais je me demande s’il faut s’attaquer aux marchands de bestiaux.

    Pour moi, un gros exploitant est plus dangereux qu’un marchand de bestiaux parce qu’il est beaucoup plus soutenu.

    Ici un marchand de bestiaux va à la commission des cumuls pour avoir l’autorisation de cumuler, il a huit chances sur dix pour qu’on lui refuse, tandis qu’un gros exploitant il a toutes les chances qu’on lui accorde.

    Vous trouverez ici vingt paysans pour manifester contre un boucher, mais vous n’en trouverez point pour manifester contre un gros exploitant.

    Si on porte la lutte des classes dans la paysannerie, les paysans  » tiquent  » tout de suite. Je ne sais pas si on peut voir l’attaque contre les cumulards comme une poussée révolutionnaire.

    De toute façon, on n’a même pas de contact d’une région à l’autre pour expliquer les expériences des uns et des autres.

    Personne ne prend la tête de rien.

    Le pire c’est de rester sans bouger.

    C’est pourquoi nous avons formé l’A.P.T.N.

    Faut être incorrigible pour essayer encore des trucs, mais chaque fois que je veux aller à la pêche il y a un gars qui vient me trouver et qui me dit : ce Tu ne trouves pas qu’on devrait encore essayer ça?  » et je me laisse faire une fois de plus.

    Si j’ai mis des panneaux sur les routes, c’est parce que l’opinion publique est encore sensible.

    On avait écrit  » Paysans, victimes du Crédit agricole « , ce Le paysan ne prend jamais de vacances « , etc.

    C’est toujours la même idée : que les paysans ne restent pas seuls.

    L’annonce dans le journal pour faire venir les étudiants, c’est encore la même idée.

    L’année prochaine, si je suis encore là, on pourra en accueillir beaucoup plus que cette année.

    Je vais peut-être changer de ferme.

    Il pleut dans celle-ci et le propriétaire ne veut rien arranger.

    J’ai mis une bâche plastique sur le toit mais il pleut toujours, alors j’ai repéré une autre ferme mais le propriétaire est social-démocrate, et comme il sait ce que je pense de la social-démocratie, s’il me la loue, c’est qu’il ne sera pas rancunier!

    J’ai témoigné au procès d’Alain Geismar parce qu’il y avait pas mal de gens qui le faisaient. J’avais autant de raisons de le faire que les autres.

    Témoigner pour Geismar c’est témoigner pour tous les maoïstes.

    J’ai parlé du paysan qui s’était pendu et d’un autre qui était saisi.

    Depuis ce temps-là il en est arrivé bien d’autres, comme cet ouvrier agricole qui s’était laissé prendre par un marchand ambulant qui lui avait vendu une ménagère d’argent.

    Sa femme savait à peine écrire.

    Elle a signé les traites sans comprendre et, après, comme ils n’ont pas pu payer, on lui a saisi sa télé et son buffet.

    L’ouvrier agricole travaillait chez le maire qui est socialiste mais le maire n’a même pas levé le petit doigt pour empêcher la saisie.

    J’ai dit que je témoignais pour que toutes conneries-là, on puisse les empêcher.

    Il va sortir quand maintenant Geismar? Faudra arroser ça !

    28 septembre 1971

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  • Enquête sur les maos en France: Dédé (1971)

    [Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

    DEDE. – Tout le monde dans l’usine sait que je suis maoïste.

    Dans l’autobus 179, Meudon-la-Forêt, je parle politique avec les gars.

    S’ils étaient opposés à moi, il y a longtemps qu’ils m’auraient cassé la gueule.

    Alors que c’est l’inverse.

    Même, quand l’autobus est complet, les gars cherchent à parler politique avec moi.

    Je suis paysan d’origine.

    Je viens de la ferme.

    J’ai été pris pour le S.T.O. pendant la guerre et je suis entré à Renault en 1943.

    J’ai quarante-six ans.

    Quand je suis entré, il n’y avait pas de chef d’équipe.

    Juste un régleur.

    J’étais un bon travailleur.

    Je me tapais des bonnes journées, mais j’arrivais toujours à la bourre et je collectionnais les avertissements.

    Quand on cassait la croûte, le chef de département ne voulait pas nous voir assis : fallait se lever devant Monsieur.

    On faisait des grèves tout le temps.

    Au moins une fois par mois.

    Des petites grèves qui ne duraient pas, mais chaque fois que l’on faisait grève on avait une victoire et on ne s’arrêtait que lorsqu’on avait la victoire.

    On marquait sur la pendule ce qu’on avait gagné.

    Le patron était pris en sandwich entre les ouvriers et les gouvernements qui changeaient tout le temps.

    On changeait de gouvernement comme on change de sabot, quand il est usé.

    Le patron n’avait pas tellement de pouvoir.

    On se mettait en grève au clairon.

    Il y avait un ancien qui montait sur une table et, quand on entendait son clairon, le département débrayait et les autres suivaient.

    J’aimais bien ça. Il y avait de l’ambiance.

    Quand la direction a vu que les grèves se répétaient, elle a installé les grilles dans les couloirs pour empêcher qu’on aille facilement d’un département à l’autre.

    En 1954, on a occupé.

    Chacun, sa petite partie de belote. C’était occupé plus massivement que maintenant.

    Et les flics sont venus. Ce n’étaient pas des C.R.S.

    A l’époque on ne connaissait pas ça.

    C’était plutôt la mode du coup de crosse.

    Les mecs sont montés sur les toits et ont balancé des caisses de boulons sur les flics.

    Les flics ne sont pas restés dans l’usine. Même ils se sont taillés.

    C’était un bon début.

    Les syndicats étaient d’accord avec nous. Ils étaient encore révolutionnaires.

    Même les permanents planqués derrière le bureau étaient encore avec nous.

    De 50 à 54, c’était violent.

    Les gars avaient la possibilité de se battre avec les syndicats qui ne disaient pas non.

    Même quand on a cassé les grands bureaux, ils ne nous ont pas empêchés. Ça avait commencé par une manifestation.

    A ce moment-là, C.G.T. et C.F.D.T. faisaient automatiquement marcher les travailleurs. On s’est retrouvés à un carrefour. On gueulait : ce Nos salaires, nos salaires.  » Et il y a eu un coup d’énervement. On a pris un caillou, et pof, après tout le monde y allait. Les carreaux dégringolaient. Quand je suis entré dans le bureau, c’était déjà tout cassé.

    J’ai failli me faire encadrer par le tableau de Lefaucheux [ancien directeur de la régie Renault], qu’un gars balançait par la fenêtre.

    Après, il n’y a pas eu de sanction.

    La direction a demandé :  » Qui a fait ça? « 

    La C.G.T. a dit :  » C’est pas nous. « 

    La C.F.D.T. a dit :  » C’est pas nous. « 

    En fait, ils étaient déjà dépassés. Maintenant, pour s’en sortir, ils disent : ce C’est les gauchistes « , mais, les gauchistes, à ce moment-là, ça n’existait pas.
    J’ai été dix-huit ans militant C.G.T., et quatre ans délégué C.G.T., mais quand il y avait des réunions j’y allais et j’étais toujours seul. J’attendais.

    Personne ne venait. La plupart des gens sont syndiqués mais, en eux-mêmes, ils ne le sont pas.

    Ils prennent le timbre parce que la C.G.T. c’est connu partout et ça fait une force qui en impose, mais ça ne repose sur rien du tout.

    Les ouvriers sont impressionnés mais ils ne sont pas soutenus.

    Quand j’étais délégué, j’étais acharné pour défendre les travailleurs.

    Même quand j’étais malade, j’allais encore à l’atelier si ma présence était nécessaire aux gars.

    Je l’ai dans le sang la défense des travailleurs.

    Pour la C.G.T., je défendais même trop bien.

    Une fois, Ghana, le délégué à la sécurité, maintenant il est délégué du personnel, m’a dit :  » Ça suffit comme ça. Ferme ta gueule. « 

    Moi, je voulais faire des tracts.

    Avec un copain, au 38, on formait une bonne petite équipe. On se promenait avec le cahier de revendications parmi les gars.

    Ça ne se fait plus maintenant. On notait tout ce qui n’allait pas.

    On en rajoutait même. On remettait même les revendications du mois d’avant, s’il le fallait. Mais la C.G.T. n’aimait pas nos méthodes.

    On prenait un chemin, la C.G.T., un autre, on n’avait pas les mêmes conceptions.

    Mon camarade et moi, nous avons été éliminés.

    Lui, il est allé à la C.F.D.T.

    Moi, j’étais écœuré. Je me suis dit : ce C’est fini, les syndicats et les partis de la gauche, je vais me promener. « 

    C’est vrai, Mai 68, c’était comme si on m’avait arraché le cœur.

    Quand tu nais communiste, tu penses que la doctrine du P.C. doit rester comme on te l’a inculquée.

    Ce n’est pas de ta faute, tu es né comme ça.

    Quand nous sommes partis en camion avec les garg de Renault, vers la fin du mois de mai, nous étions tous manifestants pour la même cause.

    Avant de monter en camion, on me donne un tract.

    Je vais pour le prendre, et il y a un gars qui me l’arrache.

    Je ne peux pas dire ce qu’il y avait sur le tract puisque je n’ai pas eu le temps de le lire, mais qu’on me l’arrache comme ça, parce que c’était un étudiant qui me le donnait, ça m’a frappé.

    Je me suis dit :  » Puisque c’est comme ça, je n’y vais pas. « 

    Et je ne suis pas monté dans les camions.

    Autre chose : il y avait un docteur et une infirmière qui étaient venus nous parler aux grilles.

    Je n’ai pas compris qu’on nous enferme, qu’on nous oblige à parler derrière des barreaux, comme si on était des lions.

    La C.G.T. se plaint qu’il y a des gauchistes, mais c’est elle qui les forme et, quand on est sorti de la C.G.T., on peut dire qu’on a été à bonne école.

    La C.G.T. n’ose plus tenir les mêmes discours.

    Avant, elle faisait attention à proposer quelque chose qui permette l’accord.

    Elle parlait d’union et elle faisait semblant de vouloir des trucs très durs.

    Maintenant, si elle faisait semblant d’être dure, les ouvriers fonceraient, alors, au contraire, elle n’arrête pas de dire : « Attention les gars. Attention, vous allez à l’aventure. « 

    Maintenant, la C.G.T. sait bien qu’elle ne peut pas parler d’union, alors au contraire elle est obligée d’attaquer une partie des masses, d’accentuer la division.

    Elle attaque, même nommément :  » Un tel je sais ce qu’il va dire « , pour lui faucher l’herbe sous le pied.

    L’union, la C.G.T. n’en veut plus parce qu’elle sait qu’elle se ferait sur la base dure, que ce serait vraiment l’offensive.

    Après Mai 68, on a eu le droit de faire un ou deux meetings dans les ateliers puis tout nous a été retiré.

    Je savais que le maoïsme existait.

    C’était vague. Il y avait deux gars qui se disaient maoïstes.

    Un électricien et un O.S., mais quand ils ont vu que ça prenait de l’ampleur, ils se sont barrés.

    C’est pour ça que je dis :  » qu’ils se disaient maoïstes « .

    Je n’en sais pas plus.

    Mon fils qui travaille au 12 comme contrôleur m’a apporté La Cause du peuple.

    J’ai trouvé ça formidable.

    Je ne voulais plus militer mais je me suis mis à faire lire la C.D.P. C’est comme ça qu’on m’a baptisé le  » mao « , et puis parce que je refusais les tracts que distribuaient mes anciens camarades.

    Je savais bien qu’il y avait des résistants dans l’usine mais je ne pouvais rien faire parce que j’étais tout seul dans mon sens.

    Petit à petit, on s’est connus avec ceux qui distribuaient la C.D.P.

    Je vénérais la Chine, c’est bien le mot  » vénérer « , parce que voilà des gens malheureux pendant des siècles qui arrivent à écraser le capitalisme.

    C’est ce qu’on veut tous : écraser le capitalisme.

    Donc nous sommes sur la même ligne.

    Mais c’est surtout quand on a commencé à casser la gueule de Ghana sur la machine à café, que j’ai marché avec eux.

    Moi, j’y vais échelon par échelon.

    Ça ne suffit pas la propagande sur la Chine.

    Ça semble drôle mais je ne trouve jamais personne qui ne soit pas d’accord quand on fait des tracts.

    Tout le monde est d’accord que les chefs sont des ordures.

    Mais il y a des différences entre : être d’accord, faire soi-même le tract ou casser soi-même la gueule aux chefs.

    Pour l’instant, les gars ont peur que le maoïsme, ça les entraîne trop loin.

    Il y a aussi la répression à l’intérieur et à l’extérieur de l’usine mais c’est comme le feu, le jour où il éclate, tout le monde arrive comme les pompiers.

    Ce jour-là, on les aura tous autour de nous.

    Dans le temps, on avait l’impression que les ouvriers étaient plus combatifs parce que les syndicats ne s’opposaient pas aux ouvriers.

    Ça marchait ensemble.

    Maintenant, c’est de la mélasse, les syndicats retiennent les ouvriers; ils les empêchent de se battre.

    Pourtant la révolte est la même.

    Peut-être même plus grande. On ne peut pas savoir.

    Il faut que la révolte s’exprime; là, on découvrira jusqu’où elle peut aller.

    3 septembre 1971.

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  • Gauche prolétarienne: Dans l’île, la vraie forteresse ouvrière (1971)

    [La Cause Du Peuple n°39, 1er mai 1971.]

    Voici tous les éléments qui permettent d’affirmer que grâce à une préparation active, à un travail des militants C.G.T. le 21 a été un grand succès !

    Ce grand succès ne peut cependant nous faire oublier que TROIS grands départements de l’usine n’ont participé que d’une façon minime à ce mouvement : ce sont les départements 12, 74 et 38.

    Il y a certes des raisons objectives que notre syndicat va analyser mais qui sont là pour nous rappeler que la détermination des revendications par les travailleurs et l’unité de toutes les catégories doivent toujours être à la base de toute action. (CGT Syndicat Renault.)

    Pour l’analyse, on peut aider la CGT. Ce qui se passe, c’est que le 12, le 74 et le 38 sont les départements les plus combatifs et que le 22 janvier et dans les mobilisations d’atelier, ils ont vu la CGT à l’oeuvre.

    En plus, dans ces coins-là, il y a eu l’affaire Robert, le G.O.A.F. du 38, et des mouvements où les ouvriers ont réellement eu l’initiative comme le 22 dans l’Ile et les débrayages contre les chefs du 38.

    La vérité, c’est que dans ces coins-là où travaillent 2/3 des gars de l’usine, on ne veut plus de la CGT et on commence à lutter nous-mêmes. Alors, leurs grèves bidons, ça nous a fait rigoler.

    VIVE LES LUTTES EFFICACES

    Le 21 avril, les syndicats nous res-sortent leur arsenal de grèves de 4 heures et de manifestations dans les rues désertes de Boulogne. Au moment où on voit tous les jours des séquestrations de patrons et des manifestations violentes de petits paysans et de petits commerçants et artisans, ils nous ressortent leur calme et leur dignité, et des revendications vieilles de trente ans.

    LEUR CIRQUE, ON LE CONNAIT

    Pendant que ces messieurs discutent avec les caïds du patronat, ils nous font débrayer et nous font, défiler dans le calme et la dignité pour pouvoir dire : « Vous voyez, ils sont forts mais ils sont tranquilles, si vous voulez qu’on puisse les retenir, donnez-nous des petites miettes. »

    Quant à leurs revendications, c’est assez triste.

    LA RETRAITE A 60 ANS, évidemment, c’est normal de demander la retraite à 60 ans ; ce qui est moins normal, c’est qu’en mai 68, alors que toute la France était en grève, les syndicats l’on abandonnée à Grenelle pour nous faire reprendre le travail avec des augmentations de salaires aussitôt rattrapées par le coût de la vie.

    LES 40 HEURES, ça aussi c’est normal, surtout qu’à Renault, ça supprimerait immédiatement le travail du samedi.

    Seulement les 40 heures, on les avait obtenues après un mouvement de masse en 36 et c’est Thorez et Frachon qui nous les ont fait perdre en 43 en nous disant : « Retroussez vos manches pour sauver le patronat français ».

    Bien sûr en mai 68, ça aussi ça a été oublié.

    ILS SE FOUTENT DE NOTRE GUEULE, avec leurs revendications qu’ils laissent tomber à chaque mouvement de masse comme en mai 68 pour les ressortir et nous faire courir après avec les grèves de 4 heures.

    En plus, dans chaque atelier, ils parlent des revendications locales pour nous faire débrayer 4 heures alors qu’aux négociations ils ne vont pas en parler et que ça sert plutôt à briser les mouvements locaux durs.

    Comme le 22 janvier, quand toute l’Ile voulait lutter, d’abord ils cassent le mouvement et ils nous proposent une grève de 4 heures après.

    LEURS GREVES BIDONS, ÇA NE SERT QU’A NOUS DIVISER.

    Pas mal de gars vont débrayer soit pour pas bosser, soit parce qu’ils disent : « Faut faire quelque chose. »

    D’autres ne vont pas débrayer parce qu’ils ne veulent pas perdre de pognon pour une grève qui ne servira à rien.

    Ça nous divise alors que tout le monde veut lutter.

    CE QU’IL FAUT, C’EST DES LUTTES EFFICACES

    En ce moment, partout, des nouvelles formes de lutte apparaissent ; les séquestrations des patrons, la lessive des bureaux comme dans les mines ou à Batignolles.

    A Renault, on a essayé aussi ; les luttes contre les chefs, pour faire plier leur terrorisme dans les ateliers.

    Les grèves d’ateliers, quand on a cogné Robert au 5* ou cassé le bureau de Mangan au 38 !

    Dans les grèves d’atelier on peut faire céder le patron sur les revendications précises ou bien dans les grands mouvements comme le 22, où on s’est unis nous-mêmes dans l’Ile, où on a occupé le bureau de Vacher et où on a défilé à 2000, faisant courir la maîtrise.

    Et pas des grèves où on défile encadrés par une armée de ‘délégués et où on peut juste fermer notre gueule.

    LE JEU SYNDICAL C’EST UN JEU OU ON EST TOUJOURS PERDANT. LES GREVES BIDONS ÇA AMUSE LE PATRON. ÇA VIDE LES STOCKS.

    CONTINUONS DANS LA VOIE DU 22 JANVIER.

    Les maos de Renault.

    Ce que l’on a vu pour cette grève, c’est qu’il fallait pouvoir unir tout le monde autour des départements qui ne débrayeraient pas. Eviter une coupure dans les masses.

    C’est pourquoi on a eu une politique souple, expliquant ce qu’est une grève-bidon, pourquoi ça divise, mais sans donner de mot d’ordre.

    Les résultats de la grève : 100 débrayages dans une équipe et 200 dans l’autre pour toute l’Ile Seguin et 50 en tout au 38. Dans l’Ile, les gars ont hué les délégués qui venaient les faire débrayer et n’ont pas arrêté de discuter toute la journée.

    A l’heure actuelle, l’idée principale qui court chez les ouvriers c’est : « Voilà 2 grèves-bidons qu’on ne fait, pas, va falloir qu’on fasse quelque chose de sérieux. » Les gars ont refusé par 2 fois dans l’Ile de débrayer avec la CGT et ils attendent un nouveau 22 janvier, en mieux, en plus large.

    Quant à ceux qui ont débrayé avec la CGT les 2 fois, c’est-à-dire les professionnels et les bureaux, ils commencent à en avoir marre de se traîner à des meetings ou à des manifs traîne-savates, en sachant très bien que si l’Ile ne suit pas, c’est parce qu’elle veut aller plus loin.

    Le tract des Maos, il a été bien reçu partout, mais les gars attendent la suite.

    Ce qui peut faire partir un large mouvement de masse, c’est la colère, c’est une provocation patronale, qui suscitera une forte réaction comme le 22, ça c’est un fait acquis. Mais ce que l’on doit faire quand même c’est les préparer ; introduire en étant partout à l’écoute des mobilisations locales, toutes les idées nouvelles pour le déroulement des mouvements (séquestrations, etc.).

    Dans cet axe nous avons déjà des acquis.

    Au 12-61.

    Un système de médailles, que l’on prenait à l’entrée et rendait à la sortie remplaçait le pointage. En plus un ouvrier avait pris un avertissement pour être parti, en avance.

    Un camarade a fait de l’agitation sur le thème « on n’est pas des chiens pour se promener avec des médailles ».

    L’atelier a débrayé 2 heures et ensuite ils ont fait un tract et des affichettes contre le chef.

    Voyant le tract et les affiches, la direction a tout lâché, sans attendre un nouveau débrayage.

    En plus l’important, c’est d’élargir notre intervention, de laisser de moins en moins de secteurs de l’usine à la C.G.T. Surtout que partout maintenant les gars savent que les gauchistes ont saboté la grève de la C.G.T. et qu’il faut montrer que nous représentons une nouvelle voie pour la lutte.

    Par exemple, aux Forges-Fonderies, la C.G.T. avait demandé un mouvement contre le déménagement.

    En effet, les Forges-Fonderies qui est un département où les conditions de travail sont très pénibles et où les gars avaient acquis des avantages de salaires par des luttes sectorielles, vont être déménagées en province.

    Ça veut dire pour les gars, avoir bossé comme un dingue, avoir lutté, pour se retrouver muté et payé au bout d’un moment comme un O.S. nouvellement embauché.

    Au départ, la C.G.T. a entraîné pas mal de monde pour des grévettes et même une diffusion au marché de Boulogne.

    Ce que l’on a vu c’est que si on les laissait faire, d’abord ils saboteraient le mouvement et en plus sous prétexte que c’est un fief C.G.T., ils se serviraient de ça pour une propagande sur C.G.T. = lutte, etc., pour reprendre l’offensive.

    Il fallait donc intervenir et pour cela utiliser nos points forts.

    Nous avions des anciens des fonderies mutés dans l’Ile qui pouvaient raconter ce qu’ils étaient devenus, qui ont lutté aussi contre un déménagement et des contacts avec des militants du PC des Fonderies qui ont des sympathies gauchistes.

    Avec tout ça, nous avons pu faire un tract dont la diffusion à la porte et à l’intérieur a donné lieu à des prises de bec avec la C.G.T.

    L’aspect intéressant, c’est le style du tract, collant aux idées des plus larges masses, assez syndicalistes, avec seulement des critiques précises sur la stratégie syndicale, et les engueulades où nous sommes apparus comme les vrais démocrates sur lesquels s’acharnaient 2 ou 3 brutes seulement soutenues par le silence des autres cégétistes.

    Pour le moment, ce style de travail a porté ses fruits. 

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  • Gauche prolétarienne: Un chant qui monte de la terre (1970)

    [Juin 1970 – Dominique GRANGE.]

    « Il n’existe pas dans la réalité d’art pour l’art, ni d’art au-dessus des classes, ni d’art qui se développe en dehors de la politique ou indépendamment d’elle.

    La littérature et l’art prolétarien font partie de l’ensemble de la cause révolutionnaire du prolétariat…» « Interventions aux causeries sur la littérature et l’art à Yenan » (Mai 1942), (Œuvres choisies de Mao Tsé-Toung, tome III)

    Mai 68 : la tempête révolutionnaire souffle sur la France

    Dix millions de travailleurs sont en grève.

    Les usines sont occupées, la contestation gagne toutes les couches du peuple, ouvriers, paysans, étudiants, intellectuels, artistes…

    Pour nous, jeunes comédiens chanteurs, se mettre en grève, ça ne veut pas dire grand-chose, ça ne peut guère gêner que quelques bourgeois qui constituent en majorité le public des théâtres, des cabarets et même des différents centres dits « de culture populaire. »…

    Par contre nous pouvons transformer notre grève en une grève «active», c’est-à-dire nous mettre au service des travailleurs en lutte.

    Alors, guitare sous le bras, on va d’usine en usine, on chante dans les ateliers, les cantines, sur des caisses, dans des tris postaux.

    Ça nous plus rien à voir avec du « spectacle ».

    Ça nous semble même frivole, de chanter ce que nous chantons car pour la première fois, nous nous sentons partie prenante dans la lutte que mènent les travailleurs.

    Avec eux, on discute, de la révolte, de la liaison avec les intellectuels révolutionnaires, ensemble on parle de la vie, de l’avenir, du pain et des rosés…

    On prend conscience de la force du mouvement populaire qui occupe les usines et la rue. Au nombre de flics qui occupent ces rues, on mesure la peur de l’ennemi, la bourgeoisie capitaliste.

    Après mai : ni échec, ni défaite : une semence

    « Tout point de vue qui surestime la force de l’ennemi et sous-estime la force du peuple est faux. » (Mao Tsé Toung, Tome IV)

    Après Mai, l’ennemi quelque temps déséquilibré, s’est ressaisi : affaiblie politiquement, la bourgeoisie utilise des armes qui révèlent cette faiblesse, l’appareil de répression, les négociations bidons, les élections, l’intoxication.

    Le gigantesque mouvement de masse de mai-juin est brisé, en apparence seulement, avec la complicité des traîtres du P.C.F. et des directions syndicales.

    Les grévistes reprennent le travail, contraints, écoeurés par la trahison des soi-disants « défenseurs de la classe ouvrière », devenus de fait les gardes-chiourmes de l’ordre, de la légalité, de l’oppression patronale.

    Pourtant, ce que les ennemis du peuple n’avaient pas prévu, c’est que mai-juin 68 a ouvert la voie de la révolte et dé la résistance.

    Rien n’est plus comme avant

    Alors il y a des choses qu’on ne peut plus faire.

    Pour moi, chanter comme avant, faire un métier qui subit la loi bourgeoise du « succès » commercial et du profit, c’était devenu intolérable.

    On était en juillet, les gens partaient en vacances, bien sûr, était encore présente la question comment continuer, comment expliquer Mai à tous ceux qui n’avaient pas été au coeur de la tempête mais qui avaient commencé d’espérer ?

    Alors, avec deux copains, on prend les premiers cinés-tracts, des journaux, des témoignages sur la répression, on emprunte une voiture et un projecteur, et on quitte Paris.

    On s’en va dans les campages, dans le Gard et le Vaucluse, on projette les films, on explique, on informe.

    Ça se passe dans des petits villages ; des petits paysans viennent avec leur famille, expliquent comment ils ont vu Mai, ce qu’ils pensaient des grèves, parlent de leurs luttes, de leurs difficultés et le plus souvent de leur misère.

    L’exemple d’une jeune Garde Rouge

    Septembre 68 : à nouveau Paris, la rentrée-Une question : comment continuer Mai ?

    Comment s’organiser et avec qui ?

    Quand on n’est pas étudiant et que dans le désarroi général, on a du mal à entrevoir la voie prolétarienne ?

    Je cherche, je vais à la Sorbonne, il y a des meetings, des étudiants qui parlent, il faut discerner, comprendre, tirer des leçons de _mai-juin.

    Un jour il y a un meeting sur la Chine, pour la première fois j’entends parler d’une manière vivante, de la Révolution culturelle, du maoïsme comme expression de la révolte des masses, de la lutte idéologique.

    J’achète quelques livres de Mao, des revues, «Pékin-Information».

    Et là il se passe quelque chose : je trouve un article écrit par une jeune garde rouge, qui raconte comment elle a quitté son métier de comédienne pour se mettre au service du peuple, le jour où elle a compris que tant que la révolution ne serait pas faite, elle ne pourrait rien changer dans le domaine artistique, et que continuer, cela ne pouvait que servir l’idéologie dominante.

    Par cet exemple, je comprends que la seule issue, c’est de se battre aux côtés du peuple, dans le camp du peuple jusqu’à la victoire totale sur les forces réactionnaires.

    Dès lors, ça devient facile de dénoncer un contrat de disques, facile de refuser galas, émissions, interviews…

    Des gens me disent : « Tu es folle, puisque tu as compris, tu peux changer des choses dans le « métier », chanter des chansons subversives à la télé, etc. ».

    Mais suivre ces conseils, ce serait suivre la voie réformiste, la voie qui accepte la coexistence pacifique, entre l’idéologie bourgeoise et l’idéologie prolétarienne.

    Pour un artiste révolutionnaire, pour un artiste qui devient maoïste et qui est capable de le mettre en pratique, servir le peuple de tout coeur, ça veut dire abandonner toute idée de renommée personnelle ou de gain matériel.

    Ça veut dire aller se battre dans le camp du peuple : partager le travail à l’usine, trouver une issue collective à la révolte, aider à s’organiser, vivre de là même vie simple et lutter durement pour démasquer les traîtres qui, dans leurs rangs entretiennent la collaboration de classes.

    Alors quand on se bat, quand on a fait sienne la cause du peuple, l’envie de chanter vous reprend, mais ce sont des chants de lutte qui montent des usines, des H.L.M., des bidonvilles, de la rue, de la sueur et du sang de ceux qui souffrent.

    « Nous sommes les nouveaux partisans »

    Le terrorisme des patrons se fait plus intolérable que jamais.

    Une nouvelle poussée prolétarienne part des usines, car là où il y a oppression, il y a résistance.

    Contre les ennemis qui font de l’or avec notre sang, une seule attitude possible : la riposte.

    Contre les assassins qui ont la justice pourrie de leur côté, une seule chose à faire : faire vengeance nous-mêmes et le plus durement possible. C’est pourquoi nous disons : « Patrons, c’est la guerre ».

    Mais comme leurs flics sont installés à tous les coins de nos rues, comme ils occupent militairement nos villes, nous menons contre eux des combats de partisans, contre eux et contre tous les kollabos et autres flics syndicaux qui cherchent à nous diviser, à nous empêcher d’anéantir les patrons et leur état.

    Vous occupez, nous résistons !

    Voilà qui annonce aux assassins les lendemains où le sang appelle le sang.

    CAMARADES, QUE DANS LES USINES, CONTRE LES ASSASSINS AUX MAINS BLANCHES, SE LÈVENT LES NOUVEAUX PARTISANS!  

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  • Gauche prolétarienne: Les œillets de la vengeance (1970)

    [Juin 1970 – Bulletin La Cause du Mineur.]

    Le 4 septembre 1940, le gaz envahit les galeries de la fosse du puits Daomey.

    Plusieurs sont asphyxiés : deux morts, deux jeunes.

    Pas de drapeaux, des fleurs rouges. Un amoncellement qui noie les cercueils.

    Les oeillets de la vengeance sont entourés de 40 jeunes qui se relaient autour du char funèbre, derrière les mineurs de Dourges en grève.

    Au cimetière, deux flics voyant que Brûlé, héros de la résistance, s’apprête à parler, osent l’interpeller :

    – il est interdit de prendre la parole !

    – je parlerai quand même.

    – ne faites pas de scandale !

    – des scandales, il y en a deux ici, dit-il, en montrant la tombe des mineurs; et c’est la compagnie qui est responsable.

    Balayant les deux poulets, Michel Brûlé vient de montrer la voie de la résistance.

    Les oeillets rouges de la vengeance, comme premier acte de la résistance des mineurs, vont faire «clore une moisson de courage.

    Mieux vaut mourir en luttant que de crever doucement à genoux.

    Le 21 février, appelant à la grève les mineurs du puits Daomey, Michel Brûlé est dénoncé par un chef porion, arrêté par les Allemands.

    Mais les oeillets de la vengeance sont encore dans la mémoire des mineurs, ses camarades.

    La grève gagne ; tout l’appareil policier est aux abois.

    Les mineurs n’acceptent pas, sans opposer de résistance, que leur frère si .courageux soit en prison.

    Le 25 février, son dénonciateur trouve une grosse corde avec un noeud coulant, clouée sur sa porte.

    Fin 1943, une rafale de mitraillette l’abattra.

    Les opérations des premiers partisans

    Le 1er mai 1941, les drapeaux rouges flottent sur les puits de mine.

    La veille, le parc à bois a brûlé à la fosse Mulot, à Hénin-Liétard..

    Septembre 1940 : trois charettes de blé, conduites par des Allemands, prennent feu entre Hénin-Liétard et Drocourt.

    A Lambersart, une attaque directe contre les Allemands est dirigée par Ferrari, Denys, Pav-lowski – un Italien, un Polonais, un Français.

    La lutte unit et unira toujours les immigrés aux français.

    L’internationalisme prolétarien, pour les travailleurs, n’a pas besoin de longs textes ou de discours : c’est, tout simplement, être des frères de combat.

    A Pont-à-Vendin, au pied d’un pylône, le jeune Baldiga gît, électrocuté.

    Mais, au-dessus, flotte le drapeau rouge, rouge du sang des travailleurs.

    Les opérations de partisans préparent la riposte des mineurs. Les mineurs, sous des centaines de mètres de terre, en causent, se réjouissent, attendent d’y participer.

    Le chemin se dessine.

    100 000 mineurs s’attaquent au régime nazi, aux pétainistes, à la police et à tous les larbins des houillères.

    … La grève, envisagée depuis fin 40 par les cadres de la résistance populaire, incarnée par René Camphin, Julien Hapiot, Deloison, a demandé un gros travail de préparation.

    Les hommes de fer ont formé des centaines d’autres cadres dans la lutte.

    Des Michel Brûlé, il en est sorti en masse ! Pour faire débrayer les puits, c’étaient des jeunes gars, parfois de moins de 16 ans, qui apportaient l’espoir de la lutte à leurs frères mineurs, face à toute une armée de nazis, face à une armée de flics verts de peur.

    Des dizaines de kilomètres à pied avec les poches bourrées de tracts dont un seul valait la déportation.

    Les petits actes de sabotage, pour répondre aux assassinats à l’exploitation.

    Dans leur magnifique lutte, les mineurs avaient leurs compagnes, leurs mères, leurs soeurs avec eux.

    2 000 femmes de mineurs, à Fouquières-les-Lens, tenant leurs enfants par la main, n’acceptent pas, non plus, de crever lentement ; leurs « tiots » sont élevés ainsi, dans la lutte.

    Plutôt mourir que vivre sans lutter !

    Cortège de révoltées qu’admirent les mineurs.

    Force insoupçonnable pour la réaction. Face aux mitraillettes, les femmes de mineurs ont relevé les oeillets rouges de la vengeance. Cette fleur qu’elles portent en elles, c’est le sang de leur mari.

    Les ingénieurs, sur leur passage, se terrent dans leurs belles maisons. Les cris de haine fusent : « Vendus ! Sales traîtres ! Buveurs de sang.

    Devant la brutalité des nazis, de la police, elles se serrent les coudes, ne laissent prendre aucun otage, lacèrent les affiches qui sommaient les mineurs de reprendre le travail.

    Face aux flics : le drapeau noir de la misère

    Deux drapeaux furent brodés, à Haillicourt, par les femmes des mineurs ; l’un rouge, avec la faucille et le marteau, qui sera accroché aux fils téléphoniques ; l’autre, noir, avec des mots-d’ordre : « Assez de misère ! Assez de

    famine ! ». Ce drapeau de la misère, elles le feront^ connaître en manifestant, elles le feront connaître à un détachement nazi et à un groupe de gendarmes, appelé par un garde des houillères, traître et servile. Par la suite, un garde, à Bruayen Artois, a reçu deux balles dans le ventre pour avoir molesté une femme de mineur.

    .. Noëlle Burny, figure légendaire de ces femmes, de ces filles de mineurs, la direction, les inspecteurs du travail, pour briser la grève, lui promirent de satisfaire ses revendications, à condition qu’elle fasse la « jaune », qu’elle se rende au travail. Même si elle ne travaillait pas, elle serait payée.

    La réponse fut cinglante : « La grève continue, les mineurs ne lâchent pas, nous non plus ! ».

    Plutôt la prison que reculer.

    La prison ouvrit ses portes.

    Mais les oeillets de la vengeance n’auront pas été trahis.

    Mineur, ta race est bonne et forte.

    Avec elle, tu peux tout entrevoir.

    La répression frappe

    Des centaines d’arrestations de femmes, de jeunes.

    Rien n’y fait.

    La grève continue, des militants entrent en prison. D’autres sortent de l’ombre. Rien ne peut arrêter cette machine humaine qui préfère mourir, entrer en tôle, être déportée que de céder dans le combat.

    387 867 journées de travail perdues pour la machine de guerre allemande, perdues pour le capital.

    Pourtant, la reprise ne se fit pas de bon cœur. Devant un ingénieur qui énumérait les avantages acquis : « Vous avez eu ce que vous demandiez. Que-voulez-vous de plus ? ».

    «DES FUSILS! C’EST DES FUSILS QU’IL NOUS FAUT!».

    Ces fusils, ils les auront par la suite.

    Bien auparavant, ils voleront leur dynamite.

    Ils la remontent, entre deux tartines. Les stocks se feront, diminueront, regrossiront.

    Des fusils, cela se gagne.

    Les oeillets de la vengeance avaient été compris des « gueules noires » : après la reprise, le sabotage se fit encore plus.

    Chaque mineur y participe, pas tous avec les mains, mais tous avec le coeur.

    Une étiquette remplacée sur ce qui permet de transporter les bois de soutènement, aiguille ceux-ci dans une mauvaise direction.

    Des bois de 1,80 m se retrouveront dans une « taille » (lieu de travail et d’exploitation du charbon) de 80 cm de hauteur.

    Avec quel plaisir le mineur raccourcissait ces bois !

    Les partisans, en haut, y mettent le feu : « moi, j’en gaspille la moitié. Je suis un résistant ! ».

    L’autre mineur qui voyait des bois de 1 mètre pour boiser une hauteur de 1,80 m de haut rigolait tout son saoul.

    « Porion (contremaître), il me faut de la colle pour rassembler les deux, je ne peux plus travailler »…

    Les sucres étaient pris aux enfants, mais il en faut si peu pour arrêter un moteur, le sacrifice ne paraissait pas énorme.

    Les mariages dans les descenderies permettant de faire rencontrer les berlines montantes et descendantes amenaient souvent un accouchement prématuré.

    « Une descenderie » inutilisable, éboulement, oh combien attendu celui-là !

    Les vannes d’air étaient toujours à moitié ouvertes, l’air comprimé manquait : « Porion, souffle dans le raccord, je peux plus faire de charbon ! ».

    Des centaines d’autres exploits furent accomplis.

    Quand les mineurs veulent quelque chose, ils l’ont.

    Croix gammée, bourgeois exploiteurs, rien n’a su les arrêter.

    Et si demain, les œillets rouges de la vengeance refleurissent, tremblez, exploiteurs !           

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  • Gauche Prolétarienne: Je témoignerais dans la rue (1970)

    [Editorial en première page de la Cause du Peuple, n°29, 14 octobre 1970.]

    « Je témoignerais dans la rue ».

    Défiant la loi Marcellin qui prétend interdire les manifestations, liquider la « Cause du Peuple », mettre fin à la liberté de contester, Alain Geismar montre le chemin de l’honneur.

    Depuis les barricades de 68 il dit à l’ouvrier :

    Pour te défendre il faut attaquer.

    Pour prendre le temps de vivre,

    -brise les cadences,

    -mate les chefs,

    -sabote la production du patron;

    -à mauvaise paie, mauvais travail,

    -frappe les assasins.

    Pour le droit au travail,

    -un député, ça peut se lyncher,

    -comme un patron, ça peut se séquestrer.

    « Organisez-vous » sans attendre le consentement des hommes cravatés qui usent leur pointe bic dans les bureaux du patron.

    Union et Résistance !

    Pour la liberté d’expression. Pour le droit de vivre. Dans l’usine et dans la rue, à notre tour nous témoignerons les 20, 21, 22 octobre.

    Procès Geismar = procès du Peuple

    Patrons et ministres, vous pouvez rugir, lacérer, condamner, retirer droits civiques, droits familiaux, vos barrages ne résisteront pas.

    Vous avez semé la haine. Le 20 octobre, vous récolterez.

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