Le décalage entre le mouvement général de la matière et l’humanité est à l’origine de ce qu’on appelle la science. On ne peut pas se fier aux apparences, car les choses sont en mouvement. Si l’on prend en compte un phénomène uniquement par rapport à soi, alors on est en décalage avec l’essence réelle de ce phénomène.
Mao a ainsi pu dire :
« Il faut analyser le fond de
chaque chose et ne considérer les manifestations extérieures que
comme une avenue menant à la porte dont il faut franchir le seuil
pour saisir vraiment le fond du problème. C’est là la seule méthode
d’analyse, sûre et scientifique. » (Une étincelle peut
mettre le feu à toute la plaine)
Ou comme l’a résumé Marx, dans Le
Capital :
« Si les manifestations extérieures
d’une chose et son essence fusionnaient étroitement, toute science
deviendrait dès lors superflue. »
Cependant, cela ne veut pas dire que la science
soit impossible, ou bien que les connaissances ne peuvent pas exister
en tant que tel, qu’elles soient nécessairement uniquement
relatives.
Bien au contraire, étant donné que les humains
sont eux-mêmes de la matière, ils peuvent eux-mêmes se conformer à
la réalité. La science est, en fait, forcément pratique. Et cette
pratique n’est pas anthropocentrique : elle vise à découvrir
la matière dans son essence, à comprendre le sens de la
transformation en elle-même.
Le réchauffement climatique est un bon
exemple d’aspect secondaire incompris d’une transformation effectuée
de manière unilatérale, sans saisie de l’essence réelle des choses
transformées.
Le rapport aux animaux est un autre
exemple de non-reconnaissance de l’essence réelle d’un phénomène,
par exemple avec des éléphants placés dans un cirque, en
non-adéquation complète avec l’essence de l’éléphant.
Toute erreur de l’humanité est ici lourde de
conséquences et amène des problèmes en série, dont les résultats
sont alors inattendus bien entendu, et de grande portée. Tous les
drames existant dans la vie de l’humanité, ou provoquée par elle,
proviennent de cela.
L’humanité ne peut donc pas imposer des
principes, elle ne peut que les reconnaître et s’y conformer. Comme
le formule Friedrich Engels :
« Les principes ne sont pas le
point de départ de la recherche, mais son résultat final ; ils
ne sont pas appliqués à la nature et à l’histoire des hommes, mais
son résultat final ; ce ne sont pas la nature et l’empire de
l’homme qui se conforment aux principes, mais les principes ne sont
exacts que dans la mesure où ils sont conformes à la nature et à
l’histoire. » (Anti-Dühring)
Cet approfondissement est lui-même dialectique,
non sans limites :
« Processus infini
d’approfondissement de la connaissance par l’être humain des choses,
phénomènes, processus, etc., allant des phénomènes à l’essence
et d’une essence moins profonde à une essence à une essence plus
profonde. » (Notes de Lénine : « Résumé de
la Science de la logique de Hegel »)
Cela signifie que la connaissance elle-même obéit
à la dialectique. Tout processus est dialectique. La pensée obéit
à un cheminement dialectique, l’histoire des humains, l’ensemble de
l’univers, tous ses éléments, etc.
Le processus est inévitable, et est marqué à
chaque fois par un saut à une étape supérieure. Friedrich Engels
dit ainsi :
« Toutes les situations qui se sont
succédé dans l’histoire ne sont que des étapes transitoires dans
le développement sans fin de la société humaine progressant de
l’inférieur vers le supérieur.
Chaque étape est nécessaire, et par
conséquent légitime pour l’époque et les conditions auxquelles
elle doit son origine : mais elle devient caduque et injustifiée
en présence de conditions supérieures, nouvelles qui se développent
peu à peu dans son propre sein ; il lui faut faire place à une
étape supérieure qui entrera à son tour dans le cycle de la
décadence et de la mort. »
C’est la raison pour laquelle, en Chine populaire, on a souligné que même des détours servent à la constitution du nouveau, améliorant celui-ci : les échecs rendent plus forts, car ils renforcent la connaissance de ce qui est juste.
Le dédoublement de l’un et la connaissance de ses parties contradictoires est le fond (une des « essences » , une des particularités ou marques fondamentales, sinon la fondamentale) de la dialectique.(v. la citation de Philon sur Héraclite : Car l’un est ce qui se compose de deux contraires, de sorte qu’une fois coupé en deux, ces contraires apparaissent. N’est-ce pas ce principe que d’après les Hellènes, leur grand et célèbre Héraclite plaçait en tête de sa philosophie et dont il s’enorgueillissait comme d’une découverte nouvelle ? (…) De la même façon les parties de l’univers sont opposées en deux et opposées réciproquement : la terre — en montagne et en plaine, l’eau – en douce et en salée … de la même façon l’atmosphère en hiver et en été et aussi en printemps et automne)
C’est ainsi que Hegel également pose la
question (dans sa « Métaphysique » Aristote se débat constamment
à ce propos et se bat contre Héraclite, contre les idées
héraclitéennes).
La justesse de cet aspect du contenu de la dialectique doit être vérifiée par l’histoire de la science. Habituellement (par exemple chez Plékhanov) on ne prêle pas assez attention à cet aspect de la dialectique : l’identité des contraires est prise comme somme d’exemples (le grain, le communisme primitif).
Chez Engels aussi. Mais c’est « pour la vulgarisation »… et non comme loi de la connaissance (et loi du monde objectif) : en mathématiques + et -. différentielle et intégrale ; en mécanique, action et réaction ; en physique, électricité positive et électricité négative ; en chimie, combinaison et dissociation des atomes ; en sciences sociales, la lutte des classes.
L’identité des contraires (leur « unité »,
dirait-on peut-être plus exactement, bien que la distinction des
termes identité et unité ne soit pas ici particulièrement
essentielle ; en un certain sens, les deux sont justes) est la
reconnaissance (la découverte) des tendances contradictoires,
s’excluant mutuellement, opposées, dans tous les phénomènes et
processus de la nature (dont ceux de l’esprit et de la société).
La condition pour connaître tous les processus de
l’univers dans leur « auto-mouvement », dans leur développement
spontané, dans leur vie vivante, est de les connaître comme unité
de contraires. Le développement est « lutte » des contraires.
Les deux conceptions fondamentales (ou les deux
possibles ? ou les deux observées dans l’histoire) du
développement (de l’évolution) sont : le développement comme
diminution ou augmentation, comme répétition, et le développement
comme unité des contraires (dédoublement de l’un en contraires
s’excluant mutuellement et rapports réciproques entre eux).
La première conception du mouvement laisse dans
l’ombre l’auto-mouvement, sa force motrice, sa source, son motif
(ou bien transporte cette source en dehors : dieu, sujet, etc.). La
deuxième conception dirige l’attention principale précisément
sur la connaissance de la source de l’auto-mouvement.
La première conception est morte, terne, desséchée. La deuxième est pleine de vie. Seule la deuxième donne la clef de l’auto-mouvement de tout ce qui est ; seule elle donne la clef des « sauts », de l’ « interruption dans la gradation », du « changement en contraire », de l’abolition de l’ancien et de la naissance du nouveau.
L’unité (coïncidence, identité, équivalence)
des contraires est conditionnelle, temporaire, transitoire, relative.
La lutte entre contraires s’excluant mutuellement est absolue,
comme sont absolus le développement et le mouvement.
NB : le subjectivisme (le scepticisme et la
sophistique, etc.) se distingue de la dialectique, entre autres, en
ce que dans la dialectique (objective) la différence entre le
relatif et l’absolu est elle-même relative. Pour la dialectique
objective, dans le relatif il y a l’absolu. Pour le subjectivisme
et le sophistique, le relatif est seulement relatif et exclut
l’absolu.
Marx, dans « Le Capital », analyse d’abord le
rapport de la société bourgeoise (marchande) le plus simple,
habituel, fondamental, le plus massivement répandu, le plus
ordinaire, qui se rencontre des milliards de fois : l’échange des
marchandises.
L’analyse fait apparaître dans ce phénomène
élémentaire (dans cette « cellule » de la société bourgeoise)
toutes les contradictions (respective les germes de toutes les
contradictions) de la société contemporaine. L’exposé nous
montre ensuite le développement (et la croissance et le mouvement)
de ces contradictions et de cette société dans la somme de ses
diverses parties, depuis son début jusqu’à sa fin.
Telle doit être la méthode d’exposition (respectivement d’étude) de la dialectique en général (car la dialectique de la société bourgeoise chez Marx n’est qu’un cas particulier de la dialectique).
Que l’on commence par le plus simple, habituel, massivement répandu, etc., par n’importe quelle proposition : les feuilles de l’arbre sont vertes ; Jean est un homme ; Médor est un chien, etc. Ici déjà (comme l’a remarqué génialement Hegel), la dialectique est là ; le particulier est général (cf. Aristote « Métaphysique » : on ne peut penser qu’il y a une maison en général en dhors des maisons en particulier).
Donc, les contraires (le particulier est le contraire du général) sont identiques : le particulier n’existe pas autrement que dans cette liaison qui conduit au général. Le général n’existe que dans le particulier, par le particulier.
Tout particulier est (de façon ou d’autre) général. Tout général est (une parcelle ou un côté ou une essence) du particulier. Tout général n’englobe qu’approximativement tous les objets particuliers. Tout particulier entre incomplètement dans le général, etc., etc. Tout particulier est relié par des milliers de passages à des particuliers d’un autre genre (choses, phénomènes, processus), etc. Il y a déjà ici des éléments, des embryons du concept de nécessité, de liaison objective de la nature, etc.
Le contingent et le nécessaire, le phénomène et
l’essence sont déjà ici, car en disant : Jean est un homme, Médor
est un chien, ceci est une feuille d’arbre, etc., nous rejetons une
série de caractères comme contingents, nous séparons l’essentiel
de l’apparent et nous opposons l’un à l’autre.
Ainsi, dans toute proposition on peut (et on doit), comme dans une « maille », une « cellule », mettre en évidence les embryons de tous les éléments de la dialectique, montrant ainsi que la dialectique est inhérente à toute la connaissance humaine en général.
Quant aux sciences de la nature, elles nous montrent (et, encore une fois c’est ce qu’il faut montrer sur tout exemple le plus simple) la nature objective avec ses mêmes qualités, le changement du particulier en général, du contingent en nécessaire, les passages, les modulations, la liaison mutuelle des contraires.
C’est la dialectique qui est la théorie de la
connaissance (de Hegel et) du marxisme : voilà à quel « aspect »
de l’affaire (ce n’est pas un « aspect », mais le fond de
l’affaire) Plékhanov, pour ne rien dire d’autres marxistes, n’a
pas prêté attention.
La connaissance est présentée sous la forme
d’une série de cercles aussi bien par Hegel (cf. la Logique) que
par l’éclectique Paul Volkmann, « gnoséologue » contemporain
des sciences de la nature, ennemi de l’hégélianisme (qu’il n’a
pas compris) (cf. ses « Erkenntnistheoretische Grundziige »).
« Les cercles » en philosophie : [la chronologie est-elle
obligatoire à propos des personnes ? Non !]
Antique : de Démocrite à Platon et à la dialectique
d’Héraclite. Renaissance : Descartes versus Gassendi (Spinoza ?).
Moderne : d’Holbach-Hegel (par Berkeley, Hume, Kant).
Hegel-Feuerbach-Marx.
La dialectique comme connaissance vivante,
multilatérale (le nombre des côtés augmentant perpétuellement)
avec une foule de nuances pour toute façon d’aborder, d’approcher
la réalité (avec un système philosophique qui croit en un tout à
partir de chaque nuance) : voilà un contenu incommensurablement
riche en comparaison du matérialisme « métaphysique », dont le
principal malheur est d’être incapable d’appliquer la
dialectique à la Bildertheorie (Théorie du reflet), au processus et
au développement de la connaissance.
L’idéalisme philosophique n’est que niaiserie du point de vue du matérialisme grossier, simple, métaphysique.
Au contraire, du point de vue du matérialisme dialectique, l’idéalisme philosophique est le développement (l’enflement, le gonflement) unilatéral, exagéré, « überschwengliches » (cf. Dietzgen, Petits écrits Philosophiques 1903)) de l’un des petits traits, de l’un des aspects, de l’une des facettes de la connaissance en absolu détaché de la matière, de la nature, divinisé.
L’idéalisme, c’est de la bondieuserie. Juste.
Mais l’idéalisme philosophique est (« plus justement » et « en
outre » ) la voie vers la bondieuserie par une des nuances de la
connaissance (dialectique) humaine infiniment complexe.
La connaissance humaine n’est pas (respectivement ne décrit pas) une ligne droite, mais une ligne courbe qui se rapproche indéfiniment d’une série de cercles, d’une spirale.
Tout segment, tronçon, morceau de cette courbe peut être changé (changé unilatéralement) en une ligne droite indépendante, entière, qui (si on ne voit pas la forêt derrière les arbres) conduit alors dans le marais, à la bondieuserie (où elle est fixée par l’intérêt de classe des classes dominantes). Démarche rectiligne et unilatéralilé, raideur de boisât ossification, Subjectivisme et cécité subjective, voilà les racines gnoséologiques de l’idéalisme.
Et la bondieuserie (idéalisme philosophique) a, naturellement, des racines gnoséologiques, elle n’est pas dépourvue de fondement ; c’est une fleur stérile, c’est incontestable, mais une fleur stérile qui pousse sur l’arbre vivant de la vivante, féconde, vraie, vigoureuse, toute-puissante, objective, absolue connaissance humaine.
Le matérialisme dialectique est le cœur du marxisme, et de ses prolongements que sont le léninisme et le maoïsme. Malheureusement, en France, ce noyau même de l’idéologie communiste n’a jamais été compris ni diffusé.
Dans l’esprit de Pierre-Joseph Proudhon et
de Jean Jaurès, et du « socialisme français » en
général, la dialectique a été soit considérée comme une sorte
d’étrange mystique, soit comme la simple reconnaissance que deux
choses contraires peuvent coexister.
Or, le matérialisme dialectique n’est ni une
mystique, ni la reconnaissance d’un assemblage « contradictoire »
de choses, comme par exemple on pourrait dire qu’il existe une
contradiction entre deux équipes de football pour faire un match, ou
bien une contradiction entre le caractère divertissant d’un film et
son absence d’intérêt culturel, etc.
La contradiction n’est pas une division faite au
hasard, sa compréhension ne saurait être le simple constat qu’il
existe deux aspects, un bon et un mauvais. Le fameux plan « thèse
– antithèse – synthèse » représente le contraire du
matérialisme dialectique, car il prétend combiner des choses entre
elles sans se préoccuper de leur réalité, de leur substance.
La contradiction n’existe qu’en tant que moteur de
la chose, d’un phénomène, ce qui est très différent. Lénine,
dans « Sur la question de la dialectique »,
écrit en 1915 et publié pour la première fois en 1925, dit ainsi :
« Le dédoublement de l’un et la connaissance de
ses parties contradictoires (v. la citation de Philon sur Héraclite
au début de la IIIe partie (« De la connaissance ») de
l’Héraclite de Lassalle) est le fond (une des « essences »,
une des particularités ou marques fondamentales, sinon la
fondamentale) de la dialectique. »
La citation dont parle Lénine est celle-ci :
« Car l’un est ce qui se compose de deux
contraires, de sorte qu’une fois coupé en deux, ces contraires
apparaissent. N’est-ce pas ce principe que, d’après les Hellènes,
leur grand et célèbre Héraclite plaçait en tête de sa
philosophie et dont il s’enorgueillissait comme d’une découverte
nouvelle ? (…)
De la même façon, les parties de l’univers sont
divisées en deux et opposées réciproquement : la terre — en
montagnes et en plaine, l’eau — en douce et salée… de la même
façon l’atmosphère en hiver et été et aussi en printemps et
automne… C’est cela même qui a servi d’éléments à Héraclite
pour composer ses ouvrages sur la nature ; empruntant à notre
théologien l’idée des contraires, il l’illustra par des exemples
nombreux et soigneusement élaborés. »
La dialectique est donc bien la reconnaissance de
deux aspects. Mais ces deux aspects ne peuvent pas être choisis de
manière abstraite. Leur rapport est dynamique, et il est le moteur
d’une chose, d’un phénomène.
Voici pourquoi Lénine donne les exemples
suivants :
« En mathématiques + et -. Différentielle et
intégrale.
En mécanique, action et réaction.
En physique, électricité positive et électricité
négative.
En chimie, combinaison et dissociation des atomes.
En sciences sociales, la lutte des classes. »
Lénine ajoute donc alors précisément :
« L’identité des contraires (leur « unité »,
dirait-on peut-être plus exactement, bien que la distinction des
termes identité et unité ne soit pas ici particulièrement
essentielle. En un certain sens, les deux sont justes) est la
reconnaissance (la découverte) des tendances contradictoires,
s’excluant mutuellement, opposées, dans tous les phénomènes et
processus de la nature (esprit et société y compris).
La condition pour connaître tous les processus de
l’univers dans leur « auto-mouvement », dans leur
développement spontané, dans leur vie vivante, est de les connaître
comme unité de contraires. Le développement est « lutte »
des contraires.
La première conception du mouvement laisse dans l’ombre
l’auto-mouvement; sa force motrice, sa source, son motif, (ou bien
transporte cette source en dehors : dieu, sujet, etc.). La
deuxième conception dirige l’attention principale précisément sur
la connaissance de la source de l’ « auto »-mouvement. »
Ainsi, la dialectique n’est pas la simple reconnaissance de deux aspects, mais de deux aspects qui, dans leur unité, permettent le mouvement. Si l’on perd cette question du mouvement, alors les deux aspects peuvent s’avérer totalement idéalistes.
La matière devient toujours plus complexe, obéissant à la loi du développement qualitatif. Cette complexification procède par bonds qualitatifs et il n’y a pas de retours en arrière possible.
Comment expliquer alors le fait qu’il y ait des
destructions, comme avec les guerres et le réchauffement
climatique ? N’est-ce pas en contradiction avec la
complexification de la matière ?
De la même manière, ne pourrait-on pas
considérer que la dictature du prolétariat est en contradiction
avec le fait que la bourgeoisie soit apparue : sa négation ne
serait-elle pas un retour en arrière, à un moment où elle
n’existait pas ?
Cette question a été d’une grande importance
dans le mouvement ouvrier au début du XXe siècle. Karl
Kautskya basculé justement dans cette tendance à relativiser et à
intégrer l’ensemble du mouvement de la matière dans un seul
ensemble, sans voir le sens des contradictions.
Il pensait par exemple que les bourgeoisies
seraient intégrées grâce aux succès du mouvement ouvrier ;
la bourgeoisie céderait et serait absorbée. Le révisionnisme
de Nikita Khrouchtchev ne dit pas autre chose.
Une réaction erronée à cette conception a été
l’ultra-gauchisme, qui consiste à rejeter absolument la bourgeoisie
comme réalité historique, à la nier ainsi que ce qu’elle a produit
de positif. C’est également une erreur unilatérale.
Le mouvement de la matière étant contradictoire
par nature, il produit deux choses : un aspect positif et un
aspect négatif. Quand on court, on transpire : la transpiration
a une fonction pour le corps, permettant de réguler la température.
Cependant, on peut penser que la sueur serait de la matière qui
serait perdue.
Ce serait là un avis erroné, car l’être humain
qui court n’est pas séparé de son environnement ; la sueur
intègre une fonction dans le système général de la vie sur notre
planète. L’être humain n’existe pas de manière isolée et si sa
sueur est perdue, ce n’est pas vrai pour tout le monde.
Il en va de même pour les cadavres et à ce titre
il est tout à fait erroné tant de les enfermer dans des cercueils
que de les incinérer. La matière doit rester dans le cycle de la
vie.
Dans cet esprit, il est absurde de parler de
valorisation des déchets : au sens strict, la vie ne comprend
pas le concept de « déchets ». L’urine et les
défécations elles-mêmes appartiennent au cycle organique de la
vie.
Il en va de même pour la bourgeoisie. Ce qu’elle
a réalisé est conservé ; le mode de production socialiste
renverse le mode de production capitaliste, mais il prend sa réalité
matérielle comme base. C’est pourquoi il assume également, par
exemple, l’héritage culturel démocratiquequi a été produit par
cette base matérielle. Ce qu’on appelle le gauchisme nie justement
la production historique positive qui a pu exister.
Pourquoi alors appeler à exercer la dictature du
prolétariat ? Ne peut-on pas penser que la bourgeoisie
s’insérerait naturellement dans le mouvement historiquement
nécessaire ?
C’est une idée tout à fait logique et à ce
titre elle a été produite dans le mouvement ouvrier. Cependant,
elle pose mal le problème concernant le développement
contradictoire de la matière.
En effet, si la bourgeoisie s’oppose au
prolétariat, c’est parce qu’il y a une contradiction entre les deux.
On pourrait alors imaginer qu’il suffise que le prolétariat dise à
la bourgeoisie quoi faire. Il suffirait de rééduquer et dans
l’idée, on pourrait s’imaginer que la bourgeoisie « accepte ».
C’est ce que pensait Karl Kautsky et Nikita Khrouchtchev.
Cependant, il y a une contradiction au sein de la
bourgeoisie elle-même. En effet, la bourgeoisie devenue
réactionnaire s’oppose à la bourgeoisie progressiste qu’elle a été,
de la même manière que le vieillard s’oppose à l’enfant qu’il a
été.
La matière ne connaît pas de mouvement vers
l’arrière, vers le passé. La bourgeoisie ne peut donc pas se
régénérer et redevenir une classe progressiste. Les bourgeois sont
nécessairement réactionnaires, conservateurs, rétrogrades. Sur le
plan individuel, il faut une longue rééducation par le travail, des
révolutions culturelles doivent avoir lieu dans toute la société
pour dépasser les conceptions anciennes erronées.
Voilà pourquoi le développement de la matière
exige que le nouveau écrase l’ancien, qu’il mette de côté les
éléments rétrogrades – c’est le sens de la dictature du
prolétariat et cela veut dire effectivement fusiller, mettre en
camps de travail, emprisonner. Lénine, Staline et Mao
Zedong ont toujours été explicites dessus ; la différence
entre socialistes et communistes puisent dans le refus ou
l’acceptation de cette nécessité.
Quand donc on considère, après la révolution,
qu’un bourgeois doit être rééduqué, on ne considère pas qu’il
soit « en trop », mais seulement qu’il est un produit
d’une base matérielle passée, périmée et qu’à ce titre il doit
s’éteindre historiquement, soit en se mettant de côté en se
soumettant, soit en l’éliminant s’il se rebelle.
C’est une question d’adéquation historique et
c’est pour cela que la dictature du prolétariat est une période
transitoire. La dictature du prolétariat déblaie les anciennes
fondations pour en poser de nouvelles.
Après la révolution socialiste, ce qui est produit par un mode de production dépassé – les guerres, les bourgeois réactionnaires, l’écocide, etc. – doit être réfuté comme appartenant à un passé encore présent, mais en train de disparaître. Les anachronismes disparaissent.
Selon le matérialisme dialectique, l’Univers est infini, composé uniquement de matière inépuisable. Il s’oppose ainsi à l’idéalisme qui considère qu’il a existé une « création » à partir de rien.
Cette question essentielle de la nature de l’Univers a toujours été une ligne de démarcation entre matérialisme et idéalisme.
Dans le tableau L’école d’Athènes, de Raphaël, Platon qui se trouve au milieu pointe vers le ciel, source de la réalité matérielle.
Son « monde des idées » consiste en des modèles ayant façonné la matière. Le platonisme se situe dans la lignée de Pythagore et considère que le « Un » divin a donné naissance à un monde « multiple » composé de nombres. La réalité matérielle ne serait qu’un sous-produit de Dieu.
Chez Aristote, se situant à côté de Platon dans le tableau, où lui indique le bas au moyen de sa main, on a une approche qui s’arrache du platonisme et qui aboutit à la fameuse allégorie de l’œuf et la poule.
Si Aristote ne connaît pas encore le principe de l’évolution et en reste à un « éternel retour », il a déjà compris qu’il n’y a pas de première poule, ni de premier œuf.
Le matérialisme qui va se développer à sa suite
au Moyen-Âge, principalement avec le persan Avicenne et l’arabe
Averroès, aboutira au rejet de la notion de « premier homme »
et par conséquent de l’idéalisme religieux.
L’éternité de l’Univers fut alors assumé, depuis Spinoza jusqu’à Karl Marx et Friedrich Engels, avec une matière infinie, inépuisable, éternelle.
L’idéalisme et le matérialisme s’opposaient fondamentalement sur la question de la nature de l’Univers et Emmanuel Kant, au XVIIIe siècle dans La critique de la raison pure, note déjà que se font face une thèse et une anti-thèse :
Thèse
« Le monde a un commencement dans le temps et il est aussi, relativement à l’espace, contenu dans certaines limites. »
Antithèse
« Le monde n’a ni commencement ni limites spatiales, mais il est infini aussi bien relativement à l’espace que par rapport au temps ».
Les religions ont particulièrement combattu cette
affirmation de l’éternité de l’Univers et le point le plus
développé de leur dispositif en ce sens vient du chanoine
catholique belge Georges Lemaître (1894-1966), qui a développé en
1927 l’hypothèse de l’atome primitif, plus connue
sous le nom de théorie du « Big Bang ».
Cette théorie est fondamentalement créationniste, sous un masque pseudo-scientifique qui a permis de conquérir une hégémonie idéaliste en ce domaine.
Elle a été soutenue ouvertement par le Vatican, qui a prolongé cette perspective avec la conception du « dessein intelligent » de la « naissance » de l’Univers.
Le pape Pie XII donna son soutien à cette théorie, notamment par un discours effectué en 1951 à l’Académie des sciences, alors que l’année suivante, l’assemblée générale de l’Union Astronomique Internationale se tint à Rome au lieu d’en Union Soviétique comme initialement prévu, avant de revenir à Moscou, en 1958, alors que le révisionnisme avait triomphé en URSS.
Le Pape y résume la théorie du « Big
Bang » de la manière suivante :
« On ne peut nier qu’un esprit éclairé et enrichi par les connaissances scientifiques modernes, et qui envisage avec sérénité ce problème est conduit à briser le cercle d’une matière totalement indépendante et autonome — parce que ou incréée ou s’étant créée elle-même — et à remonter jusqu’à un Esprit créateur.
Avec le même regard limpide et critique dont il examine et juge les faits, il y entrevoit et reconnaît l’œuvre de la Toute-Puissance créatrice, dont la vertu, suscitée par le puissant Fiat prononcé il y a des milliards d’années par l’Esprit créateur, s’est déployée dans l’Univers, appelant à l’existence, dans un geste de généreux amour la matière débordante d’énergie.
Il semble en vérité, que la science d’aujourd’hui, remontant d’un trait des millions de siècles, ait réussi à se faire le témoin de ce Fiat lux initial, de cet instant où surgit du néant, avec la matière, un océan de lumière et de radiations, tandis que les particules des éléments chimiques se séparaient et s’assemblaient en millions de galaxies (…).
Il est remarquable que des savants modernes, versés dans l’étude de ces sciences, estiment l’idée de la création de l’Univers parfaitement conciliable avec leurs conceptions scientifiques et qu’ils y soient même plutôt conduits spontanément par leurs recherches, alors qu’il y a encore quelques dizaines d’années une telle « hypothèse » était repoussée comme absolument inconciliable avec l’état présent de la science.
En 1911, le célèbre physicien Svante Arrehnius déclarait encore que « l’opinion que quelque chose puisse naître de rien est en contradiction avec l’état présent de la science, selon laquelle la matière est immuable ».
De même, elle est de Plate cette affirmation : « La matière existe. Rien ne naît de rien ; en conséquence la matière est éternelle. Nous ne pouvons admettre la création de la matière.» »
Selon le matérialisme dialectique, par contre, il
n’y a pas de source ; il n’y a que la matière et celle-ci est en
mouvement éternel, composant également toute la réalité. Il n’y a
donc ni début, ni fin.
Pour cette raison, l’Union Soviétique de Staline
a catégoriquement réfuté le « Big Bang », considérant,
comme l’a formulé Andreï Jdanov dans un discours du 24
juin 1947, que :
« Les falsificateurs de la science veulent faire revivre le conte de l’origine du monde à partir de rien ».
Andreï Jdanov précise tout de suite après à ce
sujet :
« Une autre faille de la « théorie » [du Big Bang] en question consiste en le fait qu’elle nous amène à une attitude idéaliste assumant que le monde est fini. »
Il souligne encore :
« De la même manière, les déviations kantiennes des physiciens modernes les ont amenés à des affirmations comme quoi les électrons posséderaient un « libre-arbitre » et à des tentatives de décrire la matière comme une simple superposition de vagues et d’autres apparitions. »
Les communistes d’Union Soviétique avaient
parfaitement compris que la théorie du « Big Bang »
allait de pair avec la conception d’un monde matériel qui serait
« terminé », c’est-à-dire limité et par conséquent
incapable d’être en mouvement de manière éternelle.
La théorie du « Big Bang » consiste en une justification nécessairement déiste d’un « démarrage » au monde, à l’Univers.
Elle n’est pas nouvelle en soi, par ailleurs, ne faisant que reprendre une manière de voir déjà systématique chez les idéalistes dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec l’idée d’un « échauffement initial« .
Les partisans du « Big Bang »
prétendent constater de manière nouvelle un décalage vers le rouge
des grandes longueurs d’onde des raies spectrales et de l’ensemble du
spectre observé parmi les objets astronomiques lointains, qui serait
la preuve qu’ils s’éloigneraient.
Cependant, déjà au XIXe siècle,
Friedrich Engels se moquait de ceux qui imaginaient une
naissance en expansion d’un Univers qui finirait par mourir de froid
(ce qui fut appelé par la suite le « Big Crunch »).
Dans une lettre à à Karl Marx du 21 mars 1869,
Friedrich Engels présente cela notamment ainsi :
« La mutation des forces naturelles, notamment de la chaleur en force mécanique, etc., a donné lieu en Allemagne à une théorie extrêmement insipide, qui découle du reste déjà avec une certaine nécessité de la vieille théorie de Laplace, mais que l’on avance maintenant avec des preuves quasiment mathématiques : à savoir que l’Univers ne cesse de refroidir, que les températures à l’intérieur de l’Univers tendent toujours plus à s’équilibrer, et qu’ainsi il arrive finalement un moment où toute vie devient impossible, où le monde entier n’est plus constitué que de planètes gelées tournant les unes autour des autres.
Il n’y a qu’à attendre que les curés s’emparent de cette théorie comme du dernier mot du matérialisme. On ne peut rien imaginer de plus bête.
Étant donné que d’après cette théorie il est toujours nécessairement transformé plus de chaleur en d’autres formes d’énergie qu’il n’est possible que d’autres formes d’énergie se transforment en chaleur, il s’ensuit naturellement que l’état de grande chaleur originel à partir duquel tout se refroidit est absolument inexplicable, et même que c’est une contradiction et que cela présuppose donc l’existence d’un Dieu.
Le choc initial de Newton s’est transformé en échauffement initial.
Et pourtant cette théorie passe pour être le fin du fin du matérialisme le plus accompli, ces messieurs préfèrent se construire un monde qui commence dans l’absurdité et s’achève dans l’absurdité, plutôt que de voir dans ces conséquences absurdes la preuve que jusqu’à présent ils ne connaissent qu’à moitié leur soi-disant loi naturelle.
Mais en attendant cette théorie fait fureur en Allemagne. »
Les communistes d’Union Soviétique de l’époque
de Staline se situent dans le prolongement parfait de cette manière
matérialiste dialectique de comprendre notre Univers.
Comme le formula la résolution finale d’une
conférence d’astronomes et de physiciens soviétiques en décembre
1948 à Leningrad :
« La « théorie » réactionnaire et idéaliste de l’expansion de l’Univers domine en ce moment la cosmologie étrangère.
Malheureusement, cette théorie anti-scientifique a pénétré dans les pages de nos publications spécialisées… Il est indispensable de démasquer sans relâche cet idéalisme astronomique, qui promeut le cléricalisme. »
L’Union Soviétique assumait, à cette époque, la
défense du matérialisme dialectique et développait la cosmologie
de manière séparée des instances internationales (où l’URSS
n’avait que deux représentants en 1953, contre 42 en 1956, 89 en
1960, etc.).
Avec le triomphe du révisionnisme, l’URSS devenue
social-impérialiste abandonna cette conception ; en
France, le fondateur de l’astrophysique comme discipline, Evry
Schatzman (1920-2010), a suivi précisément cette voie.
En Chine populaire, cependant, Mao Zedong prolongea la défense de la conception selon laquelle l’Univers est éternel.
Il avait compris que la question d’un monde « fini » était au cœur de l’idéalisme et pour cette raison il s’est focalisé sur le caractère infini de la matière.
Lors d’une discussion en 1955 du secrétariat du
Comité Central du Parti Communiste de Chine avec une équipe de
scientifiques, Mao Zedong formula son point de vue de la manière
suivante au physicien Qian Sanqiang, qui travailla notamment en
France avec Frédéric Joliot-Curie et Irène Joliot-Curie.
Demandant à Qian Sanqiang la composition du noyau
nucléaire, celui-ci répondit qu’il y avait des protons et des
neutrons ; Mao demanda alors ce qui les composait, Qian Sanqiang
répondant qu’à ce stade la science ne le savait pas.
Mao Zedong expliqua alors :
« Les protons, les neutrons et les électrons peuvent être divisés, parce qu’il y a « un devient deux » et « l’unité des contraires » !
Nous ne pouvons le prouver encore par les moyens expérimentaux, mais dans le futur, quand nous aurons de meilleurs moyens, nous serons capable de prouver qu’ils sont divisibles. »
Cette thèse de Mao Zedong s’est avérée correcte.
Il est donc connu des historiens des sciences que Mao Zedong a, dès les années 1950, insisté sur le principe selon lequel rien n’est indivisible.
Des prix Nobel de physique comme Sheldon Glashow, Tsung-Dao Lee (en 1979, à 47 ans), et Chen-Ning Yang (en 1957, à respectivement 30 et 32 ans) ont souligné cet aspect essentiel.
A chaque fois qu’il a abordé la question du mouvement de la matière, Mao Zedong a souligné la dimension dialectique à tous les niveaux.
Voici ce qu’il disait par exemple en novembre 1957 lors de la Conférence internationale des partis communistes et ouvriers réunie à Moscou, en pleine bataille anti-révisionniste :
« Voyez-vous, l’atome est plein à craquer d’unités de contraires. Il y a celle entre le noyau de l’atome et l’électron. À l’intérieur du noyau, il y a celle entre le proton et le neutron. Au proton correspond à son tour le proton et l’antiproton, et au neutron, le neutron et l’antineutron.
En un mot, l’unité des contraires est omniprésente. Il nous faut faire une large propagande en faveur de son concept et en faveur de la dialectique.
À mon avis, la dialectique doit sortir des cercles de philosophes et se répandre parmi les larges masses populaires. Je propose que les bureaux politiques, les comités centraux et les comités régionaux à tous les échelons des différents partis communistes discutent de cette question.
En vérité, nos secrétaires de cellules ont compris la dialectique : quand ils préparent leur rapport à l’assemblée générale de la cellule, ils ont chacun un petit calepin sur lequel ils inscrivent deux choses, qui sont d’une part leurs qualités et de l’autre leurs défauts.
Un se divise en deux, c’est là un phénomène universel, c’est là la dialectique. »
Cette bataille pour la promotion de
la divisibilité de la matière a culminé avec la Grande
Révolution Culturelle Prolétarienne.
Une étape essentielle de cette perspective fut la
publication en juin 1965 d’un article de douze pages du physicien
japonais Shoichi Sakata, intitulé « Un dialogue au
sujet des nouvelles perspectives sur les particules élémentaires »,
dans Le Drapeau rouge, organe théorique du Comité
Central du Parti Communiste de Chine.
A l’article était associé deux pages de notes des éditeurs, saluant le travail de Shoichi Sakata, ainsi que huit pages de remarques par des scientifiques chinois.
L’ensemble fut publié de nouveau par le Quotidien du peuple et le Quotidien de Guangming. Puis, en octobre 1965, Le Drapeau rouge publia six nouveaux articles sur ce thème, le dossier s’intitulant « Les sciences naturelles et le matérialisme dialectique« .
Les titres des articles étaient les
suivants : Les sciences naturelles et le matérialisme
dialectique : L’examen de la faillite de
l’idéalisme et de la métaphysique du point de vue du développement
de la physique moderne (par Zhu Hongyuan), Quelques
vues sur l’application du matérialisme dialectique dans la recherche
de la théorie de la structure moléculaire (par Xu Guang
Xuan), Le matérialisme dialectique est l’arme pour explorer
la nature (par Ai Siqi), Étudier les pensées
de Mao Zedong, améliorer les méthodes de la recherche
scientifique (par Yu Guangyuan) et Sur la
divisibilité de la matière (par Gong Yuzhi).
Voici comment Shoichi Sakata,
dans Physique théorique et dialectique de la
nature, en juin 1947, résume sa conception de l’Univers en
oignon :
« La science actuelle a trouvé que, dans la nature, il existe deux « niveaux » qualitatifs différents : la forme du mouvement, par exemple une série de niveaux comme particules élémentaires-noyaux-atomes-molécules-masses-corps célestes-nébuleuses.
Ces niveaux forment des points nodaux variés qui restreignent les différents modes qualitatifs de l’existence de la matière en général. Et ainsi ils ne sont simplement reliés de manière directe comme décrit ci-dessus.
Les « niveaux » sont également connectés dans une direction comme molécules-colloïdes-cellules-organes-individus-sociétés. Même dans les masses semblables, il existe des « niveaux » d’états correspondant aux solides-liquides-gaz.
Dit de manière métaphorique, ces circonstances peuvent être décrites comme ayant une sorte de structure multi-dimensionnelle du type d’un filet de pêche ou, plutôt serait-il mieux de dire, qu’ils ont une structure du type des oignons, en phases successives.
Ces niveaux ne sont en rien isolés mutuellement et indépendants, mais sont connectés mutuellement, dépendants et constamment « transformés » les uns en les autres.
Un atome, par exemple, est construit à partir des particules élémentaires et une molécule est construite à partir d’atomes et, inversement, peut être fait la décomposition d’une molécule en atomes, d’un atome en particules élémentaires.
Ces types de transformation arrivent constamment, avec la création d’une nouvelle qualité et la destruction des autres, dans des changements incessants. »
Mao Zedong avait connu la thèse de Shoichi Sakata par une traduction d’un de ses articles dans le Bulletin d’études de la dialectique de la nature, à la fin de l’année 1963.
Lors d’une réunion de 1964, Mao Zedong mit en avant ce bulletin et les paroles suivantes sont rapportées de sa part :
« Lénine a déjà dit que tout est divisible. Prenons l’atome, par exemple : non seulement l’atome est divisible, mais l’électron l’est aussi. Mais beaucoup de gens pensaient que l’atome serait indivisible.
La science de la division de l’atome est encore jeune. Dans les dernières années, les scientifiques ot réussi à briser le noyau d’un atome. Il y a des protons, des antiprotons, des neutrons, des antineutrons, des muons, des antimuons. Tous sont lourds et il y a des légers également.
Quant au fait de savoir si l’électron pouvait être séparé du noyau, cela a été résolu il y a bien longtemps (…).
L’électron n’a pas été divisé, mais un jour il le sera. « On peut enlever la moitié d’un marteau mesure un pied de long par jour, mais il n’y aura toujours pas de fin à cela, même après dix mille générations. » C’est la vérité.
Si tu n’y crois pas, tu peux essayer. S’il y a une fin, il n’y a pas de science.
Le monde est infini. Le temps et l’espace sont infinis. Dans l’espace, à la fois le micro et le macro sont infinis.
La matière est infiniment divisible, c’est pourquoi les scientifiques ont un travail à faire pour toujours, même après un million d’années. »
C’est également en 1964 que Mao Zedong rencontra
pour la première fois Shoichi Sakata ; dans une discussion de
la même année, les paroles suivantes de Mao Zedong sont
rapportées :
« Aujourd’hui, je vous ai demandé de venir discuter de l’article de Sakata. Sakata a dit que les particules élémentaires ne sont pas indivisibles et que l’électron est également divisible. Il se tenait sur la position du matérialisme dialectique (…).
Le monde est infini. Dans à la fois le temps et l’espace, le monde est infini et inépuisable. Au-delà de notre système solaire sont de nombreuses étoiles qui, ensemble, forment la Voie Lactée.
Au-delà de cette galaxie sont de nombreuses autres galaxies. Considéré globalement l’Univers est infini, considérée étroitement, l’Univers est également infini. Non seulement l’atome est divisible, mais c’est aussi le cas du noyau atomique et de même pour l’électron.
Tchouang-tseu dit: ‘On peut enlever la moitié d’un marteau mesure un pied de long par jour, mais il n’y aura toujours pas de fin à cela, même après dix mille générations’. C’est correct.
Pour cette raison, notre compréhension du monde est infini. Sans cela, la physique ne pourrait se développer (…).
Tout est conservation et non-conservation en même temps. Les gens pensaient que la conservation de la parité est une loi de la nature, mais plus tard les physiciens sino-américains Tsung-Dao Lee et Chen-Ning Yang on trouvé qu’au moins dans le champ des interactions faibles des particules élémentaires, la parité est non-conservatrice.
Est-ce pareil dans la conservation de la qualité et la conservation de l’énergie ? Il n’est rien dans le monde qui soit absolument statique (…).
La conservation et la non-conservation, c’est l’équilibre et le déséquilibre en même temps, mais il y a aussi des cas où l’équilibre est totalement brisé. »
La perspective matérialiste dialectique de Mao
Zedong se heurtait de front à la logique se développant
parallèlement dans les pays capitalistes, où la découverte des
quarks, en 1966, était accompagnée de l’affirmation selon laquelle
il s’agissait des éléments fondamentaux de l’Univers.
Pour cette raison, dans le cadre de la Grande
Révolution Culturelle Prolétarienne amena la défense de la
cosmologie matérialiste dialectique à une nouvelle étape.
Il y eut ainsi en 1966 un groupe de Pékin se
consacrant aux particules élémentaires, avec 39 scientifiques
suivant la perspective de Shoichi Sakata et proposant un modèle
de physique des particules, le straton. A cela s’ajoute une
vaste campagne contre la conception d’Albert Einstein.
L’approche relativiste d’Albert Einstein n’accorde, en effet, pas de valeur en soi au temps et à l’espace, utilisant un système de référentiels relativisant la vérité Universelle.
De plus, le principe de la courbure du temps et de l’espace qui en est le fondement signifie que l’Univers est fermé (mais en expansion), non infini.
C’est le principe d’Univers comme sphère, sans limites puisqu’on peut faire éternellement le tour, mais donc sans matière infinie, inépuisable.
Albert Einstein, qui avait initialement pris position pour un Univers statique, défendit même par la suite la théorie du « Big Bang » ; sa théorie d’une lumière conservant nécessairement toujours la même vitesse est également de l’idéalisme.
En Union Soviétique, les revues Avancées dans les sciences physiques et Questions de philosophie avaient de ce fait déjà mené de larges attaques en 1949 contre la conception d’Albert Einstein.
C’était là défendre la position qui était déjà celle de Lénine dans Matérialisme et empirio-criticisme, Lénine qui dans La portée du matérialisme militant notait déjà le caractère « à la mode » de la conception d’Albert Einstein.
Cela explique pourquoi, au cœur même du noyau idéologique de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, on trouve un Groupe d’Étude de la critique de la théorie de la relativité à l’Académie des sciences, fondé en mars 1968.
Le premier document de ce groupe, en juillet 1968,
eut le titre révélateur suivant : Critiquer
minutieusement les points de vue bourgeois contre-révolutionnaires
dans les sciences naturelles – Sur le principe de la vitesse de la
lumière, le fondement de la théorie de la relativité.
En août 1969, un document de critique générale de la théorie de la relativité fut publié, avec en avril 1970 un meeting anti-Einstein se teint à l’Université de Pékin.
L’Académie des sciences ouvrit également un bureau de critique de la théorie de la relativité, accompagné d’un journal intitulé Discussion sur les problèmes de la théorie de la relativité.
Un mouvement de critique fut également lancé à
Shanghai, avec le Groupe révolutionnaire de Shanghai de
critique des sciences naturelles, signant du nom de « Li
Ke » (soit « disciplines scientifiques » en
chinois), qui publia notamment une Introduction aux écoles
et pensées majeures des sciences naturelles modernes occidentales
(Physique des particules élémentaires, cosmologie).
Zhang Chunqiao et Yao Wenyuan, deux des dirigeants
de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, se retrouvaient
ici en première ligne.
A Shanghai fut également lancé en 1973, avec
deux numéros tout d’abord, à 100 000 exemplaires, puis ensuite de
manière trimestrielle avec dix numéros en tout, le Journal
de la dialectique de la nature.
Dans un numéro de 1974, dans l’article Le
point de vue d’Einstein sur l’Univers, on lit :
« Comme les faits historiques de ces dernières décennies l’ont manifesté, les débats autour de la théorie de la relativité et la critique de celle-ci sont allées bien au-delà du champ académique.
C’est non seulement associé au développement de la science physique, mais aussi avec la lutte idéologique et politique… Nous devons continuer dans la direction de critiquer et de réformer l’ensemble du système de la théorie de la relativité. »
Dans l’article de la même année Une
critique de la théorie de la relativité, il est affirmé :
« Dès les années 1920, Lénine a sévèrement fait remarquer que la théorie d’Einstein était exploitée par la majorité des intellectuels bourgeois dans beaucoup de pays (…).
Durant les trente années suivantes, les théoriciens soviétiques ont eu une attitude prudente et même critique envers le système d’Einstein (…).
Mais quand les révisionnistes soviétiques sont parvenus au pouvoir, ils ont fait un retournement à 180° et ont renversé la critique de la théorie de la relativité. Ils qualifièrent même la critique « d’odieuse interférence ‘philosophique’ » (…).
Ils affirmèrent que « le temps d’imposer la tyrannie sur les sciences naturelles au nom de la philosophie était fini pour toujours » (…).
Comme les faits historiques des récentes décennies l’ont montré, le débat autour de la théorie de la relativité et sa critique sont allés bien au-delà du champ académique.
Cela n’est pas seulement associé au développement des sciences physiques, mais aussi avec la lutte idéologique et politique (…). Nous devons continuer dans la direction de critiquer et réformer l’entier système de la théorie de la relativité. »
Dans la même perspective, le principe du « trou
noir » était abordé avec le refus de la négation de la
matière, le titre de l’article à ce sujet en 1973 affirmant : Le
mouvement ne peut pas être exterminé – Une critique sur
« l’hypothèse » du trou noir.
Le mouvement éternel de la matière infinie,
c’est là la théorie générale du développement selon le
matérialisme dialectique ; c’est ce qui faisait dire à Mao Zedong
que :
« Le déséquilibre est une loi générale et objective.
Le cycle, qui est sans fin, passe du déséquilibre à l’équilibre et, à nouveau, de celui-ci à celui-là. Chaque cycle, cependant, correspond à un niveau supérieur de développement.
Le déséquilibre est absolu, tandis que l’équilibre est temporaire et relatif.
La rupture de l’équilibre, c’est un bond en avant. Elle est supérieure à l’équilibre, parce qu’en situation de déséquilibre, on doit se creuser les méninges – et c’est là une bonne chose. »
Le Journal de la dialectique de la
Nature accorda bien entendu une attention toute
particulière à réfuter directement la théorie du « Big
Bang », notamment avec des articles comme Qu’implique
la découverte du rayonnement micro-ondes de fond de 3K ? Une
critique de l’hypothèse du « Big Bang », Qu’implique le
« décalage vers le rouge » ? Re-critique de la
théorie du « Big Bang », Quelle est la nature de la
chaleur ?.
Dans le premier, on lit :
« La totalité de l’Univers n’a de solution ni mathématique, ni physique, mais philosophique. La prétendue solution mathématique et physique de l’Univers est tout autant une solution philosophique, mais une solution idéaliste et aprioriste. »
Le capitalisme a besoin du « Big Bang »
pour s’imaginer lui-même en expansion dans un monde sans
contradictions. Il ne peut pas prouver le « Big Bang »
autrement qu’à partir d’une vision du monde idéaliste, dont la
théorie du « Big Bang » n’est qu’un sous-produit.
Dans l’article de 1975 intitulé Sur la
conservation et la non-conservation du mouvement – une
critique des première et seconde lois de la thermodynamique, on
peut lire :
« Le prolétariat regarde toujours dans le futur avec confiance et optimisme. Mais la bourgeoisie… voit toujours une triste perspective avec une sombre humeur. Ce pessimisme ne reflète que son destin historique. »
Le point de vue, matérialiste dialectique, du prolétariat, considère l’Univers comme éternel, la matière comme toujours en mouvement.
Dans l’article L’Univers est l’unité du fini et de l’infini, on retrouve une synthèse de l’esprit matérialiste dialectique, de sa vision du monde :
« La fin de toute chose concrète, le soleil, la Terre et l’humanité n’est pas la fin de l’Univers. La fin de la Terre apportera un corps cosmique nouveau et plus sophistiqué.
À ce moment-là, les gens tiendront des réunions et célébreront la victoire de la dialectique et souhaiteront la bienvenue à la naissance de nouvelles planètes.
La fin de l’humanité se traduira également par de nouvelles espèces qui hériteront de toutes nos réalisations.
En ce sens… la mort de l’ancien est la condition de la naissance du nouveau. »
Le matérialisme dialectique affirme que tout obéit à la loi de la contradiction. La matière est, en elle-même, porteuse du mouvement ; toute chose, tout phénomène obéit à la loi de la contradiction.
Une question peut pourtant se poser : qu’en est-il
de l’Univers ? Obéit-il lui même à la loi de la contradiction ? Si
rien n’est indivisible, comme l’a affirmé Mao Zedong, est-ce le
cas de l’Univers ?
Il va de soi que les multiples aspects
scientifiques de cette question occuperont les scientifiques pendant
des siècles. On peut cependant déjà avoir un aperçu tout à fait
concret de la réponse nécessaire.
La seule réponse possible est en effet la
suivante : l’Univers est justement le mouvement de la matière. On
pense qu’être matérialiste, c’est concevoir l’Univers comme étant
matériel : cela est juste, mais le matérialisme dialectique va plus
loin.
Le matérialisme dialectique considère que le
mouvement est la substance de la matière. Or, comme on l’a vu dans
le rapport entre l’espace et le temps, c’est l’espace qui prime, le
temps étant la contradiction de l’espace avec lui-même.
Nous avons dit justement que l’espace consistait
en la matière. Il y a donc contradiction entre la matière et la
matière, dans sa substance même. La réalité de cette
contradiction est ce qu’on appelle l’Univers.
Si on disait que l’Univers était la matière et
non le mouvement contradictoire, alors on devrait séparer les deux
et partant de là avoir une matière statique. Outre que c’est
impossible, cela nous ramène au temps et non à l’espace, puisque
ici tout est figé.
Si on dit, par contre, que l’Univers est le
mouvement, on justifie l’espace car le mouvement se réalise dans
l’espace, par la matière. Ce qu’on appelle l’Univers est donc la loi
de la contradiction.
C’est Mao Zedong qui a compris cela le premier et
c’est le cœur idéologique même de la Grande Révolution
Culturelle Prolétarienne.
Reste que le problème se pose encore. Si
l’Univers obéit lui-même à la loi de la contradiction, alors il a
lui-même deux aspects. De manière plus poussée encore, on devrait
dire que la loi de la contradiction obéit elle-même à la loi de la
contradiction.
On pourrait ici penser qu’une loi est un principe
et n’obéit pas à ce qui s’applique dans les faits. Mais la loi de
la contradiction existe par la matière et non pas virtuellement. Il
n’y a pas de matière sans mouvement et inversement ; il n’y a pas de
contradiction sans matière et inversement.
Il semblerait bien alors qu’il faille dire que
l’Univers lui-même est contradictoire. Seulement, ce qui en
découlerait serait que l’Univers ne serait pas un, mais deux, ou
double et, comme chaque aspect obéit à la loi de la contradiction,
on aurait alors une infinité de contradictions et donc plus
d’Univers mais une infinité de bouts d’Univers, c’est-à-dire plus
d’Univers du tout.
Il y aurait un moyen simple, de fait, pour se
sortir de cette question : il suffirait de faire appeler à Friedrich
Engels qui a posé comme faisant partie de la loi de la
contradiction la contradiction entre quantité et qualité. On
pourrait alors dire que les « bouts » de l’Univers se
rassembleraient quantitativement pour effectuer un saut qualitatif.
On sait pourtant que selon Mao Zedong, la
contradiction entre quantité et qualité relève de la contradiction
elle-même. Il faut donc, si Mao Zedong a raison, chercher une autre
solution.
Celle-ci nous est fournie par Mao Zedong lui-même.
Nous savons qu’il a justement rejeté le principe de négation
de la négation. C’était une nécessité si l’on comprend que la loi
de la contradiction est par définition porteuse de la contradiction
en elle-même.
Si l’on dit en effet que la loi de la
contradiction est l’Univers mais que cet Univers n’est pas
contradictoire, alors il faudrait chercher en dehors de lui-même la
source de cette contradiction. Cela serait revenir à l’idéalisme et
à la nécessité de Dieu pour « démarrer » l’Univers.
Il faut donc que l’Univers ait en lui la
contradiction, que la contradiction trouve sa source en elle-même.
C’est bien le cas et sa contradiction s’exprime sous la forme de la
matière. L’Univers en tant que matière est l’expression de la
contradiction de la contradiction avec elle-même, de l’espace avec
lui-même, produisant le mouvement et partant de là, le temps.
S’il y avait la négation de la négation, alors
la contradiction serait la négation d’elle-même ; on aurait des
contradictions qui se produiraient dans des conditions données, mais
sans que l’on en connaisse la substance. Elles seraient éparpillées,
sans base, tout se contredisant sans progrès, sans sens.
Il est frappant de voir ici comment les
pseudo-marxistes veulent bien reconnaître les contradictions
sociales, mais sans chercher à comprendre la nature de la
contradiction. Le réformisme les appelle inévitablement, les
happant intellectuellement et culturellement, parce qu’ils ne font au
mieux que constater la contradiction dans le temps, à un moment
donné, au lieu de la saisir dans son universalité, à
travers une contradiction particulière.
En ce sens, l’Univers est la contradiction
elle-même, existant par la matière comme produit de sa propre
nature, indissolublement lié à la matière comme réalité
elle-même. Voilà pourquoi la matière est infinie et éternelle,
absolument inépuisable : cela tient à la nature contradictoire de
l’Univers lui-même.
Voilà pourquoi la vie aboutit à la mort : le mouvement est en contradiction avec lui-même, avançant lui-même de manière dialectique.
Le matérialisme dialectique a une position concernant l’espace-temps qui, bien entendu, est l’opposé de la conception idéaliste. Cela a des conséquences très importantes, faisant que le matérialisme dialectique se tourne, comme Aristote, vers la physique, alors que la conception idéaliste se tourne, comme Platon, vers les mathématiques.
Pourquoi cela ?
Selon le matérialisme dialectique, l’Univers est
éternel et matériel. Il n’y a donc pas de vide, de choses non
matérielles : il n’y a que de la matière, celle-ci étant
inépuisable, divisible à l’infini, ainsi qu’en mouvement.
Cela signifie que l’Univers est, au sens strict,
l’espace : la matière occupe un espace qui est en réalité la
matière elle-même, dans sa réalité même. Étant donné que la
matière est en mouvement – c’est sa « qualité » :
le mouvement dialectique est interne – alors il y a une
transformation.
Cette transformation de la matière en tant
qu’espace produit le temps. Le temps n’est, en fait, que le mouvement
de l’espace. Le temps qui passe ne consiste qu’en la transformation
de la matière.
Ici, l’humanité se trouve facilement dans
l’erreur sur ce plan, car elle a fondé sa notion du temps sur le
mouvement cyclique de la planète Terre, par rapport au Soleil ou
la Lune, ou encore les deux – or ce mouvement cyclique n’est
qu’apparent, car rien n’est fixe et aucun mouvement ne se répète de
manière éternelle.
La conception idéaliste, de son côté, considère
justement qu’il existe des choses se répétant de manière
éternelle. Or, une chose qui se répète de manière éternelle est,
par définition, toujours similaire. C’est exactement cela qu’on
appelle « Dieu ».
Dieu est, de ce fait, hors du temps, toujours
similaire et par conséquent omniscient et omnipotent dans la mesure
où il sait ce qui se passe – rien car rien ne change – et où il
peut tout – rien car rien ne se passe.
Dieu est par conséquent temps et non espace, car
il n’y a rien et ne se passe rien, il n’y a qu’un seul moment,
toujours similaire, qui dure. C’est de ce raisonnement qu’est né
historiquement dans l’humanité le concept de Dieu, pas moins.
Comme pourtant notre monde existe, la conception
idéaliste a expliqué que le temps a donné naissance à l’espace.
C’est pour cela que la Bible commence par la
formule « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ».
Etant donné que Dieu est, donc, toujours le même,
il est l’unité suprême, il est le vecteur du monde, sa base. Le
monde est, par conséquent, logico-mathématique : Dieu est le
chiffre un, toujours similaire, permettant par conséquent de
dénombrer la réalité matérielle qui, elle, est multiple.
C’est Platon qui a développé le plus en avant
cette conception ; toute la conception idéaliste du monde
consiste, de fait, en le platonisme renouvelé, « amélioré »,
modifié, etc.
Dans le tableau L’école d’Athènes,
de Raphael, Platon pointe son index vers le haut : il faut se
tourner vers le « 1 », car la réalité matérielle est
multiple, donc illusion. L’allégorie de la caverne est une
parabole de cette conception idéaliste.
Aristote, quant à lui, indique le bas de sa
main : il s’intéresse à la matière, ne croyant pas en le
« monde des idées » de Platon, c’est-à-dire des
chiffres-qui-ne-changent-jamais. Chez Aristote, c’est la physique qui
prime, tandis que chez Platon, ce sont les mathématiques.
Chez Baruch Spinoza on se tourne vers la nature ;
chez René Descartes, vers les chiffres qui « expliquent »
le monde, car le monde est fondé sur ces chiffres, réalité
« multiple » (et donc illusoire) issu du « 1 »
qui est l’élément de base des mathématiques, en tant qu’unité,
tous les autres chiffres étant des assemblages de cette unité.
La conception idéaliste considère donc que
l’espace est un produit du temps, le temps étant les mathématiques,
l’espace étant la physique formé à partir du temps. De là vient
la généralisation de la mathématisation du monde par la
bourgeoisie.
Le matérialisme dialectique considère que le temps n’est que la photographie de l’espace en mouvement contradictoire avec lui-même, ce mouvement étant en fait ce qu’on appelle temps. De là découle alors la nécessaire soumission des mathématiques, comme outil descriptif, à la physique.
Le matérialisme dialectique est l’étude de la contradiction, de l’identité des contraires. Lénine résume ainsi, dans ses « Notes sur La Science de la logique de Hegel » :
« La dialectique est la théorie qui montre comment les contraires peuvent être et sont habituellement (et deviennent) identiques – dans quelles conditions ils sont identiques en se convertissant l’un en l’autre -, pourquoi l’entendement humain ne doit pas prendre ces contraires pour morts, pétrifiés, mais pour vivants, conditionnés, mobiles, se convertissant l’un en l’autre. »
L’idéalisme ne saisit pas la contradiction, voire il ne
connaît même pas en fait le principe de contradiction. Il cherche
des rapports, des relations, notamment du type cause-conséquence.
Au final, ce dont parle l’idéalisme est constitué abstraitement.
Ce que dit Mao Zedong sur les mythes, les contes pour
enfants, est valable pour les chimères de l’idéalisme :
« Dans les mythes ou les contes pour enfants, les aspects constituant une contradiction n’ont pas une identité réelle, mais une identité imaginaire. La dialectique marxiste, en revanche, reflète scientifiquement l’identité dans les transformations réelles. »
L’idéalisme fait la même chose que les mythes ou les contes pour
enfants, il recherche différents aspects, mais sans saisir
l’identité réelle, le moteur, sans délimiter le phénomène.
L’idéalisme pioche dans différentes choses, il invente des
réalités, tout cela pour tenter d’expliquer ou de justifier les
choses.
Le matérialisme dialectique fait l’inverse : il part de la
substance même de la réalité générale, de l’univers. Ce qui doit
marquer tout d’abord lorsqu’on étudie ce qu’est le matérialisme
dialectique, c’est que c’est une thèse totale : tout ce qui
existe est appelé nature, et la nature obéit à la dialectique.
Voilà pourquoi Lénine a fait remarquer que :
« La dialectique de la société bourgeoise chez Marx n’est qu’un cas particulier de la dialectique. »
La dialectique, en effet, est le principe d’absolument tout
mouvement. Il n’y a pas de matière sans contradiction, sans unité
des contraires, sans mouvement. Par conséquent, être scientifique,
c’est rechercher le processus dialectique dans un phénomène, dans
une chose.
Comme le formule Lénine :
« Ainsi, dans toute proposition on peut (et on doit), comme dans une « cellule », mettre en évidence les embryons de tous les éléments de la dialectique, montrant ainsi que la dialectique est inhérente à toute la connaissance humaine en général [qu’il est possible d’acquérir].
Et la science de la nature nous montre (et, encore une fois c’est ce qu’il faut montrer sur tout exemple le plus simple) la nature objective avec les mêmes qualités, le changement du particulier en général, du contingent en nécessaire, les sauts, les modulations en saut, la liaison mutuelle des contraires.
La dialectique est justement la théorie de la connaissance (de Hegel et) du marxisme : voilà à quel « aspect » de l’affaire (et ce n’est pas un « aspect », mais le fond de l’affaire) Plékhanov, pour ne rien dire d’autres marxistes, n’a pas prêté attention. »
Tout processus est dialectique, encore en faut-il en trouver le
noyau, le moteur. Il est faux de penser pouvoir piocher, ou de se
contenter de différents exemples. Faire cela, c’est tenter de
décrire un phénomène avec un mouvement, sans voir que l’existence
matérielle même du phénomène et le mouvement relèvent de la
substance même du monde, en tant que matière éternelle en
mouvement dialectique.
Comme le formule Mao Zedong, dans De la contradiction :
« Dans toutes les choses et tous les phénomènes, l’interdépendance et la lutte des aspects contradictoires qui leur sont propres déterminent leur vie et animent leur développement. Il n’est rien qui ne contienne des contradictions. Sans contradictions, pas d’univers.
La contradiction est la base des formes simples du mouvement (par exemple, le mouvement mécanique) et à plus forte raison des formes complexes du mouvement. »
Cette universalité ne concerne pas que les phénomènes
d’aujourd’hui, elle est valable de manière éternelle : il n’y
a pas de matière sans contradiction, et ainsi toute matière est
nécessairement en mouvement, et devant se transformer, sa
contradiction cédant la place à une nouvelle contradiction, dans le
cadre d’un nouveau phénomène.
Mao Zedong constate ainsi :
« La contradiction est universelle, absolue; elle existe dans tous les processus du développement des choses et des phénomènes et pénètre chaque processus, du début à la fin.
Que signifie l’apparition d’un nouveau processus? Cela signifie que l’ancienne unité et les contraires qui la constituent font place à une nouvelle unité, à ses nouveaux contraires; alors naît un nouveau processus qui succède à l’ancien. L’ancien processus s’achève, le nouveau surgit.
Et comme le nouveau processus contient de nouvelles contradictions, il commence l’histoire du développement de ses propres contradictions. »
Le matérialisme dialectique ne prend pas des phénomènes au hasard : il les circonscrit et en étudie le noyau interne : l’unité des contraires.
Le matérialisme dialectique est, pour nous communistes, la science qui permet de comprendre l’Univers et ses lois. Cette science a été développée par Karl Marx et Friedrich Engels, notamment par ce dernier dans La dialectique de la nature.
Puis Lénine a approfondi la
compréhension de celle-ci, redécouvrant certains principes alors
qu’il ne connaissait pas certains documents très importants de
Friedrich Engels, notamment La dialectique de la nature. La
révolution russe de 1917 est directement issue de la
compréhension par Lénine du matérialisme dialectique, notamment
dans le grand classique Matérialisme et empirio-criticisme.
L’URSS s’est construite elle-même en se
fondant sur le matérialisme dialectique, dont l’abréviation «
diamat » est connue de par la diffusion sur le plan international de
l’idéologie communiste. Staline a admirablement résumé
ce qu’était la science, dans son ouvrage Le matérialisme
dialectique et le matérialisme historique.
Et c’est enfin Mao Zedong qui a présenté
le matérialisme dialectique de la manière la plus claire, la plus
brillante, la plus générale. Son oeuvre De la
contradiction présente le matérialisme dialectique
de manière exemplaire, et son étude est une tâche prioritaire
et absolue pour toute personne voulant comprendre la société comme
l’Univers.
Mais qu’est-ce que le matérialisme dialectique ?
Qu’est-ce que le « diamat », comme on l’a appelé en URSS, premier
État à l’avoir assumé dans tous les domaines ? Mao Zedong a résumé
le principe en quelques mots : « 1 devient 2 ». Toute chose se
divise en deux.
Pourquoi cela ? Car toute chose a deux aspects, et
ces deux aspects forment un aspect positif et un aspect négatif,
dont l’opposition est le moteur de la chose en question. Et c’est
vrai partout, absolument partout, pour tout phénomène.
Le mouvement dialectique est vrai partout, pour
toute chose ; il s’agit d’une loi universelle.
On peut ainsi étudier tout phénomène : pour le
comprendre, il suffit de saisir son mouvement, de comprendre comment
la dialectique y agit. Si l’on prend par exemple une société, on
regarde comment est organisée la matière qui la forme.
L’économie [c’est-à-dire le mode de production]
formant la matière, on s’intéresse alors au mouvement
dialectique en son sein, et on peut y voir une contradiction :
par exemple celle entre la bourgeoisie et l’aristocratie, ou
bien entre la bourgeoisie et la classe ouvrière.
Cette loi de la contradiction est universelle. La
nature n’est en rien une collection accidentelle d’objets et de
phénomènes, qui seraient séparés les uns des autres, isolés et
indépendants. C’est le contraire qui est vrai. La matière n’existe
qu’en mouvement, et ce mouvement est dialectique.
Voici ce que dit à ce sujet le grand
physicien Shoichi Sakata (1911-1970), qui a compris la
signification du matérialisme dialectique :
« La science actuelle a trouvé que dans la nature, il existe des « niveaux » qualitativement différents – la forme du mouvement –, par exemple, la série de niveaux : particules élémentaires – noyaux – atomes – molécules – masses – corps célestes – nébuleuses.
Ces niveaux forment des points nodaux variés qui restreignent les différents modes qualitatifs de l’existence de la matière en général.
Et, ainsi, ils ne sont pas simplement reliés de manière directe comme décrit ci-dessus. Les « niveaux » sont également connectés dans une direction comme molécules – colloïdes – cellules – organes – individus – sociétés. Même dans les masses semblables, il existe des « niveaux » d’états correspondant aux solides – liquides – gaz.
Dit de manière métaphorique, ces circonstances peuvent être décrites comme ayant une sorte de structure multi-dimensionnelle de type filet de pêche, ou plutôt serait-il plus juste de dire qu’ils ont une structure de type oignon en phases successives.
Ces niveaux ne sont en rien mutuellement isolés et indépendants, mais ils sont mutuellement connectés, dépendants et constamment « transformés » les uns en les autres.
Un atome, par exemple, est construit à partir des particules élémentaires et une molécule est construite à partir d’atomes et, inversement, une molécule peut être décomposée en atomes, un atome en particules élémentaires.
Ces types de transformations arrivent constamment, avec la création d’une nouvelle qualité et la destruction des autres, dans des changements incessants. »
(Shoichi Sakata, Physiques théoriques et dialectiques de la nature, 1947)
Pour résumer ce qui est ici exprimé par Shoichi Sakata, tout est relié, interdépendant, et tout forme une unité. La planète Terre, par exemple, est une biosphère : il n’y a pas de phénomène existant de manière isolée, pas même l’être humain et sa société.
L’univers consiste en le processus infini et éternel du reflet de la matière par la matière et pour la matière.
La matière est en effet sensible et connaît en elle-même une impression la façonnant à différents degrés. Cette différence de marquage du reflet a comme source que l’univers est en mouvement et que c’est à travers lui que se charrie les reflets et les impressions.
Ce mouvement et les multiples aspects de la réalité font que les reflets et les impressions connaissent des rythmes différents, des ampleurs différentes.
On peut dire que l’univers est le reflet de lui-même dans un processus ininterrompu de transformations. Sa nature est l’équivalent d’un océan infini où tout se reflète dans un mouvement ininterrompu de vagues à tous les niveaux, à toutes les échelles.
Ce processus de reflets et d’impressions au sein d’un univers en mouvement, avec tous ses aspects différents de la matière, se caractérise ainsi par un développement inégal. L’inégalité des marquages du reflet, de l’impression, provoque des situations de déséquilibres.
Il y a mouvement parce que développement inégal, et développement inégal parce que mouvement. L’aspect principal dépend de l’étape du processus.
D’un côté, l’impression du reflet dans la matière aboutit à rendre plus complexe celle-ci sur le plan interne. De l’autre, le caractère inégal de cette impression provoque des ruptures. La rupture est précisément ce qui caractérise un processus aboutissant à une transformation comme saut qualitatif.
Il n’y a concrètement ni cause, ni conséquence, mais uniquement une transformation interne aboutissant à une complexité plus grande de la matière, un élargissement de ses impressions, un accroissement de la puissance de ses reflets, un ou plusieurs moments de rupture, un saut qualitatif.
C’est ce mouvement de transformation interne se reflétant depuis la matière dans la matière qui lui-même inscrit les impressions et produit les changements. Et ce qui se déroule de manière interne est la contradiction portée jusqu’à son aboutissement.
La loi de la contradiction, avec deux pôles s’opposant de manière relative ou non, exprimant des rapports antagoniques ininterrompus, relève du mouvement général et universel de la matière.
Il n’y a donc ni début ni fin, car aucun processus n’est isolé. Le reflet et l’impression sont généralisés et ininterrompus, tout phénomène est en liaison, de différentes manières et à différents degrés, à tous les autres phénomènes.
Dans l’univers, tout se transforme de manière incessante, avec des transformations dont le reflet provoque des impressions, qui elles-mêmes produisent des reflets provoquent des impressions, et ce à l’infini.
Il n’y a par conséquent ni cause, ni conséquence. Le processus de la transformation est dialectique, il unit le particulier et l’universel, le relatif et l’absolu, tout étant lié et en même temps non lié dans un processus infini et éternel.
Toute transformation s’ajoute aux autres transformations et se reflète en elles, produisant interaction, liaison, médiation.
Rien n’est ainsi isolé et indépendant. Tout est mutuellement connecté et inter-dépendant, constamment transformé et transformant, par le reflet, par l’impression.
Absolument tout est reflet et reflet de reflet, et ce à l’infini. La matière est donc inépuisable et toujours plus complexe, toujours plus riche.
Aucun retour en arrière n’est possible, jamais, car le mouvement produit une série de sauts qualitatifs ayant abouti à une forme plus développée, plus entremêlée au reste de la matière.
Ce qu’on appelle le temps est la description de la transformation et ce qu’on appelle l’espace est la description de la matière, car l’univers n’est que matière, toujours plus riche, toujours plus complexe, toujours plus entremêlée à une infinité d’aspects d’elle-même.
Tout processus obéit à ce système de miroir. Les phénomènes les plus développés de la nature et de la vie correspondent à des sauts qualitatifs majeurs dans la complexification de la matière à grande échelle.
Les deux pôles de l’électricité, l’asymétrie moléculaire dans le domaine de la vie par rapport au domaine de la matière non vivante, l’action et la réaction en mécanique, les neurones miroir dans les cerveaux, l’union et la dissociation des atomes en chimie, l’enfance et la parentalité, le masculin et le féminin, la lutte des classes dans les modes de production… sont des exemples d’expression complexe du mouvement de la matière et d’un très haut degré d’inter-relation avec elle-même.
Ce processus n’a pas de début ni de fin. Il n’existe aucun point de départ à l’univers, ni aucun point d’arrivée. Il n’y pas de « Dieu », pas de Big Bang, pas de source, pas de commencement.
Il n’y a qu’un mouvement de reflets et d’impressions toujours plus approfondis, dans un mouvement en spirale, procédant par sauts, se caractérisant par le développement inégal à tous les niveaux, affirmant le caractère dynamique des rapports internes prenant une dimension contradictoire jusqu’à la rupture.
En fait, non seulement les développements sont inégaux entre eux, mais chaque développement est lui-même inégal en lui-même, de par la différente densité des impressions. La loi de la contradiction s’applique à l’expression de la contradiction elle-même.
Rien n’est par conséquent indivisible, ni éternel. Un devient deux et cela éternellement et partout.
Comme cela est formulé dans l’article « L’univers est l’unité du fini et de l’infini », publié dans le Journal de la dialectique de la Nature en Chine populaire dans la première moitié des années 1970 :
« La fin de toute chose concrète, le soleil, la Terre et l’humanité n’est pas la fin de l’univers. La fin de la Terre apportera un corps cosmique nouveau et plus sophistiqué.
À ce moment-là, les gens tiendront des réunions et célébreront la victoire de la dialectique et souhaiteront la bienvenue à la naissance de nouvelles planètes.
La fin de l’humanité se traduira également par de nouvelles espèces qui hériteront de toutes nos réalisations. En ce sens… la mort de l’ancien est la condition de la naissance du nouveau. »