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  • Le matérialisme dialectique et la pensée comme réflexion des deux cerveaux

    Prenons la vue. Le champ visuel total horizontal d’un être humain, les deux yeux ouverts, incluant la vision périphérique, est d’environ 200° – 220°.

    Pour un aigle, c’est environ 300°, pour un dauphin 300° –
    330°, pour un cochon d’inde 340°.

    Dialectiquement, plus le champ visuel est large, moins la compréhension du relief est bonne, et inversement.

    Mais tout est dialectique, aussi il y a des nuances : le dauphin utilise l’écholocalisation, qui lui permet de saisir le relief acoustiquement.

    L’aigle a lui, en quelque sorte, une vision double, au moyen de deux fovéas par œil pour renforcer les détails, en plus de voir en large.

    Et, autre fait dialectique marquant, tous les vertébrés… voient à l’envers. L’image est inversée sur la rétine, comme pour une lentille.

    L’image est donc retournée verticalement et horizontalement.

    haut ───── bas ▶
    bas ───── haut ▶
    gauche ───── droite ▶
    droite ───── gauche ▶

    On voit littéralement à l’envers un monde à l’endroit.

    Prenons maintenant ce que voit chaque œil. L’un voit davantage ce qui est tout à gauche, l’autre ce qui est davantage tout à droite.

    Ce que voit chaque œil est superposé, ce qui donne une image en trois dimensions en raison du décalage de l’un par rapport à l’autre.

    Très schématiquement, cela donne ça :

    Œil
    gauche
    seul

    Binoculaire
    (les deux yeux)

    Œil
    droit
    seul


    0 ———– 20 —————————– 80 ————— 100

    On a saut qualitatif qui vient du rapport dialectique des deux yeux.

    Rentrons maintenant dans le vif du sujet.

    Ce qu’on voit à gauche, c’est l’hémisphère droit du cerveau qui le réceptionne.

    Ce qu’on voit à droite, c’est l’hémisphère gauche qui le réceptionne.

    Et cela pour chaque œil.

    Il n’y a pas un œil par hémisphère. Il y a une moitié du champ visuel de chaque œil réceptionnée par un hémisphère, et comme tout est dialectique, par le côté inverse !

    ŒIL GAUCHE
    [gauche] ────────> hémisphère droit
    [droite] ────────> hémisphère gauche

    ŒIL DROIT
    [gauche] ────────> hémisphère droit
    [droite] ────────> hémisphère gauche


    Ainsi, si un hémisphère ne fonctionne plus, alors on perd la capacité à saisir une partie du champ visuel.

    La plasticité du cerveau permet de tendre à une reconfiguration pour l’amélioration. Néanmoins, il est évident que parler du cerveau au singulier est une erreur.

    Si on parle de deux yeux, de deux mains et de deux jambes, alors il faut tout autant parler de deux cerveaux.

    Cette thèse est rejetée au nom du fait que les deux hémisphères du cerveau sont reliés par le corps calleux et qu’ils ne fonctionnent pas indépendamment.

    C’est cependant raisonner de manière formelle. Si on suit le principe de la contradiction, alors on voit bien qu’on a deux pôles qui interagissent, formant une unité contradictoire.

    Si on se fonde là-dessus, on peut essayer de parvenir à présenter le cheminement de la pensée.

    Prenons le fait d’avoir soif et de se dire qu’on a soif ; on pense qu’on a soif.

    Il est impossible que cela se déroule ainsi ; ce n’est pas dialectique.

    « J’ai soif » s’oppose à « je n’ai pas soif » ; cela veut dire que si on se dit à un moment qu’on a soif, c’est que le reste du temps on se dit qu’on n’a pas soif.

    S’il n’en était pas ainsi, il ne pourrait pas se produire une pensée affirmant qu’on a soif.

    Regardons maintenant une pensée plus élaborée.

    Imaginons qu’on pense : « Il faudrait que j’aille au musée du Louvre ».

    Il est évident qu’on ne se disait pas, auparavant, en permanence : « Il ne faudrait pas que j’aille au musée du Louvre ».

    Comment se produit alors une telle pensée ?

    Si on ne peut pas trouver un autre pôle contradictoire, alors il faut se tourner vers la contradiction que porte cette pensée en elle-même.

    Il y a ici un défi immense et le philosophe français René Descartes est très connu pour la solution qu’il a proposée.

    Selon lui, on peut dire « je pense donc je suis » ; il veut dire par là que nous sommes notre pensée, que notre pensée est nous.

    La pensée n’est ainsi pas contradictoire ; elle est même unifiée et c’est nous.

    La faille de ce raisonnement est que si on dit « je pense donc je suis », c’est qu’on pense qu’on pense, puisqu’on peut le dire, et que si on pense qu’on pense, alors on pense qu’on pense qu’on pense et ce, forcément, à l’infini.

    Il n’y a donc aucune base pour considérer sa propre pensée.

    Il n’y a en réalité qu’une seule solution pour avoir une distance avec sa propre pensée : qu’il y ait un miroir.

    Et là on retombe sur l’hypothèse des deux cerveaux : si tel est bien le cas, alors on peut effectivement savoir qu’on pense, puisqu’un cerveau constate que l’autre pense.

    Mais là on en revient au problème de la démarche de René Descartes.

    En effet, on a le schéma suivant, qui se déroule pareillement à l’infini : le cerveau 1 pense que le cerveau 2 pense.

    Le cerveau 2 pense que le cerveau 1 pense que le cerveau 2 pense.

    Le cerveau 1 pense que le cerveau 2 pense que le cerveau 1 pense que le cerveau 2 pense.

    Et ce à l’infini.

    Toutefois, cet infini existe, contrairement à l’infini du « je pense donc je suis » de René Descartes.

    On a, en effet, une sorte de ping-pong ininterrompu – et c’est cela la pensée.

    Rappelons-nous ici justement la thèse d’Aristote, cet immense matérialiste, qui fut reprise de manière admirable par les titans que furent Alexandre d’Aphrodise, Avicenne et Averroès : l’être humain ne pense pas.

    Si on rejette la théorie de l’âme et d’un Dieu personnel, alors il n’y a aucune raison d’accepter la conception idéaliste d’une pensée
    individuelle.

    Aristote et ses disciples ont essayé alors d’expliquer la réflexion humaine et l’ont attribuée à la conjonction avec la réalité telle qu’elle est ; l’intellect passif qu’est le cerveau qui reflète le réel retombe sur l’intellect agent qui est l’univers organisé.

    C’est tout à fait juste si on conçoit un univers figé, conçu une bonne fois pour toutes (et cela explique pourquoi des philosophes musulmans ont pu se retrouver en Aristote, de par l’importance du Coran aussi éternel que l’univers).

    Nous, nous considérons que l’univers est éternel, infini ; il n’y a ni début, ni fin.

    Nous ajoutons la dialectique et la pratique au matérialisme unilatéral et contemplatif d’Aristote.

    Et lorsqu’il est dit « l’être humain ne pense pas », c’est vrai, sauf que ce zéro de la pensée, c’est en réalité l’infini de la réflexion dialectique, car zéro, c’est l’infini.

    Cette hypothèse nécessite, bien entendu, beaucoup de choses pour pouvoir être vérifié. Néanmoins, elle sonne juste et puissante.

    Elle explique pourquoi Aristote a formulé la « métaphysique », qui serait alors un « système embarqué » dans l’un des deux cerveaux, alors que le second cerveau serait directement fonctionnel.

    Mahomet lui-même aurait eu cette intuition avec son Coran incréé, tout autant consubstantiel à l’univers que la métaphysique l’était pour Aristote.

    On comprend également pourquoi Karl Marx avait comme livre préféré Don Quichotte.

    Le héros éponyme a trop lu de livres de chevalerie emplis de merveilleux. Il intègre cette vision du monde – pour ainsi dire dans un cerveau.

    Il agit alors dans la vie quotidienne – au moyen de l’autre cerveau – en se fondant sur les principes établis par l’autre cerveau.

    Comme le système embarqué est naturellement erroné – il n’y a pas de géants, ni de chevaliers merveilleux – le décalage avec la réalité est immense et on rit des situations où se retrouve Don Quichotte.

    Ce dernier avait fondé sa vie sur une idéologie erronée, et
    c’est le propre de ceux qui ne saisissent pas la réalité correctement, qui ne comprennent pas la transformation du monde.

    Mais où se trouve cette idéologie si elle fait que des individus continuent à faire ce qu’ils font, tout en voyant que cela ne marche pas ?

    Il faut bien qu’il y ait deux entités séparées et que les simples constatations d’un cerveau ne modifient pas encore assez les principes de l’autre cerveau.

    Cela expliquerait le retard des consciences sur la réalité : le système embarqué est de nature plus figée.

    Et on ne peut pas expliquer la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne si ce n’est comme une tentative de modifier le système embarqué.

    Tout cela est, comme déjà dit, une hypothèse puissante et fascinante, mais nullement prouvable en l’état.

    Seule une humanité avec davantage de recul sur elle-même peut vérifier si c’est bien le cas, sans parler même des vérifications sur les plans physico-chimiques et biologiques.

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    sur le matérialisme dialectique

  • L’entrée du sang neuf prolétarien,un problème majeur dans le travail de consolidation du Parti


    [Éditorial du « »Hongqi » (Drapeau rouge), n° 4, 1968]

    La grande révolution culturelle prolétarienne est un mouvement de consolidation du Parti se déroulant toutes portes ouvertes, mouvement d’une envergure sans précédent, mené avec des moyens révolutionnaires.

    Il dépasse de loin tous les mouvements pour consolider le Parti qui ont suivi la Libération tant par la profondeur, par l’ampleur, par l’approfondissement de la critique idéologique que par le degré de consolidation organisationnelle.

    C’est une grande lutte engagée par les révolutionnaires prolétariens de Chine qui s’en tiennent au marxisme-léninisme, à la pensée de Mao Zedong, pour briser les fractions révisionnistes au sein du Parti ; c’est une grande lutte engagée par les plus larges masses révolutionnaires de tout le pays, qui sont passées à l’action à l’appel du président Mao, pour démasquer et condamner le Khrouchtchev chinois et le reste de la poignée d’éléments infiltrée au sein du Parti : renégats ; agents secrets et responsables irréductiblement engagés dans la voie capitaliste ainsi que les autres éléments contre-révolutionnaires.

    C’est bataille décisive engagée entre les deux lignes ; la ligne qui maintient toujours la dictature du prolétariat et la ligne qui tente de restaurer le capitalisme.

    C’est un chant de triomphe retentissant de la pensée de Mao Zedong.

    L’éclatante victoire de la grande révolution culturelle prolétarienne a consolidé la dictature du prolétariat, renforcé la direction du Parti et nous permet dans l’étape de lutte critique-transformation des divers secteurs de la superstructure, d’unir toutes les larges masses qui sont susceptibles d’être unies et d’établir fermement la domination généralisée du prolétariat sur la minorité d’éléments bourgeois.

    Le quartier général du prolétariat dont le commandant en chef est le président Mao et le commandant en chef adjoint, le vice-président Lin Piao, est devenu le centre dirigeant unique du Parti tout entier.

    À présent, notre parti s’est épuré, il est devenu plus ferme, plus uni.

    La précieuse expérience tirée de la grande révolution culturelle prolétarienne nous apprend ceci : l’édification, la consolidation et le développement du Parti dans la période socialiste sont indissociables de ce problème fondamental qu’est la dictature du prolétariat.

    Si l’on s’écarte de la dictature du prolétariat, si l’on s’écarte de la poursuite de la révolution sous la dictature du prolétariat, il ne peut y avoir de ligne juste en ce qui concerne l’édification du Parti.

    C’est précisément partant de l’absurdité de l’« État du peuple tout entier », qui est la trahison de la doctrine marxiste-léniniste de dictature du prolétariat, que la clique des renégats révisionnistes soviétiques escamote la lutte de classes, exerce une répression contre les masses laborieuses et altère la nature du Parti, tant et si bien que le Parti fondé par Lénine a dégénéré en ce qui s’appelle « parti du peuple tout entier », en fait, en parti révisionniste fasciste.

    L’essence du sinistre livre du Khrouchtchev chinois sur le « perfectionnement individuel », c’est aussi la trahison de la dictature du prolétariat, la trahison du socialisme scientifique.

    Les procédés d’ « autoperfectionnement individuel » qu’il prônait, visent en fait à protéger les réactionnaires bourgeois infiltrés au sein du Parti, à étouffer le dynamisme de l’esprit révolutionnaire prolétarien des membres du Parti communiste, à faire disparaître la dictature du prolétariat et à préparer les « instruments dociles » pour leur complot visant à restaurer le capitalisme.

    Le camarade Mao Zedong a maintenu, défendu et développé la doctrine marxiste-léniniste de la dictature du prolétariat.

    Le président Mao a résolu le problème de la poursuite de la révolution sous la dictature du prolétariat et il a indiqué que sous cette dictature pendant longtemps subsiste encore la lutte entre les deux classes, le prolétariat et la bourgeoisie et entre les deux voies, la voie socialiste et la voie capitaliste ; et que le danger de restauration du capitalisme provient essentiellement de la poignée de responsables du Parti engagés dans la voie capitaliste qui représentent les intérêts de la bourgeoisie.

    Il a souligné qu’il fallait exercer intégralement la dictature du prolétariat non seulement sur le plan politique, mais aussi dans les domaines idéologique et culturel.

    Partant de sa confiance inébranlable dans l’écrasante majorité des masses populaires et en premier lieu, l’écrasante majorité des ouvriers, paysans et soldats, le président Mao a déclenché et dirigé en personne la première grande révolution culturelle prolétarienne.

    Il a encouragé les membres du Parti communiste à « s’aguerrir dans les tempêtes et de se jeter dans le monde » ensemble avec les larges masses révolutionnaires dans le grand mouvement révolutionnaire de masse d’un bouleversement et d’une complexité extrêmes.

    Il leur a dit de démasquer les responsables engagés dans la voie capitaliste ainsi que les contre-révolutionnaires, de réfuter le révisionnisme et les idées bourgeoises, d’adopter une attitude correcte à l’égard des masses et d’apprendre, à travers diverses formes de lutte, à distinguer et régler correctement, dans les conditions de la dictature du prolétariat, les contradictions entre l’ennemi et nous-mêmes ainsi que les contradictions au sein du peuple.

    Cela a permis à la masse des membres du Parti communiste de faire progresser considérablement leur conscience du communisme et de comprendre clairement l’orientation pour poursuivre la révolution dans ces mêmes conditions de dictature du prolétariat ; cela leur a permis d’en finir avec l’arrogance de bureaucrate qui corrode la volonté révolutionnaire, de resserrer les liens entre le Parti et les masses laborieuses.

    Par conséquent, les éléments de la gauche, c’est-à-dire les véritables révolutionnaires prolétariens apparaissent et s’aguerrissent, les éléments intermédiaires qui ont une attitude vacillante s’y éduquent, et les éléments de droite, à savoir les réactionnaires bourgeois au service de l’impérialisme et du Kuomintang sont isolés et démasqués.

    Ce n’est qu’en appliquant cette ligne révolutionnaire prolétarienne du président Mao, en menant un mouvement de consolidation du Parti, mouvement de masse et non pas en vase clos, que l’on peut garantir pour les organisations du Parti aux divers échelons un pouvoir de direction réellement possédé par des membres du Parti communiste qui sont loyaux au président Mao, à la pensée de Mao Zedong et à sa ligne révolutionnaire prolétarienne.

    C’est seulement ainsi que le Parti peut conserver continuellement son d’avant-garde du prolétariat, diriger les masses dans leur marche en avant, afin d’accomplir la glorieuse mission historique que lui assigne la dictature du prolétariat: la liquidation définitive de la bourgeoisie (la dernière classe exploiteuse dans l’histoire de l’humanité), la liquidation des différences de classes et la réalisation du communisme.

    À l’heure actuelle, un problème mérite l’attention dans le travail de consolidation du Parti, c’est celui de l’absorption d’un afflux du sang neuf, prolétarien.

    Abordant la consolidation du Parti, le président Mao a parlé en ces termes :

    « Un homme a des artères et des veines et sa circulation sanguine se fait par le cœur.

    Il respire par les poumons, soufflant le gaz carbonique et aspirant le nouvel oxygène.

    C’est ce qui s’appelle rejeter le vieux et absorber le neuf.

    De même un parti prolétarien doit éliminer le vieux et adopter le neuf, c’est seulement ainsi qu’il se remplit de vitalité.

    Sans rejet des déchets et absorption du sang neuf, le parti n’aura pas de vitalité. »

    Cette vivante comparaison établie par le président Mao contient une signification dialectique extrêmement profonde.

    Le président Mao nous enseigne : Il faut considérer le parti révolutionnaire prolétarien comme une organisation qui se développe dans le métabolisme révolutionnaire, et non pas comme une organisation figée, immuable.

    « Rejeter les déchets », cela veut dire qu’il est nécessaire de balayer résolument des rangs du Parti les renégats, agents secrets, tous les éléments contre-révolutionnaires, responsables irréductiblement engagés dans la voie capitaliste, éléments étrangers aux rangs de notre classe et éléments dégénérés dont on possède les preuves incontestables des agissements.

    Quant aux éléments amorphes dont la volonté révolutionnaire est en déperdition, il faut leur conseiller de se retirer du Parti.

    « Absorber le sang neuf » comprend deux tâches reliées l’une à l’autre: admettre dans le Parti les rebelles qui se sont distingués, en premier lieu les militants de l’avant-garde ouvrière industrielle, et sélectionner les meilleurs des membres du Parti communiste afin qu’ils participent au travail de direction des organisations du Parti à tous les échelons.

    En passant par les épreuves de la grande révolution culturelle prolétarienne, nombre de combattants rebelles ayant une conscience prolétarienne ont surgi parmi les larges masses révolutionnaires, particulièrement parmi les masses laborieuses des ouvriers, paysans et soldats.

    Tous possèdent ces caractéristiques: un haut niveau de conscience de la lutte entre la ligne révolutionnaire prolétarienne du président Mao et la ligne réactionnaire bourgeoise et un très fort sens de la lutte de classe, une position en première ligne de la lutte, l’audace de se jeter en avant dans la lutte pour défendre la ligne révolutionnaire du président Mao et surtout, une fermeté inébranlable dans la lutte contre le révisionnisme.

    Ce sont là de très précieuses qualités révolutionnaires.

    Ils ont aussi des insuffisances, mais ils peuvent être éduqués et leurs insuffisances seront surmontées.

    Un camarade ouvrier de l’Usine de Soupapes n°1 de Shanghai, ayant présenté une demande d’adhésion au Parti, a dit : « Les organisations du Parti doivent admettre dans leurs rangs des combattants rebelles qui nourrissent une loyauté infinie envers le président Mao, qui concrétisent fermement l’appel au combat du quartier général du prolétariat et se lancent à l’assaut dans la lutte de classes et la lutte pour la production.

    Les camarades rebelles qui demandent leur adhésion au Parti doivent avoir un mobile et un objectif justes : si l’on s’est révolté dans la grande révolution culturelle prolétarienne, c’était pour défendre la ligne révolutionnaire du président Mao (et non pour parvenir à un but personnel quelconque) ; après la prise du pouvoir, il faut bien exercer ce pouvoir dans le sens du prolétariat (et non pour des intérêts égoïstes); il faut d’une façon conséquente, étudier consciencieusement, appliquer résolument, diffuser activement et défendre courageusement la pensée de Mao Zedong, consciemment combattre l’égoïsme et réfuter le révisionnisme, faire rayonner l’esprit révolutionnaire prolétarien conséquent, (il ne faut pas s’enorgueillir d’être des « rebelles chevronnés » et abandonner pour cela la révolution à mi-chemin) ; il faut se lier étroitement aux masses, se faire de tout cœur leur élève, servir le peuple avec un dévouement total (ne pas être des fonctionnaires qui se conduisent en seigneurs et se coupent des masses). »

    Comme c’est bien dit ! Ces paroles traduisent les exigences de la classe ouvrière consciente envers son avant-garde.

    Il est nécessaire d’admettre activement dans les organisations du Parti ces forces neuves qui répondent à ces exigences et témoignent d’une vitalité révolutionnaire prolétarienne.

    Les camarades qui demandent leur adhésion au Parti doivent se poser ces mêmes exigences, de même que les camarades déjà admis au sein du Parti, afin qu’ils puissent résister à l’avenir à l’épreuve de toute grande tempête.

    Durant la période de révolution socialiste, accorder une grande importance à l’édification du Parti dans les rangs ouvriers, et au rayonnement de la vitalité révolutionnaire a toujours été dans l’idée du président Mao.

    Dans son rapport prononcé en mars 1949 à la 2e session plénière du Comité central issu du 7e congrès du Parti communiste chinois, le président Mao avait souligné à propos du travail dans les villes :

    « Nous devons nous appuyer de tout cœur sur la classe ouvrière, unir à nous les autres masses laborieuses, gagner les intellectuels.« 

    De plus, en juin 1950, dans son rapport présenté lors de la 3e session plénière du Comité central issu du 7e congrès du Parti communiste chinois, rapport intitulé : « Luttons pour une amélioration fondamentale de la situation financière et économique de l’État », le président Mao avait souligné en termes explicites :

    « Il faut veiller à admettre méthodiquement dans le Parti les ouvriers politiquement très conscients, à accroître la proportion d’ouvriers au sein des organisations du Parti.« 

    En juillet 1957, dans son article « la Situation de l’été 1957 », le président Mao avait souligné en outre :

    « Les communistes doivent être dynamiques, ils doivent être animés d’une ferme volonté révolutionnaire, ils doivent agir dans l’esprit de mépriser les difficultés et de les surmonter inflexiblement, ils doivent venir à bout de l’individualisme, du particularisme, de l’égalitarisme absolu et du libéralisme, autrement, ils ne sont pas dignes du de communistes. »

    En 1967, alors que la grande révolution culturelle avait déjà remporté une victoire décisive, le président Mao a souligné par ailleurs :

    « Les organisations du Parti doivent être composées d’éléments avancés du prolétariat ; elles doivent être des organisations d’avant-garde, dynamiques, capables de conduire le prolétariat et les masses révolutionnaires dans leur combat contre l’ennemi de classe. »

    La poignée des ennemis de classe, dont le Khrouchtchev chinois et consorts, qui se sont infiltrés au sein des organismes dirigeants du Parti, ont pris complètement le contre-pied de cette ligne prolétarienne du président Mao en matière d’édification du Parti.

    Ils ne s’appuyaient pas sur la classe ouvrière, mais sur la bourgeoisie (les intellectuels bourgeois y compris).

    Ils ne veillaient pas à admettre dans le Parti les éléments avancés du prolétariat, mais protégeaient les renégats du prolétariat, les traîtres à la classe ouvrière, les agents secrets et les contre-révolutionnaires, et cherchaient par mille et un moyens à aider ces individus à s’infiltrer dans le Parti et à usurper des postes dirigeants.

    Au lieu d’élever le niveau de conscience de classe prolétarienne des ouvriers et des éléments actifs désireux d’adhérer au Parti, ils s’employaient à leur inculquer les idées réactionnaires bourgeoises les plus corrompues et les plus sinistres.

    Le Khrouchtchev chinois avait mis en application « six théories », à savoir : « la théorie de l’extinction de la lutte des classes », « La théorie des instruments dociles », « la théorie de l’état arriéré des masses », « la théorie de l’adhésion au Parti pour assurer des fonctions dirigeantes », « la théorie de la grande paix au sein du Parti » et « la théorie de la fusion des intérêts publics et privés » (c’est-à-dire: petites pertes d’abord et gros gains ensuite).

    Il voulait empoisonner, avec cette saleté révisionniste, les masses ouvrières et le Parti.

    « La théorie de l’extinction de la lutte des classes » et « la théorie des instruments dociles » constituent toutes deux le noyau dur de ces « six théories ».

    La première nie la dictature du prolétariat et tente vainement d’enlever au Parti son caractère révolutionnaire prolétarien, elle vise à faire dégénérer le parti révolutionnaire prolétarien.

    L’autre nie la nécessité de poursuivre la révolution dans les conditions de la dictature du prolétariat et ambitionne vainement d’étouffer l’esprit révolutionnaire prolétarien des communistes et de les faire dégénérer.

    Si des membres du Parti ont pris, à un moment donné, une position erronée au début de la grande révolution culturelle, c’est précisément parce qu’ils avaient été intoxiqués par les « six théories » du Khrouchtchev chinois.

    Nous devons appliquer consciencieusement la ligne prolétarienne du président Mao en matière d’édification du Parti, étudier consciencieusement les théories du président Mao sur la poursuite de la révolution dans les conditions de la dictature du prolétariat ainsi que sur le caractère et les tâches du Parti, éliminer complètement le venin de la ligne révisionniste contre-révolutionnaire du Khrouchtchev chinois en matière d’édification du Parti et stigmatiser à fond les points de vue réactionnaires précités.

    En même temps, nous devons également nous appliquer à éliminer de nos rangs les ennemis de classe et débusquer l’infime minorité de contre-révolutionnaires infiltrés parmi les masses, à l’intérieur des usines, des établissements commerciaux, des communes populaires, des organismes de l’État, des écoles, des quartiers d’habitations ainsi que dans les autres secteurs.

    Cela permettra une solide assise idéologique et organisationnelle à l’admission de nouveaux membres dans le Parti.

    Pour mener à bien cette tache d’admission de nouveaux membres dans le Parti conformément à la ligne révolutionnaire du président Mao, il importe aussi d’avoir une équipe dirigeante remaniée, issue de la triple union révolutionnaire et qui applique fermement la ligne révolutionnaire prolétarienne du président Mao.

    Il faut choisir, pour les postes de direction des organisations du Parti, des camarades qui étudient et appliquent d’une bonne façon vivante la pensée de Mao Zedong, qui se consacrent véritablement à la révolution prolétarienne et qui font preuve de dynamisme, pour qu’une seule direction unifiée s’établisse progressivement.

    Il faut s’opposer au rétablissement de l’ancien état de choses.

    Là où l’équipe dirigeante est exclusivement composée des membres de l’ancienne équipe sans qu’il y ait eu absorption du sang neuf, prolétarien, ni réalisation de la triple union révolutionnaire et là où n’existe qu’une triple union formelle et non pas révolutionnaire, il va être impossible de mener à bien l’admission des nouveaux membres au sein du Parti.

    Une telle équipe dirigeante est incapable de maintenir des liens étroits avec les masses révolutionnaires, donc, il est fort possible qu’elle admette dans le Parti des « éléments du centre », de « braves types », voire même qu’elle laisse s’y infiltrer des individus à double face parlant d’une façon, agissant d’une autre, et des carriéristes, tout en tenant à l’écart des camarades qui osent donner l’assaut à l’ennemi de classe et qui osent s’en tenir à une lutte de principe.

    Là où existe la tendance à rétablir l’ancien état de choses, il existe fort souvent deux noyaux dirigeants en raison de l’absence d’unité basée sur les principes de la ligne révolutionnaire du président Mao.

    En de tels endroits, le travail s’effectue souvent dans une atmosphère morne, sous une belle apparence mais tout fait d’inconsistance et sans résultats pratiques ; c’est l’état de stagnation et non le progrès et on y sent le fort relent des « royaumes indépendants ».

    Dans ces endroits, à travers le mouvement de masse de lutte-critique-transformation et par la pleine mise en œuvre de principe de la ligne de masse, de nouvelles forces prolétariennes naissantes devront être absorbées et la théorie de « plusieurs noyaux dirigeants » devra être éliminée ; il faudra réaliser la révolutionnarisation de l’équipe dirigeante et former graduellement, au cours de la lutte, un noyau révolutionnaire appliquant résolument la ligne révolutionnaire prolétarienne du président Mao.

    Les camarades qui avaient commis des erreurs et qui les ont redressées consciencieusement et travaillent maintenant de façon active, sont bien différents de ceux qui persistent dans leurs erreurs ou refusent d’assumer leurs responsabilités.

    Ils ont éliminé leurs idées et style de travail erronés et acquis une compréhension relativement profonde de ce qui constitue la ligne révolutionnaire du président Mao.

    Il s’est ajouté dans leur être un afflux de sang neuf, prolétarien, provenant des masses révolutionnaires. Il faut soutenir de tels cadres et s’y unir pour travailler ensemble.

    Pour le profit de tous, il faut tirer la leçon des erreurs qu’ils ont commises.

    Il faut combattre le conservatisme.

    Il existe de ces personnes qui, face aux choses nouvelles apparues au cours du mouvement révolutionnaire de masse, chicanent toujours et sur tout, disant que ceci ne va pas et cela non plus.

    Elles tentent toujours de s’opposer à l’établissement du nouvel ordre révolutionnaire, en ayant recours aux conventions stéréotypées et aux anciennes habitudes.

    Dans certains endroits, subsistent des idées conservatrices à l’encontre des éléments actifs qui demandent leur adhésion au Parti.

    Par exemple : de bons camarades, bons tant du point de vue de leur origine de classe que de leur idéologie, ont dû attendre cinq ou six ans et sans être admis pourtant au sein du Parti, quoiqu’ils aient présenté leur demande d’adhésion maintes et maintes fois.

    Cet état de choses doit être modifié.

    La foi aveugle dans les élections, voilà aussi une idée conservatrice.

    Le président Mao a récemment souligné :

    « Qui nous a donné le pouvoir ?

    C’est la classe ouvrière, ce sont les paysans pauvres et les paysans moyens de la couche inférieure, ce sont les larges masses laborieuses qui forment plus de 90 % de la population totale.

    Nous représentons le prolétariat, les masses populaires ; nous avons renversé les ennemis du peuple, et le peuple nous soutient.

    Un principe de base du parti communiste, c’est de compter directement sur les larges masses révolutionnaires. »

    Cette directive extrêmement importante du président Mao indique de manière approfondie que l’immense puissance de la dictature du prolétariat réside dans sa base de masse; elle stigmatise à fond le formalisme qui se manifeste par la foi aveugle dans les élections, et elle nous montre l’orientation fondamentale à suivre pour l’édification du Parti et des comités révolutionnaires.

    Les comités révolutionnaires sont, depuis la Libération, les organes du pouvoir de la dictature du prolétariat qui ont la plus grande représentativité révolutionnaire.

    Or les comités révolutionnaires ne sont pas issus des élections, ils ont été formés en s’appuyant directement sur l’action des larges masses révolutionnaires.

    Les 29 comités révolutionnaires des provinces, municipalités relevant directement des autorités centrales et régions autonomes, fondés et placés sous la direction du quartier général du prolétariat ayant le président Mao comme commandant en chef et le vice-président Lin Piao, comme commandant en chef adjoint, comptent quelque 4 000 membres, dont environ la moitié sont des représentants des masses révolutionnaires, et eux-mêmes, dans leur écrasante majorité, sont délégués des ouvriers, des paysans et des soldats révolutionnaires.

    Ces quelque 4 000 camarades se sont trempés et aguerris dans la tempête révolutionnaire ; ils n’ont été sélectionnés qu’après maints débats, discussions, consultations et vérifications.

    La désignation des cadres doit être soumise à la discussion et à la vérification par les masses révolutionnaires et approuvée par la direction.

    Les rangs des cadres subissent souvent des renouvellements et des remaniements partiels.

    À l’occasion de la fondation de chacun de ces comités révolutionnaires, s’est tenu un rassemblement de masse solennel avec à chaque fois la participation de plus d’une centaine de milliers, voire plusieurs centaines de milliers de personnes, dans l’allégresse bouillonnante, au su et au vu de tous.

    Nous posons cette question : dans les diverses régions du pays, lequel des anciens comités du Parti, du gouvernement et des assemblées populaires a eu une aussi large base de masse ?

    Lequel a été connu et contrôlé à une aussi vaste échelle par les larges masses révolutionnaires ?

    Ce qui détermine la nature d’un organe dirigeant, c’est la ligne qu’il applique et la classe dont il représente les intérêts et nullement sa forme extérieure.

    La démocratie a un caractère de classe.

    Ce genre d’organe du pouvoir révolutionnaire né au cours du mouvement révolutionnaire et issu d’une application conséquente de la ligne de masse, organe au sein duquel travaillent des cadres révolutionnaires, nouveaux et anciens, des divers secteurs, est plus conforme à la démocratie prolétarienne et au centralisme démocratique, que les organes du passé tout simplement élus; il est encore plus capable de traduire, d’une manière aussi bien plus profonde, les intérêts du prolétariat et du peuple travailleur.

    Dans la vie du Parti, il convient également de s’inspirer de cette expérience.

    Engels a dit :

    « La révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit. »

    Le processus de la révolution est le rejet du vieux et l’absorption du neuf.

    La fondation des comités révolutionnaires des diverses provinces, municipalités relevant des autorités centrales et régions autonomes entreprise sous la direction du quartier général du prolétariat ayant comme commandant en chef le président Mao et comme commandant en chef adjoint, le vice-président Lin Piao, voilà la proclamation de la reprise en main par le prolétariat de tous les pouvoirs usurpés par le Khrouchtchev chinois et ses agents dépêchés dans les diverses régions, voilà aussi la proclamation de leur déchéance de toutes les fonctions qu’ils occupaient au sein du Parti et de l’administration ainsi que dans les domaines financier et culturel.

    C’est là un fait objectif, qui, faut-il le dire, existe depuis longtemps.

    La grande révolution culturelle prolétarienne a depuis longtemps déjà jeté à la poubelle de l’Histoire, ce renégat, ce vendu, ce traître à la classe ouvrière qu’est le Khrouchtchev chinois.

    Il y a longtemps déjà qu’il a été privé par la révolution de tous ses pouvoirs et de toutes ses fonctions au sein et en dehors du Parti.

    Le rejet du vieux et l’absorption du neuf entrepris dans les rangs des cadres révolutionnaires doivent être le processus constant du développement ininterrompu de la révolution.

    Il faut les épreuves d’une longue lutte des classes pour reconnaître si un cadre se tient oui ou non toujours fermement sur la ligne révolutionnaire prolétarienne.

    Il en est de même pour la masse des cadres qui prennent part actuellement au travail.

    Dès le début, dans leur travail, les nouveaux cadres doivent veiller surtout à ne jamais se détacher des masses laborieuses.

    Mais nous ne devons pas hésiter à employer les cadres avec audace sans craindre qu’ils commettent des erreurs.

    Les masses laborieuses les ont promus à des postes de direction, elles sauront également les éduquer, les aider sans relâche, et en cas de nécessité voire les destituer.

    Éliminer du Parti les contre-révolutionnaires et les éléments des classes exploiteuses, admettre au sein du Parti les meilleurs parmi les rebelles révolutionnaires prolétariens, sélectionner les communistes dynamiques qui appliquent fidèlement la ligne révolutionnaire du président Mao pour les organes dirigeants du Parti à tous les échelons, s’appuyer solidement sur les masses révolutionnaires, renvoyer régulièrement les cadres à la base pour le travail de production, afin qu’ils puissent travailler en haut et à la base, qu’ils soient capables d’être à la fois responsables et hommes du peuple, tout cela doit être érigé en système permanent.

    C’est ainsi que nous pouvons appliquer dans tous les domaines la directive du président Mao : « rejet du vieux et absorption du neuf », briser énergiquement toutes les contre-attaques et tous les sursauts désespérés que le révisionnisme tente sous diverses formes.

    Le grand, glorieux et juste Parti communiste chinois détachement d’avant-garde du prolétariat chinois, placé sous la direction du camarade Mao Zedong, son grand dirigeant guidera d’une façon plus dynamique que jamais le prolétariat et le peuple révolutionnaire du pays entier pour vaincre tous les réactionnaires de l’intérieur comme de l’étranger, pour extirper peu à peu les racines du révisionnisme et pour accomplir victorieusement la grande mission historique de la dictature du prolétariat.

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    sur la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne

  • « Rassembler toutes les énergies nationales »


    Le XIIIe congrès du Parti Communiste Français qui s’était tenu en juin 1954, à Ivry-sur-Seine, en banlieue parisienne, avait consacré l’intégration de Louis Aragon au Comité Central.

    Cela montrait surtout que la ligne majoritaire l’emportait toujours, car le thorézisme avait façonné ainsi la matrice du Parti Communiste Français.

    Le mythe de l’unité, de l’union la plus large, justifiait l’existence d’un appareil bureaucratique et électoraliste, en pratique réformiste et syndicaliste.

    Ceux prenant au sérieux le discours mis en avant basculaient toujours plus dans une logique sentimentale-identitaire, largement acceptable mais frappée du sceau de l’anathème si cela nuisait à la direction.

    La ligne établie au XIIIe congrès est donc non seulement dans la continuité du thorézisme précédent, mais elle pose également la matrice du Parti Communiste Français pour toutes les décennies à venir – ce qu’on peut résumer, pour faire simple, par l’appel à « l’union de la gauche ».

    La dimension sentimentale-identitaire ne se voit une existence reconnue qu’en tant que cela renforce le Parti Communiste Français et lui permet de souder les rangs ; dès que c’est un frein dans la quête de « l’union », la direction effectue par contre un rappel à l’ordre.

    Tout cela au nom de l’urgence pour les intérêts de la nation, dans une logique d’énergie rassemblée.

    Les propos de Maurice Thorez au XIIIe congrès synthétisent parfaitement ce qui est, ce qui sera, et ce qui a été au-delà des vicissitudes la ligne du Parti Communiste Français.

    « En travaillant de toute son énergie à unir pour la défense de la paix et de l’indépendance nationale, pour le progrès et la liberté, les couches prolétariennes et non prolétariennes de la population, le Parti Communiste Français se montre fidèle à l’enseignement des maîtres du marxisme.

    Lénine, tout particulièrement, a constamment insisté sur la nécessité pour la classe ouvrière et son Parti de s’intéresser à tout mouvement démocratique et de ne pas craindre les accords temporaires même avec des alliés instables, de ne pas se refuser aux compromis possibles avec d’autres couches sociales, à la seule condition que ces compromis et ces accords aident réellement la classe ouvrière à lutter pour le progrès, à entraîner en avant le mouvement démocratique général des masses.

    Les communistes français, en s’inspirant de ces principes éprouvés, se refusent à porter des appréciations d’un caractère moral sur telle personnalité ou tel groupe qui changent actuellement d’attitude.

    Ils savent que ces démarches nouvelles ont des raisons profondes, qu’elles s’expliquent par les conditions réelles du développement social, par les mouvements objectifs des classes et des couches diverses de la société.

    En vue de rendre possible le changement d’orientation souhaité par le pays, le Congrès approuvant unanimement le rapport du Comité Central, présenté par Jacques Duclos, a réaffirmé avec force la résolution de notre Parti d’appuyer toute politique qui tiendrait compte des trois grandes nécessités nationales :

    1° En politique extérieure, le refus de ratifier les accords de Bonn et de Paris, l’application d’un cessez-le-feu en Indochine, l’organisation de la sécurité collective en Europe et le règlement des différends entre les grandes puissances par voie de négociation ;

    2° La satisfaction des revendications économiques pressantes de la classe ouvrière et de tous les travailleurs ;

    3° La défense effective des libertés démocratiques. Le Congrès a confirmé que les communistes sont toujours prêts à soutenir, au Parlement et dans le pays, tout pas en avant effectif, toute disposition conforme à l’intérêt de la classe ouvrière, à l’intérêt du peuple, à l’intérêt de la paix.

    Camarades,

    Le rassemblement de toutes les énergies nationales et démocratiques a pour condition la réalisation du front unique de la classe ouvrière.

    Les communistes doivent redoubler d’initiative, de persévérance, d’efforts fraternels pour gagner au front unique les travailleurs et les organisations socialistes, ainsi que les groupements placés sous l’influence socialiste.

    Les communistes ne doivent pas oublier que la réalisation du front unique suppose une lutte acharnée de leur part, qu’ils doivent être unitaires pour deux.

    L’expérience convaincante pour les travailleurs socialistes repose à la fois sur la lutte pratique à laquelle ils participent aux côtés de leurs frères communistes, et sur la lutte idéologique, sur l’argumentation continuelle et approfondie en faveur du front unique.

    Lutter contre la politique néfaste du Parti Socialiste, c’est répondre à tous les arguments des dirigeants qui perpétuent la scission, c’est réfléchir attentivement à chaque prétexte avancé par eux pour faire obstacle à l’unité de la classe ouvrière, c’est ne laisser aucune objection sans y répondre, aucun doute sans l’éclaircir.

    C’est trouver les paroles de vérité qui s’adressent à la raison et au cœur de l’ouvrier socialiste.

    C’est ramener tout aux intérêts essentiels des travailleurs socialistes et communistes, de la classe ouvrière tout entière, dans la lutte contre leur ennemi commun : la réaction et ses agents.

    Telle sera notre préoccupation si nous voulons faire rapidement des pas en avant sur la route du front unique. »

    Le XIIIe congrès scelle le destin du Parti Communiste Français ; il n’y a plus rien à sauver.

    On est passé d’une ligne opportuniste de droite dominant le Parti à une idéologie thoréziste, à la fois sociale-chauvine et opportuniste-bureaucratique.

    Il n’est plus qu’un équivalent de la CGT, mais dans le domaine politique.

  • Auguste Lecœur et l’autocritique attendue

    Auguste Lecœur est exclu du Parti Communiste Français en novembre 1954 ; l’Humanité va régulièrement le dénoncer par la suite.

    De son côté, il publiera quelques mois plus tard une petite brochure, intitulée « L’autocritique attendue », qui se vend à autour de 15 000 exemplaires selon son auteur.

    Et il monte une revue, La Nation Socialiste, qui se définit comme les « Cahiers du communisme démocratique et national ».

    On comprend alors tout de suite qu’Auguste Lecœur a la même ligne que le Parti Communiste Français.

    Mais que reproche-t-il alors à la direction, lui qui a mis en avant André Fougeron et une ligne sentimentale-identitaire, rétive à la perspective d’une course permanente pour l’établissement du front unique dans tous les domaines ?

    Il dit : oui, la ligne politique est juste. Mais le problème, c’est l’action.

    Et comme dans le Parti Communiste Français, il y a des gens intouchables, le rapport à la réalité est faussé.

    Auguste Lecœur souligne que Maurice Thorez fait ce qu’il veut, que sa femme Jeanette Vermeesch s’arroge des prérogatives, que Louis Aragon agit comme bon lui semble.

    Bref, il fait des reproches, de manière décousue et avec une approche personnelle. Et il justifie sa décision d’avoir instauré le principe des instructeurs politiques.

    Auguste Lecœur rappelle qu’en effet, juste après la victoire de 1945, le Parti Communiste Français voulait très largement s’élargir.

    Voici par exemple ce que disait Léon Mauvais dans son article « En avant pour un Parti Communiste Français toujours plus grand » :

    « NOUS DEVONS COMPTER PAR MILLIONS pour guider, stimuler les Françaises et Français dans le voie de l’effort créateur, de la renaissance du pays, de la démocratie nouvelle.

    NOUS DEVONS COMPTER PAR MILLIONS pour aider les ouvriers, les paysans, les intellectuels, tous ceux qui, par leurs bras ou leurs cerveaux, contribuent à rénover la France, à s’organiser, à renforcer leurs associations, mouvements et organisations diverses, mais aussi pour les appeler à rejoindre les rangs du Parti communiste français, vers qui s’affirme toujours plus leur confiance. »

    Auguste Lecœur, lui, dans son « Autocritique attendue », attribue directement ce mot d’ordre à Maurice Thorez, et il le critique.

    Mais il ne dénonce pas seulement l’objectif quantitatif.

    Il dit que le choix d’un tel objectif s’accompagne d’une perte en qualité. Dans les zones prolétariennes, les effectifs reculent.

    Les adhérents ne participent pas, d’où justement selon lui le besoin en instructeurs politiques chargés de redynamiser chaque cellule.

    C’est, selon lui, le problème de fond.

    En fait, lorsque Auguste Lecœur se lance dans les reproches à la direction, c’est long et illisible. Par contre, le thème du rapport entre la quantité et la qualité ressort avec netteté. Il dit ainsi :

    « Au dernier Congrès du Parti, le gonflement des effectifs a persisté. On fit état de 500 000 adhérents, ce qui représente une exagération considérable.

    En faisant apparaître d’année en année un certain nombre d’adhérents imaginaires, on en arrive à annoncer des pertes également imaginaires.

    Exemple : on avait annoncé un million trente-quatre mille cartes placées pour 1946 et au récent Congrès : cinq cent mille.

    Ainsi d’après les chiffres officiels, nous aurions perdu un demi-million. Or, ce chiffre est faux.

    Malgré tout, cette référence est nécessaire pour démontrer, premièrement : que le bluff aux effectifs est une des conséquences du mot d’ordre du Secrétaire général « Un Parti devant compter par millions »; deuxièmement : pour démontrer le grand brassage qui s’est opéré au sein du Parti jusqu’à ce jour.

    Depuis la Libération, c’est le parti qui dans sa composition interne a le plus changé. Ayant le plus souffert, il s’est le plus renouvelé.

    Des quantités de militants et d’adhérents venus au Parti sous l’influence de la Révolution russe, de l’Internationale de Lénine sont aujourd’hui disparus, l’âge bien entendu en a éliminé, mais c’est l’occupation qui a opéré parmi eux une saignée terrible.

    En quelques années, la composition du Parti s’est transformée par l’apport de forces nouvelles. Les évènements de 1936 avec le « Front Populaire » — la guerre avec le « Front National » — les tontes premières années de la Libération avec le prolongement du Front National, furent les voies par lesquelles le Parti reçut en masse des forces neuves.

    Les pertes persistantes du Parti dans le domaine de l’organisation, l’intérêt de moins en moins grand des adhérents à participer aux réunions et la dégradation de son activité générale, cause plus grave dans l’ensemble qu’une perte électorale, sont le résultat de la contradiction entre les exigences nouvelles du Parti et les méthodes et moyens rétrogrades utilisés par la Direction.

    Le plus grand nombre des adhérents venus au Parti dans des conditions politiques bien déterminées ne sont pas à l’aise dans le climat qui est ainsi créé. »

    Quelles solutions alors ?

    Auguste Lecœur se lance concrètement dans une dénonciation du culte de l’individu ; il valorise la coexistence pacifique, dénonce Staline.

    Bref, il est évident qu’il cherche et qu’il a cherché à converger avec le nouveau dirigeant du Parti en URSS, Nikita Khrouchtchev.

    Et lui qui prône en théorie, donc, une ligne sentimentale-identitaire forte, affirme qu’il faut absolument… l’union avec le Parti socialiste, et que justement Maurice Thorez est un obstacle à cela. Ainsi :

    « Les méthodes et moyens de la Direction du Parti Communiste Français font un tort considérable à la réalisation de l’union (…).

    La responsabilité des Partis se réclamant de la classe ouvrière est particulièrement lourde.

    Depuis la Libération plusieurs centaines de milliers de travailleurs ont quitté les Partis Socialiste et Communiste. Qu’a-t-on fait de ces travailleurs et où vont-ils ?

    La vérité que chacun veut cacher ou ne pas voir, c’est que ceux qui quittent le Parti Communiste ne vont pas plus au Parti Socialiste que les anciens socialistes vont au Parti Communiste. Tout se passe comme si les uns et les autres avaient uniquement appris à se détester.

    Voilà le gâchis, il n’y a pas lieu d’être fier et il ne faut pas croire que l’on peut tirer son épingle du jeu en disant : « Ce n’est pas ma faute mais celle du voisin ».

    La classe ouvrière en rend les deux Partis responsables. D’autant plus que si les choses restent en cet état, ce n’est pas du gâchis pour tout le monde.

    On prépare ainsi une armée sans arme, une proie facile pour les démagogues et aventuriers fascistes qui, forts des mécontents, des désabusés, des découragés, trouvent toujours le bon moment pour se faufiler entre les fissures des divisions ouvrières.

    Voilà pourquoi les prolétaires qui ont mille sujets de langue commune doivent faire entre eux l’apprentissage de l’estime et réserver leur haine et leurs coups à l’ennemi de classe. »

    Auguste Lecœur n’eut cependant aucun écho dans le Parti Communiste Français.

    Il tenta d’exister politiquement, mais en juillet 1956, lors d’un meeting avec 2000 personnes à Hénin-Liétard, le Parti Communiste Français envoie des groupes de bagarreurs.

    Sévèrement tabassé, Auguste Lecœur finit par abandonner la partie et rejoignit le Parti socialiste (SFIO) en octobre 1958.

    Il reprit néanmoins parfois les polémiques avec le Parti Communiste Français, ce qui pourra aller jusqu’au procès.

    Plus personne ne se rappela cependant vraiment d’Auguste Lecœur, dont le rôle avait été si important pour le Parti Communiste Français.

    C’est qu’il représente le canal historique : c’est la ligne de Maurice Thorez « jeune », avec une démarche fondée sur le Nord-Pas-de-Calais, un rapport à la classe à la fois dur et syndicaliste, une conception étroite du Parti.

    Maurice Thorez représentait le canal habituel, qui a mis l’accent sur l’esprit unitaire, le fait de se tourner vers l’extérieur (les catholiques et les socialistes), le rôle central des organismes générés dont le Parti doit être seulement l’aiguillon.

    C’est toujours le canal habituel qui gagne ; néanmoins, le canal historique s’exprime de manière régulière, à travers les aléas des tentatives du Parti Communiste Français de s’insérer dans une « union » dont le meilleur est censé ressortir.

  • Auguste Lecœur éjecté du Parti Communiste Français

    Le Comité Central du Parti Communiste Français tient une session les 22 et 23 octobre 1953, à Drancy.

    La résolution qui en ressort souligne la dimension collective de la direction ; Auguste Lecœur est encore tout à fait valorisé, aux côtés de Maurice Thorez et de Jacques Duclos.

    Ce dernier a néanmoins critiqué Auguste Lecœur à cette occasion, de manière non officielle. Cela aboutit à une autocritique de la part d’Auguste Lecœur sur le plan du contenu, mais pas de la forme.

    Dans les Cahiers du Communisme, la revue théorique du Parti Communiste Français, on trouve donc en janvier 1954 un long article d’Auguste Lecœur, intitulé « La lutte pour les principes d’organisation dans le Parti Communiste Français ».

    Voici ce qu’on y lit au sujet des instructeurs qu’il avait lui-même mis en place : c’est une remise en cause très claire de ce qu’Auguste Lecœur a lui-même mis en place.

    Lorsque le Comité fédéral du Nord est dénoncé, c’est également lui qui est en cause. Cependant, Auguste Lecœur parle toujours en général.

    « La récente session du Comité central de Drancy a réservé une part importante de ses travaux aux problèmes d’organisation.

    En condamnant le système des instructeurs politiques de cellule et en rappelant certaines règles essentielles de la direction collective, le Comité central a souligné la nécessité de « prendre soin que chaque communiste soit effectivement entraîné au travail du parti, c’est-à-dire qu’il milite et soit actif dans son organisation de base, sa cellule, seule méthode de travail conforme aux principes léninistes d’organisation. » (…)

    Dans la période présente, à l’entreprise, au village comme à la ville, chacun attend des communistes qu’ils proposent des solutions justes à ces grands problèmes et surtout qu’ils contribuent à l’application de ces solutions.

    Ainsi donc, le changement de politique dépend essentiellement de la ferme activité du parti, de sa clairvoyance, de son attention à réaliser l’unité d’action de la classe ouvrière et de son aptitude à réaliser l’union de la nation française.

    En conséquence, les problèmes d’organisation du parti revêtent une grande importance.

    Cette grande œuvre exige un effort vigoureux et persévérant de chaque organisation et de chaque militant, avant tout sur le plan des entreprises.

    Les décisions prises par le Comité central dans sa session de Drancy orientent dans cette voie le travail d’organisation du parti, après avoir condamné les formes qui allaient à l’encontre des principes léninistes d’organisation, à l’encontre du développement de l’activité militante de chaque communiste dans les cellules et les organisations de masse, à l’encontre de la direction collective qui est, à tous les échelons, le principe suprême de direction dans le parti.

    En ce sens furent supprimés les « instructeurs politiques de cellule », forme d’organisation qui illustrait la violation des principes léninistes d’organisation de notre Parti.

    Le Comité central de Drancy a particulièrement insisté pour que des mesures soient prises afin d’assurer le caractère collectif des directions du Parti à tous les échelons.

    Sur cette question importante, la résolution du Comité central a indiqué :

    « La direction collective signifie que dans chaque comité et direction du Parti, tous les membres sans exception apportent à la cause commune leur espérance, leurs connaissances et leurs initiatives. Elle signifie la nécessité de bannir toute substitution de camarades irresponsables non élus aux organismes réguliers du Parti. »

    Les directions fédérales peuvent relire avec intérêt la résolution du Comité fédéral du Nord publiée dans France Nouvelle. L’absence de direction collective, le culte de la personnalité, les méthodes de commandement pratiquées dans cette fédération, l’absence de démocratie intérieure, tout cela a entraîné la direction fédérale à de graves erreurs politiques et à l’insuffisance du travail général du Parti dans la fédération.

    Cette violation des principes de direction collective illustrait par ailleurs l’absence de démocratie dans toute la fédération : le secrétaire fédéral au-dessus du Parti, les méthodes arbitraires de commandement, en bref l’activité individuelle se substituant à l’activité collective, l’absence d’explications approfondies et fraternelles de la politique du Parti.

    Les justes directives étaient transformées en ordres, y compris sur les problèmes les plus importants, la démocratie était bafouée, l’opinion des membres était méprisée.

    On oubliait ce qui est élémentaire dans le léninisme, à savoir : c’est la conscience des masses qui, dans tous les domaines, est la force la plus importante.

    Même des mots d’ordre de grève étaient donnés pour telle usine par la direction fédérale, et cela sans consultation ni de l’organisation syndicale, ni des militants intéressés, encore moins des ouvriers eux-mêmes, qui évidemment n’y comprenaient rien (…).

    Le Bureau politique n’a pas manqué de prendre des mesures contre les graves défauts qui étaient apparus, par exemple, dans le fonctionnement de différents organismes centraux d’exécution.

    Ces organismes, trop souvent livrés à eux-mêmes ou chargés de tâches qui revenaient à la direction politique, ont eu tendance à empiéter sur cette direction politique et à effacer la délimitation qui existe entre les organismes de direction politique et l’appareil d’exécution.

    Ces défauts étaient nettement apparus dans le fonctionnement de la Section centrale d’organisation, qui apparaissait de la sorte comme une supersection à pouvoir de direction et de décision, sortant ainsi de son rôle d’appareil d’exécution.

    De ce fait, des délégués de la Section d’organisation chargés auprès des fédérations de tâches limitées aux problèmes d’organisation, et qu’ils ne peuvent étudier que sous la direction du Bureau fédéral, se substituaient aux délégués du Comité central, chargés par celui-ci de tâches politiques générales, voire aux membres du Comité central eux-mêmes (…).

    Pour réaliser les tâches politiques actuelles, le Comité central appelle le Parti à réaliser l’union de la nation française.

    Il est évident que l’union de la nation française signifie l’union avec des couches allant bien au-delà de la classe ouvrière.

    Ce qui veut dire que l’activité des organisations de base du Parti les plus susceptibles de réaliser directement, d’une façon vivante, la politique du Parti auprès de ces couches (paysans, intellectuels, classes moyennes, etc.) sont les cellules de village, de quartier, et les organisations de masse correspondantes.

    Leur activité est donc nécessaire, indispensable à la vie du Parti. »

    Cette démarche d’une autocritique « de loin » sera considérée comme insupportable, car elle indiquait clairement, par sa volonté de rester « net » en apparence, qu’Auguste Lecœur tentait de se placer au-dessus du groupe dirigeant, voire prêt à prendre la place de Maurice Thorez.

    La session du Comité Central à Arcueil des 5 et 6 mars 1954 aboutit ainsi à une résolution qui dénonce alors frontalement l’ensemble de la démarche d’Auguste Lecœur.

    Voici ce qui est dit à la fin de celle-ci.

    « Pour mener à bien toutes les tâches qui incombent à notre Parti dans la situation présente, il est indispensable d’élever tout le Parti à un plus haut degré de formation théorique, de capacité politique, de puissance d’organisation et d’aptitude au travail de masse.

    La session de Drancy du Comité central avait mis en évidence l’opportunisme qui caractérisait l’orientation du travail d’organisation.

    L’essence de cette déviation était la tendance à céder à la pression de l’ennemi de classe et à sous-estimer le rôle de la classe ouvrière, aboutissant :

    — à une fausse conception du Parti, qui eût amené, d’une part, à le réduire à un simple mouvement ou à une association au détriment du rôle d’avant-garde qui est le sien, et, d’autre part, à substituer aux organismes réguliers du Parti de petits groupes isolés et incontrôlés ;

    — à la violation des principes élémentaires d’organisation, du fait que l’on remplaçait la cellule et son fonctionnement normal par le système des instructeurs politiques de cellule, petit groupe écartant la masse des membres du Parti, et donnant, nécessairement la prédominance au recrutement de caractère local au détriment de l’effort à faire en direction des entreprises ;

    — à la tentative, contraire aux principes de direction collective du Parti, de substituer la section d’organisation du Comité central au secrétariat du Parti et à son Bureau politique.

    Le Comité central appelle toutes les organisations et tous les membres du Parti à développer plus que jamais la critique et l’autocritique indispensables, et à veiller au respect scrupuleux des principes de direction collective à tous les échelons.

    C’est seulement avec les masses, par le respect de la démocratie à l’intérieur du Parti, par la participation de la masse des communistes non seulement à la discussion, mais à la direction du travail, que notre Parti pourra remplir ses tâches avec honneur.

    Fausse et nuisible est l’attitude des dirigeants qui s’imaginent assurer plus efficacement le travail par des méthodes personnelles.

    De grands efforts sont à faire pour intensifier le travail de masse ; pour renforcer les cellules d’entreprise, avant tout dans les grandes usines, et gagner des membres nouveaux au Parti ; pour assurer le respect du centralisme démocratique dans toutes les organisations du Parti et l’application des justes méthodes de choix des cadres, notamment à l’occasion des prochaines conférences fédérales.

    De grands efforts sont à faire pour développer l’éducation et le travail idéologique dans le Parti, et d’abord la lecture de la presse communiste et démocratique.

    C’est avec fermeté et confiance que le Parti intensifiera les efforts de toutes ses organisations et de tous ses membres, pour donner un plus grand essor à l’unité d’action de la classe ouvrière, et à l’union de toutes les forces nationales et démocratiques au service de la paix et des revendications des masses, en vue de la non-ratification des accords de Bonn et de Paris et du changement de politique voulu par le pays.

    Arcueil, 6 mars 1954 »

    Auguste Lecœur est lui dénoncé en tant que tel dans une partie du très long rapport de Jacques Duclos de la même session, « Unité de la classe ouvrière, rassemblement de tous les patriotes pour faire échec à la C.E.D. [Communauté européenne de défense] ».

    Auguste Lecœur est accusé de « tendance opportuniste », « recul devant le travail de masse », « conception fausse et dangereuse de l’activité de petits groupes forcément incontrôlés et incontrôlables », volonté de faire du Parti Communiste Français « une force d’appoint de certaines formations politiques de la bourgeoisie », « violation caractérisée des principes léninistes d’organisation », « résistance incontestable à une autocritique véritable »,

    Auguste Lecœur

    Le quotidien Le Monde du 8 mars 1954 présente cette situation avec un regard très développé, parfaitement synthétisé. Il y a une très haute qualité, qui montre évidemment que le Parti Communiste Français était particulièrement scruté.

    « Un coup de théâtre vient de se produire au comité central communiste : M. Jacques Duclos a mis en accusation M. Auguste Lecœur, troisième personnage du parti depuis 1950 (…).

    M. Duclos a accusé M. Lecœur de « n’avoir tenu aucun compte des enseignements de M. Maurice Thorez » en ne faisant pas son autocritique lors du dernier comité central, en employant « invariablement le nous destiné à mettre toute la direction [du parti] en cause tandis qu’il rejetait impitoyablement le je qui aurait exigé des précisions de caractère personnel quant a ses propres responsabilités ». (…)

    Voilà pour la forme.

    Quant au fond, M. Duclos n’est pas moins sévère : « Le camarade Lecœur en était arrivé à préconiser une ligne politique contraire aux décisions du douzième congrès » (…).

    Il semble que M. Lecœur ait perdu de vue l’un des objectifs fondamentaux du parti : le renforcement des cellules d’entreprise, et qu’il se soit intéressé davantage au recrutement dans les cellules locales en préconisant la création d’« instructeurs politiques » auxquels M. Jacques Duclos reproche aujourd’hui de « faire écran entre la direction et les membres de la cellule ».

    Le second grief fait au député du Pas-de-Calais est d’avoir procédé à une « modification du contenu politique et de l’organisation du parti » : alors qu’un article essentiel des statuts fait obligation à chacun des membres du parti communiste de militer activement, une lettre adressée par lui aux secrétaires et aux trésoriers de cellule laissait entendre que cette obligation n’était pas stricte et générale. »

    Expliquons cette synthèse très bien faite éclairant sur le plan du contenu l’accusation faite par Jacques Duclos, avec bien entendu l’aval de Maurice Thorez.

    Ce qui est reproché à Auguste Lecœur, c’est d’avoir prôné la ligne sentimentale-identitaire.

    Quand il est dit qu’il ne suit pas la ligne décidée au congrès, c’est qu’on affirme qu’il refuse de s’aligner sur le principe permanent de la quête de l’unité, de l’union.

    Quand on lui reproche de mettre la pression pour que les cellules travaillent réellement, on l’accuse de vouloir mettre le Parti en avant et surtout les cadres « activistes ».

    Ces deux aspects correspondent à la question sentimentale-identitaire qu’il représente.

    D’ailleurs, le Parti Communiste Français va commencer à ouvertement dénoncer son « ouvriérisme », son volontarisme, son placement de gens de confiance à des postes clefs, etc.

    Mais il faut vraiment noter qu’on est là dans une sensibilité seulement.

    Auguste Lecœur n’est nullement un grand révolutionnaire qui veut procéder à une bolchevisation du Parti dans une perspective de militarisation afin d’aboutir à l’insurrection.

    Tout ce qu’il sera en mesure de faire, après son exclusion, c’est de dénoncer le manque de direction collective.

  • Aragon nommé au Comité Central au XIIIe congrès du Parti Communiste Français

    L’intégration de Louis Aragon comme membre à part entière du Comité Central au XIIIe congrès du Parti Communiste Français, à Ivry-sur-Seine en banlieue parisienne en juin 1954, fut l’occasion pour celui-ci d’y présenter un rapport intitulé L’Art de parti en France.

    Ce rapport fut même publié à part, grandement valorisé par Maurice Thorez.

    En voici des extraits significatifs ; bien sûr, le propos déborde du sujet pour mener une critique acerbe d’Auguste Lecœur.

    On notera les remarques au sujet de « instructeurs » mis en place par Auguste Lecœur : elles sont au cœur de son exclusion.

    « Camarades, je veux dès les premiers mots dire mon accord profond avec le discours par lequel le camarade Jacques Duclos a ouvert le XIIIe Congrès de notre Parti (…).

    Mes livres sont des livres du Parti, écrits pour lui, avec lui, dans son combat. Plus ou moins bien, c’est une autre affaire (…).

    On n’entre pas au Parti comme on entre en religion.

    Les organismes du Parti ne sont ni des monastères, ni des clubs fermés où rester entre soi, mais des organismes de travail qui ont notamment la mission d’établir la liaison entre le Parti comme tel et le reste du peuple français (…).

    Malheureusement, dans la pratique, l’assiduité des intellectuels communistes dans les organisations qui sont propres aux intellectuels de leur catégorie et où ils se rencontrent, ou se rencontreraient, avec des intellectuels non communistes de cette catégorie, cette assiduité dans un grand nombre de cas est tout à fait contestable (…).

    On a vu ainsi, à la faveur de ces démarches aventureuses d’un [Auguste] Lecœur, que notre camarade François Billoux a très justement qualifiées, se manifester à nouveau l’esprit des instructeurs de cellule, la distinction de deux catégories parmi les communistes.

    Pour fixer les idées, chez les cinéastes, il avait été créé des « cellules-pilotes », réunissant des spécialistes sans base locale ni base d’entreprise, ne pouvant aucunement militer comme militent les cellules tout court, et qu’on affectait à côté d’une entreprise à laquelle ils n’avaient pas entrée, en leur disant qu’ils étaient « une cellule d’instructeurs de cellules ».

    Parmi les peintres, la distinction de ceux-ci en deux catégories différentes, les artistes à leur créneau de communistes et les artistes à leur créneau de défenseur de la paix, a été signée par Auguste Lecœur personnellement, et les suites de cette monstruosité ont été suffisamment tapageuses pour que je n’aie pas à m’y arrêter ici (…).

    Au cours des années qui séparent le Congrès de Gennevilliers [de 1950] du Congrès d’Ivry [de 1954], il faut reconnaître qu’une grande confusion [quant aux principes dans les questions de l’art du parti] a été apportée à des notions pourtant très claires, souvent réaffirmées par les plus hautes autorités du marxisme, de ses fondateurs à Maurice Thorez, en passant par Lénine et Staline.

    Cette confusion a été grandement facilitée par le malheur qui avait frappé notre Parti en éloignant momentanément de sa direction effective son Secrétaire Général dont la vigilance idéologique nous a fait cruellement défaut.

    L’ouvriérisme allié à l’opportunisme et à l’esprit d’aventure a fait alors gravement sentir ses effets dans les questions de la création artistique dans nos rangs.

    La prétendue doctrine de la spontanéité des masses, l’exaltation du sens de classe transformé en un instinct incontrôlé, quasi animal, en une sorte de flair ouvrier, avec son complément démagogique, le culte artificiel de la critique de masse ou de ce qui se donne pour tel [= allusion aux lettres de dénonciation du dessin de Staline par Picasso], la démagogie comparant ce qui n’est pas comparable, par exemple le travail du romancier et celui de chaque secrétaire de question, les déclarations autoritaires paralysant, par abus de l’autorité de secrétaire du Parti [= Auguste Lecœur], toutes possibilités critiques devant telle ou telle entreprise, décidée pour des fins personnelles, tout cela aboutissait à la négation des positions scientifiques du marxisme-léninisme, à l’effacement du rôle dirigeant du Parti parmi les masses, auxquelles on n’attribuait l’infaillibilité que pour mieux pouvoir les commander personnellement d’en haut, au mépris de toute démocratie (…).

    Le Parti peut définir la tendance, mais il appartient aux créateurs de lui donner corps par œuvres.

    Ce sont eux qui, à partir de ce point, portent une responsabilité dont ils ont à répondre devant le Parti, la classe ouvrière, la nation.

    La caractéristique de ces œuvres est ou doit être qu’elles peuvent constituer ce que l’on appelle un art de parti (…).

    Tout d’abord, quand on parle d’art de parti, il arrive que cela se comprenne « art fait par un membre du Parti ».

    C’est une erreur profonde.

    Le fait d’avoir dans sa poche la carte du Parti ne donne à personne automatiquement le pouvoir de création d’un art de parti.

    On peut être membre du Parti et créer des œuvres qui ne s’inscrivent pas à l’actif de l’art de parti.

    Nos statuts d’ailleurs nulle part n’exigent le contraire des peintres et des écrivains (…).

    Cela a été l’une des caractéristiques des interventions d’Auguste Lecœur dans le domaine de la culture que l’opposition mécanique de la forme et du fond dans les œuvres, que l’affirmation que tout ce qui importe, c’est le fond et que la forme n’est une préoccupation que pour des esthètes minaudiers [=qui prennent des poses, qui veulent séduire, paraître, etc.], comme il disait. »

    Et Louis Aragon de parler de la forme, qu’elle est importante et que justement le Parti donne des tendances ; le retour de Maurice Thorez permet de nouveau d’avoir cela, c’est une excellente chose, etc.

  • La capitulation du « nouveau réalisme français »

    L’attaque du tableau Civilisation atlantique d’André Fougeron par Louis Aragon n’était que le début de l’offensive.

    Jean Kanapa rédigea, pour la revue Nouvelle critique de décembre 1953, un article prolongeant le tir : « À la lumière nationale – Une discussion sur la peinture ».

    C’est bien sûr un long éloge de Louis Aragon.

    Jean Kanapa récidive deux numéros plus loin avec le très long article « Lénine et le ’proletkult’ », qui dénonce le principe gauchiste de la « culture prolétarienne ».

    Cependant, comme on le sait, le réalisme socialiste n’est pas assumé pour autant, ce qui fait qu’il faut bien comprendre une chose : la ligne de Maurice Thorez et de Louis Aragon n’est pas ici une ligne opportuniste de droite.

    C’est une ligne opportuniste de gauche : elle se veut ultra-révolutionnaire.

    Elle dénonce la ligne à la André Fougeron en se réclamant d’une ligne dure, pour en réalité tout liquider derrière.

    André Fougeron,
    Le retour du marché

    Le même numéro publie à ce titre un article soviétique de la fin de l’année 1953, intitulé « Notes sur l’art progressiste en France (1950-1953) ».

    Celui-ci indique, au-delà de remarques réalistes socialistes réelles, un sens déjà révisionniste d’acceptation de ce qui tend au réalisme sans en être véritablement.

    Le numéro sorti le 1er mai 1954, une date ô combien symbolique, continue avec une discussion sur la peinture.

    On a des articles, dans l’ordre successif, de Marie-Anne Lansiaux, Geneviève Zondervan, Boris Taslitzky, André Fougeron, Jean Milhau, Louis Aragon, puis des conclusions du comité de rédaction.

    Marie-Anne Lansiaux défend la position du « nouveau réalisme français » ; elle dit franchement que Louis Aragon dénonce André Fougeron tout en disant d’un autre peintre qu’on peut aimer ou non sa façon de peindre.

    Elle souligne qu’il a été avancé vers le « typique », que c’est une bonne chose et elle affirme qu’au fond elle ne comprend clairement pas ce qui se passe.

    Marie-Anne Lansiaux, La cour

    Geneviève Zondervan dit pareillement qu’elle n’est pas d’accord avec la critique d’André Fougeron par Louis Aragon.

    Boris Taslitzky capitule : il fait l’éloge de l’intervention de Louis Aragon, il dit que le Nouveau Réalisme Français est en crise, et il dénonce vigoureusement Auguste Lecœur.

    André Fougeron capitule également et dénonce le rôle d’Auguste Lecœur.

    Il admet que « Civilisation Atlantique est un mauvais tableau, nuisible à la cause que je veux défendre ».

    Il va tout faire pour corriger ses « erreurs personnelles », il aurait même fallu « critiquer davantage », etc.

    Jean Milhau s’aligne également, en expliquant qu’il y a beaucoup à travailler pour aller au réalisme socialiste… tout en faisant l’éloge de l’impressionnisme comme art vraiment français !

    Il explique même de manière délirante que lorsque les soviétiques dénoncent l’impressionnisme, il ne vise pas les « chefs-d’œuvre » de celui-ci mais son fétichisme.

    Louis Aragon a une intervention bien entendu triomphaliste, expliquant longuement son succès sur André Fougeron qui aurait dû l’écouter dès le départ.

    Quelques semaines plus tard, la victoire de Louis Aragon et de ce qu’il représente est sacralisée au XIIIe congrès du Parti Communiste Français, en juin 1954.

    Louis Aragon était membre suppléant du comité central depuis 1950 ; il le devient désormais à part entière.

  • « Il faut dire halte-là à Fougeron »

    Louis Aragon lance l’offensive contre André Fougeron très rapidement après le retour de Maurice Thorez.

    L’occasion est la présence d’André Fougeron au Salon d’Automne de 1953 ; la cible est son tableau Civilisation atlantique.

    Celui-ci fait 3,8 mètres sur 5,59 mètres ; c’estune sorte de collage « pop » tout à fait dans l’esprit somme toute anti-américain du Parti Communiste Français.

    C’est plus concrètement une sorte d’assemblage d’images dessinées, dressant un portrait d’ensemble de ce qu’il y a lieu de dénoncer sur le plan de la « civilisation » liée aux États-Unis : des cercueils de soldats tués en Indochine, un bâtiment des forces américaines en France, la centrale de Melun où fut enfermé Henri Martin qui en tant que soldat dénonçait la guerre en Indochine, la chaise électrique des époux Rosenberg, un cireur noir, un gros capitaliste, un SS dans une voiture américaine, etc.

    L’approche de Louis Aragon est la suivante dans Les Lettres françaises du 12 novembre 1953.

    L’article « Toutes les couleurs de l’automne » est très long et dresse le panorama des œuvres ; il commence ainsi par une présentation du Salon, dans un va-et-vient intellectuel au sujet de la peinture, puis il procède à une exécution en règle.

    L’approche est autant outrancière qu’elle est creuse ; Louis Aragon est outrancier et prêt à tout ; il cite même longuement un article soviétique critiquant de manière juste André Fougeron sur les bases du réalisme socialiste, pour en détourner le sens et dénoncer ce peintre comme antinational.

    Il est absurde pour un grand défenseur de Pablo Picasso de dénoncer André Fougeron comme formaliste, mais le sens n’est pas la cohérence sur le plan esthétique : il s’agit d’une liquidation.

    « Les salons de l’automne… C’est ainsi tous les ans comme un réveil de cette passion française des choses figurées, quand il se fait des frais de couleur dans les arbres et le ciel, non plus avec la richesse des floraisons de septembre, non plus cet éclat d’août : c’est à croire qu’une sorte de peur de l’hiver donne à cette saison de passage un goût des nuances et des clartés auquel les hommes sensibles ne résistent pas.

    On dirait que les peintres alors se hâtent de traduire ce qu’ils ont volé aux mois de lumière, avant que la sévérité du temps ne rende leurs fêtes exotiques.

    Les galeries s’ouvrent, dans un Paris où le ciel se fait capricieux, du voile des pluies, de cette ombre prématurée, aux après-midi ensoleillés comme des cadeaux inattendus, où la pierre d’Ile-de-France a des tons de pain blond ; et peut-être jamais les [sculptures du 17e siècle de Guillaume Coustou] Chevaux de Marly [au Louvre] ne sont plus blancs qu’à la Saint-Martin, et dans ces derniers beaux jours où les pavés ont des fantaisies de tourterelle.

    Je ne sais si ailleurs au monde il y a cette folie de la peinture qui est de chez nous (…).

    [Louis Aragon parle de deux ouvrages qu’il a reçus auparavant et qui le préparent psychologiquement au Salon : un sur Georges de la Tour et un autre sur… Pablo Picasso. Puis il aborde les peintres présents.]

    On peut discuter les toiles, il faudra reconnaître dans l’entreprise de Nadia Petrova-Léger une audace assez singulière, une décision qui emporte l’estime.

    Elle semblait enfermée dans le cercle magique de l’œuvre de Fernand Léger, elle l’avoue, et montre dans son exposition, chez Bernheim jeune, les natures mortes de ce temps-là où elle avait acquis une dextérité très grande.

    Rompre avec ce que l’on a acquis n’est ni facile, ni courant.

    Cela a été, en d’autres temps, le grand mérite d’André Fougeron.

    Le passage d’un art aujourd’hui reconnu, et qui déjà mena Nadia Petrova au Musée d’Art Moderne, à une sorte de réalisme monumental qui abandonne les garanties de l’écriture moderne, sans en perdre le caractère décidé, ne se fait pas sans un grand risque.

    [Il continue ses remarques sur différents peintres, égratignant de manière brève Boris Taslitzky pour une œuvre trop faible, ainsi que Jean Vénitien qui aurait encore beaucoup de choses à apprendre.

    Commence alors le grand show.]

    Pour un réalisme véritable

    Il me reste à dire ce qui m’est le plus pénible. J’y ai hésité presque une semaine. Je m’y suis décidé. Puis je me suis dit non, je suis revenu sur moi-même… Mais il faut bien dire ce qui est.

    Je veux parler de la toile d’André Fougeron, Civilisation occidentale.

    Le fait est que Fougeron, je le redisais tout à l’heure, est un des peintres qui ont le plus osé dans cette époque, celui peut-être qui a eu le plus de courage à renoncer à ce qui avait été longtemps lui-même, et déjà sa gloire.

    Qu’il l’a fait avec une netteté que je n’oublierai jamais, malgré les clameurs.

    À la veille de cela, en 1947, il m’avait permis, dans une préface à un album de ses dessins, de lui dire certaines choses qui ont sans doute joué leur rôle dans ce tournant de sa peinture.

    Et de cela je continue à m’enorgueillir.

    Je lui disais alors : André Fougeron, dans chacun de vos dessins se joue aussi le destin de l’art figuratif, et riez si je vous dis sérieusement que se joue aussi le destin du monde. Je sais qu’un artiste aujourd’hui n’aime pas entendre ce langage.

    Faut-il que toute chose soit confondue, toute parole de son sens pervertie ! Car le poète ne veut plus que des milliers de coeurs l’entendent, le peintre accepte que ses tableaux soient dérisoires…

    Rien n’y fera, je continuerai de prendre au tragique la figuration du monde, le langage et je ne me plierai pas au vieux commandement de Jéhovah qui craignait tant pour l’homme les pierres taillées et lui défendait, de représenter son image. De Jéhovah jadis, et de qui maintenant ?

    Fougeron, alors, m’avait entendu. On se souvient du Salon d’Automne de 1948, des Parisiennes au Marché…

    On sait ce qui suivit. Je ne suis pas prêt à me joindre à la meute qui n’a jamais reconnu la grandeur de cette démarche.

    On n’avance pas qu’à coups de chefs-d’œuvre, et sur ce chemin la critique semblait dangereuse dans le hallali des chiens.

    Pourtant ! André Fougeron avec des tableaux dont le prototype demeure Le Pensionné de l’exposition dite Au pays des mines, commençait une prospection de la réalité, qui ouvrit la porte à bien des peintres.

    C’est son haut mérite. Comme c’est son tort de sembler, au moins, l’avoir abandonnée.

    Dès cette époque, j’ai dit à Fougeron ce que je pensais d’une certaine intégration du davidisme [= allusion au peintre français Jacques-Louis David, actif à la fin du 18e siècle, au début du 19e siècle] dans ses recherches, de l’incompatibilité du recours à l’allégorie et des progrès réalistes.

    Dans un récent numéro de La Nouvelle Critique, il se trouve que c’est sensiblement ce que je lui avais dit alors privément que, dans un article reproduit, déclare un critique soviétique, à propos du tableau Défense nationale, qui figurait à l’exposition Au pays des mines.

    V. Prokoviev écrivait dans Iskousstvo (mars-avril 1953) : …Il est deux voies pour aller de l’esquisse au tableau. La première approfondit et enrichit le contenu, renforce la clarté vivante de l’image, rapproche de la vie : c’est la voie du réalisme authentique.

    L’autre, c’est la schématisation de l’esquisse, la transformation du tableau en une chaîne de symboles logiques, la transformation des images tirées de la réalité en allégories abstraites.

    Cette façon de surmonter l’esquisse porte un caractère purement formaliste.

    Les dangers de cette dernière voie ne sont pas toujours évités, même par Fougeron le leader du « nouveau réalisme », qui atteint souvent au fini et à la généralisation seulement au prix des limites arbitraires qu’il s’impose à lui-même, au prix d’une certaine schématisation des figures et des situations.

    Les tableaux de Fougeron qui souffrent de ce défaut sont, dans leur genre, un montage d’une série de figures ou de groupes ; les hommes y perdent leur individualité, ils expriment seulement l’idée générale.

    Aucune variété de sentiments, aucune diversité de mouvement : dans chaque figure, tout est ramené au leitmotiv et tous les détails caractéristiques, tout ce que vivent les individus est rejeté.

    Mais de ce fait, chaque personnage devient un symbole abstrait. Le tableau perd pour beaucoup de sa force vivante de conviction.

    Le peintre aboutit ici à l’ascétisme en faisant un absolu de certains aspects limités du système artistique de David. Il y a des éléments de cet « ascétisme artistique » dans plusieurs tableaux de la série Au pays des mines.

    Dans le tableau
    La Défense nationale, qui représente la bagarre entre les mineurs en grève et une compagnie de C.R.S., Fougeron a essayé de montrer d’après Milhau : « D’un côté, la masse brutale, anonyme, aveugle » des policiers ; de l’autre côté, l’unité de la classe ouvrière en lutte ; « Un corps unique… mais un corps aux innombrables têtes pensantes, aux mille bras dressés pour le combat ». (« Arts de France », n° 34, p. 12.)

    Et voici que pour montrer que, contrairement à l’unité mécanique des policiers, l’unité de la classe ouvrière est une unité consciente.

    Fougeron représente un groupe d’ouvriers de telle manière que, seul, le premier apparaît entièrement alors que des autres on ne voit que les têtes et les bras.

    On a l’impression d’un corps à quatre têtes et à huit bras.

    Nous avons devant nous un symbole aux éléments rassemblés en un tout par la réflexion au lieu d’une image réelle du peuple en lutte.

    La production artistique ne peut être considérée achevée que lorsque, reflétant de façon véridique le fonds de la réalité l’idée est incarnée (ou plus exactement « vue » et « révélée ») dans l’événement individuel, unique, dans les hommes concrets dans lesquels cette essence s’exprime le plus pleinement et clairement, le plus typiquement.


    Plus loin. V. Prokoviev rend hommage au Pensionné, à divers portraits de Fougeron, en opposition à Défense nationale .

    Je n’ai pas cité ce texte pour me réfugier derrière une autorité lointaine. Je dois redire à André Fougeron ce que je lui avais dit déjà alors, parce que cette toile de six mètres sur quatre, qu’il vient d’exposer au Salon d’Automne, porte tous les caractères que je lui conseillais alors d’éviter, et que lui reproche V. Prokoviev.

    Il semble que ceci ait été écrit pour « Civilisation occidentale ».

    Cet article, j’ai entendu dire de lui qu’il datait un peu : le Salon d’Automne nous prouve le contraire.

    Il serait déshonnête de ne pas dire à Fougeron, et cette fois publiquement, ce que seule une critique de copinerie pourrait cacher.

    Qu’il se trompe. Qu’il est sorti de la voie du réalisme.

    Que ce n’est pas ainsi que peuvent et doivent s’exprimer les idées que nous avons en commun.

    Je ne veux pas ici me livrer à la description de ce tableau, parce que, ramené aux mots, il deviendrait plus consternant que nature.

    Devant l’occupation américaine de notre pays, la politique de guerre, la guerre déjà présente au Viêt-Nam, des problèmes se posent que c’est à leur honneur aux peintres que de vouloir aborder.

    Mais ces problèmes touchent gravement aux choses de la sensibilité nationale, ne serait-ce, par exemple, que la terrible cérémonie des débarquements de cercueils revenant d’Indochine. Il ne faut pas, même à son propre insu, se trouver jouer avec cela.

    Tous les moyens ne sont pas bons à évoquer ce qui touche à l’honneur de la France.

    La brutalité politique des Yankees, la ramener, la réduire aux pieds mis sur la table et à la lecture des journaux polissons, ne sert en rien à la compréhension collective, nationale, du danger.

    Comme l’oppression de race n’est pas rendue odieuse par le fait de camper en premier plan une sorte de singe grimaçant qui est un négrillon cireur de chaussures, ce que je n’ai pas besoin d’être noir pour prendre fort mal. Etc.

    Mais l’invraisemblable ici, de la part de l’auteur du Pensionné, c’est la peinture même, hâtive, grossière, méprisante, du haut d’une maîtrise qu’on croit posséder une fois pour toutes, la composition antiréaliste, sans perspective vraie, par énumération de symboles sans lien, sans respect de la crédibilité (à quoi rime cette voiture d’un bleu verni, sans poussière ni boue, d’où tire sur nous un SS inutilement grimaçant, avec personne à côté de lui au volant pour la conduire et à quoi riment ces infrastructures sous les roues, manière de hutte en terre avec des enfants à la fenêtre, Algériens roulés dans une tôle ondulée ?).

    Pour qui cela est-il peint ?

    Pour ceux qui savent que la France est occupée, qui le ressentent, qui luttent contre ?

    Pour eux, un simple Go Home sur les murs est plus significatif que cette caricature, où s’allient les méthodes de l’ancien journal humoristique allemand, le Simplicissimus, avec ce qu’il y a de plus académique dans la peinture mexicaine, les vieux procédés de juxtaposition du surréalisme dans la peinture et les photos-montages.

    Les idées d’où est parti le peintre, ce sont les miennes, les nôtres. Il ne faut pas les compromettre.

    Elles sont précieuses à la nation entière, et il faut y gagner celle-ci.

    Un tel tableau ne peut que rejeter les hésitants de l’autre côté, il ne collabore aucunement au rassemblement nécessaire de la nation française pour son indépendance.

    Il ne peut que servir l’opinion répandue par l’ennemi de la grossièreté de cœur et de pensée des communistes.

    Je ne crois pas que ces choses-là puissent être dites en les mâchant en cachette. Les choses ont été trop loin pour cela. Il faut dire halte-là à André Fougeron.

    Il peut, il doit reprendre la voie du peintre qu’il n’a pas cessé d’être. Du réaliste qu’il lui faut devenir.

    Et cela (tant pis si cela fait sourire M. Georges Ravon du Figaro) sur le double exemple des réalistes français, de Fouquet à La Tour, aux frères Le Nain, à Géricault, à Courbet, et des réalistes russes et soviétiques, dont fût-ce un peintre de genre qui n’est pas des plus grands comme F. Rechetnikov, la leçon est avant tout une leçon de métier, de respect du réel, du « fini » et du « rendu » dans le tableau fait pour servir et non pour briller, une œuvre d’art et non un discours, un mauvais discours de démagogue.

    André Fougeron, je te crois capable d’entendre cela, venant personnellement de moi qu’en d’autres temps tu as écouté.

    Et, sportivement, d’encaisser la critique comme les louanges.

    Tu dois savoir que telles sont les choses que si je ne les disais pas, beaucoup d’hommes jeunes et sensibles se détourneraient, j’en suis sûr, de nous, de ce que tu aimes et défends.

    Prouve que tu es de ceux-là qui peuvent, qui savent regarder la réalité en face.

    Il faut ici savoir une chose : ce n’est pas pour rien que Louis Aragon dit « Il faut dire halte-là à André Fougeron ».

    C’est une allusion directe à la préface du Pays des Mines écrite par Auguste Lecœur, qui se conclut par « Avance Fougeron », en référence au long article de présentation de l’œuvre d’André Fougeron qui suit avec ce titre, rédigé par André Stil.

  • L’affaire du portrait de Staline par Pablo Picasso

    Lors de la mort de Staline en mars 1953, Louis Aragon demande à Pablo Picasso un portrait de Staline ; la représentation est alors publiée en couverture des Lettres Françaises.

    Elle est typique de Pablo Picasso : quelques coups de crayon, des traits déformés mais sans trop forcer, car il se doutait bien qu’il ne pourrait pas aller trop loin non plus.

    Toutefois, cette représentation provoqua un scandale général ; Louis Aragon dut faire son autocritique, des lettres de reproche furent publiées.

    On lit, dans le numéro suivant celui avec le dessin de Pablo Picasso, une dénonciation du dessin effectué par le Secrétariat du Parti Communiste Français.

    C’est ici Auguste Lecœur qui était à l’initiative, car il avait le Secrétariat à sa disposition pendant plusieurs semaines, Jacques Duclos ayant rejoint Moscou avec la délégation française pour les obsèques de Staline.

    « Sur un portrait de Staline

    La moindre honnêteté exige que je mette sous les yeux des lecteurs des Lettres françaises la communication suivante, que le Secrétariat du Parti Communiste Français a fait paraître dans l’Humanité du mercredi 18 mars. J’en fais mien le contenu et je remercie la direction de mon Parti de l’avoir exprimé en ces termes. — ARAGON.

    Le Secrétariat du Parti Communiste Français désapprouve catégoriquement la publication, dans Les Lettres Françaises du 12 mars, du portrait du grand Staline dessiné par le camarade Picasso.

    Sans mettre en doute les sentiments du grand artiste Picasso, dont chacun connaît l’attachement à la cause de la classe ouvrière, le Secrétariat du Parti Communiste Français regrette que le camarade Aragon, membre du Comité Central et directeur des Lettres françaises, qui, par ailleurs, lutte courageusement pour le développement de l’art réaliste, ait permis cette publication.

    Le Secrétariat du Parti Communiste remercie et félicite les nombreux camarades qui ont immédiatement fait connaître au Comité Central leur désapprobation. Une copie des lettres reçues sera adressée aux camarades Aragon et Picasso.

    Le Secrétariat du Parti Communiste Français demande au camarade Aragon d’assurer la publication des passages essentiels de ces lettres qui apporteront une contribution à une critique positive.

    Paris, le 17 mars 1953. »

    Le numéro d’après contient, à ce titre, une page entière de critiques et de dénonciations du portrait.

    On l’aura compris, parmi elles, on trouve celle écrite par André Fougeron.

    Elle est, naturellement, très élaborée et lourde de sens politique.

    « Pour une critique de Parti en art

    Je vous écris pour vous faire connaître ma tristesse devant le dessin de notre camarade Picasso paru en première page du récent numéro des « Lettres françaises » représentant soi-disant le grand Staline.

    Avec d’autres camarades peintres je connais nos difficultés pour nous placer sur la ligne constante de notre Parti pour la littérature et l’art défini par notre secrétaire général Maurice Thorez.

    La direction de notre Parti sait combien les justes critiques qu’elle formule sont parfois dans nos disciplines intellectuelles diversement appréciées… et non sans que quelques mouvements d’humeur ne se manifestent parfois.

    Mais il faut poser une question : est-ce possible d’attendre de tous nos camarades qu’ils fassent l’effort nécessaire demandé d’une part, si, d’autre part, en permettant la publication d’un tel dessin sans que le fait soit relevé, on laisse croire qu’après tout, puisqu’il ne s’agit que d’un dessin (ou d’une peinture) à la rigueur, ça n’a pas beaucoup d’importance ?

    Et comment ne pas voir là dans un journal dirigé par un membre du C.C. [= Comité Central] un encouragement tacite à continuer les jeux stériles du formalisme esthétique ?

    En présence d’une certaine absence persistante de critique de Parti en art (j’entends d’une critique spécialisée), les peintres ne reconnaîtront jamais assez toute l’aide que leur a apportée le camarade Aragon dans leur domaine par ses études ; sur l’art soviétique, l’art et le sentiment national, Courbet, etc…

    Or, le camarade Aragon dirige les « Lettres », il me semble que c’est lui qui porte la responsabilité première de la parution d’un tel dessin.

    C’est l’aider à son tour que de faire connaître l’indignation et la tristesse des camarades, de tous les camarades, devant une telle chose.

    Tous nos camarades peintres, sculpteurs, actuellement travaillent (dans des conditions matérielles pénibles pour la plupart) à préparer la grande exposition Karl Marx qui sera présentée au mois de mai au peuple de Paris.

    J’ai appris incidemment que ce dessin pourrait représenter l’apport et la contribution de notre camarade Picasso à cette exposition.

    J’ai le regret d’informer la direction de mon Parti que je me refuse à accepter par avance ce soi-disant portrait.

    Ma tristesse tient encore au fait que si, un grand artiste en 1953 est incapable de faire un bon mais simple dessin du visage de l’homme le plus aimé des prolétaires du monde entier, cela donne la mesure de nos faiblesses dans ce domaine dans notre pays qui compte pourtant dans son passé artistique les plus grands portraitistes que la Peinture ait connus.

    Alors il fallait simplement reproduire une photo, ou mieux, l’œuvre probe d’un artiste soviétique et il n’en manque pas, heureusement, dans la patrie de celui qui, par sa disparition terrible à penser, a mis toute l’humanité consciente en deuil et lui a fait serrer les poings pour mieux repartir au combat.

    André FOUGERON. »

    L’article qui suit immédiatement celui d’André Fougeron s’intitule « Que vaut un dessin quand il trahit son sujet ? », écrit par un simple militant parisien.

    Cela ne doit bien entendu rien au hasard et cela se situe précisément dans le cadre de l’offensive contre les tenants du « contenu » porté par le génie artistique qui dépasse le sujet.

    On l’a compris, on est dans une offensive de dimension idéologique, à travers la question de la peinture.

    Dans le numéro suivant – on est alors début avril 1953 -, Louis Aragon publie un article, de nouveau concernant cette question.

    Il tente de temporiser en utilisant la position dans le Parti de Maurice Thorez.

    Il sait, en effet, que ce dernier va rentrer en France sous peu.

    « Sur un portrait de Staline

    Nos lecteurs auront trouvé dans notre dernier numéro les passages essentiels de quelques-unes des lettres que j’ai reçues ou qui ont été adressées au Comité Central du Parti Communiste Français, sur la publication dans notre journal d’un portrait de Staline par Picasso.

    Je ne puis matériellement publier ici toutes les lettres reçues, mais je puis donner l’assurance à mes correspondants que les idées exprimées par eux seront discutées ici ou dans d’autres journaux et revues démocratiques.

    La grande majorité des lettres exprime le regret de la publication dans notre journal d’une image qui n’est pas à l’échelle des sentiments qu’inspire à nos correspondants la grandeur de Staline.

    Ceci dit, sans mettre un instant en doute les sentiments du grand artiste qu’est Picasso : pour ma part, je ne l’ai pas fait une seconde. Les quelques lettres approuvant le dessin ne font, à mon avis, que confirmer la juste appréciation du Secrétariat du Parti Communiste Français.

    J’estime d’autre part que les deux correspondants qui, tout en désapprouvant le dessin, regrettent cette appréciation publique sous le prétexte qu’elle fournit un élément de campagne aux adversaires de nos idées, n’ont en cela aucunement raison.

    Déjà, l’article de François Billoux, dans l’Humanité du 23 mars, « Ils ont perdu une belle occasion de se taire », avait permis de dire leur fait à tous ceux qui prétendent nous donner des leçons, des bas-fonds de la décadence et de la trahison nationale.

    Les criailleries de l’adversaire ne sauraient ni nous émouvoir, ni nous empêcher, après une critique juste et publique, de rectifier notre action.

    Il est clair désormais que la discussion au point où elle est venue dépasse et doit dépasser de beaucoup un dessin de Picasso, et, même plus généralement, les problèmes que peut poser la manière de peindre de Picasso, pour aborder le véritable problème.

    Ce problème est celui de tous les créateurs, peintres y compris, qui doivent se placer résolument sur les positions de la classe ouvrière s’ils veulent partager complètement son grand combat à la tête du peuple de France pour les libertés démocratiques, l’indépendance nationale, la paix, le socialisme.

    Il s’agit bien ici de la demande renouvelée par tous les travailleurs, particulièrement à leurs camarades peintres, pour que, dans le contenu comme par la forme, leurs œuvres
    soient imprégnées des luttes, des espoirs, des certitudes en la victoire de la classe ouvrière.

    Aussi, à ce point de la discussion commencée, m’a-t-il semblé utile de présenter cette semaine aux lecteurs des Lettres françaises trois textes qui jettent une lumière scientifique sur les perspectives de cette discussion.

    Il s’agit d’un extrait du rapport de Georges Malenkov au XIXe Congrès du Parti Communiste de l’Union Soviétique, et de deux extraits de discours prononcés par Maurice Thorez, l’un à la session du Comité Central du Parti Communiste Français à Saint-Denis, le 10 décembre 1949, l’autre au XIIe Congrès national du Parti Communiste Français, à Gennevilliers, le 2 avril 1950.

    Il y a des textes qui sont des sources : à l’heure où la pensée d’un Malenkov fait pencher le destin du monde dans le sens de la paix, à l’heure où Maurice Thorez revient parmi nous, poser sur toutes choses françaises ce regard lumineux indispensable à la vie nationale, j’espère que les lecteurs des Lettres françaises liront ces textes-ci comme je le fais moi-même, et comprendront ce qu’ils apportent dans ce combat pour le réalisme, « pour un art qui aide la classe ouvrière dans sa lutte libératrice », qui est le combat même de notre journal, sa raison d’être et sa justification.

    ARAGON. »

    On aura compris que la publication de deux textes de Maurice Thorez dont il est parlé dans l’article vise à réaffirmer la position des Lettres françaises, et que l’ajout d’un texte soviétique vient appuyer cela, afin de contrer tout procès en légitimité.

    Et quelques jours plus tard, donc, Maurice Thorez revient d’URSS au bout de deux années et demie.

    Juste avant son arrivée, l’Humanité publie un poème de Louis Aragon à ce sujet, le 8 avril 1953.

    « Il revient

    Du printemps qui viendra tout l’hiver l’homme doute
    La nuit a peine à croire aux blancheurs du matin
    Et le pilote absent les passagers font route
    Entre des récifs noirs et des phares éteints
    Nous avions dans le cœur comme une défaillance
    Le grand malheur d’un jour d’octobre qui frappa
    L’homme que nous suivions mais avec lui la France
    Où voici de nouveau que l’étranger campa

    Ce fut lui le premier à dire de Strasbourg
    Mein Kampf le plan gammé des aigles sur Paris
    Rouvrir les poings fermés pour un geste d’amour
    Unir hier et demain dans la même patrie
    Et réconciliant les deux chansons françaises
    Faire ensemble monter du peuple de Valmy
    L’Internationale avec la Marseillaise
    Et se tendre la main les frères ennemis

    Lui de qui la leçon féconde et nécessaire
    Guida Sémard Péri Politzer et Fabien
    Lui qui fut le dernier soleil à qui pensèrent
    Ceux de Châteaubriant et du Mont Valérien
    Lui sans qui de retour pour dire à l’aventure
    Tu n’es pas le chemin du peuple triomphant
    L’espoir impatient dans les choses futures
    Dans le père et la mère aurait tué l’enfant

    On avait beau se dire II reviendra c’est sûr
    Et ce sera Maurice avec nous comme avant
    Le mensonge ennemi ravivait la blessure
    Que nous portions au cœur depuis plus de deux ans
    On avait beau se dire Au pays de Staline
    Le miracle n’est plus un miracle aujourd’hui
    Deux ans l’attendre avec ce que l’on imagine
    Et les propos des gens deux ans c’est long sans lui

    Mais voici qu’on apprend que dans le Kremlin rose
    Aux assises d’un peuple il est venu debout
    Dire au milieu de ce bilan d’apothéose
    Comme au Vel’d’Hiv’ alors qu’il était parmi nous
    Ce qu’il disait naguère et nous disons encore
    Jamais non jamais le peuple de France Non
    Jamais nous ne ferons la guerre à cette aurore
    Nous saurons museler l’atome et le canon

    Il revient Les vélos sur le chemin des villes
    Se parlent rapprochant leur nickel ébloui
    Tu l’entends batelier Il revient Quoi Comment Il
    Revient Je te le dis docker Il revient oui
    Il revient Le wattman arrête la motrice
    Camarade tu dis qu’il revient tu dis bien
    Et l’employé du gaz interroge Maurice
    Reviendrait Mais comprends on te dit qu’il revient

    Maurice Je comprends Ce n’est donc pas un rêve
    Les vestiaires sont pleins de rumeurs Vous disiez
    Il revient Ces mots-là sont la lampe que lèvent
    Les mineurs aujourd’hui comme aux jours de Waziers

    Il revient Ces mots-là sont la chanson qu’emporte
    Le journalier La chanson du soldat du marin
    C’est l’espoir de la paix et c’est la France forte
    Libre et heureuse Paysan lance le grain

    Ô femmes souriez et mêlez à vos tresses
    Ces deux mots-là comme des fleurs jamais fanées
    Il revient Je redis ces deux mots-là sans cesse
    Tout se colore d’eux après ces deux années
    Il revient il revient il vient il va venir
    En avant Le bonheur de tous est dans nos mains

    Il semble qu’à le dire on ouvre l’avenir
    Et l’on entend déjà chanter les lendemains »

    Le lendemain sort le nouveau numéro desLettres françaises, qui contient un nouvel article de Louis Aragon, À haute voix.

    L’article est très long, tout à fait représentatif d’un intellectuel, et naturellement il y a… la défense de Pablo Picasso.

    Il mentionne le fait qu’André Fougeron a lui aussi envoyé une lettre dénonçant le dessin de Pablo Picasso représentant Staline ; néanmoins, Louis Aragon rejette tout d’un revers de la main, arguant que les points de vue diffus des masses ne sont pas ce qui compte.

    Et le lendemain de la sortie de la revue, l’Humanité annonce en grandes pompes le retour de Maurice Thorez.

  • Une nouvelle réaffirmation du « peintre à son créneau »

    Le rédacteur en chef de l’Humanité, André Stil, répondit dès le lendemain dans l’Humanité à l’article des Lettres françaises sur l’exposition « Au pays des mines ».

    « Marcenac compte les coups

    Le camarade Marcenac écrit souvent dans « Les Lettres Françaises » des choses justes sur la peinture et en particulier sur les problèmes du nouveau réalisme.

    Mais voici qu’il consacre un grand article à l’exposition Fougeron.

    De cet article, qui paraît quelques jours après l’ouverture de cette exposition, les lecteurs des « Lettres Françaises » attendaient sans aucun doute une appréciation d’ensemble de la nouvelle oeuvre de Fougeron.

    Or, on n’y trouve pas un mot sur les tableaux les plus importants exposés à la galerie Bernheim jeune.

    Rien sur « Terres cruelles » et « Les Juges ».

    Rien sur « Le Pensionné » et « Défense Nationale ».

    Jean Marcenac a choisi dé ne parler que d’un des aspects du « Pays des mines » : les paysages.

    Que dire de ce choix ? Qu’en diront les ennemis des mineurs et du nouveau réalisme ?

    Un exemple : dans « Le Figaro », le journal de Skorzeny [= un officier de l’Allemagne nazie], le plus réactionnaire sans doute des critiques d’art, le nommé André Warnod, écrit : « Nous sommes ravis de trouver dans ses paysages de corons, de « crassiers », ses natures mortes groupant les objets participant à la vie du mineur, des qualités certaines. Mais… »

    Et ce « mais » introduit des injures contre Fougeron pour tout ce qui n’est pas les paysages et à quoi il faut reprocher, selon Warnod, d’« exalter la propagande communiste ».

    Voilà l’opinion de la critique skorzenique.

    Donc, le camarade Marcenac ne dit rien sur les tableaux qui sont insupportables aux ennemis des mineurs et du nouveau réalisme.

    Mais il choisit d’exalter seulement ceux qu’ils acceptent, ceux qu’ils font semblant de louer pour mieux insulter les tableaux de « propagande communiste ».

    Il est clair que Jean Marcenac n’a en aucune façon le même jugement que les Warnod, qu’il méprise.

    Mais où est l’erreur ?

    En ceci, que Marcenac reconnaît lui-même dans son article : « Certes, j’imagine bien que ce n’est pas sur les paysages qu’on va disputer. Le sens de cet ensemble est autre ».

    En deux mots : il écrit à côté de ce qui est l’objet de « disputes », à côté du combat qui est mené sur l’exposition Fougeron entre la réaction et nous. Il reste sur la touche, hors du combat, à regarder le paysage.

    Certes, le paysage est important dans « Le pays des mines ».

    C’est même là que les progrès apparaissent les plus sensibles.

    Parce que c’est un fait nouveau qu’une peinture de paysage qui signifie, qui ait un contenu, comme la nature, qui reflète à sa façon la vie et les luttes des hommes.

    Mais il n’est pas l’essentiel dans cette exposition. L’essentiel c’est que par tous les moyens dont il dispose, Fougeron s’est efforcé, au contact des mineurs, d’exprimer le contenu nouveau de notre époque.

    Le paysage n’est qu’un de ces moyens.

    Il en est d’autres (le portrait en premier lieu) qui, parce qu’ils expriment avec plus de force encore ce contenu nouveau, indisposent beaucoup plus encore que les paysages les ennemis des mineurs et du réalisme.

    C’est sur ce terrain que se mène la bataille. C’est là-dessus qu’il faut réfléchir, discuter et se battre. »

    Le même numéro de l’Humanité contient un éloge d’André Fougeron par Victorin Duguet, un cadre du Parti Communiste Français qui est alors secrétaire général de la Fédération nationale des travailleurs du sous-sol de la CGT.

    C’est là quelque chose d’essentiel à savoir, car Victorin Duguet fut le premier président des Charbonnages de France, en 1946-1947.

    Cela veut dire qu’il participa en première ligne à la « bataille du charbon » et qu’il est en accord avec la ligne de Maurice Thorez.

    On ne parle pas ici d’une opposition interne au Parti Communiste Français, mais d’une sensibilité particulière, qui est en désaccord avec l’effacement trop prononcé de l’identité « parti syndicaliste » au profit de la recherche d’une union avec d’autres.

    Voici donc ce que dit Victorin Duguet :

    « D’ores et déjà, nous sommes sûrs que l’accueil sera chaleureux et que des milliers de mineurs se feront un plaisir et une joie de visiter et d’apprécier cette exposition.

    Les mineurs visiteront et apprécieront « Le pays des mines », non seulement pour apporter à Fougeron les remerciements qu’il mérite amplement, mais aussi parce que les mineurs, dont les qualités de cœur et de courage sont depuis longtemps légendaires, ne sont pas les révoltés aigris, tapageurs et ignares que certains s’imaginent.

    Mais parce qu’ils sont des hommes qui ont pris conscience du fait que le bien et le beau peu[ven]t, une fois jeté bas le mode de vie capitaliste, cesser d’être le privilège de quelques-uns pour devenir la chose de tous. »

    Le « bien » et le « beau » sont des conceptions idéalistes, à rebours du réalisme socialiste, mais le « nouveau réalisme français » est une démarche justement forcée, idéaliste, volontariste, subjectiviste.

    Elle est justement sentimentale-identitaire.

    Et le « nouveau réalisme français » semble parvenir à défendre sa position. Il semble bien y avoir l’aval de la direction, puisqu’il y a une présentation de l’exposition à la Grange-aux-Belles, en présence d’Auguste Lecœur, mais également de Jacques Duclos.

    André Stil est bien sûr présent aux côtés d’André Fougeron, tous deux disponibles pour signer une plaquette éditée par la Fédération régionale des mineurs du Nord-Pas-de-Calais de la CGT.

    Cependant, l’initiative est présentée comme un « grand débat public » et Le Figaro, le 20 janvier 1951, ainsi que dans l’édition des 21-22 janvier où l’article est reproduit, relate ce qui s’est passé sous la plume de Jean Duché.

    « Les critiques d’art communistes sont des enfants boudeurs« , a déclaré, hier soir, M. Auguste Lecœur, secrétaire du parti communiste.

    Ils boudent devant la peinture réaliste socialiste de Fougeron, devant l’exposition « Le Pays des mines », présentée par André Stil.

    « Qui a parlé de Fougeron ? s’est écrié M. Lecœur. Dans L’Humanité, André Stil.

    Dans Action, dans la Nouvelle Critique ? André Stil. Dans Les Lettres Françaises ? André Stil. »

    On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

    Pourtant, dans Les Lettres Françaises, il nous semblait avoir lu un article de Marcenac…

    Justement, parlons-en : il ne s’occupe que des paysages, pas un mot sur les toiles des mineurs. Bref – je cite toujours – Marcenac est un « neutraliste ».

    Alors, un grand débat public a été organisé à la Grange-aux-Belles, avec les dirigeants du parti, et les militants ont apporté leurs critiques.

    Oh ! bénignes, très bénignes et fort peu picturales.

    Le secrétaire général de la Fédération du sous-sol nous a expliqué que Fougeron a peint Les Juges (un tableau sanglant de mineurs estropiés) parce qu’il y a environ mille accidents du travail chaque année dans les mines.

    Mais personne ne nous a dit pourquoi il en avait fait un chromo.

    Une femme lui a reproché de n’avoir peint que des hommes. Une autre, d’avoir oublié de peindre la joie et l’espoir, par exemple quand il représente deux « coqueleux » avec leurs coqs de combat.

    Pour ce qui est de l’espoir, on lui fit observer qu’il y avait un portrait de Maurice Thorez sur la cheminée de la cuisine.

    Le secrétaire du sous-sol avoua n’avoir pas été capable de regarder « les Juges », parce que c’est trop affreux (moralement), bien qu’il soit allé trois fois à l’exposition.

    Mais une jeune fille regretta que Fougeron n’ait pas été plus violent, bien que les chiens policiers de « Défense nationale », selon une forte expression, exprimassent une « haine fasciste ».

    Il se trouva encore une femme pour suggérer que Fougeron n’est pas un peintre, mais un imagier populaire [NOTE : c’est tout à fait juste effectivement du point de vue du matérialisme dialectique et des principes du réalisme socialiste.]

    Et pourtant il fut un peintre, et ses lithographies témoignent qu’il n’a pas perdu tout sens plastique.

    Que s’est-il donc passé pour qu’il nous donne toute cette grandiloquence en technicolor ?

    Fougeron, lui-même, nous l’a révélé pour finir : il a compris que sa peinture passée était inutile au Parti, parce qu’il manquait de théorie (politique). Il a appris la théorie marxiste.

    « Si j’écoute bien le Parti à qui je dois tout, s’est-il écrié dans un joli mouvement de prosternation, si je suis un bon communiste, je serai un bon peintre. »

    Le Figaro représente bien ici l’intelligence narquoise de la bourgeoisie qui voit comment le Parti Communiste Français ne parvient pas à disposer d’une analyse réelle dans le domaine de la culture.

    Et trois jours après, il va encore plus loin en soulignant à quel point le Parti Communiste Français est justement en décalage avec le réalisme socialiste mis en avant en URSS.

    On lit dans l’article du 23 janvier 1951, intitulé « En lisant la presse soviétique – Picasso devra-t-il lire Staline dans le texte ? » :

    « Mais « l’ami » Picasso, au temps où il peignait des « tableaux qui bougent » et se souciait bien peu de politique, a eu tort de ne pas apprendre le russe.

    Il aurait pu lire dans le texte l’éditorial de la Pravda du 7 janvier, qui définit ainsi le canon de la peinture communiste :

    « L’art soviétique se développe selon la voie tracée par le camarade Staline, la voie du réalisme socialiste… Le peintre soviétique est patriote, il s’inspire des préoccupations du peuple qui sont liées à la grande édification communiste…

    La peinture soviétique est débarrassée de toutes les manifestations de l’impressionnisme et du naturalisme.

    Les formalistes ont beau tenter de se dissimuler, de s’adapter, ils ont beau se faire passer pour des partisans des principes de l’art figuratif, ils continuent à rester étrangers à l’art progressiste, celui du réalisme socialiste. »

    Il serait, à ce sujet, intéressant de savoir ce que Picasso, moins docile que le camarade Fougeron, pense de la belle carte postale publiée vendredi dernier sur trois colonnes dans la page « culturelle » de l’Humanité avec cette légende : « Magnifique tableau de B. Cholokhov, intitulé : « Devant le tableau d’honneur de l’émulation socialiste », qui vient de figurer à l’exposition des Beaux-Arts de Moscou. »

    C’est là tout à fait bien vu : Pablo Picasso n’a rien à voir avec le réalisme socialiste, et la peinture d’André Fougeron elle-même, si elle n’est pas abstraite, ne correspond pas pour autant au réalisme en tant que tel.

    Le Parti Communiste Français va devoir choisir : privilégie-t-il la logique « unitaire » et ouverte, celle de Maurice Thorez et de Pablo Picasso, ou bien le repli « identitaire » d’Auguste Lecœur ?

    Les choses ne se décideront qu’au fur et à mesure, et ce qui sera décisif sera, deux ans plus tard, l’affaire d’un portrait de Staline dessiné par Picasso.

  • L’atténuation et la remise en cause de « Au pays des mines »

    Louis Aragon avait nommé Pierre Daix directeur du quotidien communiste Ce soir, qui existait parallèlement à l’Humanité et qui était déjà en grande perte de vitesse : il disparaîtra en 1953.

    Dans son numéro du 19 janvier 1951, Pierre Daix présente l’exposition « Au pays des mines », en prenant la place du critique culturel traditionnel du quotidien, Georges Besson, qui lui y était favorable.

    La critique n’est pas ouverte ; on devine pourtant l’effort de relativiser au maximum l’exposition, et de sauver Pablo Picasso.

    « UN GRAND ÉVÉNEMENT ARTISTIQUE

    L’exposition d’André Fougeron LE PAYS DES MINES

    L’exposition d’André Fougeron, « Le pays des mines », à quelques pas du Salon de la jeune peinture dont George Besson rend compte ici-même, est le grand événement artistique du moment.

    André Fougeron, au Salon d’Automne de 1948, avait fait scandale en exposant les Parisiennes au marché.

    C’était la rupture délibérée avec la peinture abstraite et détachée de la vie qui faisait alors les délices de la critique et les affaires des marchands de tableaux.

    Fougeron affirmait avec éclat sa volonté de renouer avec la grande tradition réaliste de la peinture française.

    De renouveler peinture en renouvelant son contenu, en s’efforçant d’exprimer ce qu’il y a de nouveau dans la vie du peuple français et dans ses luttes.

    On sait la victoire qu’a remportée, au cours des années 1949 et 1950, une telle tendance et l’éclaircissement qu’elle a permis de faire dans la situation de la peinture française au milieu du XXe siècle.

    Comment s’est dégagé un rassemblement des meilleurs peintres autour de ce contenu nouveau et la diversité qu’il manifeste de la mort de Danielle Casanova de Boris Taslitzky aux colombes de Picasso.

    Fougeron, avec sa dernière exposition, fait un nouveau pas en avant. Il y a progrès, précision et enrichissement de la tendance, du contenu.

    Choisir le pays des mines, la vie et le pays des ouvriers qui se situent à l’avant-garde du prolétariat, y consacrer non plus une toile, mais tout un ensemble, s’efforcer à l’aide de cet ensemble d’exprimer la vie dans son développement et dans sa variété témoignent de la conscience plus nette chez Fougeron des possibilités de son art.

    L’exposition elle-même, les tableaux qui la composent montrent pour leur part le progrès dans l’expression.

    Il suffit de comparer le mineur mort de Terres Cruelles et l’Assassinat de Houllier pour s’en convaincre.

    Cependant que le Pensionné, le vieux silicosé recroquevillé auprès de son feu, marque une maîtrise nouvelle dans la manière de saisir la vie en ce qu’elle a d’essentiel, en même temps qu’une sobriété, et une liberté plus grandes.

    Les paysages, nombreux dans cette exposition, constituent une recherche originale et particulièrement féconde.

    Fougeron met là aussi en évidence le contenu humain de ces terres si riches, si modelées par les hommes, tant de fois envahies, théâtre de tant de luttes.

    C’est cela l’essentiel. Cette exposition parle. Elle dit avec force cette partie de notre pays où l’ancien et le nouveau s’affrontent avec une particulière violence.

    Elle le dit pour les hommes mêmes qui créent le nouveau.

    Fougeron vient de livrer un beau combat, et dans la direction la plus féconde.

    Que tous les problèmes d’expression de ce contenu nouveau soient encore loin d’être résolus, cela ne fait pas de doute, mais le fait essentiel est le progrès accompli dans la compréhension des possibilités du réalisme français et en ce sens Fougeron apporte à tous une précieuse contribution ; il nous conte le pays des mines, aux peintres, aux critiques et aux amateurs il découvre mieux les perspectives de renouveau.

    Il aide à un dialogue d’une qualité nouvelle entre les peintres, et entre les peintres et le public avancé.

    Une telle exposition mérite d’être vue pair tous.

    D’abord pour sa valeur et aussi parce qu’elle témoigne d’une alliance nouvelle entre les artistes et leur peuple, ici concrétisée par le soutien effectif qu’a donné à Fougeron la Fédération des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais.

    Saluons ici ces progrès et les immenses développements qu’ils nous permettent de vérifier. »

    La veille, c’est l’hebdomadaire Les Lettres françaises qui s’était chargé d’une autre critique, par l’intermédiaire de Jean Marcenac.

    Si Ce soir est un quotidien visant les masses, en se prétendant neutre, avec Les Lettres françaises, on a l’organe destiné aux lettrés.

    Il faut donc frapper plus fort, tout en évitant par contre d’être frontal. C’est pourquoi Jean Marcenac commence par parler du peintre Nicolas Poussin, du 17e siècle, pour parler… du paysage de l’exposition « Au pays des mines ».

    C’est une manière de totalement neutraliser la revendication militante du « nouveau réalisme français » et d’ailleurs, l’article l’assume, puisque la fin consiste à dire que la situation est misérable, les gens brisés, mais que le paysage pourra être transformé et devenir beau, ce qui ramène à la citation de Rimbaud au début.

    L’article est donc subtil : il relativise la portée de la démarche, il accuse la peinture de ne pas être belle, ce qui parle aux intellectuels idéalistes façonnés par la bourgeoisie et en quête du « beau ».

    Et il présuppose donc qu’il faut quelque chose en plus, ce qui est l’objectif visé : il s’agit de maintenir un espace pour les artistes de « génie » comme Pablo Picasso.

    L’article a comme titre « Fougeron, l’Arcadie et la beauté moderne », et comme sous-titre « Quelques réflexions sur un aspect de l’Exposition ’’AU PAYS DES MINES’’ ».

    « Le travail humain ! c’est l’explosion qui éclaire mon
    abîme de temps en temps. » Arthur RIMBAUD.

    Voilà fort longtemps, me semble-t-il, qu’en peinture, et tout au moins dans la peinture de paysage, nous vivotons sur une idée de la beauté à la petite semaine.

    Nous subsistons d’emprunts : le passé nous prête sur gages et rien n’existe que par lui, par sa caution, par la référence à ce qui fut.

    N’est-il point paradoxal qu’un des hommes dont l’œuvre et la doctrine ont le plus fait, depuis cent ans, pour bouleverser la peinture, Cézanne, Cézanne lui-même, donne, suivant un mot célèbre, comme son ambition majeure de : « Faire du Poussin d’après nature » ?

    Je sais bien qu’il y a là une très grande et très belle idée.

    C’est vrai, la beauté n’est pas du tout cuit ; c’est une dure et longue conquête ; et il ne s’agit pas seulement d’ouvrir l’œil devant la nature, mais son esprit aussi à ce qu’on nomme « la leçon des musées ».

    Car c’est dans les musées seulement, singulièrement auprès de cet inégalable maître qu’est Poussin, que s’apprend ce que la nature n’enseigne pas et qui fait le fond de la peinture de paysage.

    Ce n’est que là qu’enfin se découvre ce que cherche inconsciemment le malheureux qui tâtonne et ânonne sur le motif, changeant son chevalet de place, à la recherche de ce point privilégié dont parle Pascal, ce qui existe bien pour voir le tableau, mais qui, devant le modèle, nous fuit et nous échappe, à moins de se satisfaire tout badaudement des paroles du guide : « M’sieurs Dames, c’est ici le plus beau point de vue ! » ; ce que cherche encore, au degré le plus humble de l’art de peindre, le photographe qui cadre le spectacle qu’il veut fixer sur la pellicule ou sur la plaque ; en un mot, ce qu’on ne rencontre que par miracle dans la nature naturelle et qui se
    nomme la composition.

    [Suit un long bavardage sur Poussin.]

    Je m’excuse de ces longues réflexions. Je les faisais, l’autre jour, en visitant l’exposition « Au pays des mines », devant les paysages qui figurent parmi les quarante toiles d’André Fougeron.

    Certes, j’imagine bien que ce n’est pas sur les paysages qu’on va disputer. Le sens de cet ensemble est autre ; et Fougeron continue ici sur le chemin qu’il a ouvert avec Les Parisiennes au marché, lors de ce Salon d’Automne 1948, dont j’avais, en son temps, pensant à cette toile, intitulé le compte rendu : « Le premier salon où l’on parle. »

    Cette tentative de faire à nouveau de la peinture un langage, de s’en servir pour dire, pour raconter est ici poursuivie : c’est de la vie, de la lutte ; des espoirs des mineurs qu’il s’agit.

    Cela est plus précis, plus assuré et demande à être examiné de près, pour juger des progrès, comme encore des hésitations.

    [Jean Marcenac se lance dans une longue réflexion sur… le paysage.]

    Car de tout ce que Fougeron a rapporté du pays des mines, rien ne me parait plus assuré que cela : de ce ciel incertain, troué parfois de bleu et percé soudain par le soleil, et voilé à nouveau de fumée ; de ces terrils noirs ou gris, de ces pauvres arbres, de ces maisons aux toits luisants et rouges sous la pluie ; de tout ce paysage sans rapport avec le ciel immuable, la lumière et l’horizon italiens, il a pourtant ramené ce que Poussin était allé chercher dans la campagne de Rome et qu’il y a trouvé et qui est la beauté.

    Une beauté, je pense, qui est celle du monde créé par l’homme, composé par l’homme. Un monde transformé par le travail et dont l’homme est l’héritier et le maître.

    Et sans doute André Stil a raison de marquer que « ce qui se passe en Union Soviétique, où l’homme, sachant où il va, remue les montagnes pour transformer les déserts immenses en terres fertiles, trouve ici un lamentable pendant, la terre bougeant au petit bonheur, hors de tout contrôle, parce qu’ici l’homme n’est même pas son propre maître… », sans doute a-t-il raison de souligner que cette terre, de surcroît, est celle de la guerre, des guerres.

    Ainsi, devant les Pyramides, pense-t-on aux esclaves.

    Ainsi, devant Versailles, aux impôts, aux galères, aux Dragonnades, au peuple malheureux.

    Ainsi asseyons-nous, comme Rimbaud, la beauté sur nos genoux et lui trouvons-nous un goût amer…

    [Jean Marcenac continue sur le paysage, en citant André Stil, ainsi qu’Émile Zola.]

    Dans un paysage de Fougeron, sous le ciel bleu et noir, face aux sombres terrils, entre les champs labourés, préparés pour les betteraves, dans l’aube à peine née, des mineurs roulent vers la fosse, sur leur vélo.

    Il n’y a là rien que des hommes, retrouvant la même tâche harassante et quotidienne, retrouvant, au cœur de ce monde que leur travail a fait, ce travail qu’il leur faut faire.

    Que connaissent-ils de Poussin, de l’Arcadie ?

    [Nicolas Poussin (1594-1665) a peint des peintures de bergers idéalisés, placés en « Arcadie », le pays des délices de l’Antiquité grecque.]

    Rien, sans doute.

    Cependant, entre autres choses, c’est pour que la beauté soit aussi réelle à nos yeux qu’elle était à ceux de Poussin qu’ils vont à leur besogne et à leurs luttes.

    Et qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne prétends pas que Fougeron soit Poussin.

    Simplement, je vois que s’annonce un nouveau classicisme, né de l’accord, non de quelques hommes, mais de tous les hommes avec le monde.

    Simplement, j’ai vu briller dans ces paysages un rayon de cette lumière qui éclaire les œuvres classiques.

    Je l’ai vu. Et je le dis. »

    Formellement, Les Lettres françaises ont abordé les peintures d’André Fougeron et annoncé l’exposition.

    En pratique, c’était une remise en cause des prétentions du « nouveau réalisme français ».

  • La réaffirmation du « peintre à son créneau »

    Auguste Lecœur publie un nouvel article dans l’Humanité, le 8 décembre 1950.

    Il s’intitule de nouveau « Le peintre à son créneau », tout en étant cependant bien plus long.

    Il mentionne l’article de Léon Moussinac au sujet de Pablo Picasso, quelques lignes seulement.

    Il expose quelque chose de conflictuel : il existe, selon lui, un contraste entre Pablo Picasso, peintre sur le créneau de la paix, et André Fougeron, qui est quant à lui sur le créneau du militantisme communiste.

    Autrement dit, Auguste Lecœur dit : Pablo Picasso, oui, mais André Fougeron d’abord.

    « Le journal Le Populaire [= l’organe du Parti socialiste SFIO], fournisseur attitré de la réaction en arguments anticommunistes, a déjà commencé sa besogne.

    Nous aurions parié que sans rien connaître de l’exposition sur « Le Pays des Mines », que Fougeron exposera à Paris, ce journal allait donner le la.

    Le peintre à son créneau, cela ne plaît pas à ce journal. « Le peintre à l’atelier », dit-il avec ce même mépris que certains disent : « La femme au foyer » ; évidemment, avec la femme au foyer, il n’y aurait pas d’Eugénie Cotton [physicienne devenue présidente de l’Union des femmes françaises, un organisme généré par le Parti], il n’y aurait pas de Raymonde Dien [condamnée à la prison pour avoir bloqué un train militaire avec du matériel pour l’Indochine].

    C’est à son créneau des Combattants de la Paix que Picasso, prix international de la Paix, a peint la colombe, symbole de ralliement de centaines de millions de combattants de la paix du monde entier.

    C’est à son créneau de militant communiste que Fougeron a peint « Le Pays des Mines », reflet de certains aspects de la vie, des souffrances et des luttes de classe des mineurs.

    Voilà même coup Fougeron présenté comme peintre officiel du Parti.

    Au risque de décevoir l’auteur d’une telle trouvaille, il me faut dire que pas plus Fougeron qu’un autre n’est dépositaire de la peinture communiste.

    Il y a une position de Parti en toutes choses.

    C’est ce qui manque dans l’article du camarade [Léon] Moussinac, paru ici-même la semaine dernière.

    Tel qu’il l’a présenté, son article risque de créer la confusion, ce qui est inévitable lorsque l’on tente de composer avec les positions du Parti.

    Au XIIe Congrès, notre secrétaire général Maurice Thorez les définissait de la manière suivante :

    « Nous avons demandé à nos écrivains, à nos philosophes, à nos peintres, à nos artistes de se battre sur les positions idéologiques et politiques de la classe ouvrière.

    Aux œuvres décadentes des esthètes bourgeois partisans de l’art pour l’art, au pessimisme sans issue et à l’obscurantisme rétrograde des « philosophes » existentialistes au formalisme des peintres pour qui l’art commence là où le tableau n’a pas de contenu, nous avons opposé un art qui s’inspirerait du réalisme socialiste et serait compris de la classe ouvrière, un art qui aiderait la classe ouvrière dans sa lutte libératrice.« 

    Telles sont donc les positions que Fougeron, peintre et membre du Parti Communiste Français, s’efforce d’appliquer en fonction des directives du XIIe Congrès.

    Les mineurs avaient été flattés des écrits d’Aragon les concernant.

    Ils en avaient été reconnaissants au poète de la patrie, et lorsque celui-ci leur fit don de ses poèmes, les mineurs les firent imprimer sous le titre : « Le Pays des Mines ».

    Séduits par cette forme, ils se sont dit : pourquoi maintenant un peintre ne serait-il pas, lui aussi, l’interprète de nos luttes, de nos espoirs ?

    Pourquoi ne trouverions-nous pas un Aragon de la peinture ?

    L’auteur des « Parisiennes au Marché » a bien voulu tenter l’expérience.

    Après l’écrivain de grand talent et selon le désir des mineurs, un peintre a repris le même sujet.

    Fougeron a peint des paysages ; sont-ils capables de nous émouvoir comme l’a fait Aragon ?

    « Nulle part comme ici la lutte des classes n’est visible, transformant dans le poussier [=résidu de charbon] des mines le paysage et les collines même sont écrasées du poids des terrils noirs ». (Aragon, Le Pays des Mines)

    Une toile représente la remonte d’un mineur tué, est-elle capable de nous émouvoir comme l’a fait Aragon ?

    « Est-ce Hénin-Liétard ou Noyelles-Godault
    Courrières-les-Morts, Montigny-en-Gohelle
    noms de grisou, puits de fureur, terres cruelles
    qui portent çà et là des veuves sur leur dos »

    Une autre toile représente un épisode de la grève, une lutte entre mineurs et C.R.S. Est-elle capable de nous émouvoir comme l’a fait Aragon ?

    « Depuis toujours ici la grève est l’honneur des hommes… Une grève qui dure c’est plus sérieux qu’une maladie. Il y a les enfants.

    Une grève c’est une malédiction dans une famille ouvrière.

    On ne s’y décide que bien forcé. Mais on traverse une grève comme une guerre, c’est affaire d’honneur, c’est affaire de loyauté à sa classe.

    C’est affaire aussi de ne pas supporter l’injustice. Par là, c’est l’affaire de toute l’humanité. »

    Je sais qu’en procédant à cette confrontation du sujet et partant de l’œuvre d’Aragon placée au sommet de la littérature française, je rends la tâche de Fougeron plus difficile, d’autant plus que ceux pour qui l’art commence là où n’existe pas de contenu tenteront entre l’écrivain et le peintre de comparer l’incomparable.

    Déjà, notre contradicteur du Populaire oppose à Fougeron le grand sculpteur [et peintre belge] Constantin Meunier ; « son œuvre — dit-il — était noble ».

    C’est vrai, et si l’exposition sur « Le Pays des Mines » avait pour résultat de sortir cet artiste de l’oubli dans lequel la bourgeoisie l’a enterré, nous serions les premiers à applaudir.

    On nous avait opposé Zola à Aragon, lorsqu’il s’est agi du « Pays des Mines » (littéraire) ; la différence, c’est que Zola n’a fai que le reportage de la misère des mineurs, tandis qu’Aragon apporte un contenu que ne pouvait pas apporter Zola ; de plus, du point de vue de la forme, et pour l’ensemble de son œuvre, l’avantage est en faveur d’Aragon.

    Pour ce qui est de Constantin Meunier, nul encore comme lui, à notre avis, n’a réussi à retracer le dur labeur des travailleurs de la mine, dont il a admirablement transposé les gestes et les attitudes.

    À ces gestes et ces attitudes, Fougeron, et c’est son mérite, apporte un contenu que Constantin Meunier ne pouvait pas apporter.

    Notre contradicteur proteste encore parce que nous séparons le fond de la forme, alors que vingt lignes plus haut il procède à cette même séparation :

    « En dehors du sujet — dit-il — on cherche en vain la noblesse dans la production conformiste de M. Fougeron, agent de propagande. »

    Ainsi donc on reconnaît la noblesse du sujet, mais on nie cette noblesse dans la forme ; voilà une séparation que, dans son principe, je ne trouve pas arbitraire.

    Oui, le sujet est noble ; oui, « Le Pays des Mines » sera un moyen de propagande au service de la noblesse du sujet, donnée première ; celle-ci étant obtenue, aux artistes donc de la mettre en valeur.

    Quand le peuple souffre — déclarait Laurent Casanova au Congrès de Strasbourg — et qu’il est dans les humiliations, un homme digne de ce nom ne peut trouver d’apaisement avec sa conscience s’il ne lutte pas avec le peuple et pour lui.

    En vérité, lorsque les masses sont en mouvement, les valeurs culturelles essentielles ont leur source dans la lutte des masses.

    Cette donnée première une fois encore précisée, nous l’apprécions dans l’œuvre de Fougeron.

    Est-ce que nous négligeons la forme ? Non ! Nous aspirons à la perfection en matière d’œuvre d’art, à savoir la fusion du sujet, du contenu et de la forme.

    Fougeron y a-t-il atteint ?

    Une chose nous semble sûre ; c’est qu’il a enrichi la noblesse du sujet en lui donnant un contenu en rapport avec les aspects de la vie, des souffrances et de la lutte des mineurs.

    Des gens aiment la peinture de Fougeron, d’autres non.

    Chacun est libre de ses opinions, surtout en matière de peinture ; mais la malhonnêteté et l’hypocrisie consistent à condamner le fond par l’intermédiaire de la forme.

    La preuve nous est fournie par Picasso et Taslitzky, qui ont réalisé deux chefs-d’œuvre tant sur le fond que sur la forme, l’un : la colombe de la Paix ; l’autre : la toile sur la mort de Danielle Casanova.

    Nous attendons encore de la part des professeurs d’esthétique la première louange sur la forme.

    On peut ne pas aimer la peinture de Fougeron, mais il est peintre ; et comme il n’est pas nécessaire d’obtenir d’autorisation du journal Le Populaire ou de l’ambassade américaine pour peindre, il le fait.

    Fougeron considère que le sujet et le contenu sont la donnée première.

    Cette conception est la nôtre.

    Cela ne veut pas dire qu’en matière de peinture on exprime les idées par le sujet seulement.

    La valeur émotionnelle de la couleur, du rythme et de la forme sont des instruments que possède le peintre pour la mise en valeur du sujet.

    L’œuvre d’art, pour être véritable, doit traduire ce choc émotionnel, à défaut de quoi tout sujet, même le meilleur, risque de perdre l’essentiel de sa valeur.

    Fougeron est un de ceux qui, en France, poursuivent leurs recherches pour atteindre le réalisme socialiste.

    Il les poursuit en sachant parfaitement que le réalisme socialiste c’est la voie pour la perfection artistique où est réalisée l’harmonie du sujet, de la forme accessible et du contenu idéologique, contenu idéologique revêtu des formes artistiques les plus élevées.

    En ce qui nous concerne, nous croyons à cette perfection parce que nous croyons à la société où il y aura pour tous « du pain et des roses ».

    La peinture de Fougeron est critiquée.

    Il n’en fut pas toujours ainsi. À l’unanimité du jury, le Prix National de Peinture de 100 000 francs lui a été attribué.

    Laissons parler sur l’œuvre de Fougeron.

    Voici ce que, dans les Nouvelles Littéraires, en écrivait M. Bernard Dorival, historien d’art :

    « La grandeur est, de toute évidence, le don essentiel de Fougeron.

    Mais de quelle grandeur s’agit-il ?

    Une analyse plus poussée des tableaux exposés l’apprend, puisque quatre caractères s’en dégagent au premier coup d’œil, la division de la synthèse, l’importance des arabesques, le rôle prééminent du rythme, l’indifférence de la matière.« 

    Pierre Francastel, dans Nouveau dessin, nouvelle peinture, écrivait :

    « Je ne puis qu’affirmer ici que Fougeron me séduit, tout d’abord parce qu’il est peintre, incontestablement peintre.

    Je crois que les mérites de sa palette sont tels que, mis en présence d’une de ses toiles, personne ne pourra jamais le nier. »

    De Pierre Courthion, critique et écrivain suisse, dans Lettres, Genève :

    « La peinture de Fougeron m’a frappé par une certaine crudité de vibration, alliée à une recherche plutôt volontaire, orientée vers le monumental.

    Il y a deux hommes en lui, ce me semble : un coloriste rare, aigu, duquel on remarque d’emblée, dans un salon, la particularité de la palette, puis un plasticien qui semble ramener les lignes souples à la vie, à une densité bien déterminée. »

    Dans Carrefour, sous la signature de Franck Elgar :

    « Une belle nature d’artiste, un peintre incontestablement peintre, tel nous apparaît Fougeron à travers ses œuvres récentes…

    Quand il a abandonné une manière de peindre, il n’a pas cessé d’être honnête. Dans ce péril, il a risqué sa chance, jamais sa probité.

    …Fougeron peut devenir un des plus valeureux représentants de la peinture française. »

    J’arrête ici les louanges sur la peinture de Fougeron.

    D’un seul coup, tous les critiques, les mêmes qui, hier, ne tarissaient pas d’éloges, n’ont plus que pierres et injures à son adresse.

    Que s’est-il passé ?

    Tout simplement que Fougeron venait de renoncer à peindre des femmes nues et des visages taillés à coups de serpe pour peindre les « Parisiennes au Marché » ; le secret de cette sainte alliance contre Fougeron se trouvait dans le contenu de son tableau.

    Fougeron a persisté dans cette voie courageuse et difficile ; « Le Pays des Mines » marque plus encore sa volonté de la suivre.

    Nous l’encouragerons de toutes nos forces.

    Nous savons ce qui, en définitive, par les campagnes passées et présentes, est visé dans son œuvre : le fond plus que la forme. »

    Quelle est la signification de tout cela ?

    Quel sens donner aux propos d’Auguste Lecœur qu’on peut résumer en : Pablo Picasso, oui, mais André Fougeron d’abord ?

    C’est très simple : en exposant cela, Auguste Lecœur marque une distinction nette entre le Parti Communiste Français et les organismes générés par celui-ci.

    En affirmant qu’André Fougeron « vaut » davantage que Picasso, il veut dire que le Parti vaut plus que les organismes générés.

    Une peinture de André Fougeron
    dans le cadre de l’exposition « Le pays des mines »

    Or, telle n’est pas la ligne de Maurice Thorez, qui a une approche d’union, de fusion, qui veut rééditer en France ce qui s’est passé dans les pays de l’Est avec les démocraties populaires, avec le rassemblement, l’union, la fusion.

    On est en 1950 et ce rêve est déjà évanoui, mais l’approche est restée, au moins comme principe pour avancer, et désormais le Parti Communiste Français a besoin en permanence d’une narration où il fait croire à sa base que les choses avancent.

    De toute façon, l’autre option serait un Parti qui devienne combattant, qui cesse d’être « républicain », qui aille à la confrontation politique à travers la rupture idéologique.

    Il en est hors de question avec le « thorézisme ».

    La majorité va donc lancer un assaut général contre la minorité, et ce faisant la reconnaître, ce qui va donner naissance dans la matrice du Parti Communiste Français au conflit ininterrompu entre la majorité « généraliste » et la minorité « sentimentale-identitaire ».

    Mais la bataille va être rude.

  • L’exposition Picasso à la Maison de la Pensée française

    L’annonce de l’exposition « Le pays des mines » du peintre André Fougeron faite par Auguste Lecœur dans L’Humanité en novembre 1950, pose un énorme problème.

    Une peinture de André Fougeron
    dans le cadre de l’exposition « Le pays des mines »

    En effet, cette annonce se télescope avec celle d’une autre exposition commençant précisément à ce moment-là pour une durée de deux mois : celle de Picasso à la Maison de la Pensée française.

    Cet hôtel particulier, rue de l’Élysée à Paris, a accueilli le Comité National des Écrivains et est bien sûr désormais lié au Parti Communiste Français.

    De manière particulièrement significative, c’est là que fut présenté le tableau Les constructeurs de Fernand Léger, qui fait trois mètres sur deux mètres.

    C’est une œuvre célèbre du point de vue de l’art moderne ; on y voit des ouvriers grimper des échelles pour partir « à l’assaut du ciel ».

    Les constructeurs de Fernand Léger

    Le tableau devait être donné à un centre ouvrier, mais la CGT l’a refusé ; Fernand Léger raconte la suite, exprimant l’amertume du peintre « moderne » en total décalage avec les masses :

    « J’ai apporté Les constructeurs aux usines Renault et on les a installés dans une cantine.

    À midi, les gars sont arrivés. En mangeant, ils regardaient les toiles.

    Certains ricanaient : « Regarde-les, mais jamais ils ne pourraient travailler avec des mains comme ça ».

    En somme ils faisaient un jugement par comparaison. Mes toiles leur semblaient drôles.

    Moi je les écoutais et j’avalais tristement ma soupe. »

    C’est que la Maison de la Pensée française représente, en fait, toute la scène parasitaire, intellectuelle, bourgeoise, qui gravite autour et au sein du Parti Communiste Français.

    Pablo Picasso y présentera régulièrement des expositions et le grand maître de cérémonie, c’est Louis Aragon.

    En 1951, Pablo Picasso y apporte des peintures et dessins (datant de 1942-1943) et des sculptures (datant de 1929 à 1944).

    L’Humanité annonce bien entendu l’exposition avec tapage ; c’est Léon Moussinac, un écrivain qui participe très activement à la vie culturelle du Parti Communiste Français, qui se charge de la définir.

    Voici ce qu’il dit, dans un article du 1er décembre 1950, dans l’Humanité :

    « Décomposant et recomposant le monde visible, pour notre foi en l’homme, avec ce génie de créer (contre la facilité duquel il n’a cessé de se rebeller et où se découvre son drame personnel) qui méprise les œillades putassières, l’hostilité intéressée, mais reste attentif à la réflexion critique de quelques-uns et à la surprise égarée du plus grand nombre.

    Ce sont donc quelques-unes des multiples représentations plastiques de ses pensées et de ses sentiments qu’au-delà de tout métier, de toute technique (il en a toutes les maîtrises), Picasso nous confie, et rien ne saurait être plus digne d’être étudié, aimé, admiré.

    Ces œuvres démontrent, une fois de plus, qu’il ne faut pas confondre le sujet et le contenu, que le contenu seul détermine en définitive la valeur d’une œuvre d’art, sujet inclus, et que cette valeur est elle-même déterminée par la qualité des moyens spécifiques et personnels qu’emploie l’artiste pour faire métier de dessinateur, de peintre ou de sculpteur, c’est-à-dire pour recréer cette réalité qu’il a choisie selon sa pensée et ses sentiments, selon sa prise de conscience du monde. »

    Ce passage est essentiel et va correspondre à la vision culturelle « créative » du Parti Communiste Français quelques années plus tard.

    Pour faire simple, c’est une reconnaissance de l’art moderne et de l’art contemporain.

    Le sujet ne compterait pas vraiment ; ce qui serait décisif, ce serait le contenu subjectif apporté par le peintre, ici considéré comme un « génie » capable de retranscrire son moi dans une peinture.

    Dans sa présentation de l’exposition au même moment dans la revue hebdomadaire Les lettres françaises, Louis Aragon formule cela ainsi :

    « L’Homme avait imaginé de rendre vie aux morts en modelant leur semblance.

    Les statues devinrent idoles, et perdirent leur sens funèbre.

    Puis elles perdirent à leur tour leur caractère divin, pour être l’orgueil des puissants : il est improbable que là s’arrête leur histoire, suivant les transformations d’un monde qui en verra encore de toutes les couleurs.

    J’ai exactement le même sentiment devant ces messieurs en redingote qui peuplèrent nos carrefours, et dont il est trop simple de médire une fois pour toutes, et devant les « Serpents emplumés » du Mexique ou les sculptures de Picasso, et qui est un sentiment de panique : cet objet, ce monument s’éloigne de ce qui l’a enfanté, à quoi va-t-il servir, tournera-t-il au cauchemar des hommes ou va-t-il, comme une borne de l’enfer sur le chemin d’Orphée, les conduire vers la lumière ? »

    Tout cela n’a, naturellement, strictement rien à voir avec le réalisme socialiste.

    Mais c’est également éloigné de la conception du « nouveau réalisme français » mis en avant par le Parti Communiste Français, pour qui c’est le sujet qui est décisif.

    La réponse dans l’Humanité à cette exposition de Pablo Picasso va ainsi être immédiate ; elle va exposer la fracture entre la majorité « généraliste », favorable à l’union, qui a choisi Pablo Picasso, et la minorité « identitaire », qui a choisi André Fougeron.

  • André Fougeron et l’exposition « Le pays des mines »

    Il va y avoir plusieurs expositions de peinture correspondant à l’esthétique du « nouveau réalisme français » : « Le Pays des mines » en 1951, « Le Pays de Touraine » en 1952, « Algérie 52 » ainsi que « De Marx à Staline » en 1953.

    Les titres des œuvres soulignent bien l’état d’esprit. De Mireille Miailhe, pour Algérie 52, on a Jeunes travailleurs agricoles, Réunion de femmes pour la paix, Le procès des 56 de Blida, Portrait d’homme, portrait d’enfant, Petite fille d’Alger et son frère, Famille d’un bidonville, Portrait de l’Algérien en manteau…

    Pour la même exposition, on a de Boris Taslitzky Femmes d’Oran, La faim, Famille de mineur de mines de fer de Beni-Saf, Dockers d’Oran, Jeune Marocaine à Alger, Fellah, Portrait d’un rescapé du 8 mai 1945, Le père algérien…

    Pour Le Pays de Touraine, on a d’André Fougeron En Touraine, Paysanne tourangelle préparant un fromage, Valet de ferme endormi, Les accessoires du vigneron, L’établi du menuisier…

    Cependant, c’est « Le Pays des mines » qui est le véritable détonateur. Auguste Lecœur en prend l’initiative en 1950 : il fournit de janvier à avril une résidence à Lens à André Fougeron, à la Maison du peuple de Lens ainsi qu’un salaire.

    Qui est Auguste Lecœur ? Il joue alors un rôle central dans le Parti Communiste Français. Il est d’ailleurs extrêmement connu et il apparaît de manière claire comme devant être le successeur de Maurice Thorez.

    Ce dernier étant en URSS, Auguste Lecœur joue un rôle clef, même si officiellement c’est Jacques Duclos qui fait office de remplaçant à la tête du Parti.

    Le prestige de l’un ne doit pratiquement rien au prestige de l’autre. Jacques Duclos a dirigé le Parti pendant l’occupation, Maurice Thorez étant en URSS. Mais Auguste Lecœur a été un acteur essentiel à ses côtés.

    Auguste Lecœur

    Initialement, Auguste Lecœur a été mineur et métallurgiste ; il a ensuite combattu en Espagne dans les Brigades Internationales.

    Il est devenu le secrétaire de la Région communiste du Pas-de-Calais en 1937-1939 ; il est l’un des cadres dirigeants de la grève des 100 000 mineurs du Nord-Pas-de-Calais de 1941 durant l’occupation.

    Il devient ensuite dirigeant clandestin jusqu’en 1942 pour tout le Nord-Pas-de-Calais et ce fut le tremplin à sa nomination comme secrétaire à l’organisation clandestine du Parti de mai 1942 à août 1944.

    Il est d’ailleurs considéré que c’est lui qui a réussi à réorganiser le Parti dans la clandestinité, l’amenant à être enfin à la fois imperméable et efficace.

    Il devint membre du Comité Central en 1945, puis secrétaire à l’organisation du Parti en 1950.

    Il va de soi que c’est un poste essentiel et on s’aperçoit d’ailleurs qu’il met en place des « instructeurs » chargés de s’occuper des cellules.

    On le comprend : en l’absence de Maurice Thorez, Auguste Lecœur devient le véritable pivot du Parti.

    Sa volonté de réaliser une série consacrée aux mineurs, intitulée « Le Pays des mines », est donc très lourde de sens politique.

    Le travail d’André Fougeron produit une quarantaine d’œuvres, relevant d’une sorte de réalisme tournant à la caricature dénonciatrice, en s’appuyant sur le dessin comme mode représentatif, ce qui est très précisément le style d’André Fougeron.

    On notera au passage un tableau sur les combats de coqs, une « tradition » effectivement présente dans le Nord de la France ; c’est un choix qui reflète bien le fond populiste de la démarche.

    Auguste Lecœur annonce alors la tenue d’une exposition de ces œuvres ; il expose son point de vue dans un article intitulé « Le peintre à son créneau », publié dans L’Humanité, le 28 novembre 1950.

    Le titre de l’article reprend donc celui du manifeste d’André Fougeron. On a ici une dimension idéologique assumée.

    « Dans le courant de janvier 1951 André Fougeron exposera une trentaine de toiles, études et dessins, résultats d’une année d’un travail acharné.

    [Il s’agit dela galerie Bernheim-Jeune, sur la richissime avenue Matignon à Paris, qui a été louée pour l’occasion ; 25 000 personnes s’y rendront. Un sous-titre est ajouté à l’exposition : « Contribution à l’élaboration d’un nouveau réalisme français ».]

    Cette exposition sera ensuite présentée à Lens, Marseille, Saint-Étienne, Alès et ailleurs peut-être.

    Au seul nom de Fougeron, chacun comprend qu’il ne peut s’agir d’une exposition ordinaire. « LE PAYS DES MINES » tel est son sujet. Le mineur, le paysage, le caractère pénible de sa profession, ses souffrances, ses luttes, telle est la matière première modelée par l’artiste.

    André Fougeron a réussi parce qu’en ce lieu d’exploitation monstrueuse et d’âpres luttes de classe, sa conscience de militant révolutionnaire fut sa principale source d’inspiration.

    L’auteur des « Parisiennes au marché » vient de faire beaucoup plus qu’un pas en avant ; bannissant les antichambres intermédiaires, il présente une peinture de
    tendance, une peinture de classe, il donne des armes nouvelles au prolétariat et jettera plus encore la confusion chez l’ennemi.

    André Fougeron n’a pas voulu satisfaire « tout le monde et son père », de chacune de ses toiles souffle l’esprit de la lutte de classe, non seulement de cette grande toile rappelant les batailles entre mineurs et CRS mais aussi de cette autre toile improprement appelée « Nature morte » ou le pain du mineur voisine avec « La Tribune » son journal de classe.

    Cette rupture franche et définitive avec le conformisme n’est possible que dans la mesure où, sur le plan idéologique, cette même rupture est réalisée.

    Dans La Nouvelle Critique de décembre 1948, André Fougeron écrivait : « Le drame de la réalité exprimée par le geste courageux du mineur qui met jusqu’à sa vie en jeu pour arracher seulement de quoi se nourrir ne peut avoir qu’un aspect intolérable à celui qui vit de l’oppression du mineur.

    C’est en parlant de cet aspect de notre vie présente qu’il faut comprendre pourquoi l’expression de la réalité reste aussi intolérable à ceux qui sont consciemment ou non du parti des oppresseurs.« 

    Ces lignes d’André Fougeron représentaient l’acte de naissance de son exposition sur « LE PAYS DES MINES ».

    En les écrivant il se désignait aux yeux des mineurs comme devant être l’Aragon (Voir Le Pays desMines, poèmes d’Aragon. Edition « Tribune des Mineurs », Maison du Peuple, Lens (Pas-de-Calais) de la peinture, comme devant être leur frère de combat qui avec son art serait l’interprète de leurs misères, de leurs accusations, de leurs luttes et de leur espérance.

    On comprend que cette exposition va faire hurler ceux qui vivent de l’oppression des travailleurs, ceux qui « consciemment ou non sont du parti des oppresseurs ».

    Les rengaines hypocrites de l’Art pour l’Art seront à nouveau exhumées.

    En de subtiles minauderies, des esthètes s’attaqueront à la forme parce qu’en désaccord avec le fond. Ce sera un autre aspect des hurlements.

    Nous ne devons pas perdre de vue qu’à leurs yeux le crime de Fougeron sera d’avoir tracé des perspectives nouvelles et hardies à cet art que la bourgeoisie veut réserver à son usage exclusif en tenant l’artiste en esclavage avec les chaînes de l’argent, soumettant son art à ses vices et à sa politique.

    Voilà que Fougeron prouve qu’il peut en être autrement et qu’il doit en être autrement.

    Il justifie cet appel de la classe ouvrière disant à la minorité corrompue de la bourgeoisie capitaliste : ce n’est pas vrai que vous seuls devez avoir la jouissance des dons de l’artiste, ce n’est pas vrai que vous seuls soyez capables de lui permettre de pratiquer son art.

    Pour cela, dit encore la classe ouvrière, il faut que l’artiste se libère des règles d’esclave que lui imposent les maîtres du régime.

    Votre art vaut mieux que le tombeau des salons privés, il vaut mieux que Saint-Germain-des-Prés ou autre lieu pourri de la décadence capitaliste.

    Votre art doit devenir une affaire publique, nationale à condition de vous écarter du régime qui meurt, de vous rendre libre de ses Raspoutine et de vous tourner hardiment vers ceux qui vivent, vers l’avenir, c’est-à-dire revenir au peuple, revenir à la France.

    En matière de peinture Fougeron ouvre largement la voie. Voilà pourquoi il provoquera des hurlements.

    Mais il aura beaucoup d’applaudissements. Les ouvriers, tous les ouvriers applaudiront, le peuple magnifiquement sain de notre beau et grand pays applaudira.

    Il faudra, André Fougeron, regarder tous ceux qui peinent et qui travaillent, il faudra les regarder et dans leurs yeux vous puiserez une énergie nouvelle.

    Vous trouverez dans leurs yeux votre propre satisfaction, celle d’une grande tâche accomplie. Leurs yeux enfin seront les témoins des liens étroits des masses et de l’artiste communiant dans la même pensée et s’émouvant aux mêmes grandes choses. »

    C’est un éloge d’André Fougeron et d’une peinture qui, quelle que soit sa forme, se tourne vers des choses vraies à sa manière, étant donc prétendument un « réalisme ».

    Mais il faut replacer les choses dans leur contexte : Maurice Thorez est en URSS et cela suit la séquence marquée par la défaite de 1947, 1948, 1949.

    Cela signifie que cette mise en avant d’André Fougeron correspond à une mise en avant sentimentale-identitaire de la démarche du Parti Communiste Français.

    Auguste Lecœur impulse une démarche qui ne correspond pas, au sens strict, à la logique de Maurice Thorez d’une union, unification, fusion autour du thème du « peuple de France ».

  • Le peintre à son créneau

    Il faut bien comprendre la chose suivante : le succès du Parti Communiste Français en 1945 a conquis de très nombreuses couches intellectuelles.

    Il y a à Paris toute une bourgeoisie, voire une haute bourgeoisie, qui est fascinée par le communisme.

    Il y a de la part de ces gens la fréquentation des milieux culturels communistes, voire des adhésions.

    Et il se forme toute une scène, à la fois snob et grand-bourgeoise, qui se met en place parallèlement à l’appareil du Parti Communiste Français, avec l’écrivain Louis Aragon au cœur du dispositif.

    Louis Aragon

    Pour cette raison, le rapport sur « Les intellectuels et la Renaissance française », rédigé par Georges Cogniot et Roger Garaudy à l’occasion du Xe congrès du Parti Communiste Français, en juin 1945, souligne ainsi que le Parti « n’impose bien entendu à ses adhérents aucune esthétique particulière ».

    Roger Garaudy réaffirme cette position dans l’article « Artistes sans uniforme », publié dans Arts de France en 1946 :

    « IL N’Y A PAS UNE ESTHÉTIQUE DU PARTI COMMUNISTE (…).

    Et qu’on ne nous assourdisse plus cette querelle du « formalisme » et du « réalisme ».

    Qu’est-ce qui est « marxiste » ? Les recherches « d’avant-garde » ou le « sujet » ? Ni l’un ni l’autre…

    Les peintres communistes ne portent pas d’uniforme, pas plus d’ailleurs qu’aucun autre communiste. Ce sont les fascistes qui portaient tous la même chemise, brune ou noire, et levaient le même bras. »

    Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas un engagement, un « art de parti ».

    Roger Garaudy avait ainsi critiqué les peintres Édouard Pignon et André Fougeron en 1945, au Xe congrès.

    « Je demande à Pignon, à Fougeron qui sont là, « où est votre véritable climat ? », dans les petites galeries d’art, chapelle du snobisme, où vous présentez les idoles du culte des oisifs, ou dans cette salle où votre art répond au besoin du peuple, où votre œuvre peut incarner les hautes passions d’un peuple dans les harmonies de la beauté ? »

    Au même moment, Louis Aragon met en avant le réalisme et toutes ces positions vont donner naissance à l’affirmation d’un « nouveau réalisme français ».

    Sa plus grande figure est André Fougeron, qui obtint une renommée « sociale » avec la peintureLes Parisiennes au marché, exposée au Salon d’automne de 1948.

    Il écrivit également un manifeste où il appelait à se fonder sur la valeur du sujet peint : Le peintre à son créneau.

    Ce manifeste fut publié dans le premier numéro d’une nouvelle revue intellectuelle du Parti Communiste Français : La Nouvelle Critique.

    « LE PEINTRE A SON CRÉNEAU

    Le drame de la réalité exprimée par le geste courageux du mineur qui met jusqu’à sa vie en jeu pour arracher seulement de quoi se nourrir, ne peut avoir qu’un aspect intolérable à celui qui vit de l’oppression du mineur.

    C’est en partant de cet aspect de notre vie présente qu’il faut comprendre pourquoi l’expression de la réalité reste aussi intolérable à ceux qui sont consciemment ou non du parti des oppresseurs.

    Aujourd’hui, il importe donc avant tout d’orienter l’artiste vers le jeu formel des lignes et des couleurs. Sinon, il ne peut qu’accuser à son tour et se mettre à lutter.

    Voilà comment il faut juger de la signification politique d’un réalisme à créer, comme de l’art abstrait en 1948.

    Les prémisses d’un réalisme nouveau sont à extraire de la richesse des sentiments du peuple considéré comme principale source d’inspiration, de sujet.

    Elle vaut, cette richesse, pour l’artiste qui en a conscience, qu’on lui subordonne savamment les rapports de lignes et de couleurs.

    Et lentement, en partant de là, s’élaboreront des œuvres équilibrées du point de vue du contenu et de la forme. Précisons : le réalisme des trois pommes sur une assiette n’est pas en cause par le fait même que la réalisation de ce motif peut permettre autant d’évasion, d’isolement esthétique qu’une peinture abstraite peut en contenir.

    Il reste donc nécessaire, avant tout, de mettre l’accent sur la réalité du contenu social du sujet.

    Ce sera déjà un coup sérieux porté sur les positions esthétiques de l’ennemi, et, pour les artistes qui en ont l’intention courageuse, le moyen d’éviter un danger : celui que l’effort du peintre soit vain « s’il n’y a pas à l’origine la capacité pour les masses et l’artiste de s’émouvoir aux mêmes choses » (Laurent Casanova : Rapport au XIe Congrès du Parti Communiste Français 6 Strasbourg. ).

    Aujourd’hui, l’artiste est à ce point prisonnier qu’il a peur de créer une œuvre avec des sentiments simples, et qu’il rougit d’eux au lieu d’être fier de les éprouver, comme tous les honnêtes gens.

    Il reste à démasquer bien des impostures. Parce que devant la peinture abstraite, nous n’avons pas toujours la rigueur de pensée nécessaire (même lorsque ceux qui la font ont le courage de l’avouer et sont de bonne foi).

    Les haussements d’épaule des esthètes ne doivent pas faire peur ; nous ne devons pas sous-estimer notre force dans aucun domaine.

    Être profane, c’est une chose. Dire qu’on n’y comprend rien, c’est une autre chose. Car c’est vrai, il n’y a rien à comprendre.

    Le problème n’est pas de chercher à comprendre, mais de constater. Constater tout bonnement qu’il n’y a rien à comprendre et du même coup mesurer par là ce qu’on a fait de la peinture !

    La peinture, ce fut d’abord, sur les murs des cavernes, l’image des bêtes, effrayante nourriture de nos ancêtres.

    Puis, de divinités qu’on croyait propices à conjurer le désastre des éléments déchaînés.

    Enfin, cela devint une femme qui donnait le sein à un enfant auréolé ; symbole aussi de la vie qui se renouvelle sans cesse, de l’avenir voulu toujours plus beau.

    Mais aujourd’hui, à quelle notion d’évolution humaine le sort de la peinture se trouve-t-il lié ? « Au mien ! » répond une voix.

    Laquelle ? Celle du fichier d’adresses d’une bonne galerie. Ça vaut 1 500 noms bien comptés.

    Au milieu des honnêtes amateurs qui se délectent des accords proposés par le peintre, combien sont-ils qui pensent : « La peinture est-elle une bonne combine pour placer mon argent ? Que vaudra-t-elle dans dix ans ? »

    C’est ça, l’élite. Ceux qui le proclament sont ceux qui ont la bouche pleine. C’est mince quand même !

    L’élite, aujourd’hui, il faut la chercher ailleurs.

    Elle est là aussi où se trouve la source d’inspiration nécessaire à une renaissance artistique : dans le peuple, dans la force du peuple parce que « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » et que l’art est toujours du côté de la vie.

    15 novembre 1948 André FOUGERON »

    Quelques semaines plus tard se produisit alors le meurtre par un policier du communiste André Houllier, alors qu’il collait des tracts reproduisant une des affiches d’André Fougeron, où l’on voit une petite fille allongée sous une pluie de bombes atomiques.

    L’État avait procédé à l’interdiction de l’affiche et André Fougeron fut poursuivi pour « avoir participé à une entreprise de démoralisation de l’armée et de la nation ayant pour objet de nuire à la défense nationale ».

    Celui-ci décida alors de peindre un Hommage à André Houllier, une œuvre de très grande taille qui fut exposée au Salon d’automne 1949.

    Hommage à André Houllier
    On remarquera les couleurs tricolores à gauche du tableau

    Et il rédige une Critique et autocritique, texte auquel fut ajouté le titre de « Le peintre à son créneau », en allusion à son manifeste.

    C’est alors l’apogée du « nouveau réalisme français », dont Louis Aragon se fait le grand défenseur.

    Ses principaux représentants sont Boris Taslitzky, André Fougeron, Jean Vénitien et Jean Amblard.

    Boris Taslitzky, La mort de Danielle Casanova 
    (1949, Danielle Casanova est morte à Auschwitz),

    Sur le plan de la peinture, ce n’est pas du tout du réalisme ; aucun principe du réalisme socialiste n’est respecté. Il ne s’agit pas d’une représentation de la réalité par le prisme de la synthèse.

    Il s’agit d’une peinture post-impressionniste choisissant un prisme social, alors qu’eux-mêmes se revendiquent du communisme : tout cela confère l’aura d’un « nouveau réalisme français ».

    Pour faire simple : la peinture n’est pas réaliste, mais le thème est social-réaliste et le peintre a fait le choix du communisme.

    Boris Taslitzky, Manifestation au carreau des mines (1947)

    Le conflit va alors porter sur la question du thème : faut-il qu’il soit social-réaliste ?

    La ligne « minoritaire » et « identitaire » dit que oui : elle est portée par Auguste Lecœur et elle s’affirme par l’intermédiaire d’André Fougeron.

    La ligne majoritaire dit que non : elle est portée par Maurice Thorez et elle s’affirme par l’intermédiaire de Pablo Picasso.