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  • Le mode de vie libertarien comme forme suprême de la vie quotidienne dans le mode de production capitaliste

    Publié dans Connexions n°7, avril 2026,
    comme résolution stratégique du Parti Matérialiste Dialectique


    Avant de développer notre propos, nous allons le résumer de manière très simple, en quelques phrases. Nous pensons que l’idée est très facile à comprendre, même si ses implications exigent, par contre, une étude approfondie.

    Nous partons d’un constat : le capitalisme s’est tellement développé qu’il peut proposer une multitude de marchandises capables d’être présentes tout au long de la vie quotidienne.

    C’est ce que nous appelons le 24 heures du 24 du capitalisme, où la consommation perpétue la consommation.

    Un exemple très simple et très parlant, est la consommation du café.

    Auparavant, on achetait du café moulu bas de gamme et on utilisait une cafetière à filtre basique.

    Désormais, la tendance est de se procurer une machine spécifique utilisant des capsules, avec du café tout aussi bas de gamme mais plus cher, ou une machine à grain, très chère mais en réalité produisant un café médiocre.

    Cette généralisation du capitalisme produit cependant, en retour, une violente réaction.

    Celle-ci ne consiste pourtant pas en une critique scientifique du capitalisme, mais en un élitisme individualiste à prétention aristocratique.

    En l’occurrence, c’est le terrain pour les boutiques proposant un café de qualité, dit « de spécialité », ainsi que pour les achats d’appareils et accessoires haut de gamme, allant jusqu’à des meules usinées à haute précision et un porte-filtre en céramique fabriqué au Japon.

    Ainsi, l’ancien capitalisme, celui de la cafetière, cède la place au capitalisme des capsules et des machines se voulant de valeur, ainsi qu’à la ribambelle d’accessoires et appareils pour le café de spécialité.

    Avant, une consommation était simple et se terminait une fois faite. Maintenant, elle est elle-même prétexte à un renouvellement élargi de la consommation.

    Et, au-delà de leur différence de conception et d’approche, les consommateurs sont tous devenus des libertariens, des gens pour qui la liberté de l’individu prime sur absolument tout le reste.

    Dans leur imaginaire, ils vivent leur liberté et l’agrandissent par la consommation individuelle.

    Ils accompagnent en pratique le marché et son élargissement, mais idéologiquement ils considèrent qu’ils développent le « champ des possibles » de leur propre existence individuelle.

    Ils acceptent d’ailleurs les règles du jeu du capitalisme, et ils sont prêts à lutter les uns contre les autres, à se concurrencer, à entrer en compétition, afin de s’approprier une plus grande part du gâteau capitaliste en apparente expansion perpétuelle.

    Dialectiquement, il y a bien sûr une contradiction au sein des consommateurs.

    Les consommateurs « de masse » sont « inclusifs », car ils veulent le confort et la variété des capsules, ils privilégient la quantité. Les consommateurs élitistes se veulent aristocratiques au nom du sens de l’exigence, ils se tournent vers la qualité.

    En pratique pourtant, tant les premiers que les seconds sont libertariens, car adeptes du marché libre, de la vie quotidienne menée suivant des « choix individuels ».

    C’est le mode de vie libertarien comme forme suprême de la vie quotidienne dans le mode de production capitaliste.

    Ce que nous disons est à la fois simple et compliqué. C’est un constat qu’on peut faire aisément en observant la vie des gens dans une société capitaliste développée.

    En même temps, il y a besoin d’un regard profondément scientifique produit par la connaissance des modes de productions historiques de l’humanité et de l’évolution dialectique de l’univers.

    Par principe, le matérialisme dialectique considère que tout mode de production après le communisme primitif et avant le Communisme relève de l’exploitation de l’Homme par l’Homme.

    Les êtres humains se cannibalisent les uns les autres, à différents degrés.

    Dans le mode de production esclavagiste, les Cités – États vivent aux dépens des esclaves ; dans le mode de production féodal, ce sont les serfs qui sont exploités.

    Dans le mode de production capitaliste, ce sont les prolétaires qui sont exploités, dans la mesure où on s’approprie leur force de travail en les rémunérant moins que ce qu’ils apportent.

    Cependant, on a largement dépassé le stade des débuts du capitalisme, où l’accumulation était encore faible, et finalement même relative, car ne touchant pas tous les aspects de la vie quotidienne.

    Désormais, dans les sociétés capitalistes avancées – nous ne parlons pas du tiers-monde – un prolétaire est souvent propriétaire de son logement, il peut également profiter de crédits à la consommation.

    Dans son mode de vie, il n’est pas séparé de la bourgeoisie comme au 19e siècle. Son logement dispose de toilettes et d’une salle de bain, ce qui n’était pas le cas encore en large partie dans la seconde partie du 20e siècle.

    Il a, lui aussi, un smartphone et un ordinateur, un lave-linge et un réfrigérateur, une cuisinière et un aspirateur, une télévision et également la plupart du temps une voiture. Il peut s’acheter facilement des habits neufs, y compris de marques.

    Mieux encore, il peut accumuler du capital pour acheter un logement. Autour de 58 % des Français sont propriétaires.

    Il n’est donc pas simplement possible de dire que les prolétaires n’ont que leurs chaînes à perdre. Ils ont au contraire des avantages matériels très prononcés.

    Par contre, ils le paient avec une intensité de travail devenue bien plus grande.

    Si le travail est physiquement moins dur qu’il y a deux cents ans, sur le plan des nerfs, il est bien plus usant. La force physique était employée pour pallier au besoin de la quantité de force, désormais fournie par les machines.

    Les travailleurs du début du 21e siècle en France, en général, s’épuisent psychiquement d’autant plus. Leur investissement personnel atteint une proportion immense.

    C’est cela dont beaucoup de gens, surtout les jeunes, se sont aperçus au moment de la pandémie de 2020, qui a bloqué les flux de production et permis un certain recul historique.

    Nous n’irons pas que jusqu’à dire que les prolétaires ont donc maintenant des « chaînes en or », néanmoins c’est vrai dans une certaine mesure, surtout vu depuis le tiers-monde.

    C’est d’ailleurs ce qui motive l’émigration.

    Être exploité, souffrir psychiquement, mais pouvoir profiter de plusieurs semaines de vacances, être en mesure d’acheter un logement, profiter d’une assurance-maladie largement efficace, tout cela donne envie à qui ne l’a pas, et on parle ici de la grande majorité de l’humanité.

    Les prolétaires de France le savent très bien et c’est pour cela qu’ils se tiennent très calmes politiquement depuis les années 1960-1970, ayant ouvertement perdu tout sens de la confrontation ouverte.

    Dans le capitalisme développé – et nous soulignons bien qu’il n’est pas différent en substance du capitalisme décrit scientifiquement par Karl Marx – l’accumulation est absolue, au sens où absolument tous les aspects de la vie quotidienne sont touchés.

    Le moindre acte de consommation se voit intégré à tout un processus de renforcement de la précision du capitalisme et de sa capacité d’élargissement.

    Lorsqu’on fait ses courses, on fait désormais le travail des caissières, en passant soi-même les codes-barres des marchandises devant le scanner.

    Rien que l’existence des codes-barres – généralisés seulement dans les années 1990 – indique l’immense capacité technique et logistique.

    On utilise une carte de fidélité qui fournit des informations détaillées à l’entreprise, et de plus en plus un paiement sans contact est réalisé par l’intermédiaire du smartphone.

    Ici, on touche un aspect essentiel. Et les choses sont allées si loin, justement, que tout le monde comprend immédiatement en quoi le capitalisme moderne profite immensément d’internet et du smartphone.

    Le smartphone permet de toujours pouvoir, dans n’importe quelle situation, visiter des sites internet pour acheter, utiliser les réseaux sociaux, faire des paris, jouer, etc.

    Il amène également à être sollicité en permanence, ce qui est essentiel pour le 24 heures sur 24 du capitalisme.

    Il y a les forces productives pour proposer une multitude de marchandises, et il y a les infrastructures pour être en mesure de les proposer à la consommation.

    Le niveau des masses étant relativement haut, le capitalisme peut fonctionner et chercher des voies pour s’agrandir.

    Prendre l’avion était autrefois un privilège ; cela relève désormais de la consommation de masse.

    Les choses ont changé aussi : on paye pour choisir son niveau de confort et son siège, pour disposer d’un bagage ou profiter d’un repas, ou même pour un embarquement prioritaire.

    Tout cela a un immense impact idéologique et culturel.

    La consommation n’est pas qu’une réalité matérielle, c’est également une idéologie.

    Nous ne voulons pas dire ici que les critiques sociologiques et aristocratiques des années 1960, qui dénonçaient la « société de consommation », avaient raison.

    Leurs auteurs dénonçaient à la fois les masses, le rôle de la technologie, l’importance accrue de l’organisation sociale.

    Nous, nous sommes en faveur des masses et donc d’une société de consommation… Mais avec une consommation socialiste, pas une consommation capitaliste.

    Le fait est que, si le capitalisme a apporté des progrès matériels, les gens sont vite amenés à acheter n’importe quoi, et n’importe comment.

    On retrouve ici la combinaison de la consommation capitaliste et de son idéologie. Il y a une impulsion permanente à l’achat.

    Et les gens achètent d’autant plus des choses que leur existence est morne, terne : ils essaient de combler leur angoisse, leur anxiété, par une frénésie d’achats et de représentations liées aux achats.

    C’est là où les réseaux sociaux rentrent en jeu. Instagram et TikTok, par exemple, sont emblématiques d’une fuite en avant dans la mise en scène toujours liée à la consommation.

    Même si ce n’est pas un voyage ou un habit qui est mis en avant, la diffusion d’une vidéo s’inscrit dans une tentative de valorisation, d’insertion dans l’algorithme afin de devenir tendance.

    C’est précisément ce qui fait que l’idéologie de la consommation donne naissance au mode de vie libertarien, qui est adopté de manière naturelle par tous ceux qui consomment.

    L’idéologie libertarienne est née aux États-Unis, comme libéralisme et anarchisme poussés jusqu’au bout.

    L’État et la société doivent s’effacer, afin de laisser les individus agir comme bon leur semble, les rapports entre eux devant se fonder sur des contrats qu’ils signeraient.

    Pour les libertariens, la société est une fiction et l’État est un parasite.

    Mais ce sont là simplement des idées philosophiques, qui ont été portées surtout par une minorité d’intellectuels libéraux et d’entrepreneurs californiens.

    En pratique, c’est la sensibilité libertarienne qui a été adoptée par la consommation capitaliste.

    La raison est simple : le capitalisme moderne dispose d’énormément d’outils lui permettant de pratiquer le profilage : les entreprises savent quel type de consommation est faite, à quel moment, pour quelles sommes et dans quelles proportions, etc.

    C’en est fini de la consommation de masse indifférenciée, il est désormais possible de produire de manière fragmentée, segmentée.

    C’est tout bénéfice pour le capitalisme, qui élargit le marché, l’approfondit, et profite en plus de marchés captifs.

    Ce n’est toutefois possible que si les normes s’effacent, que les régulations disparaissent, que les frontières tombent.

    Les anciennes traditions de consommation visant tout le monde doivent céder la place à une consommation ciblant chacun en particulier.

    Il faut également que le consommateur se reconnaisse comme unique dans son comportement et sa sensibilité.

    Il ne faut surtout pas qu’il vive comme tout le monde et qu’il s’imagine vivre comme tout le monde. Il doit s’imaginer comme différent, voire totalement à part.

    Dans les faits, ce n’est bien entendu pas le cas et même le capitalisme n’est pas en mesure de proposer un type de consommation unique pour chaque personne.

    Cependant, il peut le faire croire et il a besoin que les gens le croient, afin qu’ils s’installent dans une dynamique de segmentation, de fragmentation.

    On pourrait résumer simplement tout cela en disant que le capitalisme a multiplié les modes et qu’il les a sophistiqués.

    Et qu’il les a offertes aux consommateurs en expliquant que, maintenant, le « rêve américain » était vrai pour tout le monde.

    Les consommateurs ont accepté cette possibilité matérielle d’améliorer leur vie quotidienne et, par absence de conscience sociale, ils sont tombés dans le piège du capitalisme.

    Car dans une telle situation, « réussir sa vie », c’est la vivre comme un entrepreneur, à travers des choix et des actions pour conquérir des « parts de marché » dans la vie.

    Tout rapport – émotionnel, sentimental, familial, amical, amoureux, etc. – doit être considéré comme une entreprise le ferait, car seule une entreprise est capable de tirer des bénéfices des choses.

    Il y a une logique de comptabilité et d’accumulation qui prend le dessus, aux dépens de la sensibilité et de l’authenticité.

    Là où nous disons, en tant que communistes, que l’univers est infini, que le collectivisme est le vecteur réel d’une humanité en quête d’épanouissement, les consommateurs libertariens se voient comme les pirates des temps modernes, espérant s’accaparer un nombre fini de biens et de services, de rapports émotionnels, amicaux, sexuels, etc.

    Autrement dit, ils considèrent que la réalité est un monde où un individu agit afin de maximiser son potentiel de consommation.

    C’est le « rêve américain » généralisé, du moins dans l’imaginaire des gens.

    Il faut bien se souvenir qu’en France, le syndicalisme rejette formellement la soumission au politique.

    Pour cette raison, le syndicalisme a toujours consisté en des expressions corporatistes, avec certains secteurs utilisant les rapports de force pour défendre leurs intérêts particuliers.

    Il est important de noter cela, parce que sinon on ne peut pas comprendre comment le syndicalisme français a justement, par ses mentalités, accompagné la logique libertarienne des salariés.

    C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la CFDT est devenue le premier syndicat en termes d’adhérents et de suffrages.

    Les consommateurs sont, en effet, avant tout des producteurs. Il n’y a pas de production sans consommation, et inversement.

    La production est, à ce titre, le premier lieu de la transformation des mentalités, dans le sens du mode de vie libertarien, avant même la consommation. Cela passe par le salariat.

    À partir de mai 1968 et de l’irruption du thème de la vie quotidienne dans les syndicats, il y a eu une prédominance toujours plus grande du thème des acquis sociaux, des avantages individuels.

    La CFDT a été le fer de lance de cette logique de revendications qui ne s’adressait plus à la classe des prolétaires, ou à la masse des travailleurs, mais à chaque personne spécifiquement.

    C’est le remplacement du projet collectif par la société ouverte donnant toujours plus de droits individuels.

    Cette approche a été portée, à côté de ce syndicat, par la « seconde gauche », avec le Parti socialiste, le quotidien Le Monde, l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur.

    On est ici dans l’équivalent direct du Parti démocrate aux États-Unis.

    Dès les années 1950 d’ailleurs, les intellectuels de la CFDT font des États-Unis le modèle pour les rapports entre le patronat et les salariés.

    La démarche est simple : chaque salarié doit être considéré comme unique, ses droits doivent le toucher en tant qu’individu, il faut qu’il ait les moyens de s’adresser individuellement à sa hiérarchie ainsi qu’aux organismes institutionnels.

    Sous couvert de démocratisation du lieu de travail, avec l’espoir hypothétique de la cogestion, voire de « l’autogestion », l’idéologie libertarienne s’est répandue chez les salariés.

    Le résultat est flagrant : les salariés français ne raisonnent jamais en termes collectifs. Une grève, c’est pour eux le rassemblement d’individus faisant face à une même situation et protestant ensemble.

    L’attitude du salarié dans l’entreprise est également ouvertement détachée : il ne se considère plus comme un travailleur, mais comme un individu qui se retrouve, pour un temps donné, dans une certaine position sociale où il doit exercer une activité.

    On l’a compris : c’est la négation de la conscience de classe.

    Mais c’est également tout un rapport faussé au travail. Les salariés ne croient plus au principe de la production, ils s’imaginent tous comme des prestataires de service.

    Un livreur n’a pas de vision du monde différente de son activité qu’un employé, un tatoueur ou un caissier.

    C’est là quelque chose de conforme au mode de vie libertarien et, pour cette raison, chaque salarié se visualise lui-même comme une entreprise, avec une sorte de bilan comptable avec les entrées et les sorties, les bénéfices et les pertes.

    Une profonde aliénation est ainsi installée.

    Les salariés, par la société de consommation propre au capitalisme modernisé, ont intégré idéologiquement la notion de contrat de travail.

    Ils n’ont aucun aperçu de la production dans son ensemble et la notion d’exploitation est une abstraction pour eux, ou bien se résume au principe d’un travail trop fatiguant.

    Il est indiscutable que l’officialisation du mode de vie libertarien a eu lieu avec la seconde investiture de Donald Trump comme président de la superpuissance impérialiste américaine, en janvier 2025.

    Avec Donald Trump, on a un pays entier qui se comporte comme une entreprise, en quête de profits plus grands et de parts de marché qui s’élargissent, rêvant d’une situation de monopole.

    C’est le mode de vie libertarien instauré à l’échelle d’une nation, et ce alors qu’en plus celle-ci dispose de l’hégémonie mondiale, avec le capital le plus important, l’armée de loin la plus puissante, le dollar comme monnaie planétaire de référence et de transaction, les technologies les plus avancées.

    Donald Trump l’assume : il veut plus de richesses, plus de domination. Il agit comme un pirate, qui n’a besoin de rien justifier.

    Du Groenland au Venezuela, en passant par l’Iran, tout ce qui l’intéresse ce sont les intérêts américains, et il le revendique.

    Il est ironique, mais tout à fait logique, que des anarchistes français aient ouvert en 2007 une maison d’édition intitulée « Libertalia », en référence à une pseudo-utopie pirate qui aurait eu lieu à la fin du 17e siècle à Madagascar, et que ce rêve de piraterie soit désormais ouvertement assumé par le capitalisme américain ultra-agressif.

    Le mode de vie libertarien correspond absolument à l’esprit pirate, pour qui tout est une opportunité.

    On utilise une application de rencontres en voyant les « opportunités », tout comme on fait de même pour un emploi sur LinkedIn, un logement de vacances sur Airbnb, des vêtements sur Vinted, absolument n’importe quoi sur Leboncoin, des compétences telles le montage ou le design sur Fiverr, etc.

    On est bien entendu ici dans un très haut degré d’aliénation. Tous les comportements, toutes les attitudes, toutes les valeurs culturelles sont saturés par le mode de vie libertarien.

    De par l’environnement et l’adaptation des gens à cet environnement, on se considère dans l’obligation de concevoir toute chose, tout phénomène, tout rapport comme relevant d’une entreprise en quête de bénéfice, d’individu en quête d’opportunité.

    Plus rien n’a de valeur en dehors de cette logique d’accumulation.

    Une figure grossière et opportuniste comme Donald Trump est emblématique d’une telle approche, et aux yeux des consommateurs libertariens, il apparaît d’ailleurs comme authentique et pragmatique.

    L’émergence de Donald Trump doit, naturellement, absolument tout au capital financier, qui l’a propulsé sur le devant de la scène, comme porteur d’une « révolution par en haut ».

    C’est le capital financier, avec notamment les grandes entreprises de technologie, qui exige que la société américaine soit réorganisée, les priorités modifiées, afin que sur tous les plans les choses s’adaptent au mode de vie libertarien.

    L’intelligence artificielle, qui a connu un saut qualitatif depuis 2017 avec le modèle « Transformer », est ici incontournable, parce que c’est justement un moyen de restructurer, de provoquer une hausse de la productivité, d’accélérer la compétitivité, de renforcer la concurrence, de relancer la compétition, de bouleverser le marché du travail.

    Dans l’imaginaire du capital financier américain, Donald Trump est le chef pirate, l’intelligence artificielle le navire, les réseaux sociaux l’océan, et tout le reste consiste en des opportunités dont il faut profiter.

    Il est évident qu’on fait face, avec un tel phénomène historique porté par la superpuissance impérialiste américaine, à une véritable crise de civilisation.

    Si comparaison n’est pas raison, on a une forme d’équivalent tout de même avec l’effondrement de l’empire romain, et avec lui de tout le mode de production esclavagiste qui avait jusque-là traversé les siècles.

    Les capitalistes européens n’ont pas cessé de souligner qu’ils n’étaient pas les capitalistes américains, qu’ils étaient quant à eux portés par des valeurs véritables et que l’Union européenne formait un contre-modèle au culte américain du coup de force et du fait accompli.

    Le capitalisme européen transporte pourtant la même chose que le capitalisme américain.

    C’est la même logique d’accumulation du capital, avec le même défi de chercher à échapper à la chute tendancielle du taux de profit.

    La concurrence pousse à la modernisation, la modernisation met de côté les travailleurs ; la réelle richesse provient cependant de l’exploitation des travailleurs, d’où une nouvelle modernisation qui est nécessaire, avec à chaque fois davantage de pression exercée sur les travailleurs non mis de côté.

    De plus, toute l’idéologie inclusive de l’Union européenne correspond très précisément à la démarche de fragmentation identitaire et communautaire des États-Unis.

    C’est fait au nom de la bienveillance, et c’est ainsi que la plupart des gens interprètent les valeurs LGBT, mais en réalité c’est une machine à diviser, à séparer, à isoler.

    C’est d’ailleurs l’aboutissement de tout un processus, où la bourgeoisie a toujours entrepris de nier, de combattre, d’exterminer les conceptions collectives, collectivistes, communistes, matérialistes dialectiques.

    Seules auraient de la valeur les explications fondées sur l’individu et ses choix, sur le hasard et les statistiques.

    Le capitalisme n’a eu de cesse, tout au long des 19e et 20e siècles, de promouvoir une vision individualiste du monde, à travers de très nombreux vecteurs idéologiques : l’impressionnisme en peinture qui dit qu’il faut se fonder sur les impressions individuelles, la phénoménologie en philosophie qui affirme que tout sentiment intérieur de la conscience est une vérité en soi, l’existentialisme comme expression littéraire du repli sur soi et sa consommation du monde environnant, etc.

    Tout cela peut, plus simplement, se résumer au slogan de McDonald’s « Venez comme vous êtes ». La consommation a besoin de clients toujours plus différents et nouveaux.

    Bien entendu, certains capitalistes prônent davantage l’inclusivité et l’élargissement des marchés, d’autres capitalistes ont plus intérêt à ce que les choses n’aillent pas trop vite.

    C’est ce qui fait la distinction entre les Démocrates et les Républicains aux États-Unis.

    La même fausse alternative se dessine en France et dans tous les pays capitalistes.

    Dans le fond, tant les uns que les autres sont d’accord sur la protection du régime en place, la puissance de l’économie, l’importance de l’armée, le libéralisme dans les mœurs, le relativisme historique, le soutien à l’art contemporain, l’utilisation d’une immigration plus ou moins choisie comme main-d’œuvre utile, etc.

    Il existe des capitalistes de gauche comme de droite, car il existe des intérêts allant plus dans un sens ou dans un autre.

    C’est là simplement l’expression de nuances au sein des classes dominantes.

    Ces nuances s’expriment à travers différents partis politiques, dont le sens fondamental est le même.

    Il existe, qui plus est, une profonde désaffection pour la politique et les valeurs ont disparu ; c’est dans le style de gestion et dans le choix des intérêts les plus directs qu’on arrive à distinguer les uns des autres.

    Cela correspond parfaitement au mode de vie libertarien, avec des individus qui se considèrent comme des « clients » des politiques menées.

    Il n’y a pas d’idée d’engagement, simplement de soutien indirect, participatif.

    Il faut ici rappeler le fonctionnement des partis américains, qui sont faiblement structurés et relèvent dans les faits d’une coalition, avec différents niveaux d’intégration, les responsables étant choisis de par leur capacité à trouver un dénominateur commun maximum.

    Derrière les partis démocrate et républicain américains, ou plus exactement à travers eux, il y a les groupes religieux, les syndicats, les associations, les ONG, les think tanks, les lobbys, les regroupements économiques, etc.

    Nous insistons là-dessus car le même phénomène se produit en France et ne peut que grandir ; on a déjà vu cela avec le phénomène des « primaires de la gauche », une forme de choix totalement en rupture historique avec la tradition du mouvement ouvrier où le Parti établit un programme et choisit un représentant adéquat.

    Le mode de vie libertarien nécessite des clients de la vie quotidienne capitaliste qui se mobilisent, avec une dimension populiste et irrationnelle, afin de l’emporter électoralement et dans une course à la popularité à tout prix.

    Nous affirmons, au contraire, la nécessité d’un prolétariat conscient, s’assumant en tant que classe ayant un rôle historique à jouer.

    C’est là où nous posons que l’affirmation de la civilisation socialiste mondiale s’oppose frontalement au mode de vie libertarien éparpillé dans des pays capitalistes en compétition.

    Les masses n’ont pas la conscience historique de cette nécessité de la civilisation socialiste mondiale, même si à de multiples niveaux cela s’exprime indirectement.

    La conséquence directe est l’implosion des tissus sociaux du pays. Il n’existe plus d’unité, ni de continuité ; les vécus sont à la fois tout à fait similaires et radicalement différents.

    Ce qui distingue les situations des Français, c’est leur rapport au rythme du mode de vie libertarien. Celui-ci est plus ou moins puissant, plus ou moins qualitatif ou quantitatif.

    Ce rapport au temps détermine chaque espace du pays, avec en toile de fond l’accélération de la séparation – unification des villes et des campagnes.

    Le capitalisme est né des villes : désormais il les vide de leur substance et les fait s’étaler de plus en plus, dans un phénomène de rurbanisation absolument massif.

    L’artificialisation des sols, chaque année, équivaut à ajouter une surface urbaine de la taille de Marseille. Cependant, au-delà de cela, il y a la tendance générale à rendre fonctionnel à tout prix : c’est ce qui produit la France des ronds-points.

    L’espace est défiguré, absorbé par les exigences du temps capitaliste, toujours soucieux de rendement accéléré.

    Il faut se souvenir ici de l’explication de Karl Marx au sujet du capital. Le capitalisme ne vise pas qu’à produire du profit : il en faut toujours plus.

    Tout va donc de plus en plus vite.

    La géographie française ne doit, pour cette raison, pas être comprise de manière unilatérale avec d’un côté les villes et de l’autre les campagnes.

    En réalité, la distinction se fait par le rapport à l’accélération capitaliste.

    Plus on est lié à elle, même si on est un prolétaire, plus on est porté par une dynamique apportant un certain confort matériel et une « nourriture spirituelle » consumériste abondante.

    Moins on est lié à elle et plus on est mis à l’écart, déconnecté, dévalué, marginalisé.

    Dans le premier cas, on s’imagine avoir des valeurs nouvelles, apporter des choses différentes, ajouter de la culture, etc.

    On ne fait en réalité ici qu’accompagner l’élargissement du marché, mais on s’imagine novateurs, progressistes.

    Cette version de « gauche » du capitalisme est bien entendu liée aux centre-villes, de manière directe ou indirecte.

    Elle a comme base les cadres supérieurs, les professions libérales, les professions intellectuelles, les travailleurs du numérique, à quoi il faut ajouter les étudiants (qui rêvent de s’installer) et les fonctionnaires (qui sont installés, même si pas forcément comme ils l’auraient voulu).

    Dans le second cas, on éprouve un sentiment de confusion, avec un profond ressentiment contre une mondialisation à la fois abstraite et lointaine qui abîme tous les repères du quotidien, sans en fournir de nouveaux.

    Tout est très bien condensé par le propos provocateur d’Emmanuel Macron, déjà président de la République, en 2021, pour l’inauguration d’un campus de start-up : « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. Parce que c’est un lieu où on passe. Parce que c’est un lieu qu’on partage. »

    Le capitalisme, à l’époque du mode de vie libertarien, ne consiste pas seulement à être riche ou aisé. Il faut en permanence être dans la nouveauté consumériste.

    C’est la raison pour laquelle les « bourgeois à l’ancienne » ont pratiquement disparu.

    C’en est fini du bourgeois conservateur et cultivé, arc-bouté sur ses privilèges, mais intellectuellement capable.

    Dans la France de 2026, tous les bourgeois sont des opportunistes et de plus en plus des incapables.

    C’est la décadence d’une classe, inévitable, et le mode de vie libertarien est son chant du cygne.

    En attendant, il faut prendre le « rêve » capitaliste au sérieux : les restructurations sont une réalité, la tentative de réactiver le capitalisme par l’élargissement des consommations et par l’intelligence artificielle est un fait.

    C’est même une nouvelle bourgeoisie que le capitalisme cherche à produire, sous la figure du « bobo », qui ne vit pas seulement dans les centre-villes : sa figure irradie dans tout le pays, en particulier dans la jeunesse qui s’imagine « contestataire ».

    La vraie géographie française oppose, en substance, ceux qui pensent qu’il y a des choses à tirer du capitalisme et ceux qui se retrouvent mis de côté.

    On ne fait pas la révolution sur du ressentiment et les masses mises de côté par la mondialisation qui choisissent le nationalisme passent à côté du problème, elles gaspillent toutes leurs forces.

    Inversement, il faut être aveugle pour ne pas voir que le capitalisme est capable de vendre du rêve à des jeunes, y compris loin des centres-villes, en faisant miroiter des métiers dans la finance, dans le divertissement (influenceur, créateur de contenu, etc.), dans le luxe, dans le sport de haut niveau, etc.

    La porte de sortie individualiste est très présente idéologiquement et elle amène des pans entiers de la jeunesse à rêver d’elle.

    Le petit commerce notamment est particulièrement valorisé comme étape intermédiaire pour progresser socialement.

    Un aspect essentiel tient ici aux fast-foods, du McDonald’s aux kebabs, qui correspondent parfaitement au consumérisme libertarien : catastrophique sur le plan nutritif, immoral au possible dans le rapport aux animaux, ultra-rapide et individualisé.

    Qu’on trouve ces fast-foods à la fois dans la France « rapide » et dans la France « lente » est indéniablement une expression de la tendance de fond dans notre pays.

    C’est le nivellement par le bas, accompagné de l’individualisation, avec des espoirs plus ou moins grands, plus ou moins déçus.

    Il semble n’y avoir, dans un tel panorama, aucun espace pour la conscience de classe.

    Et cet espace n’existe pas, en effet, dans un capitalisme devenu absolutiste.

    Il ne peut même plus y avoir de bulles vivant à l’écart, qu’elles relèvent des punks, de la techno, des rastas, des gothiques, du hip-hop, des squats, etc.

    Ce qui est donc décisif, de manière indiscutable, c’est la rupture.

    En France, dans le capitalisme qui a tout conquis, ce qui est indiscutable, c’est le poids croissant de la subjectivité révolutionnaire.

    La rupture est ainsi d’abord mentale. On décide de ne plus s’aligner avec le rythme imposé par le capitalisme. On ressent le besoin de Communisme.

    Ce besoin se fait en rapport avec l’exigence d’une vie épanouie, de mener une vie productive, où on développe ses propres facultés, où on cesse de mépriser l’art, de mettre la Nature de côté, de considérer les animaux comme des objets.

    On sent qu’on a besoin d’un saut qualitatif.

    C’est le moment où la conscience particulière d’une personne entre en résonance et en communion avec la conscience collective de l’Humanité, où le besoin d’harmonie avec la Vie, avec la Biosphère règle et aligne la subjectivité et les actes sur une conformité relativement différenciée, mais dirigée dans un cadre et dans une direction commune.

    Ce moment est le fruit de l’expérience même de l’existence, et si toute personne peut fondamentalement développer ainsi sa subjectivité révolutionnaire, à l’échelle sociale, le prolétariat est à la fois la classe porteuse de ce rapport et la classe en mesure de renverser l’ordre bourgeois par son entrée collective en rupture.

    En fait, développer sa subjectivité révolutionnaire, c’est s’aligner sur l’esprit prolétarien.

    C’est cette dynamique qui produit le Parti révolutionnaire, avant-garde de la rupture prolétarienne.

    Bien entendu, toute la question est alors celle du rapport avec le prolétariat, puisque l’esprit prolétarien ne peut exister sans le prolétariat, sans liaison avec le prolétariat, sans participation à sa vie, sans bataille en son sein.

    Quel rapport établir avec lui pourtant, alors qu’il ne semble pas intéressé par la révolution ?

    C’est là où joue son rôle le Parti et la science qu’est le matérialisme dialectique, comme expression synthétique de l’époque et condensation du parcours révolutionnaire historique.

    Grâce au Parti et à la science, on dépasse le moment de la prise de conscience, la lucidité critique, pour parvenir littéralement à une conversion de la réflexion intérieure, au passage d’une conscience dispersée dans les formes de la vie bourgeoise à une intériorité unifiée par une exigence de justice et d’universalité.

    On cesse d’être un individu abstrait au sein du capitalisme, on devient une personne réelle, en pleine conscience du devenir historique de l’humanité et de la nature de l’être humain, cet animal social sorti de la Nature, mais qui aspire à y revenir, en conservant les acquis de son parcours.

    C’est la question de la vision du monde qui est ainsi centrale.

    Le capitalisme veut empêcher que les gens aient un aperçu global sur la réalité, il veut empêcher les prolétaires de partir d’un point de vue de classe.

    Le capitalisme apporte l’obscurité dans les consciences.

    Le Parti amène la lumière, en présentant la science, le matérialisme dialectique. C’est son but, comme l’ont enseigné Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong.

    Le Parti porte la vision du monde qui est juste, qu’il réactualise à chaque étape historique, qu’il précise en fonction des situations propres à chaque pays.

    La conscience de classe n’est jamais le produit mécanique d’une situation sociale, et encore moins dans un capitalisme à la fois absolu et en effondrement.

    Elle vient de l’extérieur de la classe, elle vient du Parti.

    C’est ce que Lénine résume parfaitement dans « Que faire ? » en expliquant que

    « la conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons.

    Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l’État et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles ».

    Le Parti a une vision globale, qui lui permet de voir les choses de manière correcte.

    Et depuis Mao Zedong et la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne chinoise, on sait que la bataille ne porte pas que sur le pouvoir de l’État et la conscience de classe : il y a également la culture, la science, en fait tous les domaines de la vie.

    Car c’est toute une manière différente de voir les choses, toute une sensibilité nouvelle, tout un intellect nouveau qui doivent triompher.

    La révolution porte ainsi une culture nouvelle, qui seule peut sauver la civilisation et lui permettre d’avancer de nouveau.

    Le mode de production capitaliste a fait son temps, les mentalités qu’il produit sont contre-productives.

    Il y a d’ailleurs, comme on peut le voir, des résurgences de phénomènes de cannibalisme social propres au féodalisme et à l’esclavagisme, avec le développement important des mafias.

    C’est pourquoi le vrai sens de la rupture subjective par rapport au capitalisme se trouve dans la saisie du principe de « temps long ».

    Le regard matérialiste dialectique sur l’humanité s’inscrit dans une temporalité longue, celle de l’histoire sociale de l’humanité, ouverte avec la sédentarisation néolithique et la formation des premières structures sociales en tant que telles.

    Cette histoire sociale de l’humanité condense un immense processus historique où les forces productives se sont accumulées, où les contradictions sociales se sont progressivement développées et imbriquées jusqu’à rendre possible leur dépassement.

    Le prolétariat est l’héritier historique de la bourgeoisie, tout comme celle-ci a hérité de la noblesse, et que cette dernière avait été l’héritière des esclavagistes.

    C’est l’avancée vers le Socialisme, ou le recul vers la barbarie, pour relancer un cycle où réapparaîtra de nouveau la nécessité du Socialisme.

    Le Socialisme est un saut qualitatif, par la culture, au service de la civilisation. Il doit être compris de cette manière et pas autrement.

    Le retour à la barbarie ne serait pas seulement une régression matérielle, ce serait la perpétuation des rapports de domination sous des formes dégradées ou violentes accumulées en couches épouvantables.

    La rupture prolétarienne, au contraire, tend vers une universalisation des acquis de la civilisation, en les libérant de leur inscription dans l’inégalité sociale et l’appropriation privée.

    De la première division sociale du travail aux formes modernes du capitalisme, se déploie une dynamique conflictuelle, où la tendance à la civilisation le dispute à la barbarie, dont le prolétariat constitue l’aboutissement et la mise en crise finale et absolue de l’Histoire.

    Tel est le sens du programme révolutionnaire : le prolétariat est l’antagoniste social de la bourgeoisie, il est l’accomplissement contradictoire et civilisationnel de l’Histoire dans sa dimension sociale.

    La rupture qu’il incarne suppose d’assumer l’héritage des formes culturelles, techniques et symboliques produites par l’Humanité, tout en les arrachant aux divers rapports de domination qui les ont façonnées.

    C’est cet héritage civilisationnel que le capitalisme tente justement de massacrer, de liquider, de détruire au moyen du mode de vie libertarien.

    Son but est d’empêcher le saut historique, en supprimant l’héritage historique.

    La rupture portée par le prolétariat désigne fondamentalement une conflictualité historique totale, inscrite dans la longue durée des sociétés humaines.

    Depuis les premières formes de domination issues de la sédentarisation néolithique, les rapports sociaux ont été structurés par des antagonismes dont le capitalisme constitue finalement l’expression la plus développée, d’autant qu’il n’est pas parvenu à complètement éteindre ou dépasser les formes plus primitives ou obsolètes qu’il a lui-même combattues.

    C’est ce qui explique l’existence ou le surgissement de structures sociales semi-féodales comme le sont les religions par exemple, ou bien même semi-tribales semi-féodales comme le sont les mafias du narco-trafic ou de la prostitution.

    La rupture prolétarienne ne fait ainsi que porter à son point de tension maximale une contradiction ancienne et accumulée en couches, que l’Humanité est pour la première fois depuis les débuts même de l’Histoire en capacité de dépasser.

    Toutefois, on aura compris que la lutte contre une telle masse sombre de contradictions accumulées derrière le capitalisme exige une lutte de très haute intensité.

    C’est l’Humanité qui joue ici sa plus importante partie.

    La lutte même est donc un acte intense, elle doit être comprise comme un processus prolongé et approfondi conduisant de la rupture à la fondation d’un Nouvel Ordre.

    C’est ce que nous appelons la Guerre Populaire, telle que conceptualisée dans sa substance par Karl Marx et Friedrich Engels, par Lénine et Staline, puis par Mao Zedong.

    Ainsi comprise, elle ne doit pas être considérée d’abord comme une simple modalité militaire, mais comme la forme historique d’un affrontement global entre deux logiques de civilisation, entre deux visions du monde.

    Elle exprime la nécessité d’une rupture pleine et entière, non seulement avec des structures économiques, mais avec un ensemble de représentations, de valeurs et de pratiques qui organisent la reproduction de l’ordre bourgeois.

    La Guerre Populaire a donc un statut particulier : au plan du matérialisme historique, elle vise à dépasser un ordre devenu obsolète, et au plan du matérialisme dialectique, elle vise à accomplir le devenir de l’humanité sociale en la fondant dans la Nature, dans le Cosmos.

    C’est cette profondeur totale et gigantesque qui la définit comme une « lutte finale » au sens où elle concentre et résout les contradictions fondamentales de l’histoire des sociétés de classes, sans pour autant clore l’histoire comme processus ouvert et infini.

    Car cette rupture n’est pas une fin, mais un seuil.

    Elle ouvre sur une nouvelle historicité, dans laquelle l’humanité cesse d’être séparée de ses propres conditions d’existence.

    Là où les formations sociales antérieures instituaient une distance entre l’Humanité et la Nature médiatisée par la domination et l’appropriation, s’esquisse la possibilité d’un rapport réconcilié, fondé sur un rapport dialectique productif, conscient et collectif, à la planète comme Biosphère.

    Dans cette perspective, la Guerre Populaire doit être pensée comme intrinsèquement liée à la civilisation elle-même.

    Elle ne peut se confondre avec la destruction ou la barbarie, car elle porte en elle l’exigence d’universalisation des acquis humains.

    C’est pourquoi elle s’oppose, dans son principe, aux formes de violence aveugle qui annihilent les conditions mêmes de la vie sociale, telles que les destructions indiscriminées, l’usage d’armes de destruction comme la bombe atomique ou les atteintes aux populations non impliquées dans le conflit.

    La rupture prolétarienne implique ainsi une normativité interne de la violence : elle est orientée par les valeurs qu’elle prétend instituer.

    En ce sens, elle est déjà, dans son mouvement même, affirmation de la Culture et production d’une Nouvelle Humanité.

    Elle transforme les rapports sociaux non seulement en les renversant, mais en les reconfigurant selon des principes de collectivisme, de démocratie populaire et de responsabilité collective, dans la compréhension de l’universalité de la dialectique.

    Ce processus confère à la lutte une dimension éducative.

    Elle ne produit pas seulement un nouvel ordre, mais une nouvelle subjectivité, façonnée dans et par l’expérience du collectif et de la Guerre elle-même.

    L’esprit prolétarien ne s’impose pas abstraitement : il se réalise dans des pratiques, des organisations et des formes de vie qui préfigurent, au sein même du conflit et de ses exigences, les traits d’une humanité à venir.

    Et c’est le sens du Parti que de porter cette proposition stratégique historique, d’en établir les perspectives concrètes dans un pays donné par une pensée en mesure de guider, de diriger la révolution où les larges masses se transforment pour transformer le monde.

    Guerre populaire jusqu’au Communisme !

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  • Le matérialisme dialectique et la question de la contradiction interne insérée dans les rapports entre les reflets

    Selon le matérialisme dialectique, les choses et les phénomènes connaissent des transformations qui sont produites par leur contradiction interne.

    Cette contradiction interne est le produit de toute une chaîne de rapports, c’est le fruit d’une transformation.

    Il n’est pas possible de la modifier depuis l’extérieur une fois qu’elle est établie.

    Une fois qu’une contradiction est enclenchée, elle ira jusqu’au bout, même si bien entendu selon sa nature, il peut exister de très nombreux modes d’expression.

    C’est une approche subjectiviste que de s’imaginer que, comme on peut comprendre la contradiction interne, on peut agir dessus, depuis « l’extérieur ».

    Cette erreur a pu exister en URSS et en Chine populaire, dans les années 1950.

    Il faut considérer que la contradiction interne est le produit de tout un enchaînement qui l’a précédé, mais également de toute une vague d’ampleur qui transporte des contradictions.

    Dit plus simplement, chaque contradiction interne n’existe que dans un contexte bien particulier, de grande ampleur.

    Un arbre n’existe pas sans forêt, une planète sans système planétaire l’accompagnant, etc.

    La contradiction interne est ainsi déterminée, mais il y a donc la question de l’environnement qu’il faut prendre en compte.

    Quel est le processus ?

    Selon le matérialisme dialectique, les choses et les phénomènes n’existent pas de manière indépendante les uns des autres : c’est là le point essentiel.

    Et comme la contradiction interne ne saurait être modifiée, c’est par le reflet que tout passe et se déroule.

    En fait, tout se répète à l’infini en tant que reflet, ce qui revient à dire qu’il existe une infinité de choses et de phénomènes, chacun produisant des reflets, dans un univers où tout se reflète dans tout à l’infini.

    Chaque reflet agit évidemment de différentes manières au sein des choses et des phénomènes ; il ne détermine pas la nature des choses et des phénomènes, mais intervient dans leur existence à différents niveaux.

    La contradiction interne est ainsi travaillée par des conditions générales.

    La chaleur de la poule qui couve permet au poussin d’éclore, le soleil qui brille permet au promeneur de s’orienter sur son chemin de campagne.

    La chaleur de la poule est un reflet de l’existence de la poule, tout comme la lumière est un reflet de l’existence du soleil.

    Ce n’est pas la contradiction interne à la poule qui chauffe l’œuf, mais la chaleur qui découle de l’existence de la poule permise par la contradiction interne.

    La poule n’irradie pas la chaleur de sa contradiction interne, et la chaleur n’est pas une conséquence de l’existence de la poule qui serait une cause.

    La chaleur qui va à l’œuf est un reflet.

    On peut dire les choses ainsi : rien ne peut modifier de l’extérieur cette contradiction.

    Par contre, les choses et les phénomènes interagissent tous, car rien ne peut exister de manière indépendante. Cela produit des rapports, et donc des contradictions.

    Ces contradictions forment comme des vagues qui transportent toute une série de contradictions, pour les faire se heurter à d’autres contradictions.

    Ainsi, on peut dire qu’on a d’un côté les contradictions internes aux choses et aux phénomènes, de l’autre les contradictions externes entre les choses et les phénomènes.

    Et on passe par le reflet pour aller de la réalité de la contradiction interne aux autres contradictions internes.

    Les contradictions internes relèvent de l’absolu, les rapports externes du relatif.

    L’humanité a bien sûr eu du mal face à cette contradiction ; c’est la raison pour laquelle il a été imaginé que les choses avaient été créées.

    La création par Dieu est toujours ex nihilo, à partir de rien.

    On passe rien à quelque chose, comme par magie.

    Le matérialisme dialectique, lui, considère que le rien n’existe pas, que lorsqu’on retombe à zéro, alors on repart à l’infini.

    Ce qui se déroule en réalité, c’est le développement de contradictions internes, avec les reflets de leurs réalités qui s’entrechoquent.

    Il n’y a pas simplement des contradictions internes, il y a des rapports entre les reflets produits, et l’ensemble produit comme une immense vague.

    On pourrait considérer en un sens que la contradiction interne représente l’aspect principal, les rapports entre les reflets les aspects secondaires.

    Cependant, il existe une dynamique propre à la contradiction interne, notamment le moment du nexus où celle-ci est si forte que les opposés se confondent.

    On peut ici penser à la reproduction. Si on regarde bien, celle-ci est un reflet.

    Un enfant est le reflet des deux parents et c’est le sens de l’ADN que de transmettre les traits de chacun, exactement comme une ombre reflète un arbre sur le sol ou bien la saveur du sucre sur la langue reflète sa nature chimique.

    L’ADN transmis ne consiste pas en la contradiction interne d’une personne, c’est simplement son reflet.

    Encore est-il bien sûr clair que cet ADN fixe ne saurait être absolument « fixe », comme le considère l’idéalisme avec le néo-darwinisme.

    Mais là n’est pas la question. Ce qu’il est essentiel de voir, c’est que la reproduction passe par

    l’échange de reflets, l’interaction de reflets.

    Comme il y a forcément un rapport inégal, il y a ainsi un homme et une femme pour la reproduction, c’est-à-dire un cas où il y a une nuance (l’homme transmet son ADN) et une différence (la femme transmet son ADN mais porte également l’enfant, qui est une partie d’elle et en même temps n’est pas une partie d’elle, car sa contradiction interne reste inchangée).

    On en arrive toutefois à un souci.

    Si la contradiction interne reste séparée des reflets, comment des reflets peuvent-ils arriver à produire une contradiction interne ?

    Si les deux parents restent non modifiés dans leur nature, que c’est l’échange de reflets qui produit l’enfant, alors n’y a-t-il pas un mouvement des reflets à la contradiction interne ?

    Il est évident qu’un enfant n’est pas simplement un reflet de ses parents, il ne se résume pas à une ombre, un mélange qui reflète deux choses qui auraient une vraie valeur, et elles seulement.

    Mais raisonner ainsi serait oublier que tout reflète, mais qu’également tout est reflet.

    Une contradiction interne n’existe pas en soi, indépendamment, telle une chose éternelle.

    Elle est le produit de transformations qui elles-mêmes sont passées par des reflets.

    C’est là où le principe de l’univers comme océan avec des vagues joue pleinement : les contradictions internes ont des reflets qui s’entrechoquent, modifient les rapports, produisent des contradictions, et ce à l’infini.

    La contradiction entre les deux parents, qui produit l’enfant, relève également d’une vague, qui a donné naissance à l’humanité.

    Et l’humanité est née de reflets qui, interagissant, ont modifié des conditions générales, amenant le « passage du singe à l’homme ».

    L’erreur subjectiviste tient ici à dire qu’il suffirait de modifier un environnement pour modifier la contradiction interne. C’est impossible, car il existe déjà une dialectique entre la contradiction interne et l’environnement.

    Au fond, les choses et les phénomènes existent en soi, en obéissant à leur contradiction interne.

    Mais ils sont le produit de reflets, qui eux-mêmes ont été charriés par une vague de matière en transformation.

    Pour résumer simplement : l’humanité ne peut pas exister sans la planète Terre comme Biosphère, mais elle est également née à travers la vague de matière donnant naissance à la Biosphère.

    Si elle est « indépendante » dans la mesure où elle existe avec sa contradiction interne, elle relève d’un « ensemble ».

    On rejoint ici la question du rapport de chaque chose, de chaque phénomène, avec l’univers.

    Tout ce qui existe le fait en soi, mais est une composante d’une vague, d’une infinité de vagues de l’univers.

    Ce sont ces vagues qui ont également donné naissance à ce qui existe et qui mettront un terme à ce qui existe.

    Tout se transforme, en répondant à sa contradiction interne, mais celle-ci naît comme reflet, vit comme reflet, meurt comme reflet, dans l’infinité des reflets composant l’univers, où la matière répond à la matière, partout, tout le temps et dans l’éternité.

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    sur le matérialisme dialectique

  • Le matérialisme dialectique et le reflet de chaque contraire par rapport à son contraire

    Le matérialisme dialectique affirme que dans chaque phénomène, dans chaque chose, il y a deux pôles qui se retrouvent face à face : le haut et le bas, le positif et le négatif, le froid et le chaud, etc.

    Il souligne également que ces deux pôles sont vraiment face à face, dans la mesure où l’un reflète l’autre en tant qu’opposé, et cela de manière telle qu’il y a même à un moment la conversion de l’un en l’autre.

    Le terme de « nexus » désigne ce moment de rencontre des deux contraires, qui se réalise au moment du saut dialectique.

    Néanmoins, il se pose une question à la fois simple et compliquée.

    Quel contraire fait, en effet, face à l’autre ?

    Si on dit que c’est l’un qui reflète l’autre, cela veut-il dire alors que l’autre ne reflète pas le premier ?

    Cela ne saurait être, sinon ils ne seraient pas des contraires.

    Le haut refléterait le bas, mais pas le haut, ce qui n’a pas de sens.

    Cependant, si on dit que chacun reflète l’autre, alors on en arrive à deux possibilités.

    Soit en fait ils n’existent ni l’un ni l’autre, n’existant que comme reflet d’un reflet d’un reflet d’un reflet et ce à l’infini.

    Soit ils existent tous les deux, mais alors comment peuvent-ils se refléter, s’ils existent au préalable tous les deux ?

    Cette question rejoint, on l’aura compris, la contradiction entre le fini et l’infini, ainsi que celle du zéro de l’infini.

    Chaque chose est et n’est pas : elle se transforme toujours, elle est en développement et jamais statique.

    Chaque contraire est ce qu’il est, et en même temps il va refléter son contraire.

    Et au bout du processus, la contradiction s’exprime de manière productive justement au moment où, pour ainsi dire, chaque contraire a fait le tour de l’autre.

    Pour donner un exemple, le haut reflète le bas et le bas le haut, et dans des conditions données, leur rapport contradictoire s’exprime dans le vertige.

    La bourgeoisie reflète le prolétariat et le prolétariat la bourgeoisie; lorsque la bourgeoisie cesse d’être en mesure d’être une classe dominante, à l’inverse du prolétariat, les rôles s’inversent conformément à l’expression du rapport entre les contraires.

    Et si on prend les choses au niveau de l’univers, alors on a une infinité de reflets dans toute chose et partout, relevant d’un océan de vagues-miroirs où tout se reflète et se développe toujours plus, nourri par les sauts qualitatifs réalisés par les vagues-miroirs.

    Les choses et les phénomènes existent en tant que miroirs, ils reflètent alors qu’eux-mêmes sont constitués de reflets.

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    sur le matérialisme dialectique

  • Le matérialisme dialectique et la cinquième colonne

    L’Histoire est marquée par le combat entre le nouveau et l’ancien, mais il n’existe pas une muraille de Chine entre les deux.

    L’ancien est marqué par le nouveau, le nouveau par l’ancien, dans la mesure déjà où le nouveau s’arrache à l’ancien et l’ancien fait face au nouveau.

    Pour cette raison, quelqu’un qui est happé par l’un ou par l’autre peut, en réalité, s’imaginer ne pas l’être, et même relever de son opposé.

    La tension est tellement extrême que, les contraires se convertissant l’un en l’autre, il y a une confusion.

    Prenons la première situation, où quelqu’un qui relève de l’ancien s’imagine appartenir au nouveau.

    Cette personne s’identifie au nouveau ; elle considère que le nouveau va triompher de l’ancien, que ce dernier est quelque chose de négatif, faisant obstruction au progrès historique.

    C’est le nouveau qu’il faut porter.

    Toutefois, ce qui confère une dynamique à cette personne, ce n’est pas une réelle appartenance au nouveau, mais une compréhension de la dimension dont relève le nouveau.

    Cette personne appartient, dans les faits, à l’ancien, mais sa position est tellement condamnée historiquement qu’elle parvient à une vision réelle de cette condamnation.

    Pour cette raison, elle s’identifie au nouveau afin de sauver sa situation particulière.

    Or le nouveau repose sur l’universel, pas le particulier.

    Le choix particulier du bourgeois qui rejoint la Cause révolutionnaire est en contradiction avec la dimension universelle de celle-ci.

    Il y a ici traîtrise, car les intérêts particuliers sont reconnus et confondus avec les intérêts universels.

    Avec l’accentuation des contradictions historiques, la tension entre l’aspect particulier et l’aspect universel devient toujours plus grande.

    Dans les moments de crise, il se révèle alors la nature de cinquième colonne de ceux qui prétendent rejoindre la Cause révolutionnaire, mais agissent en fait comme avant-postes de la contre-révolution.

    L’expression « cinquième colonne » date d’octobre 1936 ; ce sont les communistes qui l’ont popularisé en Espagne.

    Ils avertissaient alors que, dans le cadre de la guerre civile, les nationalistes revendiquaient quatre colonnes militaires lancées contre Madrid, et une « cinquième colonne » déjà présente sur place, et agissant de manière masquée.

    Les communistes espagnols avaient, en pratique, compris que cette « cinquième colonne » ne consistait pas simplement en des agents secrets, des espions, des saboteurs envoyés par l’ennemi.

    Ils ont réussi à voir qu’il s’agissait, en réalité, de ceux qui agissaient en convergence avec le camp des nationalistes.

    L’ultra-gauche, principalement le parti POUM, appelait à refuser une armée professionnelle, à attaquer la petite-bourgeoisie, à précipiter la socialisation des entreprises.

    Sous une apparence très radicale, très révolutionnaire, on avait des mots d’ordre qui œuvraient au niveau pratique à diviser le camp antifasciste, à saboter les améliorations, à saper le moral général de la population.

    Une personne connue qui a participé au POUM est l’écrivain britannique George Orwell ; quelques années plus tard, il écrivait le roman violemment anticommuniste « 1984 ».

    Ce qu’on y trouve est exemplaire d’une production intellectuelle de la part de quelqu’un qui a compris le communisme, l’a rejoint mais sur une base d’ultra-gauche, pour ensuite revenir dans le camp capitaliste, en prétendant conserver une dimension « révolutionnaire ».

    C’est caractéristique de la cinquième colonne : celle-ci prétend toujours représenter la pointe de la révolution, pour en réalité porter des positions qui visent à saboter de l’intérieur le camp révolutionnaire.

    Le trotskisme a été, en URSS, une telle cinquième colonne, parmi d’autres courants politiques.

    C’est cela qui n’a pas été compris par les observateurs occidentaux des fameux « procès de Moscou » dans la seconde moitié des années 1930.

    Il a été considéré par les journalistes bourgeois, de manière erronée, que les aveux des accusés avaient été extorqués, puisqu’ils assumaient d’avoir joué un rôle contre-révolutionnaire, condamnaient leur propre parcours, acceptaient leur condamnation.

    Ils n’ont pas compris qu’on parle ici d’individus qui se sont retrouvés prisonniers dans le nexus du combat entre le nouveau et l’ancien ; ils ont agi comme agents de l’ancien au sein du nouveau, sans même s’en apercevoir.

    Ils se sont imaginés être hyper-révolutionnaires, lutter au service de la Cause de la manière la meilleure, alors qu’ils agissaient comme des saboteurs.

    Toute ligne rouge connaît, de manière inéluctable, un tel phénomène.

    Elle développe le nouveau, ce qui provoque un « écho » dans l’ancien, et des éléments se détachent alors de l’ancien pour rejoindre le nouveau.

    Ils sont cependant le vecteur de l’ancien ; ils sont une action de l’ancien pour briser le nouveau.

    Cela suit le principe qui veut qu’il existe trois moyens pour l’ancien de combattre le nouveau : d’abord en niant son existence, ensuite en le combattant, enfin en prétendant le rejoindre pour le combattre de l’intérieur.

    Mao Zedong a compris cela et c’est pour cela qu’il a appelé à lancer une Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine populaire, afin de chasser du Parti Communiste les éléments agissant comme les vecteurs de l’ancien.

    Ce fut là bien entendu un processus de tension extrême et un excellent exemple de cela est que celui qui a mis en avant le « petit livre rouge », le général Lin Piao, était en fait lui-même en réalité quelqu’un agissant comme cinquième colonne.

    Le principe d’agiter le drapeau rouge contre le drapeau rouge est inévitablement utilisé par des éléments « ultra-radicaux » venus de l’ancien pour saboter le nouveau.

    En France, dans la seconde partie des années 2010, est apparu un « Parti Communiste Maoïste », qui a revendiqué la guerre populaire : il a disparu du jour au lendemain au moment de la pandémie, en 2020, après avoir joué le rôle de provocateur et de serviteur de la confusion.

    Mais il faut comprendre qu’il y a également le mouvement contraire.

    Il y a des éléments politiques qui devraient se tourner vers le nouveau, mais qui rejoignent l’ancien.

    Ils se trompent de camp, et ils sont même d’autant plus contre le Communisme qu’ils en relèvent en réalité.

    On parle ici de prolétaires qui sont manipulés par le capitalisme par l’intermédiaire du fascisme.

    Le fascisme cherche toujours à s’approprier une image révolutionnaire, en puisant dans l’idéologie communiste sur le plan des apparences.

    Cette élaboration du fascisme est produite par des intellectuels opportunistes, mais également par des prolétaires sincères qui sont cependant corrompus à différents niveaux, incapables d’aller jusqu’au bout de leur démarche.

    Il ne s’agit donc pas d’une « cinquième colonne » de la révolution dans le camp de la contre-révolution : une telle chose ne peut pas exister.

    Il n’existe pas choses telles que le « nazisme de gauche », le « fascisme de gauche », le « nationalisme de gauche », etc.

    Ce ne sont que des fantasmagories ayant convergé avec la contre-révolution, qui se sont mises à son service, et qui sont le plus souvent mises de côté après avoir été utilisées.

    Ce qui compte, c’est de raisonner en brise-glace.

    Le Parti porte le matérialisme dialectique, il suit les enseignements de Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong.

    Il ne fige pas sa proposition révolutionnaire, mais accompagne le mouvement historique, les transformations, en portant la ligne rouge.

    Portant le nouveau, il sait que l’ancien va tenter de le freiner, par différents moyens.

    Ces moyens sont la conspiration du silence et l’affrontement, qui sont clairement visibles, mais il y a également l’envoi de gens « sincères » qui portent les valeurs de l’ancien afin de détruire tout depuis l’intérieur.

    Il faut ici se souvenir du mot de Joseph Staline : les meilleures forteresses se prennent de l’intérieur.

    Le Parti doit donc toujours être à la hauteur de la subjectivité révolutionnaire ; il sait qu’il y aura des agents ennemis qui voudront l’infiltrer, soit en toute connaissance de cause, car il s’agit d’agents, soit de manière « sincère » mais en réalité en pleine convergence avec la contre-révolution.

    Le Parti doit se méfier, par définition, toujours se méfier ; il sait avec Mao Zedong que ceux qui agitent des drapeaux rouges ne sont, en attente de la preuve du contraire, que des gens qui agitent des drapeaux rouges.

    Il faut savoir prouver le caractère authentique de l’engagement, et cela à travers les différentes phases du processus révolutionnaire.

    Le Parti de la révolution, portant le matérialisme dialectique, porte donc une grande attention à ce qui relève de la cinquième colonne et qui cherche à converger avec la contre-révolution ; de la même manière, il surveille les agents faussement révolutionnaires qui agissent dans le camp ennemi pour lui donner une image « révolutionnaire »

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    sur le matérialisme dialectique

  • L’aphantasie et les neurones miroirs

    Il existe deux phénomènes très intéressants qui ne sont pas directement en rapport avec le bicaméralisme, mais qui toutefois relèvent de la même mise en perspective.

    En effet, ce qui est en jeu, ce sont les modalités du fonctionnement du cerveau humain.

    Le premier phénomène est l’aphantasie ; il a été conceptualisé en 2015 par le neurologue britannique Adam Zeman.

    Le principe est le suivant.

    Chez la majorité des gens, penser fait apparaître des images mentales.

    Quand on pense à une banane, on voit une banane en image dans son esprit.

    Quand on se rappelle une personne, un lieu ou une situation, on voit quelque chose dans son esprit, un peu comme une image ou une scène intérieure.

    Chez les personnes aphantasiques, ce mécanisme n’existe pas. Aucune image n’apparaît dans leur esprit.

    Elles savent de quoi il s’agit, elles le conceptualisent, sans pour autant le visualiser.

    Elles représentent vraisemblablement 2-3 % de la population, avec autour de 1 % d’aphantasiques complets.

    C’est là un phénomène notable ; il n’est connu que depuis récemment et, dans les faits, en raison du manque d’information à ce sujet, les aphantasiques ne savent pas qu’ils le sont !

    Le second phénomène consiste en les neurones miroirs.

    Leur existence a été découverte par le neurologue italien Giacomo Rizzolatti et son équipe au début des années 1990.

    Malheureusement, c’est lié à l’expérimentation animale, ce cauchemar.

    Il a été constaté que, chez les singes, des neurones s’activent quand l’animal fait une action mais aussi quand il voit quelqu’un d’autre la faire.

    Naturellement, du point de vue matérialiste dialectique, il n’y a absolument nulle surprise à ce que l’esprit fonctionne tel un miroir.

    Depuis, il a été constaté que les neurones miroirs sont bien sûr présents chez l’être humain.

    Et si nombre d’études ont été faites, elles n’ont jamais abouti à des résultats révolutionnaires.

    Ce qui indique bien que la vision bourgeoise des choses a fait son temps.

    Des découvertes sont faites grâce aux moyens techniques, mais la vision du monde obscurcit l’horizon.

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    La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes

  • La question de la mise à distance et de la schizophrénie

    Concluons sur deux aspects intéressants, dans le cadre d’un apport de Julian Jaynes indéniablement très intéressant.

    On sait comment les colonisateurs européens de l’Amérique ont présenté les « Indiens » : comme simples, directs, incapables de mentir… c’est-à-dire sans mise à distance par rapport à leur propre être.

    Si on lit Julian Jaynes, on a un approfondissement de compréhension du phénomène.

    Lui-même va trop loin et raisonne en termes d’automates.

    Néanmoins, il est bien connu que dans les combats des conquistadors contre les petites troupes « indiennes », il suffisait de tuer le chef pour que les autres s’enfuient.

    Ce qui est en jeu, c’est la question de la mise à distance par rapport à soi-même.

    Voici ce que dit Julian Jaynes.

    « À l’époque du bicamérisme, le contrôle social reposait sur la pensée bicamérale, et non sur la peur, la répression ou même la loi.

    Il n’y avait ni ambitions privées, ni rancunes privées, ni frustrations privées, rien de privé, puisque les hommes bicaméraux n’avaient aucun « espace » intérieur où être privés, aucun équivalent avec lequel l’être.

    Toute initiative résidait dans la voix des dieux. (…).

    La tromperie à long terme exige l’invention d’un soi analogique capable de « faire » ou d’« être » quelque chose de très différent de ce que la personne fait ou est réellement, tel que perçu par ses associés. »

    Il est indubitable que, par exemple, si on prend l’empire inca, organisé de manière « unitaire », à prétention collectiviste, ce qu’on lit là est inspirant.

    Un autre aspect concerne la schizophrénie.

    Si l’on suit Julian Jaynes, cette maladie mentale ne saurait être comprise sans le bicaméralisme.

    C’est la raison pour laquelle elle n’a pas été expliquée jusqu’à présent.

    Sa réelle nature consiste en un retour en arrière historique de l’esprit, à une situation bicamérale, mais cette fois non gérée.

    Voici ce qu’il dit.

    « L’homme conscient recourt constamment à l’introspection pour se trouver et se situer par rapport à ses objectifs et à sa situation.

    Sans cette source de sécurité, privé de récit, vivant avec des hallucinations inacceptables et niées comme irréelles par son entourage, le schizophrène floride [= en pleine expression de sa crise] évolue dans un monde à l’opposé de celui des ouvriers de Marduk, soumis aux dieux, ou des idoles d’Ur.

    Le schizophrène moderne est un individu en quête d’une telle culture.

    Mais il conserve généralement une part de conscience subjective qui lutte contre cette organisation mentale plus primitive, qui tente d’établir une forme de contrôle au sein d’une organisation mentale où l’hallucination devrait exercer le pouvoir.

    En somme, son esprit est à nu face à son environnement, attendant des dieux dans un monde sans dieux. »

    Et si on regarde cela de manière matérialiste dialectique et qu’on applique cela aux modes de production, alors on dira : une société devient mûre pour la révolution lorsque l’idéologie qui fournit les principaux commandements et contrôles aux actes de la vie quotidienne des individus dans un mode de production donné est en rupture avec le réel.

    La révolution, c’est lorsqu’un système idéologique de commandement et de contrôle des axes fondamentaux de la vie quotidienne n’est plus opérationnel, et doit être remplacé par un autre.

    Et si on regarde bien, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine populaire a été le premier jalon historique de la compréhension du rôle de la vision du monde comme idéologie au poste de commandement.

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  • Aristote, la falsafa et le bicaméralisme

    Il est très intéressant de constater une chose si on suit Julian Jaynes : son hypothèse explique la possibilité historique de la falsafa, c’est-à-dire de la philosophie arabo-persane qui défendit le matérialisme d’Aristote, tout en reconnaissant le Coran.

    Aristote est un matérialiste.

    Il dit : l’être humain ne pense pas, il réfléchit.

    Lorsqu’il réfléchit bien, c’est qu’il retrouve une vérité universelle.

    L’univers est, en effet, toujours le même et son existence correspond à une série de vérités universelles, formant un intellect agent.

    Les êtres humains n’ont qu’un intellect patient et la seule chose qu’ils peuvent faire, c’est réfléchir de telle manière à être conforme à la réalité.

    Il y a une conjonction entre l’intellect patient et l’intellect agent.

    Ainsi, les êtres humains meurent, les intellects patients disparaissent. L’intellect agent, lui, est éternel.

    La réalité est éternelle, la science consiste en sa compréhension, bien « penser » c’est réfléchir adéquatement.

    Or, qu’est-ce qui empêche, si on suit Julian Jaynes, de dire que l’intellect patient est l’hémisphère gauche, l’intellect agent l’hémisphère droit ?

    Que, quand on raisonne bien, qu’on a une synthèse qui se précipite dans sa tête, c’est un raisonnement scientifique qui émerge comme propulsé dans son esprit, comme s’il était de l’extérieur ou en tout cas conforme au monde extérieur ?

    En quelque sorte, l’hémisphère gauche représente la qualité, l’hémisphère droit la quantité, mais ce serait un raccourci que de dire cela.

    Mais ce n’est pas tout.

    Ce que dit Julian Jaynes n’est pas seulement inspirant pour saisir ce que dit Aristote, il y a donc les philosophes arabo-persans.

    Ils sont matérialistes, à différents degrés, mais reconnaissent le Coran.

    Avicenne représenté en 1271

    Al Farabi, Avicenne et Averroès, pour citer les trois titans de la falsafa arabo-persane, reconnaissent à la fois le chemin de la science matérialiste pure et dure – en conjonction avec l’intellect agent, car l’être humain ne pense pas mais « reflète » la réalité – et l’inspiration divine qu’est le Coran !

    Ici, il faut bien reconnaître qu’il raisonnait comme Julian Jaynes.

    Ce dernier dirait que les trois admettent à la fois l’inspiration non-bicamérale et l’inspiration bicamérale.

    Et il dirait que les trois ont compris que c’était une seule et même chose, avec comme seule différence que dans un cas on sait qu’on se parle à soi-même, que dans l’autre on ne sait pas.

    Julian Jaynes est ici possiblement formidable si on le remet sur ses pieds et qu’on le remet sur une base matérialiste.

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  • La magie, le spiritisme, la possession, la poésie comme mystique

    Julian Jaynes s’autorise, avec raison et sans prétention, de nombreuses remarques exploratoires.

    Il aborde ainsi, de manière très inégale mais intuitive comme toujours, le thème de la magie.

    Ici, il sera difficile d’arriver à des résultats depuis les pays où le capitalisme a avancé.

    L’approche ne peut toutefois que puissamment inspirer les matérialistes dialectiques de Bolivie ou du Brésil, du Népal ou de Thaïlande, du Bénin ou du Nigéria.

    Le marché dit aux sorcières avec divers produits comme des amulettes, des herbes, des fœtus de lama séché, etc., à La Paz en Bolivie (wikipédia)

    Julian Jaynes souligne ici que les modalités des rites de magie, de sorcellerie, de vaudou, etc. comportent des structures récurrentes qui parlent à l’esprit.

    Non seulement, ils servent à fournir une introspection de « l’extérieur », comme à l’époque du bicaméralisme.

    Mais, en plus, et là Julian Jaynes devine plus qu’il n’explique, dans leur approche, ils suivent des modalités du cerveau.

    En fait, on connaît également bien cela quand même dans les pays capitalistes développés, sauf que cela passe par les psychologues, les psychothérapeutes, les psychanalystes et les voyantes.

    Il y a des choses qu’on n’ose pas se dire et on passe par quelqu’un d’autre pour se le dire à soi-même.

    C’est moins pittoresque qu’avec les rites de possession, de magie, de vaudou, etc., néanmoins c’est la même base matérialiste, avec bien entendu un bon fond d’escroquerie et de mise sous dépendance.

    En effet, pour que le « contact » se fasse, il faut toute une mise en scène, tout un stress rituel, ou bien une acceptation symbolique comme les pseudos-hypnotiseurs lors des émissions de télévision.

    Une tenue pour une
    cérémonie afrobrésilienne

    Cela veut dire, en tout cas, que, au Brésil, une affirmation matérialiste dialectique sérieuse serait en mesure de comprendre le fonctionnement des religions afro-brésiliennes de possession (umbanda, candomblé, quimbanda), et non pas simplement de les considérer comme des superstitions folkloriques.

    Et à suivre Julian Jaynes, cette utilisation d’une autre personne, d’un « médium », serait un reste du bicaméralisme.

    Voici comment il tente de formuler un panorama matérialiste de cet aspect :

    « À mesure que le lent retrait des voix et des présences divines laisse une part croissante de chaque population échouée sur le sable des incertitudes subjectives, la variété des techniques employées par l’homme pour tenter d’entrer en contact avec son océan perdu d’autorité s’accroît.

    Prophètes, poètes, oracles, devins, cultes des statues, médiums, astrologues, saints inspirés, possession démoniaque, cartes de tarot, planches Ouija, papes et peyotl sont autant de vestiges d’un bicamérisme qui s’est progressivement réduit à mesure que les incertitudes s’accumulaient. »

    De manière très intéressante, Julian Jaynes parle également de la poésie et il dresse une corrélation entre les modalités de la poésie et les expressions mentales perturbées.

    Par exemple, il est connu que certains malades mentaux pratiquent la glossolalie : ils parlent une langue qui n’existe pas.

    Or, il est connu qu’il a pu être attribué une nature « divine » à cela.

    Julian Jaynes en déduit que la poésie est née comme vision « religieuse » justement en suivant cette même modalité d’expression perturbée, détournée de la pensée.

    C’est là où il y a une mise en perspective plus intéressante, plus concrète, plus solide, car elle s’appuie sur une transformation profonde, et pas simplement sur une opposition formalisée entre bicaméralisme et non-bicaméralisme.

    Voici une très intéressante tentative de formuler un aperçu général de la part de Julian Jaynes :

    « À mesure que la pensée grecque évolue du bicamérisme universel à la conscience universelle, ces vestiges oraculaires du monde bicaméral et leur autorité se transforment jusqu’à devenir de plus en plus précaires et difficiles d’accès.

    Il me semble qu’il existe une logique sous-jacente à tout cela, et que, durant les mille ans de leur existence, les oracles ont connu un déclin continu, que l’on peut appréhender à travers six phases.

    Celles-ci peuvent être considérées comme six étapes descendantes de la pensée bicamérale, à mesure que son impératif cognitif collectif s’affaiblissait.

    1. L’oracle du lieu.

    À l’origine, les oracles étaient simplement des lieux spécifiques où, grâce à la puissance des lieux, à un événement important ou à des sons, des vagues, des eaux ou un vent hallucinogènes, les suppliants, quels qu’ils soient, pouvaient encore « entendre » directement une voix bicamérale.

    Lebadée [lieu d’un sanctuaire pour les oracles, en Grèce antique et très célèbre, autant que Delphes mais en plus « personnel »] a conservé cette appellation, probablement en raison de son induction remarquable [puisqu’il y avait un rituel de purification, s’allonger dans une fissure dans l’obscurité dont on ressortait puissamment marqué].

    2. L’oracle prophétique.

    Il existait généralement une période où seules certaines personnes, prêtres ou prêtresses, pouvaient « entendre » la voix du dieu local.

    3. L’oracle prophétique formé : ces personnes, prêtres ou prêtresses, ne pouvaient « entendre » la voix du dieu qu’après une longue formation et des inductions complexes.

    Jusqu’à ce stade, la personne restait elle-même et transmettait la voix du dieu à autrui.

    4. L’oracle possédé.

    Puis, à partir du Ve siècle avant J.-C. au moins, apparut le terme de possession, désignant une bouche frénétique et un corps contorsionné après une formation encore plus poussée et des inductions plus élaborées.

    5. L’oracle possédé interprété.

    À mesure que l’instinct de perception s’affaiblissait, les paroles devenaient inintelligibles et devaient être interprétées par des prêtres ou des prêtresses auxiliaires ayant eux-mêmes subi des procédures d’induction.

    6. L’oracle erratique. Et même alors, cela devint difficile.

    Les voix devinrent intermittentes, le prophète possédé erratique, les interprétations impossibles, et l’oracle cessa. »

    Tout cela est indéniablement intéressant.

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  • Un problème de fond du bicaméralisme

    L’humanité développant son cerveau n’a pas compris qu’elle raisonnait et ses propres raisonnements sont apparus comme extérieurs, comme des révélations.

    L’idée est plaisante et Julian Jaynes est inspirant.

    Il y a toutefois beaucoup de problèmes, qui ensemble forment un problème de fond.

    Le premier problème concerne la datation.

    Julian Jaynes est un bourgeois progressiste, agissant intellectuellement au cœur des institutions de la superpuissance américaine impérialiste dans les années 1960-1970.

    Il est ainsi obligé de faire de « l’introspection » – nous dirions de l’individualisme – l’objectif historique.

    C’est ce qui l’amène à placer la fin du bicaméralisme au moment de la systématisation de l’esclavagisme.

    Cela ne peut pas tenir debout : les idoles sont présentes tant qu’il n’y a pas le monothéisme (et elles se maintiennent même idéologiquement après, avec les « saints », les reliques, etc.).

    Julian Jaynes considère somme toute que l’existence de propriétaires d’esclaves a suffi à l’émergence de la conscience, comme s’ils flottaient au-dessus de la réalité sociale, n’ayant plus besoin des voix intérieures, dans le cadre d’une reconnaissance d’eux-mêmes.

    Au minimum aurait-il dû toutefois considérer les esclaves comme encore sous la dépendance du bicaméralisme.

    Julian Jaynes ne dépasse pas l’horizon du « citoyen bourgeois » qui « décide » de sa vie.

    Sarcophage égyptien de Ramsès III,
    décédé en 1153 avant notre ère

    Le second problème touche le fait d’être happé par la voix intérieure. C’est la grande faiblesse de Julian Jaynes comme psychologue.

    Il dit, en effet, que les schizophrènes entendent une voix intérieure quand ils sont en crise.

    Selon lui, cela devait en être ainsi pour le bicaméralisme.

    Or, c’est impossible puisque les sociétés, pour fonctionner, ont besoin de gens répétant leurs activités et non pas d’individus en crise mentale s’éparpillant de manière frénétique.

    Voici ce que dit Julian Jaynes à ce sujet, de manière profondément incohérente :

    « Durant les périodes où l’esprit était bicaméral, on peut supposer que le seuil de stress déclenchant les hallucinations était bien plus bas que chez les personnes normales ou les schizophrènes d’aujourd’hui.

    Le seul stress nécessaire était celui qui survient lorsqu’un changement de comportement est requis par une nouveauté dans une situation.

    Tout ce qui ne pouvait être géré par l’habitude, tout conflit entre travail et fatigue, entre attaque et fuite, tout choix entre obéir ou agir, tout ce qui exigeait une décision quelconque, suffisait à provoquer une hallucination auditive. »

    Julian Jaynes triche : il considère que le bicaméralisme n’était présent que parfois, alors que suivant son raisonnement il devrait être présent tout le temps.

    On ne peut résoudre le problème qu’en ramenant le bicaméralisme au concept d’idéologie.

    Le problème de fond de l’approche de Julian Jaynes est de désincarner les êtres humains dont il parle.

    Cependant, son apport est de souligner l’importance de l’idéologie pour le fonctionnement de la vie quotidienne, comme démarche intériorisée, comme intégration de principes décisifs.

    Le bourgeois, même s’il sympathise humainement de manière franche et sincère avec les communistes, a dans sa tête un levier de secours lui empêchant de faire le pas et d’abandonner son camp social.

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  • La voix des rois et des idoles : les modalités du bicaméralisme

    Il faut bien saisir comment Julian Jaynes considère que le langage prend le dessus, fournissant des commandements pour prendre le contrôle.

    Les premiers êtres humains, selon lui, ont intériorisé les consignes relatives à l’organisation du travail.

    Les voix se répétant dans la tête des premiers êtres humains, qui menaient inlassablement les mêmes activités, ont été considérées comme celle des chefs, qui centralisaient les décisions.

    Voici comment Julian Jaynes présente les choses.

    « Voici un changement majeur dans l’histoire de l’humanité.

    Au lieu d’une tribu nomade d’une vingtaine de chasseurs vivant à l’entrée de grottes, nous avons une ville d’au moins 200 habitants.

    C’est l’avènement de l’agriculture, attesté par l’abondance de lames de faucilles, de pilons, de meules et de mortiers encastrés dans le sol de chaque maison, servant à la récolte et à la préparation des céréales et des légumineuses, qui a rendu possible une telle sédentarisation et une telle population.

    L’agriculture était alors extrêmement primitive et ne constituait qu’un complément à la riche faune sauvage – chèvres sauvages, gazelles, sangliers, renards, lièvres, rongeurs, oiseaux, poissons, tortues, crustacés, moules et escargots – qui, comme le montrent les restes datés au carbone 14, formait la part la plus importante de leur alimentation.

    Une ville ! Bien sûr, il n’est pas impossible qu’un chef puisse dominer plusieurs centaines de personnes.

    Mais ce serait une tâche colossale si une telle domination devait s’exercer par des rencontres face à face répétées régulièrement avec chaque individu, comme c’est le cas chez les primates qui maintiennent des hiérarchies strictes.

    Je vous prie de vous rappeler, tandis que nous tentons d’imaginer la vie sociale d’Eynan [il y a 14 500 et 11 500 années, au Proche-Orient], que ces Natoufiens n’étaient pas conscients.

    Ils ne pouvaient pas raconter d’histoires et n’avaient pas de représentation analogique d’eux-mêmes pour se « voir » par rapport aux autres.

    Ils étaient ce que l’on pourrait appeler dépendants des signaux, c’est-à-dire qu’ils réagissaient à chaque instant à des signaux selon un principe stimulus-réponse, et étaient contrôlés par ces signaux.

    Et quels étaient les signaux pour une organisation sociale d’une telle ampleur ?

    Quels étaient les signaux qui permettaient le contrôle social sur ses deux ou trois cents habitants ? »

    Julian Jaynes pose ici une vraie question.

    Il la réduit toutefois à une question de « signaux », conformément à l’idéologie de la cybernétique.

    Ce dont il parle, en réalité, c’est de la question du degré de conscience de soi dans le cadre d’un mode de production donné.

    Idole africaine du
    peuple Songye (wikipédia)

    L’existence sociale détermine les pensées des hommes, elle façonne leur existence, elle définit leurs mentalités, elle produit leurs comportements, elle permet leurs attitudes.

    Il y a une marge plus ou moins grande de « liberté » par rapport au mode de vie dominant, mais cela ne veut nullement dire que les êtres humains en soient conscients.

    Même un bandit du Moyen Âge n’avait pas conscience d’avoir fait le choix d’être un hors-la-loi, et seuls des produits du capitalisme décadent peuvent fantasmer sur les pirates des Caraïbes comme des individus « libres dans leur tête » faisant le choix de leur propre vie.

    Julian Jaynes s’intéresse, au fond, à quelque chose de très particulier : le fonctionnement de l’encadrement des esprits, mais pas dans le sens d’une oppression : dans celui de l’organisation d’une humanité nouvelle par rapport aux temps anciens.

    La déesse Durga de l’hindouisme, statue du 12e siècle

    Prenons un exemple concret.

    On sait que les religions monothéistes ont toujours immensément insisté sur la répétition des prières, sur la récitation par cœur de formules religieuses.

    C’est une dimension qui est bien connue.

    Par contradiction, on peut se dire que cela servait à étouffer justement ces « voix intérieures » passées présentées par Julian Jaynes.

    Ici, le monothéisme servirait de sas historique pour l’effacement des « voix intérieures ».

    Celles-ci ne proviennent plus des rois, ni de dieux présents un peu partout ; elles sont mises à distance, et pour ce qu’il en reste attribuées à un Dieu lointain relativement flou.

    Cela serait très exactement le début de l’effacement du bicaméralisme.

    Essayons alors de comprendre leur fonctionnement au moment des « dieux ».

    Julian Jaynes expose les choses comme suit en ce qui concerne le processus concerné.

    « À quelques rares exceptions près, le plan d’habitat des groupes humains de la fin du Mésolithique jusqu’aux époques relativement récentes est celui d’une maison des dieux entourée de maisons des hommes (…).

    À mesure que ces premières cultures évoluent en royaumes bicaméraux, les tombes de leurs personnages importants se remplissent de plus en plus d’armes, de meubles, d’ornements et, surtout, de récipients alimentaires (…).

    Je ne veux pas donner l’impression que la présence de pots contenant de la nourriture et des boissons dans les tombes de ces civilisations est universelle à travers toutes ces époques ; elle est générale (…).

    De la Mésopotamie au Pérou, les grandes civilisations ont au moins traversé une phase caractérisée par une forme d’inhumation comme si le défunt était encore vivant.

    Et là où l’écriture le permettait, les morts étaient souvent considérés comme des dieux.

    À tout le moins, cela corrobore l’hypothèse selon laquelle leurs voix étaient encore perçues sous forme d’hallucinations (…).

    Chaque individu, roi ou serf, avait son propre dieu personnel dont il entendait la voix et à laquelle il obéissait.

    Dans presque chaque maison fouillée, il existait une pièce-sanctuaire qui contenait probablement des idoles ou des figurines comme dieux personnels de l’habitant (…).

    Du corps royal dressé sur ses pierres, sous son parapet rouge à Eynan, régnant encore sur son village natoufien dans les hallucinations de ses sujets, aux êtres puissants qui provoquent le tonnerre, créent des mondes et disparaissent finalement dans les cieux, les dieux furent à la fois un simple effet secondaire de l’évolution du langage et la caractéristique la plus remarquable de l’évolution de la vie depuis l’apparition d’Homo sapiens.

    Je ne parle pas ici uniquement de poésie.

    Les dieux n’étaient en aucun cas des « fruits de l’imagination ».

    Ils étaient la volonté de l’homme.

    Ils occupaient son système nerveux, probablement son hémisphère droit, et, puisant dans un trésor d’expériences à la fois instructives et perceptives, ils transmuaient cette expérience en un langage articulé qui « disait » ensuite à l’homme ce qu’il devait faire.

    Que ce langage intérieur ait souvent besoin d’être amorcé par le cadavre d’un chef ou le corps doré d’une statue aux yeux de joyaux dans son sanctuaire, de cela je n’ai rien dit.

    Cela aussi mérite une explication.

    Je n’ai en aucun cas osé aller au fond des choses, et il faut seulement espérer que des traductions plus complètes et plus correctes des textes existants et le rythme croissant des fouilles archéologiques nous donneront une compréhension plus juste de ces très longs millénaires qui ont civilisé l’humanité. »

    Qu’on le veuille ou non, il y a ici une explication matérielle des idoles : elles servaient de support à la « voix intérieure ».

    Elles étaient l’expression d’un respect pour elle.

    En fait, tout comme au Moyen Âge un paysan pouvait s’exclamer « Jésus Marie » ou prier Dieu pour lui accorder la réussite dans la construction de sa maison, dans les temps anciens les choix effectués prenaient appui sur les dieux formant un système de valeurs propres à une société.

    Cela expliquerait également pourquoi certaines civilisations ont disparu totalement, du jour au lendemain : une défaite générale brise le rapport aux idoles qui sont alors remplacées, ou bien il y a fusion et mélange des dieux et idoles.

    Et toute l’œuvre de Moïse, Jésus et Mahomet a consisté en le harcèlement des gens pour qu’ils rompent avec ces rapports incessants, dans leur tête, avec les idoles.

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    La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes

  • L’origine du langage et sa pseudo-autonomie

    Julian Jaynes fait du langage le moteur de l’esprit.

    L’être humain est, chez lui, un primate qui a dû utiliser toujours plus de mots, donc construire des phrases.

    Cela aboutit à des sentences qui sont produites par l’hémisphère gauche, mais retranscrites par l’hémisphère droit.

    Comme l’hémisphère gauche réceptionne, il y a l’impression d’une voix venant de « l’extérieur » de soi-même.

    Ce n’est qu’au bout d’un long processus que cette séparation des hémisphères en deux chambres séparées est dépassée, mettant fin au « bicaméralisme ».

    C’est une théorie de l’information, où l’information force au changement afin qu’on puisse la suivre, l’adopter, l’adapter dans la vie concrète.

    L’humanité est ici le produit de la mise en place du langage.

    Voici la vision des choses de Julian Jaynes concernant ce point.

    « Une fois qu’une tribu possède un répertoire de modificateurs et de commandes, la nécessité de préserver l’intégrité de l’ancien système d’appel primitif peut être assouplie pour la première fois, afin d’indiquer les référents des modificateurs ou des commandes.

    Si « wahee ! » signifiait autrefois un danger imminent, avec une plus grande différenciation de l’intensité, nous pourrions avoir « wak ee ! » pour un tigre qui approche, ou « wab ee ! » pour un ours qui approche.

    Ce seraient les premières phrases avec un sujet nominal et un complément circonstanciel, et elles pourraient dater d’entre 25 000 et 15 000 av. J.-C.

    Il ne s’agit pas de spéculations arbitraires.

    La succession des compléments circonstanciels aux impératifs, puis, seulement lorsque ces derniers se stabilisent, aux noms, n’est pas arbitraire.

    La datation n’est pas non plus entièrement arbitraire.

    De même que l’apparition des compléments circonstanciels coïncide avec la fabrication d’outils bien plus performants, l’apparition des noms d’animaux coïncide avec le début de la représentation d’animaux sur les parois des grottes ou sur des objets en corne.

    L’étape suivante est le développement des noms de choses, en réalité un prolongement de la précédente.

    Et de même que les noms d’êtres vivants ont donné naissance aux représentations d’animaux, les noms de choses engendrent de nouvelles choses.

    Cette période correspond, à mon avis, à l’invention de la poterie, des pendentifs, des ornements, des harpons barbelés et des pointes de lance, ces deux dernières inventions étant extrêmement importantes pour la dispersion de l’espèce humaine vers des climats plus difficiles.

    Les fossiles nous apprennent que le cerveau, en particulier le lobe temporal, a connu un développement important.

    Le lobe frontal, en avant du sillon central, se développait avec une rapidité qui continue d’étonner les évolutionnistes modernes.

    Et à cette époque, qui correspond peut-être à la culture magdalénienne, les aires du langage du cerveau, telles que nous les connaissons, étaient déjà développées. »

    Julian Jaynes dit ainsi que le langage a accompagné les activités humaines et qu’en devenant plus complexe, il a modifié les modalités de fonctionnement de la pensée.

    Cependant, l’incohérence saute aux yeux : le langage ne fait qu’accompagner, comment pourrait-il alors de lui-même devenir autonome et prendre des décisions par lui-même ?

    Car ce que dit Julian Jaynes, finalement, ce n’est pas vraiment qu’il y a des paroles qui viennent d’elles-mêmes : ce qu’il dit revient à dire que le langage s’impose de lui-même dans l’esprit humain.

    Julian Jaynes est, en ce sens, un structuraliste : là où certains pensent que la technique, la mer Méditerranée ou que ce soit d’autre, forme une « structure » décisive conditionnant un processus, lui fait du langage une « structure » suprême dans l’Histoire humaine.

    C’est, du point de vue historique, un fétichisme d’un aspect de l’évolution humaine.

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    La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes

  • Le bicaméralisme comme sas historique

    Il faut, au-delà des critiques, noter que Julian Jaynes se tourne vers l’Histoire pour chercher le moment de rupture mettant fin au bicaméralisme.

    En ce sens, il accepte le jugement des preuves historiques, ce qui le place du côté du matérialisme.

    Néanmoins, ce qu’il ne saisit pas, c’est que même en admettant que la thèse du bicaméralisme soit juste, elle relève elle-même d’une transformation générale de l’être humain, qui passe d’un animal à un être capable d’utiliser de manière systématique les outils et de transformer la Nature.

    Si l’on préfère : Julian Jaynes parle de l’être humain pré-bicaméral, là où il devrait parler d’un animal passant par le bi-caméralisme pour arriver à l’être humain d’aujourd’hui, et continuant son chemin.

    C’est le défaut du matérialisme bourgeois historiquement : s’il rejette la religion et assume l’évolution de l’humanité depuis le passé, il met un stop et s’imagine que le processus est terminé.

    Julian Jaynes rate ainsi des pans entiers du processus qui, malheureusement, de par sa conscience restreinte, aboutit selon lui uniquement au citoyen « éveillé »du capitalisme américain des années 1960.

    Sa propre situation historique l’a conditionné et l’a empêché de saisir le rapport aux idéologies propres à chaque mode de production.

    Or, ce qu’il appelle bicaméralisme, c’est en réalité le poids de l’idéologie sur les consciences humaines.

    Il perçoit qu’il y a une force conductrice dans l’esprit humain, et il a l’intuition que c’est en rapport matériel avec le bicaméralisme.

    Il y a ici possiblement un très grand apport scientifique.

    Cependant, si bicaméralisme il y a (ou il y avait), il s’insère dans un dispositif historique relevant de la contradiction entre l’humanité et la Nature, et cela dépend des caractères de la séquence : communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme, puis socialisme et communisme.

    En faisant du bicaméralisme un simple sas historique à la conscience individuelle bourgeoise, Julian Jaynes rate ainsi toutes les nuances et différences qui existent au cours de cette progression historique.

    Son intuition est formidablement intéressante, sa thèse est par contre psychologisante et erronée, et réduit le parcours de l’humanité à une sortie du bicaméralisme.

    Il y aurait le bicaméralisme, les restes du bicaméralisme, les restes des restes, puis la situation d’aujourd’hui.

    C’est de l’évolutionnisme pour expliquer ce qui est censé être une vraie cassure.

    Julian Jaynes a bien perçu qu’il y avait des modifications historiques, mais il est aveuglé par le bicaméralisme et ne connaît pas le concept d’idéologie, ni celui de mode de production.

    Voici comment il tente de se sortir de sa situation intellectuellement compromise.

    « Ce drame, cette immense scène dans laquelle l’humanité s’est déroulée sur cette planète au cours des 4000 dernières années, apparaît clairement lorsqu’on considère la tendance intellectuelle centrale de l’histoire mondiale.

    Au deuxième millénaire avant J.-C., nous avons cessé d’entendre la voix des dieux.

    Au premier millénaire avant J.-C., ceux d’entre nous qui entendaient encore ces voix, nos oracles et nos prophètes, ont eux aussi disparu.

    Au premier millénaire après J.-C., c’est par leurs paroles et leurs récits, conservés dans des textes sacrés, que nous obéissions à nos divinités perdues.

    Et au deuxième millénaire après J.-C., ces écrits perdent leur autorité.

    La révolution scientifique nous détourne des anciens enseignements pour nous conduire à retrouver l’autorité perdue dans la Nature.

    Ce que nous avons vécu au cours de ces quatre derniers millénaires, c’est la lente et inexorable profanation de notre espèce.

    Et dans la dernière partie du deuxième millénaire après J.-C., ce processus semble s’achever.

    C’est la grande ironie humaine de notre entreprise la plus noble et la plus ambitieuse sur cette planète que, dans notre quête d’autorisation, dans notre lecture du langage de Dieu dans la Nature, nous ayons lu si clairement que nous nous sommes tellement trompés. »

    Ce fétichisme du bicaméralisme comme processus doit bien entendu à la liaison de Julian Jaynes avec la théorie de la cybernétique, qui fait de l’information l’alpha et l’oméga de tout processus, de tout phénomène.

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    La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes

  • Julian Jaynes ou l’être humain comme animal post-bicaméral

    L’être humain est happé par ce qu’il fait et, dans le passé, selon Julian Jaynes, il se confond avec ce qu’il fait.

    Il n’est pas en mesure d’avoir du recul sur lui-même, car tout ce qui est synthétisé, finalement,se situe dans l’hémisphère droit du cerveau, qui est séparé de l’hémisphère gauche qui reçoit les séquences.

    Il ne le dit pas ainsi, car les phrases sont produites par l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit n’est que le lieu où ces phrases sont relancées dans l’esprit.

    Néanmoins, cela revient à une telle contradiction.

    L’être humain est ainsi forcé de suivre les « ordres » qu’il reçoit, dans son propre esprit, sans qu’il sache qu’il en est ainsi toutefois.

    C’est une « force extérieure » qui agit sur lui.

    Voici comment Julian Jaynes essaie de rendre lisible cette question, dans La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral,paru en 1976.

    « Une métaphore s’approchant de cet état pourrait s’avérer utile.

    Au volant, je ne suis pas un passager qui donne des instructions, mais plutôt un conducteur engagé et absorbé par la conduite, presque inconscient.

    En réalité, ma conscience est généralement ailleurs : une conversation avec vous si vous êtes mon passager, ou une réflexion sur l’origine de la conscience, par exemple.

    Mes gestes, en revanche, relèvent presque d’un autre monde.

    Lorsque je touche quelque chose, je suis touché ; lorsque je tourne la tête, le monde se tourne vers moi ; lorsque je vois, je suis en relation avec un monde auquel je me soumets immédiatement, comme si je conduisais sur la route et non sur le trottoir.

    Et je n’ai conscience de rien de tout cela. Et certainement pas de manière logique.

    Je suis pris dans un tourbillon d’interactions, inconsciemment captivé, si l’on veut, une réciprocité totale de stimulations qui peuvent être constamment menaçantes ou réconfortantes, attirantes ou repoussantes, réagissant aux changements de circulation et à certains de ses aspects avec appréhension ou confiance, foi ou méfiance, tandis que ma conscience est encore ailleurs.

    Imaginez maintenant un homme bicaméral, dépourvu de conscience.

    Le monde lui arriverait et ses actions seraient indissociables de ces événements, sans qu’il en ait la moindre conscience.

    Imaginons maintenant une situation inédite : un accident plus loin, une route bloquée, un pneu crevé, un moteur en panne.

    Et voilà, notre homme bicaméral ne réagirait pas comme vous et moi, c’est-à-dire en concentrant rapidement et efficacement notre conscience sur le problème et en trouvant la solution.

    Il devrait attendre sa voix bicamérale qui, forte de la sagesse accumulée au fil de sa vie, lui dicterait inconsciemment la marche à suivre. »

    Comment interpréter cela du point de vue du matérialisme dialectique ?

    Si on enlève le psychologisme et le caractère unilatéral, on peut considérer qu’il est ici question des nuances dans la perception des idéologies et dans leur réception.

    Les deux hémisphères du cerveau seraient alors les vecteurs de ce processus, et cela sonne juste, dans la mesure où on a bien deux aspects contradictoires établissant un phénomène.

    La « voix bicamérale », ce serait ici l’idéologie et celle-ci s’impose de manière d’autant plus efficace que l’être humain est proche de l’animal qu’il a été.

    Cela expliquerait, par exemple, une formulation comme celle de Jérémie dans la Bible (11:8) :

    « Mais ils n’ont pas écouté, ils n’ont pas prêté l’oreille, Ils ont suivi chacun les penchants de leur mauvais cœur. »

    Ce qui est reproché ici, c’est le fait que l’idéologie n’ait pas été suivie.

    Tout cela rejoint la thèse matérialiste dialectique sur les sensations bonnes et mauvaises vécues au début de l’humanité et ressenties comme une intervention divine ou maléfique.

    La maladie était perçue comme une agression de la part de forces hostiles ; le bonheur était un cadeau venant de forces bienveillantes.

    Bien sûr, les animaux eux-mêmes connaissent ces sensations, mais le cerveau humain en expansion a accordé un écho grandissant à leur réalité, et l’approfondissement des activités humaines leur a accordé toujours plus d’importance, par nuance, par contraste.

    L’idéologie apparaît alors à un moment de ce processus, comme pure réflexion s’imposant à elle-même à un esprit encore animal.

    Même s’il n’y a pas eu de bicaméralisme, il y a dû y avoir une dialectique très analogue.

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    La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes

  • Julian Jaynes et l’Iliade, jusqu’à la société de consommation

    C’est notamment sur l’Iliade que Julian Jaynes s’appuie pour étayer sa thèse, dans La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral, paru en 1976.

    Il faut savoir ici une chose importante : l’œuvre qu’on attribue à Homère ne raconte pas toute la guerre de Troie, très loin de là.

    Elle se focalise sur Achille, avec le fameux moment où il se retire des combats.

    C’est seulement lorsque Patrocle meurt, après s’être fait passer pour lui, qu’il devient fou de rage et revient affronter Hector pour le tuer par vengeance.

    On a ici un épisode de violence consacrée. L’œuvre commence d’ailleurs par l’annonce de celle-ci,

    « Chante, déesse, la colère d’Achille, fils de Pélée », et se termine avec le père de Hector venant réclamer le corps de son fils.

    Julian Jaynes voit dans tout cela une confirmation du bicaméralisme. Les attitudes d’Achille confirment pour lui qu’une voix intérieure lui dictait ses actes.

    Là où on ne pourrait voir qu’une expression individualisée d’une colère personnelle, il faut voir en réalité un être en prise avec une partie de sa conscience qui le pousse dans une certaine direction, l’entraînant dans l’affrontement.

    « Il n’y a généralement pas de conscience dans l’Iliade. Je dis « généralement » car je mentionnerai quelques exceptions plus tard.

    Et donc, en général, il n’y a pas de mots pour désigner la conscience ou les actes mentaux.

    Les mots de l’Iliade qui, à une époque ultérieure, en viennent à signifier des choses mentales, ont des significations différentes, toutes plus concrètes.

    Le mot psyché, qui signifie plus tard âme ou esprit conscient, désigne dans la plupart des cas des substances vitales, comme le sang ou le souffle : un guerrier mourant laisse couler son sang sur le sol ou expire sa psyché dans son dernier souffle.

    Le thumos, qui en vient plus tard à signifier quelque chose comme l’âme émotionnelle, est simplement le mouvement ou l’agitation.

    Lorsqu’un homme cesse de bouger, le thumos quitte ses membres (…).

    Il n’existe pas non plus de concept de volonté ni de terme pour la désigner, ce concept se développant curieusement tard dans la pensée grecque.

    Ainsi, les hommes de l’Iliade n’ont pas de volonté propre et certainement aucune notion de libre arbitre (…).

    Les personnages de l’Iliade ne s’assoient pas pour réfléchir à ce qu’ils vont faire.

    Ils n’ont pas de conscience telle que nous prétendons en avoir une, et certainement pas d’introspection.

    Il nous est impossible, avec notre subjectivité, de comprendre ce que cela représentait.

    Quand Agamemnon, roi des hommes, enlève à Achille sa maîtresse, c’est un dieu qui saisit Achille par ses cheveux blonds et l’avertit de ne pas frapper Agamemnon (I :197 et suiv.) (…).

    L’action ne prend pas naissance dans des projets, des raisons et des motifs conscients ; elle prend naissance dans les actes et les paroles des dieux.

    Pour autrui, l’homme semble être la cause de son propre comportement. Mais non pour l’homme lui-même. »

    Il y a ici bien entendu un paradoxe, que Julian Jaynes tente de masquer.

    Si chaque personne fonctionne de manière « automatique » par rapport à sa voix intérieure, pourquoi alors chacun considère-t-il que la personne en face agit « individuellement » ?

    En fait, si la thèse de Julian Jaynes était vraie dans son approche unilatérale, alors jamais personne n’aurait conscience de l’individualité des autres, car personne ne serait en mesure de saisir sa propre individualité.

    Chaque personne serait considérée comme porteuse d’un certain « programme » et, finalement, tout le monde agirait tel des robots ne sachant pas avoir affaire à d’autres robots.

    C’est d’ailleurs la thèse de Julian Jaynes :

    « La guerre de Troie était dirigée par des hallucinations.

    Et les soldats ainsi dirigés n’étaient pas du tout comme nous. C’étaient de nobles automates qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. »

    Cependant, Julian Jaynes apporte ici une considération qui est extraordinaire et relève d’une intuition puissante ; elle ramène au matérialisme tel que conçu par Spinoza, à la notion d’idéologie développée par Karl Marx (et qu’on retrouve à l’œuvre dans son roman préféré, Don Quichotte de Cervantès).

    On connaît, en effet, l’argument traditionnel d’une référence simplement poétique aux dieux. On n’aurait pas vraiment cru en ces derniers, au pire il s’agissait de simples superstitions.

    Cela ne tient pas, bien sûr.

    Si l’humanité s’est tournée vers ces dieux, ce n’est pas seulement qu’ils reflétaient ses faiblesses à l’époque : ils étaient, en quelque sorte, vraiment là.

    Ils étaient reliés au mode de fonctionnement de l’humanité à ce moment-là de l’Histoire.

    D’où la thèse de Julian Jaynes : les dieux étaient le vecteur du reflet de considérations humaines, et finalement ce ne sont pas les poètes qui ont eu besoin des dieux pour leurs chants : ce sont les poètes qui sont le produit d’un chant intérieur existant au préalable.

    « Il ne s’agit pas de dire que les vagues idées générales de la causalité psychologique apparaissent d’abord, puis que le poète leur donne une forme picturale concrète en inventant des dieux.

    C’est, comme je le montrerai plus loin dans cet essai, tout simplement l’inverse.

    Et lorsqu’on suggère que les sentiments intérieurs de puissance, les pressentiments intérieurs ou les erreurs de jugement sont les germes à partir desquels s’est développée la machinerie divine, je réponds que la vérité est exactement l’inverse, que la présence de voix auxquelles il fallait obéir était la condition sine qua non du stade conscient de l’esprit, où c’est le moi qui est responsable et qui peut débattre avec lui-même, ordonner et diriger, et que la création d’un tel moi est le produit de la culture.

    En un sens, nous sommes devenus nos propres dieux. »

    En 1976, cette dernière phrase ne pouvait sans doute être comprise à sa juste mesure.

    Mais une fois qu’on a passé le premier quart du 21esiècle, il est tellement frappant de voir comment les êtres humains s’obéissent à eux-mêmes de manière à la fois impulsive et mécanique dans la société de consommation !

    Depuis les réseaux sociaux jusqu’aux plate-formes de ventes rapides (Amazon, Temu, etc.), depuis les séries jusqu’aux jeux vidéo, chaque être humain obéit littéralement à des injonctions venant de lui-même et apparaissant finalement comme un tyran.

    Encore est-il qu’il faut souligner qu’il y a bien des gens qui ont compris, anticipé le poids sur les consciences d’une telle situation.

    Si la lecture est trop unilatérale – finalement comme Julian Jaynes – on a une très intéressante insistance sur ce qui pèse sur les consciences.

    « L’exploitation des masses dans la métropole n’a rien à voir avec le concept de Marx des travailleurs salariés dont la plus-value est extraite.

    C’est un fait qu’avec la division croissante du travail, il y a eu une énorme intensification et la propagation de l’exploitation dans le domaine de la production, et le travail est devenu un fardeau plus lourd, à la fois physiquement et psychologiquement.

    C’est également un fait que, avec l’introduction de la journée de travail de 8 heures – la condition préalable pour augmenter l’intensité de travail – le système a usurpé tout le temps libre que les gens avaient.

    À l’exploitation physique dans l’usine a été ajoutée l’exploitation de leurs sentiments et de leurs pensées, de leurs souhaits, et de leurs rêves utopiques – au despotisme capitaliste dans l’usine a été ajouté le despotisme capitaliste dans tous les domaines de la vie, à travers la consommation de masse et les médias de masse.

    Avec l’introduction de la journée de travail de 8 heures, le 24 heures par jour de la domination de la classe ouvrière par le système a commencé sa marche triomphale – avec la création de pouvoir d’achat de masse et du « revenu de pointe », le système a commencé sa marche triomphale sur les plans, les désirs, les alternatives, les fantasmes, et la spontanéité du peuple ; en bref, sur les gens eux-mêmes !

    Le système de la métropole a réussi à glisser les masses si loin dans leur propre saleté qu’elles semblent avoir largement perdu tout sens de la nature oppressive et exploiteuse de leur situation, de leur situation comme des objets du système impérialiste.

    Ainsi pour une voiture, une paire de jeans, une assurance-vie, et un prêt, elles accepteront facilement un outrage de la part du système.

    En fait, elles ne peuvent plus imaginer ou souhaiter quelque chose au-delà d’une voiture, des vacances, et d’une salle de bains carrelée.

    Il en résulte, cependant, que le sujet révolutionnaire est quelqu’un qui se libère de ces contraintes et refuse de prendre part aux crimes de ce système.

    Tous ceux qui trouvent leur identité dans les luttes de libération des peuples du Tiers-Monde, tous ceux qui refusent, tous ceux qui ne participent plus ; ce sont tous des sujets révolutionnaires – des camarades. »

    RAF, 1972

    Tout cela résonne comme une approche unilatérale, mais il y a quelque chose de puissamment vrai et de véritablement inspirant.

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    La dialectique du cerveau: le bicaméralisme de Julian Jaynes

  • Julian Jaynes et la dialectique des commandes comportementales

    La démarche de Julian Jaynes est fascinante.

    Il est vrai qu’il faut se libérer de tout son verbiage psychologique afin de découvrir la substance matérialiste.

    Néanmoins c’est brillant.

    Il est nécessaire pourtant de préciser la tendance qui déminéralise sa conception.

    C’est que Julian Jaynes a une lecture informationnelle de la réalité.

    Pétrie dans la vision américaine du monde d’alors, il raisonne en termes de cybernétique.

    C’est pourquoi il sépare de manière unilatérale les deux hémisphères.

    L’un est émetteur, l’autre est récepteur. Le premier fournit des informations, le second les reçoit. Le premier donne un code d’opération, le second réalise l’opération.

    On a ainsi un déversoir typique de la cybernétique, où une information sous la forme d’un code impulse un mouvement de manière mécanique.

    Et dans cette conception du monde, tout est information et gestion de l’information.

    Le manifeste de la cybernétique, par Norbert Wiener en 1948 : Cybernetics: Or Control and Communication in the Animal and the Machine

    Julian Jaynes va d’ailleurs expliquer que le bicaméralisme – l’existence des deux chambres – s’est effondré en raison de la perte de pertinence des informations reçues par le second hémisphère depuis le premier hémisphère.

    Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des inspirations très fortes.

    Par exemple, concernant ce dernier point, il y a quelque chose qui pourrait puissamment expliquer l’effondrement quasi immédiat des civilisations mésoaméricaines à l’arrivée des conquistadors.

    Le déversement des informations était interprété comme provenant des dieux.

    Le bouleversement de la réalité par l’arrivée de choses imprévues a tout simplement brisé la confiance en les « voix » – qui ont alors été remplacées par d’autres, de manière quasi immédiate.

    Cela expliquerait bien comment le catholicisme a pu s’installer si rapidement, avec une telle efficacité, et ce sans retour.

    Pourtant, « sans retour » ne signifie pas qu’il n’existe pas de rapport dialectique.

    Il ne saurait y avoir un mouvement purement unilatéral.

    Or, de par sa vision du monde, Julian Jaynes cherche à tout prix une telle logique unilatérale, opérationnelle.

    Il a besoin de voir des ordres et des exécutants, sous la forme d’informations codées exigeant de manière directe, sans médiation, une action en retour.

    C’est le principe de la cybernétique : information = action en retour.

    Et tout s’agence partout comme un système d’informations avec une multitude d’actions en retour.

    Caricature anti-cybernétique soviétique de 1952,
    dans la revue soviétique Technologie Jeunesse

    Cette approche amène Julian Jaynes à considérer que c’est le langage qui est la source de la conscience.

    Incapable de saisir le principe de la synthèse, il voit la conscience comme le fruit d’une accumulation de mots finalement mis en place, arrangés et réarrangés pour les besoins de la communication.

    Ces mots apparaissent au départ comme provenant de « l’extérieur ».

    Puis, au fur et à mesure, il est compris que ces mots sont produits par soi-même.

    C’est alors, selon lui, l’émergence de la conscience telle qu’on la connaît.

    Elle s’approfondit ensuite lorsqu’on se parle à soi-même, car cela renforcerait l’introspection, et donc la conscience de soi.

    C’est bien entendu une théorie du langage, où le langage serait la seule chose « réelle », tout le reste s’organisant autour de lui, exactement comme dans la cybernétique.

    Il y aurait une manière qu’a le langage de se structurer et tout le reste doit suivre.

    L’Histoire de l’évolution humaine serait l’évolution que suitle langage pourse mettre en place.

    L’humanité serait le produit du langage.

    Tout cela est idéaliste, bien entendu ; cela apporte toute une série de problèmes, au-delà de la théorie du langage comme producteur de l’humanité.

    On ne saurait, en effet,considérer, pour notre part, une quelconque unilatéralité tant dans l’hémisphère droit que l’hémisphère gauche.

    Il n’est pas possible que l’un ne fasse que recevoir, tout comme il n’est pas possible que l’autre ne fasse que fournir.

    Il ne peut s’agir que de deux aspects d’un même processus, de deux aspects propres à une contradiction.

    S’il n’en était pas ainsi, alors tous les êtres humains seraient comme Don Quichotte, obéissant à des voix lui disant que les moulins à vent sont des géants, et que lui-même est un chevalier errant qui doit aller les combattre.

    La première édition de
    Don Quichotte, 1605

    C’est la vision de Julian Jaynes, pour qui les êtres humains aux deux hémisphères séparés, à l’époque du « bicaméralisme », seraient de purs automates sans vision d’eux-mêmes.

    Il émet l’hypothèse que la conscience de soi et le bicaméralisme aient pu coexister, mais il n’y croit pas.

    Il a bien entendu tort, en admettant que la thèse du bicaméralisme soit juste.

    Car ce qui est en jeu, finalement, c’est de voir comment l’idéologie qui reflète une classe, une situation sociale, s’impose à un être humain au-delà de ses propres considérations personnelles.

    Pour caricaturer, mais c’est une caricature seulement, l’individu est dans l’hémisphère gauche et l’idéologie dans l’hémisphère droit.

    L’Histoire de l’humanité est celle de leur séparation et de leur affrontement, avant leur réunion de nouveau.

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