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  • L’organisation du Livre premier du Capital de Marx

    Le livre premier du Capital s’intitule « Le développement de la production capitaliste ».

    Pourquoi Karl Marx aborde-t-il le développement d’une chose, au lieu d’expliquer ce qu’elle est, et ensuite comment elle s’est développée ?

    C’est que pour le matérialisme dialectique, toute chose est lutte et transformation. Une définition est forcément fausse, parce qu’entre-temps la chose définie aura déjà changé.

    Le meilleur moyen de définir une chose est donc de parler de son développement, car c’est là que ce dont on parle est le plus vrai possible.

    Comment Karl Marx procède-t-il pour parler de ce développement ? Il divise son travail en sections.

    Voici leurs titres : la marchandise et la monnaie, la transformation de l’argent en capital, la production de la plus-value absolue, la production de la plus-value relative, recherches ultérieures sur la production de la plus-value, le salaire, accumulation du capital, l’accumulation primitive.

    Là, on s’aperçoit immédiatement d’une chose. En toute bonne logique, un exposé aurait dû avoir le plan inverse. Il faudrait, en effet, d’abord parler de l’accumulation primitive.

    Celle-ci donne naissance à une accumulation du capital. On constaterait alors la production des plus-values absolue et relative.

    On verrait ensuite comment l’argent permet de constituer ce capital, et enfin on verrait le rôle de la marchandise.

    Karl Marx a choisi le plan inverse, pourquoi ?

    Pour une raison très simple : il se fonde sur la dignité du réel.

    Si le général possède le particulier, le particulier possède le général également. Et c’est dans la réalité particulière qu’il va chercher comment celle-ci, en fait, permet au général d’exister.

    C’est là un principe essentiel du matérialisme dialectique. Chaque chose est divisible à l’infini.

    Si la marchandise est vraiment la clef de voûte du capitalisme, alors il suffit de se tourner vers elle pour trouver un développement exponentiel.

    On a ici un paradoxe dialectique. Les éléments du tout sont finis, au sens où chacun est bien déterminé.

    Le tout est constitué de tous ces éléments, à l’infini.

    Pourtant, ce n’est pas le tout qui porte l’infini : le tout est fini, car il est tout.

    Par contre, le particulier porte l’infini, car il n’est pas fini : il lui manque tout le reste. Karl Marx part d’une marchandise et il peut remonter à tout le reste.

    Pour faire un parallèle facile à comprendre, il suffit de penser à la reproduction sexuelle.

    Pour expliquer l’espèce humaine, on ne va pas commencer par parler de l’humanité, de ses caractéristiques, pour ensuite à la fin aboutir à la reproduction sur laquelle elle se fonde pour exister.

    On va constater que des êtres humains en particulier se reproduisent, que c’est là ce qui se passe à grande échelle, et on aboutit alors à l’espèce humaine.

    Le parallèle est plus subtil qu’il en a l’air, car ce dont il s’agit c’est bien de supprimer l’opposition cause/conséquence.

    Le matérialisme dialectique raisonne en termes de transformation, pas de cause et de conséquence.

    Ainsi, si on se demande s’il y a d’abord l’espèce humaine ou d’abord la reproduction sexuelle des êtres humains, on ne peut pas répondre.

    C’est comme l’alternative entre l’œuf ou la poule. Il faut une poule pour faire un œuf, et inversement.

    Il en va de même pour la marchandise.

    Le capitalisme fait la marchandise, et la marchandise fait le capitalisme.

    Il n’y a pas d’un côté l’un qui serait cause, de l’autre l’autre qui serait conséquence.

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    plan dialectique du Capital : le Livre premier

  • 1er mai 2026 : vive les masses populaires iraniennes !

    Le 1er mai est la journée des travailleurs du monde entier et c’est aux masses laborieuses iraniennes qu’il faut penser en premier.

    Elles sont prisonnières d’une situation horrible, cauchemardesque ; elles sont entre Charybde et Scylla, avec d’un côté les mollahs oppresseurs et de l’autre une superpuissance impérialiste américaine qui désire prendre leur place.

    Les masses iraniennes se retrouvent au cœur d’une contradiction mondiale, dans le nexus d’un affrontement indirect entre les superpuissances impérialistes américaine et chinoise en lutte pour l’hégémonie.

    Leurs intérêts ne sont ni ceux des mollahs, ni ceux des États-Unis, ni ceux de la Chine. Et pourtant elles se retrouvent comme premières victimes.

    Il devrait donc y avoir, normalement, ce premier mai 2026, une salutation mondiale aux masses d’Iran, à leur courage et leur abnégation face aux souffrances, aux privations, à la torture, au meurtre.

    L’idéal serait qu’elles voient qu’à travers le monde, leur drame est compris et qu’il soit affirmé que l’avenir, ce ne sont ni les mollahs et leur obscurantisme, ni les États-Unis et leur mode de vie consumériste, ni la Chine et ses ambitions d’hégémonie.

    Oui, il existe une voie révolutionnaire, qui affirme que c’est le peuple qui compte, en contradiction avec toutes les autres forces sociales qui cherchent à l’exploiter, l’opprimer, le manipuler, l’utiliser.

    Une voie révolutionnaire qui, justement, ne simplifie pas le monde en des impérialismes et des colonialismes, mais qui comprend qu’il existe des capitalismes bureaucratiques, des féodalismes, et qu’il faut savoir s’opposer aux uns comme aux autres.

    C’est là la richesse des enseignements de Mao Zedong, du maoïsme, du matérialisme dialectique.

    Les masses mondiales doivent se débarrasser de tous leurs ennemis, qu’ils soient « modernes » ou « passéistes », qu’ils relèvent du capitalisme enserrant les sociétés 24 heures sur 24 ou bien du féodalisme qui manie les leviers de l’extorsion et du patriarcat.

    Et ici il faut avoir conscience que le capitalisme s’est largement développé dans la période 1989-2020, et que la majorité des masses mondiales vit dans un capitalisme bureaucratique propre au tiers-monde, avec un capitalisme conquérant et un féodalisme bien ancré, dans un mélange de corruption, de violence endémique notamment sexuelle contre les enfants et les femmes.

    Nous affirmons qu’il faut être révolutionnaire et qu’il faut affirmer que seules les masses mondiales doivent décider ; elles doivent prendre le pouvoir, partout.

    Elles seules peuvent stopper les crimes et ramener les sociétés vers des orientations constructives. Elles seules, collectivement et par leurs mentalités démocratiques et populaires, peuvent affronter les défis du réchauffement climatique, de la condition animale, de l’intelligence artificielle.

    Somme toute, pour résumer la situation actuelle, on peut dire qu’on est passé de la mondialisation de l’économie à la mondialisation des problèmes et les couches dominantes actuelles cherchent à s’en sortir par la bataille de repartage du monde.

    Impérialisme, expansionnisme… Grandes et petites puissances convergent dans un engrenage qui est celui de la troisième guerre mondiale.

    Il faut opposer à cela le grand renversement, la révolution mondiale. Les masses mondiales doivent prendre le pouvoir, avec le prolétariat comme force dirigeante !

    C’est la bataille de l’avenir contre l’effondrement, comme Rosa Luxembourg nous avertissait déjà, il y a cent ans, alors que la première guerre mondiale s’était lancée.

    « Friedrich Engels a dit un jour : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie. »

    Mais que signifie donc une « rechute dans la barbarie » au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd’hui ?

    Jusqu’ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité.

    Jetons un coup d’œil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie.

    Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation – sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences.

    C’est exactement ce que Friedrich Engels avait prédit, une génération avant nous, voici quarante ans.

    Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix :

    ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ;

    ou bien victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. »

    Ce qui est décisif, pour une civilisation, c’est de savoir si les couches dominantes mènent au développement ou si elles amènent à la catastrophe.

    Or, désormais, la bourgeoisie a fait son temps ; elle ne porte plus rien de positif : le relativisme et le consumérisme priment, la culture s’efface, le cynisme est conquérant, l’individualisme est roi.

    Il faut donc la dictature du prolétariat, qui affirme la culture et l’héritage culturel historique, qui défend les valeurs de civilisation acquises à travers le temps, qui soutient que tout passe par le peuple, que rien ne saurait exister sans le peuple.

    C’est une bataille dialectique pour les valeurs, et en ce sens les masses mondiales doivent et devront se transformer, à travers des révolutions culturelles.

    Voilà pourquoi nous affirmons, ce premier mai 2026, qu’il faut que les masses mondiales prennent les choses en main, qu’elles élèvent leur niveau politique et idéologique, afin de prendre le commandement de nouveaux États.

    Elles doivent comprendre les enseignements du maoïsme, du matérialisme dialectique ; elles doivent constituer un océan de masses en armes pour instaurer le Socialisme, aller au Communisme à travers plusieurs révolutions culturelles.

    Il est temps de faire passer un cap à l’humanité !

  • Le matérialisme dialectique et le socialisme comme « reconstitution consciente de la société humaine »

    Le socialisme remplace le capitalisme, parce que celui-ci a fait son temps : il a joué un rôle historique, mais s’avère dépassé par rapport à la nouvelle étape.

    C’est que le capitalisme est un mode de production qui permet d’élever le niveau des forces productives, en unifiant les forces de travail disponibles, en les élargissant, en les modernisant.

    Mais une fois cela fait, l’humanité peut profiter des acquis pour passer à autre chose et c’est là que commence le retour à la Nature, en conservant les acquis.

    Karl Marx, dans le Livre troisième du Capital, nous dit du mode de production capitaliste :

    « Bien plus que tout autre système de production, c’est un gaspilleur d’hommes, de travail vivant, un dilapidateur de chair et de sang, mais aussi de nerfs et de cerveaux.

    En fait, c’est seulement par le gaspillage le plus énorme du développement d’individus particuliers qu’est assuré et réalisé le développement de l’humanité en général, au cours de l’époque historique qui précède immédiatement la reconstitution consciente de la société humaine. »

    L’humanité n’était pas assez unifiée ; le mode de production capitaliste réalise cette tâche, même si c’est au prix d’un gâchis immense.

    L’humanité n’est d’ailleurs pas consciente du processus, qu’elle subit, tout comme elle a subi le féodalisme et l’esclavagisme.

    La société qui a précédé, celle du communisme primitif, était quant à elle réellement humaine – c’est elle qu’il s’agit de reconstituer.

    Cependant, cette reconstitution se fait consciemment ; l’humanité a compris qu’elle relevait d’un animal, l’être humain, qui a fait un détour dans son développement.

    Cela veut dire que, dans ce processus, l’humanité sait alors d’où elle vient et où elle va. Le communisme futur est un écho du communisme passé – c’est une reconstitution.

    Toutefois, l’humanité a cette fois conscience de sa situation, grâce à son parcours historique propre, qui va fusionner alors avec la Nature, où l’humanité retourne en animal désormais socialisé et productif.

    Cela sous-tend un paradoxe historique : entre les communismes, la société humaine n’est plus humaine.

    Elle est humaine, car c’est l’humanité qui est la protagoniste de l’Histoire et elle modifie la planète en même temps.

    Cette humanité indépendante est cependant une absurdité en soi, car l’humanité ne peut pas exister autrement qu’en rapport dialectique assumé et positif avec la planète comme Biosphère, avec la Nature.

    C’est ainsi parce qu’elle agit indépendamment, de manière relative, que l’humanité peut être amenée à prendre conscience ; cette prise de conscience implique en même temps de comprendre qu’il ne saurait y avoir d’indépendance, que l’humanité ne peut pas être « un empire dans un empire », comme l’a dit Spinoza.

    Cela veut dire aussi que l’humanité, dans le processus de reconstitution consciente d’elle-même en tant que société réelle, doit se nier elle-même pour s’affirmer.

    L’humanité consciente, non « indépendante » par rapport à la Nature, doit pour exister combattre l’humanité non consciente qui prétend à l’indépendance par rapport à la Nature.

    C’est un processus de déchirement où l’humanité doit cesser d’être elle-même pour redevenir enfin elle-même ; le communisme ne met pas seulement un terme au capitalisme, il se débarrasse également des parcours féodal et auparavant esclavagiste.

    La reconstitution de la société humaine implique donc une révolution culturelle, et même plusieurs, afin de dépasser ce qui a été accumulé de manière erronée dans le processus « indépendant » qui culmine dans le retour à la Nature.

    Les mentalités qui font obstacle n’ont pas été produites que par le capitalisme ; elles l’ont été également par l’esclavagisme et par le féodalisme, et l’ensemble forme un seul bloc où l’humanité s’imagine séparée du reste, alors qu’elle n’est en fait que séparée d’elle-même, car séparée de la Nature.

    C’est ce que dit déjà Karl Marx dans ses Manuscrits de 1844 :

    « Le communisme, abolition positive de la propriété privée (elle-même aliénation humaine de soi) et par conséquent appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme ; donc retour total de l’homme pour soi en tant qu’homme social, c’est-à-dire humain, retour conscient et qui s’est opéré en conservant toute la richesse du développement antérieur.

    Ce communisme en tant que naturalisme achevé = humanisme, en tant qu’humanisme achevé = naturalisme ; il est la vraie solution de l’antagonisme entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’homme, la vraie solution de la lutte entre existence et essence, entre objectivation et affirmation de soi, entre liberté et nécessité, entre individu et genre.

    Il est l’énigme résolue de l’histoire et il se connaît comme cette solution. »

    Ce communisme second, qui revient au communisme primitif mais en conservant les acquis, « se connaît comme cette solution », comme « énigme résolue de l’histoire ».

    Car la société humaine communiste est consciente d’elle-même et de ce qu’elle est par rapport au passé.

    Elle sait que l’humanité a eu un parcours inégal par rapport aux autres animaux, et que le sens de ce détour est d’arriver au Communisme.

    Le socialisme est ainsi, au sens strict, le processus de reconstitution ; il porte déjà le communisme, car il est le communisme se généralisant.

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    sur le matérialisme dialectique

  • Le mode de vie libertarien comme forme suprême de la vie quotidienne dans le mode de production capitaliste

    Publié dans Connexions n°7, avril 2026,
    comme résolution stratégique du Parti Matérialiste Dialectique


    Avant de développer notre propos, nous allons le résumer de manière très simple, en quelques phrases. Nous pensons que l’idée est très facile à comprendre, même si ses implications exigent, par contre, une étude approfondie.

    Nous partons d’un constat : le capitalisme s’est tellement développé qu’il peut proposer une multitude de marchandises capables d’être présentes tout au long de la vie quotidienne.

    C’est ce que nous appelons le 24 heures du 24 du capitalisme, où la consommation perpétue la consommation.

    Un exemple très simple et très parlant, est la consommation du café.

    Auparavant, on achetait du café moulu bas de gamme et on utilisait une cafetière à filtre basique.

    Désormais, la tendance est de se procurer une machine spécifique utilisant des capsules, avec du café tout aussi bas de gamme mais plus cher, ou une machine à grain, très chère mais en réalité produisant un café médiocre.

    Cette généralisation du capitalisme produit cependant, en retour, une violente réaction.

    Celle-ci ne consiste pourtant pas en une critique scientifique du capitalisme, mais en un élitisme individualiste à prétention aristocratique.

    En l’occurrence, c’est le terrain pour les boutiques proposant un café de qualité, dit « de spécialité », ainsi que pour les achats d’appareils et accessoires haut de gamme, allant jusqu’à des meules usinées à haute précision et un porte-filtre en céramique fabriqué au Japon.

    Ainsi, l’ancien capitalisme, celui de la cafetière, cède la place au capitalisme des capsules et des machines se voulant de valeur, ainsi qu’à la ribambelle d’accessoires et appareils pour le café de spécialité.

    Avant, une consommation était simple et se terminait une fois faite. Maintenant, elle est elle-même prétexte à un renouvellement élargi de la consommation.

    Et, au-delà de leur différence de conception et d’approche, les consommateurs sont tous devenus des libertariens, des gens pour qui la liberté de l’individu prime sur absolument tout le reste.

    Dans leur imaginaire, ils vivent leur liberté et l’agrandissent par la consommation individuelle.

    Ils accompagnent en pratique le marché et son élargissement, mais idéologiquement ils considèrent qu’ils développent le « champ des possibles » de leur propre existence individuelle.

    Ils acceptent d’ailleurs les règles du jeu du capitalisme, et ils sont prêts à lutter les uns contre les autres, à se concurrencer, à entrer en compétition, afin de s’approprier une plus grande part du gâteau capitaliste en apparente expansion perpétuelle.

    Dialectiquement, il y a bien sûr une contradiction au sein des consommateurs.

    Les consommateurs « de masse » sont « inclusifs », car ils veulent le confort et la variété des capsules, ils privilégient la quantité. Les consommateurs élitistes se veulent aristocratiques au nom du sens de l’exigence, ils se tournent vers la qualité.

    En pratique pourtant, tant les premiers que les seconds sont libertariens, car adeptes du marché libre, de la vie quotidienne menée suivant des « choix individuels ».

    C’est le mode de vie libertarien comme forme suprême de la vie quotidienne dans le mode de production capitaliste.

    Ce que nous disons est à la fois simple et compliqué. C’est un constat qu’on peut faire aisément en observant la vie des gens dans une société capitaliste développée.

    En même temps, il y a besoin d’un regard profondément scientifique produit par la connaissance des modes de productions historiques de l’humanité et de l’évolution dialectique de l’univers.

    Par principe, le matérialisme dialectique considère que tout mode de production après le communisme primitif et avant le Communisme relève de l’exploitation de l’Homme par l’Homme.

    Les êtres humains se cannibalisent les uns les autres, à différents degrés.

    Dans le mode de production esclavagiste, les Cités – États vivent aux dépens des esclaves ; dans le mode de production féodal, ce sont les serfs qui sont exploités.

    Dans le mode de production capitaliste, ce sont les prolétaires qui sont exploités, dans la mesure où on s’approprie leur force de travail en les rémunérant moins que ce qu’ils apportent.

    Cependant, on a largement dépassé le stade des débuts du capitalisme, où l’accumulation était encore faible, et finalement même relative, car ne touchant pas tous les aspects de la vie quotidienne.

    Désormais, dans les sociétés capitalistes avancées – nous ne parlons pas du tiers-monde – un prolétaire est souvent propriétaire de son logement, il peut également profiter de crédits à la consommation.

    Dans son mode de vie, il n’est pas séparé de la bourgeoisie comme au 19e siècle. Son logement dispose de toilettes et d’une salle de bain, ce qui n’était pas le cas encore en large partie dans la seconde partie du 20e siècle.

    Il a, lui aussi, un smartphone et un ordinateur, un lave-linge et un réfrigérateur, une cuisinière et un aspirateur, une télévision et également la plupart du temps une voiture. Il peut s’acheter facilement des habits neufs, y compris de marques.

    Mieux encore, il peut accumuler du capital pour acheter un logement. Autour de 58 % des Français sont propriétaires.

    Il n’est donc pas simplement possible de dire que les prolétaires n’ont que leurs chaînes à perdre. Ils ont au contraire des avantages matériels très prononcés.

    Par contre, ils le paient avec une intensité de travail devenue bien plus grande.

    Si le travail est physiquement moins dur qu’il y a deux cents ans, sur le plan des nerfs, il est bien plus usant. La force physique était employée pour pallier au besoin de la quantité de force, désormais fournie par les machines.

    Les travailleurs du début du 21e siècle en France, en général, s’épuisent psychiquement d’autant plus. Leur investissement personnel atteint une proportion immense.

    C’est cela dont beaucoup de gens, surtout les jeunes, se sont aperçus au moment de la pandémie de 2020, qui a bloqué les flux de production et permis un certain recul historique.

    Nous n’irons pas que jusqu’à dire que les prolétaires ont donc maintenant des « chaînes en or », néanmoins c’est vrai dans une certaine mesure, surtout vu depuis le tiers-monde.

    C’est d’ailleurs ce qui motive l’émigration.

    Être exploité, souffrir psychiquement, mais pouvoir profiter de plusieurs semaines de vacances, être en mesure d’acheter un logement, profiter d’une assurance-maladie largement efficace, tout cela donne envie à qui ne l’a pas, et on parle ici de la grande majorité de l’humanité.

    Les prolétaires de France le savent très bien et c’est pour cela qu’ils se tiennent très calmes politiquement depuis les années 1960-1970, ayant ouvertement perdu tout sens de la confrontation ouverte.

    Dans le capitalisme développé – et nous soulignons bien qu’il n’est pas différent en substance du capitalisme décrit scientifiquement par Karl Marx – l’accumulation est absolue, au sens où absolument tous les aspects de la vie quotidienne sont touchés.

    Le moindre acte de consommation se voit intégré à tout un processus de renforcement de la précision du capitalisme et de sa capacité d’élargissement.

    Lorsqu’on fait ses courses, on fait désormais le travail des caissières, en passant soi-même les codes-barres des marchandises devant le scanner.

    Rien que l’existence des codes-barres – généralisés seulement dans les années 1990 – indique l’immense capacité technique et logistique.

    On utilise une carte de fidélité qui fournit des informations détaillées à l’entreprise, et de plus en plus un paiement sans contact est réalisé par l’intermédiaire du smartphone.

    Ici, on touche un aspect essentiel. Et les choses sont allées si loin, justement, que tout le monde comprend immédiatement en quoi le capitalisme moderne profite immensément d’internet et du smartphone.

    Le smartphone permet de toujours pouvoir, dans n’importe quelle situation, visiter des sites internet pour acheter, utiliser les réseaux sociaux, faire des paris, jouer, etc.

    Il amène également à être sollicité en permanence, ce qui est essentiel pour le 24 heures sur 24 du capitalisme.

    Il y a les forces productives pour proposer une multitude de marchandises, et il y a les infrastructures pour être en mesure de les proposer à la consommation.

    Le niveau des masses étant relativement haut, le capitalisme peut fonctionner et chercher des voies pour s’agrandir.

    Prendre l’avion était autrefois un privilège ; cela relève désormais de la consommation de masse.

    Les choses ont changé aussi : on paye pour choisir son niveau de confort et son siège, pour disposer d’un bagage ou profiter d’un repas, ou même pour un embarquement prioritaire.

    Tout cela a un immense impact idéologique et culturel.

    La consommation n’est pas qu’une réalité matérielle, c’est également une idéologie.

    Nous ne voulons pas dire ici que les critiques sociologiques et aristocratiques des années 1960, qui dénonçaient la « société de consommation », avaient raison.

    Leurs auteurs dénonçaient à la fois les masses, le rôle de la technologie, l’importance accrue de l’organisation sociale.

    Nous, nous sommes en faveur des masses et donc d’une société de consommation… Mais avec une consommation socialiste, pas une consommation capitaliste.

    Le fait est que, si le capitalisme a apporté des progrès matériels, les gens sont vite amenés à acheter n’importe quoi, et n’importe comment.

    On retrouve ici la combinaison de la consommation capitaliste et de son idéologie. Il y a une impulsion permanente à l’achat.

    Et les gens achètent d’autant plus des choses que leur existence est morne, terne : ils essaient de combler leur angoisse, leur anxiété, par une frénésie d’achats et de représentations liées aux achats.

    C’est là où les réseaux sociaux rentrent en jeu. Instagram et TikTok, par exemple, sont emblématiques d’une fuite en avant dans la mise en scène toujours liée à la consommation.

    Même si ce n’est pas un voyage ou un habit qui est mis en avant, la diffusion d’une vidéo s’inscrit dans une tentative de valorisation, d’insertion dans l’algorithme afin de devenir tendance.

    C’est précisément ce qui fait que l’idéologie de la consommation donne naissance au mode de vie libertarien, qui est adopté de manière naturelle par tous ceux qui consomment.

    L’idéologie libertarienne est née aux États-Unis, comme libéralisme et anarchisme poussés jusqu’au bout.

    L’État et la société doivent s’effacer, afin de laisser les individus agir comme bon leur semble, les rapports entre eux devant se fonder sur des contrats qu’ils signeraient.

    Pour les libertariens, la société est une fiction et l’État est un parasite.

    Mais ce sont là simplement des idées philosophiques, qui ont été portées surtout par une minorité d’intellectuels libéraux et d’entrepreneurs californiens.

    En pratique, c’est la sensibilité libertarienne qui a été adoptée par la consommation capitaliste.

    La raison est simple : le capitalisme moderne dispose d’énormément d’outils lui permettant de pratiquer le profilage : les entreprises savent quel type de consommation est faite, à quel moment, pour quelles sommes et dans quelles proportions, etc.

    C’en est fini de la consommation de masse indifférenciée, il est désormais possible de produire de manière fragmentée, segmentée.

    C’est tout bénéfice pour le capitalisme, qui élargit le marché, l’approfondit, et profite en plus de marchés captifs.

    Ce n’est toutefois possible que si les normes s’effacent, que les régulations disparaissent, que les frontières tombent.

    Les anciennes traditions de consommation visant tout le monde doivent céder la place à une consommation ciblant chacun en particulier.

    Il faut également que le consommateur se reconnaisse comme unique dans son comportement et sa sensibilité.

    Il ne faut surtout pas qu’il vive comme tout le monde et qu’il s’imagine vivre comme tout le monde. Il doit s’imaginer comme différent, voire totalement à part.

    Dans les faits, ce n’est bien entendu pas le cas et même le capitalisme n’est pas en mesure de proposer un type de consommation unique pour chaque personne.

    Cependant, il peut le faire croire et il a besoin que les gens le croient, afin qu’ils s’installent dans une dynamique de segmentation, de fragmentation.

    On pourrait résumer simplement tout cela en disant que le capitalisme a multiplié les modes et qu’il les a sophistiqués.

    Et qu’il les a offertes aux consommateurs en expliquant que, maintenant, le « rêve américain » était vrai pour tout le monde.

    Les consommateurs ont accepté cette possibilité matérielle d’améliorer leur vie quotidienne et, par absence de conscience sociale, ils sont tombés dans le piège du capitalisme.

    Car dans une telle situation, « réussir sa vie », c’est la vivre comme un entrepreneur, à travers des choix et des actions pour conquérir des « parts de marché » dans la vie.

    Tout rapport – émotionnel, sentimental, familial, amical, amoureux, etc. – doit être considéré comme une entreprise le ferait, car seule une entreprise est capable de tirer des bénéfices des choses.

    Il y a une logique de comptabilité et d’accumulation qui prend le dessus, aux dépens de la sensibilité et de l’authenticité.

    Là où nous disons, en tant que communistes, que l’univers est infini, que le collectivisme est le vecteur réel d’une humanité en quête d’épanouissement, les consommateurs libertariens se voient comme les pirates des temps modernes, espérant s’accaparer un nombre fini de biens et de services, de rapports émotionnels, amicaux, sexuels, etc.

    Autrement dit, ils considèrent que la réalité est un monde où un individu agit afin de maximiser son potentiel de consommation.

    C’est le « rêve américain » généralisé, du moins dans l’imaginaire des gens.

    Il faut bien se souvenir qu’en France, le syndicalisme rejette formellement la soumission au politique.

    Pour cette raison, le syndicalisme a toujours consisté en des expressions corporatistes, avec certains secteurs utilisant les rapports de force pour défendre leurs intérêts particuliers.

    Il est important de noter cela, parce que sinon on ne peut pas comprendre comment le syndicalisme français a justement, par ses mentalités, accompagné la logique libertarienne des salariés.

    C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la CFDT est devenue le premier syndicat en termes d’adhérents et de suffrages.

    Les consommateurs sont, en effet, avant tout des producteurs. Il n’y a pas de production sans consommation, et inversement.

    La production est, à ce titre, le premier lieu de la transformation des mentalités, dans le sens du mode de vie libertarien, avant même la consommation. Cela passe par le salariat.

    À partir de mai 1968 et de l’irruption du thème de la vie quotidienne dans les syndicats, il y a eu une prédominance toujours plus grande du thème des acquis sociaux, des avantages individuels.

    La CFDT a été le fer de lance de cette logique de revendications qui ne s’adressait plus à la classe des prolétaires, ou à la masse des travailleurs, mais à chaque personne spécifiquement.

    C’est le remplacement du projet collectif par la société ouverte donnant toujours plus de droits individuels.

    Cette approche a été portée, à côté de ce syndicat, par la « seconde gauche », avec le Parti socialiste, le quotidien Le Monde, l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur.

    On est ici dans l’équivalent direct du Parti démocrate aux États-Unis.

    Dès les années 1950 d’ailleurs, les intellectuels de la CFDT font des États-Unis le modèle pour les rapports entre le patronat et les salariés.

    La démarche est simple : chaque salarié doit être considéré comme unique, ses droits doivent le toucher en tant qu’individu, il faut qu’il ait les moyens de s’adresser individuellement à sa hiérarchie ainsi qu’aux organismes institutionnels.

    Sous couvert de démocratisation du lieu de travail, avec l’espoir hypothétique de la cogestion, voire de « l’autogestion », l’idéologie libertarienne s’est répandue chez les salariés.

    Le résultat est flagrant : les salariés français ne raisonnent jamais en termes collectifs. Une grève, c’est pour eux le rassemblement d’individus faisant face à une même situation et protestant ensemble.

    L’attitude du salarié dans l’entreprise est également ouvertement détachée : il ne se considère plus comme un travailleur, mais comme un individu qui se retrouve, pour un temps donné, dans une certaine position sociale où il doit exercer une activité.

    On l’a compris : c’est la négation de la conscience de classe.

    Mais c’est également tout un rapport faussé au travail. Les salariés ne croient plus au principe de la production, ils s’imaginent tous comme des prestataires de service.

    Un livreur n’a pas de vision du monde différente de son activité qu’un employé, un tatoueur ou un caissier.

    C’est là quelque chose de conforme au mode de vie libertarien et, pour cette raison, chaque salarié se visualise lui-même comme une entreprise, avec une sorte de bilan comptable avec les entrées et les sorties, les bénéfices et les pertes.

    Une profonde aliénation est ainsi installée.

    Les salariés, par la société de consommation propre au capitalisme modernisé, ont intégré idéologiquement la notion de contrat de travail.

    Ils n’ont aucun aperçu de la production dans son ensemble et la notion d’exploitation est une abstraction pour eux, ou bien se résume au principe d’un travail trop fatiguant.

    Il est indiscutable que l’officialisation du mode de vie libertarien a eu lieu avec la seconde investiture de Donald Trump comme président de la superpuissance impérialiste américaine, en janvier 2025.

    Avec Donald Trump, on a un pays entier qui se comporte comme une entreprise, en quête de profits plus grands et de parts de marché qui s’élargissent, rêvant d’une situation de monopole.

    C’est le mode de vie libertarien instauré à l’échelle d’une nation, et ce alors qu’en plus celle-ci dispose de l’hégémonie mondiale, avec le capital le plus important, l’armée de loin la plus puissante, le dollar comme monnaie planétaire de référence et de transaction, les technologies les plus avancées.

    Donald Trump l’assume : il veut plus de richesses, plus de domination. Il agit comme un pirate, qui n’a besoin de rien justifier.

    Du Groenland au Venezuela, en passant par l’Iran, tout ce qui l’intéresse ce sont les intérêts américains, et il le revendique.

    Il est ironique, mais tout à fait logique, que des anarchistes français aient ouvert en 2007 une maison d’édition intitulée « Libertalia », en référence à une pseudo-utopie pirate qui aurait eu lieu à la fin du 17e siècle à Madagascar, et que ce rêve de piraterie soit désormais ouvertement assumé par le capitalisme américain ultra-agressif.

    Le mode de vie libertarien correspond absolument à l’esprit pirate, pour qui tout est une opportunité.

    On utilise une application de rencontres en voyant les « opportunités », tout comme on fait de même pour un emploi sur LinkedIn, un logement de vacances sur Airbnb, des vêtements sur Vinted, absolument n’importe quoi sur Leboncoin, des compétences telles le montage ou le design sur Fiverr, etc.

    On est bien entendu ici dans un très haut degré d’aliénation. Tous les comportements, toutes les attitudes, toutes les valeurs culturelles sont saturés par le mode de vie libertarien.

    De par l’environnement et l’adaptation des gens à cet environnement, on se considère dans l’obligation de concevoir toute chose, tout phénomène, tout rapport comme relevant d’une entreprise en quête de bénéfice, d’individu en quête d’opportunité.

    Plus rien n’a de valeur en dehors de cette logique d’accumulation.

    Une figure grossière et opportuniste comme Donald Trump est emblématique d’une telle approche, et aux yeux des consommateurs libertariens, il apparaît d’ailleurs comme authentique et pragmatique.

    L’émergence de Donald Trump doit, naturellement, absolument tout au capital financier, qui l’a propulsé sur le devant de la scène, comme porteur d’une « révolution par en haut ».

    C’est le capital financier, avec notamment les grandes entreprises de technologie, qui exige que la société américaine soit réorganisée, les priorités modifiées, afin que sur tous les plans les choses s’adaptent au mode de vie libertarien.

    L’intelligence artificielle, qui a connu un saut qualitatif depuis 2017 avec le modèle « Transformer », est ici incontournable, parce que c’est justement un moyen de restructurer, de provoquer une hausse de la productivité, d’accélérer la compétitivité, de renforcer la concurrence, de relancer la compétition, de bouleverser le marché du travail.

    Dans l’imaginaire du capital financier américain, Donald Trump est le chef pirate, l’intelligence artificielle le navire, les réseaux sociaux l’océan, et tout le reste consiste en des opportunités dont il faut profiter.

    Il est évident qu’on fait face, avec un tel phénomène historique porté par la superpuissance impérialiste américaine, à une véritable crise de civilisation.

    Si comparaison n’est pas raison, on a une forme d’équivalent tout de même avec l’effondrement de l’empire romain, et avec lui de tout le mode de production esclavagiste qui avait jusque-là traversé les siècles.

    Les capitalistes européens n’ont pas cessé de souligner qu’ils n’étaient pas les capitalistes américains, qu’ils étaient quant à eux portés par des valeurs véritables et que l’Union européenne formait un contre-modèle au culte américain du coup de force et du fait accompli.

    Le capitalisme européen transporte pourtant la même chose que le capitalisme américain.

    C’est la même logique d’accumulation du capital, avec le même défi de chercher à échapper à la chute tendancielle du taux de profit.

    La concurrence pousse à la modernisation, la modernisation met de côté les travailleurs ; la réelle richesse provient cependant de l’exploitation des travailleurs, d’où une nouvelle modernisation qui est nécessaire, avec à chaque fois davantage de pression exercée sur les travailleurs non mis de côté.

    De plus, toute l’idéologie inclusive de l’Union européenne correspond très précisément à la démarche de fragmentation identitaire et communautaire des États-Unis.

    C’est fait au nom de la bienveillance, et c’est ainsi que la plupart des gens interprètent les valeurs LGBT, mais en réalité c’est une machine à diviser, à séparer, à isoler.

    C’est d’ailleurs l’aboutissement de tout un processus, où la bourgeoisie a toujours entrepris de nier, de combattre, d’exterminer les conceptions collectives, collectivistes, communistes, matérialistes dialectiques.

    Seules auraient de la valeur les explications fondées sur l’individu et ses choix, sur le hasard et les statistiques.

    Le capitalisme n’a eu de cesse, tout au long des 19e et 20e siècles, de promouvoir une vision individualiste du monde, à travers de très nombreux vecteurs idéologiques : l’impressionnisme en peinture qui dit qu’il faut se fonder sur les impressions individuelles, la phénoménologie en philosophie qui affirme que tout sentiment intérieur de la conscience est une vérité en soi, l’existentialisme comme expression littéraire du repli sur soi et sa consommation du monde environnant, etc.

    Tout cela peut, plus simplement, se résumer au slogan de McDonald’s « Venez comme vous êtes ». La consommation a besoin de clients toujours plus différents et nouveaux.

    Bien entendu, certains capitalistes prônent davantage l’inclusivité et l’élargissement des marchés, d’autres capitalistes ont plus intérêt à ce que les choses n’aillent pas trop vite.

    C’est ce qui fait la distinction entre les Démocrates et les Républicains aux États-Unis.

    La même fausse alternative se dessine en France et dans tous les pays capitalistes.

    Dans le fond, tant les uns que les autres sont d’accord sur la protection du régime en place, la puissance de l’économie, l’importance de l’armée, le libéralisme dans les mœurs, le relativisme historique, le soutien à l’art contemporain, l’utilisation d’une immigration plus ou moins choisie comme main-d’œuvre utile, etc.

    Il existe des capitalistes de gauche comme de droite, car il existe des intérêts allant plus dans un sens ou dans un autre.

    C’est là simplement l’expression de nuances au sein des classes dominantes.

    Ces nuances s’expriment à travers différents partis politiques, dont le sens fondamental est le même.

    Il existe, qui plus est, une profonde désaffection pour la politique et les valeurs ont disparu ; c’est dans le style de gestion et dans le choix des intérêts les plus directs qu’on arrive à distinguer les uns des autres.

    Cela correspond parfaitement au mode de vie libertarien, avec des individus qui se considèrent comme des « clients » des politiques menées.

    Il n’y a pas d’idée d’engagement, simplement de soutien indirect, participatif.

    Il faut ici rappeler le fonctionnement des partis américains, qui sont faiblement structurés et relèvent dans les faits d’une coalition, avec différents niveaux d’intégration, les responsables étant choisis de par leur capacité à trouver un dénominateur commun maximum.

    Derrière les partis démocrate et républicain américains, ou plus exactement à travers eux, il y a les groupes religieux, les syndicats, les associations, les ONG, les think tanks, les lobbys, les regroupements économiques, etc.

    Nous insistons là-dessus car le même phénomène se produit en France et ne peut que grandir ; on a déjà vu cela avec le phénomène des « primaires de la gauche », une forme de choix totalement en rupture historique avec la tradition du mouvement ouvrier où le Parti établit un programme et choisit un représentant adéquat.

    Le mode de vie libertarien nécessite des clients de la vie quotidienne capitaliste qui se mobilisent, avec une dimension populiste et irrationnelle, afin de l’emporter électoralement et dans une course à la popularité à tout prix.

    Nous affirmons, au contraire, la nécessité d’un prolétariat conscient, s’assumant en tant que classe ayant un rôle historique à jouer.

    C’est là où nous posons que l’affirmation de la civilisation socialiste mondiale s’oppose frontalement au mode de vie libertarien éparpillé dans des pays capitalistes en compétition.

    Les masses n’ont pas la conscience historique de cette nécessité de la civilisation socialiste mondiale, même si à de multiples niveaux cela s’exprime indirectement.

    La conséquence directe est l’implosion des tissus sociaux du pays. Il n’existe plus d’unité, ni de continuité ; les vécus sont à la fois tout à fait similaires et radicalement différents.

    Ce qui distingue les situations des Français, c’est leur rapport au rythme du mode de vie libertarien. Celui-ci est plus ou moins puissant, plus ou moins qualitatif ou quantitatif.

    Ce rapport au temps détermine chaque espace du pays, avec en toile de fond l’accélération de la séparation – unification des villes et des campagnes.

    Le capitalisme est né des villes : désormais il les vide de leur substance et les fait s’étaler de plus en plus, dans un phénomène de rurbanisation absolument massif.

    L’artificialisation des sols, chaque année, équivaut à ajouter une surface urbaine de la taille de Marseille. Cependant, au-delà de cela, il y a la tendance générale à rendre fonctionnel à tout prix : c’est ce qui produit la France des ronds-points.

    L’espace est défiguré, absorbé par les exigences du temps capitaliste, toujours soucieux de rendement accéléré.

    Il faut se souvenir ici de l’explication de Karl Marx au sujet du capital. Le capitalisme ne vise pas qu’à produire du profit : il en faut toujours plus.

    Tout va donc de plus en plus vite.

    La géographie française ne doit, pour cette raison, pas être comprise de manière unilatérale avec d’un côté les villes et de l’autre les campagnes.

    En réalité, la distinction se fait par le rapport à l’accélération capitaliste.

    Plus on est lié à elle, même si on est un prolétaire, plus on est porté par une dynamique apportant un certain confort matériel et une « nourriture spirituelle » consumériste abondante.

    Moins on est lié à elle et plus on est mis à l’écart, déconnecté, dévalué, marginalisé.

    Dans le premier cas, on s’imagine avoir des valeurs nouvelles, apporter des choses différentes, ajouter de la culture, etc.

    On ne fait en réalité ici qu’accompagner l’élargissement du marché, mais on s’imagine novateurs, progressistes.

    Cette version de « gauche » du capitalisme est bien entendu liée aux centre-villes, de manière directe ou indirecte.

    Elle a comme base les cadres supérieurs, les professions libérales, les professions intellectuelles, les travailleurs du numérique, à quoi il faut ajouter les étudiants (qui rêvent de s’installer) et les fonctionnaires (qui sont installés, même si pas forcément comme ils l’auraient voulu).

    Dans le second cas, on éprouve un sentiment de confusion, avec un profond ressentiment contre une mondialisation à la fois abstraite et lointaine qui abîme tous les repères du quotidien, sans en fournir de nouveaux.

    Tout est très bien condensé par le propos provocateur d’Emmanuel Macron, déjà président de la République, en 2021, pour l’inauguration d’un campus de start-up : « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. Parce que c’est un lieu où on passe. Parce que c’est un lieu qu’on partage. »

    Le capitalisme, à l’époque du mode de vie libertarien, ne consiste pas seulement à être riche ou aisé. Il faut en permanence être dans la nouveauté consumériste.

    C’est la raison pour laquelle les « bourgeois à l’ancienne » ont pratiquement disparu.

    C’en est fini du bourgeois conservateur et cultivé, arc-bouté sur ses privilèges, mais intellectuellement capable.

    Dans la France de 2026, tous les bourgeois sont des opportunistes et de plus en plus des incapables.

    C’est la décadence d’une classe, inévitable, et le mode de vie libertarien est son chant du cygne.

    En attendant, il faut prendre le « rêve » capitaliste au sérieux : les restructurations sont une réalité, la tentative de réactiver le capitalisme par l’élargissement des consommations et par l’intelligence artificielle est un fait.

    C’est même une nouvelle bourgeoisie que le capitalisme cherche à produire, sous la figure du « bobo », qui ne vit pas seulement dans les centre-villes : sa figure irradie dans tout le pays, en particulier dans la jeunesse qui s’imagine « contestataire ».

    La vraie géographie française oppose, en substance, ceux qui pensent qu’il y a des choses à tirer du capitalisme et ceux qui se retrouvent mis de côté.

    On ne fait pas la révolution sur du ressentiment et les masses mises de côté par la mondialisation qui choisissent le nationalisme passent à côté du problème, elles gaspillent toutes leurs forces.

    Inversement, il faut être aveugle pour ne pas voir que le capitalisme est capable de vendre du rêve à des jeunes, y compris loin des centres-villes, en faisant miroiter des métiers dans la finance, dans le divertissement (influenceur, créateur de contenu, etc.), dans le luxe, dans le sport de haut niveau, etc.

    La porte de sortie individualiste est très présente idéologiquement et elle amène des pans entiers de la jeunesse à rêver d’elle.

    Le petit commerce notamment est particulièrement valorisé comme étape intermédiaire pour progresser socialement.

    Un aspect essentiel tient ici aux fast-foods, du McDonald’s aux kebabs, qui correspondent parfaitement au consumérisme libertarien : catastrophique sur le plan nutritif, immoral au possible dans le rapport aux animaux, ultra-rapide et individualisé.

    Qu’on trouve ces fast-foods à la fois dans la France « rapide » et dans la France « lente » est indéniablement une expression de la tendance de fond dans notre pays.

    C’est le nivellement par le bas, accompagné de l’individualisation, avec des espoirs plus ou moins grands, plus ou moins déçus.

    Il semble n’y avoir, dans un tel panorama, aucun espace pour la conscience de classe.

    Et cet espace n’existe pas, en effet, dans un capitalisme devenu absolutiste.

    Il ne peut même plus y avoir de bulles vivant à l’écart, qu’elles relèvent des punks, de la techno, des rastas, des gothiques, du hip-hop, des squats, etc.

    Ce qui est donc décisif, de manière indiscutable, c’est la rupture.

    En France, dans le capitalisme qui a tout conquis, ce qui est indiscutable, c’est le poids croissant de la subjectivité révolutionnaire.

    La rupture est ainsi d’abord mentale. On décide de ne plus s’aligner avec le rythme imposé par le capitalisme. On ressent le besoin de Communisme.

    Ce besoin se fait en rapport avec l’exigence d’une vie épanouie, de mener une vie productive, où on développe ses propres facultés, où on cesse de mépriser l’art, de mettre la Nature de côté, de considérer les animaux comme des objets.

    On sent qu’on a besoin d’un saut qualitatif.

    C’est le moment où la conscience particulière d’une personne entre en résonance et en communion avec la conscience collective de l’Humanité, où le besoin d’harmonie avec la Vie, avec la Biosphère règle et aligne la subjectivité et les actes sur une conformité relativement différenciée, mais dirigée dans un cadre et dans une direction commune.

    Ce moment est le fruit de l’expérience même de l’existence, et si toute personne peut fondamentalement développer ainsi sa subjectivité révolutionnaire, à l’échelle sociale, le prolétariat est à la fois la classe porteuse de ce rapport et la classe en mesure de renverser l’ordre bourgeois par son entrée collective en rupture.

    En fait, développer sa subjectivité révolutionnaire, c’est s’aligner sur l’esprit prolétarien.

    C’est cette dynamique qui produit le Parti révolutionnaire, avant-garde de la rupture prolétarienne.

    Bien entendu, toute la question est alors celle du rapport avec le prolétariat, puisque l’esprit prolétarien ne peut exister sans le prolétariat, sans liaison avec le prolétariat, sans participation à sa vie, sans bataille en son sein.

    Quel rapport établir avec lui pourtant, alors qu’il ne semble pas intéressé par la révolution ?

    C’est là où joue son rôle le Parti et la science qu’est le matérialisme dialectique, comme expression synthétique de l’époque et condensation du parcours révolutionnaire historique.

    Grâce au Parti et à la science, on dépasse le moment de la prise de conscience, la lucidité critique, pour parvenir littéralement à une conversion de la réflexion intérieure, au passage d’une conscience dispersée dans les formes de la vie bourgeoise à une intériorité unifiée par une exigence de justice et d’universalité.

    On cesse d’être un individu abstrait au sein du capitalisme, on devient une personne réelle, en pleine conscience du devenir historique de l’humanité et de la nature de l’être humain, cet animal social sorti de la Nature, mais qui aspire à y revenir, en conservant les acquis de son parcours.

    C’est la question de la vision du monde qui est ainsi centrale.

    Le capitalisme veut empêcher que les gens aient un aperçu global sur la réalité, il veut empêcher les prolétaires de partir d’un point de vue de classe.

    Le capitalisme apporte l’obscurité dans les consciences.

    Le Parti amène la lumière, en présentant la science, le matérialisme dialectique. C’est son but, comme l’ont enseigné Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong.

    Le Parti porte la vision du monde qui est juste, qu’il réactualise à chaque étape historique, qu’il précise en fonction des situations propres à chaque pays.

    La conscience de classe n’est jamais le produit mécanique d’une situation sociale, et encore moins dans un capitalisme à la fois absolu et en effondrement.

    Elle vient de l’extérieur de la classe, elle vient du Parti.

    C’est ce que Lénine résume parfaitement dans « Que faire ? » en expliquant que

    « la conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons.

    Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l’État et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles ».

    Le Parti a une vision globale, qui lui permet de voir les choses de manière correcte.

    Et depuis Mao Zedong et la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne chinoise, on sait que la bataille ne porte pas que sur le pouvoir de l’État et la conscience de classe : il y a également la culture, la science, en fait tous les domaines de la vie.

    Car c’est toute une manière différente de voir les choses, toute une sensibilité nouvelle, tout un intellect nouveau qui doivent triompher.

    La révolution porte ainsi une culture nouvelle, qui seule peut sauver la civilisation et lui permettre d’avancer de nouveau.

    Le mode de production capitaliste a fait son temps, les mentalités qu’il produit sont contre-productives.

    Il y a d’ailleurs, comme on peut le voir, des résurgences de phénomènes de cannibalisme social propres au féodalisme et à l’esclavagisme, avec le développement important des mafias.

    C’est pourquoi le vrai sens de la rupture subjective par rapport au capitalisme se trouve dans la saisie du principe de « temps long ».

    Le regard matérialiste dialectique sur l’humanité s’inscrit dans une temporalité longue, celle de l’histoire sociale de l’humanité, ouverte avec la sédentarisation néolithique et la formation des premières structures sociales en tant que telles.

    Cette histoire sociale de l’humanité condense un immense processus historique où les forces productives se sont accumulées, où les contradictions sociales se sont progressivement développées et imbriquées jusqu’à rendre possible leur dépassement.

    Le prolétariat est l’héritier historique de la bourgeoisie, tout comme celle-ci a hérité de la noblesse, et que cette dernière avait été l’héritière des esclavagistes.

    C’est l’avancée vers le Socialisme, ou le recul vers la barbarie, pour relancer un cycle où réapparaîtra de nouveau la nécessité du Socialisme.

    Le Socialisme est un saut qualitatif, par la culture, au service de la civilisation. Il doit être compris de cette manière et pas autrement.

    Le retour à la barbarie ne serait pas seulement une régression matérielle, ce serait la perpétuation des rapports de domination sous des formes dégradées ou violentes accumulées en couches épouvantables.

    La rupture prolétarienne, au contraire, tend vers une universalisation des acquis de la civilisation, en les libérant de leur inscription dans l’inégalité sociale et l’appropriation privée.

    De la première division sociale du travail aux formes modernes du capitalisme, se déploie une dynamique conflictuelle, où la tendance à la civilisation le dispute à la barbarie, dont le prolétariat constitue l’aboutissement et la mise en crise finale et absolue de l’Histoire.

    Tel est le sens du programme révolutionnaire : le prolétariat est l’antagoniste social de la bourgeoisie, il est l’accomplissement contradictoire et civilisationnel de l’Histoire dans sa dimension sociale.

    La rupture qu’il incarne suppose d’assumer l’héritage des formes culturelles, techniques et symboliques produites par l’Humanité, tout en les arrachant aux divers rapports de domination qui les ont façonnées.

    C’est cet héritage civilisationnel que le capitalisme tente justement de massacrer, de liquider, de détruire au moyen du mode de vie libertarien.

    Son but est d’empêcher le saut historique, en supprimant l’héritage historique.

    La rupture portée par le prolétariat désigne fondamentalement une conflictualité historique totale, inscrite dans la longue durée des sociétés humaines.

    Depuis les premières formes de domination issues de la sédentarisation néolithique, les rapports sociaux ont été structurés par des antagonismes dont le capitalisme constitue finalement l’expression la plus développée, d’autant qu’il n’est pas parvenu à complètement éteindre ou dépasser les formes plus primitives ou obsolètes qu’il a lui-même combattues.

    C’est ce qui explique l’existence ou le surgissement de structures sociales semi-féodales comme le sont les religions par exemple, ou bien même semi-tribales semi-féodales comme le sont les mafias du narco-trafic ou de la prostitution.

    La rupture prolétarienne ne fait ainsi que porter à son point de tension maximale une contradiction ancienne et accumulée en couches, que l’Humanité est pour la première fois depuis les débuts même de l’Histoire en capacité de dépasser.

    Toutefois, on aura compris que la lutte contre une telle masse sombre de contradictions accumulées derrière le capitalisme exige une lutte de très haute intensité.

    C’est l’Humanité qui joue ici sa plus importante partie.

    La lutte même est donc un acte intense, elle doit être comprise comme un processus prolongé et approfondi conduisant de la rupture à la fondation d’un Nouvel Ordre.

    C’est ce que nous appelons la Guerre Populaire, telle que conceptualisée dans sa substance par Karl Marx et Friedrich Engels, par Lénine et Staline, puis par Mao Zedong.

    Ainsi comprise, elle ne doit pas être considérée d’abord comme une simple modalité militaire, mais comme la forme historique d’un affrontement global entre deux logiques de civilisation, entre deux visions du monde.

    Elle exprime la nécessité d’une rupture pleine et entière, non seulement avec des structures économiques, mais avec un ensemble de représentations, de valeurs et de pratiques qui organisent la reproduction de l’ordre bourgeois.

    La Guerre Populaire a donc un statut particulier : au plan du matérialisme historique, elle vise à dépasser un ordre devenu obsolète, et au plan du matérialisme dialectique, elle vise à accomplir le devenir de l’humanité sociale en la fondant dans la Nature, dans le Cosmos.

    C’est cette profondeur totale et gigantesque qui la définit comme une « lutte finale » au sens où elle concentre et résout les contradictions fondamentales de l’histoire des sociétés de classes, sans pour autant clore l’histoire comme processus ouvert et infini.

    Car cette rupture n’est pas une fin, mais un seuil.

    Elle ouvre sur une nouvelle historicité, dans laquelle l’humanité cesse d’être séparée de ses propres conditions d’existence.

    Là où les formations sociales antérieures instituaient une distance entre l’Humanité et la Nature médiatisée par la domination et l’appropriation, s’esquisse la possibilité d’un rapport réconcilié, fondé sur un rapport dialectique productif, conscient et collectif, à la planète comme Biosphère.

    Dans cette perspective, la Guerre Populaire doit être pensée comme intrinsèquement liée à la civilisation elle-même.

    Elle ne peut se confondre avec la destruction ou la barbarie, car elle porte en elle l’exigence d’universalisation des acquis humains.

    C’est pourquoi elle s’oppose, dans son principe, aux formes de violence aveugle qui annihilent les conditions mêmes de la vie sociale, telles que les destructions indiscriminées, l’usage d’armes de destruction comme la bombe atomique ou les atteintes aux populations non impliquées dans le conflit.

    La rupture prolétarienne implique ainsi une normativité interne de la violence : elle est orientée par les valeurs qu’elle prétend instituer.

    En ce sens, elle est déjà, dans son mouvement même, affirmation de la Culture et production d’une Nouvelle Humanité.

    Elle transforme les rapports sociaux non seulement en les renversant, mais en les reconfigurant selon des principes de collectivisme, de démocratie populaire et de responsabilité collective, dans la compréhension de l’universalité de la dialectique.

    Ce processus confère à la lutte une dimension éducative.

    Elle ne produit pas seulement un nouvel ordre, mais une nouvelle subjectivité, façonnée dans et par l’expérience du collectif et de la Guerre elle-même.

    L’esprit prolétarien ne s’impose pas abstraitement : il se réalise dans des pratiques, des organisations et des formes de vie qui préfigurent, au sein même du conflit et de ses exigences, les traits d’une humanité à venir.

    Et c’est le sens du Parti que de porter cette proposition stratégique historique, d’en établir les perspectives concrètes dans un pays donné par une pensée en mesure de guider, de diriger la révolution où les larges masses se transforment pour transformer le monde.

    Guerre populaire jusqu’au Communisme !

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  • La peinture néerlandaise s’impose

    La peinture néerlandaise est admirable ; elle est le fruit des images qui sont chassées des églises, pour arriver innombrables dans la vie quotidienne.

    Pour la première fois, on a des êtres réels, dont la vie intérieure est exposée.

    On voit comment ils ressentent, comment ils pensent.

    Dans la peinture montrant un joueur de luth avec une femme, de Hendrik Martenszoon Sorgh en 1661, on a une scène réelle, le chien est de la partie bien entendu, lui aussi on sait ce qu’il pense.

    Et c’est pareil pour le chat, sous la table, qui reste bien discret.

    La scène est tranquille, en général, elle est d’esprit néerlandais, avec un sens prononcé de la fête, mais tourné vers un cadre bien déterminé.

    Tout dans la composition vise à retranscrire ce sentiment doucement rêveur, ce moment plaisant et sans risques.

    On a là le résultat de tout un parcours de l’humanité ; pour qui raisonne en mode de production, on a ici une réaffirmation du bonheur simple.

    C’est le début du retour à l’Éden, de la marche en avant historique de l’humanité vers l’Éden retrouvé.

    Le besoin de communisme suinte de tous les pores de ce tableau.

    Que dire également de la capacité de la peinture néerlandaise à poser la dignité du réel, non pas simplement avec la vie intérieure représentée, mais avec l’attitude !

    C’en est fini de la préférence pour les rois et les nobles, pour ceux qui seraient supérieurs de droit divin.

    S’il y a bien une hiérarchie encore, celle-ci repose sur une réalité matérielle en transformation.

    Et, dans cette situation nouvelle, les femmes en particulier conquièrent leur affirmation, dans une affirmation existentielle.

    Que ce soit ici avec Johanna Visscher représentée par David Bailly en 1628, ou ce Portrait de femme par Michiel Jansz. van Mierevelt en 1625, on a une stature qui s’impose.

    La peinture néerlandaise parvient à imposer, elle réussit à dé-montrer.

    Il est évident que la peinture néerlandaise est incontournable ; sa manière de s’imposer sans s’imposer, puisqu’elle ne formalise pas ses principes, ne lui a pas permis une affirmation idéologique au sens strict.

    Le réalisme socialiste, cependant, c’est-à-dire l’art à l’époque historique où les masses forment une classe avec le prolétariat, ne peut que revendiquer pour lui la peinture néerlandaise.

    La bourgeoisie, en tant que classe devenue dominante et encore révolutionnaire alors, a bien entendu un matérialisme bien moins développé que le matérialisme dialectique.

    Il y a un fétichisme du moment, une incompréhension de ce qu’est une synthèse ; il y a une obsession pour la portraitisation à outrance, une incapacité à placer les choses en rapport avec le « tout » qu’est l’Histoire, la société, la Nature.

    Cependant, loin de la fascination abstraite pour la symétrie ou le culte des proportions, la peinture néerlandaise assume la dignité du réel.

    Elle ne vise pas à élaborer quelque chose d’idéal substantiellement, mais à représenter dans les faits.

    Elle s’impose ainsi, car la réalité s’impose d’elle-même, et toujours.

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  • De nombreux scientifiques : un contexte de la peinture néerlandaise

    Il serait erroné de ne pas comprendre l’effervescence propre aux Pays-Bas au 17e siècle, et il est nécessaire ici de souligner l’importance d’autres penseurs que Baruch Spinoza et Christian Huyghens.

    Dans une lettre à ce dernier, l’Allemand Leibniz souligne que :

     « J’aime mieux un Loeuwenhoek qui me dit ce qu’il voit qu’un cartésien qui me dit ce qu’il pense. »

    C’est une référence à Antoni van Leeuwenhoek (1632-1723), un marchand en tissus qui a perfectionné les lentilles, au point d’établir un microscope lui permettant la découverte des protozoaires et des spermatozoïdes, et d’affirmer l’existence des bactéries.

    Parallèlement, Jan Swammerdam (1637-1680) fit la découverte des différentes phases de la vie d’un insecte (œuf, larve, nymphe et adulte), ainsi que des globules rouges.

    Herman Boerhaave (1668-1738) fut un botaniste, chimiste et médecin qui joua un grand rôle : en renouvelant l’enseignement de la médecine, il transforma l’université de Leyde en le premier centre médical d’Europe.

    C’est lui qui le premier instaura l’utilisation du thermomètre dans la pratique clinique.

    Willebrord Snell (1580-1626) fut un astronome et un mathématicien, Il a notamment trouvé, parallèlement à René Descartes (qui a par ailleurs vécu 21 ans aux Pays-Bas), les lois de réflexion et de réfraction de la lumière. Il a également découvert les principes de la triangulation.

    Simon Stevin (1548-1920) fut l’auteur de la division de la gamme en douze demi-tons tempérés égaux, telle que nous la connaissons aujourd’hui ; il a réactivé l’utilisation des fractions décimales (oubliées depuis Abu’l-Hasan al-Uqlidisi au 10e siècle).

    Il a également fait des apports en géométrie, en trigonométrie, en physique, en ingénierie militaire, etc.

    Pieter van Musschenbroek (1692-1761) fut un physicien précurseur du condensateur électrique ; Johan Hudde (1628-1704) fut un mathématicien et physicien, par ailleurs bourgmestre d’Amsterdam.

    Reinier de Graaf (1641-1673) fut un médecin pionnier dans la biologie de la reproduction ; Hugo Grotius (1583-1645) fut un théologien, ainsi qu’un juriste qui posa le premier la question du droit international.

    Telles sont les principales figures parallèles à la peinture néerlandaise, et traiter des milieux de l’édition demanderait une analyse en soi, tellement les Pays-Bas ont irrigué l’Europe en ouvrages, portés par leur libéralisme intellectuel et leur quête de vérité sur les choses en particulier.

    La société des Pays-Bas est, au 17e siècle, vigoureuse ; son activité est immense et ses découvertes se font dans tous les domaines.

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  • Les masses comme limite historique de la peinture néerlandaise

    La peinture néerlandaise est concrète : même si on ne connaît pas les Pays-Bas de l’époque, ce qu’on voit est assez explicite.

    Il n’y a pas de monde irréel, il n’y a pas de code graphique idéaliste, il n’y a pas d’atmosphère surréelle cherchant à proposer quelque chose relevant de l’au-delà.

    Comme c’est une peinture qui se fonde sur les moments, sur la vie intérieure, sur la dynamique des rapports internes, on est plongé sans souci dans la situation.

    On n’a par exemple pas de problème de compréhension de cette peinture de 1633 de Gerard Donck, faisant le Portrait de Nicolaes Jansz. Lossy, organiste de l’église Nieuwe Kerk à Amsterdam, et de son épouse Marritgen Pieters.

    Mais où sont les masses ? On a ici une très grande difficulté, qui en même temps correspond à quelque chose de très simple.

    Le capitalisme a cette propriété d’apparaître comme une force magique, où l’argent appelle l’argent.

    Le travail est donc reconnu par la peinture néerlandaise, mais il n’est pas l’ossature de sa vision du monde.

    Il apparaît comme trop présent ou vraiment lointain.

    C’est qu’il est trop éloigné des centres capitalistes, avec ses banques et ses décisions, ses marchands et ses commerçants, ses banquiers et ses oligarques.

    Le tableau de Philips Wouwerman, intitulé Le chariot de foin, datant devers 1650-1658, est très réussi, toutefois on devine immédiatement qu’il y a un trait pittoresque, ou bucolique.

    Il y a quelque chose qui ne va pas ; on n’a pas la même incarnation que dans la représentation des paysans par les Ambulants en Russie.

    Le ton y est, la démarche est réaliste, mais le fond est trop trouble, il n’y a rien de significatif qui s’impose et qui en impose.

    Il y a quelque chose de trop facile.

    C’est qu’accéder au travail, dans sa réalité, est très difficile. Il faudra Karl Marx pour cela.

    Isaac Claesz van Swanenburg témoigne, par exemple, du labeur dans Le filage, le cisaillement de la chaîne et le tissage, en 1594.

    Pourtant, on voit bien qu’il y a une dimension trop théâtrale dans l’œuvre.

    C’est vrai, la dignité du réel est là ; le peintre a par ailleurs fait toute une série sur le thème, avec la même démarche.

    Il manque néanmoins toute la dignité non pas simplement reconnue, mais élevée à l’universel.

    L’atelier du tailleur, de Quirijn van Brekelenkam en 1661, est plus concret. Cela tient cependant à la dimension artisanale.

    La peinture néerlandaise est plus à l’aise avec les milieux clos, et encore plus quand la personnalisation est aisée.

    Pour personnaliser les grands groupes par contre, les masses, là il faut une vision du monde qui ne leur est pas historiquement accessible.

    La dentellière, peinte par Thomas Wijck, le montre bien : l’isolement permet davantage la portraitisation et la composition s’organise autour d’elle.

    Il ne s’agit pas ici, naturellement, de dénoncer la peinture néerlandaise pour son incapacité à représenter les masses.

    Ces dernières sont partout dans la peinture, toutefois elles n’apparaissent pas comme masses, car pour cela il faut le socialisme.

    Les masses portent ainsi une société qui est représentée, mais leur existence comme tout cohérent n’est pas visible, même pas pour elles-mêmes.

    Sans Parti des masses, l’art ne peut pas s’orienter par rapport à elles.

    Pour cette raison, la peinture néerlandaise se tourne inlassablement vers une sorte de style médiéval lorsque les masses sont présentes.

    Tout devient subitement plus dispersé, plus caricatural, plus chargé, comme si les masses en faisaient toujours trop.

    Le joueur de vielle, représenté vers 1657 par Nicolaes Maes, obéit de manière claire à cette logique.

    On a bien un moment, mais il semble devenu grossier.

    Il en va de même pour Le Violoneux, représenté en 1673 par Adriaen van Ostade.

    Le contraste avec la représentation des couches supérieures ou tout simplement urbaines est saisissant.

    C’est comme si, lorsque cela touche les masses, la peinture néerlandaise perdait le fil historique dans son approche, et cherchait dans le passé un mode opératoire.

    Il y a ici le reflet d’une incapacité, d’un empêchement historique, comme si la charge du calvinisme ne permettait pas d’aller aussi loin.

    Même Le contrat de mariage, ici peint vers 1668 par Jan Steen, se voit prétexte à une situation somme toute pittoresque.

    L’origine du problème est tout à fait facile à comprendre : en se tournant vers le particulier, il faut au fur et à mesure remonter jusqu’au particulier.

    Mais comment trouver le particulier chez les masses pour remonter jusqu’à elles ?

    Pour cela, il faut les masses comme classe et le capitalisme ne fait encore que se lancer.

    Pour cette raison, on n’échappe pas dans la peinture néerlandaise à d’innombrables peintures représentant les masses sur la glace en hiver.

    Elles sont loin, leurs activités très diffuses ; c’est intéressant, parfois plaisant, comme ici chez Hendrick Avercamp en 1608.

    C’est cependant un retour en arrière à Brueghel l’Ancien.

    Les masses en tant que masses, dans la peinture néerlandaise, sont encore en arrière dans la vision du monde de celle-ci.

    C’est la limite historique de la peinture néerlandaise.

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  • La peinture néerlandaise : Des perspectives nouvelles ouvertes

    Puisque la peinture néerlandaise est vivante, elle ouvre de nombreuses voies pour l’avenir, et parfois même qui peuvent être surprenantes.

    Cet étrange tableau de Lambert Doomer, Chardon, citrouille et chèvre, datant de 1675, anticipe toute une orientation « atmosphérique » qu’on trouvera plus tard dans l’expressionnisme.

    On est à la limite du réalisme, néanmoins si on part du principe de l’illustration, on a quelque chose de très fort dans la composition.

    On remarquera qu’il y a une atmosphère médiévale, typique de quand la peinture néerlandaise touche à une limite.

    Dès que les choses se figent, se bloquent dans leur développement, alors on repasse dans une scène prolongée et glacée, un certain sens de la monumentalité avec une stylisation hiératique.

    Ce détour par le passé peut ramener au futur, bien qu’il soit difficile de dire comment le réalisme peut appréhender cela sans se dénaturer.

    On a peut-être une réponse avec La vision de Daniel, peint dans les années 1650-1660 par Willem Drost, qui travaillait dans l’atelier de Rembrandt.

    On a ici à la fois de la grâce et du mystère, avec une focalisation qui rappelle inévitablement Rembrandt.

    De fait, ce qui fait l’intérêt direct de cette œuvre, c’est que c’est du Rembrandt, même si ce n’en est a priori pas un réalisé par ce peintre.

    Tout y ramène pourtant, tellement le moment est présenté avec une simplicité qui pourtant est capable de plénitude.

    La scène biblique consiste en Daniel qui, après un long jeûne, reçoit un message divin. En théorie, il est censé être déjà âgé ; dans le tableau, il semble jeune, et il en va de même pour l’ange.

    L’ange semble avoir des traits féminins par ailleurs, mais la qualité du tableau ne tient pas ici aux détails.

    Ce n’est pas non plus la composition ou la technique qui produisent le résultat.

    C’est véritablement la grâce de l’ange et la surprise de Daniel qui témoignent d’un moment, de ce fameux moment que cherche précisément la peinture néerlandaise.

    La peinture néerlandaise est bien un sas : elle vient de l’émergence de la peinture comme forme esthétique, mais fait passer celle-ci sur un autre plan.

    Désormais, la peinture a une nature en soi, son rapport au réel est direct.

    C’est ce qui est un cauchemar pour les commentateurs bourgeois, qui veulent soit un rapport subordonné à des idées « pures », soit aucun rapport au réel.

    La peinture néerlandaise est l’affirmation du réalisme et, pour cette raison, elle est inabordable pour une conception bourgeoise.

    Seuls des artistes tournés vers le réalisme peuvent chercher et trouver dans la peinture néerlandaise, au-delà du réalisme, des prises d’initiatives nouvelles.

    Le marché aux légumes, peint par Hendrik Martenszoon Sorgh en 1662, est exemplaire de comment il y a la recherche d’une avancée dans l’atmosphère, dans le positionnement des éléments.

    S’il fallait le rapprocher d’aujourd’hui, cela serait dans une vidéo illustrant une chanson qu’il faudrait trouver une sorte d’équivalent.

    La peinture néerlandaise n’est jamais statique ; son orientation vers la réalité permet de toujours chercher à cerner un aspect nouveau.

    Il y a une vraie reconnaissance du caractère inépuisable de la matière.

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  • Les bouquets de fleurs et l’état d’esprit

    Les représentations florales sont une partie intégrante de la peinture néerlandaise ; elles apparaissent souvent comme une fin en soi ou au contraire comme une tentative d’expression symbolique.

    Dans ce dernier cas, cela tiendrait au principe des vanités : ce serait une allégorie du temps qui passe.

    Il y a également que les fleurs représentent des choses en particulier, telle la richesse pour la tulipe, l’innocence pour le lys, l’amour pour la rose, etc.

    Il y a également souvent des insectes qui sont présents, comme par exemple ici pour cette Nature morte avec fleurs dans un vase, de Christoffel van den Berghe, peinte en 1617.

    On retrouve la fascination néerlandaise de l’époque pour la focalisation sur le particulier.

    Les œuvres semblent d’ailleurs toujours plus un assemblage de fleurs qu’un réel bouquet, au sens strict.

    La question du vase n’a jamais trop perturbé les commentateurs, et pourtant elle joue un grand rôle.

    Il est vrai qu’on les remarque plus ou moins, mais ils jouent un grand rôle dans le dispositif général, au sens où ils donnent le ton, en fonction de leur transparence (comme ici), de la complexité de la forme, de leur couleur, etc.

    C’est selon le vase, dans la pratique, qu’on perçoit la nature de l’arrière-plan s’il y en a un, qu’on tend vers une logique d’éparpillement ou au contraire de tentative d’aller dans un certain sens de l’harmonie.

    Il faut ici, non pas chercher un sens caché, mais bien comprendre que le peintre a dû visualiser la composition florale avant de la peindre.

    Cela exige de donner un énorme accent à la cohérence, comme ici avec Balthasar van der Ast, vers 1625-1630.

    Il suffit de penser qu’un seul élément inadéquat peut ruiner l’ensemble de la démarche visant à établir une unité au-delà des différences.

    La construction picturale est donc extrêmement difficile.

    Toute la question est tout de même de savoir dans quelle mesure ces bouquets ne sont pas un marche-pied vers la mélancolie, car on remarquera qu’il y a toujours une dimension assez sombre.

    On en revient au principe de la décoration, et de la décoration avec une visée à la fois esthétisante pour le logement, et visant à éveiller des choses dans la vie intérieure.

    Ces peintures, où on ne sait où commencer le regard et où le terminer, comme ici dans la composition très réussie de Maria van Oosterwijk en 1685, sont en rapport direct avec l’état d’esprit.

    Si on cherche un équivalent direct, on est obligé de les chercher par exemple dans la peinture tibétaine et ses représentations religieuses visant à « éveiller » le disciple spirituellement, en l’encadrant dans une certaine tonalité.

    Un équivalent musical serait le râga en Inde, où l’on vise à exprimer un certain « mode ».

    Le fait est que ces bouquets de fleurs néerlandais disent bien plus qu’ils ne le veulent en apparence, et qu’ils éveillent très fortement des sentiments.

    Assumer une telle peinture chez soi se conjugue forcément avec un certain état d’âme et même une volonté de cultiver cet état d’âme.

    Pour cette raison, ces bouquets de fleurs, de par leur logique compositionnelle surchargée – encore une fois comme dans la peinture tibétaine – représentent de très différent de ce que propose la peinture néerlandaise en général.

    Naturellement, c’était imperceptible à l’époque et on voit ici comment, dans cette œuvre peinte par Cornelis Kick dans la seconde moitié du 17e siècle, il y a un formidable jeu avec le reflet du vase.

    Ce type de peinture n’était pas considéré comme différent dans sa nature et on trouve les mêmes réflexes qu’ailleurs.

    Il y a cependant une sorte de perspective ouverte ici pour l’avenir.

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  • La lettre de René Descartes sur les Pays-Bas de mai 1631

    Voici le contenu intégral de la lettre envoyée en mai 1631 à Jean-Louis Guez de Balzac.

    «Je ne suis point étonné, lui dit-il, qu’une âme grande et forte, telle que la vôtre, ne puisse se plier aux usages serviles de la cour.

    J’ose donc vous conseiller de venir à Amsterdam, et de vous y retirer, plutôt que dans des chartreuses, ou même dans les lieux les plus agréables de France ou d’Italie.

    Je préfère même son séjour à cette solitude charmante où vous étiez l’année dernière.

    Quelque agréable que soit une maison de campagne, on y manque de mille choses qu’on ne trouve que dans les villes; on n’y est pas même aussi seul qu’on le voudroit.

    Peut-être y trouverez-vous un ruisseau dont le murmure vous fera rêver délicieusement, ou un vallon solitaire qui vous jettera dans l’enchantement; mais aussi vous aurez à vous défendre d’une quantité de petits voisins qui vous assiégeront sans cesse.

    Ici, comme tout le monde, excepté moi, est occupé au commerce, il ne tient qu’à moi de vivre inconnu à tout le monde.

    Je me promène tous les jours à travers un peuple immense, presque aussi tranquillement que vous pouvez le faire dans vos allées.

    Les hommes que je rencontre me font la même impression que si je voyois les arbres de vos forêts ou les troupeaux de vos campagnes.

    Le bruit intime de tous ces commerçants ne me distrait pas plus que si j’entendois le bruit d’un ruisseau.

    Si je m’amuse quelquefois à considérer leurs mouvements, j’éprouve le même plaisir que vous à considérer ceux qui cultivent vos terres : car je vois que le but de tous ces travaux est d’embellir le lieu que j’habite, et de prévenir tous mes besoins.

    Si vous avez du plaisir à voir les fruits croître dans vos vergers, et vous promettre l’abondance, pensez-vous que j’en aie moins à voir tous les vaisseaux qui abordent sur mes côtes m’apporter les productions de l’Europe et des Indes ?

    Dans quel lieu de l’univers trouverez-vous plus aisément qu’ici tout ce qui peut intéresser la vanité ou flatter le goût ?

    Y a-t-il un pays dans le monde où l’on soit plus libre, où le sommeil soit plus tranquille, où il y ait moins de dangers à craindre, où les lois veillent mieux sur le crime, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, où il reste enfin plus de traces de l’heureuse et tranquille innocence de nos pères ?

    Je ne sais pourquoi vous êtes si amoureux de votre ciel d’Italie, la peste se mêle avec l’air qu’on y respire ; la chaleur du jour y est insupportable; les fraîcheurs du soir y sont malsaines ; l’ombre des nuits y couvre des larcins et des meurtres.

    Que si vous craignez les hivers du Nord, comment à Rome, même avec des bosquets, des fontaines et des grottes, vous garantirez-vous aussi bien de la chaleur, que vous pourrez ici, avec un bon poêle ou une cheminée, vous garantir du froid ?

    Je vous attends avec une petite provision d’idées philosophiques qui vous feront peut-être quelque plaisir ; et, soit que vous veniez ou que vous ne veniez pas, je n’en serai pas moins votre tendre et fidèle ami. »

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  • Jacob Cats et les moments évalués

    Jacob Cats (1577-1660) est une figure incontournable des Pays-Bas du 17e siècle ; il fut avocat et homme politique, plusieurs années d’ailleurs au poste de grand pensionnaire du pays (soit premier ministre).

    La résidence officielle du Premier ministre des Pays-Bas à La Haye est d’ailleurs la maison construite par Jacob Cats.

    Il fut également un poète, et surtout un fabuliste-philosophe hors pair, dont la renommée populaire fut immense.

    Il est considéré que le peuple n’avait souvent que deux livres : la Bible et une œuvre de Jacob Cats. Ce dernier est à ce titre connu commeVader Cats, « père chat ».

    Sa production passe par les longues réflexions éparpillées, des guides moraux ainsi que le livre d’emblèmes, qui combine texte et image pour une morale.

    Le principe est d’avoir une image, qui est interprétée de manière allégorique ou symbolique par une phrase, qui est parfois sous la forme d’un aphorisme, d’une sentence.

    On a par exemple des formules, à la fois philosophiques et humoristiques, comme : « Aussi rapide que soit le mensonge, la vérité le rattrapera », « Les enfants sont une nuisance », « Même si le singe porte un anneau d’or, il est et reste une chose laide ».

    L’utilisation d’une image est bien entendu typique du protestantisme : chassées des églises, les images ont une fonction non religieuse et sont présentes partout.

    Le Tchèque Comenius organisait au même moment toute sa pédagogie dans le sens de l’interaction de l’élève, avec des mots et des images, dans le prolongement de la première forme de protestantisme que fut le hussitisme tchèque au début du 15e siècle.

    Voici ce qu’ont lit dans un article d’Albert Réville de 1869, publié dans la Revue des Deux Mondes : « Un Moraliste néerlandais – Jacob Cats et ses œuvres ».

    « Parmi les foyers de civilisation européenne qui ont fait preuve d’une grande puissance de rayonnement, il faut compter la Néerlande, et rien ne serait plus trompeur que de mesurer cette force rayonnante à l’exiguïté du territoire qui forme aujourd’hui le royaume des Pays-Bas(…).

    C’est ainsi qu’on vit aux XVIe et XVIIe siècles cette république de marchands épuiser l’Espagne, tenir tête glorieusement à Louis XIV, disputer et même pendant tout un temps arracher aux Anglais l’empire des mers, offrir un suprême refuge à la pensée libre, traquée partout ailleurs, et servir de quartier-général à cette révolution de 1688 qui, en chassant les Stuarts et leur système, arrêta net la sombre réaction absolutiste qui menaçait de transformer notre vivante Europe en une Chine occidentale, inerte, pétrifiée, abêtie comme l’autre (…).

    Les œuvres de Jacob Cats, dont le nom est à peu près inconnu en dehors de la Hollande et des pays de même langue, trônent à côté de la Bible dans les affections des vieilles familles néerlandaises.

    On a souvent désigné l’in-folio qui contient ses nombreux ouvrages sous le titre de la Seconde Bible du peuple hollandais, et ce titre n’a rien d’exagéré.

    Poète moraliste par excellence, chantre de la vie de famille et de la vie agricole, — cette autre passion de ce peuple singulier qui n’est pas volontiers soldat, mais qui cultive comme il navigue, avec passion, — Jacob Cats représente, je ne dis pas précisément les plus grands côtés, mais la moyenne honnête, sensée, pratique avant tout, du caractère national.

    Ses œuvres abondent en conseils, en remarques, en maximes, en historiettes, dont l’application à la vie quotidienne est immédiate et continue.

    Son in-folio, que des réimpressions nombreuses ont répandu partout, se voit chez les pauvres et les riches, à la campagne comme à la ville.

    Il y en a long, très long à lire, et quand c’est fini, on peut recommencer. On y trouve toujours du nouveau.

    Quand les enfants ont été sages pendant la semaine, le père ou la mère leur montre le dimanche ce gros livre étrange où il y a des seigneurs et des belles dames, des monstres et des fous, des mains mystérieuses et des jardins, et tout cela si drôle, prêtant à tant d’histoires !

    Toutefois, vu le temps encore assez grossier où l’ouvrage a été écrit et le genre de sujets qu’il traite, la revue d’une partie des images terminée, il faut serrer de nouveau le gros livre dans l’armoire jusqu’à la semaine prochaine.

    Le paysan, dans les soirées d’hiver, tandis que, séparées par une simple cloison mobile, ses vaches bien-aimées dorment en poussant leur souffle égal et doux qui réchauffe toute la chaumière, le paysan cherche dans le père Cats les bons conseils qu’il donne à l’agriculteur et au bouvier.

    Le petit marchand, la ménagère, y recueillent d’excellentes directions d’économie domestique.

    Le boer exilé dans les prairies de l’Afrique méridionale, rêvant de l’Europe, sa vraie patrie, qu’il ne verra jamais, se figure en feuilletant son Jacob Cats la société agitée, variée, passionnée, des pays habités par ses pères.

    C’est comme le parfum des jours antiques de sa race que le gros livre lui conserve dans sa région perdue à l’autre bout du monde.

    Et plus d’une fois, en Hollande même, il arrive au vieillard, au penseur, au savant, de parcourir avec un respect attendri ce livre de la sagesse nationale qui lui rappelle les jours de son enfance, et il s’étonne de trouver souvent chez le vieux conteur qui rabâche un peu des aperçus, des remarques, dont sa propre expérience lui révèle maintenant la finesse et l’originalité (…).

    L’Espagne dut enfin céder. La petite Néerlande entra désormais dans la famille européenne.

    Sa lutte de quatre-vingts ans aboutissait à la liberté pleine et entière. Jamais persévérance plus héroïque n’avait été plus glorieusement récompensée.

    En même temps que la situation politique et commerciale accusait une prospérité inouïe, que des marins tels que Ruyter, Tromp, G. De Witt, promenaient triomphalement sur les mers l’étendard national, les sciences, les lettres, les arts, semblaient avoir élu la jeune république pour leur asile de prédilection.

    Grotius, Saumaise, Vossius, Vondel, par leurs écrits, Rembrandt, van der Helst, Hobbema, Berchem, les van de Velde, Cuyp, Ruysdael et tant d’autres, par leurs toiles immortelles, lui conciliaient les sympathies de toute l’Europe. Spinoza allait bientôt se révéler, Descartes ne voulait pas vivre ailleurs, « Dans quel pays, écrivait-il [en mai 1631]] à [Jean-Louis Guez de] Balzac, trouve-t-on plus aisément tout ce qui peut intéresser la vanité ou flatter le goût ?

    Y a-t-il un pays dans le monde où l’on soit plus libre, où le sommeil soit plus tranquille, où il y ait moins de dangers à craindre, où les lois veillent mieux sur le crime, où les empoisonnemens, les trahisons, les calomnies, soient moins connus, où il reste plus de traces de l’heureuse et tranquille innocence de nos pères? » (…)

    Cats n’est point de la famille des grands poètes, aux conceptions audacieuses, qui imposent l’admiration par la tragique beauté de leur génie. Ce n’est point dans le voisinage de Dante et de Shakespeare qu’il convient de lui assigner une place.

    C’est plutôt dans la catégorie des grands humoristes qui ont su donner à leur philosophie de la vie humaine et du cœur humain ce tour original, piquant, qui assaisonne si agréablement des vérités en elles-mêmes très simples et dictées par le bon sens.

    Il y a dans Cats du Montaigne et du La Fontaine. De tous deux il a la naïveté, la joie de vivre, la curiosité toujours éveillée.

    Du premier, il a la faconde un peu prolixe, l’abandon, la fantaisie, la bonne foy vis-à-vis de lui-même et des autres ; du second, il partage le goût de la nature modeste, des jardins, des prairies; sa morale, comme celle du fabuliste, revient ordinairement à ce mot unique : prudence !

    Sous d’autres rapports, il reste lui-même. Il n’est ni sceptique comme Montaigne, ni relâché dans ses mœurs comme La Fontaine (…).

    Un autre trait commun de J. Cats avec Montaigne, c’est que ses œuvres, du moins pour nous modernes, ne sont pas de nature à être lues de suite. Il est trop bavard, trop plein de digressions interminables.

    Ces énormes poèmes entassés l’un sur l’autre effraient d’avance par leur masse, et sa versification, quoique facile, naturelle, empruntant même un charme particulier aux formes archaïques, devient à la longue très monotone; mais quel plaisir de feuilleter son gros livre !

    C’est l’ami de la maison, le compagnon des rêveries du foyer (…).

    Signalons le côté fantastique de ses compositions, qu’il fit illustrer de gravures exécutées sous ses yeux et sur ses indications par un graveur, van Venne, qui jouissait en son temps d’une certaine réputation.

    Ce n’est pas comme dessin, ni même au point de vue de l’art du graveur que ces gravures sont remarquables, bien que les premières éditions en contiennent certaines d’un mérite réel sous le rapport de l’exécution : c’est comme images parlantes, vigoureuses, enfonçant d’un trait dans l’esprit la sentence qu’elles ont pour but de présenter aux yeux.

    De là le goût passionné des enfans pour vader Cats (…).

    Voici, par exemple, une gravure emblématique.

    Dans une cuisine hollandaise bien propre et bien rangée, une jeune dame et sa servante, toutes les deux fort engageantes, philosophent à leur façon devant une vaste cheminée où brûle un grand feu.

    Deux vases de grandeur inégale renferment de l’eau qu’il s’agit de faire bouillir.

    Le grand vase est sur les charbons, dans la flamme, et ne donne encore aucun signe d’ébullition; le plus petit, qui est seulement posé devant le feu, fait déjà un terrible vacarme.

    La scène a pour titre A little pot is soon hot, proverbe anglais que nous pouvons traduire par ces mots : A petit pot grand feu ne faut. Où se trouve, dira-t-on, l’enseignement moral ?

    C’est ce que la jeune dame nous dit avec son fin sourire et la complète approbation de sa servante, et comme si le petit vase, qu’elle montre du doigt, la faisait penser à quelqu’un de sa connaissance :

    « Celui qui est dans la flamme, — et qui pourtant ne laisse rien échapper de ce qu’il contient, — c’est un grand et puissant vase — qui contient une eau profonde et froide, — qui n’est pas vite mise en mouvement, — ni promptement soulevée par la chaleur.

    — Mais ce pot de petite contenance, — qui ne renferme pas grand’ chose, — à l’instant même il est agité — dès que seulement le feu l’a touché. — Maintenant, ami, écoute un peu ce que cela veut dire.

    — Quand un noble cœur est provoqué, — qu’on cherche à l’agacer de ci et de là, — il ne s’émeut pas promptement, — ne s’abandonne pas vite à la colère.

    — Il examine froidement ce qu’on lui fait. — L’homme de petit esprit, — dès seulement qu’on le touche, — bouillonne comme s’il était sur des charbons ardents. — Petite cervelle, prompte querelle! » (…)

    Un dernier aphorisme illustré du vieux poète : il s’agit d’un fou attaché par un simple fil et se lamentant de sa captivité.

    Des enfans rient de sa sottise. Ce n’est pas le fil qui l’enchaîne, c’est sa folie. Fac sapias, et liber cris, lui dit le moraliste ; deviens sage, et tu seras libre. »

    L’une des sentences connues de Jacob Cats était : « Ce que chantent les vieux, les jeunes le fredonnent ».

    Cela veut dire que les jeunes reprennent les mentalités et les attitudes qu’ils ont constatées.

    Jan Steen peignit treize tableaux différents autour de ce thème, comme ici en 1662.

    On peut dire qu’il a réalisé une peinture de genre, mais c’est réducteur, le but étant de représenter une réalité elle-même synthétisée par une sentence de Jacob Cats.

    Il ne s’agit pas d’une caricature de la réalité, ni même d’un résumé. Il s’agit d’un portrait, et si c’est de la peinture de genre, c’est par sa visualisation du typique.

    Voici une autre version, de 1668-1670.

    Il est considéré que Jan Steen a accordé une dimension autobiographique à l’œuvre : c’est lui qui apprend, jeune enfant, à fumer la pipe.

    On notera la présence d’un perroquet.

    On a ici l’un des effets terribles des débuts de la mondialisation, avec une importation massive de cette espèce d’Afrique, d’Amérique et d’Asie.

    Voici une autre peinture de Jan Steen où l’on voit un tel oiseau, Intérieur avec une femme qui nourrit un perroquet, vers 1665.

    On voit par exemple cet oiseau également dans la Vue d’un corridor, de Samuel van Hoogstraten, en 1662.

    La mortalité de ces oiseaux était immense.

    Il y avait déjà le transport, à quoi il faut ajouter l’impossibilité de les nourrir correctement, sans compter la rudesse du climat, alors qu’ils viennent de milieux tropicaux.

    Il n’y a également ni soins vétérinaires, ni même des connaissances élémentaires sur le plan des soins.

    L’enfermement dans des cages minuscules, dans la solitude, était bien entendu la norme pour ces oiseaux vivant normalement en groupes.

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  • L’obsession pour les petits moments de la peinture néerlandaise

    La peinture néerlandaise sait apprécier des petits moments, c’est-à-dire des situations très rapides où joue un effet de surprise, où s’exprime une délicatesse de l’esprit.

    L’esprit raisonné français s’oppose formellement à une telle expression relâchée de l’esprit ; l’exubérance belge, avec son chaos ordonné, reste étrangère à cette quête éperdue d’une sorte de point ultime qu’il faudrait saisir et exprimer.

    Rembrandt, ce titan de la peinture néerlandaise, est très célèbre justement par sa capacité à réaliser cela.

    C’est une constante partout en même temps, évidemment, comme ici avec l’Autoportrait du peintre Karel Du Jardin, en 1662.

    Voici un autre exemple, avec des animaux cette fois, peint par Paulus Potter en 1647 : Le taureau.

    L’ensemble des animaux réagit, leur regard se porte dans un moment qu’on devine rapide. Chaque animal apporte sa propre nuance dans son expression, ce que le peintre saisit bien.

    On notera que le tableau, très célèbre aux Pays-Bas historiquement, fait 2,3 mètres sur 3,6 mètres ; Paulus Potter avait 22 ans lorsqu’il l’a réalisé.

    C’est en ce sens qu’il faut comprendre les natures mortes, comme celle de Floris van Dyck, des années 1615-1620. Le tableau fait tout de même 82,5 centimètres sur 111,2 centimètres, ce qui semble beaucoup pour du fromage.

    Mais il y a un verre façonné à la façon de Venise, de la porcelaine chinoise (ou une copie néerlandaise), des objets en métal, des fruits frais, des olives importées, du fromage dont le coût augmente plus il est âgé…

    C’est une démonstration de richesse.

    C’est, si l’on veut, une sorte de petite vanité présentée dans un moment opportun par le peintre.

    La peinture néerlandaise a une obsession pour ces possibilités de petites situations clefs.

    Le Tambour indiscipliné, peint par Nicolaes Maes vers 1665, exprime bien cette passion pour les petits moments.

    C’est empreint de délicatesse, tout en restant portraitiste dans la démarche. On peut en dire autant pour L’Enfileuse de perles, tableau réalisé vers 1658 par Frans van Mieris l’Ancien.

    C’est également pour La Dentellière, de Caspar Netscher, en 1662.

    La surprise, la concentration, l’étonnement, l’attendrissement… il y a toute une gamme d’émotions que la peinture néerlandaise sait représenter et est intéressée à représenter, car elle connaît l’intérêt, l’importance, la signification de la vie intérieure.

    Naturellement, ces petits moments ne sont pas choisis par hasard ; ils éveillent l’attention, car ils relèvent de moments typiques dans des situations typiques. Ils sont élevés au rang de synthèse de par la capacité du peintre, tourné vers le réalisme, à se hisser au niveau de la dignité du réel.

    Alors, le particulier rejoint l’universel.

    Une œuvre comme La dentellière, peinte par Nicolaes Maes vers 1656, n’a aucun intérêt du point de vue de l’idéalisme ou de la décadence.

    Inversement, pour le réalisme, il est exceptionnel de par son acceptation des faits, de par sa capacité à représenter la valeur en soi de la réalité.

    C’est un petit moment exemplaire, et même si techniquement il pourrait être supérieur, sur le plan de la composition, il est très bon, voire excellent.

    Il existe un tableau très célèbre exprimant un moment de tension, Le Cygne menacé, de Jan Asselijn. peint vers 1650.

    Le cygne est en l’occurrence menacé par un chien ; la peinture fait 144 centimètres sur 171 centimètres.

    La peinture est très célèbre ; elle fut achetée en 1800 par le marchand d’art Cornelis Sebille Roos, pour la Nationale Konst-Gallery du palais Huis ten Bosch, à Wassenaar (aujourd’hui Amsterdam), ancêtre du Rijksmuseum d’Amsterdam dont lui-même fut le premier directeur.

    C’est ainsi peut-être lui qui a ajouté les mots deraadpensionaris (« grand-pensionnaire ») entre les jambes du cygne, ceux devijand van de staat (« l’ennemi d’État ») sur la tête du chien à gauche et le nomHolland sur l’œuf à droite.

    Ou bien les inscriptions datent d’une cinquantaine d’années auparavant, au moment où le grand pensionnaire, c’est-à-dire le secrétaire des Provinces-Unies, Johan de Witt, s’opposait tant à l’Angleterre qu’à la volonté centralisatrice du Néerlandais Guillaume III d’Orange-Nassau,

    Ce dernier finira roi d’Angleterre ; Johan de Witt fut massacré et mutilé avec son frère en 1672 par les « orangistes ».

    Baruch Spinoza écrivit un pamphlet (« Ultimi Barbarorum »), mais fut empêché de le placarder par son logeur qui verrouilla la porte d’entrée.

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  • La peinture néerlandaise et l’obtention de l’intensité

    La peinture de la Renaissance italienne recherche l’harmonie ; on devrait donc dire qu’elle vise la qualité.

    Inversement, si on résume la peinture néerlandaise à une peinture de genre, alors on devrait ainsi parler de quantité.

    Cette manière de voir les choses se justifierait d’autant plus que la seconde a produit bien plus de peintures que la première.

    Il va de soi que cette conception est fondamentalement erronée et ne fait que refléter les intérêts du féodalisme et du catholicisme.

    C’est la peinture de la Renaissance italienne qui vise la quantité, et pas la qualité, et c’est pour cela qu’elle a l’obsession de la proportion.

    Son but, c’est l’équilibre, l’équilibre de nombreux rapports.

    Son cœur, c’est la quantité, et c’est pour cela qu’elle marque, si l’on veut, le renouveau historique de la peinture pour l’humanité : elle exige qu’on s’investisse dans la compréhension des contours des choses et des êtres humains.

    C’est pour cela que Raphaël peut être perçu comme le premier vrai peintre, celui par qui tous les autres peintres doivent passer à leurs débuts.

    La peinture néerlandaise, elle, reconnaît la quantité, mais son objectif est la qualité, sous la forme de l’intensité. La vie intérieure d’un calviniste est en feu, c’est le Saint-Esprit présent partout et actif.

    D’où l’importance de la valorisation du moment, d’où la personnalisation, comme ici dans ce chef d’œuvre de Jan de Bray, datant de vers 1664, qui représente ses propres parents, Salomon de Bray et Anna Westerbaen.

    L’œuvre est somptueuse. Ce qui est frappant, c’est l’apparente raideur des deux parents, qui pourtant s’accompagne d’une étrange intensité.

    Même les couleurs, sombres et peu engageantes, n’affaiblissent pas la charge amenant les deux figures représentées à posséder une dimension réelle et en tout cas personnelle.

    Il faut une capacité d’observation de grande puissance associée à un sens majeur de la retranscription.

    Et si la vie intérieure n’est pas dans la personne représentée, elle est portée par le peintre : c’est ce qui donne son sens à cette Nature morte avec un bol de fraises, de groseilles à maquereau et une botte d’asperges sur une table, peinte par Adriaen Coorte en 1703.

    C’en est fini du peintre qui se cache derrière une harmonie préétablie qu’il ne fait que rejoindre en adoptant des canons esthétiques. L’artiste doit désormais porter l’œuvre elle-même.

    La peinture néerlandaise n’est pas qu’une révolution parce qu’elle assume la réalité.

    Elle l’est aussi, parce qu’elle est le produit de peintres qui, sans avoir un aperçu profond de ce qu’ils faisaient, savaient se précipiter sur les choses et dans les choses.

    Il faut s’imaginer un peintre comme ici Jan Lievens capable de réaliser le Portrait d’un jeune homme, vers 1631.

    Il ne s’agit pas que de le montrer, il faut le connaître, afin d’être en mesure de faire un témoignage de ce qui a été vu, en profondeur.

    La dimension profondément personnelle des portraits est un aspect essentiel ; on n’est pas dans l’individualisation comme le capitalisme développé sait le faire de manière ininterrompue.

    Un portrait, comme ici réalisé par Michiel Sweerts, se définit par un certain calme, et cependant la tension est toujours là, portée principalement par le visage, par le regard.

    La peinture néerlandaise met fin à la représentation formalisée, qui neutralise les aspects concrets des êtres au nom d’un sens de l’harmonie plaqué artificiellement.

    Un portrait réussi, dans la peinture néerlandaise, nous plonge dans un monde ; c’est en quelque sorte un roman de présentation d’une personne.

    La peinture néerlandaise parvient à obtenir l’intensité, c’est indiscutable.

    On y trouve des œuvres qui sont magnifiques, mais qui, comme en général pour le réalisme, ont besoin d’être comprises par des gens tournés vers le réel, assumant le réel, fondant leur propre existence sur la dignité du réel.

    Une société qui contourne la réalité ne peut pas admirer la peinture néerlandaise, et c’est ce qui donne naissance à son anomalie.

    On sait qu’elle existe, elle est incontournable, et pourtant il n’y a plus personne pour la chanter.

    C’est parce que, à notre époque, la peinture néerlandaise ne peut être comprise qu’à travers le prisme du réalisme socialiste.

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  • Hendrick ter Brugghen

    Hendrick ter Brugghen est un peintre très intéressant, car il pousse dans des directions particulièrement puissantes. On a là un véritable maître.

    Son Sébastien soigné par Irène, peint en 1625 dans une perspective italo-espagnole pour le style, est magnifique.

    On remarquera qu’on sort, au sens strict, de la peinture néerlandaise de par le choix direct d’un thème religieux (ce que n’apprécie pas le calvinisme), avec qui plus est un écho catholique, dans la mesure où c’est seulement à partir du début du 17e siècle que le sujet se répand très largement, avec le catholicisme romain à l’arrière-plan.

    Néanmoins, au-delà du réalisme, il y a une personnalisation qui fait absolument écho au calvinisme. C’est d’ailleurs ce qui permet le succès de la réalisation de l’œuvre.

    Sans cela, en effet, il y aurait eu un effet de dureté, de froideur, de rudesse qui aurait alourdi la démarche.

    Là, par contre, on est dans une sorte de légèreté, incroyablement renforcée par le sens de la composition, avec le réalisme se combinant avec l’expression de la vie intérieure des figures représentées. C’est absolument formidable.

    On a une approche très similaire, mais moins réussie, le contexte étant par contre essentiel pour saisir de quoi il en retourne.

    Il s’agit de L’appel de Matthieu, peint en 1621 ; et la figure à gauche est Jésus.

    L’apôtre Marc raconte ainsi l’épisode (2:14) : « En passant, il vit Lévi, fils d’Alphée, assis au bureau des péages. Il lui dit : Suis-moi. Lévi se leva, et le suivit. » 

    Comme on le voit, à chaque fois, il n’y a ni grandiose, ni pathétique.

    On reste dans la sobriété rationaliste calviniste, avec l’accent mis sur la vie intérieure.

    On comprend tout à fait le sens de cette démarche chez Hendrick ter Brugghen si on regarde deux représentations non bibliques de 1624, avec un Joueur de flûte et un Joueur de cornemuse.

    Deux tableaux de 1628 sont également marquants, avec les deux penseurs matérialistes de l’Antiquité grecque, Héraclite et Démocrite.

    Ici, on voit comment le peintre réussit mieux quand il se dirige vers davantage de contenance des personnages. Il n’en réussit pas moins pour autant à personnaliser.

    La libération de Pierre est une œuvre qui fonctionne sur le même principe et on notera ici qu’il n’y a pas le mot « saint » devant Pierre.

    Ce mot est systématiquement ajouté dans les titres des œuvres dès qu’elles sont traduites : c’est bien sûr là l’influence néfaste du catholicisme, qui ne compte pas perdre de terrain, ne serait-ce que dans la peinture ou la musique, puisque la même mésaventure arrive à Bach notamment.

    Au sujet de ce tableau, on peut noter qu’il y a, encore et toujours, une influence marquante de l’école italo-espagnole, principalement du Caravage, peintre qui a influencé toute une école dans la ville d’Utrecht, dont Hendrick ter Brugghen.

    Mais il est indéniable qu’il y a également, dans la manière d’approcher la composition, une influence de la peinture allemande du Nord, au sens d’une certaine rigueur-froideur et d’un sens de l’imposition de la scène.

    C’est peut-être cela qui fait que Rubens, le peintre belge, catholique et aristocratique par excellence, est connu pour avoir dit qu’il avait traversé tous les Pays-Bas, mais rencontré un seul peintre : Hendrick ter Brugghen.

    Quant à l’épisode représenté ici, il est conté de la manière suivante dans les Actes des Apôtres du Nouveau Testament.

    « 6 Et la nuit d’avant le jour où Hérode devait l’envoyer au supplice, Pierre dormait entre deux soldats, lié de deux chaînes ; et des gardes devant la porte, gardaient la prison.

    7 Et voici, un ange du Seigneur survint, une lumière resplendit dans la prison, et l’ange, poussant Pierre par le côté, l’éveilla, en disant : Lève-toi promptement. Et les chaînes tombèrent de ses mains.

    8 Et l’ange lui dit : Ceins-toi, et chausse tes sandales ; et il le fit. Puis l’ange lui dit : Enveloppe-toi de ton manteau et suis-moi.

    9 Et Pierre, étant sorti, le suivait, sans savoir que ce que l’ange faisait se fît réellement, mais il croyait qu’il avait une vision.

    10 Et quand ils eurent passé la première et la seconde garde, ils vinrent à la porte de fer, qui conduit dans la ville, et elle s’ouvrit à eux d’elle-même. Et étant sortis, ils parcoururent une rue ; et aussitôt l’ange se retira d’avec lui.

    11 Et Pierre, étant revenu à lui, dit : Maintenant je sais certainement que le Seigneur a envoyé son ange, et qu’il m’a délivré de la main d’Hérode, et de tout ce que le peuple juif attendait. »

    Le Reniement de Saint Pierre, peint entre 1626 et 1639, présente l’un des moments où Pierre nie connaître Jésus, alors qu’une des servantes le désigne ici comme Galiléen en raison de son accent.

    La scène est extrêmement concrète, réaliste, mais on dirait aujourd’hui cinématographique de par sa mise en scène esthétique.

    Le jeu sur la lumière est ici bien sûr l’outil essentiel pour cela.

    La Crucifixion avec la Vierge et Jean, de 1625, mêle de son côté le réalisme néerlandais avec de manière évidente l’approche germanique liée à la culture médiévale.

    On touche ici l’extrême complexité de la situation historique. Les peintures des différents pays sont portées par une dynamique historique, mais comme elles rejoignent l’art, elles peuvent être appréciées partout.

    Cela fait que les influences techniques sont innombrables, que l’inspiration qu’on peut qualifier de spirituelle est notable chez les uns comme chez les autres.

    Comme le véritable art, c’est le particulier qui rejoint l’universel, les frontières s’estompent tout en s’appuyant sur un socle historique bien déterminé.

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  • La peinture néerlandaise : La visée portraitiste et la fragilité intérieure assumée

    Il serait erroné, au sens strict, de considérer qu’on puisse établir une définition étroite de la peinture néerlandaise.

    Il peut y avoir une définition pour des formes qui relèvent de l’idéalisme ou du subjectivisme, parce qu’on est alors dans la possibilité de dire qu’il y a des règles absolues, ou que justement il n’y a aucune règle.

    Avec la peinture néerlandaise, on est au contraire dans une activité qui cherche l’infini dans le réel.

    Il n’y a cependant, évidemment, pas de recul réel sur l’activité menée. Si le réalisme socialiste avait conscience de ce qu’il faisait, de ce à quoi il œuvrait, la peinture néerlandaise relève du matérialisme immédiatiste.

    Le principe de synthèse n’est pas maîtrisé, ni même connu, sauf de manière relative dans la pratique.

    C’est ce qui permet la dignité du réel, comme ici dans le tableau de Michiel Sweerts des années 1658-1658, Jeune Homme et entremetteuse.

    C’est une œuvre formidablement réussie, d’un réalisme performant dans sa force de représentation.

    Le portrait d’une jeune femme, du même peintre, en 1661, reflète un réel travail de fond également, une capacité à aller au réel.

    La représentation du peintre, riche entrepreneur et collectionneur d’art Jan van de Capelle par Gerbrand van den Eeckhout, en 1653, va dans le même sens.

    C’est là qu’on comprend que la peinture néerlandaise n’est véritablement elle-même que lorsqu’elle est en mesure de se confronter à la vie intérieure.

    C’est tout à fait logique étant donné que le calvinisme, le moteur des Pays-Bas, se concentre sur la sensibilité de la conscience. C’est là où se concentre toute l’attention du peintre, qui cherche alors à retranscrire ce qu’il voit.

    La peinture néerlandaise n’est pas une peinture de genre, mais une peinture à visée portraitiste.

    CeJeune joueur de flûte, peint par Judith Leyster, au début des années 1630, est emblématique de cette approche de la peinture néerlandaise.

    Si on ne comprend pas la reconnaissance du particulier, on se contente de n’y voir que de l’universel et, pour le commentateur bourgeois, c’est seulement de la peinture de genre.

    Or, pour la bourgeoisie alors révolutionnaire des Pays-Bas, il y a de l’universel dans le particulier et la capacité à plonger dans le particulier, pour aller à l’universel, tout comme chaque conscience peut personnellement se tourner vers Dieu, est la démonstration de la justesse de l’approche.

    On a la preuve de tout cela avec l’infinie fragilité qu’on retrouve ouvertement présentée.

    Cela ne correspond pas du tout au discours outrancier sur l’austérité calviniste.

    Il va de soi qu’on a la même chose en Allemagne, où le romantisme s’est largement développé alors qu’une partie du pays a été tourné vers le luthérianisme.

    Il n’y a pas de sensibilité sans admission de la vie intérieure, sans une étude de son expression.

    C’est cela qu’on retrouve dans le Portrait d’un jeune homme de Willem Drost, vers 1654, ou bien le Portait d’une jeune femme d’Isaack Luttichuys, en 1656.

    Il y a, si l’on veut, la reconnaissance de différentes tonalités.

    Là où la Renaissance italienne cherche l’harmonie, et décide de basculer dans l’idéalisme pour la trouver de manière abstraite (le nombre d’or, les proportions idéales, etc.), la peinture néerlandaise reconnaît qu’il y a toute une rythmique propre à la vie.

    Pour faire un parallèle avec la musique, la Renaissance italienne a apporté l’harmonie, mais la peinture néerlandaise a réussi à saisir le principe du contrepoint, du rapport interne entre les notes, et à ancrer l’harmonie dans un mouvement réel.

    La peinture n’est plus un refuge : elle participe désormais à la vie.

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