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  • Les canicules, un phénomène universel lié au mode de production capitaliste

    La canicule de juin 2026 et sa réédition en juillet 2026 ont profondément marqué les esprits en France, à juste titre.

    Ce qui ressort, c’est une découverte fondamentale : le réchauffement climatique est une réalité et on ne peut pas y échapper.

    Scientifiquement, le peuple a vu juste. Les canicules ne sont, en effet, pas quelque chose de nouveau. Elles prennent cependant désormais une ampleur nouvelle en raison du réchauffement climatique, qui provoque une hausse des températures particulièrement marquée.

    C’est une expérience nouvelle sur le plan de la vie quotidienne.

    Concrètement, cela se déroule ainsi : des zones au niveau de l’Équateur sont chauffées par le soleil, au point que l’air devient moins dense et s’élève jusqu’à 10-15 km d’altitude.

    Il circule ensuite en raison de la différence de pression et de température avec le reste de l’air. Il tend à se mouvoir vers les pôles et se refroidit alors, mais la Terre tourne et produit un effet de mouvement, de déviation.

    Se liant à d’autres phénomènes, cet air commence par conséquent à descendre, notamment au Sahara ou aux Açores. Cela établit une haute pression : le temps est sec et stable.

    C’est ce qu’on appelle un anticyclone, en opposition au cyclone où l’air monte et établit une basse pression, ce qui produit les nuages et la pluie.

    Un tel anticyclone s’est justement installé en juin 2026 sur une partie de l’Europe, après s’être formé dans la région subtropicale de l’Atlantique Nord.

    C’est ce qui a amené l’air frais et humide de l’Atlantique à contourner la zone où il était présent et a provoqué la canicule.

    Celle-ci a par contre été accentuée par le réchauffement climatique, qui naturellement renforce l’intensité du phénomène, mais également la fréquence et la durée.

    Pour faire simple, la température s’élève, mais comme elle est déjà plus élevée, l’effet caniculaire est plus important. C’est une tendance de fond, ce que les gens ont bien compris, d’où les questionnements pour y faire face sur le long terme.

    1,8 million de ventilateurs et 160 000 climatiseurs ont été achetés en France du 15 au 28 juin 2026, ce qui exprime un désarroi du peuple face à des températures supérieures à 35 ou 40°C.

    Il y a eu également le constat quant au caractère inadapté en général des logements, des infrastructures (comme les écoles) et des transports en commun.

    Il a également été compris avec horreur qu’il faudrait des investissements de très grande ampleur pour corriger tout cela, avec notamment des modifications en profondeur de toute une série de bâtiments.

    Cela apparaît comme un défi immense et de nombreuses promesses mensongères ont été faites ici et là par différents partis politiques et bien entendu par les différentes administrations de l’État.

    Ce n’est pourtant pas l’aspect principal de la question. Ce qui a joué avant tout, c’est une approche libertarienne de la question : les Français n’ont pensé qu’en termes individuels et le mot d’ordre de la climatisation a été systématisé.

    D’un côté, il est tout à fait cohérent que chaque personne cherche à se prémunir des effets de la chaleur, naturellement. De l’autre, de par le niveau de connaissances dont on dispose, de par l’aperçu qu’on a du réchauffement climatique, c’est totalement inadapté avec les exigences historiques.

    Seule une conscience prolétarienne peut être en mesure de faire face au concept de canicule, dont la réalité est le produit direct du mode de production capitaliste. Il en va ici comme de la pandémie de 2020 : c’est le capitalisme qui décide de la manière dont vit l’humanité, dont produit l’humanité, dont consomme l’humanité, dont échange l’humanité.

    La canicule ne tombe pas plus du ciel que de la pandémie ; tout est lié à une mondialisation capitaliste sans freins aucun, qui emporte tout sur son passage.

    La réponse ne saurait ici être évidemment une altermondialisation ou bien un repli nationaliste, comme l’ampleur de la question du réchauffement climatique le montre bien justement.

    C’est la révolution mondiale qui est nécessaire, afin que l’humanité soit capable de conjuguer tous ses efforts pour faire face aux transformations nécessaires.

    Tout le monde est concerné, toute la planète est concernée : se mettre à la hauteur du problème exige de raisonner en termes planétaires. Ne pas le faire conduit à l’impuissance et au fatalisme.

    Cela ne veut nullement dire qu’aucun changement fondamental ne soit possible déjà en France si une révolution se lance.

    La canicule montre bien que le concept bourgeois de ville est périmé et l’une des premières tâches révolutionnaires sera de proposer un nouveau modèle urbain, qui ne soit pas en conflit ouvert avec les campagnes.

    En 2026, la ville française est petite, isolée et mal faite, sans dynamique, ou bien hypertrophiée, chaotique, vivant au rythme turbocapitaliste des centres-villes bobos.

    Quant aux campagnes, elles sont à la fois délaissées et défigurées, rendues anémiées et purement fonctionnelles dans le cadre de la France des ronds-points.

    Dans un tel contexte, il ne saurait y avoir de solutions individuelles et il serait bien illusoire de penser qu’il soit possible de s’en sortir en se procurant simplement une climatisation pour son logement.

    Une polémique à la fois très intéressante et totalement stupide a eu lieu au sujet des propos d’un animateur d’une émission de télévision.

    On est ici dans une polémique stérile, exemplaire de comment les réseaux sociaux accordent une place disproportionnée à des anecdotes, afin de capter les attentions et de provoquer des mobilisations artificiellement.

    Néanmoins, cette séquence indique de très nombreuses choses sur le caractère petit-bourgeois des Français et leur capacité profonde à se la jouer « sans-culottes », « bonnets rouges », « gilets jaunes », dans un esprit typiquement petit-bourgeois.

    Les propos concernés sont les suivants, tenus par Yann Barthès, par ailleurs typiquement odieux, dans son émission Quotidien sur la chaîne TMC :

    « Tout le monde a chaud. C’est rare d’ailleurs de vivre un événement universel. On est tous logés à la même enseigne. Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud. Un ministre, il aura chaud. Aussi chaud que vous ou votre voisin du dessus ou du dessous. »

    La critique a porté sur l’incohérence du propos, tenu d’ailleurs sur un plateau climatisé et non pas sur un chantier à l’extérieur, alors que Bernard Arnault est un milliardaire qui peut s’abriter dans des lieux climatisés ou encore sur un yacht.

    Ce qui ramène à la question de fond : la canicule est-elle un phénomène universel, qui existe dans le cadre du mode de production capitaliste, ou bien un événement foncièrement désagréable auquel il faut des réponses particulières ?

    Le matérialisme dialectique voit les choses dans leur ensemble et ne raisonne pas de manière unilatérale en termes d’individus alors qu’il en va de toute la planète Terre comme Biosphère ; la révolution n’a pas non plus comme objectif de faire en sorte que tout le monde vive de manière consumériste et décadente comme Bernard Arnault.

    Il est tout à fait démagogique de dire que la canicule puisse être évitée par les riches, cela réduit à une question de quantité de chaleur ce qui relève, en réalité, de la qualité bien déterminée d’un processus massif de dimension historique.

    La lutte des classes, ce n’est pas le ressentiment envers les riches qui profitent de quelques degrés de moins et ont moins de désagréments, ce qui est d’ailleurs faux, tellement leurs vies sont vides, creuses, abstraites, aliénées.

    Seul un esprit petit-bourgeois envie les riches, dont le mode de vie est catégoriquement à rejeter du point de vue révolutionnaire.

    Personne ne doit avoir, par ailleurs, comme ambition de vivre dans une tour d’ivoire et de voir le monde s’écrouler autour de soi.

    Il est impossible de vivre à l’écart des choses, et encore moins d’une canicule qui touche absolument tout le monde, tant les êtres vivants que les choses inanimées comme les bâtiments ou les montagnes.

    La lutte des classes n’est pas la lutte des places ; c’est une bataille pour modifier le mode de production et cela concerne la planète toute entière.

    S’il y a bien entendu une dimension personnelle à s’engager pour la révolution, c’est la dimension universelle qui est l’aspect principal et la réalité de la canicule est universelle.

    Même un milliardaire ne peut pas y échapper, s’abriterait-il dans une villa en Norvège ou hypothétiquement sur une base spatiale sur Mars.

    Que les « élites » de la tech aux États-Unis fantasment d’ailleurs sur la colonisation d’autres planètes indique d’ailleurs bien qu’elles savent, au fond, qu’elles sont condamnées et que la planète va être transformée de manière nouvelle, cette fois pas par le capitalisme, mais par le socialisme.

    L’humanité doit devenir socialiste et assumer son retour dans la Nature, reprendre une place positive dans la Biosphère !

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  • Le matérialisme dialectique et les agriculteurs, les petits producteurs (les « classes moyennes »)

    Le matérialisme dialectique porte un regard historique sur l’humanité et constate l’existence de modes de production, qui sont en même temps des modes de reproduction.

    Ce qui est en jeu, en effet, est la manière avec laquelle l’humanité produit de quoi vivre pendant une période, puis la période suivante, et ainsi de suite.

    Chaque mode de production se caractérise par une contradiction interne, où l’on constate qu’une partie de l’humanité profite de l’activité d’une autre partie de la société – chaque partie se faisant face de manière antagonique.

    Le Manifeste du Parti Communiste de Karl Marx et Friedrich Engels présente ainsi les contradictions qui se sont historiquement présentées :

    « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes.

    Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande [= membre d’une corporation] et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.

    Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales.

    Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.

    La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes.

    Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois.

    Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes.

    La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. »

    Pour le matérialisme dialectique, le mode de production capitaliste tourne autour de deux pôles : la bourgeoisie et le prolétariat. Ce sont les seules classes en présence et l’Histoire est la lutte des classes.

    Il existe d’autres formes sociales, mais ce sont des couches, pas des classes ; elles sont composées d’éléments très différents (des professeurs, des juges, des footballeurs, des médecins, des prostituées, etc.), mais leur fonction n’est que relative dans le fonctionnement concret du mode de production.

    L’opposition entre la bourgeoisie et le prolétariat est, par contre, absolue. Pour cette raison, toutes ces couches sociales se subordonnent à telle ou telle classe.

    Certaines couches sociales sont même vouées à la disparition en raison de l’évolution du mode de production capitaliste.

    Si le besoin en médecins ne tarit pas, il en va autrement des petits commerçants qui font face à des monopoles de la distribution toujours plus puissants, aux petits paysans devenus agriculteurs qui font face à la grande industrie agricole, etc.

    Pour cette raison, on lit également dans le Manifeste du Parti Communiste :

    « Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes.

    Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire.

    Si elles sont révolutionnaires, c’est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat. »

    Ainsi, le matérialisme dialectique assimile les agriculteurs aux petits producteurs ; tous cherchent à exister à travers un petit capitalisme, mais subissent les assauts toujours plus forts du grand capitalisme.

    Le fascisme a d’ailleurs été, au 20e siècle, la tentative des monopoles d’utiliser la rage des petits producteurs pour contrer le prolétariat, en utilisant la démagogie « nationale-sociale ».

    C’est que le petit producteur veut maintenir sa forme sociale, qui est pourtant condamnée, puisque les avancées du capitalisme font qu’il doit devenir un capitaliste efficace ou bien basculer dans le prolétariat.

    S’il devient justement paranoïaque face à la puissance des monopoles et a en même temps la hantise de la socialisation, c’est qu’il est à la fois un travailleur et à la fois un commerçant, voire un spéculateur si l’occasion se présente.

    C’est d’autant plus vrai pour le paysan, qui produit quelque chose d’incontournable pour l’existence : l’alimentation. Lénine nous rappelle ici que :

    « L’économie politique, si tant est qu’on ait tiré une leçon de cette science, montre, à travers l’histoire des révolutions et l’évolution politique du 19e siècle, que les paysans suivent l’exemple des ouvriers ou de la bourgeoisie.

    Ils n’ont d’ailleurs pas d’autre choix.

    Certains démocrates s’y opposeront, bien sûr, d’autres penseront que, marxiste malveillant, je diffame les paysans.

    Ils affirment que les paysans constituent la majorité, qu’ils sont des travailleurs, et pourtant, ils ne peuvent tracer leur propre voie.

    Pourquoi ?

    Si vous l’ignorez, je conseillerais à ces citoyens de lire les éléments de l’économie politique de Marx dans l’exposé de Kautsky, de réfléchir à l’évolution des grandes révolutions des 18e et 19e siècles, à l’histoire politique de n’importe quel pays du 19e siècle, et vous comprendrez.

    L’économie de la société capitaliste est telle que le pouvoir dominant ne peut être que le capital ou le prolétariat qui l’a renversé.

    Il n’existe pas d’autres forces dans cette société. Un paysan est à la fois un travailleur et un spéculateur.

    Un travailleur, car il gagne son pain à la sueur de son front et est exploité par les propriétaires terriens, les capitalistes et les marchands.

    Un spéculateur, car il vend du grain, denrée de première nécessité, pour laquelle on est prêt à tout vendre en cas de pénurie.

    La faim n’est l’amie de personne. On est prêt à payer mille roubles, n’importe quelle somme, à se séparer de tous ses biens, pour du pain.

    On ne peut blâmer le paysan pour cela ; il vit dans une économie marchande depuis des siècles et est habitué à échanger son grain contre de l’argent. » (Premier congrès panrusse pour le travail éducatif auprès des adultes, 1919)

    L’agriculteur est un paysan qui s’est inséré dans le capitalisme ; il est un paysan « modernisé ».

    Son insertion le condamne cependant d’autant plus à suivre le rythme du capitalisme.

    Il est de plus en plus condamné à céder le terrain aux monopoles et son statut objectif devient de plus en plus celui d’un travail agricole, dont le statut indépendant relève toujours davantage de la fiction.

    Il en va de même pour les autres petits producteurs, qui tombent au fur et à mesure dans la dépendance des monopoles (pharmaciens, vétérinaires, dentistes, opticiens, experts-comptables, coiffeurs, etc.), même s’ils tentent de trouver des formes pour freiner la tendance, comme les coopératives qui elles aussi finissent bien sûr par perdre du terrain.

    Le phénomène de coordination, de coopération, de mise en réseau… est irrépressible, mais à la fin c’est toujours le capital qui l’emporte et s’approprie l’ensemble.

    Même une profession protégée en France comme celle de pharmacien se voit intégrée dans les faits à la logique des monopoles avec les laboratoires pharmaceutiques, les grossistes et distributeurs, les réseaux et enseignes, et bien entendu les capitalistes qui agissent derrière à tous les niveaux.

    Pour cette raison, tout petit producteur relève du petit capitalisme, ce qui l’amène à être hostile à la fois à la bourgeoisie et au prolétariat, car pour lui ces deux classes veulent l’exproprier.

    Socialement, il bascule toutefois dans son mode de vie dans une des deux classes et est obligé de s’aligner personnellement sur l’une ou sur l’autre, même s’il cherche toutes les agitations possibles, toutes les illusions possibles pour essayer de trouver une « troisième voie ».

    Pour cette raison, le matérialisme dialectique considère que, dans l’affrontement entre la bourgeoisie et le prolétariat, les « classes moyennes », c’est-à-dire en fait les couches sociales des petits producteurs, doivent être au pire neutralisées, au mieux des alliées dans la mesure où l’ennemi principal consiste en les monopoles.

    Par la suite, il faut montrer aux petits producteurs que leur existence personnelle a tout à gagner de la socialisation, qui est un phénomène historique inévitable vu l’ampleur toujours plus grande des moyens qu’exigent la production et la consommation dans la vie moderne.

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    sur le matérialisme dialectique

  • Le Parti Communiste Français et le triomphe gaulliste avec le référendum de septembre 1958

    Le référendum du 28 septembre 1958 propose la mise en place de la Ve République.

    L’appel au « oui » ne se fait pas que par les gaullistes. Le Parti socialiste (SFIO) a capitulé.

    Les centristes ont fait de même, que ce soit du côté du Parti radical ou du Mouvement républicain populaire. Le Centre national des indépendants et paysans, un mouvement de droite, est de la partie aussi.

    On a ainsi pratiquement tout l’échiquier politique qui soutient de Gaulle, sauf le Parti Communiste Français.

    Ce dernier n’est cependant pas tout seul.

    Il y a, en effet, des départs chez les socialistes et les radicaux, ce qui aboutit à l’émergence d’un nouveau pôle, l’Union des forces démocratiques.

    L’esprit qui y règne est celui de la « seconde gauche ».

    C’est déjà ça de pris pour le Parti Communiste Français, qui peut espérer trouver de nouveaux alliés.

    De plus, il est certain de sa force : aux législatives de 1956, il avait obtenu 5,5 millions de voix, soit 25 % des suffrages.

    Le référendum balaie pourtant tous ses espoirs. Les résultats sont sans appel : le soutien à de Gaulle est massif. Qui s’oppose à lui est condamné à un isolement absolument net.

    Pire encore, le « non » a obtenu un score bien inférieur à ce qu’avait obtenu le Parti Communiste Français en 1958 ! Cela signifie qu’une partie de sa base a capitulé.

    pour31 123 48382,6
    contre6 556 07317,4

    votes valides37 679 55698,9
    votes blancs et invalides418 2971,1
    total38 097 853100
    abstentions9 151 28919,37
    inscrits / participation47 249 14280,63

    En 1945, le Parti Communiste Français se voulait le noyau d’un nouveau régime ; en 1958, il ne parvient même pas à empêcher qu’une partie de ceux qui votent pour lui soutienne un régime organisé sur mesure pour de Gaulle.

    Après l’ébranlement en raison des événements de Budapest en 1956 et la position illisible quant à la guerre d’Algérie, le Parti Communiste Français affronte un troisième choc qui anéantit toutes ses prétentions.

    Et Maurice Thorez est obligé de faire face à une révolte sentimentale-identitaire dans les rangs du Parti Communiste Français, comme réaction désormais traditionnelle aux manques de résultat de la ligne prônant l’unité à tout prix.

    Voici comment Maurice Thorez tente de neutraliser cette révolte qu’il reconnaît ouvertement, lors de la session du Comité Central qui s’est déroulée à Ivry les 3-4 octobre 1958.

    « Naturellement, il y a de la déception chez les travailleurs, et en particulier chez les militants du Parti.

    Comment des communistes qui ont le sentiment d’avoir lutté avec courage, avec héroïsme parfois, de s’être dépensés jour et nuit, d’avoir été en permanence sur la brèche, d’avoir fait tant d’efforts, comment n’auraient-ils pas ressenti une déception ?

    Ils s’aperçoivent qu’une partie de ceux qui votaient pour nous ne nous ont pas suivis !

    Et puis, ils se disaient : voilà du renfort ; nous ne sommes pas seuls : tant de socialistes, de radicaux, de dirigeants paysans, d’instituteurs et d’universitaires ont pris une position identique à celle du Parti !

    Pourtant, le résultat est là : les non sont moins nombreux qu’il y avait de suffrages communistes aux précédentes élections.

    La déception est donc compréhensible. Et l’on se pose des questions. Le contraire serait anormal. On se pose des questions. On y répond plus ou moins justement.

    Et c’est notre tâche d’aider chaque membre du Parti à voir clair, à comprendre exactement la situation et les perspectives, à examiner consciencieusement et honnêtement où nous en sommes et ce qu’il convient de faire.

    D’autant plus qu’un insuccès peut, comme toujours, conduire à des opinions erronées et nourrir, dans les deux sens, les tendances sectaires ou opportunistes.

    On l’a dit, des militants se sont écriés : « Ils » ne comprendront jamais rien. « Ils », leurs camarades abusés.

    Il peut se produire un certain repli sur soi-même avec le mépris des masses qui ont été trompées, et que nous avons plus que jamais le devoir d’éclairer et de regagner.

    Car Lénine nous a appris qu’on ne fait rien sans et contre les travailleurs, contre la masse.

    On observe aujourd’hui, après les décisions du congrès socialiste et du congrès radical, la tendance de quelques-uns à un refus général de la tactique du front unique : « En voilà assez, ne nous parlez plus de ces socialistes ou de ces radicaux ! C’en est fini, maintenant ! »

    C’en est fini ? Irons-nous tout seuls, à l’aventure ?

    En fait, les camarades qui tiennent ce langage peuvent cultiver quelque temps leur ressentiment, mais la plupart, dès mardi, mercredi, se sont remis au travail ; ils se sont remis à la tâche.

    On a dit hier avec raison que, pour le référendum, il n’y a pas eu de contrat des non. Il y a eu des tentatives de contrat.

    Mais ces tentatives, malheureusement et malgré notre avis, se sont déroulées à l’insu des masses.

    Nous avions communiqué au dernier Comité Central que nous étions en pourparlers. Mais ces choses n’ont pas abouti.

    En tout cas, l’essentiel dans la tactique du front unique, pour les élections comme dans les luttes quotidiennes, c’est l’intervention des masses pour l’union et l’action.

    Il ne faut surtout pas renoncer à gagner les ouvriers socialistes, et en général faire une croix sur ceux qui ont voté oui. Au contraire.

    La tactique du front unique dans la prochaine période doit être orientée vers la base. Peut-être même un peu d’autocritique ne sera pas superflu.

    Peut-être certaines de nos propositions justes — je pense en particulier à celles d’octobre 1957 — n’ont-elles pas été assez soutenues par un mouvement de masse, pas assez portées dans les masses.

    Peut-être notre tactique est-elle trop restée une tactique de sommet.

    Il faut le dire, parce que c’est, pour demain, la condition du succès. Bien entendu, le travail à la base n’exclut pas des contacts avec des sections du Parti Socialiste.

    Vous le savez, il y a, malgré toutes les difficultés, des sections socialistes avec lesquelles nous avons été en rapports jusqu’au moment du référendum ; il y en a même qui sont restées avec nous jusqu’au bout, pour le non.

    Avec toutes il faut continuer les contacts. Il faut garder et développer les contacts avec les ouvriers F.O. ; je crois aussi qu’il faut faire un effort auprès des ouvriers catholiques, reprendre langue systématiquement avec eux. »

    Cet appel de Maurice Thorez à une bataille unitaire n’a cependant aucun sens, alors que la quasi-totalité des forces politiques soutient le nouveau régime et que la « seconde gauche » se constitue de manière indépendante parallèlement.

    Cela va mener directement à la situation explosive de mai 1968, où la « seconde gauche » va affronter le régime gaulliste, le Parti Communiste Français se retrouvant simple observateur avant de reprendre sa place institutionnelle en participant massivement à l’écrasement de la révolte.

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • Le Parti Communiste Français et le coup d’État de 1958

    Le 13 mai 1958 a lieu une « tentative » de coup d’État à Alger : c’est la première phase du complot « Résurrection » qui a pour but de ramener Charles de Gaulle à la tête de l’État.

    Le succès est immédiat, Charles de Gaulle n’ayant même pas besoin de prolonger le soulèvement militaire, puisqu’il est nommé président du Conseil le 1er juin 1958.

    Il a les pleins pouvoirs de l’Assemblée pour six mois, mais met en place, pour la forme, un gouvernement avec tous les partis, sauf le Parti Communiste Français.

    Ce dernier est totalement hors-jeu. Il n’a rien pu faire le 13 mai : il savait qu’il n’avait pas de levier dans les masses, les expériences depuis 1945 le montrant trop bien.

    Il reste alors le suivisme : le Parti Communiste Français se colle aux manifestations de protestation, notamment celle du 28 mai à Paris avec 200 000 personnes.

    Et il reste la rhétorique. Maurice Thorez tient le discours suivant en clôture de la session du Comité Central des 9 et 10 mai 1958 :

    « Une crise de régime s’est ouverte et elle a abouti à la formation d’un gouvernement de dictature personnelle qui ouvre la voie au fascisme.

    L’armée, dans sa composition actuelle, a pris de plus en plus l’aspect d’une troupe prétorienne, elle a été de plus en plus portée à se placer au-dessus de la nation.

    Le complot gaulliste est le signe non de la force de la bourgeoisie, mais de sa faiblesse.

    En recourant au pouvoir personnel, à la dictature, elle se reconnaît incapable d’assurer plus longtemps sa domination par les moyens traditionnels.

    Elle fait l’aveu de son impuissance à régler les problèmes qui l’assaillent, de sa propre décadence. »

    Confondre un profond élan bourgeois avec une impuissance en dit long sur le désespoir de la direction du Parti Communiste Français, qui cherche encore la fuite en avant dans le « républicanisme », en fantasmant que c’est lui qui serait la clef à tout en France.

    Cela se lit également dans la position de la Conférence Nationale du Parti Communiste Français, tenue en banlieue parisienne à Montreuil, les 17-18 juillet 1958.

    On y trouve l’appel à voter « non » lors du référendum mis en place par Charles de Gaulle afin de légitimer un nouveau régime qu’il met lui-même en place.

    Et il y a l’illusion d’influer sur le cours des choses, voire de tout renverser, en montant et en appuyant les comités qui se mettent en place.

    On est dans une fiction complète, où le Parti Communiste Français s’impose à lui-même une narration élaborée par Maurice Thorez, ce dernier inventant des leviers imaginaires qui permettraient la plus « large unité ».

    Union et action de tous les républicains pour le « NON » au référendum – plébiscite

    LA DIVISION A PERMIS À DE GAULLE D’ARRIVER AU POUVOIR

    C’est la division des gauches qui a permis à De Gaulle d’arriver au pouvoir. C’est leur union qui permettra d’écarter la grave menace du fascisme qui pèse sur notre pays.

    Que tous les républicains serrent les rangs, et ils seront invincibles. Malheureusement, cette grande idée ne s’est pas encore imposée à tous les esprits.

    Nous assistons à une tentative de rassembler « la gauche non communiste ».

    S’il s’agit d’un regroupement des forces sociales et politiques de la petite bourgeoisie, jusqu’à maintenant divisées entre des formations et des partis nombreux ; si l’on entend lui donner consistance, formuler sa conception et son programme, lui permettre ainsi d’entrer dans la bataille au côté de la classe ouvrière pourvue elle-même de son Parti Communiste et de ses autres organisations, nous n’avons rien à redire à un tel projet.

    Bien au contraire. Nous qui sommes profondément convaincus de la nécessité d’une alliance entre la classe ouvrière et les classes moyennes pour défendre la République et la faire progresser, nous ne pourrions qu’applaudir à une émulation féconde dans le cadre de cette alliance.

    En fait, la démarche pour le rassemblement de la gauche non communiste se caractérise par beaucoup de confusion.

    Ses promoteurs en ont parlé comme d’une première étape de leur action, la seconde devant être la conclusion d’un accord avec le Parti Communiste contre la dictature, pour la défense de la liberté.

    Dans une déclaration récente, il n’est plus question que de fixer les « rapports avec le Parti Communiste et les autres formations politiques ».

    On pourrait déjà regretter que le contenu de ces rapports n’indique plus la volonté de réaliser l’entente pour une action commune.

    Et, de toute façon, on comprend mal que l’éventualité de cette action soit reculée à une époque indéterminée. Pourtant, le danger est là.

    C’est maintenant qu’il s’agit d’organiser la riposte commune aux attentats contre la liberté, contre les militants et les organisations ouvrières et démocratiques ; c’est tout de suite qu’il s’agit de proclamer le non au référendum-plébiscite.

    Mais sur ce point, à notre connaissance, les participants du rassemblement n’ont pas encore défini leur attitude.

    Toutes ces incertitudes, toutes ces manœuvres peuvent avoir et, dans une certaine mesure, ont eu déjà pour conséquence d’empêcher la réalisation immédiate de l’unité. Parfois même, elles ont fait reculer l’unité là où elle était réalisée.

    Il faut croire qu’un certain nombre des intéressés ne sont pas encore débarrassés de leurs préventions anticommunistes.

    Ils n’ont pas encore saisi la leçon qui se dégage des événements actuels et du cheminement suivi par la préparation de ces événements. Ils n’ont pas encore compris que l’anticommunisme, en divisant les forces démocratiques, est le fourrier du fascisme.

    Pour éviter de retomber dans les erreurs qui ont fait le lit du gaullisme, il faut unir tous les démocrates.

    Socialistes ou non, incroyants ou chrétiens, républicains de gauche ou républicains plus modérés, tous ont leur place dans l’action commune.

    Il est d’une extrême importance de gagner à cette action la masse des travailleurs socialistes.

    Si ce résultat est atteint, si l’unité profonde de la classe ouvrière se réalise, elle entraînera inévitablement à la lutte les éléments des classes moyennes, toutes les forces de la démocratie.

    LA LUTTE DES MASSES ET LE FRONT UNIQUE

    Déjà, l’unité a fait des progrès ; elle tend à s’organiser dans les Comités de défense de la République, qui surgissent dans les villes, dans les usines et dans les villages.

    On dénombre dès maintenant 480 de ces Comités dans Paris.

    Leur développement a été rapide également dans la banlieue : c’est ainsi que 32 fonctionnent dans la seule ville d’Ivry. Ils sont environ 300 en Seine-et-Oise.

    Leur total approche de 3 500 pour toute la France. Les Comités de Paris et de la banlieue ont contribué fortement dès le mois de mai, à l’activité antifasciste.

    Dépassant le plan de la simple vigilance, ils ont organisé l’action, la riposte effective aux tentatives des ennemis du peuple.

    Ils ont été pour beaucoup dans le succès des diverses manifestations.

    C’est en luttant avec les Comités de défense de la République, avec tout le peuple qu’Auguste Robbes est tombé glorieusement pour la cause de la liberté [le premier juin à Paris lors d’une manifestation alors qu’il y a eu  190 arrestations et 25 blessés].

    À Lyon, les Comités de défense de la République ont mobilisé les masses contre le meeting de Poujade, contre les menaces du général Descours, contre les attentats fascistes.

    Leur vigilance, leur activité, leur ardeur ont fait échouer la démonstration de force que les factieux avaient prévue pour le 18 juin.

    Des exemples de fructueux travail ont été fournis par les Comités des Côtes-du-Nord et dans d’autres régions.

    Le Comité parisien de résistance contre le fascisme et beaucoup d’autres Comités à Paris et en province avaient lancé pour le 14 juillet des appels aux manifestations républicaines qui ont produit des résultats très positifs.

    Dans tous ces Comités, les masses républicaines de toutes opinions se rassemblent pour préparer et livrer la bataille du non au référendum.

    Tel est l’objectif principal des Comités pour toute la période actuelle. Cette organisation indépendante des masses, ce déploiement des initiatives d’en bas n’existent pas partout.

    On trouve des comités, fonctionnant sur le plan local et même départemental, qui représentent surtout des cartels d’organisations et parfois de simples groupes de personnalités.

    Et si certains de ces comités développent une activité positive, d’autres semblent plus préoccupés d’éviter l’action que de l’organiser.

    C’est pourquoi l’on doit toujours revenir à la vieille conception démocratique d’après laquelle les comités doivent être constitués à la base, par les masses, dans les entreprises, dans les quartiers de nos grandes cités et jusque dans le moindre des villages, les dirigeants des comités étant élus et gardant un contact étroit avec leurs mandants.

    L’expérience du passé nous détermine à insister sur cette question. Déjà, par deux fois, nous avons éprouvé la fragilité et, pour finir, l’impuissance des comités qui ne plongeaient pas leurs racines dans les masses populaires.

    En 1935-1936, la direction du Front populaire a été remise à un comité qui n’était qu’un cartel d’organisations : il s’est disloqué au fur et à mesure que les difficultés venaient, du fait, en particulier, de la néfaste non-intervention en Espagne et de la capitulation de Munich.

    Nous avions proposé pour notre part que des comités de base, constitués dans de grandes assemblées publiques, tiennent des congrès départementaux et que vienne ensuite un congrès national, de façon à élire démocratiquement de véritables directions, responsables devant le mouvement et ayant exclusivement le souci de ce mouvement, le souci des intérêts des masses populaires représentées dans les comités.

    Rappelons-nous encore les leçons de la lutte contre Vichy et l’occupant.

    Alors aussi, nous avons assisté à une floraison des comités de Libération locaux et départementaux, et nous pensions que ce réseau de comités devait être la base, le soutien du Conseil national de la Résistance.

    Effectivement, des États généraux de la renaissance française se tinrent en juillet 1945, au Palais de Chaillot ; ils se prononcèrent pour la défense de la République et de la démocratie.

    Pour la zone sud, une assemblée analogue s’était réunie en Avignon dès octobre 1944 et elle avait affirmé que les comités de Libération représentaient effectivement les volontés créatrices de la nation.

    Tout ce mouvement démocratique fut ignoré par De Gaulle, dont on comprend mieux aujourd’hui les raisons.

    Puis il fut abandonné par les groupements autres que ceux de la classe ouvrière avant que l’essentiel du programme qu’il avait adopté n’ait été réalisé.

    Voilà la double expérience négative dont il faut éviter maintenant le recommencement, ce qui exige le fonctionnement vraiment démocratique des comités de défense de la République.

    LE FRONT UNIQUE C’EST L’ACTION

    Dans ces Comités, comme dans tous les organismes d’action commune, les communistes ne doivent jamais oublier que le front unique, c’est l’action.

    Le front unique ne consiste pas dans de simples contacts ou dans des discussions interminables à l’intérieur des Comités de sommet, loin des masses.

    Il ne consiste pas non plus dans le rassemblement d’auditoires pour des orateurs plus ou moins brillants, mais irresponsables.

    Le but du front unique est l’organisation de l’action effective dans l’usine, dans le quartier, dans le groupe d’habitations.

    On comprend que certains hommes soient tout disposés à faire des discours dans un Comité départemental, mais en même temps n’aient pas le moindre désir de laisser les Comités de base se constituer et agir.

    Certes, le militant communiste doit, comme toujours, pratiquer une politique large, compréhensive, vraiment tolérante à l’égard de chacun des alliés de la classe ouvrière.

    Mais pour autant, il ne saurait accepter, sous prétexte d’unité, l’effacement du Parti.

    On ne peut pas admettre par exemple que les députés communistes soient considérés comme impropres à participer à des assemblées communes, alors que bien souvent ils ont été les seuls dans leur département à voter contre De Gaulle et qu’ils restent encore les seuls à mener avec tout le Parti la bataille contre la dictature.

    Toutes les fois qu’une telle discrimination joue contre les communistes, on voit bien l’avantage qu’y trouvent les ennemis du peuple, mais on ne voit pas le profit qu’en peuvent retirer les masses.

    On ne peut pas admettre davantage qu’à la faveur des réunions de front unique, des communistes laissent mettre en cause la politique de leur parti par les orateurs d’autres groupes, moins préoccupés que nous du succès de l’action commune et des responsabilités qu’elle implique.

    Le front unique, c’est l’action. On doit le montrer chaque fois qu’il se produit une agression fasciste contre les locaux, les journaux, les militants ouvriers et démocratiques.

    Longue est la liste des attentats de ce genre qui ont eu lieu dans les dernières semaines. Nous estimons que parfois, la riposte des masses n’a pas été organisée assez rapidement, n’a pas été assez vigoureuse.

    Dans beaucoup de cas, il est vrai, des meetings puissants, des manifestations de rues, des grèves bien suivies ont exprimé la volonté des masses de barrer la route au fascisme.

    Le front unique, c’est l’action.

    Et avant tout l’organisation du puissant mouvement des masses, de tout le peuple pour le non lors du référendum, le non à la dictature, le non à l’aventure, le non à la guerre.

    Plus que jamais aujourd’hui, nous prenons pour règle de conduite le précepte que le grand antifasciste Dimitrov énonçait, le 16 décembre 1933, au cours du procès que lui faisaient les hitlériens : « Le travail dans les masses, la lutte des masses, la résistance des masses, le front unique, aucune, aucune aventure ! Tel est l’alphabet de la tactique communiste. »

    C’est le désastre qui attend alors le Parti Communiste Français.

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • La critique du Parti Communiste Français par le FLN

    Le passage de milieux intellectuels entiers dans le camp de la « seconde gauche » en 1956 en raison des événements en Hongrie va jouer de manière massive au fur et à mesure que la guerre d’Algérie va s’approfondir.

    Car si le Parti Communiste Français cherche tant à s’unir au Parti socialiste (SFIO) pour former un gouvernement, c’est qu’il a tout misé dessus en votant les « pouvoirs spéciaux » demandés par Guy Mollet en 1956.

    Il ne peut plus reculer et il n’a d’ailleurs aucune envie de le faire.

    Son objectif est, suivant la ligne de Maurice Thorez, de se présenter comme républicain et gouvernemental. L’horizon est donc borné.

    Voici ce que dit Maurice Thorez au sujet de l’Algérie dans son Rapport d’activité du Comité Central lors du XIVe congrès du Parti Communiste Français en 1956.

    C’est la même position qu’en 1945, et ce sera pareil en 1958, malgré quatre années de conflit.

    « À l’issue du récent débat sur l’Algérie, le groupe communiste à l’Assemblée nationale a voté pour le gouvernement Guy Mollet, tout en condamnant énergiquement les mesures militaires appliquées contre la population de ce pays.

    Ce vote n’a pas été inspiré seulement par des préoccupations de tactique parlementaire, par le désir de faire échec aux efforts des partis de droite qui voudraient hypothéquer la politique future du gouvernement en assurant sa majorité. Il a obéi à des considérations plus larges et plus élevées.

    Le Parti communiste n’a pas voulu sacrifier le tout à la partie.

    Il a subordonné son attitude dans une affaire très importante, mais pourtant délimitée, à la préoccupation essentielle qui l’inspire : préserver les possibilités d’un large développement du front unique avec les ouvriers socialistes, y compris pour le cessez-le-feu et la solution pacifique du problème algérien.

    Les députés communistes ont eu raison de ne pas compromettre cette perspective générale en se laissant aller à la rupture sur un point spécial où ils ne sont pas d’accord avec la politique gouvernementale.

    Les communistes critiquent et critiqueront le recours à la force des armes en Algérie. Ils développeront encore davantage le mouvement des masses pour le cessez-le-feu et pour la solution négociée du conflit.

    Ils ont la certitude que les travailleurs socialistes comprendront cette attitude de mieux en mieux et qu’ensemble, les uns et les autres, ils finiront par imposer le règlement pacifique d’un drame atroce. »

    « Le Parti communiste n’a pas voulu sacrifier le tout à la partie » est une expression qui a marqué ; elle souligne dans le meilleur des cas un pragmatisme forcené, et en pratique une ligne qui révise les thèses révolutionnaires.

    Et c’est d’autant plus dramatique qu’en 1958, le Parti Communiste Algérien est hors jeu. Une affaire qui a marqué les esprits est l’initiative de Henri Maillot, un communiste appelé en Algérie.

    Alors soldat, il détourne au milieu de l’année 1956 un chargement d’armes et de munitions important, permettant au Parti Communiste d’Algérie de former un maquis avec une quinzaine de « combattants de la libération » dans la région d’Orléansville. Il envoya une lettre aux médias, disant :

    « Il y a quelques mois de cela, Jules Roy, écrivain et colonel de l’armée française, disait : “Si j’étais musulman je serais du côté des fellagas’’.

    Moi je ne suis pas musulman mais je considère l’Algérie comme ma patrie et je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils.

    [Il était né à Alger et sa famille y habitait depuis six générations ; à l’indépendance, elle prit la nationalité algérienne.]

    Et ma place est au côté de ceux qui ont engagé le combat libérateur (…).

    Ce n’est pas une lutte de religion ni de race, comme voudraient le faire croire certains possédants de ce pays, mais une lutte d’opprimés contre leurs oppresseurs sans distinction de races ni d’origines (…).

    Notre victoire est certaine (…). En désertant avec un camion rempli d’armes, j’ai conscience d’avoir servi les intérêts de mon peuple et de ma patrie. »

    On était là en plein romantisme, puisque le FLN, sur la base d’une idéologie nationale-révolutionnaire petite-bourgeoise, était fanatique sur le plan identitaire et s’empressa d’empêcher les communistes d’agir.

    Henri Maillot fut, lui, arrêté deux mois plus tard par l’armée française et exécuté.

    Paralysé et de toute façon opportuniste, le Parti Communiste Français ne put donc prendre aucune initiative et il se fit la cible de toute la seconde gauche, qui elle prit le parti du FLN.

    Ce dernier se permit même de dénoncer le Parti Communiste Français en avril 1958, dans un long document dans une publication trotskiste.

    « Le P. C. F. et la Révolution algérienne

    Fédération de France du F.L.N.

    Ce texte que nous soumettons à l’opinion française est plus une mise au point qu’une critique négative ou passionnelle du Parti Communiste Français, eu égard à sa politique algérienne.

    Il est de notre devoir de préciser un certain nombre de points d’ordre historique et politique, sur lesquels le P.C.F. n’a pas eu jusqu’ici le comportement que lui commande le principe dont il se réclame : le soutien inconditionnel de la lutte des peuples opprimés contre l’impérialisme.

    Face aux affirmations des dirigeants du P.C.F, il était devenu nécessaire, indispensable, de situer les responsabilités qui pèsent sur leurs épaules dans la démobilisation des couches sociales qu’ils contrôlent ou influencent.

    En mettant en relief la non-concordance entre l’action et la pensée politique, entre la pensée politique et la réalité des faits, qui caractérise le comportement du Parti Communiste Français, face à la Révolution Algérienne, nous avons conscience d’aider les travailleurs français à mieux comprendre la nature profonde du conflit franco-algérien.

    Car en définitive, l’attitude du peuple français dans ses composants ne sera pas sans conséquences sur les rapports futurs entre l’Algérie et la France.

    La parution dans « France-Observateur » d’articles tirés du « Moudjahid » et d’un article de Jean Amrouche, a été le prétexte pour le P.C.F. de justifier à nouveau sa politique algérienne.

    Un article d’Elie Mignot dans « France Nouvelle » a ouvert le feu. La semaine suivante, parut dans le même organe un article de Léon Feix, membre du Bureau politique et « spécialiste » des questions coloniales.

    Le texte commence par une benoîte critique à l’égard de Jean Amrouche, auquel Léon Feix reproche d’avoir oublié « que les amis naturels des peuples coloniaux sont la classe ouvrière de la métropole et son parti ».

    Reprenons donc les positions du P.C.F., que nous ne saurons confondre avec la classe ouvrière française et voyons comment cette ligne de référence qu’est la solidarité avec les peuples opprimés entre dans les faits.

    En Janvier 1956 et jusqu’au 12 Mars un espoir soulevait le peuple algérien devant la prise de conscience du peuple français et ses actions courageuses (manifestations de la Gare de Lyon, Rouen, Grenoble, etc.).

    L’attitude des rappelés semblait infirmer le pessimisme de ceux qui évoquaient 1937 et l’interdiction de l’Etoile Nord-Africaine, ou 1945 et les massacres du Constantinois.

    La suite des événements devait montrer que les appareils politiques qui encadrent et dirigent la classe ouvrière n’ont rien appris de l’histoire et savent toujours maîtriser les élans qui pouvaient faire de la solidarité entre la classe ouvrière et les peuples coloniaux une réalité vivante et durable.

    Le 12 mars 1956, le P.C.F., qui ne voulait pas sacrifier « le Tout » à savoir l’alliance avec les socialistes dont « l’anti-colonialisme » s’est manifesté tout au long de la guerre d’Indochine, et en la personne des fonctionnaires d’Afrique tels Naegelen, Béchard…) à la « Partie », c’est-à-dire la lutte contre la guerre d’Algérie, votait les pleins pouvoirs militaires. Une illusion prenait fin.

    Rappel de quelques mots d’ordre :

    Le 1er Novembre 1954, la Radio annonçait qu’une série d’attentats avait eu lieu en Algérie. La lutte armée commençait.

    Le 8 Novembre 1954, le P.C.F, publiait un communiqué dans lequel, suivant une démarche de pensée que nous retrouverons souvent, il reconnaît « qu’un problème de caractère national » se posait en Algérie (bel euphémisme) pour mieux faire passer le désaveu du mouvement.

    « Fidèle à l’enseignement de Lénine, y était-il écrit, le P.C.F. qui ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n’étaient pas fomentés par eux, assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et la défense de ses droits ».

    Léon Feix, commentant cette déclaration dans un article (Cahiers du Communisme, Février 1955) l’éclaire de la façon suivante : « les communistes alertent la classe ouvrière et les masses sur ce qui risque de les faire dévier de leur objectif essentiel ou de les affaiblir dans leur lutte, notamment en tombant dans les pièges de l’adversaire ou en facilitant ses opérations de quelque manière que ce soit ».

    La plate-forme d’action proposée par le P.C.F. aux masses françaises montre son incompréhension totale du sens de notre combat.

    Notre peuple unanime, délaissant les organisations anciennes se mobilise pour le droit à la vie en tant que nation et le P.C.F. avançait pêle-mêle comme mots d’ordre « la défense des revendications matérielles des travailleurs algériens (allocations familiales, etc…), la lutte contre la répression et pour l’amnistie ; le soutien des légitimes revendications à la liberté du peuple algérien.

    Passant à peu près complètement sous silence l’existence du front de Libération Nationale — son rôle dirigeant — l’appui que lui accordaient les masses, la presse communiste parlera des mois durant du combat des « patriotes algériens », de « négociations avec les représentants autorisés ».

    Par contre, on y lisait d’euphoriques déclarations sur le rôle du P.C.A., lequel, une politesse en valant une autre, reprenait en Algérie les mots d’ordre du P.C.F.

    Il y avait un dialogue : c’était celui des dirigeants du P.C.F. devant leur miroir.

    Les élections du 2 Janvier 1956 eurent lieu. Elles furent ce que chacun sait : la traduction des possibilités qui existaient dans les masses françaises pour mener une lutte anticolonialiste.

    Le 2 Mars 1956, le Bureau politique du P.C.F. publie une déclaration qui sera à la base de la lutte du P.C.F. à un moment où il escompte sortir de l’isolement.

    « Nous sommes pour l’existence et pour la permanence des liens politiques, économiques et culturels, particuliers entre la France st l’Algérie… Il faut résolument changer de politique. Il faut vouloir rétablir la paix en Algérie.

    Il n’est pas d’autres moyens pour y parvenir que de négocier d’abord avec ceux contre qui on se bat, afin d’aboutir rapidement à un cessez-le-feu général dans des conditions librement débattues, à l’arrêt de la répression et à la libération de tous les emprisonnés.

    Cela permettrait l’ouverture de négociations locales entre le gouvernement français et les représentants de tous les courants du mouvement national, de toutes les couches sociales de la population algérienne, sans distinction d’origine. »

    Que contient un tel communiqué ?

    1. Des « liens durables ». Car, quelle meilleure façon de reconnaître le fameux « droit au divorce » sinon en mettant l’accent sur « l’union » ?

    2. « Un cessez-le-feu sans préalable politique ». En matière d’Algérie, le P.C.F. n’a pas la fermeté du Front puisque ce sont les intérêts du peuple algérien et ses aspirations qui sont en jeu.

    3. Une négation implicite de l’existence de « l’interlocuteur valable ». — Pas un mot sur le F.L.N. Bien mieux, une différenciation est faite entre les combattants avec qui on conclura un cessez-le-feu, et les représentants de tous les courants du mouvement national, qu’on se garde de nommer.

    4. Enfin, la revendication politique est exprimée par une de ces formules forgées avec un grand souci des nuances, et qu’on retrouvera dans tous les articles : « le fait national algérien ».

    Les mois passent. La perspective du Front Unique s’éloigne. Le sacrifice de « la Partie » au « Tout » ne semble pas l’avoir fait avancer.

    Pis, il en a reculé l’échéance. 1957 sera l’année du compromis. En Octobre, au Cirque d’Hiver, Maurice Thorez déclare :

    « On sait que nous avons sur ce problème, une pensée claire : reconnaissance de la nation algérienne et de son droit à l’indépendance, discussion avec le peuple algérien pour établir des rapports nouveaux, librement négociés et profitables (sic) aux deux pays.

    Mais nous ne demandons nullement aux autres partis de se ranger à notre point de vue. Il s’agit de nous mettre d’accord sur un programme acceptable pour tous. Il s’agit d’élaborer un compromis avantageux pour le pays. »

    Les dirigeants français refusent de négocier avec le F.L.N, — Qu’à cela ne tienne, le P.C.F. est un interlocuteur qui ne pose pas le préalable de l’indépendance.

    Aussi, propose-t-il une plate-forme dont le seul fruit sera de développer en France la croyance dans l’intransigeance des patriotes algériens.

    Car, enfin, qu’est-ce qu’un compromis, sinon un accord où chacun se propose d’abandonner quelque chose. Or, que se propose d’abandonner le P.C.F. en dehors du droit à l’Indépendance, droit sur lequel aucun patriote algérien ne transigera.

    Les mots d’ordre et l’action

    Les différents mots d’ordre lancés par le P.C.F. depuis le 1er Novembre 1954 et leur évolution en fonction du progrès de notre Révolution se sont traduits sur le plan de l’action par le refus de la lutte et par la négation dans les faits du soi-disant « soutien inconditionnel aux peuples coloniaux ».

    La solidarité à l’égard des travailleurs algériens émigrés en France a été à peu près nulle.

    Aucune manifestation, aucune action n’a trouvé un appui autre que verbal chez les organisations ouvrières. Contre la répression qui frappe chaque jour nos compatriotes, aucune lutte n’est organisée.

    Certes, de ci-de là, la solidarité des travailleurs français se manifeste. Elle reste cependant individuelle et n’a jamais revêtu jusqu’à ce jour l’aspect d’une action organisée.

    Des exemples récents le prouvent. Des syndicalistes algériens sont arrêtés et transférés en Algérie. L’événement ne vaut que quelques lignes discrètes dans l’Humanité.

    En 1955-1956, les manifestations ouvrières contre le départ des rappelés rencontrent une opposition sourde de la part du P.C.F.

    L’Humanité dénoncera les « gauchistes », les « provocateurs » de Grenoble ; n’appellera pas à étendre l’action, ne lancera aucun mot d’ordre aux soldats qui partent défendre les privilèges colonialistes, fera longtemps le silence sur le geste de ceux qui comme Liechti refusent de porter les armes contre notre peuple.

    Le vote des pouvoirs spéciaux est suivi d’un grand sommeil marqué par une aggravation constante de la guerre et de ses horreurs.

    « Le vote des pleins pouvoirs est un capital qu’il faut faire fructifier » affirme sans rire L. Feix. La démobilisation qui en résulte de Mars 1956 à Octobre 1957 est le fruit amer de ce « capital ».

    Les manifestations alibi du 17 Octobre 1957 montrent le recul de la prise de conscience des masses laborieuses françaises quant au problème algérien, recul consacré par l’échec encore plus grand de la « semaine de l’Algérie », lancée par la F.S.M. et reprise par la C.G.T.

    Les fondements théoriques de la politique du P.C.F.

    A) L’Union Française.

    Le caractère premier de l’attitude du P.C.F, quant à la question coloniale est de clamer urbi et orbi que l’intérêt des peuples opprimés est de rester unis à leur métropole : « le droit au divorce n’entraîne pas l’obligation de divorcer » écrit Maurice Thorez qui conclut à la nécessité de l’union.

    Cette manière de voir trahit la sous-estimation, sinon le mépris des mouvements de libération dans les colonies, et l’intention de faire d’eux une force d’appoint des mouvements français. Avant guerre, l’union était nécessaire en Afrique du Nord, par exemple, à cause des « prétentions franquistes ou italiennes ».

    Aujourd’hui, elle l’est à cause des « prétentions de l’impérialisme américain ».

    En 1945, en Syrie et au Liban, c’était l’impérialisme anglo-saxon qui justifiait les critiques contre le mouvement de libération.

    Si les contradictions entre l’impérialisme français et ses prétendus concurrents se résolvent toujours par la supériorité, pour les peuples coloniaux, de l’impérialisme français, alors, en effet, le droit au divorce disparaît, car ces contradictions ne disparaîtront qu’avec l’impérialisme colonisateur.

    Cela revient en fait à refuser aux colonies le droit à la séparation, donc à l’autodétermination.

    Que serait-il advenu aujourd’hui de la Syrie et du Liban s’ils avaient considéré qu’il était de leur intérêt de rester unis à la France ?

    Poursuivons l’analyse des textes du P.C.F. Dans son discours à l’Assemblée du 20 Mars 1957, L. Casanova résume clairement cette politique :

    « Notre parti tient compte des données de fait complémentaires que voici, d’abord l’existence entre la France et l’Algérie de liens historiques concrets.

    Ensuite, la présence sur le sol d’Afrique, depuis plusieurs générations d’une population algérienne d’origine française et européenne dont les intérêts n’ont rien à voir avec le colonialisme.

    Enfin, l’assistance dont les peuples nouvellement émancipés ont besoin pour combler le retard que le régime colonial leur a imposé ».

    A partir de telles prémisses, le P.C.F. se prononce (Fajon 13-4-56) « pour l’existence de liens durables entre la France et l’Algérie dans l’ordre politique, économique et culture! au sein d’une véritable Union Française ».

    En 1956, dans les Cahiers du Communisme, L. Feix explicite les fondements doctrinaux de l’attitude du P.C.F.

    « Certains dirigeants nationalistes préconisent la fusion des trois pays au sein d’un Maghreb arabe ou musulman, lié à tous les pays arabes ou musulmans, depuis le Maroc jusqu’au Pakistan.

    C’est là une vieille idée de la Ligue arabe, reprise et impulsée par les milieux bourgeois dirigeants du Caire et de Karachi…

    Voilà longtemps que Lénine et Staline ont montré le caractère forcément réactionnaire des courants basés sur la race ou la religion. Il est tout naturel que les Algériens, les Tunisiens, les Marocains éprouvent les uns pour les autres des sentiments fraternels.

    Il est également naturel qu’ils éprouvent une grande sympathie pour les peuples du Proche et du Moyen-Orient, tant en raison de la communauté de religion et de la similitude de langue, que du soutien qu’ils ont reçu de ces peuples au cours de ces dernières années.

    Mais cela ne justifie pas une communauté politique contre laquelle jouent tant d’éléments historiques, géographiques, économiques et autres.

    Une autre voie est possible ou mieux, encore possible, pour les peuples d’Afrique du Nord : la voie de l’Union Française ».

    On ne saurait en si peu de lignes, mettre plus de contre-vérités historiques et d’aveuglemenl politique. Examinons le contenu réel de ces écrits,

    1 — Les liens historiques concrets entre la France et l’Algérie

    Quels sont-ils, sinon les liens créés par le colonialisme et si de tels liens peuvent justifier le refus à l’Algérie de se séparer de la France, dans ce cas, jamais une colonie ne doit se séparer de sa métropole, car ce genre de liens historiques existe entre toutes les métropoles et leurs colonies.

    Et s’il faut parier de liens historiques réels, qu’il nous soit permis d’évoquer ceux créés entre les trois pays d’Afrique du Nord par la communauté de langue et de culture, par la communauté de lutte aussi contre le colonialisme français.

    La comparaison entre le soutien des peuples marocain et tunisien à notre lutte et celui du peuple français montre dans les faits et non pas seulement en théorie quels sont nos principaux alliés naturels.

    2 — L’assistance aux peuples nouvellement émancipés

    Ainsi donc, le colonialisme oppresseur, à peine vaincu, se transformerait en tuteur loyal ?

    L’expérience de la Tunisie et du Maroc démontre chaque jour l’aberration de telles vues. Une colonie qui obtient son indépendance politique doit aussi assurer son indépendance économique.

    Pour ce faire, son intérêt est de n’être lié à personne, de n’utiliser les offres qu’en fonction de ses intérêts, « d’éviter les servitudes du tête-à-tête ».

    Quant aux « liens politiques » l’absence de contenu en fait une pure abstraction, à moins que le P.C.F. ne sous-entende (et dans ce cas, il faut le dire) des liens fédératifs.

    Cette orientation, dont l’aspect chauvin et cocardier n’échappe à personne, si ce n’est à ses auteurs, fait appel à des notions équivoques et confuses, telles que « grandeur française », « intérêts légitimes ds la France ».

    Ainsi s’exprime E. Fajon, qui fait du maintien de l’Algérie dans l’orbite française, « l’intérêt de la France, la garantie de son maintien au rang de grande puissance ».

    Ainsi s’exprime M. Thorez quand il présente les victoires des peuples opprimés comme autant de défaites de la France.

    « Il y a dix ans et plus que nous demandions l’institution d’autres rapports que les rapports coloniaux entre la France et les pays d’Outre-Mer. Notre voix pas été entendue et les résultats de la politique impérialiste ont été ce que chacun sait en Syrie et au Liban, puis au Viet-Nam, maintenant au Maroc ».

    Et il ajoute ces phrases qu’ont appréciées comme il convient nos confrères qui souffrent de la barbarie de la soldatesque française : « Heureusement que la grande masse de l’armée, les hommes du contingent, la majorité des sous-officiers et officiers et jusqu’à des généraux manifeste son indignation contre ces méthodes fascistes (il s’agit seulement des tortures).

    Même le général Navarre aujourd’hui proteste contre les besognes qu’on fait faire à l’armée ».

    B) L’Algérie, nation en formation

    Dans le cas de l’Algérie, la théorie de l’Union Française a été étayée de la théorie de l’Algérie, Nation en formation.

    Replacée dans son contexte historique, cette thèse devait servir de barrière contre le nationalisme et la revendication de l’indépendance.

    Pour mieux en comprendre le sens, reportons-nous au discours de M. Thorez, tel qu’il est publié dans ses œuvres complètes.

    a) Contenu anti-historique

    A la lecture de ce discours, il semble que l’Algérie soit une accumulation de différents peuples et races, aux apports d’importance égale. Aucun compte n’est tenu de l’influence de de la civilisation arabe, ni de ce qu’était notre pays en 1830.

    Une parenthèse amusante pour citer la manière dont sont caractérisés les Français d’Algérie : « des Français, et quels Français ! Les Français des terres françaises de Corse et de Savoie, ceux de la terre d’Alsace venus en 1871 pour ne pas être Prussiens »1.

    L’ignorance de l’histoire de l’Algérie sert de fondement à une élaboration théorique. En 1830, l’Etat algérien existait, reconnu sur le plan international jusqu’en 1847.

    La conscience nationale s’est traduite par une résistance de plusieurs dizaines d’années, conscience semblable en bien des points à celle de l’Egypte de Mohammed Ali ou du Maroc de Sidi Abderrahmane.

    Nier la nation algérienne, c’est faire abstraction d’une unité territoriale, historique, linguistique, culturelle, que le colonialisme n’a pu détruire.

    Aujourd’hui, il y a l’impérialisme français qui a conquis l’Algérie par les armes et de l’autre, une nation qui veut reprendre sa liberté par les armes.

    Le problème reste celui de l’implantation d’une minorité européenne en aucune manière assimilée à la nation algérienne. Constater un tel état de fait, loin de déprécier les actes de certains Européens, les grandit.

    Assimiler une telle minorité au reste du peuple algérien, c’est se refuser de voir son caractère « petit blanc » et le profit qu’elle tire du statut colonial.

    C’est lier le mouvement de libération au sort de cette minorité et l’obliger à attendre une fusion irréalisable dans le cadre colonial.

    L’existence d’une minorité met-elle en cause l’existence d’une nation ?

    Que les Français d’Algérie soient appelés à s’intégrer à la nation comme le propose le F.L.N. ou qu’ils coexistent comme une minorité étrangère, cela ne change rien à la réalité nationale algérienne.

    b) L’assimilationnisme

    « S’il est possible pour les Français en Alsace et en Lorraine d’avoir un statut religieux spécial… pourquoi l’ayant admis une fois dans l’esprit de l’unité française, ne pourrions-nous le consentir pour la même raison aux musulmans d’Algérie ? »

    c) Le confusionnisme

    « Unir tous les hommes qui veulent vivre libres… tous les Français de France et tous les Français d’Algérie, les Français naturalisés, les israélites et vous aussi les musulmans arabes et berbères, tous les fils unis par le sang, du moins par le cœur de la grande révolution française ».

    d) Le recul devant l’exigence nationale :

    « Nous reconnaissons le droit à la vie libre comme individu dans la collectivité aux Algériens, à tous les Algériens, français d’origine, arabes, berbères et juifs. »

    e) Le ridicule

    « Il y a des citoyens français qui ont un statut personnel particulier. Je connais très bien un député noir sénégalais, le citoyen Galandou Diouf dont la presse parisienne nous a appris qu’il venait d’emmener à Paris sa plus jeune et sixième femme.

    Si pour le Sénégalais Galandou Diouf on peut être polygame et en même temps citoyen et député français, pourquoi cela ne serait-il plus possible pour les Musulmans d’Algérie ?… Pourquoi deux poids et deux mesures ? »

    La théorie de la nation en formation reprise au lendemain du 1er novembre 1954, a servi à justifier les conseils contre l’action armée.

    En effet, comment l’approuver si on doute de son écho auprès des masses et comment croire à cet écho quand on juge la conscience nationale à partir de la minorité européenne et du progrès de la fusion entre les éléments ethniques vivant sur le sol national algérien ?

    L’histoire n’attend pas le bon plaisir des idéologues du P.C.F. pour briser les schémas inadéquats. Devant la vigueur du Mouvement de Libération, il devenait difficile de maintenir certains mythes.

    Et c’est ainsi que Maurice Thorez, qui soutint des années durant que, sans fusion entre Européens et Algériens, il n’y aurait pas de nation algérienne constituée, déclara le 15 Février 1957, la fusion réalisée et la nation algérienne constituée alors que la quasi totalité des Européens était unie autour des colonialistes.

    Conclusions :

    Un décalage entre l’action et la pensée politique d’une part, entre la pensée politique et la réalité des faits d’autre part, vient de ce que le P.C.F. assume purement et simplement la politique des blocs.

    Le P.C.F. n’hésite pas, et n’a jamais hésité à se transformer en force d’appoint des milieux politiques colonialistes ou néo-colonialistes quand ils sont d’accord avec lui pour un regroupement parlementaire sur certains objectifs de politique extérieure.

    L’histoire en fait foi. Aux dépens des coloniaux se sont réalisés :

    1. Le Front populaire, car il ne fallait pas mécontenter les radicaux-socialistes opposés à l’Allemagne… jusqu’en 1940.

    2. L’unité socialiste-communiste-gaulliste de 1945 à 1947 (Sétif, Madagascar, Haïphong).

    3. L’unité contre la C.E.D dans le vote en faveur de Naegelen à la présidence de la République.

    4. La tentative d’unité autour de Guy Mollet en 1956 avec le vote des pouvoir spéciaux.

    Aujourd’hui en 1958, on assiste à cette parodie où le P.C.F se lance contre la guerre atomique et fait de la lutte contre la guerre d’Algérie qui mobilise 600.000 hommes un objectif secondaire.

    Et M. Thorez, avec beaucoup de sang-froid, déclare : « le peuple de France aime la Paix ». Le P.C.F. veut se définir comme le parti anticolonialiste par excellence.

    Les Algériens ont toute raison de croire que si l’unité s’était réalisée en 1956 (les communistes participant au gouvernement) leur pays aurait encore servi de monnaie d’échange. Les débuts de la guerre d’Indochine le prouvent.

    Jusqu’en Mars 1947, les communistes n’ont jamais empêché les crédits militaires de passer. Bien mieux, n’a-t-on pas vu J. Duclos s’incliner devant les souffrances et l’esprit de sacrifice « du corps expéditionnaire » (8 mars 1947).

    Il est vrai qu’à l’époque le colonialisme n’était pas pour monsieur Duclos « l’expression externe de rapports d’oppression internes, mais un système ayant ses bons et ses mauvais côtés ».

    « Autant il est faux, déclarait-il à l’Assemblée Nationale le 18 mars 1947, autant il serait injuste de ne pas vouloir faire la part des choses et de ne pas marquer la différence qui s’impose entre les œuvres civilisatrices qui ont été accomplies dans les territoires d’Outre-Mer, et des œuvres moins civilisatrices, autant il serait injuste de nier qu’il y a eu des excès colonialistes ; s’il n’y en avait pas eu, pourquoi aurions-nous éprouvé le besoin de condamner le colonialisme dans notre Constitution ?…

    Je dis cela parce que c’est aussi une question de tact à l’égard des populations des territoires d’Outre-Mer. Il faut parler à ces populations un langage qu’elles peuvent comprendre. Il ne faut pas les accabler de tous les péchés et nous parer de toutes les vertus. Il faut faire, là aussi, la part des choses ».

    De telles variations oratoires laissent à penser quant au niveau idéologique de certains.

    Le juste combat du Peuple algérien pour son Indépendance est la plus belle manifestation de la Démocratie en action.

    A ce titre, il est une aide et un exemple pour tous ceux qui, à travers le monde, veulent vivre libres.

    Quelles que soient les incompréhensions des uns, les inconséquences des autres, notre glorieux peuple, animé et dirigé par le F.L.N., mènera la lutte jusqu’à son issue finale : l’instauration d’une République Algérienne Démocratique et sociale. »

    On est ici dans la démagogie la plus complète de la part du FLN, avec clairement une aide de la part des trotskistes.

    Et cela explique les progrès de ces derniers : en face de l’opportunisme du Parti Communiste Français, leur « anticolonialisme » apparaît comme correct, et étant donné que le FLN en profite et leur ouvre la porte, cela sonne même comme concret, voire « révolutionnaire ».

    Mais on est, au moment de la publication de ce document, quelques semaines avant le coup d’État de Charles de Gaulle.

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)



  • Parti Communiste Français : Une énième tentative de rapprochement avec le Parti socialiste (SFIO) en 1957

    Le gouvernement de Guy Mollet fut le plus long de la IVe République ; néanmoins, il ne dura qu’un an et quatre mois.

    Il tomba le 12 juin 1957 et ce fut l’occasion pour le Parti Communiste Français de tenter un rapprochement, à de multiples reprises.

    Voici la lettre du 23 octobre 1957 à Guy Mollet, secrétaire général du Parti socialiste (SFIO), rédigée par Maurice Thorez, secrétaire général du Parti Communiste Français, et Jacques Duclos, président du groupe parlementaire communiste.

    Elle propose une entrevue de toute la gauche, chose qui sera refusée. Cela montre l’isolement du Parti Communiste Français, son entêtement à essayer de parvenir à un gouvernement « unitaire » pour répondre à tous les problèmes, sans jamais lui-même proposer de solution.

    Dans le contexte de la guerre d’Algérie, c’était l’expression d’une faiblesse énorme.

    « Camarade,

    L’Assemblée nationale ayant refusé l’investiture au réactionnaire Pinay, et Robert Schuman ayant dû renoncer à former le gouvernement, le Président de la République a fait appel au Parti Socialiste.

    Le Parti Communiste Français a déjà souligné que la majorité de gauche, issue des élections générales, a non seulement la force de barrer la route à la réaction, mais qu’elle peut et doit donner à la France un gouvernement de démocratie et de paix.

    Le problème de l’Algérie, qui a provoqué la crise ministérielle, reste au centre de la politique française.

    C’est pourquoi, dès le premier jour de la crise, notre Parti s’est déclaré prêt à un compromis avec les partis et groupes parlementaires de gauche sur ce douloureux problème.

    Dans cet esprit, le 6 octobre dernier, nous avons proposé à votre Parti, ainsi qu’aux progressistes, aux radicaux, à l’U.D.S.R.-R.D.A. [avec notamment François Mitterrand], au R.G.R. [avec notamment Edgar Faure] et aux indépendants d’outre-mer, une rencontre en vue d’examiner en commun la formation d’un gouvernement décidé à résoudre le problème algérien dans un sens pacifique.

    L’opinion publique, inquiète, constate que la politique suivie jusqu’alors en Algérie est sans issue.

    Elle endeuille de nombreuses familles ; elle entraîne les plus lourdes conséquences pour l’économie nationale et les finances publiques, pour les conditions de vie des travailleurs, pour les libertés démocratiques.

    Elle est gravement préjudiciable à l’intérêt national. Notre Parti renouvelle solennellement aux partis et groupes parlementaires de gauche sa proposition d’une rencontre.

    Nous soutiendrons, aussi bien au Parlement que dans le pays, tout gouvernement qui agira pour mettre fin rapidement à la guerre d’Algérie.

    La solution à gauche de la crise ministérielle répond au vœu commun des travailleurs socialistes et communistes comme de tous les républicains.

    C’est la seule façon de briser les manœuvres de la réaction.

    Dans ces conditions, nous pensons qu’un échange de vues entre le Parti Socialiste et le Parti Communiste contribuerait utilement à définir l’orientation et le programme d’un gouvernement qui serait assuré du soutien communiste.

    Veuillez agréer, camarade, nos salutations communistes. »

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • Le Parti Communiste Français et la démission d’Aimé Césaire

    Poète identitaire, Aimé Césaire a fait carrière dans les institutions en jouant sur le thème de la « négritude ».

    Mais il a rejoint les communistes dans sa jeunesse, et c’est en tant que membre du Parti Communiste Français qu’il est élu maire de Fort-de-France et député en 1945.

    C’est d’ailleurs lui qui est à l’Assemblée nationale le porte-parole du groupe communiste en 1946 sur le projet de départementalisation des Antilles et de la Guyane.

    Son Discours sur le colonialisme est publié en 1950 chez les éditions Réclame, liées au Parti Communiste Français et c’est d’ailleurs Jacques Duclos qui en écrira la préface.

    Sa carrière lancée, il quitte le Parti Communiste Français avec d’autant plus de fracas.

    Voici sa lettre de démission, avec une mise en scène d’humaniste bourgeois ; on notera qu’elle date de juste avant les événements en Hongrie.

    « Maurice Thorez,

    Il me serait facile d’articuler tant à l’égard du Parti Communiste Français qu’à l’égard du Communisme International tel qu’il est patronné par l’Union Soviétique, une longue liste de griefs ou de désaccords.

    La moisson a été particulièrement riche ces derniers temps et les révélations de Khrouchtchev sur Staline sont telles qu’elles ont plongé, ou du moins, je l’espère, tous ceux qui ont, à quelque degré que ce soit, participé à l’action communiste dans un abîme de stupeur, de douleur et de honte.

    Oui, ces morts, ces torturés, ces suppliciés, ni les réhabilitations posthumes, ni les funérailles nationales, ni les discours officiels ne prévaudront contre eux.

    Ils ne sont pas de ceux dont on conjure le spectre par quelque phrase mécanique.

    Désormais leur visage apparaît en filigrane dans la pâte même du système, comme l’obsession de notre échec et de notre humiliation.

    Et bien entendu, ce n’est pas l’attitude du Parti Communiste Français, telle qu’elle a été définie en son XIVe Congrès, attitude qui semble avant tout avoir été dictée par le dérisoire souci des dirigeants de ne pas perdre la face, qui aura permis de dissiper le malaise et obtenu que cesse de s’ulcérer et de saigner au plus vif de nos consciences une blessure.

    Les faits sont là, massifs.

    Je cite pêle-mêle : les précisions données par Khrouchtchev sur les méthodes de Staline ; la vraie nature des rapports entre le pouvoir de l’État et la classe ouvrière dans trop de démocraties populaires, rapports qui nous font croire à l’existence dans ces pays d’un véritable capitalisme d’État exploitant la classe ouvrière de manière pas très différente de la manière dont on en use avec la classe ouvrière dans les pays capitalistes ; la conception généralement admise dans les partis communistes de type stalinien des relations entre états et partis frères, témoin le tombereau d’injures déversées pendant cinq ans sur la Yougoslavie coupable d’avoir affirmé sa volonté d’indépendance ; le manque de signes positifs indiquant la volonté du Parti Communiste Russe et de l’État soviétique d’accorder leur indépendance aux autres partis communistes et aux autres états socialistes ; ou alors le manque de hâte des partis non russes et singulièrement du Parti Communiste Français à s’emparer de cette offre et à affirmer leur indépendance à l’égard de la Russie ; tout cela nous autorise à dire que – exception faite pour la Yougoslavie – dans de nombreux pays d’Europe, et au nom du Socialisme, des bureaucraties coupées du peuple, des bureaucraties usurpatrices et dont il est maintenant prouvé qu’il n’y a rien à attendre, ont réussi la piteuse merveille de transformer en cauchemar ce que l’humanité a pendant longtemps caressé comme un rêve : le Socialisme.

    Quant au Parti Communiste Français, on n’a pas pu ne pas être frappé par sa répugnance à s’engager dans les voies de la déstalinisation ; sa mauvaise volonté à condamner Staline et les méthodes qui l’ont conduit au crime ; son inaltérable satisfaction de soi ; son refus de renoncer pour sa part et en ce qui le concerne aux méthodes antidémocratiques chères à Staline ; bref par tout cela qui nous autorise à parler d’un stalinisme français qui a la vie plus dure que Staline lui-même et qui, on peut le conjecturer, aurait produit en France les mêmes catastrophiques effets qu’en Russie, si le hasard avait permis qu’en France il s’installât au pouvoir.

    Ici comment taire notre déception ? Il est très vrai de dire qu’au lendemain du rapport Khrouchtchev nous avons tressailli d’espérance.

    On attendait du Parti Communiste Français une autocritique probe ; une désolidarisation d’avec le crime qui le disculpât ; pas un reniement, mais un nouveau et solennel départ ; quelque chose comme le Parti Communiste fondé une seconde fois…

    Au lieu qu’au Havre, nous n’avons vu qu’entêtement dans l’erreur ; persévérance dans le mensonge ; absurde prétention de ne s’être jamais trompé ; bref chez des pontifes plus que jamais pontifiant, une incapacité sénile à se déprendre de soi même pour se hausser au niveau de l’événement et toutes les ruses puériles d’un orgueil sacerdotal aux abois.

    Quoi ! Tous les partis communistes bougent.

    Italie. Pologne. Hongrie. Chine. Et le parti français, au milieu du tourbillon général, se contemple lui, même et se dit satisfait.

    Jamais je n’ai eu autant conscience d’un tel retard historique affligeant un grand peuple… Mais, quelque grave que soit ce grief – et à lui seul très suffisant car faillite d’un idéal et illustration pathétique de l’échec de toute une génération – je veux ajouter un certain nombre de considérations se rapportant à ma qualité d’homme de couleur. _

    Disons d’un mot : qu’à la lumière des événements (et réflexion faite sur les pratiques honteuses de l’antisémitisme qui ont eu cours et continuent encore semble-t-il à avoir cours dans des pays qui se réclament du socialisme), j’ai acquis la conviction que nos voies et celles du communisme tel qu’il est mis en pratique, ne se confondent pas purement et simplement ; qu’elles ne peuvent pas se confondre purement et simplement.

    Un fait à mes yeux capital est celui-ci : que nous, hommes de couleur, en ce moment précis de l’évolution historique, avons, dans notre conscience, pris possession de tout le champ de notre singularité et que nous sommes prêts à assumer sur tous les plans et dans tous les domaines les responsabilités qui découlent de cette prise de conscience.

    Singularité de notre « situation dans le monde » qui ne se confond avec nulle autre. Singularité de nos problèmes qui ne se ramènent à nul autre problème.

    Singularité de notre histoire coupée de terribles avatars qui n’appartiennent qu’à elle. Singularité de notre culture que nous voulons vivre de manière de plus en plus réelle.

    Qu’en résulte-t-il, sinon que nos voies vers l’avenir, je dis toutes nos voies, la voie politique comme la voie culturelle, ne sont pas toutes faites ; qu’elles sont à découvrir, et que les soins de cette découverte ne regardent que nous ?

    C’est assez dire que nous sommes convaincus que nos questions, ou si l’on veut la question coloniale, ne peut pas être traitée comme une partie d’un ensemble plus important, une partie sur laquelle d’autres pourront transiger ou passer tel compromis qu’il leur semblera juste de passer eu égard à une situation générale qu’ils auront seuls à apprécier.

    Ici il est clair que je fais allusion au vote du Parti Communiste Français sur l’Algérie, vote par lequel le parti accordait au gouvernement Guy Mollet Lacoste les pleins pouvoirs pour sa politique en Afrique du Nord – éventualité dont nous n’avons aucune garantie qu’elle ne puisse se renouveler.

    En tout cas, il est constant que notre lutte, la lutte des peuples coloniaux contre le colonialisme, la lutte des peuples de couleur contre le racisme est beaucoup plus complexe – que dis-je, d’une tout autre nature que la lutte de l’ouvrier français contre le capitalisme français et ne saurait en aucune manière, être considérée comme une partie, un fragment de cette lutte.

    Je me suis souvent posé la question de savoir si dans des sociétés comme les nôtres, rurales comme elles sont, les sociétés de paysannerie, où la classe ouvrière est infime et où par contre, les classes moyennes ont une importance politique sans rapport avec leur importance numérique réelle, les conditions politiques et sociales permettaient dans le contexte actuel, une action efficace d’organisations communistes agissant isolément (à plus forte raison d’organisations communistes fédérées ou inféodées au parti communiste de la métropole) et si, au lieu de rejeter à priori et au nom d’une idéologie exclusive, des hommes pourtant honnêtes et foncièrement anticolonialistes, il n’y avait pas plutôt lieu de rechercher une forme d’organisation aussi large et souple que possible, une forme d’organisation susceptible de donner élan au plus grand nombre, plutôt qu’à caporaliser un petit nombre.

    Une forme d’organisation où les marxistes seraient non pas noyés, mais où ils joueraient leur rôle de levain, d’inspirateur, d’orienteur et non celui qu’à présent ils jouent objectivement, de diviseurs des forces populaires.

    L’impasse où nous sommes aujourd’hui aux Antilles, malgré nos succès électoraux, me paraît trancher la question : j’opte pour le plus large contre le plus étroit ; pour le mouvement qui nous met au coude à coude avec les autres et contre celui qui nous laisse entre nous ; pour celui qui rassemble les énergies contre celui qui les divise en chapelles, en sectes, en églises ; pour celui qui libère l’énergie créatrice des masses contre celui qui la canalise et finalement la stérilise.

    En Europe, l’unité des forces de gauche est à l’ordre du jour ; les morceaux disjoints du mouvement progressiste tendent à se ressouder, et nul doute que ce mouvement d’unité deviendrait irrésistible si du côté des partis communistes staliniens, on se décidait à jeter par-dessus bord tout l’impedimenta des préjugés, des habitudes et des méthodes hérités de Staline.

    Nul doute que dans ce cas, toute raison, mieux, tout prétexte de bouder l’unité serait enlevé à ceux qui dans les autres partis de gauche ne veulent pas de l’unité, et que de ce fait les adversaires de l’unité se trouveraient isolés et réduits à l’impuissance.

    Et alors, comment dans notre pays, où le plus souvent, la division est artificielle, venue du dehors, branchée qu’elle est sur les divisions européennes abusivement transplantées dans nos politiques locales, comment ne serions-nous pas décidés à sacrifier tout, je dis tout le secondaire, pour retrouver l’essentiel ; cette unité avec des frères, avec des camarades qui est le rempart de notre force et le gage de notre confiance en l’avenir.

    D’ailleurs, ici, c’est la vie elle-même qui tranche. Voyez donc le grand souffle d’unité qui passe sur tous les pays noirs !

    Voyez comme, çà et là, se remaille le tissu rompu !

    C’est que l’expérience, une expérience durement acquise, nous a enseigné qu’il n’y a à notre disposition qu’une arme, une seule efficace, une seule non ébréchée : l’arme de l’unité, l’arme du rassemblement anticolonialiste de toutes les volontés, et que le temps de notre dispersion au gré du clivage des partis métropolitains est aussi le temps de notre faiblesse et de nos défaites.

    Pour ma part, je crois que les peuples noirs sont riches d’énergie, de passion qu’il ne leur manque ni vigueur, ni imagination mais que ces forces ne peuvent que s’étioler dans des organisations qui ne leur sont pas propres, faites pour eux, faites par eux et adaptées à des fins qu’eux seuls peuvent déterminer.

    Ce n’est pas volonté de se battre seul et dédain de toute alliance. C’est volonté de ne pas confondre alliance et subordination. Solidarité et démission.

    Or c’est là très exactement de quoi nous menacent quelques-uns des défauts très apparents que nous constatons chez les membres du Parti Communiste Français : leur assimilationisme invétéré ; leur chauvinisme inconscient ; leur conviction passablement primaire – qu’ils partagent avec les bourgeois européens – de la supériorité omnilatérale de l’Occident ; leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est opérée en Europe est la seule possible ; la seule désirable ; qu’elle est celle par laquelle le monde entier devra passer ; pour tout dire, leur croyance rarement avouée, mais réelle, à la civilisation avec un grand C ; au progrès avec un grand P (témoin leur hostilité à ce qu’ils appellent avec dédain le « relativisme culturel », tous défauts qui bien entendu culminent dans la gent littéraire qui à propos de tout et de rien dogmatise au nom du parti).

    Il faut dire en passant que les communistes français ont été à bonne école. Celle de Staline.

    Et Staline est bel et bien celui qui a ré introduit dans la pensée socialiste, la notion de peuples « avancés » et de peuples « attardés ».

    Et s’il parle du devoir du peuple avancé (en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme colonialiste proclame une autre prétention.

    Dans le cas de Staline et de ses sectateurs, ce n’est peut-être pas de paternalisme qu’il s’agit. Mais c’est à coup sûr de quelque chose qui lui ressemble à s’y méprendre.

    Inventons le mot : c’est du « fraternalisme ».

    Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès.

    Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus.

    Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de développement, mais d’elles-mêmes, par croissance interne, par nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre.

    Dans ces conditions on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous ; délégation pour chercher pour nous ; que nous ne puissions désormais accepter que qui que ce soit, fût-ce le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous.

    Si le but de toute politique progressiste est de rendre un jour leur liberté aux peuples colonisés, au moins faut-il que l’action quotidienne des partis progressistes n’entre pas en contradiction avec la fin recherchée et ne détruise pas tous les jours les bases mêmes, les bases organisationnelles comme les bases psychologiques de cette future liberté, lesquelles se ramènent à un seul postulat : le droit à l’initiative.

    Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve.

    Que ce que je veux, c’est que marxisme et communisme soient mis au service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du communisme.

    Que la doctrine et le mouvement soient faits pour les hommes, non les hommes pour la doctrine ou pour le mouvement. Et bien entendu cela n’est pas valable pour les seuls communistes.

    Et si j’étais chrétien ou musulman, je dirais la même chose. Qu’aucune doctrine ne vaut que repensée par nous, que repensée pour nous, que convertie à nous.

    Cela a l’air d’aller de soi. Et pourtant dans les faits cela ne va pas de soi.

    Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en définitive, le droit à la personnalité.

    C’est sans doute là l’essentiel de l’affaire.

    Il existe un communisme chinois. Sans très bien le connaître, j’ai à son égard un préjugé des plus favorables.

    Et j’attends de lui qu’il ne verse pas dans les monstrueuses erreurs qui ont défiguré le communisme européen.

    Mais il m’intéresserait aussi et plus encore, de voir éclore et s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute des variantes utiles, précieuses, originales et nos vieilles sagesses nuanceraient, j’en suis sûr, ou compléteraient bien des points de la doctrine.

    Mais je dis qu’il n’y aura jamais de variante africaine, ou malgache, ou antillaise du communisme, parce que le communisme français trouve plus commode de nous imposer la sienne.

    Qu’il n’y aura jamais de communisme africain, malgache ou antillais, parce que le Parti Communiste Français pense ses devoirs envers les peuples coloniaux en termes de magistère à exercer, et que l’anticolonialisme même des communistes français porte encore les stigmates de ce colonialisme qu’il combat.

    Ou encore, ce qui revient au même, qu’il n’y aura pas de communisme propre à chacun des pays coloniaux qui dépendent de la France, tant que les bureaux de la rue Saint- Georges, les bureaux de la section coloniale du Parti Communiste Français, ce parfait pendant du Ministère de la rue Oudinot, persisteront à penser à nos pays comme à terres de missions ou pays sous mandat.

    Pour revenir à notre propos, l’époque que nous vivons est sous le signe d’un double échec : l’un évident, depuis longtemps, celui du capitalisme.

    Mais aussi l’autre, celui, effroyable, de ce que pendant trop longtemps nous avons pris pour du socialisme ce qui n’était que du stalinisme.

    Le résultat est qu’à l’heure actuelle le monde est dans l’impasse. Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes.

    Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au crime.

    C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres.

    Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de consciences ou a la casuistique des autres. L’heure de nous mêmes a sonné.

    Et ce que je viens de dire des nègres n’est pas valable que pour les nègres.

    Oui tout peut encore être sauvé, tout, même le pseudo socialisme installé çà et là en Europe par Staline, à condition que l’initiative soit rendue aux peuples qui jusqu’ici n’ont fait que la subir ; à condition que le pouvoir descende et s’enracine dans le peuple, et je ne cache pas que la fermentation qui se produit à l’heure actuelle en Pologne, par exemple, me remplit de joie et d’espoir.

    Ici que l’on me permette de penser plus particulièrement à mon malheureux pays : la Martinique.

    J’y pense pour constater que le Parti Communiste Français est dans l’incapacité absolue de lui offrir une quelconque perspective qui soit autre chose qu’utopique ; que le Parti Communiste Français ne s’est jamais soucié de lui en offrir ; qu’il n’a jamais pensé à nous qu’en fonction d’une stratégie mondiale au demeurant déroutante.

    J’y pense pour constater que le communisme a achevé de lui passer autour du cou le nœud coulant de l’assimilation ; que le communisme a achevé de l’isoler dans le bassin caraïbe ; qu’il a achevé de le plonger dans une manière de ghetto insulaire ; qu’il a achevé de le couper des autres pays antillais dont l’expérience pourrait lui être à la fois instructive et fructueuse (car ils ont les mêmes problèmes que nous et leur évolution démocratique est impétueuse) : que le communisme enfin, a achevé de nous couper de l’Afrique Noire dont l’évolution se dessine désormais à contre-sens de la nôtre.

    Et pourtant cette Afrique Noire, la mère de notre culture et de notre civilisation antillaise, c’est d’elle que j’attends la régénération des Antilles, pas de l’Europe qui ne peut que parfaire notre aliénation, mais de l’Afrique qui seule peut revitaliser, repersonnaliser les Antilles.

    Je sais bien.

    On nous offre en échange la solidarité avec le peuple français ; avec le prolétariat français, et à travers le communisme, avec les prolétariats mondiaux. Je ne nie pas ces réalités.

    Mais je ne veux pas ériger ces solidarités en métaphysique. Il n’y a pas d’alliés de droit divin. Il y a des alliés que nous impose le lieu, le moment et la nature des choses.

    Et si l’alliance avec le prolétariat français est exclusive, si elle tend à nous faire oublier ou contrarier d’autres alliances nécessaires et naturelles, légitimes et fécondantes, si le communisme saccage nos amitiés les plus vivifiantes, celle qui nous unit à l’Afrique, alors je dis que le communisme nous a rendu un bien mauvais service en nous faisant troquer la Fraternité vivante contre ce qui risque d’apparaître comme la plus froide des abstractions. Je préviens une objection.

    Provincialisme ? Non pas. Je ne m’enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné.

    Il y a deux manières de se perrde : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’ « universel ».

    Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers.

    Alors ?

    Alors il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent.

    En bref, nous considérons désormais comme notre devoir de conjuguer nos efforts à ceux de tous les hommes épris de justice et de vérité pour bâtir des organisations susceptibles d’aider de manière probe et efficace les peuples noirs dans leur lutte pour aujourd’hui et pour demain : lutte pour la justice ; lutte pour la culture; lutte pour la dignité et la liberté ; des organisations capables en un mot de les préparer dans tous les domaines à assumer de manière autonome les lourdes responsabilités que l’histoire en ce moment même fait peser si lourdement sur leurs épaules.

    Dans ces conditions, je vous prie de recevoir ma démission de membre du Parti Communiste Français.

    Aimé Césaire, Paris, le 24 octobre 1956 »

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • 1956 et la fuite des « intellectuels » du Parti Communiste Français

    Les événements en Hongrie ont été le prétexte à une immense mobilisation de la bourgeoisie française alors, mais il y eut également un long prolongement politique et idéologique au moyen de la « seconde gauche ».

    Celle-ci profite notamment du quotidien Le Monde et de la revue France Observateur ; toute la scène intellectuelle « de gauche » se précipite dans la brèche, toute heureuse de trouver un moyen de se distinguer du Parti Communiste Français tout en conservant une image « engagée ».

    Il y a également le Parti socialiste (SFIO) à la manœuvre, qui profite de l’occasion pour bien s’éloigner du Parti Communiste Français et justifier la mise de celui-ci à l’isolement.

    La forme que prirent les choses consista en des pétitions, des appels, des lettres ouvertes.

    L’une de ces lettres fut signée par Claude Roy, Roger Vailland, Jacques-Francis Rolland, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre (qui démissionne de l’association France-URSS dont il était le président).

    On y lit :

    « Les soussignés, n’ayant jamais témoigné de sentiments inamicaux à l’égard de l’URSS ni du socialisme, s’estiment aujourd’hui en droit de protester auprès du gouvernement soviétique contre l’emploi des canons et des chars pour briser la révolte du peuple hongrois et sa volonté d’indépendance, même s’il se mêlait à cette révolte des éléments réactionnaires dont les appels ont retenti à la radio des insurgés.

    Nous pensons et nous penserons toujours que le socialisme, pas plus que la liberté, ne s’apporte à la pointe des baïonnettes et nous redoutons qu’un gouvernement imposé par la force ne soit rapidement obligé, pour se maintenir, d’employer lui-même la coercition et son cortège d’injustices, contre son propre peuple. »

    Le juriste Gérard Lyon-Caen, membre du Parti Communiste Français, soutint cette lettre, affirmant que

    « le Parti porte la lourde responsabilité de n’avoir pas voulu voir les conséquences logiques inéluctables qui découlaient du 20e congrès du PCUS ».

    Il se fit exclure pour six mois, puis ne fut jamais réintégré. Son action restait cependant isolée et une autre lettre, signée par des artistes et intellectuels membres du Parti Communiste Français, eut une résonance bien plus grande.

    Les signataires furent les peintres Pablo Picasso et Edouard Pignon (deux farouches anti-peinture réaliste), les écrivains Hélène Parmelin, Francis Jourdain et Georges Besson, ainsi que l’ancien rédacteur à l’Humanité Paul Tillard, le syndicaliste et agrégé Marcel Cornu, le professeur à l’Institut de psychologie René Zazzo, le professeur honoraire au Collège de France Henri Wallon, le docteur J. Harel chargé de recherche au CNRS.

    Ceux-ci protestent par avance « contre toute mise en cause de leur fidélité au parti et à son unité ».

    Néanmoins, ils disent :

    « Les semaines qui viennent de s’écouler ont posé aux communistes de brûlants problèmes de conscience, que ni le comité central ni l’Humanité ne les ont aidés à résoudre.

    Une pauvreté invraisemblable d’informations, un voile de silence, des ambiguïtés plus ou moins voulues, ont déconcerté les esprits, les laissant ou bien désarmés, ou bien prêts à céder à toutes les tentations qu’entretenaient de leur côté nos adversaires (…).

    Ces atteintes à la probité révolutionnaire ont pris corps dès le vingtième congrès, dès l’apparition sur la scène nationale et internationale du rapport Khrouchtchev.

    Les interprétations données des événements de Pologne et de Hongrie ont enfin porté à son comble un désarroi dont les conséquences n’ont plus tardé à se faire sentir.

    Les innombrables manifestes qui circulent chez les intellectuels comme chez les ouvriers apparaissent significatifs d’un malaise profond répandu dans l’ensemble du parti, et que le sursaut de rassemblement dans la lutte contre le fascisme ne saurait dissimuler (…).

    Travailleurs intellectuels et faisant profession de chercher la vérité, dans nos œuvres et nos travaux, aux côtés de la classe ouvrière ; communistes et ne pouvant rester indifférents à tout ce qui se fait, se dit et s’écrit en ce nom, nous élevons la voix à notre tour pour demander la convocation d’un congrès extraordinaire dans les plus brefs délais, au cours duquel seront débattus, dans leur réalité et dans leur vérité, les problèmes aujourd’hui innombrables qui se posent aux communistes. »

    Tout cela était catastrophique pour la direction, qui avait réussi jusque-là à gérer la « déstalinisation ».

    C’en fut au point où la CGT fit profil bas, avec un bureau confédéral ne disant rien, bien qu’un quart de ses membres soit au Comité Central du Parti Communiste Français.

    Il n’y eut cependant pas de réelle opposition qui se mit en place.

    Il y eut surtout la structuration du bulletin L’Étincelle, tiré à plusieurs milliers d’exemplaires avec comme but « le redressement démocratique et révolutionnaire du PCF ».

    Parmi les membres, utilisant des pseudonymes et participant de manière clandestine, on a le philosophe Henri Lefebvre, la journaliste Hélène Parmelin, le peintre Édouard Pignon, le philosophe François Châtelet, l’architecte Anatole Kopp, le chirurgien Yves Cachin, l’historien Robert Brécy, l’ancien rédacteur à l’Humanité Paul Tillard, l’ancien directeur des Lettres françaises Claude Morgan.

    Ce fut ensuite le rapprochement et la fusion avec un autre petit groupe oppositionnel, Tribune de Discussion, qui était cependant un montage trotskiste, ce qui fit que la fusion ne se fit qu’à moitié.

    On a parallèlement l’émergence du bulletin Unir pour le socialisme ; mis en place par Maurice Gleize de manière confidentielle en 1953, les événements hongrois lui permirent de se développer à hauteur de 2 000 exemplaires.

    Cependant, tout cela resta marginal ; la contestation née de cette séquence mettra encore plusieurs années avant de se constituer réellement.

    Ce qui joue vraiment, c’est la vague des départs, qui se font toujours avec fracas, par des intellectuels prétendant rester communistes, mais dénonçant des choses qui ne sont plus possibles, etc.

    C’est une dénonciation du Parti Communiste Français, par la droite, rejoignant immanquablement la « seconde gauche », d’une manière ou d’une autre.

    Aimé Césaire devient un poète apparenté socialiste en mode identitaire martiniquais, Marguerite Duras se transformera en une romancière provocatrice connue, Roger Vailland restera un romancier roulant en jaguar, Claude Roy sera romancier actif dans le milieu de France Observateur, Annie Kriegel sera célèbre comme historienne anticommuniste éditorialiste au Figaro

    Le sociologue Pierre Fougeyrollas sera fasciné par le panafricanisme et le gaullisme avant de devenir trotskiste, l’écrivain Robert Antelme passera sur les positions de la revue de Sartre Les Temps modernes, le sociologue Edgar Morin deviendra une figure intellectuelle de la seconde gauche…

    L’essayiste Dionys Mascolo participera à la mouvance intellectuelle de la « seconde gauche » tout comme la journaliste et romancière Dominique Santi, Gérard Spitzer fera de même en se focalisant sur le soutien au FLN…

    Sur le papier, cela ne change rien du tout pour le Parti Communiste Français, car ces gens faisaient plus l’accompagner qu’autre chose.

    Néanmoins, leur départ indique que l’objectif de l’hégémonie intellectuelle espérée en 1945 s’est envolé.

    Et tout ce petit monde rejoint, dans les faits, la seconde gauche, la renforçant d’autant plus.

    Cela va puissamment contribuer à une démarche culturelle et politique qui s’exprimera très fortement en mai 1968.

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • Le Parti Communiste Français et Budapest 1956

    Fin octobre 1956 commence un soulèvement en Hongrie : les symboles communistes sont détruits, des commissaires politiques et des cadres exécutés.

    La Hongrie était alliée à l’Allemagne nazie pendant la seconde guerre mondiale ; sa base réactionnaire est extrêmement puissante et particulièrement agressive, dans le prolongement de l’écrasement de la révolution hongroise de 1919, noyée dans le sang.

    La séquence est d’autant plus frappante que le dirigeant communiste historique, Mátyás Rákosi, aligné sur Staline et le communisme, avait été mis de côté au profit d’Ernő Gerő en 1956.

    Le révisionnisme profitait cependant du « rapport Khrouchtchev » et durant l’insurrection clairement anticommuniste, c’est le révisionniste prétendument communiste Imre Nagy qui prend la tête du gouvernement, le faisant sortir du Pacte de Varsovie et instaurant la démocratie bourgeoise.

    Ce fut alors l’intervention des armées soviétiques pour rétablir un gouvernement soumis à l’URSS.

    Toute cette séquence provoqua une onde de choc, plaçant les révisionnistes des pays de l’Est face à une délicate situation : l’ouverture libérale qu’ils souhaitaient pouvait se retourner contre eux si elle était mal faite.

    Et cela bouleversa les esprits des membres des Partis Communistes d’Europe de l’Ouest devenus révisionnistes, en raison de l’incompréhension fondamentale des événements, alors qu’ils étaient déjà sensibilisés par la « déstalinisation ».

    C’est le contexte des affrontements qui vont suivre à Paris, ville où toutes les forces politiques, depuis le Parti socialiste (SFIO) jusqu’à l’extrême-droite, depuis les théâtres jusqu’aux associations, sont lancées dans une immense opération de « soutien » aux insurgés.

    Les députés communistes sont conspués à l’Assemblée qui bien sûr salue l’insurrection ; l’État interdit dans la foulée le meeting du Vel’d’Hiv où devait être célébré l’anniversaire de la révolution d’Octobre.

    Début novembre, un millier d’étudiants se rassemblent à la Sorbonne et tentent de parvenir jusqu’à l’ambassade soviétique non loin de là, mais sont empêchés par la police ; néanmoins, dans le quartier, 200 jeunes brisent les vitrines de l’association France-URSS, puis la librairie de la Renaissance, qui est un organisme généré du Parti Communiste Français, est mise à sac.

    Puis, le 7 novembre 1956 à Paris, sur la tombe du Soldat inconnu, place de l’Étoile, se tient un rassemblement de soutien à l’insurrection hongroise, avec autour de 30 000 personnes qui ont remonté ensemble les Champs-Élysées.

    Il y a de nombreux hommes politiques, dont François Mitterrand ; néanmoins, 3 000 personnes, avec notamment des militaires en civil, décident de prolonger la manifestation, qui se scinde ensuite en deux cortèges, aux cris de « Le feu à l’Huma ! » et de « Thorez au poteau ! ».

    La première cible est le siège du Parti Communiste Français, rue de Châteaudun, un peu avant 20 heures. Les manifestants tentent de prendre d’assaut le bâtiment, affrontant 500 communistes rassemblés devant pour leur faire face.

    Le siège du Parti Communiste Français

    Les assaillants parviennent à entrer et contrôlent le rez-de-chaussée ; la bataille continue ensuite dans les escaliers alors qu’ils sont bombardés de projectiles.

    Un incendie se déclare au deuxième étage. Les assiégés tiennent bon toutefois et les assaillants repartent alors vers la seconde cible, le siège de l’Humanité, boulevard Poissonnière.

    Ils sont accueillis à la lance à incendie notamment. René Andrieu, alors devenu rédacteur en chef de l’Humanité, raconte en 1975 l’accueil reçu :

    « Les fascistes ne purent pas pénétrer en masse dans l’immeuble.

    Toute la nuit, ouvriers et rédacteurs firent pleuvoir sur eux une grêle de plomb – celui de l’imprimerie – et de projectiles divers : des milliers de bouteilles de la cantine passèrent ainsi par les fenêtres, ainsi qu’une partie des sièges des bureaux et même quelques statuettes représentant des personnalités éminentes du mouvement communiste international – ce qui me réconcilia pour un soir avec certains effets du culte de la personnalité. »

    Le Figaro raconte également ce moment où :

    « Un parachutiste au béret rouge porte une échelle et une vingtaine de manifestants réussissent à pénétrer dans les locaux par les immeubles voisins, s’infiltrant jusqu’au toit où ils plantent le drapeau hongrois. »

    Un incendie commence alors par ailleurs au niveau du toit.

    Mais comme les assiégés ont appelé des renforts et que ceux-ci arrivent effectivement, depuis la banlieue, les batailles rangées se déplacent dans la rue, jusqu’à 22h45.

    Il y a au final plusieurs dizaines de blessés, alors que trois membres du Parti Communiste Français ont été tués.

    De prime abord, le pire a été évité, car l’honneur est sauf, les bâtiments n’ont pas été pris.

    Cependant, il n’y a pas de mobilisation de protestation ensuite et le Parti Communiste Français voit de nouveau qu’il ne dispose pas de leviers réels dans les masses.

    Et il doit affronter une vague de contestation venant de la « seconde gauche ».

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • Le XIVe congrès du Parti Communiste Français s’adresse aux socialistes

    Le XIVe congrès du Parti Communiste Français fut prétexte à une « Adresse aux camarades socialistes ». En voici les principaux extraits.

    « Chers camarades,

    beaucoup de questions se posent au mouvement ouvrier sous une forme nouvelle à la suite des modifications survenues dans la situation internationale, comme résultat de la seconde guerre mondiale.

    Le socialisme est devenu un système mondial, les peuples coloniaux s’affranchissent, des centaines de millions d’hommes et de femmes sont entrés dans le combat pour assurer la paix ; les idées du socialisme s’imposent à l’esprit de millions d’hommes des pays capitalistes.

    En conséquence, les guerres, ces carnages qui coûtent aux peuples tant de sang, de larmes, de ruines, ne sont plus inévitables.

    Il est devenu possible d’assurer la paix entre les peuples. Des voies diverses et pacifiques s’ouvrent devant les travailleurs des pays capitalistes pour la marche au socialisme.

    Dans notre pays, l’action de la classe ouvrière et du peuple en faveur de la paix et de l’indépendance nationale, des intérêts vitaux des travailleurs, a déjà provoqué un certain changement dans l’orientation de la politique française.

    Les élections du 2 janvier ont marqué un net glissement à gauche ; elles ont permis que soit constitué un gouvernement dirigé par un socialiste.

    Des actes heureux pour les travailleurs et le pays ont été rendus possibles grâce au soutien du puissant groupe communiste à l’Assemblée nationale (Fonds vieillesse, congés payés, zones de salaires, mesures en faveur de l’enseignement, pas en avant dans la détente internationale par l’amélioration des rapports franco-soviétiques, rapports nouveaux, basés sur la reconnaissance de l’indépendance nationale, avec les peuples de Tunisie et du Maroc).

    Nous pourrions faire plus, beaucoup plus, chers camarades socialistes, si nos deux partis unissaient leurs efforts sur un programme commun.

    Rappelez-vous les bienfaits de l’unité d’action entre nos deux partis et du Front populaire dans les années 1934-1936. Rappelez-vous les importantes réalisations au lendemain de la Libération quand nos partis étaient unis.

    Par contre, vous et nous, comme l’ensemble des travailleurs, ressentons les méfaits de la division, qui ne profite qu’à la réaction et qui a pesé si lourdement sur le mouvement ouvrier français avant 1934, pendant la crise économique qui frappait les travailleurs, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale et depuis 1947.

    Ces constatations amènent les travailleurs socialistes et communistes à souhaiter ardemment le rapprochement des deux partis, afin qu’ils recherchent les moyens de travailler en commun à faire avancer le progrès social, à garantir la paix, à assurer un avenir de grandeur nationale, à préparer l’avènement du socialisme.

    Cette unité d’action, nous la considérons, pour notre part, non seulement nécessaire, mais possible.

    Les positions de nos deux partis se sont rapprochées sur de nombreuses questions, dans la dernière période : revendications économiques, laïcité, interdiction des armes atomiques, réduction des armements, coexistence pacifique entre tous les pays, quel que soit leur régime social.

    Nous la considérons possible du fait même que les travailleurs socialistes et communistes ont des aspirations communes au socialisme, même si des divergences subsistent entre eux sur les voies et moyens.

    Ces aspirations sont même inscrites en toutes lettres dans les statuts et programmes de nos deux partis.

    Communistes et socialistes, nous affirmons que, seule, l’appropriation collective des richesses naturelles et des moyens de production et d’échange abolira les classes sociales et, par conséquent, supprimera l’exploitation d’une classe par une autre.

    Communistes et socialistes affirment que c’est à la classe ouvrière qu’incombe la mission de substituer à la propriété privée capitaliste des moyens de production la propriété collective, socialiste.

    Le Parti Socialiste indique en effet, dans la Déclaration de Principes, adoptée au Congrès de 1946 : « Cette transformation ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

    Le Parti Communiste considère que la transformation de la société capitaliste en société socialiste est conditionnée par l’existence d’un parti révolutionnaire condamnant la conciliation avec la bourgeoisie.

    De son côté, le Parti Socialiste affirme, dans sa même Déclaration de Principes, que : « Le Parti Socialiste a toujours été et continue d’être un parti de lutte de classes, fondé sur l’organisation du monde du travail. »

    Ainsi, nos deux partis se déclarent des partis de lutte de classes, dont le but est l’instauration du socialisme.

    Communistes et socialistes, nous affirmons aussi que, quels que soient les moyens pour atteindre ce but, le chemin passera par la révolution sociale qui substituera la propriété collective à la propriété privée capitaliste.

    L’article premier des statuts du Parti Socialiste stipule qu’il est un « parti de classe pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste ».

    La société communiste est donc envisagée dans les statuts du Parti Socialiste, comme elle est affirmée dans le programme du Parti Communiste.

    Le Parti Communiste affirme que le peuple s’efforcera d’utiliser les institutions parlementaires pour la transformation du système social.

    Il n’oublie pas, toutefois, que, du fait de la résistance de la bourgeoisie, les formes de lutte peuvent n’être pas toujours pacifiques.

    Le choix entre les moyens pacifiques et les moyens de force pour l’abolition de la dictature du capital ne dépend pas de la classe ouvrière, mais de l’acharnement de la bourgeoisie réactionnaire à maintenir un passé révolu.

    Dans une conférence prononcée à Strasbourg, en 1951, le Secrétaire du Parti Socialiste déclarait : « C’est vrai que nous envisageons une dictature du prolétariat.

    Il se peut que ce jour-là (après la prise de pouvoir politique), les minoritaires que seront les profiteurs de leur puissance, de leur force, se rebellent contre la volonté de la majorité. Alors, n’hésitez pas !

    Que le prolétariat, pendant le temps nécessaire à la transformation économique et sociale, au nom de la majorité préalablement affirmée, assure pendant le temps voulu sa dictature au nom de la majorité. »

    Communistes et socialistes, nous nous déclarons partisans des libertés démocratiques.

    La Déclaration de Principes du Parti Socialiste indique : « Toutes les formes de la liberté sont indissolubles les unes des autres. Il n’y a pas de citoyen libre si le travail n’est pas affranchi. Il n’y a pas d’émancipation du travail si la cité n’est pas libre.

    Les libertés démocratiques étendues et développées sont à la fois l’élément nécessaire de tout régime socialiste et le moyen d’assurer au prolétariat, au sein même du régime capitaliste, les réformes progressives qui améliorent sa condition et accroissent sa capacité révolutionnaire. » (…)

    Cependant, interrogeons-nous.

    Comment parvenir à la réalisation de nos aspirations communes sans surmonter la division de nos rangs ?

    Et comment surmonter la division de nos rangs si, dès maintenant, sur les questions qui nous rapprochent, nous ne faisons pas les premiers pas ensemble ?

    Toutes les conditions objectives de victoire se présentent à nous, y compris le désir profond du peuple de France de voir s’opérer des changements.

    Une condition essentielle manque cependant : l’unité des rangs de la classe ouvrière.

    Camarades socialistes, vous le savez comme nous, les travailleurs ne peuvent mener leurs luttes revendicatives avec succès que s’ils sont unis comme les cinq doigts de la main devant le patronat.

    Vous savez comme nous, par expérience, que, pour défendre la paix, l’union et l’action des travailleurs, de tous les simples gens partisans de la paix, sont nécessaires afin d’imprimer un autre cours à la politique extérieure de la France.

    Et pour parvenir au socialisme, camarades, il faudra une unité plus solide encore des rangs de la classe ouvrière, alliée à la paysannerie laborieuse, aux larges couches d’intellectuels progressistes.

    Le Parti communiste a toujours considéré comme indispensable l’unité d’action entre nos deux partis.

    Cette unité d’action est la base du rassemblement de toutes les énergies nationales et démocratiques. Elle devient une exigence des travailleurs (…).

    Chaque jour, chaque heure comptent pour nous préparer aux grandes actions qui transformeront la vie des travailleurs de France.

    Que nos deux partis s’attellent ensemble.

    Ainsi la classe ouvrière de notre pays sera à la hauteur de la mission qui l’attend : assurer la paix, faire avancer le progrès social, guider la France vers le socialisme. »

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • La ligne du XIVe congrès du Parti Communiste Français

    Voici les principaux extraits du Rapport d’activité du Comité Central de Maurice Thorez lors du XIVe congrès du Parti Communiste Français en 1956.

    « POUR L’UNITÉ D’ACTION COMPLÈTE !

    Le XXe Congrès [du Parti Communiste Français] a souligné que, pour aller au socialisme comme pour faire aboutir les revendications économiques et politiques immédiates des travailleurs, il est indispensable d’organiser l’action commune de la classe ouvrière.

    Nous devons, en France, unifier les syndicats, réaliser l’unité d’action entre le Parti Socialiste dans son ensemble et le Parti Communiste, donner à cette unité d’action l’extension la plus large et les formes d’organisation les plus solides. En marchant dans cette voie, notre Parti demeure fidèle à sa tradition de toujours.

    Dès 1921, nous avons répondu à l’appel de l’Internationale communiste, dont le Ille Congrès avait lancé le mot d’ordre : « Allez aux masses ! ».

    Au Congrès de Paris, tenu par notre Parti en 1922, nous, les jeunes communistes, nous avons lutté pour le front unique de la classe ouvrière, contre un Frossard qui dégringola par la suite dans le bourbier de la trahison.

    Et, depuis, nous nous sommes toujours tenus sur cette ligne.

    C’est l’unité réalisée sur notre initiative entre communistes et socialistes, c’est l’action, grâce à l’unité, qui ont permis, en février 1934, de repousser victorieusement le premier assaut du fascisme en France.

    En juillet de la même année, la signature du Pacte d’unité d’action entre le Parti Socialiste et le Parti Communiste a couronné nos efforts.

    C’est l’unité entre le Parti Communiste et le Parti Socialiste, c’est l’action, grâce à l’unité, qui ont permis, en mai 1936, de conquérir des avantages sociaux sans précédent, de mettre à la direction du pays un gouvernement s’appuyant sur le Front populaire, d’ouvrir des perspectives nouvelles à la lutte pour la sécurité collective et la paix.

    Le relâchement et la destruction des liens de l’unité d’action, la dissociation du Front populaire ont permis à la réaction de relever la tête et de conduire la France à la catastrophe de 1940.

    Pendant la guerre et la résistance, se sont préparées les conditions d’une nouvelle unité d’action des Partis Socialiste et Communiste, qui a été mise en œuvre à la Libération et qui a déterminé des progrès importants de la législation sociale en même temps que des améliorations de la situation politique.

    Par malheur, les milieux réactionnaires ont réussi une fois de plus à dresser le Parti Socialiste contre notre Parti et à obtenir l’éviction des ministres communistes.

    Les dirigeants socialistes ont tourné le dos à la coopération avec les communistes ; ils ont pris le chemin de la scission du mouvement ouvrier et, sous la pression de forces extérieures, participé à la campagne de calomnies qui était lancée contre nous par la réaction internationale.

    Chacun sait où cette politique a conduit.

    Non seulement le niveau de vie des travailleurs de France, depuis dix ans, ne s’est pas amélioré, mais il a été considérablement réduit par rapport à l’avant-guerre.

    En même temps, les grosses sociétés capitalistes étaient enrichies par tout un système de primes, de subventions et d’exonérations fiscales.

    L’attaque a été déclenchée contre les libertés et les droits des masses laborieuses.

    La grande leçon des dix années écoulées, c’est que la politique de division des forces de la classe ouvrière, la politique qui excite et dresse ces forces l’une contre l’autre, constitue une excellente tactique de la réaction pour tenir en échec les intérêts de la classe ouvrière, pour faire obstacle au progrès social, à la démocratie et à la paix.

    LES POSSIBILITÉS NOUVELLES

    Ainsi, la vie elle-même dicte impérieusement la nécessité des contacts, de la coopération organisée entre communistes et socialistes.

    Et la vie fournit également des possibilités sans précédent à l’unité d’action.

    La détente internationale, ainsi que la manière nouvelle de poser le problème des rapports entre États et celui de la lutte contre la guerre, exerce, à cet égard, une influence bienfaisante.

    Dans notre pays, la grande bourgeoisie est de plus en plus isolée sur ses positions « atlantiques ».

    Toutefois, les groupes monopolistes essaient encore de redonner une orientation agressive à la politique extérieure de la France, de saboter le désarmement, de relancer la politique réactionnaire dite « européenne ».

    En présence de cet état de choses, des travailleurs socialistes, de plus en plus nombreux, comprennent à la fois l’urgente nécessité et la possibilité effective de réaliser avec les communistes le front unique pour la paix.

    C’est un fait que, surtout dans le domaine de la politique extérieure, le Parti Socialiste a quelque peu modifié son orientation ; il défend un autre programme qu’en 1947.

    Des travailleurs socialistes, de plus en plus nombreux, se rendent compte de la nécessité pour la classe ouvrière d’agir, toutes forces unies, contre la guerre d’Algérie.

    Qui ne voit, d’autre part, que le rappel du principe marxiste-léniniste fondamental selon lequel toutes les nations viendront au socialisme, mais chacune avec son originalité propre, la thèse claire et précise qu’à l’avenir les formes du passage des différents pays au socialisme seront de plus en plus variées, — tout cela enlève aux partisans de la scission le principal prétexte de leur refus de coopérer avec les communistes ?

    FACE À L’OPPORTUNISME ET AU SECTARISME

    L’une des conditions de la réalisation du front unique est que les communistes poursuivent sans faiblesse leur travail indépendant pour organiser et mobiliser les masses, pour les éduquer dans l’esprit du marxisme-léninisme.

    Promoteurs ardents de l’unité d’action, ils continuent, après comme avant, à expliquer aux masses que seule la théorie marxiste-léniniste peut donner l’orientation juste dans tous les problèmes de la politique intérieure et extérieure, la base idéologique nécessaire pour défendre avec succès la cause ouvrière.

    En même temps, le Parti Communiste combat résolument toutes les manifestations de sectarisme dans ses rangs.

    Il lutte contre les survivances de la théorie anarchiste des « minorités agissantes », qui enfante le mépris des masses, la tendance à négliger leur état d’esprit réel, l’impatience à l’égard des ouvriers socialistes et la méconnaissance de la nécessité où ils sont d’avancer en faisant leur propre expérience, par exemple en ce moment, à propos de la guerre d’Algérie.

    Le Parti Communiste oppose à ce point de vue néfaste la conception marxiste-léniniste de l’avant-garde qui ne doit jamais perdre le contact avec le gros de la classe, qui doit se tenir un pas seulement en avant d’elle.

    Nous condamnons tout ressentiment, toute attitude inamicale envers les travailleurs membres des organisations socialistes, chrétiennes ou autres.

    Nous tendons la main à tous les ouvriers, sans distinction d’opinions philosophiques ou de croyances.

    Nous voulons l’unité de la classe ouvrière tout entière.

    On ne saurait cependant oublier que les pas nécessaires en vue de l’unité doivent être faits des deux côtés.

    VERS UN RASSEMBLEMENT DE TOUTES
    LES ÉNERGIES DÉMOCRATIQUES

    C’est en regroupant toutes ses forces que le prolétariat acquiert l’autorité suffisante pour déterminer le ralliement de tous les travailleurs, de toutes les petites gens autour de lui, dans un vaste Front populaire contre la réaction et la guerre.

    Comme nous l’avons déclaré dès 1935, le Front populaire est un élément de la politique fondamentale des communistes, une application des principes de Marx et de Lénine sur l’alliance nécessaire de la classe ouvrière et des classes moyennes, avant tout de la paysannerie laborieuse, dans la lutte contre le Capital.

    Toutes les tentatives d’opposer au Front populaire un prétendu « travaillisme », puis une « troisième force », puis le Front dit « républicain » ont échoué parce qu’elles étaient dirigées contre la classe ouvrière et son Parti Communiste, c’est-à-dire contre la force essentielle d’un véritable rassemblement des énergies démocratiques et nationales.

    Soyons sûrs que l’idée de l’union de toutes les forces démocratiques de la France fera rapidement son chemin et qu’elle conduira notre peuple à de prochains succès dans sa lutte pour le bonheur et pour la paix. »

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • La stabilité absolue au XIVe congrès du Parti Communiste Français

    Le XIVe congrès du Parti Communiste Français se tient au Havre du 18 au 21 juillet 1956. Allait-il tenir le choc de la « déstalinisation » ?

    Il était évident que oui, si on s’intéresse aux fondamentaux du thorézisme. Il n’y avait aucune raison qu’il change quoi que ce soit, ni qu’il connaisse une instabilité, alors que Staline et l’idéologie n’étaient que des références lointaines.

    Cependant, vu de l’extérieur, la perte de Staline comme référence laissait penser que le Parti Communiste Français serait obligé de s’effondrer au niveau de la direction.

    L’ultra-gauche trotskiste tablait résolument dessus, considérant même qu’il était inéluctable qu’une opposition se mette en place dans tout le Parti Communiste Français lui-même.

    Le « Parti communiste internationaliste » était le fer de lance de cette considération, infiltrant des cadres dans le Parti Communiste Français, notamment chez les jeunes.

    Voici ce qu’il dit, dans son organe La vérité des travailleurs, en mars 1956, dans l’article « Vers le 14e congrès du Parti Communiste Français ».

    « Le XXe Congrès du Parti Communiste de l’U.R.S.S. vient de condamner le culte de la personnalité et les préjudices qu’il a portés à l’U.R.S.S. et à la cause du communisme.

    A Paris, le culte de la personnalité et ses conséquences n’a pas moins sévi qu’à Moscou : Congrès préfabriqués dont la plupart des délégués étaient des permanents, litanies à Maurice Thorez, le « meilleur stalinien en France », accusations infâmes contre ceux qui se permettaient de critiquer la ligne, étouffement brutal ou subtil de toute discussion.

    Le PCF a lui aussi ses « traîtres » à réhabiliter : André Marty, accusé d’être un policier pour avoir exprimé des divergences. Auguste Lecoeur, qui ne voulait pas prendre à son compte seul les « erreurs » de la direction et qui s’est élevé contre le régime de l’organisation ; Pierre Hervé, dont le crime consiste à faire imprimer son livre par une autre maison que les Éditions sociales qui lui auraient refusé l’imprimatur.

    Le PCF a, lui aussi, à examiner sa politique passée et présente qui lui fut d’ailleurs imposée par Staline et la bureaucratie de l’U.R.S.S., par l’intermédiaire de Thorez, de Duclos et de quelques autres.

    Il faut revenir sur la politique pratiquée à la Libération, sur le tripartisme de 1945 à 1947, sur les grèves tournantes, sur la fragmentation des mouvements lorsque les travailleurs réclamaient, pour aboutir, une action d’ensemble ; il faut revenir sur les grèves de 1951 et celles de 1955 ; il faut revenir sur la portée des campagnes de pétitions ; il faut revenir sur les questions d’orientation syndicale, et de l’organisation de la jeunesse, de l’unité avec les socialistes et le Parti socialiste.

    Il faut revenir sur le Front national Uni, sur la politique de Front populaire et sur la collaboration avec « les forces nationales et démocratiques », c’est-à-dire avec une partie de la bourgeoisie ; il faut revenir sur la politique coloniale. Bref, c’est l’ensemble de la politique du P.C.F., de son « caractère national » qui doit être l’objet de l’examen attentif de tous.

    Et cela non pour le plaisir de faire de l’histoire, mais pour fixer une ligne qui correspondra à la situation et aux aspirations des travailleurs.

    Un tel examen sera-t-il possible ? Allons-nous connaître le « dégel » en France ?

    Il y a dans le Parti communiste français différents courants d’opinion, même si, pour le moment, ces courants ne sont pas perceptibles.

    La préparation du Congrès de juillet doit permettre à chacun de s’exprimer.

    Le Congrès décidera souverainement de l’orientation, mais la décision ne sera valable que si elle a été précédée par une libre discussion, par une confrontation démocratique des idées dans le cadre des principes du communisme ; que si les Conférences de section et les Conférences fédérales peuvent envoyer au Congrès comme délégués les militants en désaccord, pour défendre leur point de vue.

    Des propositions, des rapports doivent pouvoir être opposés à ceux de la direction sortante. Ainsi, comme au temps du Parti bolchevique de Lénine, pourraient se dégager une droite, un centre et une gauche pour laquelle nous formons tous nos vœux. »

    Toute cette interprétation était absurde, ne correspondant qu’à une lecture d’ultra-gauche coupée des réalités.

    Le XIVe congrès du Parti Communiste Français se révéla ainsi un modèle de stabilité.

    Preuve de continuité, tous les membres sortants du Bureau Politique restent en place.

    Qui plus est, leurs suppléants sont titularisés, ce qui renforce d’autant plus la direction.

    La même démarche est vraie pour le Comité Central : tous ses membres sont reconduits. Et là encore les proches sont intégrés, le nombre de membres du Comité Central passant de 72 à 102.

    Qui plus est, le congrès met un terme à l’existence de l’Union de la jeunesse républicaine de France, pour redonner naissance aux jeunesses communistes.

    On a désormais un Mouvement de la jeunesse communiste de France, composé de l’Union de la jeunesse communiste de France, de l’Union des jeunes filles de France, de l’Union de la jeunesse agricole de France et de l’Union des étudiants communistes de France.

    Cela ne correspond nullement à un « effondrement » et le XIVe congrès se veut d’ailleurs très ambitieux, son mot d’ordre étant « Pour un avenir de progrès social, de paix et de grandeur nationale », avec 48 thèses pour expliquer comment y parvenir.

    Ce positionnement, cette continuité et l’absence de toute contestation indiquent bien la continuité du thorézisme ; les trotskistes se faisaient des illusions, car ils avaient eux-mêmes une lecture typique des socialistes français et étaient pétris dans l’anticommunisme.

    Ils n’ont rien compris à la nature du Parti Communiste Français, qui est né comme « parti syndicaliste » et n’a jamais existé autrement dans les faits.

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • Le Parti Communiste Français et le XXe congrès du PCUS

    Au moment où le socialiste Guy Mollet, président du Conseil, se retrouve face à la question algérienne qui provoque la demande des « pouvoirs spéciaux », il y a le XXe congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique.

    Il se déroule du 14 au 25 février 1956 et comme on le sait, ce fut l’occasion d’un « rapport secret » de Nikita Khrouchtchev dénonçant Staline.

    Seules deux personnes eurent accès au texte du rapport : Maurice Thorez et Palmiro Togliatti, c’est-à-dire les dirigeants du Parti Communiste Français et du Parti Communiste Italien.

    Maurice Thorez disposa du texte juste le temps que la traduction lui soit faite ; Palmiro Togliatti savait lire le russe.

    De manière marquante, ni l’un ni l’autre n’en ont dit mot aux membres des délégations française et italienne.

    Et il est courant, du côté des historiens bourgeois, de prétendre qu’à rebours de Palmiro Togliatti, Maurice Thorez était hostile à la « déstalinisation ».

    Or, en réalité, que voit-on ainsi dans les Cahiers du communisme de mars 1956 ?

    On a le rapport de Nikita Khrouchtchev au XXe congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique, suivi du texte du « salut » effectué au congrès par Maurice Thorez.

    Et un troisième document a été ajouté : un document de Maurice Thorez intitulé « À propos de la diversité des voies du passage au socialisme ».

    Cela consiste en des extraits du rapport de Maurice Thorez au XIe congrès du Parti Communiste Français, qui s’est tenu à Strasbourg en juin 1947.

    Or, ce que disait Maurice Thorez en 1947 était justement tout à fait en phase avec ce que Nikita Khrouchtchev affirmait, à savoir que la révolution et la violence n’étaient plus forcément nécessaires, qu’il y avait différentes manières d’arriver au socialisme et qu’il fallait la coexistence pacifique.

    Le choix de publier cette position de Maurice Thorez dès mars 1956 indique clairement que la direction du Parti Communiste Français était tout à fait au courant des positions de Nikita Khrouchtchev, qu’elle les soutenait, et même qu’elle les avait historiquement anticipées.

    Ce paradoxe explique pourquoi il n’y a pas eu de campagne ouverte en faveur de la « déstalinisation ».

    Pourquoi, en effet, remettre en cause l’idéologie du Parti Communiste Français, alors que celle-ci est déjà conforme à « déstalinisation » et à Nikita Khrouchtchev ?

    Cela amène, par contre, une situation délicate : le Parti Communiste Français se revendiquait de Staline pour exprimer sa ligne opportuniste de droite et son social-chauvinisme ; il est obligé… de continuer à le faire pour la maintenir.

    Jacques Duclos fait acclamer le nom de Staline lors d’un meeting parisien à la salle Wagram, le 9 mars 1956 ; Maurice Thorez, officiellement, n’aborde pas la question du « rapport secret » lors de la réunion du Bureau Politique le 13 mars.

    La presse internationale commence toutefois à en parler quelques jours plus tôt et l’Humanité le fait aussi, la ligne alors établie et toujours maintenue étant de parler du « rapport attribué au camarade Khrouchtchev sur le culte de la personnalité ».

    Il y a alors une réunion du Comité Central le 22 mars, et c’est la seule réunion de ce type de l’année 1956 où manque l’enregistrement des propos.

    Néanmoins, on sait ce que cela a donné puisque, dans les Cahiers du communisme d’avril 1956, on a un long article de Maurice Thorez.

    Intitulé « Quelques questions capitales posées au XXe congrès du Parti Communiste de l’Union Soviétique », il est placé en premier.

    Il a également été publié dans l’Humanité le 27 mars 1956. On l’aura compris, il fixe la ligne.

    Que dit Maurice Thorez ? Il dit que ce congrès a une importance immense y compris pour les travailleurs français, que l’économie soviétique progresse, qu’il y a eu un accord commercial américano-soviétique et que c’est une chose marquante.

    Ce n’est pas tout :

    « Cependant, le Congrès a fait davantage.

    Il a posé à un moment tout à fait opportun et traité à fond, avec une audace vraiment léniniste, une série de questions très importantes de la théorie de la classe ouvrière.

    Les réponses qu’il a données à ces questions font ressortir plus clairement encore les perspectives de triomphe du communisme scientifique, de la doctrine marxiste-léniniste intensément vivante et toujours en progrès. »

    En quoi consistent ces apports de la plus haute importance ?

    Maurice Thorez parle de la coexistence entre États de systèmes différents, déjà. Il explique qu’il n’y a aucune fatalité à la guerre, ensuite.

    Naturellement, il est souligné qu’il existe différentes formes du passage au socialisme, selon les pays. Il est clairement affirmé que :

    « Forte de l’appui de toutes ces énergies progressistes [= les « courants, socialistes et non-socialistes, qui sapent de tout côté l’édifice vermoulu du vieux monde »], la classe ouvrière peut, dans certains cas, au cours de sa lutte révolutionnaire, transformer le Parlement en un organisme démocratique véritable, en un outil de la volonté manifestée par la majorité écrasante de la nation. 

    Les ennemis du socialisme présentent toujours les communistes comme des partisans de la violence par principe.

    C’est là une calomnie pure et simple.

    Les communistes sont les défenseurs des masses contre la violence et l’agression des réactionnaires.

    Ils préfèrent tout naturellement, pour le passage d’un système social à l’autre, les formes les moins douloureuses. »

    On est là dans l’opportunisme le plus complet et il est absurde de dire qu’il n’y a pas eu « déstalinisation », alors qu’on a ici un alignement complet sur la position de Nikita Khrouchtchev.

    De manière intéressante, l’article se termine par un éloge de l’unité avec les socialistes, une manière pour Maurice Thorez de dire qu’avancer est possible, que de grandes réalisations sont proches, etc.

    Reste évidemment la question de Staline.

    Maurice Thorez n’a aucune envie de se lancer dans une opération de reconnaissance complète du rapport secret, alors que le Parti Communiste Français est déjà sur les positions du XXe congrès.

    Il n’a pas besoin de procéder à une « déstalinisation », alors que de toute façon Staline n’était qu’un symbole, et que justement amoindrir brutalement ce symbole serait nuisible.

    Aussi arrondit-il les angles.

    « Le Congrès a noté qu’il y avait eu, dans le passé, des infractions sérieuses aux règles léninistes de la vie du Parti.

    Il a accordé beaucoup d’attention au rétablissement et au raffermissement du principe de la direction collective.

    Il a constaté que la théorie et la pratique du culte de la personnalité, étranger à l’esprit du marxisme-léninisme, avaient pris de l’extension dans la période antérieure au XIXe Congrès et avaient causé un grave préjudice, en gênant la critique à l’adresse des dirigeants et la démocratie intérieure du Parti, en favorisant parfois l’adoption de décisions erronées.

    La faute du camarade Staline fut de méconnaître, dans la dernière période de son activité, certaines des règles de vie et de direction du Parti qu’il avait lui-même enseignées aux communistes du monde entier, en particulier dans son ouvrage les Questions du léninisme.

    À partir des jugements autocritiques émis au XXe Congrès — signes évidents de la force tranquille d’un grand Parti, qui ne craint pas de reconnaître ses erreurs pour aller de l’avant, — les hommes de la réaction ont essayé d’échafauder toute sorte de spéculations contre le mouvement communiste.

    Comme si la ligne générale du Parti communiste de l’Union soviétique n’avait pas conduit ce Parti et ce pays de triomphe en triomphe sur la voie du bien-être, de l’essor culturel, de la grandeur nationale !

    Comme si la critique nécessaire de certaines erreurs pouvait rien enlever aux mérites historiques de Staline !

    Staline a défendu et fait progresser l’héritage théorique et pratique de Lénine. Il a impulsé sur un sixième du globe la réalisation des plans quinquennaux et la construction du socialisme.

    Il a joué un rôle déterminant pour battre tous les groupes d’ennemis du Parti, trotskistes, droitiers, etc., qui auraient conduit la Révolution d’Octobre à sa perte, et pour déjouer les complots de l’impérialisme international contre le pouvoir des Soviets, longtemps isolé dans le monde.

    Le XXe Congrès a montré la fausseté de l’opinion de Staline d’après laquelle la lutte de classe devait s’aggraver en Union soviétique au fur et à mesure des succès dans la construction du socialisme : en fait, les comploteurs impérialistes ne peuvent pas trouver de bases sociales larges où prendre appui, à l’intérieur d’un pays où les classes d’exploiteurs ont disparu. La thèse erronée a engendré de graves atteintes à la démocratie du Parti et à la légalité soviétique elle-même. »

    Ce dernier point est essentiel et il témoigne du caractère révisionniste des positions de Maurice Thorez, qui est tout à fait en phase avec Nikita Khrouchtchev.

    Les commentateurs bourgeois ont donc tout à fait tort d’affirmer que Maurice Thorez aurait « traîné des pieds » et entamé une déstalinisation seulement au début des années 1960.

    Tout ce que dit Maurice Thorez en 1956 correspond totalement à la vision de Nikita Khrouchtchev, et ce d’autant plus qu’il s’était déjà orienté ainsi auparavant.

    Ce qui dérange Maurice Thorez, c’est la méthode employée par Nikita Khrouchtchev pour le Parti Communiste d’Union Soviétique, qu’il trouve préjudiciable dans son impact sur les autres Partis Communistes à travers le monde.

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • La guerre d’Algérie et le soutien aux « pouvoirs spéciaux »

    La guerre d’Algérie commence en novembre 1954, avec l’insurrection du Front de libération nationale (FLN).

    Le Parti Communiste Français se prononce rapidement en faveur du « bien-fondé des revendications à la liberté du peuple algérien ».

    Mais la situation se tend : le FLN pratique des attentats contre les civils, la répression s’abat alors de manière toujours plus indiscriminée.

    Les choses prennent une ampleur toujours plus vaste et sordide, au point d’être intenable.

    Le Parti Communiste Français est toutefois coincé.

    En effet, sa ligne après la guerre est la même que durant les années 1930 : il y a en Algérie une nation en formation, l’indépendance n’est pas possible encore et si elle se réalisait le pays passerait sous la coupe des États-Unis.

    Léon Feix expose ce point de vue dans « Quelques vues sur le problème algérien », dans les Cahiers du communisme de septembre 1947.

    « Il est inutile de développer dans le cadre de cet article une vérité depuis longtemps démontrée : les véritables maîtres de l’Algérie – comme de toute colonie – ce sont les trusts (…).

    Les hommes des trusts, liés à une poignée d’autres individus, constituent ce que les Algériens appellent les cent seigneurs de la colonisation.

    Ils détiennent les banques, les mines, les moyens de transports et les terres les plus fertiles ; toute l’économie du pays se trouve donc entre leurs mains.

    Bien entendu, le régime colonialiste leur convient parfaitement puisque les cent seigneurs déterminent la politique du Gouvernement Général par leurs hommes placés à des postes très responsables de la haute administration, à Alger et à Paris (…).

    La deuxième guerre mondiale qui prit dès le début le caractère d’une guerre des peuples épris de liberté contre l’impérialisme fasciste allemand, a donné naissance ou puissamment développé dans toutes les colonies, un élan considérable des masses populaires.

    Les peuples coloniaux ont pris au sérieux les promesses contenues dans la Charte des Nations-Unies, réaffirmées à Yalta et à Potsdam.

    Dans chaque pays s’est développé un puissant mouvement national ; devenant d’autant plus impétueux qu’après la victoire des forces alliées les promesses faites n’étaient pas tenues.

    C’est là un fait général, une caractéristique essentielle de l’après-guerre.

    Cet essor du mouvement national affecte, sans aucune exception, l’ensemble des pays jusqu’ici opprimés, depuis l’Indochine, les Philippines et l’Indonésie aux pays d’Afrique du Nord, en passant par l’Inde et les pays du Proche et du Moyen-Orient.

    L’Algérie n’a pas échappé à ce grand courant conduisant les peuples à leur prise de conscience nationale.

    Il existe aujourd’hui un puissant mouvement national algérien, mouvement en plein développement qui s’étend aux douars (villages) les plus reculés et entraîne déjà dans la vie politique active des dizaines de milliers de femmes musulmanes.

    La lutte du mouvement national algérien pour la liberté et la démocratie comporte, en premier lieu, la lutte contre les hommes des trusts, source essentielle de l’oppression actuelle.

    Elle est donc progressive et d’autant plus juste que la grande masse des Algériens a participé activement à la bataille contre l’hitlérisme : ainsi, la lutte contre les exploiteurs se confond, tout comme en France, avec la lutte contre les traîtres (…).

    Il [=le mouvement national algérien] comprenait, au début, presque exclusivement des éléments musulmans : c’est dire qu’il comportait le risque de prendre une orientation raciale, forcément réactionnaire.

    Toutefois, l’action du Parti Communiste Algérien ne devait pas tarder à se faire décisive afin de donner à l’élan des masses un caractère à la fois progressiste et véritablement national.

    Grâce à cette action, de nombreux Algériens d’origine européenne comprennent aujourd’hui la nécessité d’une lutte commune contre l’ennemi principal commun : le colonialisme.

    Ils se rendent compte qu’une originalité algérienne s’est créée, souvent à leur insu, comportant des modes de vie algériens, un langage algérien, des façons de penser algériennes.

    Aujourd’hui, aucun parti, aucun groupement ne revendique plus pour un seul groupe ethnique le droit de se dire algérien.

    De plus en plus nombreux sont les Algériens de toutes origines admettant que leur pays peuplé de 8 millions d’Arabes et de Berbères et de près d’un million d’habitants d’origine européenne, est – suivant l’idée émise en 1939 par Maurice Thorez – une « nation en formation » (…).

    Le Parti Communiste Algérien ne sépare pas non plus le problème de la liberté de celui du pain.

    Ce mot d’ordre signifie évidemment la lutte pour la satisfaction des revendications immédiates des ouvriers et de toutes les catégories de travailleurs, y compris naturellement les paysans pauvres (fellahs, propriétaires parcellaires et khammès, métayers au cinquième).

    Et dans les pays coloniaux comme l’Algérie, la lutte pour le pain signifie aussi la défense des revendications des artisans et des commerçants qui constituent une des couches les plus importantes de la population autochtone.

    Donner un contenu social au mouvement national, c’est donc lui assurer les plus larges possibilités d’efficacité, de stabilité et d’avenir progressiste.

    Tout aussi progressive est la position des communistes quant aux alliés sur lesquels les populations algériennes peuvent compter dans leur lutte pour la liberté et la démocratie.

    Les Communistes Algériens dénoncent les « rêveries » de ceux qui attendent une solution de New-York via Le Caire ; il y a fort longtemps que le panarabisme et le panislamisme ont été définis comme des conceptions réactionnaires.

    D’autant plus que derrière la « Grande Syrie », base du « bloc occidental », se profilent les trusts Pétroliers anglo-américains en même temps que la possession de bases stratégiques dans Proche-Orient, positions qui se soucient peu de la liberté des peuples arabes d’Orient ou d’Afrique du Nord.

    Ils dénoncent également les illusions de ceux qui seraient tentés de compter sur New-York ou sur Londres, comme si les deux impérialismes dominants de l’heure présente pouvaient apporter une aide efficace à un peuple épris de liberté.

    L’allié naturel des populations algériennes c’est – disent les communistes algériens – le peuple de France, parce qu’il lutte contre les mêmes ennemis, les hommes des trusts. »

    Le Parti Communiste Français prône donc une République algérienne faisant partie de l’Union française, comme « moindre mal » par rapport à la répression coloniale et à une indépendance qui serait fictive.

    L’insurrection du FLN précipite pourtant les choses et ne permet plus de contempler la situation de loin, surtout que le « Front républicain » est un bloc solide qui compte bien rester au gouvernement une fois qu’il y est parvenu.

    Et justement, le nouveau chef du Conseil se rend à Alger le 6 février 1956 ; il est accueilli à coups de tomate, dans un contexte émeutier.

    Le général devant être nommé ministre-résident en Algérie renonce dans la foulée et Guy Mollet capitule devant la pression des colonialistes.

    En fait, la France est coincée : d’un côté, il y a une grande majorité voulant rester musulmane et refusant les institutions, de l’autre il y a une présence massive de colons.

    Les attentats contre les civils et la répression aveugle montent d’autant plus les uns contre les autres.

    Guy Mollet dresse le constat de la manière suivante à l’Assemblée nationale le 9 mars 1956 :

    « Aujourd’hui, il ne faut pas se dissimuler la réalité. Parce qu’elle compte huit millions de musulmans non assimilés, l’Algérie n’est pas une province française comme les autres, l’Artois ou la Normandie par exemple.

    De même, parce qu’elle comprend aussi ce million de Français d’origine métropolitaine auxquels elle doit tout, l’Algérie ne peut pas être un État national musulman.

    Nous rejetons absolument la conception d’un État algérien qui ne correspond pas plus à une réalité historique qu’à une réalité ethnique (…).

    Mais s’il ne s’agit que de rétablir l’ordre, pour en revenir à la situation antérieure, ou l’aggraver même dans le sens de l’injustice et du mépris à l’égard du musulman, alors, mesdames, messieurs, il y a erreur, pas avec nous !

    De même, s’il fallait préparer l’avènement d’un État musulman indépendant d’Algérie, ce qui reviendrait à éliminer la population d’origine européenne, alors, tout aussi fermement, pas avec nous ! (…)

    Nous voulons à la fois assurer l’ordre et promouvoir les réformes (…).

    Nous avons actuellement en Algérie le cinquième de l’armée française. Il est possible, j’en suis convaincu, de faire à la fois plus et mieux.

    Le gouvernement entend donner à l’armée sa pleine efficacité, mais il entend aussi – et il le prouvera – être compris et obéi à tous les échelons.

    Le gouvernement assurera sans défaillance la sécurité des personnes et des biens, celle des habitants d’origine européenne comme celle des musulmans (…).

    Sur le plan économique et social et sur le plan des réformes administratives, vous connaissez nos intentions : effort massif d’investissements, réforme agraire, relèvement des salaires des travailleurs agricoles (…).

    Par une triple action militaire, sociale, diplomatique, la France entend témoigner de son esprit de justice, de sa résolution et de sa puissance de grande nation. »

    Ce n’est guère différent de ce que dit le Parti Communiste Français, à cela près que Guy Mollet exerce le pouvoir.

    Ce qui aboutit à la chose suivante : trois jours après, Guy Mollet demande que l’Assemblée nationale lui accorde les « pouvoirs spéciaux » pour l’Algérie.

    Voici leur définition :

    « Le gouvernement disposera en Algérie des pouvoirs les plus étendus pour prendre toutes les mesures exceptionnelles commandées par les circonstances, en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire. »

    Cela veut dire que la justice militaire remplace la justice civile et d’ailleurs que l’armée s’approprie les pouvoirs de police, que les libertés individuelles sont suspendues.

    Le Parti Communiste Français tergiverse : doit-il voter les pouvoirs spéciaux ?

    S’il ne le fait pas, il perd le fil avec le Front républicain et retombe dans l’isolement.

    S’il le fait, il rompt avec tout son parcours anticolonial et le prestige immense qu’il a gagné en combattant la guerre en Indochine.

    Il finit par céder, avec une grande incompréhension de sa base.

    En soutenant les pouvoirs spéciaux, le Parti Communiste Français a ainsi contribué à l’image d’une quasi-unanimité nationale et reconnu un « consensus ».

    Car le choc est d’autant plus important que le soutien aux pouvoirs spéciaux est voté par 455 députés contre 76 : les 149 députés communistes auraient pu agir différemment, sans que cela change le vote, pour au moins sauver la face.

    La catastrophe devient exponentielle qui plus est, car c’est alors l’escalade : le service militaire va passer rapidement à 27 mois, 70 000 réservistes sont rappelés, le nombre de soldats français en Algérie passe de 200 000 à 400 000 en quelques mois.

    Le Parti Communiste Français a alors perdu toute crédibilité dans la question algérienne.

    Il va se lancer dès 1957 dans des campagnes contre la guerre coloniale et en faveur de l’indépendance, mais il est trop tard : sa position initiale a trop marqué les esprits.

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)

  • Le Parti Communiste Français et les élections législatives de 1956

    Le Parti Communiste Français, conscient de son incapacité à mobiliser les masses, ainsi qu’à les transformer sur le plan des idées, n’avait plus le choix.

    Comme il lui était hors de question qu’il se transforme, et encore moins qu’il aille à l’affrontement, il ne restait plus qu’une option : se précipiter dans l’unité avec les socialistes.

    De par le succès électoral lors des élections législatives de janvier 1956, il fut possible à la direction d’opérer cette fuite en avant.


    Élections législatives françaises de janvier 1956


    voix%sièges
    Parti Communiste Français et Union progressiste5 514 40325,36149
    Centre national des indépendants et paysans avec alliés3 259 78214,9995
    Parti socialiste (SFIO)3 247 43114,9394
    Mouvement républicain populaire et alliés2 366 32110,8883
    Parti radical, radicaux socialistes et alliés2 389 16310,9958
    Union et fraternité française, poujadistes2 744 56212,6252

    C’est que le Rassemblement populaire français (RPF), rassemblant les gaullistes, s’était effondré en 1953.

    Le Parti Communiste Français aurait pu penser que les choses n’en resteraient pas là, mais il préfère se focaliser sur l’espace libéré.

    Et aux élections de 1956, il voit que le centre-droit est à 32 %, les socialistes et les radicaux à 27 %, lui-même restant le premier parti en termes de voix, avec 25 %.

    Mathématiquement, il y a moyen d’exercer une pression sur les socialistes et les radicaux.

    Qui plus est, le Parti Communiste Français avait gagné 500 000 voix par rapport à 1951, et son score le ramenait au niveau de 1946. Il était donc libre de penser qu’il serait en mesure de commencer de nouveau à exercer une influence significative.

    Naturellement, ce qui est mis en avant, c’est la possibilité d’un « nouveau Front populaire » ; le concept est explicitement assumé et va monter en puissance.

    Voici comment, en mars 1956, Étienne Fajon présente le rôle du Parti Communiste Français dans ce dispositif répété, dans son article « La lutte pour un nouveau Front populaire et les leçons d’il y a vingt ans », dans les Cahiers du communisme de mars 1956 :

    « LE RÔLE NATIONAL DU PARTI COMMUNISTE

    La période historique qui nous sépare du premier Front populaire a aidé le peuple de France à prendre conscience des possibilités d’un tel rassemblement.

    C’est ainsi que le Front français, préconisé sans succès par les communistes dès 1936, devait naître pendant la guerre, dans la lutte contre l’occupation hitlérienne.

    Plus récemment, des patriotes de toutes opinions et croyances se sont retrouvés dans l’action contre la restauration du militarisme allemand exigée par les milieux dirigeants américains.

    Quant au Parti communiste, promoteur du Front populaire, défenseur lucide des intérêts de la France au temps de la guerre d’Espagne et de Munich, premier et principal organisateur de la résistance aux envahisseurs nazis, pionnier de la renaissance française au lendemain de la guerre, il s’est trouvé depuis à l’avant-garde de la lutte pour l’indépendance et la souveraineté de la France, sacrifiées par la bourgeoisie.

    En même temps que son autorité et son influence grandissaient dans la classe ouvrière, il a conquis une large audience auprès de l’ensemble des forces nationales et démocratiques. »

    Il y a toutefois une manipulation historique dans tout cela. C’est qu’il se passe un glissement très net en réalité.

    Le Parti Communiste Français modifie substantiellement le sens du « Front populaire ».

    Voici ainsi que ce qu’il dit, au lendemain des élections législatives, dans la même lettre envoyée le 6 janvier 1956 au dirigeant du Parti socialiste (SFIO) Guy Mollet et au président du Parti radical-socialiste Édouard Herriot :

    « En votant pour les candidats du Parti communiste, du Parti socialiste et du Parti radical-socialiste, la majorité des électeurs électrices a signifié sa volonté de voir les affaires du pays remises entre les mains d’un gouvernement de gauche.

    Elle ne comprendrait pas que ces trois partis ne fassent pas tout ce qui est en leur pouvoir afin qu’il en soit ainsi. »

    On a ici l’irruption d’un thème fondamentalement nouveau, mais dans la continuité de la ligne exprimée par Maurice Thorez en 1936. Il était alors expliqué que les radicaux étaient la clef de voûte de tout changement dans le pays.

    Cependant, le Front populaire devait être l’antichambre d’une marche au socialisme : après avoir stoppé le fascisme, l’unité générale fait basculer les masses.

    La dimension essentielle restait la base populaire, même si Maurice Thorez portait une ligne opportuniste de droite tournée vers la « République » et le chauvinisme.

    Tout change désormais puisqu’il est parlé d’un « gouvernement de gauche », ce qui est un concept totalement nouveau.

    Et il se reflète, si on a bien compris la période 1950-1953, en l’expression de la matrice du Parti Communiste Français lui-même, avec le contraste entre la ligne de « l’union » et la ligne du repli sentimental-identitaire autour des fondamentaux.

    Normalement, la ligne de Maurice Thorez est, en effet, d’établir un gouvernement de tous les « bons Français » ; il était parlé d’indépendance nationale, de souveraineté, de danger pour le pays.

    Ici, il y a une dimension politique, de « gauche », qui restreint le principe d’un appel le plus large possible à l’instar des fronts nationaux dans les pays de l’Est après 1945.

    Inversement, cette dimension « de gauche » parle forcément à la minorité sentimentale-identitaire du Parti Communiste Français, qui ne veut pas qu’on se noie dans des fronts trop larges.

    C’est un compromis, qui ne va pas sans soucis, puisque le Parti Communiste Français n’est ni pour une unité complète, ni pour un repli ; c’est précisément cette ambivalence qui va le mettre ensuite à la remorque du Parti socialiste.

    Reste un problème de fond en 1956. Les socialistes et les radicaux s’étaient restructurés et relativement unifiés, au sein d’un « Front républicain ».

    Ce dernier a été officialisé en décembre 1955, juste avant les élections.

    On y retrouve le Parti socialiste (SFIO) avec Guy Mollet, le parti radical avec Pierre Mendès-France, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance avec François Mitterrand, les Républicains sociaux (en fait les gaullistes de « gauche ») avec Jacques Chaban-Delmas.

    Le Parti Communiste Français va être obligé de pratiquer le suivisme et il va être entraîné très rapidement dans la guerre d’Algérie.

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    Le Parti Communiste Français et les trois chocs (1955-1958)