Le paysan est lié à sa terre et c’est ce qui le rassure, car la terre permet de se nourrir. Néanmoins, on reste dans une immense précarité alimentaire.
La question des calories et des carences est, si on regarde bien, le grand angle mort des historiens bourgeois. Jamais la question n’est abordée et les études semblent pratiquement impossibles.
Les raisons invoquées sont les grandes disparités selon les régions et les périodes, les différents rapports aux seigneurs et au pouvoir royal, les conditions climatiques, etc.
Tout cela a sa part de vérité, mais est mensonger dans le fond.
Les historiens bourgeois sont incapables d’affronter deux réalités : tout d’abord la nature violente de la féodalité, c’est-à-dire les rapports de lutte de classe, ensuite la production elle-même (et cela concerne le mode de production).
Bataille de Crécy, 1346, dans les Grandes Chroniques de France, vers 1415
Essayons de voir les faits en face. Voici les données répertoriées par la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, en 1994.
Elles permettent de voir les calories dont profitent chaque personne, il y a cinquante ans.
CALORIES PAR PERSONNE
Pays
1972-74
1975-77
1978-80
1981-83
1986-88
Inde
2203
1999
2100
2113
2104
Chine
2029
2087
2275
2460
2637
Bangladesh
1907
1910
1911
1923
1925
Brésil
2487
2514
2595
2621
2703
Égypte
2566
2727
2941
3184
3347
Mexique
2680
2780
2940
3099
3123
Belgique
3507
3511
3577
3765
3901
France
3124
3162
3249
3216
3312
Selon les historiens bourgeois, un paysan disposait en France, en 1200, d’entre 1 800 et 2 200 calories par jour.
C’est vrai, par contre, à condition qu’il n’y ait pas de disettes, de destructions par les conflits, etc. On parle vraiment en général, dans le cas d’une situation stable.
Cela voudrait dire que le paysan français, sur le plan alimentaire, aurait connu au mieux une situation relativement similaire aux paysans en Inde ou en Chine sept cents ans plus tard.
Aujourd’hui, dans le second quart du 21e siècle, la situation est bien différente : les engrais se sont généralisés, la mécanisation est quasi systématique, les échanges se sont mondialisés, etc.
Il y a cinquante ans, les conditions de vie étaient bien plus précaires dans le tiers-monde.
On sait comment étaient les paysans de Chine et d’Inde des années 1970 : faibles physiquement, marqués par la malnutrition, peu éduqués, sans aucune aisance matérielle.
Et on parle là de la seconde partie du 20e siècle, ce qui fait qu’on peut se douter que la situation était bien pire en 1200, où les échanges étaient incroyablement plus restreints, que ce soit au niveau des connaissances ou des outils, des biens comme des aides possibles.
C’est d’autant plus vrai si on tend à penser que le paysan, en France, disposait plus de 1800 calories que de 2 200, même si tendanciellement on devrait être entre les deux.
La nuance est importante, car avec 2 200 calories, on vit difficilement, en dessous on court derrière sa propre situation alimentaire.
Ce que cela implique, c’est que les paysans du Moyen Âge étaient faibles, avec une tendance à être faméliques.
Représentation du 13e siècle
Les carences étaient régulières, avec l’anémie et le rachitisme, sans parler des problèmes dentaires ; les corps étaient abîmés par le labeur, subissant l’arthrose, les déformations vertébrales.
Les paysans avaient une alimentation de choc, qui leur permettait de tenir : les bouillies, les galettes, les pains grossiers, bref les céréales composant l’écrasante majorité de ce qu’ils mangeaient, avec un apport bien plus ténu de légumineuses et de légumes.
Les corps tenaient donc, mais s’épuisaient inlassablement.
C’est ce qui explique que les paysans, malgré leur nombre, n’étaient pas en mesure de faire face aux chevaliers, aux seigneurs, qui eux étaient bien nourris, disposaient de chevaux et d’armes qu’ils savaient employer.
On est dans un rapport de force physique, que les historiens bourgeois masquent systématiquement.
Habitants de Tournai enterrant des morts de la peste noire, 14e siècle
Toutefois, ce qui forme un obstacle à la pensée bourgeoise, ce n’est pas seulement le rapport de force physique, avec une violence qu’ils masquent. Il y a aussi la question de la production.
Portons notre regard sur la production à la campagne, justement. La plupart du territoire consistait des forêts, des friches, des landes, des zones humides, ou bien en des prairies, des pâtures. Beaucoup de terres étaient inaccessibles.
On peut donc tabler sur autour de 15 % des terres disponibles pour l’agriculture. Bien entendu, le rendement était très faible.
Tous les paysans ne disposaient pas de charrues et d’animaux de trait, l’engrais n’existait pas en quantité suffisante pour que les sols ne s’épuisent pas.
Pour cette raison d’ailleurs, on pratiquait l’assolement triennal : une année de blé ou seigle, une année d’orge, avoine, ou légumineuses, puis une année de jachère pour laisser reposer la terre.
Le Repas de noce de Pieter Brueghel l’Ancien, 1567-1568
Ce qui fait qu’en pratique, des 15 % de terres agricoles, 1/3 se retrouvait en jachère, la moitié servant pour les céréales, le reste d’un côté pour les légumineuses, les légumes, le lin, de l’autre les pâturages, les vergers, les prairies.
On arrive alors à 2100 calories par jour par personne rien qu’avec les céréales.
Cependant, il y a les semences à conserver, les réserves à mettre en place, les taxes pour les couches dominantes, les pertes en raison des rats. On perd donc autour de 20/30 % de la production.
Cependant, il y a également d’autres produits qui sont consommés : les légumineuses, les légumes, les fruits, ainsi que le lait et la viande, même si bien plus rarement.
L’un dans l’autre, on s’y retrouve pour un certain équilibre.
Sauf que cet équilibre est tellement précaire sur sa base que les historiens ne parviennent pas à savoir combien il y avait de gens en France en 1200. La fourchette va de 12 à 20 millions de personnes !
Philippe IV le Bel, 1313
Néanmoins, on aura compris que cette question des calories est essentielle afin de comprendre comment la noblesse, minoritaire et armée, était en mesure d’affronter d’immenses masses paysannes qualitativement affaiblies.
La noblesse profitait de la centralisation qualitative des efforts quantitatifs, tandis qu’individuellement les paysans s’épuisaient aux récoltes, à réparer leurs maisons, à fabriquer et réparer des semblants de vêtements ainsi que des outils relativement rudimentaires, à trouver du petit bois pour le chauffage et la cuisson, à cueillir diverses plantes et racines dans les forêts, etc.
L’usure de la vie quotidienne épuisait mentalement une population analphabète, pendant que la noblesse s’exerçait physiquement et mentalement, établissant une psyché en phase avec un rôle dominateur.
Si on ajoute à cela la religion qui justifie l’ordre en place, les masses paysannes ne pouvaient qu’être terrifiées à l’idée de toute transformation portant en elle un risque immense sur le plan de la survie.
Un épisode comme celui de la peste noire, qui décima entre 30 et 60 % de la population européenne en 1347-1352, ne pouvait que provoquer une terrible hantise du lendemain à l’échelle de sociétés toutes entières.
La féodalité, c’est la campagne et on peut dialectiquement également inverser en disant que la campagne, c’est le féodalisme.
Du moment qu’il y a restriction, séparation, clivage… et en même temps une hiérarchie locale, alors des rapports féodaux s’inscrivent dans la réalité.
Même un pays capitaliste connaît le phénomène des notables dans les campagnes : c’est là le féodalisme qui se réactive, en se contorsionnant pour exister.
Dans L’idéologie allemande qui, rappelons-le, fut publiée pour la première fois en 1932 grâce à l’URSS de Staline, on a un exposé de cette question de la campagne par Karl Marx et Friedrich Engels.
Ils expliquent la nature des campagnes et le contraste avec les villes.
« La troisième forme est la propriété féodale ou liée à une structure d’ordres.
Si l’Antiquité partait de la ville et de son petit territoire, le Moyen Âge, lui, part de la campagne.
La population qui se trouvait là, clairsemée, dispersée sur une vaste étendue, peu accrue par l’arrivée des conquérants, conditionnait ce point de départ différent.
Au contraire de la Grèce et de Rome, le développement féodal commence donc sur un terrain beaucoup plus vaste, préparé par les conquêtes romaines et l’extension de l’agriculture qui leur était liée dès le départ.
Les derniers siècles de l’empire romain en décadence et la conquête par les Barbares détruisirent une large partie des forces productives ; l’agriculture avait sombré, l’industrie s’était effondrée par manque de débouchés, le commerce s’était assoupi ou avait été brutalement interrompu, la population rurale et urbaine avait diminué.
Ces conditions initiales, et l’organisation de la conquête qui en découlait, développèrent, sous l’influence de la structure militaire des Germains, la propriété féodale.
Celle-ci repose, comme la propriété tribale et la propriété communautaire, également sur une entité collective, en face de laquelle se dressaient, non pas comme dans l’Antiquité, les esclaves, mais les petits paysans asservis en tant que classe des producteurs directs ; avec la formation complète du féodalisme s’ajoute encore l’opposition aux villes.
L’articulation hiérarchique de la possession foncière, et les groupes armés qui suivaient et accompagnaient cette dernière, donnèrent à la noblesse le pouvoir sur les serfs.
Cette articulation féodale était, autant que la propriété communautaire antique, une association contre la classe dominée des producteurs ; seuls étaient différents la forme de l’association et le rapport aux producteurs directs, parce que régnaient des conditions de production différentes.
À cette articulation féodale de la possession foncière correspondaient, dans les villes, la propriété corporative, l’organisation féodale de l’artisanat. La propriété consistait ici principalement dans le travail de chaque individu.
La nécessité de l’association contre l’association de la noblesse pillarde, le besoin de halles de marché communes en un temps où l’industriel était en même temps commerçant, la concurrence croissante de serfs accourant en flot dans des villes prospères, l’articulation féodale de tout le pays amenèrent les corporations ; les petits capitaux économisés peu à peu par les artisans et le nombre stable de ceux-ci dans une population croissante développèrent la condition de compagnon et celle d’apprenti, ce qui mit en place dans les villes une hiérarchie analogue à celle des campagnes. »
Dans ce rapport, les campagnes l’emportent, car ce sont elles qui apportent de quoi survivre.
Les villes apportent de quoi vivre de manière meilleure, mais dans tous les cas les forces productives sont faibles et tout cela ne va pas bien loin.
Karl Marx et Friedrich Engels constatent ainsi que :
« La propriété principale, pendant l’époque féodale, consistait donc, d’un côté, en une propriété foncière à laquelle était attaché le travail servile, et, d’un autre côté, en un travail propre avec un petit capital dominant le travail des compagnons.
L’articulation de ces deux formes était conditionnée par les limites du système de production, la culture du sol, faible et grossière, et la production artisanale.
Il y eut peu de division du travail même à l’apogée du féodalisme.
Chaque pays connaissait en son sein l’opposition de la ville et de la campagne ; l’articulation en ordres était assurément très fortement prononcée, mais en dehors de la distinction entre princes, noblesse, clergé et paysans à la campagne, et maîtres, compagnons, apprentis et bientôt populace de journaliers dans les villes, il ne se produisit aucune division significative.
Celle-ci était rendue difficile dans l’agriculture par l’exploitation parcellaire, à côté de laquelle surgit l’industrie domestique des paysans eux-mêmes ; dans l’industrie, le travail n’était nullement divisé à l’intérieur de chaque métier, et très peu entre les différents métiers.
Dans les villes les plus anciennes, la séparation de l’industrie et du commerce préexistait, mais elle ne se développa que plus tard dans les villes plus récentes, lorsque les villes entrèrent en rapports les unes avec les autres.
La constitution en royaumes féodaux de territoires assez vastes était un besoin pour la noblesse terrienne comme pour les villes. L’organisation de la classe dominante, la noblesse, eut donc partout un monarque à sa tête. »
Le féodalisme implique la monarchie comme union centrale symbolique des divisions locales réelles, tout comme le féodalisme a besoin des villes comme excroissance de la campagne formant un lieu d’échange central de l’artisanat local.
Le féodalisme affirme une unité générale en tant qu’il est lui-même restreint ; le paysan est lié à sa terre en particulier, car il en va ainsi en général dans une société de seigneurs et de paysans, avec des commerçants et artisans existant parallèlement à eux.
L’exemple des Vikings est significatif, car on imagine bien des hommes particulièrement grands et musclés, bien formés aux armes, massacrant des moines et des paysans sans défense.
On peut et on doit même transposer cela au rapport entre les seigneurs et les paysans.
La question des calories doit être analysée en tant que telle, mais disons déjà que les paysans sont faibles, affamés, carencés, alors que les seigneurs se nourrissent à leur faim et sont éprouvés au combat.
C’est même leur obsession.
Chevalier dans le Codex Manesse (1305-1315)
En effet, le féodalisme vient de l’esclavagisme, on a affaire à des hommes en armes.
Ils n’ont pas instauré l’esclavagisme, car l’occasion ne s’y prêtait pas, mais ils ont la même démarche agressive.
Être fort physiquement, apte à combattre, prêt à toujours faire valoir ses droits supérieurs, telle est l’idéologie portant le seigneur dans sa vie quotidienne.
C’est à ce titre qu’il se réserve le droit de chasser.
Ce n’est pas seulement pour se réserver les animaux de la forêt, c’est aussi un entraînement militaire, cela forge des mentalités bien définies qui doivent absolument être réservées à l’élite.
La chasse est une idéologie en tant que telle, à la fois comme raffinement et comme sport, comme entraînement au maniement des armes au même titre que l’escrime.
Miniature de 1287
Il y a par conséquent une véritable profusion d’armes améliorées, modernisées ou nouvelles, avec des gammes infinies selon l’utilisation visée.
On pense bien entendu au seigneur avec une lourde épée, une longue lance, une hache, une massue, un bouclier, mais tout ce matériel relève d’une véritable activité industrieuse à l’échelle continentale.
Pour faire simple, notons que pour le matériel principal, l’évolution est la suivante : les seigneurs ont une armure en cuir avec des plaques de métal, qui sera remplacée par une cotte de mailles en métal, qui cédera elle-même à la fameuse armure, extrêmement lourde par ailleurs.
Les chevaux eux-mêmes seront munis d’armures, car tout seigneur a son cheval et c’est ce qui va donner naissance à l’idéologie de la chevalerie.
Une joute dans le Codex Manesse (1305-1315)
Au sens strict, la chevalerie consiste en une catégorie sociale particulière, celle des chevaliers.
Ils appartiennent à la noblesse inférieure et utilisant une partie de leurs richesses pour se procurer et entretenir tout l’équipement (au 12e siècle, cela équivaut chaque année aux revenus de l’agriculture sur 150 hectares).
En réalité, la chevalerie est tout un dispositif idéologique, qui vise à valoriser l’esprit de corps des seigneurs.
C’est la raison pour laquelle des tournois étaient organisés de manière régulière par les empereurs, les rois ou les plus grands seigneurs.
Cela s’associe aux trouvères et aux troubadours, payés par les seigneurs pour réciter des vers racontant l’héroïsme de figures plus ou moins mythiques ; c’est ce qu’on appelle la chanson de geste.
Jean II adoubant des chevaliers, Enluminure du 15e-16e siècle
Tout un travail est à mener ici, mais il ne faut pas se leurrer : derrière la prétendue noblesse d’esprit des chevaliers il y a la pratique d’écrasement des paysans dans le sang.
La chevalerie est une idéologie, qui vise à galvaniser les seigneurs, à maintenir la pression militaire, à établir une séparation fondamentale avec les larges masses.
On remarquera d’ailleurs que même si la chevalerie s’inscrit dans les croisades, elle possède une dynamique interne qui relève fondamentalement des seigneurs, et non de la religion.
C’est vrai pour toutes les chevaleries, sans exception, qui sont normalement liées à la féodalité, mais qu’on retrouve dans l’esclavagisme.
Dans tous les cas, il y a la revendication de l’honneur, du courage plein d’abnégation, de la loyauté, du code d’honneur, de la maîtrise de soi, du sens du sacrifice, etc.
Tout cela est une fiction militariste ; c’est un masque pour former les combattants de la classe des seigneurs à être prêts à sauver leur classe, coûte que coûte.
Bible Maciejowski; vers 1250
Mentionnons ici la furūsiyya qui est l’idéologie chevaleresque islamique (fusion des traditions combatives arabes et de l’esprit dynastique persan), les samouraïs japonais (avec l’art du Bushido), les Rajputs du Rajasthan, les guerriers mongols, les cavaliers songhaïs de la vallée du fleuve Niger, les cosaques, etc.
Ce qu’on appelle les arts martiaux sont des méthodes relevant de cette idéologie ou bien s’y rattachant : le krabi-krabong thaïlandais, le iaido japonais, le kung fu chinois, le bokator cambodgien, le karaté et le ninjutsu japonais, le kalarippayatt indien, etc.
On est ici au croisement de l’entraînement militaire propre à une caste et d’un système codifié de combat, avec toujours un arrière-plan idéologique.
Cette démarche chevaleresque est toujours liée à l’idée d’être en permanence sur la brèche, d’avoir possiblement toujours à combattre, de manière imprévue.
Le château de Caerlaverock
Elle démasque sa réalité de classe quand on sait que, loin des contes oraux et écrits sur les chevaliers héroïques comme ceux de la Table ronde, les seigneurs européens vivaient dans des châteaux-forts.
Initialement en bois, ils furent ensuite construits en pierre une fois le féodalisme bien installé, avec des murs de pierre pouvant atteindre soixante mètres de hauteur, bien sûr des douves et un pont-levis.
Prendre d’assaut une telle place forte était extrêmement difficile ; cela exigeait des appareils pour lancer des pierres et des objets incendiaires, des tours en bois sur roues amenées le plus près possible des murailles.
Dans la pratique, cela consistait surtout en un siège pouvant durer des mois.
S’il ne faut pas nier la dimension réelle des combats menés par les seigneurs, et ce même perpétuellement, il ne faut pas y voir un courage formidable ni attribuer à la chevalerie une valeur en soi.
C’était un principe militariste d’éducation à visée pratique : le maintien de la domination, son renforcement à chaque occasion.
Nous sommes au 10e siècle et les Vikings, très actifs depuis quelques décennies par des raids, sont à l’offensive dans ce qui est l’actuelle Normandie.
Mais depuis les décennies 850-860, les Vikings sont montés en puissance, lançant de véritables expéditions au long cours. Nantes, Angers, Tours, Blois, Orléans… sont plusieurs fois prises et pillées.
Paris est de nouveau une cible en 856-857, en 861 et en 885, après l’avoir été en 845 ; la fuite des religieux chrétiens devant les avancées Vikings fut notamment décrite par Ermentaire de Noirmoutier.
Aussi, lorsque le chef Viking Rollon est à la tête d’une nouvelle expédition, en 910-911, le roi des Francs Charles III le Simple décide de négocier avec lui, espérant en faire un allié.
Cela donne le traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911.
Rollon reçoit une partie de la région dénommée Neustrie : il devient à cette occasion chrétien et prend le nom de Robert ; son arrière-arrière-arrière-petit-fils est le fameux Guillaume le Conquérant.
En échange, Rollon va servir de tampon envers les autres Vikings ; cela protège ce flanc militairement.
Le chroniqueur Dudon de Saint-Quentin raconte notamment cet épisode dans De moribus et actis primorum Normanniae ducum (« Des mœurs et des Actions des premiers ducs de Normandie »), une fameuse chronique du début du 11e siècle.
On y lit que :
« La terre qui leur fut concédée s’étend donc du pays de Ponthieu, qui la jouxte à l’est, le long de la mer anglaise, qui la baigne au nord, jusqu’à la Bretagne, qui borde sa frontière à l’ouest ; sur la lisière ouest et sud, elle confine avec le pays du Mans jusqu’au pays de Chartres ; et du pays de Chartres jusqu’au Ponthieu, elle est limitrophe du Vexin et du Beauvaisis jusqu’au pays de Ponthieu.
Lorsque le duc Rollon eut reçu en fief héréditaire cette terre que le roi des Francs avait délimitée pour lui, il la répartit entre ses hommes, selon les mérites qu’il reconnaissait à chacun, tout en se réservant pour son usage personnel tout ce qui s’y trouvait de plus précieux. »
Rollon devint duc, prit la meilleure part et distribua le reste aux autres. On devine bien que s’il est duc, c’est qu’il ne cultive lui-même pas la terre.
On imagine bien également que les quelques milliers de Vikings l’accompagnant ne se sont pas installés comme paysans, l’inverse des dizaines de milliers de personnes déjà présentes dans la région.
Pourtant, de son côté, Lucien Musset, professeur d’Histoire de l’Université de Caen, écrit en 1986 dans Quelques observations sur esclavage et servage dans la Normandie ducale qu’il n’y a pas eu de paysans transformés en serfs à ce moment-là.
« L’inexistence du servage dans la Normandie des XIe et XIIe siècles est un fait parfaitement connu et vérifié.
Mais le duché avait certainement connu, avant 1025 environ, un esclavage fondé sur la traite qui paraît bien d’origine nordique ; il était sans doute de caractère surtout domestique. Il ne touche que des individus peu nombreux et ne fut pas durable ; on ne connaît aucun affranchi.
Ensuite, pour le XIe siècle, on possède de rares mentions de serfs : une demi-douzaine de vrais serfs ruraux, presque tous avant 1050 ; un asservissement pour dettes, une mention imprécise d’asservissement pénal, enfin une poignée de « sainteurs » s’asservissant eux-mêmes par dévotion ; aucun collibert enfin.
Tout ceci disparaît avec le début du XIIe siècle.
Le servage ne laisse ensuite comme traces que des survivances de vocabulaire, d’ailleurs fort rares et s’expliquant presque toutes par l’influence des provinces voisines.
Donc, dans la très faible mesure où il a existé avant 1100, le servage normand ne fut jamais qu’un phénomène marginal.
Le statut normal des hommes en Normandie a toujours été la liberté. »
Tout cela est absurde, naturellement, surtout que si on creuse (avec grande difficulté), on tombe sur une immense révolte paysanne en Normandie en 996-997.
Même s’il est vrai que celle-ci ne fut pas chroniquée à l’époque, il est révélateur que les historiens n’y voient pas l’expression d’une situation bien déterminée : celle du servage, qui soi-disant n’existait pas en Normandie, parce qu’il n’est pas inscrit dans les textes.
Il a été parlé plus haut de la chronique intitulée De moribus et actis primorum Normanniae ducum (« Des mœurs et des Actions des premiers ducs de Normandie »), au début du 11e siècle. Elle fut suivie d’une seconde du même type quelques décennies plus tard, Gesta Normannorum ducum (« Exploits des ducs des Normands »), écrite par Guillaume de Jumièges.
Voici comment l’écrasement des paysans révoltés est présenté.
« CHAPITRE II.
Avec quelle sagesse il [Richard II] réprima la conspiration générale tramée par les paysans contre la paix de la patrie.
Tandis qu’il était ainsi infiniment riche de tant de bonnes qualités, au commencement de son jeune âge, il s’éleva dans l’intérieur du duché de Normandie un certain germe empoisonné de troubles civils.
Dans les divers comtés du pays de Normandie, les paysans formèrent d’un commun accord un grand nombre de conventicules, dans lesquels ils résolurent de vivre selon leur fantaisie, et de se gouverner d’après leurs propres lois, tant dans les profondeurs des forêts que dans le voisinage des eaux, sans se laisser arrêter par aucun droit antérieurement établi.
Et afin que ces conventions fussent mieux ratifiées, chacune des assemblées de ce peuple en fureur élut deux députés, qui durent porter ses résolutions pour les faire confirmer dans une assemblée tenue au milieu des terres.
Dès que le duc en fut informé, il envoya sur-le-champ le comte Raoul [d’Ivry] avec un grand nombre de chevaliers, afin de réprimer la férocité des campagnes, et de dissoudre cette assemblée de paysans.
Raoul exécutant ses ordres sans retard, se saisit aussitôt de tous les députés et de quelques autres hommes, et leur faisant couper les pieds et les mains, il les renvoya aux leurs, ainsi mis hors de service, afin que la vue de ce qui était arrivé aux uns détournât les autres de pareilles entreprises, et rendant ceux-ci plus prudens les garantît de plus grands maux.
Ayant vu ces choses, les paysans abandonnèrent leurs assemblées, et retournèrent à leurs charrues. »
On a ici un bon exemple – terrible – d’installation d’une force armée, d’un asservissement qui a du mal à se calibrer, car provenant de l’extérieur, ce qui provoque une rupture et une remise à plat des rapports.
Une fois cela réalisé, cela permit un élan au duché, qui jusqu’en 1144 agit avec une grande indépendance, faisant de Rouen, Fécamp puis Caen ses bastions.
On a même en 1066 la fameuse campagne de Guillaume le Conquérant en Angleterre, dont il devint roi.
La bataille de Stamford Bridge en 1066 (vu en 1250), opposant les Anglais avec le roi Harold aux Norvégiens alors que Guillaume le Conquérant a déjà débarqué en Angleterre ; les Anglais sont ensuite défaits à Hastings
Regardons justement comment la conquête a pris forme. On s’aperçoit alors qu’il s’est passé la même chose que pour le duché de Normandie.
Guillaume le Conquérant a donné les terres prises aux aristocrates anglo-saxons à des barons, en les dispersant afin de les empêcher d’être en mesure de former un bloc territorial homogène.
Ces barons remirent des concessions à des éléments subalternes (en grande majorité normands), qui eux-mêmes firent de même. On a alors tout un système pyramidal… où les serfs sont invisibles, et pourtant à la base de tout le système.
En pratique, il y a 1 100 propriétaires terriens, dont 200 grands barons et 300 ecclésiastiques.
Tapisserie de Bayeux, 11e siècle, montrant ici la mort du roi Harold à la bataille d’Hastings en 1066
En face, la quasi-totalité des paysans sont des serfs, comme le confirme vingt ans plus tard, un recensement foncier et démographique du pays, appelé « Livre du Jugement dernier », qui fournit au roi le nombre de terres, de vassaux auprès des barons normands, d’animaux de ferme, etc.
On notera que le processus exige que tout propriétaire terrien appartienne automatiquement à la noblesse, ce qui agrandit le cadre de celle-ci, même si bien évidemment l’élite était un groupe fermé, vivant exclusivement de manière parasitaire (les barons, les représentants du haut clergé tels les archevêques, évêques et abbés des grands monastères).
Pareillement, un homme ne relevant pas du servage pouvait payer afin d’éviter un tribunal local et se retrouver devant la cour royale. Cela veut dire que si les paysans faisaient face à la justice du seigneur local, la minorité parasitaire se retrouvait face à une justice différente, supervisée par le roi.
Une page du « Livre du Jugement dernier », 1086
Il va de soi également que cette nouvelle noblesse s’empressa de construire des forteresses et des châteaux, afin de se prémunir des révoltes, mais bien sûr également pour se lancer dans une féroce concurrence ou compétition contre les voisins, voire contre le roi.
Quand on s’intéresse à pourquoi le féodalisme a existé (et existe encore) historiquement, il faut se dire : pourquoi y a-t-il eu le féodalisme, au lieu d’un nouvel esclavagisme ?
Pourquoi, lorsque l’Empire romain s’effondre, y a-t-il un Moyen Âge féodal en Europe, au lieu d’un nouvel esclavagisme ?
Après tout, ce sont des barbares qui ont amené la destruction de Rome. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils réinstallent l’esclavagisme, à leur manière.
La réponse est la suivante : l’esclavagisme n’a pas été rétabli par les barbares, parce que ce n’était pas possible. Les conditions ne le permettaient plus.
Icône de la victoire de Novgorod sur André Ier Bogolioubski, 12e siècle
Cela sonne étrange de dire les choses ainsi, car à un moment, l’esclavagisme existait toujours en Mésoamérique, avec bien des siècles plus tard toujours une brutalité sanglante qui frappa les esprits des conquistadors découvrant les Aztèques et les autres peuples.
Pourquoi justement les Aztèques, qui arrivent très tardivement sur la scène historique, au début du 14e siècle, ont-ils établi (ou plutôt rétabli) l’esclavage lors de leur victoire, alors qu’en Europe, avec la chute de Rome en 476, l’esclavagisme s’efface au fur et à mesure ?
Tout est lié à la question de l’alimentation.
Lorsqu’on pense aux dominants, on a toujours en tête leurs richesses, leur opulence.
C’est vrai, bien entendu, mais pour que ces dominants puissent être en place, il faut que la population qui les sert ait à manger.
C’est la reproduction de la vie qui est la clef de tout mode de production, de sa possibilité, de son développement, de son renversement.
Lorsque les Aztèques parviennent à instaurer leur domination, depuis la Cité-État de Tenochtitlan, ils sont obligés de pratiquer l’esclavage.
Tenochtitlan et le lac Texoco, sur lesquels sera construite la ville de Mexico
Il n’y a, en effet, pas d’animaux de trait. C’est pour cela qu’il y a cette fameuse question de la roue, que les Aztèques n’auraient pas découverte.
En réalité, il n’y avait pas d’animaux pour tirer un véhicule, et de plus l’utilisation du métal était d’un très bas niveau. La métallurgie est découverte vers l’an 800 seulement et les alliages ne seront jamais découverts.
On a ainsi une civilisation développée, mais de type esclavagiste et techniquement à l’âge de pierre.
Pour prendre un exemple pittoresque inverse, les Inughuit – les Inuits vivant le plus au Nord du Groenland – ont survécu, car ils avaient réussi à trouver le moyen de fabriquer des armes en métal pour chasser. Le fer utilisé provenait… d’une météorite.
Ahnighito (la Tente), le principal fragment (pesant 31 tonnes) de la météorite du cap York
C’est un exemple significatif de nuance, puisqu’on a un peuple vivant à l’époque des chasseurs-cueilleurs en termes de mode de production, mais sorti par contre de l’âge de pierre.
Inversement, les Aztèques avaient déjà bien progressé dans le mode de production esclavagiste, tout en restant sur bien des plans à l’âge de pierre.
Sans alliages ni animaux de trait, sans outils appropriés ni élevages, les Aztèques étaient historiquement coincés.
Concrètement, si on doit bien entendu regretter l’emploi d’animaux comme véritables esclaves, historiquement l’humanité a été obligée d’avoir cette pratique pour transformer la réalité.
Sans cet appui, pas de développement de l’agriculture.
Sans développement de l’agriculture, on en reste à l’esclavage. La charrue mérite à ce titre une étude en soi, au même titre que les moulins à eau et à vapeur, l’horloge solaire et mécanique.
Le Christ reçoit une église de la part d’Otton Ier, empereur du Saint-Empire, 10e siècle
Karl Marx, dans ses études personnelles, s’est appesanti très lourdement sur cette question de la technique et de son importance dans un mode de production.
C’est que les connaissances scientifiques et les capacités techniques apportent beaucoup de nuances et produisent des différences dans la production.
Comme Karl Marx le formule dans Misère de la philosophie :
« Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives.
En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et, en changeant leur mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux.
Le moulin à bras vous donnera une société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel. »
Karl Marx, qui a compris la dimension des modes de production en tant que moyen de reproduire la vie de l’espèce humaine sortie de la Nature (pour ensuite y retourner dans le Communisme), ne pouvait qu’étudier avec fascination, dans un esprit systématique, les facteurs-clefs faisant progresser la production.
Il faut se rappeler également du contexte de l’époque : Karl Marx est né en 1818, Jules Verne en 1828 ; ils sont pratiquement de la même génération, celle d’une révolution faisant passer des ateliers aux usines.
L’humanité améliore les techniques, découvre de nouvelles ressources.
Cela permet de mieux comprendre le cheminement de l’humanité à travers les siècles, les millénaires.
Dans une lettre de 1846 à Pavel Vasilyevich Annenkov, Karl Marx souligne de la manière suivante le caractère « forcé » de l’existence d’un mode de production, relativement aux forces sociales en présence.
« Qu’est ce que la société, quelle que soit sa forme ? Le produit de l’action réciproque des hommes.
Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout.
Posez un certain état de développement des facultés productives des Hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation.
Posez de certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile.
Posez telle société civile et vous aurez tel état politique, qui n’est que l’expression officielle de la société civile. »
Ainsi, si le féodalisme existe, c’est que l’esclavagisme ne pouvait plus exister. D’où justement que parfois le processus s’arrête en chemin ou bien est corrompu.
Les chrétiens d’Europe étaient ainsi horrifiés de voir que l’Islam, pourtant clairement d’expression féodale (et non barbare), assume l’esclavage à très grande échelle.
Une telle démarche de l’Islam provient, comme on l’a étudié, du fait que le féodalisme a été produit par en haut, par la conquête militaire et l’établissement d’une religion capable d’avoir le même « niveau » que le christianisme (que Mahomet interprète selon la tradition de Jacques avec son judaïsme prolongé, opposé à Paul l’universaliste).
En fait, l’esclavage est une forme obligatoire lorsqu’on cherche à forcer le cours des choses, du point de vue d’un empire.
Il n’a plus sa place lorsqu’on laisse les forces productives se développer suivant un cours naturel de développement.
Mais ce n’est jamais un choix. Ce sont les conditions historiques qui déterminent cela.
Sacramentaire de Drogon, vers 850
Concrètement, qu’est-ce que cela donne ? Prenons une situation typique dans le cadre des restes de l’Empire romain.
On a une masse d’hommes en armes, au moins plusieurs milliers ou dizaines de milliers. Ils conquièrent un territoire, mais décident de s’établir au lieu de repartir.
Si on était dans une logique esclavagiste, ces conquérants vont établir une Cité-État et exiger un tribut sur les populations environnantes, tout en réduisant en esclavage une grande partie de celles-ci.
Cependant, dans la logique féodale, les territoires sont répartis.
Le chef s’approprie la plus grosse part, mais remet des territoires et des richesses à ses subordonnés directs, et le tout ruisselle chez l’ensemble des conquérants.
L’unité des conquérants qu’on avait dans la logique esclavagiste cède le pas à une fragmentation.
Les invasions germaniques démantelant l’Empire romain (wikipedia)
Mais pourquoi les territoires sont-ils répartis ? S’ils le sont, c’est que c’est inévitable.
En effet, les territoires conquis ne sont pas peuplés seulement de tribus ou de la population d’une Cité-État.
Ceux qui y vivent sont des paysans, localisés de manière plus ou moins dispersée, en petites unités relativement éparpillées. Cette situation a été provoquée par l’effondrement de l’Empire romain, qui s’est constitué dans un élargissement savamment réparti.
L’Empire romain a, en effet, confié des lopins de terre à ses vétérans de l’armée, à des colons ou à des paysans lors de tentatives de pénétrer puissamment les territoires conquis.
Et lors de son effondrement, les grandes propriétés terriennes se sont effondrées, renforçant le morcellement.
Triptyque de la fin du 14e siècle
Lorsque des envahisseurs se retrouvent avec un tel panorama, ils n’ont bien évidemment pas le choix.
Au lieu d’établir une Cité-État irradiant une vaste zone de peuples devant accorder des tributs, ils s’organisent de telle manière à ce que localement ils disposent de la domination, avec une capacité d’intervention militaire en cas de révolte contre eux.
C’est le principe du seigneur dans son château-fort, pour se protéger des autres seigneurs mais également des paysans, et toujours prêt à prendre les armes contre les uns ou les autres.
Un bon exemple est l’installation des Vikings en Normandie : à peine installés, ils durent faire face à une grande révolte organisée, qu’ils écrasèrent dans le sang.
On aura compris que le féodalisme existe lorsqu’on vit mieux que dans l’esclavagisme, mais dans une précarité tout de même très grande. L’humanité se focalise sur l’agriculture, afin de survivre.
95 % de la population relève des activités agricoles.
L’aristocratie, dont le Roi fait partie, est une minorité parasitaire, qui prétend avoir une légitimité à posséder les terres et donc à prélever une rente sur les paysans.
Ceux-ci, dans un état misérable, acceptent leur sort plus enviable que l’esclavage. C’est le féodalisme.
Voici comment Lénine, en 1899, présente la chose, de manière synthétique. Il le fait dans une étude intitulée Le développement du capitalisme en Russie : il démontrait alors qu’en Russie, le féodalisme avait déjà été dépassé.
« Pour étudier le système actuel de l’économie seigneuriale, il faut prendre pour point de départ le régime qui dominait à l’époque du servage.
L’essentiel du système économique de cette époque était que dans toute unité d’exploitation foncière, c’est-à-dire dans tout domaine patrimonial, la totalité de la terre était divisée en deux parts : en terres seigneuriales et terres paysannes.
Ces dernières étaient accordées sous forme de lots aux paysans qui la cultivaient eux-mêmes avec leur matériel et en tiraient leurs moyens de subsistance (ils recevaient également d’autres moyens de production: forêt, parfois du bétail, etc.).
Suivant la terminologie de l’économie politique théorique, le produit du travail qu’effectuaient les paysans sur cette terre constituait le produit nécessaire : nécessaire pour les paysans en tant qu’il leur procurait les moyens de subsistance, nécessaire pour le seigneur, en tant qu’il lui assurait la main-d’œuvre (tout comme dans la société capitaliste, le produit nécessaire est celui qui compense la partie variable du capital).
Le surtravail des paysans consistait à cultiver la terre du seigneur avec le même matériel qu’ils utilisaient pour cultiver la leur ; le produit de ce travail allait au seigneur.
On voit que le surtravail se distinguait territorialement du travail nécessaire.
Quand les paysans travaillaient pour le seigneur, cela se passait sur les terres seigneuriales. Quand ils travaillaient pour eux, cela se passait sur leur lot.
Pour le seigneur ils travaillaient tels jours de la semaine ; pour eux-mêmes, les autres jours.
Dans ce système, le « lot » concédé au paysan était donc une sorte de salaire en nature (pour employer le langage d’aujourd’hui), ou un moyen d’assurer de la main-d’œuvre au seigneur.
La « propre » exploitation des paysans sur leur lot était la condition de l’économie seigneuriale. Elle avait pour but non pas d’assurer des moyens d’existence aux paysans, mais d’assurer de la main-d’œuvre au seigneur.
C’est ce système économique que nous appelons l’exploitation fondée sur la corvée.
Pour que ce système prédomine, il va de soi qu’il est indispensable que soient réunies les conditions suivantes.
1° La suprématie de l’économie naturelle.
Le domaine féodal devait former un tout isolé, se suffisant à lui-même, ayant des liens très faibles avec le reste du monde.
Le fait pour les seigneurs de produire du blé pour la vente – production qui s’était considérablement développée pendant les derniers temps du servage – annonçait déjà la décomposition de l’ancien régime.
2° Le producteur immédiat devait être doté de moyens de production en général et de terre en particulier.
Bien plus, il devait être attaché à la glèbe, sinon le seigneur n’avait pas de main-d’œuvre garantie.
On voit que les moyens employés pour obtenir le surproduit dans le système fondé sur la corvée et dans l’économie capitaliste sont diamétralement opposés ; dans le premier cas, ces moyens sont basés sur le fait que le producteur est doté d’un lot de terre, dans le second cas, ils sont basés sur le fait qu’il est libéré de la terre.
3° Autre condition de ce système d’exploitation : le paysan devait dépendre personnellement du seigneur.
En effet, si ce dernier n’avait plus exercé une autorité directe sur la personne du paysan, il lui aurait été impossible d’obliger à travailler pour lui un homme qui était pourvu d’un lot de terre et qui avait sa propre exploitation.
Il fallait donc une « contrainte extra-économique », comme dit Marx en définissant ce régime économique (qu’il ramène, comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, à la catégorie de la rente-prestations de travail. Le Capital, III, 2. 324).
Cette contrainte peut prendre les formes les plus variées et les degrés les plus divers, allant du servage au statut juridique inférieur des paysans.
4° Enfin, ce système a comme condition préalable et comme conséquence un niveau extrêmement bas et routinier de la technique.
Car c’est entre les mains de petits paysans écrasés par la misère, avilis par leur dépendance personnelle et par leur ignorance, que se trouve toute l’exploitation agricole. »
Le mode de production féodal correspond à une certaine étape du développement de l’humanité ; il existe comme dépassement de l’esclavage à l’échelle locale et comme prélude des échanges généralisés du capitalisme.
Quand on pense au féodalisme, on a en tête l’image du paysan asservi devant travailler pour son seigneur. Ce n’est pas de l’esclavage, mais le servage ne fait pas rêver pour autant.
C’est vrai et faux en même temps, car au fond, dans le féodalisme, il y a une sorte d’accord, de transaction, de modus vivendi.
Le seigneur veut, en effet, que la production lui permette de satisfaire à sa propre vie aisée (relativement à l’époque) et il sait qu’il a besoin d’une certaine bonne volonté du paysan pour parvenir à ses fins.
Le paysan, quant à lui, accepte d’être dépossédé dans la mesure où il peut mener une vie meilleure que s’il était esclave.
Il ne s’agit donc pas d’un accord unilatéral, comme justement entre le maître et l’esclave.
Il s’agit d’une sorte de compromis, établi sur le tas, qui sera lentement formalisé.
Le labour présenté dans Les Très Riches Heures du duc de Berry, 15e siècle
Les choses iront également parfois en s’améliorant, parfois en empirant, suivant les tendances propres aux localités, aux régions, aux États, au contexte géographique, à la situation climatique, à la lutte des classes, etc.
Quelle forme a ce compromis toutefois, en substance ?
Concrètement, on devine facilement la forme de l’exploitation : le seigneur s’approprie une partie de l’argent du paysan.
Sauf que pour cela, il faut déjà que l’argent circule.
En pratique, il faut du temps pour cela et c’est là que les commerçants vont monter en puissance tout au long du Moyen Âge européen.
Le seigneur récupère une partie de la production et les commerçants vont se charger de le lui acheter, lui fournissant de l’argent pour s’acheter ce qu’il souhaite.
Le seigneur dispose donc d’une rente, fournie par le paysan, mais avant la rente-argent, il y a la rente en biens produits, car l’économie est encore à un niveau très rudimentaire.
Mais le seigneur ne profite pas seulement de ce que les paysans lui fournissent et qui est vendu par des commerçants jouant le rôle d’intermédiaires.
On a aussi toute une variété de paiements et de travaux justifiés pour différentes raisons.
C’est ce qu’on appelle la corvée.
Une illustration médiévale de la corvée
Il y a les frais relevant de l’utilisation obligatoire du four et du moulin locaux, il y a des amendes et des « cadeaux », il y a le travail obligatoire pour différentes activités concernant la vie locale (entretien des routes, nettoyage des fosses, etc.).
Le paysan est donc écrasé par le seigneur qui s’approprie une partie du fruit de son travail, à la fois directement mais également indirectement en raison des services rendus de manière obligatoire.
Le paysan est exploité par la rente et la corvée.
Pourquoi accepte-t-il cela ?
Naturellement, il n’a pas de regard extérieur sur les choses, mais il sent bien qu’il est exploité, opprimé ; il lui arrive par ailleurs de se révolter, dans un cadre de masse.
Cependant, les conditions de vie sont difficiles et le paysan dispose face à lui d’un cadre organisé qu’il apprécie. Il est lié à la terre, qui permet de survivre et même, au fur et à mesure, de vivre de manière un peu meilleure.
Enluminure française du 13e siècle
Il sait aussi qu’il ne peut pas devenir esclave, car les institutions sont fortes, appuyées par sa propre exploitation, et que la religion (ici chrétienne) est la garantie qu’un retour en arrière n’est pas possible.
Autrement dit, le paysan est perdant, il participe à sa propre perdition, mais cela lui assure une certaine sécurité.
C’est également ce qui lui fait accepter les impôts relevant de l’État central et la taxe d’une partie de son travail qui revient aux institutions religieuses (la fameuse « dîme » en France, à hauteur de 10 % de la récolte).
Face au seigneur, l’État central et l’Église peuvent d’ailleurs être des alliés. On retrouve le principe de l’équilibre des forces, des rapports de dépendance permettant une certaine situation, le tout dans le contexte d’une humanité très arriérée.
Le seigneur, l’État féodal, la religion : voilà ce que permet l’exploitation du paysan, paysan qui en retour profite de cette exploitation dans la mesure où, au moins, il n’est pas esclave, tout en étant relié à la terre qui permet d’assurer les moyens de subsistance.
Enluminure issue des Chroniques de Saint-Denis présentant l’exécution de rebelles paysans, 14e siècle
On peut même voir que le paysan va profiter du système, dans ses marges tout d’abord, puis de plus en plus.
Pourquoi cela ? C’est qu’historiquement, dès que c’est possible, il y a une autonomie toujours plus grande confiée aux paysans.
C’est vrai pour la France autour du 10e – 11e siècles, qui forment un tournant. Les seigneurs abandonnent toujours plus leur rôle de gestionnaire ordonnant aux paysans ce qu’il faut faire, ils cessent une surveillance directe.
La production a atteint un tel niveau qu’il est plus intéressant pour le seigneur de laisser faire avec une relative autonomie et de s’approprier une partie d’une production devenant, lentement mais sûrement, toujours plus grande.
Le seigneur continue alors d’être un rentier, mais on ne lui rend plus service directement, ou de moins en moins. Il cesse d’être un propriétaire foncier gérant ses affaires, pour devenir un grand propriétaire parasitaire.
Cela amène un système, lorsque le féodalisme est suffisamment développé, où en France le paysan devient un locataire d’une terre qu’il peut vendre ou transmettre par héritage, naturellement en fournissant en même temps les obligations par rapport au seigneur, le véritable propriétaire.
Voûtes de la Chapelle du Saint-Esprit de Rue, fin 15e – début 16e siècle
Mais il existe de multiples autres variantes : un bail de 1, 2 ou 9 ans, notamment. La seule règle à l’arrière-plan, c’est l’augmentation pour le seigneur de ce qu’il s’approprie sur le dos des paysans. Pour le reste, les possibilités d’organisation sont assez vastes.
Cela pose toutefois un paradoxe historique. En effet, le paysan va gagner en autonomie dans son travail, et lui-même a redémarré un processus clanique : il s’est marié entre cousins, le noyau familial agrandi acquière une importance plus grande en taille et en richesses.
Il se produit par conséquent une contradiction au seigneur, qui lui est dépendant du paysan, et même de plus en plus puisqu’il abandonne au fur et à mesure une gestion voire une surveillance de la production.
On passe d’un parasitisme immédiat à un parasitisme indirect, dont le point culminant, c’est bien entendu la Cour de Versailles, avec les plus grands seigneurs devenus des aristocrates maniérés vivant bien loin des paysans qu’ils exploitent.
Ces paysans ont parfois réussi à s’enrichir, dans d’autres cas, ils se sont terriblement appauvris ; dans tous les cas, les seigneurs locaux se sont transformés en aristocrates relativement lointains, urbanisés. Une telle cassure provoque la révolution.
Les êtres humains veulent vivre et chaque mode de production consiste en un moyen de reproduire les conditions de vie.
S’il y a acceptation d’un certain cadre social, c’est parce qu’il est considéré qu’il permet de vivre avec une certaine qualité, avec une certaine stabilité.
Une révolution se produit lorsque la qualité de vie se dégrade, lorsque la stabilité est trop faible.
L’être humain, animal social, se révolte et modifie les rapports sociaux ; cela se produit lorsque l’ancienne répartition des tâches, des richesses, de la propriété est devenue un obstacle à l’expansion des forces productives.
Toute l’Histoire de l’humanité, en tant qu’animal social sorti de la Nature pour y retourner, consiste en la bataille pour pouvoir matériellement et idéologiquement se passer de l’exploitation de l’Homme par l’Homme.
Il y a ainsi, à chaque étape de développement, des manières différentes d’aborder la vie quotidienne, selon les modalités de la reproduction de celle-ci.
Au tout début de l’humanité, la première conscience, élémentaire, était que la femme donne la vie ; son statut était par conséquent supérieur à celui des hommes.
C’est le matriarcat des origines et le culte de la déesse-mère est la première expression de l’humanité balbutiante, le reflet dans sa conscience de la compréhension de la reproduction de la vie.
Puis vint la révolution de l’agriculture et de l’élevage.
C’était une révolte contre le cours de la vie, car en maîtrisant le processus de croissance des végétaux et en domestiquant les animaux, l’humanité faisait face à la Nature, en la défiant.
Le matriarcat fut alors renversé et l’humanité se lança dans la tentative de s’arracher à la Nature, en développant les forces productives pour en être indépendante.
La Dame de « Brassempouy », appelée aussi Dame à la Capuche, découverte en France et datant de 29 à 22 000 ans avant notre ère
Ce qu’on appelle le Communisme, c’est justement le retour à la Nature de l’humanité, tout en conservant les acquis de son parcours inégal par rapport aux autres animaux.
L’être humain est un animal social ; le développement de l’espèce humaine passe par les modes de production assurant sa re-production.
Friedrich Engels note avec justesse dans la préface de L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État en 1884 que :
« Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l’histoire, c’est la production et la reproduction de la vie immédiate.
Mais, à son tour, cette production a une double nature.
D’une part, la production de moyens d’existence, d’objets servant à la nourriture, à l’habillement, au logement, et des outils qu’ils nécessitent, d’autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l’espèce.
Les institutions sociales sous lesquelles vivent les hommes d’une certaine époque historique et d’un certain pays sont déterminées par ces deux sortes de production : par le stade de développement où se trouvent d’une part le travail, et d’autre part la famille.
Moins le travail est développé, moins est grande la masse de ses produits et, par conséquent, la richesse de la société, plus aussi l’influence prédominante des liens du sang semble dominer l’ordre social.
Mais, dans le cadre de cette structure sociale basée sur les liens du sang, la productivité du travail se développe de plus en plus et, avec elle, la propriété privée et l’échange, l’inégalité des richesses, la possibilité d’utiliser la force de travail d’autrui et, du même coup, la base des oppositions de classes : autant d’éléments sociaux nouveaux qui s’efforcent, au cours des générations, d’adapter la vieille organisation sociale aux circonstances nouvelles, jusqu’à ce que l’incompatibilité de l’une et des autres amène un complet bouleversement.
La vieille société basée sur les liens du sang éclate par suite de la collision des classes sociales nouvellement développées ; une société nouvelle prend sa place, organisée dans l’État, dont les subdivisions ne sont plus constituées par des associations basées sur les liens du sang, mais par des groupements territoriaux, une société où le régime de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété, où désormais se développent librement les oppositions de classes et les luttes de classes qui forment le contenu de toute l’histoire écrite, jusqu’à nos jours. »
Tel est le principe du mode de production, qui permet la production par l’humanité de ses conditions d’existence et de sa propre re-production en tant qu’espèce.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Parti Communiste Français était très soucieux d’apparaître comme légitime et partisan du maintien de l’ordre établi. C’était une ligne déjà établie par son dirigeant, Maurice Thorez, durant le Front populaire.
Pour cette raison, le Parti Communiste Français a alors valorisé le drapeau français, désormais mis sur le même plan que le drapeau rouge. La révolution française de 1789 fut présentée comme le modèle à suivre ou, plus exactement, à prolonger.
C’est la théorie de la « nation » qui s’opposerait à une « oligarchie ». Naturellement, on est là dans une construction intellectuelle, qui cherchait à justifier l’acceptation du capitalisme et à intégrer le Parti Communiste Français dans les institutions « républicaines ».
Le Parti Communiste Français a, d’ailleurs, mis en avant des intellectuels, des universitaires, des agrégés… afin de se présenter comme le parti représentant vraiment les intérêts nationaux, à l’opposé des autres.
Cette conception s’oppose aux luttes de classe : elle prétend que la nation transcenderait les classes et qu’il y aurait une minorité qui parasite le pays. Elle masque la capitulation.
Pourquoi rappeler cet épisode peu glorieux du mouvement communiste français, qui a été brillant avec le Front populaire et la Résistance, mais a trahi par manque d’ambition et d’envergure ?
C’est qu’il existe une poignée de nostalgiques de ce « communisme » aux couleurs françaises, rassemblés dans le Pôle de Renaissance Communiste en France. Le discours qu’ils tiennent met la France en avant ; ils revendiquent l’identité française et rejettent « l’empire euro-atlantique ».
Or, et c’est justement extrêmement intéressant, ces nostalgiques n’ont strictement rien dit au sujet du cambriolage du Louvre. Quelques jours après que ce dernier ait eu lieu, il y a pourtant bien eu la publication d’un document intitulé « Budget de la culture : un point de vue syndical combatif ! », mais il n’aborde pas du tout le thème.
C’est incohérent. Pourquoi ces gens, qui sont obsédés par l’identité française et qui prétendent lutter en faveur de la défense de la langue française, n’ont-ils pas parlé du cambriolage du Louvre ?
La raison est simple. C’est que ces gens ne s’intéressent pas à la France telle qu’elle existe. Ils parlent d’une abstraction, d’un fantasme. Ce fantasme est une idéologie, qui est le produit du capitalisme français lui-même.
Le capitalisme français consiste en une réalité économique et sociale, qui développe sur sa base une superstructure qui est l’État et une société civile qui en est l’appendice. Cela forme une idéologie « française », « nationale », qui n’est que le masque des intérêts de la bourgeoisie, classe dominante dans le capitalisme.
Cette idéologie reflète quelques vérités et beaucoup de mensonges ; c’est le rêve bourgeois d’une France unie et pacifiée, où il n’y a aucune place pour l’émergence d’un pouvoir populaire armé instaurant un nouvel État.
Le Pôle de Renaissance Communiste en France expose d’ailleurs ouvertement qu’il ne veut pas de la prise du pouvoir par la lutte armée ; il est favorable à une marche dans les institutions qui, combinée aux nationalisations, forcerait le cours des choses.
C’est là de la mythomanie qui sert dans les faits à promouvoir le nationalisme et le syndicalisme.
Il n’y a bien sûr pas de place pour le Louvre dans un tel fantasme. Il n’y a de place pour le Louvre dans aucun fantasme, d’ailleurs, car il relève du passé tout en étant dialectiquement encore présent, tout en s’affirmant comme contribuant à l’avenir.
Le Louvre est le témoin d’un processus historique passé qui exige sa présence aujourd’hui et qui expose, par conséquent, le prolongement de la culture depuis le passé, vers l’avenir, à travers le présent.
L’existence même du Louvre pose ainsi la question du parcours historique de l’Humanité et de sa protection, de sa préservation, de sa continuité.
C’est pourquoi c’est une classe révolutionnaire, la bourgeoisie des Lumières, qui l’a mise en place, et pourquoi seule une autre classe révolutionnaire, le prolétariat du matérialisme dialectique, est en mesure de le défendre.
Comment, en effet, ne pas imaginer que la bourgeoisie, devenue une classe en décadence, procédera à son démantèlement, d’une manière ou d’une autre ? La bourgeoisie ne veut pas entendre parler de l’Histoire ; elle revendique un éternel présent, celui du capitalisme.
D’où son insistance sur l’art contemporain, son culte des identités individuelles (dont l’idéologie LGBT est une composante essentielle), son apologie de l’élargissement des droits sociétaux, sa fascination pour les origines ethniques, etc.
Pour des bourgeois modernistes comme Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann, le cambriolage du Louvre n’est qu’une anecdote, un événement contrariant, une gestion malencontreuse.
Ces gens sont coupés du peuple et de son histoire, comme l’assumait Raphaël Glucksmann en 2018 tout en prétendant le regretter :
« Moi, je suis né du bon côté de la barrière socio-culturelle, je fais partie de l’élite française, j’ai fait Sciences-Po, comme la majorité des gens qui nous gouvernent.
Quand je vais à New-York ou à Berlin, je me sens plus chez moi, a priori, culturellement, que quand je me rends en Picardie.
Et c’est bien ça le problème. Ce qu’il faut essayer de faire, c’est sortir de soi-même. »
Ce que souligne Raphaël Glucksmann ici, c’est la nécessité pour les bourgeois modernistes de faire semblant, afin de faire croire qu’ils assurent la préservation des fondamentaux culturels et historiques, tout en donnant libre cours en réalité au rouleau compresseur du capitalisme le plus mondialisé possible.
Lorsqu’ils parlent de la France, ils l’inventent, ils procèdent de manière idéologique afin de croire qu’elle est ce qu’elle n’est pas, afin que les gens pensent être ce qu’ils ne sont pas.
D’où un décalage immense entre la France telle qu’elle existe et celle dont il est parlé dans les médias, du côté des figures politiques, dans les élections, etc.
Les démagogues de l’extrême-droite agissent justement à ce niveau, en prétendant que le « pays réel » n’est pas le « pays légal », sauf qu’ils présentent une France imaginaire, avec une idéalisation du passé, pour être en mesure de préserver certains intérêts bien particuliers propres aux couches les plus conservatrices de la société.
Ceci explique pourquoi l’extrême-droite n’a rien dit au sujet du cambriolage du Louvre, ou de manière très rapide et anecdotique, simplement pour brièvement dénoncer le gouvernement (Marine Le Pen, Jordan Bardella, Éric Zemmour, Sarah Knafo, Philippe de Villiers, etc.).
C’est très paradoxal, en apparence. Ils auraient dû dénoncer une atteinte à l’Histoire de la France, au pays lui-même.
Ils ont en tête, toutefois, une France imaginaire et lorsqu’ils parlent d’elle, c’est pour donner libre cours à leurs fantasmes.
Ils n’ont d’ailleurs strictement aucune référence réelle au parcours historique de la France, que ce soit à des penseurs, des essayistes, des écrivains, des musiciens, des peintres, des architectes, des cinéastes, etc.
Ils ne savent que piocher dans quelques références, plus ou moins toujours les mêmes (les cathédrales ; les campagnes ; Les Tontons flingueurs ; Gabin, Belmondo et Delon ; Bernanos et Péguy ; la chasse, etc.).
Ces gens, qui prétendent vouloir protéger la « France éternelle », sont en réalité des incultes et des décadents, conformément à leur nature de classe. Ce sont des beaux parleurs, mais de très mauvais lecteurs et, pour cette raison même, ils ne savent pas écrire.
Ils font semblant de représenter un aboutissement historique, afin de tromper les masses qui, elles, cherchent une cohérence, une continuité dans la transformation de la réalité. Dans les faits, pourtant, ils ne portent rien sur le plan culturel et ils n’ont aucun arrière-plan réellement solide.
Il faut ici voir en vidéo l’interview de Jordan Bardella sur LCI, par Darius Rochebin, le 2 novembre 2025. Elle est exemplaire en ce qu’il saute aux yeux que Jordan Bardella récite son cours, dans un exercice convenu dont le journaliste de LCI est éminemment complice.
« [Question un peu de… que vous soyez premier ministre, un jour président, on est précédé par ces grands personnages… Alors mettons de Gaulle de côté, car il est hors catégorie. Quels personnages vous inspirent dans ces personnages qui ont fait la France, dans un cadre historique qui le raconte ?]
La France est riche de grands personnages, dont beaucoup ont d’ailleurs lié leur propre destin à celui de la nation. Alors vous m’avez demandé de pas citer de Gaulle, je dirais évidemment de Gaulle pour la grandeur, je pourrais citer aussi…
[Bonaparte, Louis XIV, Napoléon…]
Je pourrais citer aussi Richelieu pour le sens de l’État, pour sa capacité à fédérer une administration moderne. Je pourrais vous citer Napoléon pour la volonté, pour l’énergie et puis surtout pour l’héritage qu’il nous lègue.
L’héritage napoléonien est partout autour de nous, c’est le Code civil, c’est la Banque de France, ce sont les lycées, ce sont les préfets.
Puis à titre plus personnel peut-être, j’ai beaucoup de fascination et d’admiration pour Chateaubriand, compte-tenu du fait qu’il a sans doute produit le plus grand chef-d’œuvre de la littérature française, Les Mémoires d’outre-tombe, qu’il a mis près de quarante ans à écrire, dans lesquels il parle de son enfance en Bretagne, de ces rois déchus, de la France de la Révolution, celle de Napoléon.
Il n’était pas profondément pro-bonapartiste, mais je crois qu’en racontant son propre cœur durant quarante ans, il a raconté notre époque.
De Gaulle disait d’ailleurs, je crois, je ne lis que la Bible et Chateaubriand. »
Il est intéressant de voir Jordan Bardella vainement essayer de se revendiquer de Chateaubriand, alors que le thème du cambriolage du Louvre n’a pratiquement pas existé chez lui.
On comprend qu’il est dans la nature des bourgeois de prétendre assumer quelque chose, tout en étant en substance incapable de le faire. Il est facile de se revendiquer de la France des Lumières, par exemple, afin de chercher à impressionner ; cependant, il est bien plus difficile de s’appuyer concrètement sur son contenu.
On sait également combien il y a d’intellectuels se prétendant « marxistes », mais qui s’appuient immanquablement sur des références universitaires par incapacité à assumer le marxisme de l’intérieur lui-même (toute la gauche de La France insoumise, à quoi il faut compter Révolution permanente, Unité communiste, etc.).
Le point commun de tous ces gens, c’est d’accepter la fiction de la France capitaliste telle qu’elle se prétend être.
Ils naviguent en elle au moyen de quelques navires idéologiques, tout le monde pratiquant le mensonge et acceptant que l’autre mente également, afin que tous fassent semblant et aient l’air de représenter quelque chose de vrai.
Ce n’est nullement un complot, c’est simplement l’expression idéologique de la bourgeoisie qui cherche à se survivre à elle-même en tant que classe, et produit toute une série de fictions pour légitimer le réel.
C’est là le vecteur de sa bataille pour chercher à empêcher l’avènement de ce qui se produira inévitablement : la guerre populaire, la prise du pouvoir par le prolétariat, la mise en place d’un État socialiste, où le Louvre retrouvera sa fonction de lieu incontournable de culture, de passeur historique des beautés produites par la civilisation.
Costa Rica – El Salvador – Guatemala – Honduras – Nicaragua – Panama
Si on enlève le Pérou, où José Carlos Mariátegui a ouvert une voie révolutionnaire franche prolongée par Gonzalo, il n’y a pas eu en Amérique du Sud de guerre civile révolutionnaire où la proposition révolutionnaire a atteint une dimension incontournable.
C’est vers l’Amérique centrale qu’il faut se tourner pour trouver des mouvements incontournables, concernant toute la population, avec une ampleur incontestable et incontesté.
L’Amérique centrale
On parle ici du Guatemala, du Salvador et du Nicaragua.
Ce qui rend paradoxal cette situation, c’est que l’histoire des pays centro-américains est radicalement différente de celle des pays d’Amérique du Sud, ainsi que de celle du Mexique.
Il y a le même processus où, lors de l’effondrement de la monarchie espagnole face à l’invasion napoléonienne en 1808, les différents cadres administratifs-juridiques sur le continent américain vacillèrent.
Les Espagnols nés en Amérique, les criollos, arrachèrent alors le pouvoir aux peninsulares, les Espagnols nés en Espagne et envoyés depuis la métropole avec des mandats de quelques années pour tout commander.
L’empire colonial espagnol en Amérique
Cependant, en Amérique du Sud et au Mexique, de très nombreux phénomènes sont venus se surajouter à cela.
Cela a pu consister en une expansion coloniale massive dans des territoires occupés par des Indiens (au Chili et en Argentine), des situations liées aux structures étatiques ou para-étatiques indiennes assimilées (en Colombie, au Mexique, au Pérou), un métissage très avancé (au Paraguay), etc.
Tenochtitlan et le lac Texoco, sur lesquels sera construite la ville de Mexico
Bref, dans les autres pays, il s’est toujours passé quelque chose. En Amérique centrale, à l’inverse, il ne s’est justement rien passé, ou quasiment rien.
C’est cette inexistence qui a provoqué l’existence ; le zéro a donné l’infini.
Tout est apparu tellement bloqué historiquement, que tout a sauté, alors que dans les autres pays, il y a des développements, le plus souvent malheureux, mais ayant néanmoins occupé les esprits du matériau humain présent.
En Amérique centrale, il ne s’est rien passé de cela.
Et c’est tellement vrai que l’Amérique centrale a été littéralement coupée en deux.
Si le Guatemala, le Salvador et le Nicaragua ont connu des troubles majeurs, ce n’est pas le cas du Honduras et du Costa Rica, ainsi que du Panama.
Cette contradiction propre à l’Amérique centrale reflète l’absence de cadre national réel ; si les autres pays vont vers une réalité nationale, qui est bloquée, tous ces pays flottent de manière plus ou moins artificielle, comme territoires étant pratiquement des colonies américaines.
Au sens strict, il faudrait ajouter Cuba à cette liste, cependant sa réalité insulaire modifie fondamentalement les choses.
De plus, les pays d’Amérique centrale relevaient à l’origine d’une seule et même entité ; chaque pays qui a émergé était en fait, initialement, une province.
L’incapacité des pays d’Amérique centrale à conserver un semblant d’unité est leur drame historique.
Même s’ils avaient formé des États-Unis, ce qu’ils ont fait à un moment, leur existence aurait déjà été compliquée ; avec l’impossible union, cela ne pouvait qu’aller dans le sens d’une pétrification, provoquant un « gel » complet (Panama, Costa-Rica, Honduras) ou une explosion (Guatemala, Salvador, Nicaragua).
Santa Ana, El Salvador
Aborder tout le processus historique de l’Amérique centrale est donc difficile, en raison du faisceau de contradictions ; il y a toujours le dilemme de savoir s’il faut se placer à l’échelle d’une province devenue nation ou bien se fonder sur l’existence d’une Amérique centrale comme réalité pré-nationale.
C’est le paradoxe de ces pays qui ont une vraie histoire, une vraie culture, mais se retrouvent dans une situation anti-historique, voire a-historique, ce qui est par définition impossible.
Tout part, comme on le sait, de la colonisation espagnole de l’Amérique. Initialement, il y avait la Audiencia y Cancillería Real de Santiago de Guatemala (Audience et Chancellerie Royale de Santiago de Guatemala), fondée en 1542.
La vieille ville de Ciudad de Guatemala
Le schéma est toujours le même : il y a une pénétration de conquistadors, qui établissent des bases devenant des villes.
Les Indiens tout autour sont soumis au fur et à mesure de la progression coloniale ; ils sont réduits en semi-esclavage dans des structures de semi-propriété offertes aux chefs militaires espagnols.
Les peuples d’Amérique centrale vers 1500
De manière intéressante, la Audiencia y Cancillería Real de Santiago de Guatemala ne dépend pas des Vice-Royautés de Nouvelle-Espagne (le Mexique), tout en en relevant formellement, mais directement du Real y Supremo Consejo de Indias (le Royal et Suprême Conseil des Indes), avec qui les liaisons étaient constantes.
C’est parallèle avec, en 1609, l’attribution au gouverneur du statut de capitaine général, c’est-à-dire de responsable militaire régional.
La Audiencia du Guatemala et la capitainerie générale du Guatemala se conjuguent alors.
C’est là un aspect essentiel, car on est dans une logique administrative-militaire de la part de la monarchie espagnole.
Il a très vite été compris que la zone de l’Amérique centrale était davantage qu’un simple prolongement de la Nouvelle-Espagne (c’est-à-dire le Mexique), mais qu’en même temps la situation était bien différente de celle en Amérique du Sud.
Il y avait, surtout, la contradiction suivante : d’un côté, cette partie du monde n’apportait rien de bien concret du point de vue de la monarchie espagnole, de l’autre son emplacement géographique était absolument stratégique.
Une pensée féodale comme celle de la monarchie espagnole ne pouvait évidemment pas aborder la question de manière profonde ; elle ne pouvait qu’osciller entre une inquiétude acharnée quant au statu quo, et une sérénité dédaigneuse vis-à-vis d’un territoire plus ou moins inutile et isolé.
L’Amérique centrale resta donc la partie la plus arriérée de l’empire colonial espagnol, tout en exigeant une certaine attention de par son utilité.
Le Nord de l’Amérique centrale était à préserver en raison de la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne (le Mexique), et au sud il y avait un endroit essentiel, consistant en plusieurs « chemins ».
On sait qu’il existe aujourd’hui le canal de Panama, de 80 km de long ; construit entre 1882-1914, il permet aux navires de passer du Pacifique à l’Atlantique (et inversement), sans avoir à contourner le continent américain.
À l’époque de la colonisation espagnole, il n’y avait rien de cela. Il y avait par contre un long chemin, avec d’un côté le port de Panamá sur la côte pacifique, de l’autre le port de Nombre de Dios puis de Portobelo sur la côte atlantique ; une déviation par le fleuve río Chagres, vers Chagres, était également possible.
Les navires déchargeaient la marchandise dans l’un des deux ports, puis celle-ci était amenée à l’autre port, par des porteurs accompagnés de mules.
Le voyage était long (environ de quatre jours) et atrocement pénible, à travers la jungle marécageuse, avec de très nombreuses maladies (fièvre jaune, choléra, paludisme, etc.).
Mais il était essentiel afin que la métropole espagnole puisse récupérer tout ce qui provenait de la Vice-royauté du Pérou.
L’argent des mines de Potosí arrivait à Lima, était placé sur les navires dans le port non loin de Callao, était transporté en navire à Panama, pour être chargé sur des mules jusqu’à Portobelo, pour aller ensuite à Séville, en passant parfois par Carthagène des Indes (en Colombie actuelle).
Les mines de Potosí
On se doute que les pirates cherchaient, bien entendu, à justement intercepter les navires lors de leur voyage de Portobelo à Séville.
Les Français et les Britanniques visaient également à affaiblir la monarchie espagnole dans cette région en particulier.
La zone sous contrôle espagnol cible de la piraterie
À la Audiencia du Guatemala s’ajoutèrent d’autres entités similaires, conformément aux avancées coloniales.
En pratique, les côtes et les plaines furent rapidement sous contrôle, les autres types de zones géographiques plus difficilement, avec parfois des résistances indiennes acharnées.
Une Audiencia de Honduras fut mise en place en 1564, tout comme quelques années plus tôt, en 1561, avait été fondée laAudiencia de Soconusco (dans le sud du Chiapas mexicain actuel) afin de gérer au mieux la colonisation dans ce territoire particulièrement éloigné de Mexico.
On a ensuite la Audiencia del Reino de Nicaragua en 1565 et en 1568 celle de la Provincia de Nueva Cartago y Costa Rica.
Toutes ces Audiencias étaient subordonnées à celle du Guatemala ; au sens strict, l’Amérique centrale est colonisée par en haut, depuis un centre et par l’établissement de bases qui alors établissent des provinces.
Le processus est véritablement formalisé par la naissance en 1609 de la Vice-royauté de la Nouvelle-Grenade, regroupant l’actuel nord de l’Amérique latine ; l’Amérique centrale coloniale est alors encadrée par la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne au Nord et par celle, moins puissante et en émergence, de Nouvelle-Grenade au Sud.
L’Amérique centrale tout au sud de la Vice-royauté de Nouvelle Espagne, avec juste en-dessous la Vice-royauté de Nouvelle Grenade (wikipedia)
On reconnaît ici l’esprit féodal de la monarchie espagnole, qui agit en procédant à des découpages administratifs censées donner naissance à des provinces cohérentes, du moins sur le plan du « pompage » des ressources effectué.
D’ailleurs, la monarchie espagnole avait hésité. Ayant commencé à coloniser l’Amérique centrale en même temps au nord et au sud, elle avait fondé la Audiencia de Panamá en 1538 et entendait initialement y placer la Audiencia la plus importante, remettant la partie haute de l’Amérique centrale à la Nouvelle-Espagne.
Finalement, l’Amérique centrale devenait une entité en soi. Et, de la même manière que dans les autres colonies, les affaires à gérer devinrent de plus en plus compliquées.
Il n’était plus possible de simplement disposer d’administrations à l’écart ; cela amena à la naissance des intendances.
Les intendants qui étaient responsables de cette nouvelle forme administrative venaient lutter contre la corruption, vérifier les comptes, s’occuper d’améliorer la gestion des ressources, vérifier la collecte des impôts, etc.
C’était une forme sociale forcément considérée comme hostile par les criollos, c’est-à-dire les Espagnols nés en Amérique.
Ceux-ci formaient l’élite locale, mais dépendait des Espagnols nés en métropole, les peninsulares, qui étaient des chargés de mission tout puissants prenant en charge la direction des colonies.
On a ainsi en 1785-1786 la mise en place des intendances de San Salvador, du Chiapas, du Honduras (ou de Comayagua), du Nicaragua (ou de León).
À cela s’ajoute la fondation du gouvernement militaire du Costa Rica, avec un intendant dans la pratique, mais ayant la particularité de ne pas gérer la propriété terrienne (celle-ci étant gérée par l’intendant du Nicaragua).
Le Guatemala n’avait pas d’intendant, mais ce rôle revenait dans les faits au président de la Audiencia également capitaine général ; formellement c’était un superintendente general.
La hiérarchie sociale suivait le principe de castes où plus on était d’origine espagnole, plus on était valorisé, et les Espagnols de la métropole davantage que ceux nés en Amérique
Il y a ici deux aspects qui ressortent et qui forment deux aspects de la même contradiction.
Primo, la ville de Guatemala est le véritable centre historique de l’Amérique centrale coloniale.
Secundo, ce qui ressort de tout cela est que les pays d’Amérique centrale semblent exister comme produit d’un découpage artificiel décidé par la monarchie espagnole, avec les Audiencias.
Faut-il alors considérer qu’il y a une pré-nation centro-américaine avec la ville de Guatemala comme centre, ou bien des provinces dispersées, simples territoires administratifs reliés par un centre ?
José de Bustamante y Guerra, à la tête de la capitainerie générale de 1810 à 1818
En tout cas, lors de l’effondrement de la monarchie espagnole face à Napoléon, il n’y a initialement aucune croyance en une possible indépendance en tant que tel.
Les criollos chassent les peninsulares en 1821, mais la « junte » au pouvoir accepte l’année suivante que l’ensemble des provinces rejoigne le Mexique.
Une telle décision provoque des troubles importants, mais de toute façon le nouveau régime au Mexique s’effondre, et seul le Chiapas décide de rester lié à ce nouveau pays.
On a ici un événement important. Si le régime mexicain ne s’était pas effondré, les choses auraient pu se passer différemment.
Inversement, il était inévitable que le régime mexicain s’effondre.
On en revient toujours à la question de savoir ce qu’est finalement l’Amérique centrale et quelle est sa place.
De par la culture des criollos s’inspirant des révolutions française et américaine, il fut alors procédé à la constitution, en 1823, des Provincias Unidas del Centro de América (Provinces-Unies d’Amérique centrale).
Drapeau des Provincias Unidas del Centro de América (wikipedia)
Elles prirent le nom de República Federal de Centroamérica (République Fédérale d’Amérique centrale) l’année suivante.
Or, il est évident qu’il ne suffit pas d’établir un projet, de manière intellectuelle, pour qu’il se réalise. Ici, on a simplement des élites criollos qui s’approprient un pouvoir administratif et qui le maintiennent : c’est ainsi que naissent au sens strict le Guatemala, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua et le Costa Rica.
Il n’y a aucune dimension nationale réelle ; tout est porté par un nombre extrêmement restreint des gens, par les criollos, et même par les élites des criollos.
On a un noyau dur de dizaines de personnes, entourées de quelques centaines de personnes, avec quelques milliers de personnes impliquées. L’écrasante majorité des masses, composée d’Indiens ainsi que, plus rarement, de métis, est entièrement mise de côté.
Manuel José de Arce y Fagoaga, premier président de la República Federal de Centroamérica
Pour donner un chiffre, à la fin du 19e siècle, soit plus d’un demi-siècle après l’indépendance, il y avait en Amérique centrale, 1,5 million d’Indiens, 320 000 métis (petits commerçants, artisans, soldats, domestiques, marins…), 150 000 criollos (grands propriétaires terriens, médecins, avocats, appartenant au clergé…), et quelques milliers de descendants d’esclaves africains (domestiques, dockers…).
Et le système est pyramidal, seuls comptent les criollos, et parmi les criollos ceux de l’élite.
Tout dépend, concrètement, de quelques personnes transportant des idées et des richesses, et ce sont les mêmes. Ils se précipitent et ils sont suivis, ou bien ils ne sont pas suivis.
Pour donner des chiffres encore, le Salvador a connu une quarantaine de batailles entre 1824 et 1842, mais le nombre total de morts est de 2546.
Toutes les batailles de l’époque ne concernent que quelques centaines, quelques milliers d’hommes.
On est dans une Histoire sans Histoire, dans des luttes quasi féodales à l’époque moderne, et encore de l’époque féodale où les masses étaient totalement exclues.
Tableau de 1950 de Luis Vergara Ahumada montrant la signature de l’acte d’indépendance 150 ans auparavant
Il n’existe de fait aucune opinion publique au sens réel du terme, au sens national ; il suffit de voir par exemple que la première imprimerie n’existe qu’en 1727 au Guatemala, qu’en 1824 au Salvador, qu’en 1830 au Costa-Rica, en Honduras et au Nicaragua.
Dans un tel contexte, une unité était impossible, de par l’absence de cadre historique réel ; les forces centrifuges étaient trop fortes.
Au Nicaragua, les villes de Granada et León s’affrontèrent militairement, le Salvador tenta deux fois de devenir indépendant et fut reconquis, etc.
La República Federal de Centroamérica s’effondra alors en 1839.
L’une des figures notables de l’époque fut Francisco Morazán, chef d’État du Guatemala (1829), du Honduras (1827-1830), du Salvador (1839-1840) et du Costa Rica (1840), ainsi que président de la República Federal de Centroamérica (1830-1834 et 1835-1839).
Il fut un dirigeant militaire notable, avec de nombreuses batailles pour chercher à maintenir l’unité.
Francisco Morazán
Francisco Morazán est mis en avant de manière régulière jusqu’à aujourd’hui comme la figure de l’unité centro-américaine, par les tenants libéraux les plus radicaux, ainsi que les communistes s’alignant somme toute sur les libéraux.
Il est ici défini comme le Simón Bolívar de l’Amérique centrale ; il sert de mythe mobilisateur dans la proposition d’un projet présenté comme positif, transcendant, etc.
Cela est bien sûr erroné, car Francisco Morazán était un partisan de l’unité, mais sa propre substance relevait des criollos.
Unitaires et fédéralistes s’affrontaient, mais restaient entre eux. C’était une bataille par en haut pour « en haut », pour le contrôle du pouvoir unilatéral.
Les masses étaient soigneusement et entièrement laissées à l’écart, et même économiquement rejetées, asservies, exploitées de manière semi-esclavagiste.
Cela souligne l’impossibilité que des nations en tant que telles soient nées avec l’effondrement de la República Federal de Centroamérica.
Les composantes de celle-ci, provinces ou pays selon comment on les prend, ont été constituées par la colonisation et par un découpage administratif espagnol, dans un processus par en haut, sur une base mêlant esclavagisme et féodalisme, avec une superstructure marchande et commerciale.
Les villes ont donné les campagnes, et non l’inverse.
Et il faut ajouter à cela la dimension ethnique avec une hiérarchie où il y a les blancs d’un côté, les Indiens de l’autre, les métis entre les deux avec plus ou moins de dévalorisation.
Toutes ces séparations sont le contraire d’une période de début du capitalisme où les fractures s’amenuisent, où les échanges s’établissent et unissent.
Pour cette raison, comprendre l’Amérique centrale implique de voir quelles villes se sont constituées et quel rôle elles se sont attribuées.
Concrètement, en Amérique centrale, les villes sont les centres névralgiques de l’aristocratie et leur base pour organiser des hommes en armes et une administration réclamant le pouvoir.
Quelles sont les villes principales avant l’indépendance arrachée à la monarchie espagnole ?
On a Ciudad de Guatemala ; Comayagua et Tegucigalpa ; San Salvador et Santa Ana ; Granada, León et Managua ; Cartago et San José ; Panama.
Maintenant, regardons les contradictions dans chaque province, en constatant notamment que souvent, la capitale de l’ère coloniale a dû céder la place à une autre ville comme centre national.
Au Guatemala, Ciudad de Guatemala a toujours maintenu son hégémonie et n’a jamais connu de concurrent.
Sa zone métropolitaine a aujourd’hui 3,7 million d’habitants, dans un pays de 20 millions d’habitants.
Ciudad de Guatemala
Au Honduras, Comayagua était la capitale, mais c’est Tegucigalpa qui l’est devenue par la suite, lorsque l’indépendance a donné le champ libre aux forces capitalistes vendus aux occidentaux.
Le bastion conservateur de Comayagua, avec comme socle les grands propriétaires terriens, a été mis de côté.
Comayagua n’a aujourd’hui plus que 150 000 habitants, c’est une ville moyenne ; les deux principales villes sont Tegucigalpa (1,5 million de personnes dans la zone métropolitaine) et San Pedro Sula (1,3 million de personnes dans la zone métropolitaine).
Le pays a dix millions d’habitants.
San Pedro Sula
Au Salvador, pays de six millions d’habitants, San Salvador a 2,6 millions d’habitants dans sa zone métropolitaine, Santa Ana en a 350 000.
San Salvador, bastion conservateur, a maintenu sa position face à Santa Ana, bastion libéral.
San Salvador
Au Nicaragua, Granada était la capitale historique et un bastion conservateur, León était le bastion libéral ; finalement, un compromis fut trouvé et Managua devint la capitale.
Granda a 130 000 habitants, León 211 000, Managua 1,1 million d’habitants ; le pays a 7 millions d’habitants.
Managua
Au Costa-Rica, Cartago est la capitale historique, bastion des conservateurs ; San José est le bastion libéral qui est devenu la capitale.
Le Costa-Rica a désormais 5 millions d’habitants, San José pratiquement 2 millions, Cartago 161 000.
San José
L’opposition ici présentée entre « conservateurs » et « libéraux » ne doit pas induire en erreur.
Formellement, on peut constater la chose suivante :
– les conservateurs représentent les grands propriétaires terriens et l’Église catholique ;
– les libéraux représentent les couches capitalistes ;
– les couches capitalistes se divisent en capitalistes nationaux et capitalistes vendus aux capitalistes occidentaux ;
– les capitalistes vendus aux capitalistes occidentaux (=semi-colonialisme) s’allient aux grands propriétaires terriens et à l’Église catholique (=semi-féodalisme) ;
– les capitalistes nationaux sont trop faibles et la révolution bourgeoisie ne pouvant avoir lieu, ses tâches doivent être assumées par une révolution nationale-démocratique.
Tout cela est indéniablement vrai.
Cependant, si on fait un raccourci, alors on considère qu’il y a un seul aspect fondamental, et on en arrive à la conception selon laquelle une oligarchie domine le pays.
Cette erreur s’appuie sur le fait de considérer que le pays existe en tant que tel, qu’une nation est apparue, que les couches sociales dominantes se sont cimentées en véritables classes au sens historique du terme.
Autrement dit, on raisonne simplement en termes de lutte de classe, et on omet la question du mode de production dont relèvent ces luttes de classe.
C’est l’erreur commise par les guérillas particulièrement puissantes dans cette partie du monde.
Et sur le fond, cette erreur s’appuie sur l’incompréhension que le semi-féodalisme et le semi-colonialisme sont les deux faces d’une même pièce, que les deux forment un capitalisme bureaucratique qui se modernise et cherche toujours à se réimpulser.
C’est là la réalité du mode de production et il ne suffit pas de viser l’oligarchie au pouvoir.
Quelles ont été, donc, les guérillas actives en Amérique centrale, et parvenant à une réelle ampleur de masse ?
Au Guatemala, il y a eu la Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca (Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque) qui a existé de 1982 à 1996.
Son origine est plus lointaine, puisqu’elle est le produit de l’unité de différentes organisations plus anciennes :
– les Fuerzas Armadas Rebeldes (Forces armées rebelles), nées en 1963 ;
– la Ejército Guerrillero de los Pobres (Armée de guérilla des pauvres), née en 1972 ;
– la Organización del Pueblo en Armas (Organisation du peuple armé), né en 1979 ;
– le Partido Guatemalteco del Trabajo (Parti guatémaltèque du travail), né en 1949 comme Parti Communiste.
Des débuts jusqu’aux accords de paix en 1996, le conflit aura coûté la vie à 200 000 personnes.
Au Salvador, il y a eu le Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional (Front Farabundo Martí de libération nationale).
Fondé en 1980, il regroupe les forces suivantes :
– les Fuerzas Populares de Liberación Farabundo Martí (Forces Populaires de Libération Farabundo Martí), nées en 1970 ;
– la Ejército Revolucionario del Pueblo (Armée Révolutionnaire du Peuple), née en 1972 ;
– la Resistencia Nacional (Résistance Nationale), née en 1975 ;
– le Partido Comunista de El Salvador (Parti Communiste d’El Salvador), né en 1930 ;
– le Partido Revolucionario de los Trabajadores Centroamericanos (Parti Révolutionnaire des Travailleurs Centraméricains), né en 1980.
Des débuts jusqu’aux accords de paix en 1992, le conflit a fait 70 000 morts.
Au Nicaragua, il y a eu le Frente Sandinista de Liberación Nacional (Front sandiniste de libération nationale), né en 1961. Il parvient au pouvoir en 1979 mais doit affronter les « contras » soutenus par les États-Unis.
On peut considérer qu’il y a eu 10 000 morts avant 1979, autour de 40 000 après.
Au Honduras, ni la guérilla des Fuerzas Revolucionarias Populares Lorenzo Zelaya (Forces Révolutionnaires Populaires Lorenzo Zelaya) ni celle du Movimiento Popular de Liberación- Cinchoneros (Mouvement Populaire de Libération – Cinchoneros) n’ont jamais atteint une réelle ampleur, mais le pays a notamment servi de bases arrières aux guérillas du Nicaragua et du Salvador (FSLN et FMLN) ainsi qu’aux « contras » du Nicaragua.
Lorenzo Zelaya était un jeune paysan assassiné en 1965 ; Cichonero était le surnom d’un dirigeant d’un soulèvement paysan du 19e siècle, Serapio Romero
Le Costa Rica n’a quant à lui pas connu de guérilla.
Ernesto « Che » Guevara est la principale référence à l’arrière-plan des guérillas
Ce qu’on peut voir, c’est qu’à chaque fois ces guérillas, après leur capitulation, se sont inscrites dans le système dominant, en devenant une composante, parfois très importante comme au Nicaragua et au Salvador.
Elles ont en fait heurté un mur ; comme la quasi-totalité des cas en Amérique latine, elles se sont posées comme aile la plus dure des libéraux, comme leur force de remplacement.
De là, on passe à une définition comme force d’appui, puis on les rejoint.
Ces guérillas n’ont pas réussi, paradoxalement, parce que l’ennemi était trop fort ; en fait, le paradoxe est qu’elles ont échoué car l’ennemi était trop faible.
Historiquement, une classe dominante en remplace une autre, lorsqu’un mode de production a fait son temps, s’est librement développé, et a nourri le mode de production suivant.
On n’a rien de tout cela en Amérique centrale.
L’incapacité des élites criollos à centraliser, à rationaliser, à combiner, bref à synthétiser est l’aspect essentiel.
Il n’y a pas eu de dynamiques venant se surajouter ou établis au préalable, comme l’existence d’un empire (comme au Pérou ou au Mexique), une résistance indienne (comme les Mapuches), une vague massive de colonisation, le rôle majeur d’un port, etc.
L’Amérique centrale forme en soi un territoire qui a implosé et c’est seulement à ce niveau qu’il est possible de cerner la question.
Le film de 1986 Salvador d’Oliver Stone eut un grand succès d’estime
Le Partido Revolucionario de los Trabajadores Centroamericanos avait bien compris cela, mais il avait comme référence clef Francisco Morazán, le chef des criollos partisan de l’unité au moment de l’indépendance.
C’est là une erreur fondamentale, puisque dès le départ les masses étaient totalement mises de côté du processus d’indépendance.
Quelle était l’erreur de fond, surtout ?
C’était de ne pas avoir compris que les ajustements, corrections, conflits… entre libéraux et conservateurs, au-delà de leur violence, relevaient de leur mise en place du capitalisme bureaucratique.
C’est le Péruvien José Carlos Mariátegui qui, le premier, a eu l’intuition que les choses ne pouvaient pas être statiques, que le semi-féodalisme et le semi-colonialisme ne sauraient être purement figés.
José Carlos Mariátegui
Naturellement, les intérêts des grands propriétaires fonciers et des capitalistes vendus au capitalisme occidental ne sont pas les mêmes. Pourtant leur naissance historique est commune, ces couches sociales naissent de l’indépendance, ce sont elles qui sont aux commandes.
Elles vont tenter de formuler un projet commun, obligatoirement, parfois en s’affrontant militairement de manière sanglante, parfois en conjuguant leurs efforts.
Il y a une tension véritable entre les deux et les moments accumulés de cette tension, dans les faits, forment la base du capitalisme bureaucratique : un capitalisme où des forces arrivent directement comme monopolistes, avec une capacité à agir de manière féodale de par leur rapport de force.
Bien sûr, c’est une contradiction, car le capitalisme présuppose la suppression du féodalisme ; l’exploitation moderne du travailleur n’a rien à voir avec le fait de prélever une rente sur des serfs.
Une telle contradiction irradie tous les pays semi-féodaux semi-coloniaux et provoquent les crises du capitalisme bureaucratique, qui doit alors chercher à se réimpulser.
Ainsi, rien n’est figé ; ne pas voir vu l’effort de modernisation, de réimpulsion qui existe dans le conflit entre « libéraux » et « conservateurs », parfois sanglant, aboutit à converger avec ces forces (le plus souvent la tendance « moderniste » des libéraux).
Le groupe de punk rock The Clash sortit le triple album Sandinista ! en 1980, voyant dans les sandinistes du Nicaragua une troisième voie entre les Etats-Unis et l’URSS
En Amérique centrale, c’est encore plus vrai, car il n’existe pas de cadre historique où se sont accumulées différentes strates (empire précédent, colonisation de peuplement, etc.).
Il y a donc encore moins le moyen d’avoir les fondements d’une nation, qui est « une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture » (Staline).
D’ailleurs, l’ensemble des guérillas d’Amérique centrale a contourné cette question en soulignant l’importance de l’identité latino-américaine, ce qui est directement s’aligner sur les forces réactionnaires cherchant à développer une idéologie identitaire pour se légitimer.
Comme, en plus, la superpuissance impérialiste américaine a directement financé les contre-guérillas, et ce à grande échelle, cela a provoqué une réponse anti-impérialiste d’autant plus forte ; pour être juste, elle n’en a pas moins masqué la base féodale de la fondation des pays d’Amérique latine.
C’est la raison pour laquelle on arrive à une sorte de nationalisme petit-bourgeois prétentieux, dont l’exemple le plus connu est Cuba, mais c’est vrai pour toute l’Amérique latine.
Qui plus est, le social-impérialisme soviétique cherchant à s’installer dans la région a massivement soutenu tous ces courants, en espérant leur victoire pour parvenir à mettre en place un capitalisme bureaucratique à son propre service.
C’est seulement à Cuba que l’opération a réussi, mais en pratique toutes les guérillas latino-américaines se sont faites piéger par l’influence du social-impérialisme soviétique.
Le social-impérialisme soviétique a aidé à l’invention par les guérillas d’une sorte de troisième voie idéologique, mêlant ouvertement christianisme social, anti-impérialisme, revendications socialistes, nationalisme latino-américain, etc.
Le FSLN se définit ainsi au Nicaragua comme « sandiniste », ce qui est une référence à Augusto César Sandino (1895-1934).
Celui-ci avait lancé une guérilla comme bras armé des libéraux, avant d’agir indépendamment en s’opposant frontalement à la présence américaine dans le pays.
Augusto César Sandino en 1929
Il accepta finalement un accord de paix et mourut assassiné dans la foulée. Aussi héroïque et anti-impérialiste que fut sa démarche, sa matrice n’a pas dépassé le libéralisme, même sous une forme radicale.
Le FMLN se revendique d’Agustín Farabundo Martí (1893-1932). Ici, les choses sont différentes, puisqu’il s’agit d’un communiste, qui a été à la tête d’une insurrection paysanne en 1932, écrasée dans le sang.
Agustín Farabundo Martí en 1929
Mais si le FMLN a pris ce soulèvement en référence, c’est comme symbole de la lutte contre l’oppression, d’une démarche de lutte de classe réduite à une sorte de perspective anti-oligarchique ; il n’y a pas d’analyse historique de la dynamique du mode de production au Salvador.
L’URNG au Guatemala est née directement à travers le soutien cubain, avec un mélange de christianisme social et de références à Che Guevara pour l’idéal du combattant de guérilla. On est toujours dans la « résistance ».
Après, s’il faut chercher un coupable historiquement à tout cela, à ces tentatives héroïques de résistance qui cependant ne parviennent jamais à un réel saut politique révolutionnaire, c’est la superpuissance impérialiste américaine, qui est à l’origine de la mise en place des « républiques bananières ».
L’expression est relative aux bananes, qui n’étaient pas commercialisées ni en Europe ni aux États-Unis avant 1866, et qui par la suite relèvent d’une production généralisée.
La fondation en 1899 de la United Fruit Company contribua ainsi fortement à un interventionnisme américain ; quelques décennies plus tard, elle possédait de vastes plantations au Guatemala, au Honduras, au Costa Rica, au Panama, en Équateur, en Colombie, en Haïti, au Nicaragua, en République dominicaine, à Cuba et en Jamaïque.
La pression impérialiste américaine était telle que les choses se précipitaient toujours ; l’intention de résister les armes à la main à un régime subordonné aux États-Unis qui pratiquait la terreur semblait l’urgence absolue et comme suffisante en soi.
Ce n’est qu’au Pérou où le travail en amont de José Carlos Mariátegui a permis d’aller dans le sens d’une réelle analyse historique conjointement à la mise en place de la guérilla.
Mais il faut justement voir quel est le processus propre à chaque pays d’Amérique latine, au-delà des schématismes « guévaristes » qui ont existé.
Commençons par le Guatemala. Dans ce pays, Ciudad de Guatemala a toujours joué un rôle central, témoignant de l’unité des couches dominantes.
Cependant, cette unité ne relève pas d’une capacité à structurer le régime, bien au contraire. C’est qu’au Guatemala, la moitié de la population est indienne.
Travailleurs journaliers dans la production de café au Guatemala en 1875
En 1824, le Guatemala comptait 661 000 habitants, dont 58 % d’Indiens, 37 % de métis et 4,5 % d’origine espagnole. Aujourd’hui, il y a 20 millions d’habitants, pour 55 % d’Indiens, 44 % de métis, 1% de blancs.
Cette importance des masses indiennes est absolument particulière en Amérique centrale, où les métis sont sinon la grande masse du peuple, sauf au Costa-Rica où la population est majoritairement européenne.
Les conditions d’existences des masses indiennes au Guatemala ont notamment produit une œuvre mondialement célèbre, Hombres de maíz (Hommes de maïs), du romancier Miguel Ángel Asturias, cependant marquée du sceau du « réalisme magique », une fuite esthétisante typique en Amérique latine.
Face à une telle masse indienne au Guatemala, les criollos, c’est-à-dire les Espagnols nés en Amérique, se devaient de faire bloc, tout au long de leur domination.
Dès le départ, la géographie et la faible présence coloniale obligeaient à des compromis et à un rythme plus lent d’asservissement, à la mise en place plus difficile des haciendas où régnait le semi-esclavagisme.
L’unité de fait des criollos était plus marquée, et parfaitement comprise.
Si on prend ainsi le libéral Francisco Morazán (1792–1842), celui-ci avait de l’ambition : développer l’industrie et l’éducation publique, mettre de côté l’influence de l’Église catholique, établir un canal interocéanique à travers le Nicaragua.
Mais il était hors de question pour lui de toucher à la grande propriété.
Un tel choix était à la fois illusoire (il fut fusillé) et le reflet d’un rapport de forces ; au Guatemala, province transformée en pays artificiellement et dans un cadre particulièrement arriéré, le semi-féodalisme et le semi-colonialisme se combinent étroitement.
De fait, s’ensuivit la domination du conservateur Rafael Carrera de 1830 à 1865 (bien qu’officiellement seulement pour deux présidences, 1844-1848 et 1851-1865), avant que, comme toujours en Amérique latine, les libéraux réussissent ensuite à s’imposer, en raison de la nécessaire modernisation du pays.
Rafael Carrera
C’est Justo Rufino Barrios qui s’en charge, à travers une dictature caractérisée par la mise en place de l’instruction publique, l’expropriation de l’Église catholique.
Il chercha même à prendre les commandes de l’ensemble de l’Amérique latine, afin de rétablir l’hégémonie du Guatemala.
Justo Rufino Barrios
Il proposa en ce sens une fusion des pays centro-américains en 1876, avec une armée unifiée et des relations extérieures centralisées, un réseau ferroviaire unifié, une monnaie unifiée, un système éducatif unifié, une législation unifiée, et finalement une citoyenneté unifiée.
Lui-même décéda lors d’une bataille contre le Salvador ; on est alors à la fin d’une période pour ainsi dire directement féodale où il y a les tentatives de prendre le contrôle avec quelques centaines, quelques milliers d’hommes.
On passe alors à la pénétration du capitalisme des États-Unis, avec surtout le contrôle de la production de fruits, le pays devenant une république bananière.
La United Fruit Company possédait de vastes zones agricoles, avait acquis le droit exclusif de construire un port sur la côte Pacifique, contrôlait tous les chemins de fer du pays, détenait le monopole des communications radio et téléphoniques internationales, etc.
Les conservateurs eurent alors le dessus et ce fut la dictature de Jorge Ubico, qui alla cependant trop loin et il fut renversé en 1944.
Juan José Arévalo fut alors l’acteur de la modernisation ; président élu avec 86 % des voix en 1944, il contribua à la mise en place du capitalisme bureaucratique, une tâche prolongée par son successeur, Jacobo Árbenz Guzmán.
Juan José Arévalo
Comme cette fois, cela allait trop loin dans l’autre sens, la CIA fit en sorte que l’armée prit le pouvoir, ce qui ouvrit la période de la guerre civile. Cet événement est souvent présenté comme fondamental et la preuve qu’un changement aurait été possible au Guatemala.
Mais il suffit de voir que le président du Guatemala élu en 2024, Bernardo Arévalo, est le fils de Juan José Arévalo.
Les différents coups d’État et tentatives de coups d’État, si nombreux, ne changent rien au socle semi-féodal semi-colonial.
2 % des propriétaires terriens contrôlent la quasi totalité des terres ; le Guatemala est littéralement possédé par 22 familles, le capital de 250 personnes équivaut à plus de la moitié du PIB.
On est dans la continuité de la prise du pouvoir par les criollos à l’indépendance, mais dans une version modernisée par l’intermédiaire des modifications attendues par la superpuissance impérialiste américaine pour satisfaire à ses propres besoins.
Et si la guérilla n’a pas réussi à bouleverser la situation, c’est que le cadre était inadéquat à la réalisation de la victoire.
Le Guatemala est, au sens strict, une province coloniale. Ses couches dominantes forment une sorte de super-gouvernorat.
Il ne s’agit donc pas simplement de vouloir renverser ce qui apparaît comme une oligarchie ; il faut produire les conditions concrètes d’une affirmation démocratique, pour que les choses aillent dans un sens national.
Cela ne peut se réaliser qu’à l’échelle de l’Amérique centrale toute entière, sans quoi le provincialisme triomphe et avec lui le localisme.
Le drapeau du Guatemala
Le prix à payer de l’Amérique centrale reste le même : c’est l’incapacité à une unité à l’origine même de l’indépendance. L’implosion localiste ne peut être stoppée que par un dépassement, par la mise en place des États-Unis centro-américains.
On en a la preuve avec l’échec du sandinisme au Nicaragua.
Historiquement, il y a dans ce pays la concurrence entre les villes de Granada (bastion des grands propriétaires fonciers) et de León (avec les capitalistes se liant toujours plus aux capitalistes occidentaux).
Mais il y a aussi la pénétration britannique, qui occupa même militairement dans les années 1840 deux zones où pouvait commencer et terminer un éventuel canal.
Les États-Unis forcèrent quant à eux la signature du traité Clayton-Bulwer en 1850.
Un aventurier américain, William Walker, parvient ensuite à devenir président du Nicaragua, en 1855, avec quelques centaines d’hommes !
C’est dire la nature du pays, où ce qui se passe ne concerne qu’une infime minorité, l’écrasante majorité vivant dans des conditions de très faible développement, à l’écart.
Drapeau du Nicaragua
Par la suite, on a le traditionnel schéma des conservateurs qui s’installent, des libéraux qui modernisent avant d’être mis de côté ; au cours de ce processus, Managua devient la capitale du pays.
Sauf qu’ici, et c’est la principale caractéristique de l’Amérique centrale, on a une présence militaire américaine.
C’est contre cette situation que lutta Augusto César Sandino (1895-1934), les armes à la main. Mais lorsqu’il voulait chasser les Américains du Nicaragua, il considérait que le Nicaragua existait en tant que tel, là est l’erreur.
Le Nicaragua était en réalité une colonie américaine, au sens d’un territoire passé sous contrôle.
La dimension nationale, avec une base populaire, n’avait pas encore émergé.
Le pays est ensuite pratiquement dirigé par les États-Unis, de 1936 à 1979, par Anastasio Somoza García puis son fils Anastasio Somoza Debayle ; cette domination des Somoza et de leur clan se faisait soit directement, soit par l’intermédiaire d’hommes de paille.
Anastasio Somoza García
Le Front Sandiniste de Libération Nationale nationalisa les propriétés des Somoza, consistant notamment en 20 % des terres disponibles. Mais il ne fut pas touché aux autres grands propriétaires terriens.
Et le FSLN accepta de stopper sa « révolution sandiniste », amenant le pays à ne pas être différent des autres en Amérique centrale.
Là encore, c’est la base nationale qui a manqué. Une base nationale fait se dépasser les fractures, les séparations, les localismes ; le FSLN n’a fait que vouloir gérer par en haut de manière « différente ».
C’est encore et toujours l’optique de mieux « gérer » par en haut et de réaliser ce qu’une bourgeoisie absente aurait dû faire historiquement. Cela se transforme en démarche bureaucratique.
Sandinistes en 1979
Au Salvador, le FMLN a basculé naturellement dans la même démarche.
Historiquement, les criollos se sont révoltés dès 1811 et la province a rejoint le Mexique, puis les Provincias Unidas del Centro de América.
Pendant les quinze années de sa participation à cette structure prenant le relais de la Audiencia du Guatemala, le Salvador connut 23 chefs de gouvernement.
Avec l’indépendance, on a, de manière classique, les libéraux qui modernisèrent le pays durant la seconde partie du 19e siècle (suffrage universel pour les hommes, enseignement primaire obligatoire et gratuit, séparation de l’Église et de l’État, mariage civil, construction de chemins de fer, émergence de l’industrie et du commerce, construction de chemins de fer et de ports, débuts de la marine marchande, etc.)… avant le retour en forces des conservateurs.
L’instabilité intérieure se perpétua alors, typique du capitalisme bureaucratique latino-américain. Il y a ainsi eu treize constitutions (1841, 1864, 1871, 1872, 1880, 1883, 1885, 1886, 1939, 1945, 1950, 1962, 1983) au Salvador.
Les coups d’État et tentatives de coups d’État furent bien sûr également nombreux (1885, 1890, 1894, 1898, 1927, 1931, trois fois en 1944, 1948, 1960, 1961, 1972, 1979), ainsi que les conflits avec les voisins (1850-1853, 1856, 1863, 1876, 1885, 1890, 1906-1907), avec notamment une invasion par le Guatemala et l’exécution du président libéral Gerardo Barrios.
Le drapeau du Salvador
Le coup d’État de 1931 connu en réponse, en janvier 1932, un soulèvement de 40 000 ouvriers agricoles et paysans, dirigé par les communistes.
Les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada envoyèrent des navires de guerre sur les côtes du Salvador et aidèrent le général putschiste à la mise en place d’unités de « gardes blanches » pour réprimer le soulèvement. 20 000 ouvriers, paysans et étudiants furent tués ; le Parti Communiste fut interdit et la quasi-totalité de ses dirigeants furent assassinés (dont Agustín Farabundo Martí, Mario Zapata, Alfonso Luna).
Toute cette situation forme l’arrière-plan de la guerre civile qui suivra avec le FMLN.
Mais celui-ci a cédé devant le régime, qui est dominé depuis l’indépendance par l’élite des criollos, en pratique quarante familles.
Le Honduras n’a pas connu de guérilla comme au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua, même s’il y a deux petites organisations actives, en parallèle au FSLN et au FMLN dans les deux pays voisins.
En pratique, c’est toujours resté un pays économiquement très arriéré ; on parle des « quatorze familles » pour désigner l’oligarchie qui, dans les faits, prédomine ou plutôt domine depuis l’indépendance.
Au sens strict, le Honduras est le prototype même de la république bananière, avec les États-Unis gérant le pays telle une colonie.
Un épisode marquant fut l’intervention américaine pour mettre de côté le président Miguel Rafael Dávila, mais tout fut très encadré ; dans les faits on est dans les simples concurrences entre le semi-féodalisme et le semi-colonialisme, avec les besoins de maintenir à flot le capitalisme bureaucratique.
Le drapeau du Honduras
S’il y eut également deux petites guerres civiles entre libéraux et conservateurs, et toujours les innombrables coups d’États et tentatives coups d’État (principalement 1839, 1876, 1911, 1924, 1949, 1963, 1972, 1980, 1993, 2009), on est ainsi surtout dans stabilité lancinante.
C’est encore plus vrai pour le Costa-Rica.
C’est pareillement, historiquement, une république bananière, avec un rôle central de la United Fruit Company, majeure propriétaire des bananeraies et des chemins de fer, qui ne paya aucun impôt jusqu’en 1910.
Le pays a cependant une grande particularité.
Lors de la colonisation, les ressources à piller du point de vue la monarchie espagnole étaient très faibles. Pas de mines, pas de culture facilité du sucre et du cacao, très peu d’Indiens à mettre en esclavage.
Pour cette raison, la monarchie espagnole n’accorda que peu d’attention au Costa-Rica.
L’aristocratie fut ainsi bien plus faible qu’ailleurs et la place était libre pour des petites exploitations agricoles, du type familiale.
Ce processus s’est accompagné d’un « blanchissement » de la population, au sens où actuellement les 17 % de métis s’assimilent aux descendants d’Européens, qui forment 65 % de la population.
Le Costa-Rica se veut ainsi « civilisé » et une sorte de modèle. Il a supprimé son armée, par décision constitutionnelle, en 1948 ; il se définit comme neutre et tourné vers l’éducation, la santé, la protection de l’environnement.
Le drapeau du Costa Rica abandonna le bleu et le blanc classique de l’Amérique centrale pour prendre les couleurs de la France au moment de la révolution de 1848
Le pays est, en fait, une plate-forme du capitalisme mondial, principalement américain, qui s’y intéressa très tôt ; c’est un très grand centre touristique, et en même temps a une production typique de la république bananière : la banane, le café, le sucre, le cacao, l’ananas, l’huile de palme, l’orange, le manioc, le riz… (avec une consommation de pesticides gargantuesque).
De nombreuses industries ont des centres de production et de développement, notamment en raison de zones franches : Intel, Abbott Laboratories, Procter & Gamble, Emerson Electric, Medtronic, Sony, HP, Hewlett-Packard, GlaxoSmithKline, Boston Scientific, Pfizer, Cognizant, Citi, Unilever, Coca-Cola, Siemens, 3M, Oracle, Amazon, IBM…
Le Costa-Rica est une colonie pacifiée, un arrière-pays colonial au sein des pays coloniaux d’Amérique centrale ; en 1948 furent par ailleurs interdit le Parti d’avant-garde populaire du Costa Rica, c’est-à-dire le Parti Communiste s’étant rallié de facto à la faction libérale chassée lors d’une petite guerre civile en 1948.
C’est un exemple de comment les communistes, en l’absence d’orientation concrète fondée sur le parcours du mode de production, se sont fait happer par le réformisme propre au réformisme, et ce malgré les conditions très dures de travail.
On notera ici d’ailleurs l’importance des écrivains progressistes alors : Carmen Lira, Carlos Gagini, Carlos Luis Fallas, José Marín Cañas, Fabián Dobles, Joaquín Gutiérrez Mangel, etc.
C’est le paradoxe de l’Amérique centrale d’ailleurs que de voir une réelle capacité de production, et en même temps une désorientation systématique, qu’on peut qualifier de désorientation historique, car il n’y a pas de localisation d’une voie de sortie à une situation inextricable.
C’est le terreau qui a donné naissance aux groupes criminels ultra-violents au Salvador comme la Mara Salvatrucha ou le Barrio-18, et inversement la politique de répression ultra-sécuritaire du président salvadorien Nayib Bukele depuis 2019, amenant un effondrement du taux de criminalité en expansion jusque-là.
Le « centre de confinement du terrorisme » au Salvador, ouvert en 2023, peut accueillir 40 000 détenus
On a là un excellent exemple du fait que ce qui se passe en Amérique centrale c’est, dans les faits, un perpétuel va-et-vient, mais contrairement à l’Amérique du Sud où cela prend la forme de cycles allant dans un sens ou un autre, on a une impression de perpétuelle sur place avec des fuites en avant, des précipitations.
Un autre exemple connu est la « guerre des cent heures », parfois appelé par certains journalistes la « guerre du football », en 1969.
Lors d’un match au Honduras pour la qualification en coupe du monde, le Salvador prend un but à la dernière minute.
Une Salvadorienne de 18 ans se suicide alors en prenant le pistolet de son père ; elle a droit à des funérailles nationales, sous la conduite du président du Salvador en personne.
Le match aller était déjà sous tension, le match retour au Salvador le fut également (l’hôtel des joueurs du Honduras étant incendié), il y eut un match de départage, puis le Salvador lança une opération militaire contre le Honduras.
La guerre causa la mort de 3 000 personnes, avec également 15 000 blessés et le retour forcé au Salvador d’entre le quart et la moitié des 300 000 émigrés salvadoriens du Honduras.
Enfin, il faut conclure sur le Panama, l’exception qui confirme la règle centre-américaine.
Le Panama, en effet, était utilisé comme lieu de passage du Pacifique à l’Atlantique par la monarchie espagnole ; il relevait de la vice-royauté du Pérou, puis de la Vice-royauté de Nouvelle-Grenade (l’actuel nord de l’Amérique latine, avec l’Équateur, la Colombie et le Venezuela).
Lorsque fut fondé la República de Colombia succédant à la Vice-royauté de la Nouvelle-Grenade en 1821, la province du Panama décida de la rejoindre.
Lors de l’effondrement de celle-ci en 1830 toutefois, le général José Domingo Espinar déclara l’indépendance du Panama, dans la perspective de reformer la República de Colombia autour de Simon Bolívar.
Ce dernier, pour qui le Panama était « le centre de l’univers » (et possiblement la « capitale du monde » en raison de son emplacement pour les échanges), lui conseilla d’abandonner son projet ; un autre général, Juan Eligio Alzuru, tenta alors l’aventure, mais fut écrasé par les forces de la República de la Nueva Granada (la Colombie actuelle).
Cette dernière nomma comme responsable militaire de la région du Panama Tomás José Ramón del Carmen de Herrera y Pérez Dávila.
Mais celui-ci se lança lui-même dans l’aventure d’un Estado del Istmo, reconnu par le Costa-Rica et les États-Unis, mais qui ne dura qu’en 1840-1841.
Tomás Herrera
C’est là le prélude du rôle néfaste des États-Unis, épaulé par le Costa-Rica.
Un accord fut trouvé alors et le Panama retrouva sa place dans la República de la Nueva Granada, dont Tomás José Ramón del Carmen de Herrera y Pérez Dávila sera à un moment un éphémère président putschiste en 1854, année de sa mort lors de la guerre civile alors.
Entretemps, la República de la Nueva Granada avait signé en 1846 avec les Etats-Unis un Tratado de Paz, Amistad, Navegación y Comercio (Traité de Paix, d’Amitié, de Commerce et de Navigation), connu sous le nom de traité Mallarino-Bidlack.
Le traité garantissait la neutralité de la zone, les États-Unis ayant peur d’une influence extérieure, alors que le Panama était très utile pour le passage de l’Ouest à l’Est des États-Unis, dans le contexte de la conquête de l’Ouest et de la ruée vers l’or en Californie, un territoire venant tout juste d’être arraché au Mexique.
Mais c’était également un moyen de faire pénétrer le capital américain ; après les bateaux à vapeur sur le fleuve río Chagres (qui réduisit le voyage à douze heures), le capitalisme américain mit en place en 1855 un chemin de fer inter-océanique, pour un voyage de trois heures.
100 dollars d’investissement dans la Panama Railroad Company
Un incident l’année suivante – une pastèque non payée par un Américain aboutissant à une émeute des panaméens – amena d’ailleurs une petite intervention militaire américaine et une amende colossale à payer par la República de la Nueva Granada.
La gare au Panama en 1916
La France entreprit ensuite de construire un canal, mais la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama fit faillite ; les États-Unis se chargèrent de le terminer.
Le canal en 1945
Le canal fut terminé en 1914 ; entre-temps, les États-Unis avaient appuyé des forces « indépendantistes » qui proclamèrent l’existence du Panama comme pays indépendant en 1903, après y être intervenu militairement 14 fois les cinquante années précédentes.
On a compris que la mise en place du Panama est ainsi artificielle ; c’est une colonie américaine.
Le drapeau du Panama
La zone du canal est alors dans les faits un territoire américain, avec la police et l’armée américaine, qui d’ailleurs écrasèrent dans le sang une contestation d’étudiants panaméens en 1964, faisant 21 morts.
L’armée prit ensuite le pouvoir au Panama, mais la superpuissance impérialiste américaine fit une intervention en 1989 devant le chaos de la situation.
La souveraineté du canal fut ensuite remis au Panama en 1999, pays devenant une plate-forme pour les magouilles financières internationales. Il reste cependant une colonie américaine, même si la superpuissance impérialiste chinoise cherche à s’y renforcer, provoquant l’ire du président américain Donald Trump en 2025, qui a réaffirmé que le canal revenait aux États-Unis.
Il faut bien entendu ajouter à cela que le Panama est un paradis fiscal, comme d’ailleurs de manière significative le Costa-Rica, le Nicaragua, le Honduras.
Image de la NASA montrant comment l’écluse relie les deux océans pour les navires, cassant en même temps le passage de la faune et de la flore
Il est évident qu’un tel constat impose de considérer que les pays d’Amérique centrale sont un terrain de jeu de la superpuissance impérialiste américaine, avec comme origine historique la plus nette l’implosion immédiate de la República Federal de Centroamérica qui a abouti à un désastre.
La reconstitution artificielle, par en haut, d’une telle république n’a pas de sens ; ce qui est nécessaire, c’est la constitution réelle, par en bas, d’une République Populaire Centro-américaine, effaçant les localismes et les provincialismes, ce qui ne peut être réalisé que par des masses populaires procédant à un saut qualitatif dans le domaine productif.
C’est de la prolétarisation socialiste dont il est ici question, somme toute de manière tout à fait similaire aux pays composant l’URSS à sa fondation.
Présentation officielle par le canal du Panama des nouvelles écluses en 2016
La guerre populaire en Amérique centrale apparaît comme inéluctable pour l’établissement d’une telle proposition historique, dont le niveau exigé est d’être en mesure de faire face à la superpuissance impérialiste américaine comme réel dirigeant de cette partie du monde.
Davantage que semi-féodal semi-colonial, l’ensemble de l’Amérique centrale est à percevoir comme colonial, dans une sorte de prolongement tourmenté de l’ancienne domination espagnole.
Si le port de Buenos Aires fut initialement mis de côté par la monarchie espagnole, il devint un lieu de passage obligé pour les contrebandiers, qui commerçaient surtout avec le Portugal.
L’Espagne chercha rapidement à briser cela, procédant en 1603 à l’expulsion de tous les Portugais de Buenos Aires.
Buenos Aires vu par un marin néerlandais, vers 1628
Le Portugal répondit par la fondation en 1680 d’une colonie sur la côte en face de Buenos Aires. Dénommée Colônia do Santíssimo Sacramento, elle devait permettre de maintenir la contrebande dans la région.
La monarchie espagnole vint immédiatement écraser l’entreprise, avec succès sur le plan militaire.
Un accord fut signé dans la foulée par les deux parties ; le traité de Lisbonne reconnaît que Colônia do Santíssimo Sacramento est portugaise mais interdit la construction de forteresses.
La monarchie espagnole, dans le cadre de sa guerre avec le Portugal, reprit la ville en 1704, pour de nouveau la rendre dix ans plus tard avec le traité d’Utrecht.
Ce fut encore et toujours une base pour la contrebande portugaise, mais également britannique, sapant les intérêts espagnols.
Lorsque les Portugais fondèrent non loin une nouvelle colonie, le Forte de Montevidéu en 1723, la monarchie espagnole réagit dès 1724 depuis Buenos Aires pour en prendre le contrôle.
C’est la naissance de Montevideo, la capitale de l’Uruguay.
Le Río de la Plata, avec Buenos Aires et Montevideo
Par la suite, le traité de Madrid attribuait Colônia do Santíssimo Sacramento à l’Espagne, en échange de territoires situés plus au nord, passant au Portugal : il s’agit de zones où étaient présents des Guaranis dans des « réductions » organisées par les jésuites. Les Guaranis se révoltèrent alors militairement.
Cet échange renforça la zone de Montevideo, dans une région appelée la Bande orientale.
La Bande orientale au 16e siècle par le cosmographe et historien Alonso de Santa Cruz
Voici comment la situation de cette époque est présentée par Carlos Cabezudo Pérez (1948-1977), un cadre du Parti Communiste Révolutionnaire d’Uruguay qui fut secrètement enlevé et assassiné par les escadrons de la mort en Argentine.
« L’Uruguay alors, dépourvu d’or et d’argent, n’avait aucune importance durant les deux siècles qui suivirent la découverte.
Les fleuves du bassin de La Plata, la navigation étant le principal moyen de transport, leur permettaient de pénétrer profondément dans le continent et, de là, jusqu’au Haut-Pérou (Bolivie).
Les Espagnols, constatant les excellentes prairies naturelles de la région, introduisirent des bovins et des chevaux pour se nourrir pendant leurs voyages.
Grâce à ces conditions naturelles exceptionnelles, ces bovins se reproduisirent, formant d’importants contingents de bovins sauvages.
La Banda Oriental bénéficiait de bons pâturages, d’un climat agréable et d’innombrables rivières et ruisseaux.
Au fil du temps, le capitalisme se développa en Europe, l’industrie manufacturière exigea davantage de matières premières et d’autres produits commencèrent à être extraits en Amérique.
Le cuir commença à être extrait du Rio de la Plata.
Depuis Buenos Aires, les Missions, le Brésil, ou des navires anglais, des vaquerías furent organisées, c’est-à-dire des chasses au bétail pour leurs peaux.
Ces groupes de changadores (cowboys) apportent avec eux une population composée de Blancs et d’Indiens, les gauchos.
L’importance croissante du cuir, ainsi que la proximité de la Banda avec le territoire portugais, ont incité les autorités coloniales espagnoles à s’y installer pour asseoir leur domination (…).
L’importance croissante du cuir a conduit les marchands à acheter de grandes quantités de terres pour s’assurer la propriété des peaux extraites, créant ainsi de grands propriétaires fonciers qui vivaient dans les ports et se consacraient au commerce d’exportation, tandis que des personnes moins riches les occupaient.
Le Rio de la Plata commença à exporter du bœuf salé (tasajo), une nourriture bon marché pour les esclaves des plantations.
Des salaisons, utilisant la main-d’œuvre esclave et salariée, furent établies dans le Rio de la Plata, et le type d’élevage commença à évoluer.
Le ranch sauvage devint un ranch de rodéo où l’on prenait soin du bétail non seulement pour sa peau, mais aussi pour sa viande.
Les marchands exportateurs de cuir, les éleveurs et les propriétaires terriens étaient également impliqués dans le commerce du tasajo.
Ceux qui créaient des salaisons investissaient leurs bénéfices dans des terres et, en tant que sous-traitants, devenaient collectionneurs de peaux, etc.
Ce groupe de riches marchands étrangers, propriétaires terriens, éleveurs, producteurs de salaison et usuriers formait l’oligarchie foncière. Leur richesse reposait sur leurs vastes propriétés foncières.
L’émergence d’économies mono-productives, ainsi que le développement de toute activité productive en Amérique et l’incapacité de l’Espagne à contrôler les colonies comme elle le faisait auparavant, ont conduit à l’autorisation du libre-échange entre l’Espagne et les Indes en 1778.
L’Amérique est devenue un fournisseur de certains produits et un marché de consommation.
Auparavant, la métropole absorbait tous les produits des colonies et les vendait sur le marché international.
Elle approvisionnait également les colonies en produits manufacturés d’Espagne ou d’autres sources, fabriqués en Espagne.
Le commerce bilatéral se déroulait comme un goulot d’étranglement, protégeant les richesses des colonies des autres puissances.
À partir de 1778, les autorités espagnoles ont exploité et contrôlé le commerce au moyen de diverses taxes, contributions et restrictions à l’activité économique dans les colonies, tout en protégeant ces dernières du libre-échange avec d’autres puissances. »
Tout cela signifie une importance cruciale attribuée à Montevideo. Il faut néanmoins plus qu’une ville pour fonder un pays.
Ce qui se passa est la chose suivante ; Montevideo resta sous contrôle des partisans de la monarchie espagnole lors de la révolte indépendantiste de Buenos Aires.
Cette dernière fit alors un long siège de Montevideo, pour ensuite envoyer une flotte commandée par l’Irlandais Guillermo Brown.
L’entreprise finit par être un succès et Montevideo forma alors une région liée aux indépendantistes qui formeront l’Argentine.
La « ligue des peuples libres » s’unit à ce qui deviendra l’Argentine (wikipedia)
Cela déplut au Brésil qui intervint au moyen d’une invasion.
La région de Montevideo prend alors le nom de Province cisplatine (littéralement « province en deçà du Rio de la Plata ») en 1821, en tant que composante du Brésil.
La Province cisplatine comme composante du Brésil (wikipedia)
Une expédition fut alors menée depuis Buenos Aires, avec bien sûr le soutien complet de celle-ci, par les « Trente-trois Orientaux ».
Ces « Orientaux » réussirent à pénétrer la bande orientale en 1825 et le premier acte de leur Cruzada Libertadora (« Croisade libératrice ») consista à proclamer l’adhésion de la région aux Provinces-Unies du Rio de la Plata (qui donneront l’Argentine).
La bannière des « Trente-trois Orientaux »
Cela provoqua la guerre, avec 8 000 personnes seulement de part et d’autres.
L’armée mieux organisée du Brésil ne parvint toutefois pas à briser les miliciens leur faisant face, alors que le conflit coûtait en même temps trop cher à Buenos Aires.
Un compromis fut trouvé en 1828, sous la forme de la Convención Preliminar de Paz (Convention préliminaire de paix), sous l’égide du Royaume-Uni.
Le ministre britannique des Affaires étrangères d’alors, George Canning, résume bien la question en disant que :
« La valeur de Montevideo pour chaque partie [l’Argentine et le Brésil] consiste peut-être moins dans le bénéfice positif qu’ils peuvent en espérer pour eux-mêmes, que dans le préjudice qu’ils craignent du fait de sa possession par la partie adverse. »
La situation en 1690, 30 ans avant la fondation de Montevideo – en vert, la colonisation portugaise, en jaune la colonisation espagnole (wikipedia)
Le Royaume-Uni, principal investisseur dans cette partie du monde et principale puissance mondiale à l’époque, obtint en échange de son intervention une zone de libre-échange, tout en renforçant sa présence politique et diplomatique.
La force de ses investissements capitalistes lui permettait, de fait, d’assujettir les dirigeants tant argentins que brésiliens.
La Bande orientale devint donc indépendante tant des uns que des autres, formant en 1830 l’Estado Oriental del Uruguay, qui prit ensuite en 1918 le nom de República Oriental del Uruguay.
Le serment sur la constitution de 1830 vu en 1872 par Juan Manuel Blanes
Si on regarde les choses ainsi, il n’y a aucune raison de considérer l’Uruguay comme une nation. C’est un pays qui existe parce qu’il s’agit d’une province qu’aucune des deux grandes puissances voisines n’a pu s’approprier.
En même temps, dialectiquement, une nation ne naît pas à partir de provinces accumulées. Staline explique avec justesse qu’une « nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture ».
Or, tous ces éléments ont bien été présents à partir de 1830 – même si indirectement. Normalement, le processus aboutissants aux éléments nationaux, au cadre national, relèvent d’une longue accumulation quantitative connaissant un saut qualitatif.
En Uruguay, c’est le contraire : il y a eu d’abord le saut qualitatif et ensuite seulement le développement progressif, l’accumulation quantitative.
Vue de la colline de Montevideo, 1865
Cependant, cela implique un prix à payer.
Cela n’a jamais été vu en tant que tel, mais c’est évident du point de vue matérialiste dialectique sur le rapport entre les villes et les campagnes.
La naissance d’une nation implique, en effet, qu’il existe un centre historique qui catalyse la culture nationale. C’est souvent la capitale du pays, pas obligatoirement toutefois.
En tout cas, il faut un lieu où les séparations féodales ne soient pas en mesure de jouer contre l’affirmation des éléments nationaux passant par la grande ville.
Comme en Uruguay le pays existe avant la nation, alors il fallait bien que la ville existe pour ainsi dire avant les campagnes.
Comme une ville ne peut pas exister sans les campagnes, la conséquence fut que la ville exista contre les campagnes.
Tel est le sens réel de la guerre civile qui dura de 1839 à 1851 et de tout ce qui va s’ensuivre par la suite en Uruguay : ce n’est pas la nation qui fait Montevideo qui alors fait le pays, mais c’est le pays qui fait Montevideo qui alors fait la nation.
Pour cette raison, si on enlève les micro-États et les îles, alors on a Montevideo comme ville qui, en proportion, accueille le plus les habitants de son propre pays.
Quasiment la moitié des Uruguayens habitent Montevideo !
Montevideo
Comment cette réalité s’est-elle exprimée à la suite de l’indépendance de l’Uruguay ?
Il va de soi les protagonistes n’avaient pas conscience du rapport villes-campagnes ni des enjeux réels.
C’est pour cela que si on regarde les faits en tant que tels, on se retrouve devant le même défi qu’en Argentine à la même époque : il se passe un nombre innombrable de choses avec des protagonistes très différents et jamais vraiment cohérents.
Pour ajouter à l’imbroglio, on a plusieurs autres puissances participantes : l’Argentine et le Brésil, déjà, qui veulent annexer ou placer sur orbite l’Uruguay.
On a également le Royaume-Uni et la France qui participent au remue-ménage général, afin de conserver sa position favorable dans la région pour le premier, afin de s’y implanter pour la seconde.
Punta del Este
Néanmoins, un aspect saute aux yeux : la guerre civile a finalement consisté en le siège de Montevideo par les forces « provinciales ».
On se doute que si l’Uruguay existe, c’est que Montevideo a gagné ; si les forces « provinciales » l’avaient emporté, il n’y aurait pas eu la centralisation nécessaire pour établir un État.
Cette question de la centralisation et de l’organisation fut justement le prétexte au démarrage de la guerre civile, chacun s’accusant d’incompétence, de corruption, etc.
Cela reflétait également, bien sûr, de véritables oppositions en termes de couches sociales, en termes de classe.
Pour dire les choses simplement, les partisans des forces « provinciales » représentaient les grands propriétaires terriens, consistant surtout en les éleveurs.
On est là dans une tendance pro-féodale habituelle en Amérique latine.
Le drapeau de l’Uruguay
Leurs équivalents étaient au même moment très puissants en Argentine et possédaient le contrôle de l’État argentin.
Les partisans de Montevideo consistaient en les élites criollos (= les élites espagnoles nées en Amérique) appuyées par la bourgeoisie commerçante de la ville.
Le Brésil les soutenait afin de contrer l’Argentine, espérant que le développement du commerce régional les ferait également basculer de son côté historiquement.
On a ainsi les forces « provinciales » qui sont pro-décentralisation, conservateurs idéologiquement, en fait pro-éleveurs, et tendent au rapprochement naturel avec l’Argentine. On les appelle les blancos (les blancs).
Le drapeau des Blancos de 1897 à 1904, avant que le bleu ne soit éclairci
On a à l’opposé les partisans de Montevideo, qui sont pro-centralisation, libéraux idéologiquement, en fait pro-élites de Montevideo, et tendent à l’affirmation de l’Uruguay avec Montevideo comme socle.
On les appelle les colorados (les rouges).
Le drapeau des Colorados
Ces derniers ont donc vaincu et vont alors prendre les commandes du pays jusqu’en 1958. Ce sont eux qui vont mettre en place l’Uruguay, par en haut.
Le fait de le faire par en haut implique en même temps de se couper du peuple.
Et se couper du peuple signifie se rapprocher des grands propriétaires terriens, des éleveurs.
Pour cette raison, les colorados se divisèrent en deux, avec soit une tendance à se rapprocher des blancos à travers différents compromis, soit une tendance à aller dans le sens de réformes populaires dans une démarche anti-conservatrice.
C’est conforme à la base sociale des colorados, qui correspond somme toute à celle du kuomintang chinois, avec une partie de la bourgeoisie nationale s’entremêlant à l’appareil d’État et l’armée, c’est-à-dire une haute bourgeoisie, ou plutôt une oligarchie, qui s’était installée à l’occasion de la fondation du régime.
Deux phénomènes viennent marquer ce fait.
On a ainsi José Batlle y Ordóñez qui fut président deux fois, de 1903 à 1907 puis de 1911 à 1915. On notera qu’il est le fils de Lorenzo Batlle qui fut lui-même président (1868-1872), et que son fils Luis Batlle Berres sera président aussi (1947-1951), tout comme son petit-fils Jorge Batlle (2000-2005).
José Batlle y Ordóñez
On appelle Batllismo l’idéologie libérale-moderniste mise en avant par José Batlle y Ordóñez ; sous sa présidence, de nombreuses réformes furent menées : amélioration du cadre « démocratique », nouvelle constitution, nationalisation des banques, monopole d’État sur les chemins de fer ainsi que sur la gestion du port de Montevideo, maximum de 48 heures hebdomadaires et de 8 heures par jour, facilitation du divorce, fin du serment sur Dieu au tribunal, investissements dans la santé et l’éducation, etc.
Mais de l’autre côté, on a Gabriel Terra. Élu président en 1931 et lui-même un colorado comme José Batlle y Ordóñez, il se tourna vers les blancos et réalisa un coup d’État en 1933.
Le nouveau régime était de type fasciste, d’ailleurs tourné vers l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste.
Gabriel Terra.
Mais une large majorité des anciens partisans de José Batlle y Ordóñez le soutinrent et ses mesures étaient pareillement « modernistes » : droit à la grève, droit au travail, droit au logement, droit à la santé, mise en place généralisée de restaurants à bas prix, etc.
C’est qu’on a affaire à une bourgeoisie bureaucratique « manageant » le pays comme il le peut, comme il le souhaite, et surtout avec l’idée de réellement fonder l’Uruguay comme nation « à part ».
C’était bien entendu une tâche malaisée alors que l’économie se développait, jusqu’en 1930, par l’exportation de viande et de laine, en étant subordonnée au Royaume-Uni.
Le basculement dans un régime ouvertement fasciste est lié à la crise de 1929, et à la tentative de mettre en place une bulle protectionniste.
Mais il n’y a pas de rupture substantielle avec le battlismo, et d’ailleurs la dictature de Gabriel Terra fut mise de côté par… son beau-frère, le général Alfredo Baldomir, lui-même également un colorado.
Alfredo Baldomir
On retrouve de nouveau un colorado, Juan María Bordaberry, comme président lors de l’instauration de la dictature militaire en 1973.
Le second président sous la dictature militaire, Alberto Demicheli, fut également un colorado, toutefois remplacé par le général Gregorio Álvarez.
La dictature militaire, qui dura jusqu’en 1985, fut similaire à celle de l’Argentine : paranoïaque et cruelle, notamment dans ses tortures (y compris contre des enfants, des femmes enceintes), et ses exécutions sommaires, ses « disparitions ».
Tout comme en Argentine, il n’y avait absolument pas de menace révolutionnaire marquante pouvant expliquer mécaniquement la dictature militaire et sa répression tous azimuts.
C’en était alors déjà fini du Movimiento de Liberación Nacional-Tupamaros, le premier réel mouvement de guérilla urbaine dans le monde, auteur d’actions spectaculaires.
Cette fuite en avant, similaire à celle de l’Argentine au même moment, tient à l’équilibre recherché de manière ininterrompue par le régime, dans le cadre d’un pays devant se faire nation.
Dans un pays dont le socle s’est patiemment mis en place, avec une réalité nationale élaborée, les agitations sociales jouent à la surface d’abord.
En effet, les rapports entre les classes ont été patiemment constitués, leurs bases se sont librement développées.
Il n’y a pas eu de mise en place par en haut, il y a eu aménagements, accompagnements par le développement national lui-même.
Si, par contre, on a un état-major d’un pays qui agit librement, dans la mesure où il en a les moyens, alors il y a une dimension forcée, des équilibres précaires.
C’est d’autant plus vrai pour l’Uruguay où, en pratique, on n’a pas une bourgeoisie bureaucratique qui se met en place au bout de tout un processus : elle est au pouvoir dès le début, avec un pouvoir remis indirectement par l’Argentine et le Brésil !
Et ce qui a sauvé le développement malgré l’artificialité du processus, c’est l’immigration. 600 000 Européens s’installent en Uruguay entre 1860 et 1920 ; c’est un chiffre très important quand on sait qu’en 2022, le pays avait 3,5 millions d’habitants.
Année et population
Montevideo
Uruguay
1800
10 000
31 000
1830
20 000
74 000
1852
40 000
132 000
1860
56 000
222 000
1868
126 000
385 000
1900
348 000
936 000
1920
585 000
1,5 million
1930
735 000
2 millions
1960
1,3 million
2,5 millions
1972
1,45 million
2,9 millions
2015
1,3 million
3,2 millions
L’expansion massive de la population qu’on constate en Uruguay correspond à un phénomène de colonisation.
Peu importe ce que pensent et ce que font les immigrés : ils appuient dans tous les cas le régime dans sa mise en place par en haut de l’Uruguay comme nation.
Il y a un matériau humain qui arrive en masse et modifie fondamentalement les valeurs, les traditions, les attitudes, etc.
L’équipe de football d’Uruguay championne du monde en 1950 par une victoire sur le Brésil au Stade Maracanã de Rio de Janeiro ; depuis cette défaite, le Brésil ne joua plus jamais en maillot blanc
Cela forme un processus continu qui permet de jouer sur un apparent renouvellement perpétuel des politiques du régime – ce qui est une constante en Amérique latine, où chaque nouveau président prétend mener une réforme structurelle.
En Uruguay, cela est masqué par le culte de José Gervasio Artigas (1764-1850), le « père de la nation ».
José Gervasio Artigas peint trente ans après sa mort par Juan Manuel Blanes
C’est un général aligné sur le libéralisme qui était en faveur d’une Argentine fédérale où s’insérerait la Bande orientale ; il a été mis de côté par tout le monde et après sa mort un tel positionnement était parfait pour l’établissement d’un mythe fondateur.
Mais le vrai fondateur de l’Uruguay, ce n’est pas José Gervasio Artigas, c’est Montevideo.
La nation uruguayenne s’est construite à travers la domination des élites de Montevideo, dans le cadre d’une alliance avec les grands propriétaires terriens jouant le rôle d’éleveurs.
Montevideo
Montevideo est la clef de la question révolutionnaire en Uruguay ; c’est sur elle que l’ensemble des rapports sociaux se sont fondés, à tous les niveaux, et ce à travers différents cycles d’immigration, puis dans le fascisme et la dictature militaire lorsqu’il n’y avait plus de levier suffisant pour maintenir le cadre existant.
Nation née par en haut, par l’intermédiaire des élites d’une ville qui formaient dès le départ une couche bureaucratique, avec la concurrence des grands propriétaires terriens, l’Uruguay a un besoin historique d’affirmation populaire, ce qui présuppose le renversement de la position de Montevideo.
La comédie musicale West Side Story est très célèbre ; elle expose de manière dramatique et dans une perspective sociale l’affrontement à New York entre deux bandes de jeunes, une constituée d’Américains d’origine européenne, une autre constituée de Portoricains.
La version filmée de West Side Story, en 1961 : Pepe, Bernardo, Juano
L’immigration portoricaine à New York est, en effet, très importante, notamment dans le quartier de East Harlem (parfois surnommé « El Barrio »).
Cela tient à l’histoire de Porto Rico, une colonie espagnole absorbée par les États-Unis.
À ce titre, il n’est possible que de faire un bref aperçu, dans la mesure où son histoire est largement séparée des pays latino-américains, tout en restant fondamentalement liée sur le plan culturel, surtout toutefois par le prisme des latinos présents aux États-Unis.
Historiquement, les Indiens de l’île (découverte dès le départ par Christophe Colomb) furent immédiatement massacrés et asservis ; il y avait environ 30 000 Indiens qui vivaient sur l’île au début de sa colonisation en 1508, il n’en restait qu’un peu plus de 1 000 en 1530.
Juan Ponce de León, le premier gouverneur de Porto Rico
S’il y eut une importation d’esclaves noirs, l’île resta toutefois à la marge de l’empire espagnol, fondé surtout sur les Vice-royautés de Nouvelle-Espagne et du Pérou, et dans la région des Caraïbes sur Cuba et l’île Hispaniola (qui donnera la République dominicaine et Haïti).
Néanmoins, la monarchie espagnole vacilla en raison des invasions napoléoniennes, en 1809, et cela donna l’occasion aux Espagnols criollos, c’est-à-dire nés en Amérique, de se soulever dans la plupart des colonies.
La monarchie espagnole rétablie appela ainsi ses partisans présents en Amérique à venir s’installer sur l’île. Ce furent surtout des militaires, des fonctionnaires, des commerçants ou des colons qui s’installèrent.
Cet apport est essentiel. Il ajoute à la diversité, au métissage des Porto Ricains. Cela va apporter une charge culturelle espagnole, mais avec une grande influence des descendants d’esclaves, ainsi que très relativement des Indiens.
Un planteur espagnol et son esclave à Porto Rico, vers 1808
Néanmoins, Porto Rico était dominé par 10 % de grands propriétaires terriens qui possédaient 80 à 90 % des terres agricoles, ce qui était d’autant plus vrai que le sucre représentait la majeure partie de la production.
On est dans la monoculture, avec une administration coloniale espagnole cherchant à maintenir sa logique de pillage.
Porto Rico est toutefois une île peu peuplée, avec 583 308 habitants en 1860.
Et si l’Espagne sut faire face aux envahisseurs français, néerlandais, britanniques, elle ne fut nullement capable de faire face aux États-Unis.
Ces derniers l’emportèrent en trois mois et demi en 1898, l’objectif alors était surtout de récupérer Cuba, à qui fut accordée une pseudo-indépendance.
Porto Rico devint un « État librement associé aux États-Unis », un État « non incorporé ». Cela veut dire que Porto Rico est une sorte de protectorat.
Le pouvoir législatif dépend d’une assemblée locale (qui envoie un représentant sans droit de vote au Congrès américain), il y a un gouverneur élu. Cependant, c’est la juridiction des États-Unis qui prime en économie, en politique étrangère, dans le domaine militaire.
Par contre, les Portoricains ont la nationalité américaine, et ce depuis 1917.
Cet avantage en termes d’immigration sur le continent fait que si 5 % des gens veulent l’indépendance, les 2/3 veulent que Porto Rico devienne le 51e État, un peu moins d’un tiers souhaitant rester associé.
La population portoricaine est de toute façon déjà largement imbriquée dans celle des États-Unis.
Il y a aujourd’hui 3,2 de Portoricains sur l’île, mais 2 millions à New York (en comptant les descendants), plus d’un million dans le New Jersey voisin, plus d’un million en Floride, plusieurs centaines de milliers en Pennsylvanie, mais également dans l’Illinois, dans le Massachusetts, au Texas, en Californie.
(wikipedia)
Des forces indépendantistes tentèrent d’assumer cette situation, agissant également par de très nombreuses actions armées sur le continent, principalement par les Fuerzas Armadas de Liberación Nacional Puertorriqueña (Forces Armées de Libération Nationales Portoricaines) et l’Ejército Popular Boricua (Armée Populaire de Boricua, du nom Borikén, « Terre du Vaillant Seigneur », terme en langue amérindienne des Taïnos pour désigner l’île), surnommé Los Macheteros (les manieurs de machettes).
L’un des dirigeants historiques de cette option armée, Filiberto Ojeda Ríos, fut exécuté en 2005 par le FBI.
Le jour choisi pour l’action de cette dernière fut le 23 septembre – c’est-à-dire le jour anniversaire du Grito de Lares (le cri de Lares), référence à la révolte portoricaine anti-espagnole dans la ville de Lares le 23 septembre 1868.
Drapeau employé lors du Grito de Lares , au musée de l’armée espagnole
Les velléités indépendantistes ne sont clairement que l’expression la plus radicale de l’autonomie locale ou éventuellement d’un romantisme révolutionnaire, qui n’a de sens de toute façon que dans un cadre historique plus large, lié au rapport entre les latino-américains et les États-Unis.
Elles étaient également poussées par Cuba et le social-impérialisme soviétique, afin de contribuer aux forces centrifuges.
Dans la réalité, il y a une imbrication de Porto Rico dans les États-Unis, à l’instar de l’immense reconnaissance des superstars du reggaeton Bad Bunny et Daddy Yankee.
L’album Un verano sin ti (2022) de Bad Bunny fut un immense succès parachevant la reconnaissance du reggaeton
La chanson Gasolina de Daddy Yankee marqua en 2004 l’introduction mondiale du reggaeton
C’est en fait l’ajout américain qui a amené l’éclosion du reggaeton, ce genre musical au croisement du hip-hop, du reggae et du dancehall, jouant sur la musicalité latino mais ajoutent une sophistication sonore largement empreinte à la musique américaine.
Le drapeau de Porto Rico, inspiré de celui de Cuba
Porto Rico est, ainsi, au nexus de l’Amérique latine et des États-Unis, tout comme les chicanos, c’est-à-dire les personnes d’origine mexicaine aux États-Unis.
Il y a un apport historique indéniable qui doit se produire, dans la dialectique des révolutions dans les pays latino-américains et aux États-Unis.
Lorsque les conquistadors pénétrèrent dans l’actuel Venezuela, ils se retrouvèrent face à des tribus indiennes, surtout Arawaks et Caraïbes, qui étaient peu développées, pratiquant la chasse, la pêche et l’agriculture primitive.
Et la colonisation eut lieu d’autant plus vite que c’est Christophe Colomb qui découvrit le pays, en 1498 ; charmé, il l’appela Isla de Gracia (Île de Grâce) puis Tierra de Gracia (Terre de Grâce) en s’apercevant que ce n’était pas une île.
Le troisième voyage de Christophe Colomb (wikipedia)
Dès l’année suivante, l’expédition espagnole d’Alonso de Ojeda explora le littoral sur toute sa longueur et atteint le golfe de Maracaibo.
Y voyant des maisons sur pilotis, il fut décidé de donner comme nom à la région « Veneziola », c’est-à-dire Petite Venise ; le nom devint Venezuela.
On a alors le début classique de la soumission des Indiens, qui étaient au nombre d’un million et dont la très grande majorité périt en raison des maladies apportées d’Europe, ainsi que des guerres et de leur réduction à un état de semi-esclavage.
L’élevage d’animaux importés d’Europe commença à être systématisé, les mines d’or furent mises en place et il y avait des plantations de canne à sucre, de coton, de tabac et surtout de cacao, avec comme main d’œuvre les Indiens, ainsi que des esclaves amenés d’Afrique.
On est dans l’instauration du système des haciendas, avec de vastes fermes autosuffisantes où règnent des Espagnols criollos, nés en Amérique et soumis à une administration coloniale gérée par les Espagnols peninsulares, nés en métropole et présents avec un mandat de quelques années.
Le pays dépend alors de la Real Audiencia de Santo Domingo, c’est-à-dire l’Audience Royale mise en place en 1511 sur l’île de Saint-Domingue, puis la majeure partie fit partie de la Vice-royauté de Nouvelle-Grenade en 1777, juste avant la crise de la monarchie espagnole.
Celle-ci fut, en effet, renversée en Europe par l’invasion napoléonienne ; même si elle parvint à se remettre en place, cela provoqua une série de soulèvements dans les colonies américaines.
Maintenant, il faut se tourner vers ce qui est spécifique au Venezuela. Ce qui joue, c’est son emplacement géographique.
Le pays est placé tout au nord de l’Amérique du Sud, en étant relativement tourné vers l’Est.
Cela permettait des contacts maritimes appuyés avec l’Europe et les colonies françaises et britanniques des Caraïbes.
D’ailleurs, c’est pour cela qu’initialement, le Venezuela dépendait de l’Audiencia de Saint-Domingue.
Il y a ainsi un moindre isolement intellectuel, une plus grande circulation d’ouvrages français et britanniques.
Une personnalité notable est ici Andrés de Jesús María y José Bello López, un écrivain, philologue, juriste, historien, philosophe traducteur du français, qui fut également le professeur d’histoire et de présentation des thèses sur l’univers de Simón Bolívar.
Mais ces mêmes Caraïbes vont aussi apporter des aides matérielles.
La clef, c’est Saint-Domingue. Les Espagnols ne la contrôlent pas toute entière : la moitié est une colonie française.
Or, la révolution française prône les droits de l’Homme, ce qui est en contradiction avec des Français blancs qui exploitaient de manière horrible l’écrasante majorité de la population, consistant en des esclaves noirs, et rejetant les métis et les noirs affranchis.
Même si la France maintient le lien avec Saint-Domingue, sa réalité était tellement affaiblie dans le contexte que les esclaves se révoltèrent, ce qui donne naissance à Haïti, en 1804.
Toussaint Louverture, sa grande figure, ne la verra pas : il meurt enfermé en 1803, dans une prison dans le massif du Jura.
L’importance pour le Venezuela, c’est que Haïti promit son soutien aux Espagnols criollos. Ce fut également le cas des Britanniques, qui profitaient non loin de Trinité-et-Tobago comme base de soutien.
C’est ici qu’on trouve Francisco de Miranda et Simón Bolívar, deux éléments de la plus haute aristocratie criollos.
François Miranda, général de division à l’armée du Nord en 1792, Georges Rouget, 1835,
Francisco de Miranda a quitté le Venezuela pour ses études, allant en Espagne, en France, et en Angleterre. Il est d’abord actif dans l’armée espagnole, puis participe à la révolution française en tant que général.
Il propose alors ses services aux Britanniques pour renverser le pouvoir espagnol au Venezuela, mais son initiative avec une centaine d’hommes échoue en 1806.
C’est alors que se produit l’effondrement de la monarchie espagnole, en 1808.
Francisco de Miranda prend alors les commandes du mouvement pour l’indépendance, mais il finit par capituler et est mis de côté par Simón Bolívar, qui prône la guerre à outrance.
Simón Bolívar en 1812
Suivent de nombreuses batailles, finalement la victoire et le soutien aux luttes des autres Espagnols criollos contre la monarchie espagnole, ce qui aboutit à l’indépendance de la República de Colombia en 1819, qui se divise en 1830 en la Colombie, l’Équateur et le Venezuela.
La República de Colombia de 1826 à 1830 (wikipedia)
Simón Bolívar meurt à ce moment-là et avec lui son rêve d’une unité latino-américaine. Et, ce qui est flagrant, c’est que seuls les Espagnols criollos ont été actifs durant tout ce processus.
Les affrontements ont concerné quelques centaines, plusieurs milliers d’hommes. Jamais l’écrasante majorité des masses n’a été mise en mouvement.
L’indépendance a, en substance, consisté en une révolution de palais : les Espagnols peninsulares, nés en Espagne, se sont fait chassés et remplacés par les Espagnols criollos.
Ceux-ci se retrouvent avec un pays pratiquement pas développé, avec une capitale, Caracas, qui est à peine une ville.
Le pays est qui plus est constitué de zones très différentes : une zone côtière et caribéenne au climat humide, une zone andine avec des terres fertiles pour l’agriculture, la zone du fleuve Orénoque avec de vastes plaines et savanes, une zone amazonienne, une zone constituée de hauts plateaux avec des montagnes à sommets plats, une zone de vastes plaines inondables favorables à l’agriculture et à l’élevage.
C’est la bataille féodale pour le pouvoir, avec les grands propriétaires terriens formant des centres de pouvoir irradiant jusqu’à générer des forces à prétention hégémoniques.
Une centaine de métis étaient recrutée, puis il y avait une tentative de secouer le pouvoir local, et ainsi de suite jusqu’au pouvoir central.
De 1829 à 1899, le Venezuela eut 41 présidents, dans un entrelacement d’élections hautement fictives, de négociations, compromis, coups de forces, tentatives de coups de force, etc.
José Antonio Páez fut notamment président directement ou indirectement de 1829 à 1846, puis dictateur de 1860 à 1863 ; entre les deux séquences eut lieu une terrible guerre civile, causant la mort de 300 000 personnes.
José Antonio Páez
De manière traditionnelle à l’Amérique latine, cela consistait en l’affrontement entre libéraux (ici fédéralistes) et conservateurs (ici centralistes), avec toujours cet équilibre à trouver entre les capitalistes en liaison étroite avec le capital des pays étrangers et les grands propriétaires terriens.
Par la suite, Antonio Guzmán Blanco dirigea en tant que président, de 1870 à 1877, de 1879 à 1884, de 1886 jusqu’à sa retraite en 1887, dans le cadre d’un régime réactionnaire totalement verrouillé.
Antonio Guzmán Blanco
C’est de cette période que date le culte de Simón Bolívar, présenté par Antonio Guzmán Blanco comme « le plus grand homme que l’humanité ait produit depuis Jésus-Christ » lors de l’inauguration d’une statue à Caracas en 1874.
Il faut bien parler d’un culte, car on a là une sorte de religiosité étatique et « nationale » qui doit ouvertement faire le pendant de la religion catholique, que Antonio Guzmán Blanco s’évertuait à mettre de côté.
Oeuvre de Tito Salas consacrant Simón Bolívar dans le panthéon national (construit sous Antonio Guzmán Blanco) où reposent ses restes
Il va de soi que tout cela était accompagné d’une véritable « adoration » d’Antonio Guzmán Blanco lui-même.
En 1895, les Britanniques s’approprièrent une partie du pays qu’ils ajoutèrent à leur colonie voisine, la Guyane britannique ; en 1902-1903 eut lieu un blocus naval par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie, en raison de dettes non payées.
Le militaire Cipriano Castro, qui a dominé de 1899 à 1908, tablait que les États-Unis refuseraient une intervention européenne ; finalement, un compromis fut trouvé mais le pays passa entièrement dans l’orbite américaine.
Cipriano Castro en 1906
Et cela se produisit au moment où l’industrie du pétrole allait commencer à jouer un rôle majeur.
Découvert en 1922, le pétrole devint la principale exportation du pays, qui devint même le principal exportateur mondial un peu après 1945.
À la fin des années 1970, le pétrole représentait près de 90% des recettes d’exportation et environ 30% du PIB, et cela en resta ainsi pour les décennies suivantes.
Les puits de pétrole et les raffineries
Le pays était devenu ni plus ni moins qu’une colonie américaine. Les Espagnols criollos qui ont remplacé les Espagnols peninsulares n’étaient rien de plus que des gouverneurs : tout comme auparavant les Espagnols peninsulares agissaient en faveur de la monarchie espagnole en se servant au passage, les Espagnols criollos agissaient de la même manière pour les États-Unis.
C’était le prolongement inévitable de divisions locales ininterrompues avec à chaque fois un « caudillo » local faisant office de dictateur ; le pouvoir dictatorial n’était qu’un assemblage dictatorial de mini dictateurs.
Le régime, malgré ses prétentions républicaines, n’était finalement qu’une pétro-monarchie artificielle.
Afin de maintenir le découpage féodal, il y a une reconnaissance de 23 « États » (à quoi s’ajoutent la capitale et les îles regroupées en une « dépendance fédérale »), avec chacun leur propre gouverneur.
Sept États ont comme nom des figures « historiques » liées à l’indépendance, à quoi s’ajoute celui qui s’appelle « nouvelle Sparte » pour son rôle lié à l’indépendance ; 10 ont des noms liés à la géographie, les autres ont des noms de villes espagnoles ou liées aux tribus indiennes.
On a donc une continuité dans la dictature ; le général Juan Vicente Gómez exerça le pouvoir de 1908 à 1935, avec une police secrète terroriste (« La Sagrada »).
Juan Vicente Gómez
Suivirent le général Eleazar López Contreras et le général Isaías Medina Angarita.
Inévitablement, des protestations face à une telle situation se perpétuant se cristallisèrent, cela donna le parti Acción Democrática (Action Démocratique) et la chute du régime en 1945, avant une reprise en main par les militaires en 1948.
La dictature militaire dura jusqu’en 1958, avec Marcos Pérez Jiménez. C’est le véritable moment clef de l’histoire du Venezuela.
Marcos Pérez Jiménez
On a, en effet, la mise en place du Nuevo Ideal Nacional (Nouvel Idéal National) comme mystique ; la nation devient officiellement un projet en construction, et il y a une modernisation du pays, des infrastructures notamment.
C’est le moment où la pétromonarchie cherche à établir un régime en phase avec le développement mondial des forces productives ; il n’est plus possible de rester à l’écart sur une base féodale même un peu développée.
On ne sera nullement étonné des propos tenus par la suite par Hugo Chávez, qui prendra le pouvoir un peu plus tard.
« Je crois que le général Pérez Jiménez a été le meilleur président que le Venezuela ait eu depuis longtemps. (…)
Il était meilleur que Rómulo Betancourt, il était meilleur que tous les autres. Je ne vais pas les nommer. (…)
Ils le détestaient parce que c’était un militaire (…).
Écoutez, sans le général Pérez Jiménez, pensez-vous que nous aurions Fuerte Tiuna[un bâtiment militaire], l’Académie, l’Efofac[Escuela Fundamental de Formación de la Fuerza Armada de Caracas, l’école fondamentale de formation des Forces armées de Caracas], le Cercle militaire[un Club pour les militaires], Los Próceres[important monument et boulevard à Caracas, dédié aux héros nationaux], l’autoroute Caracas-La Guaira[reliant la capitale et un port important], les superblocs du 23 janvier[blocs d’appartements], l’autoroute du Centre[reliant Caracas et les régions centrales], le téléphérique[reliant Caracas à la montagne Avila],la sidérurgie,[le complexe hydroélectrique de]Guri ? »
Et la suite des événements explique justement la position de Hugo Chávez.
Car l’ignoble dictateur militaire Marcos Pérez Jiménez cherchait à moderniser le capitalisme bureaucratique du Venezuela, de manière unifiée.
Cela finit par déplaire aux États-Unis qui portèrent Rómulo Betancourt au pouvoir en 1958, avec le parti Acción Democrática (Action Démocratique). Il avait déjà été président durant le court intermède de 1945-1948 et cela souligne la question de fond.
Rómulo Betancourt
Les régimes militaires étaient considérés par les États-Unis comme un problème sur le plan de la gestion, le manque de modernité leur était flagrant.
Il fallait, avec le développement du capitalisme à l’échelle mondiale, une forte capacité d’adaptation et seul un certain libéralisme le permettait, à leurs yeux.
Au lieu d’interdire les communistes, comme auparavant, il valait mieux les exclure, selon les États-Unis.
C’est le sens du Pacte de Puntofijo signé en 1958 par trois partis se partageant les institutions : les modernistes d’Acción Democrática (Action Démocratique), les démocrates-chrétiens du Comité de Organización Política Electoral Independiente (Comité d’organisation politique électorale indépendante), les libéraux-sociaux de la Unión Republicana Democrática (Union Républicaine Démocratique).
Le drapeau du Venezuela
Suivirent comme présidents Raúl Leoni (Acción Democrática), Rafael Caldera (Comité de Organización Política Electoral Independiente), Carlos Andrés Pérez (Acción Democrática), Luis Herrera Campins (Comité de Organización Política Electoral Independiente), Jaime Lusinchi (Acción Democrática), Carlos Andrés Pérez (Acción Democrática)…
Puis certains présidents revinrent, mais c’est sans importance. C’est qu’entre en scène un militaire nostalgique de la tentative d’instaurer un capitalisme bureaucratique réellement constitué : Hugo Chávez.
Celui-ci avait fondé un mouvement au sein de l’armée, avec finalement une composante civile, le Movimiento Bolivariano Revolucionario-200 (Mouvement Bolivarien Révolutionnaire – 200, pour le 200e anniversaire de Simón Bolívar).
La tentative de coup d’État en 1992 échoua, mais Hugo Chávez fut élu président en 1998 avec 56,2 % des voix, réélu en 2000 avec 59,8 % des voix, puis en 2006 avec 62,8 % des voix et en 2012 avec 55,1 % des voix.
Hugo Chávez au moment de la tentative de soulèvement (wikipedia)
Il est décédé en 2013 et c’est Nicolás Maduro qui lui succéda, et qui poursuivit la « révolution bolivarienne », avec comme parti dirigeant le Partido Socialista Unido de Venezuela (Parti Socialiste Uni du Venezuela).
Si on n’a pas suivi le parcours du Venezuela, et si on n’a pas compris la tentative du général Marcos Pérez Jiménez d’instaurer un capitalisme bureaucratique « moderne » dans les années 1950, on ne peut pas comprendre l’idéologie du « bolivarisme », qui semble mélanger toutes les idéologies.
Hugo Chávez joua lui-même beaucoup là-dessus, expliquant en 1999 au quotidien américain le New York Times :
« Si vous essayez de déterminer si Chávez est de gauche, de droite ou du centre, s’il est socialiste, communiste ou capitaliste, eh bien, je ne suis aucun de ceux-là, mais j’ai un peu de tout cela. »
Car il faut bien comprendre la chose suivante : le Venezuela n’est pas encore une nation.
C’est une province coloniale espagnole, où les Espagnols nés sur place ont fini par prendre le pouvoir.
Ils ont alors dominé de manière féodale, et ont cherché à moderniser leur domination.
Le pays était tellement arriéré que tout a été lent, très lent, jusqu’à ce qu’il y ait le pétrole.
Caracas
Là deux options s’opposent : devenir une simple colonie américaine en s’adaptant comme il semble bon aux États-Unis, ou maintenir comme depuis le départ un cadre particulièrement rigide.
Le pétrole permettait la tentative rigide : c’est le sens de la politique de Hugo Chávez, qui se tourna vers Cuba, l’Iran, la Russie et la Chine afin d’avoir des partenaires autres que les États-Unis, qui eux voulaient un Venezuela « adaptable »
Hugo Chávez et le président russe Vladimir Poutine, 2004
C’est cette contradiction qui permet à Hugo Chávez de se présenter comme patriote, anti-impérialiste, etc. ; en réalité, il a agi afin de maintenir le cadre initial qui a donné naissance, par en haut, à l’État du Venezuela.
Et, somme toute, Hugo Chávez a « raison » au sens où, sans le capitalisme bureaucratique qu’il a promu, il ne peut même plus y avoir de Venezuela !
Le Venezuela se transformerait en simple lieu géographique, dont l’emploi est de servir les États-Unis.
Inversement, aucune nation ne peut « naître » par en haut. La nation vient du peuple, de son parcours historique.
Rappelons ici la définition scientifique de la nation : « une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture » (Staline).
Hugo Chávez avait comme but le « maintien » perpétuel, c’est-à-dire l’invention d’une nation, par en haut, par l’intermédiaire d’un capitalisme bureaucratique profitant du pétrole, systématisant le corporatisme et le populisme, au moyen de mythes autour de Simón Bolívar.
C’est pour cela qu’il a pu se revendiquer de la « révolution permanente » de Léon Trotsky : un tel régime, autour d’une nation fictive en constitution permanente, exige tout le temps une fuite en avant.
D’où l’agitation ininterrompue de Hugo Chávez, les mesures populistes, les propos outranciers, tout le théâtre autour de sa personnalité, etc.
Grands portraits au siège de la Banque nationale, avec Hugo Chávez, Simón Bolívar. Nicolás Maduro
D’où, immanquablement, une étatisation bureaucratique de l’économie, principalement par l’intermédiaire de l’armée, qui multiplie les initiatives économiques et dispose de centaines d’officiers dans de multiples entreprises, en plus des centaines déjà à des postes gouvernementaux.
Par contre, en même temps, il n’est pas touché aux fondamentaux du Venezuela : l’existence des grands propriétaires terriens, qui possèdent la très grande majorité des terres.
Il y a bien 3 millions d’hectares distribués, mais elles étaient inexploitées ou sans preuve de propriété légitime depuis 1830.
C’est là un fait notable. Le « bolivarisme » est le produit national d’un État qui s’est constitué de manière féodale, par un assemblage de « chefs » : il ne peut pas supprimer le féodalisme des campagnes, car il prolonge une situation dont le socle est justement ce féodalisme.
Tout l’autoritarisme bureaucratique, l’aventurisme prétentieux, bref la dimension outrancièrement patriarcale à la latino-américaine naît de là.
Quant aux origines de l’ambition du capitalisme bureaucratique, et de son aventurisme avec Hugo Chávez, elle est simple : le Venezuela est le pays qui possède les plus grandes réserves de pétrole du monde, avec environ 300 milliards de barils.
Il faut ajouter à cela de riches gisements de gaz, de différents minerais, de terres rares comme le coltan.
Le capitalisme bureaucratique considère qu’il peut se maintenir, et pour se maintenir il doit prétendre permettre une immense avancée nationale, son seul justificatif pour légitimer la construction permanente du pays par en haut.
Comment alors caractériser le Venezuela ?
C’est simple : son parcours ne relève pas de l’Amérique latine.
Il faut prendre en compte ses 2 600 kilomètres de côtes sur la mer des Caraïbes et considérer qu’il relève d’ailleurs des Caraïbes, voire qu’il est le prolongement de l’Amérique centrale.
Il n’y a pas eu des échanges économiques suffisants pour produire une dynamique fournissant une riche histoire, où le peuple pourrait s’insérer, d’une manière ou d’une autre, d’où le populisme, le corporatisme, le « socialisme du 21e siècle » proposé par le bolivarisme, qui relève concrètement du fascisme.
Et les États-Unis entendent mettre au pas cette tentative de capitalisme bureaucratique « fermé », d’où la tentative de coup d’État pro-américain en 2002, des opérations de déstabilisation, la remise du prix Nobel de la paix en 2025 à la dirigeante de l’opposition María Corina Machado.
Maracay
Il y a toutefois une différence avec l’Amérique centrale. Pour les pays d’Amérique centrale, qui ont été très tôt entièrement soumis par les États-Unis, c’est la question de la libération anti-impérialiste qui joue d’abord, primant même sur la dimension féodale (qui elle prime dans le reste de l’Amérique latine).
Pour le Venezuela, par contre, il y a la question pétrolière qui joue de manière principale.
Relève-t-elle de la dimension semi-féodale ou de la dimension semi-coloniale ?
Elle relève de la dimension semi-féodale, car on a vu que le féodalisme est passé par la question pétrolière pour établir le capitalisme bureaucratique. Le peuple doit s’affirmer, pour la première fois historiquement, par la guerre, pour exiger la socialisation de cette richesse centrale du pays.
La guerre populaire permettra alors la systématisation de la démocratie dans le pays – ce qui implique qu’en même temps que l’appropriation populaire du pétrole, toutes les grandes propriétés terriennes soient supprimées.
L’Histoire est l’Histoire de la lutte des classes : la bourgeoisie a été révolutionnaire, elle est devenue réactionnaire.
Elle célébrait l’universalisme avec les Lumières, elle valorise désormais les particularismes afin d’élargir les marchés (l’art contemporain, le relativisme historique, les obsessions identitaires, l’idéologie LGBT, la religiosité à la carte, le polyamour, etc.).
C’est pourquoi le cambriolage du Louvre d’octobre 2025 correspond au dédain bourgeois pour le Louvre, ce lieu initialement mis en place par la bourgeoisie révolutionnaire comme « palais des arts et asiles des sciences ».
Le grand génie de la bourgeoisie française en 1791 a été, en effet, de transformer en un musée le palais des rois de France commencé au 12e siècle.
Plus précisément, la Révolution, qui à cette époque n’entendait pas renverser la monarchie mais simplement la garder sous contrôle de l’Assemblée nationale, a décidé de placer le Roi au Louvre avec la science et les arts.
Le Roi ne devait plus être à Versailles, il devait être subordonné au peuple, et l’État devait servir la nation.
C’était une reconnaissance de la continuité historique issue de la monarchie formant la France, mais en même temps, et surtout, une réduction de la monarchie à un rôle patrimonial.
C’était la reconnaissance du parcours de la monarchie comme relevant du patrimoine et d’une continuité historique, mais cependant plus d’un pouvoir absolu.
Ce n’est pas tout. Il y avait le risque, avec une révolution bourgeoise trop libérale, que le patrimoine national soit entièrement privatisé, et donc dilapidé.
Il a alors été défendu le maintien large du domaine royal (des châteaux, mais aussi des manufactures) contre l’éparpillement, car seule la monarchie pouvait à ce moment assumer cette charge, alors que l’État bourgeois était encore faible, mal défini, plein de contradictions à peine lisibles à l’époque, et que la bourgeoisie n’avait pas encore suffisamment confiance en son pouvoir révolutionnaire.
Sur le plan historique, ce fut une compréhension absolument brillante de la situation de la part de la bourgeoisie française.
Le choix de faire du Louvre un musée est donc le produit d’une réflexion très aboutie assumant la civilisation, avec les arts et les sciences comme meilleure expression de la civilisation, de manière « éclairée » selon l’idéologie française des Lumières (à laquelle Louis XVI n’était pas farouchement hostile, d’ailleurs).
C’est Bertrand Barère, député de Bigorre (correspondant au département des Hautes-Pyrénées aujourd’hui, avec Tarbes comme préfecture), qui a assumé cette tâche historique dans son rapport du 26 mai 1791 à l’Assemblée nationale.
Il y était question du domaine royal et de ce qui devait finalement revenir à Louis XVI. De manière très habile, il fut décidé comment le Roi devait revenir à Paris (en quittant Versailles), avec les arts et les sciences comme justification.
On le comprend très bien dans son discours : Bertrand Barère entendait assumer le Louvre à la place de la monarchie, dépassée historiquement, mais utilisée temporairement (probablement de manière sincère).
« Les premiers objets à réserver au roi sont le Louvre et les Tuileries, monument de grandeur et d’indigence dont le génie des arts traça le plan et éleva les façades, mais dont l’insouciance dissipatrice de quelques rois et l’avarice prodigue de tant de ministres dédaignèrent l’achèvement ou plutôt oublièrent l’existence.
Chaque génération croyait voir finir ce monument digne de Rome et d’Athènes ; mais il fut un temps où nos rois, fuyant les regards du peuple, allèrent loin de la capitale s’environner de luxe, de courtisans et de soldats.
C’est le besoin, c’est le secret du despotisme de s’enfermer dans un palais lointain, au milieu d’un luxe asiatique, comme autrefois on plaçait les divinités dans le fond des temples et des forêts, pour frapper plus sûrement l’imagination des hommes.
Il fallait une grande révolution qui ramenât les peuples à la liberté, et les rois au milieu des peuples.
Cette révolution est faite, Messieurs, et le roi des Français fera désormais son séjour habituel dans la capitale de l’Empire. Ce séjour, en embellissant Paris, le consolera de ses pertes.
« C’est le consentement que Sa Majesté a exprimé plusieurs fois, de rester au milieu des citoyens de Paris, consentement qu’elle devait accorder à leur patriotisme, même à leurs craintes, et surtout à leur amour. »
Voici les projets de vos comités sur ce monument.
Les Tuileries et le Louvre réunis seront le palais national destiné à l’habitation du roi, à la réunion de toutes les richesses que possède la nation dans les sciences et dans les arts, et aux principaux établissements de l’instruction publique.
Ne croyez pas que le roi vous ait demandé le Louvre habitation, mais le Louvre palais des arts et asiles des sciences.
Il n’a pas voulu s’enfermer dans un grand palais pour chasser les arts qui l’ont élevé et les sciences qui l’honorent par leur séjour.
Louis XIV lui-même avait consacré la plus grande partie du Louvre pour cette belle destination ; des fonds étaient destinés chaque année à récompenser des ouvrages de sculpture et de peinture en l’honneur des hommes dont les talents ou les vertus ont servi et illustré la France.
Le Louvre est devenu jusqu’à ce moment, par la munificence royale, le théâtre des sciences, des lettres et des arts.
Il est, à titre de récompense, la demeure de plusieurs artistes célèbres et de plusieurs hommes de lettres. Il renferme des richesses précieuses ; les statues de plusieurs grands hommes y sont déposées; de riches galeries de tableaux sont entassées sans ordre ; et ces trésors immenses peuvent être perdus pour la nation, si vous n’en décorez un de vos édifices.
Enfin, un jour la bibliothèque nationale pourra y être transportée ; et ce vaste monument, ce Louvre antique, ouvrage de tant de rois, concourra à donner une patrie à la liberté et aux arts dans Paris, qui fut si longtemps le trône du despotisme et des abus.
Décréter simplement que le Louvre sera dans le tableau des domaines réservés au roi, a paru à vos comités une disposition funeste, propre à rappeler les abus dans ce qu’on appelait la surintendance des bâtiments, à provoquer autour du roi des demandes indiscrètes, à peupler son palais de parasites dangereux et de courtisans perfides ; enfin, à intervertir et à profaner même l’usage et l’emploi des domaines nationaux.
Mais autant il fallait éviter une disposition trop vague et trop arbitraire, autant il fallait déterminer le véritable esprit de votre décret.
Non, ce n’est pas pour le roi, ce n’est pas pour la superstition du trône que vous établirez cette représentation magnifique du pouvoir qui a si souvent corrompu le cœur des rois et subjugué l’imagination des peuples ; c’est pour la nation même que vous agirez.
Le roi, chef ou agent du pouvoir délégué par la Constitution, n’est sans doute que le premier des fonctionnaires publics.
Mais assis sur le trône, habitant au milieu de la capitale de l’Empire, il représente en quelque sorte la dignité nationale ; il est le signe visible de la majesté de la nation : il faut donc l’entourer d’objets qui appellent les hommages publics.
Sans doute, un peuple libre ne confie ses destinées qu’à lui-même, la formation de ses lois qu’à des représentants ; mais il charge un roi d’une partie de sa dignité.
Ainsi votre projet, conforme au désir du roi, sera d’élever le palais des sciences et des arts à côté du palais de la royauté, et vous aurez ainsi placé dans la même enceinte les bienfaits de la civilisation et l’institution qui en est la gardienne.
Les révolutions des peuples barbares détruisent tous les monuments, et la trace des arts semble effacée.
Les révolutions des peuples éclairés les conservent, les embellissent, et les regards féconds du législateur font renaître les arts, qui deviennent l’ornement de l’Empire, dont les bonnes lois font la véritable gloire.
Ainsi la restauration du Louvre et des Tuileries, pour donner au roi constitutionnel une habitation digne de la nation française, et pour y faire un muséum célèbre, demandera des mesures ultérieures qui seront concertées entre l’Assemblée nationale et le roi.
Le génie des artistes, témoins de ce que vous faites pour les arts, ouvrira un concours libre pour en former les plans, et nos successeurs en jugeront, en décréteront l’exécution à mesure des besoins, et des sommes que la nation pourra y consacrer. »
Voici la nature du Louvre, qui n’est historiquement pas un simple musée, mais une expression nationale française en tant que musée.
En procédant ainsi, la bourgeoisie française était parvenue à empêcher un grand pillage du Louvre, car il aurait pu dans le cas contraire être accaparé, ou pire démembré.
L’article 1er du décret du 26 mai 1791, rédigé après avoir entendu le rapport de ses comités des domaines, de féodalité, des pensions et des finances, est ainsi l’acte fondateur du grand musée français du Louvre, par une dialectique très habile entre la mise sous tutelle de la monarchie et sa reconnaissance historique comme reflet de la civilisation.
« Art. 1er. Le Louvre et les Tuileries réunis seront le Palais national destiné à l’habitation du roi et à la réunion de tous les monuments des sciences et des arts, et aux principaux établissements de l’instruction publique ; se réservant, l’Assemblée nationale, de pourvoir aux moyens de rendre cet établissement digne de sa destination, et de se concerter avec le roi sur cet objet. »
On notera de manière intéressante que l’article 8 de ce décret consacrait le même sort au château de Pau, qui attisait de nombreuses convoitises.
Bertrand Barère a cherché à convaincre de l’importance de sa préservation dans le domaine royal, ce qui revenait tendanciellement à une nationalisation, et surtout qui le préservait d’une privatisation.
« D’après cette même considération vous ne séparerez pas du tableau des domaines que vous lui réservez le château de Pau, dans lequel est conservé avec un respect religieux le berceau d’Henri IV.
Cette propriété, que l’amour des Français a rendu sacrée, est l’objet de ses désirs : comme si les hommages que Louis XVI a si souvent rendus à la mémoire de son aïeul ne l’eussent pas acquitté de tout ce qu’il lui doit, il vous a demandé expressément de conserver ces mêmes lieux où est né le vainqueur de la Ligue [catholique partisane de la guerre des religions].
Et vous aussi, vous voulez honorer la mémoire d’Henri IV, en exceptant de l’aliénation le château où il a vu le jour ; c’est le vœu des habitants du département des Basses-Pyrénées; c’est le vœu de tous les Français : il sera donc le vôtre. »
La référence à la Ligue catholique n’est pas un hasard. Il y a tout un parcours historique national aboutissant aux Lumières, puis qui a permis à la Révolution française.
Le Louvre comme musée est le produit de ce parcours historique.
La suite des événements le prouve.
La monarchie a été très rapidement décapitée et la création du Muséum central des arts de la République au Louvre a été décidée le 10 août 1793, justement pour célébrer la chute du pouvoir royal et assumer un changement radical d’époque.
La mise à disposition du peuple des collections royales et des œuvres d’art confisquées aux émigrés et aux religieux devait exprimer cet écrasement révolutionnaire ; c’est de cette ferveur qu’est né concrètement le musée du Louvre en 1793, après être né idéologiquement en 1791.
La prétention a immédiatement été universelle et les collections ont profité directement des campagnes napoléoniennes pour se développer, notamment par des saisies en Italie, mais aussi dans ce qui deviendra les Pays-Bas et l’Allemagne.
La fameuse Expédition d’Égypte fut prolifique à ce niveau en posant les bases de l’égyptologie et en conférant au musée sa mission d’envergure mondiale, à la fois scientifique et culturelle (toutefois, ce n’est qu’en 1826 qu’a été créé le département des Antiquités égyptiennes du Louvre, surtout sur la base de vastes collections privées provenant de consuls européens en poste en Égypte).
En 1803, Napoléon Bonaparte, devenu Premier Consul, a nommé le baron Dominique Vivant Denon comme directeur général du muséum central des arts, avec l’ambition d’en faire « le plus beau musée de l’univers ».
Jusqu’en 1815, celui-ci accompagnait directement Napoléon Bonaparte en campagne et organisait des convois d’œuvres d’art en direction du Louvre, notamment des peintures de Maître et des sculptures antiques.
Parallèlement, c’est lui qui a véritablement créé l’institution du Louvre, posant directement les bases de ce que doit être un musée moderne, et influençant jusqu’à aujourd’hui partout dans le monde la conception de ce qu’est un musée d’art.
En particulier, il a délogé des galeries les marchands et les artistes, afin qu’elles ne soient plus réservées qu’aux collections, à destination du public. Il a structuré leur présentation avec notamment le principe des écoles nationales (italienne, flamande, française, etc.).
Avec la fondation du Louvre, l’art a pris une nouvelle dimension pour l’humanité, qui s’est élevé au point de prendre du recul sur ses propres œuvres et de chercher à les comprendre, en plus de les apprécier.
Bien entendu, cela s’est produit par en haut, avec une logique bourgeoise d’accumulation unilatérale. Seul le prolétariat, dans le socialisme, peut porter réellement l’universalisme et assumer l’art de manière correcte.
D’ailleurs, la bourgeoisie française a dû payer son trop grand enthousiasme révolutionnaire et ses prétentions universelles trop brusques lorsqu’elle fut stoppée par la réaction européenne.
En 1815, lors du congrès de Vienne il a été décidé pas moins que la restitution d’environ 5000 œuvres, surtout en Italie.
Néanmoins, le Louvre s’était structuré et avait trouvé sa vocation, qu’il développera tout au long du 19e siècle, porté par une bourgeoisie ascendante, entendant assumer pleinement la civilisation.
Les acquisitions et donations se sont produites à un rythme soutenu jusqu’à la première crise générale du mode de production capitaliste et la guerre mondiale de 1914-1918.
Le programme communiste, sur la base de la compréhension de l’Histoire grâce au matérialisme dialectique, implique d’assumer la continuité et de refaire du Louvre ce qu’il a été, ce qu’il doit être : un lieu de connaissances et de compréhension historique, d’émerveillement et d’admiration pour tout le parcours du matériau humain à travers les siècles, les millénaires.
Nous avons besoin du Parti Matérialiste Dialectique afin de préserver l’héritage historique !
Lorsque les conquistadors arrivent dans le Mexique actuel, « l’empire aztèque » est tout récent.
Il est, en effet, né d’une triple alliance des Cités-États de Tenochtitlan, Texcoco et Tlacopan en 1430.
Tenochtitlan prit le dessus ; la ville construite sur un lac d’une superficie de 13 km², avec 70 000 habitants, éblouit les conquistadors, avant qu’ils ne la ravagent en 1521.
Et c’est sur les ruines de « l’empire aztèque » (aztèque étant un terme lié à l’origine mythique des Mexicas) que s’est constituée la Vice-royauté de la Nouvelle-Espagne.
On a alors un immense paradoxe historique. Hernán Cortés, le chef des conquistadors, était arrivé au moyen de 11 navires, avec 400 soldats (puis 200 autres), 200 Indiens, 32 chevaux de guerre, 10 canons et 4 canons longs.
Sa réussite, il la doit en fait aux autres peuples indiens qui se sont alliés avec lui afin de renverser la domination de Tenochtitlan : les Espagnols profitèrent de plus de 100 000 Indiens pour prendre la ville, défendue par autant d’Aztèques.
Cependant, la domination systématisée que Tenochtitlan ne pouvait pas mettre en place, car on en était au début seulement d’un vrai système de Cité-État, les Espagnols vont l’imposer, depuis Tenochtitlan devenu Mexico.
L’environnement direct de l’empire aztèque (en vert les zones tributaires, en jaune les zones frontières) (wikipedia)
C’est ce qui donne sa réalité au Mexique.
L’empire aztèque ne dominait qu’environ 16 % du Mexique actuel, et encore le pouvoir central était loin à Tenochtitlan, qui vivait des rentes de sa domination, des tributs exigés.
Et pourtant, Tenochtitlan transformé en Mexico va parvenir à unifier l’ensemble du Mexique, à lui fournir une physionomie générale.
Ce processus va se dérouler par en haut, c’est ce qui va poser problème au Mexique, sur le plan d’une réelle unification populaire-nationale.
Cependant, il va être extraordinairement efficace.
La Vice-royauté de Nouvelle Espagne en 1794 (wikipedia)
Pour en avoir la preuve, il suffit de se tourner vers les villes.
Normalement, les campagnes donnent les villes. Comme on est dans un processus de colonisation, les villes donnent les campagnes.
Les conquistadors fondent des villes comme bases, de là ils font la conquête des zones environnantes, asservissant les Indiens pour les faire travailler.
Les villes grandissent en profitant de cette situation de rente, donnant naissance à tout un environnement : commerce, universités, églises, institutions politico-judiciaires.
Quelles sont les principales villes avant l’indépendance mexicaine, avant que la Nouvelle-Espagne ne donne le Mexique ?
On a Mexico, l’ancienne Tenochtitlan. Mais on a également Veracruz, Guadalajara, Puebla, Oaxaca, Santa Fe, San Antonio, Los Angeles, San Diego, Monterey.
On peut ajouter, de manière plus secondaire, Acapulco, El Paso del Norte (Ciudad Juárez), Zacatecas, San Luis Potosí, Durango, Tlaxcala, Morelia, Campeche, Guanajuato.
En soi, ce dispositif urbain n’aurait jamais dû suffire. Cependant, l’autre aspect réside dans l’immense tragédie.
Comme partout ailleurs, les Indiens ont terriblement souffert des maladies amenées par les Espagnols (grippes, paludisme, variole, syphilis, rougeole, oreillons, typhus, fièvre typhoïde, la fièvre entérique, rubéole, coqueluche, diphtérie grave, la dysenterie endémique).
Si on ajoute à cela les privations, les désorganisations provoquées par l’invasion coloniale, l’asservissement, les massacres… autour de 90 % de la population a disparu.
Tenochtitlan et le lac Texoco, sur lesquels sera construite la ville de Mexico
Parallèlement à l’affirmation des villes, porteuses du pouvoir mais également de la religion, cela a conduit à une synthèse.
Celle-ci est la grande question mexicaine et également sa réponse ; c’est un thème qui relève de l’obsession absolue de tout penseur mexicain conséquent.
Certains penchent d’un côté et pensent que le centre de gravité est du côté indien, d’autres penchent du côté opposé et affirment que c’est l’aspect européen qui a prédominé.
D’autres encore raisonnent en termes de fusion, le plus connu étant José Vasconcelos (1882-1959), auteur en 1925 d’un ouvrage extrêmement célèbre : La Raza Cósmica (la Race Cosmique).
Ici, on oscille entre un universalisme où le métissage et la civilisation mondiale sont portés par le mélange historique se faisant au Mexique et une sorte de racisme à la latino-américaine mais en version plus focalisée sur le Mexique.
On touche ici à un aspect essentiel de la philosophie mexicaine, qui a deux obsessions : le passé et le futur.
Le présent n’existe que comme valorisation d’un passé extraordinaire même si relativement mystérieux (avec les Aztèques, les Mayas, les Totonaques, les Olmèques, les Toltèques, Teotihuacan, etc.) et comme lecture exceptionnaliste où le Mexique réel relève de l’avenir.
La pyramide maya de Kukulcán à Chichén Itzá, construite entre 500 et environ 1200
Dans son essai Le labyrinthe de la solitude, Octavio Paz souligne les traits psychologiques mexicains qui découlent de cette sensation affreuse de ne pas être soi-même, qui produit en même temps une fierté franche et une terrible faiblesse dans l’estime de soi.
Le Mexicain se sent seul ; il est perpétuellement dans un labyrinthe. Il se referme alors sur lui-même, dans un grand mouvement de repli psychologique. Il apparaît d’autant plus étrange ou étranger aux autres, provoquant en retour un sentiment d’étrangeté en lui-même.
Octavio Paz souligne ainsi le caractère dialectique du Mexicain, chaleureux et froid, ouvert et fermé, statique et exubérant.
« L’étrangeté provoquée par notre hermétisme a créé la légende du Mexicain, un être insondable.
Notre suspicion provoque l’éloignement.
Si notre courtoisie attire, notre réserve glace.
Et la violence inattendue qui nous déchire, la splendeur convulsive ou solennelle de nos fêtes, le culte de la mort, finissent par déconcerter l’étranger.
La sensation que nous créons n’est pas différente de celle produite par les Orientaux.
Eux aussi, Chinois, Hindoustanis ou Arabes, sont hermétiques et indéchiffrables.
Eux aussi traînent en lambeaux un passé encore vivant.
Il existe un mystère mexicain, tout comme il existe un mystère jaune et un mystère noir.
Le contenu spécifique de ces représentations dépend de chaque spectateur.
Mais elles s’accordent toutes à former de nous une image ambiguë, voire contradictoire : nous ne sommes pas des êtres sûrs de nous, et nos réponses, comme nos silences, sont imprévisibles, inattendues.
Trahison et loyauté, crime et amour, se tapissent au plus profond de notre regard.
Nous nous attirons et nous nous repoussons. »
Ce rapport ouvert/fermé, cela saute aux yeux, correspond à la fois aux Aztèques et aux conquistadors espagnols, historiquement hyper-formels et en même temps très affirmatifs dans la vitalité.
Et cela s’exprime de manière massive dans un Mexique coincé entre le passé et l’avenir. Octavio Paz nous dit ici que :
« La prééminence du clos sur l’ouvert ne se manifeste pas seulement par l’impassibilité et la méfiance, l’ironie et la suspicion, mais aussi par un amour de la Forme.
Elle contient et enferme l’intimité, prévient ses excès, réprime ses explosions, la sépare et l’isole, et la préserve.
Les influences doubles des cultures indigène et espagnole se conjuguent dans notre prédilection pour le cérémonial, les formules et l’ordre.
Les Mexicains, contrairement à ce que suppose une interprétation superficielle de notre histoire, aspirent à créer un monde ordonné selon des principes clairs.
L’agitation et l’âpreté de nos luttes politiques démontrent l’importance des notions juridiques dans notre vie publique.
Et au quotidien, le Mexicain s’efforce d’être formel et devient très facilement stéréotypé. »
Tout cela aboutit à la définition suivante du Mexique par Octavio Paz, ou plus exactement de la nature mexicaine :
« la mexicanité – goût nonchalant et heureux de l’ornement, négligence, passion et réserve »
Mais tous les Mexicains ne vivent pas dans le même espace-temps, malgré leur culture commune générée dans une rencontre forcenée entre le colonialisme espagnol et l’arrière-plan indien (très unifié culturellement même si pas forcément aztèque, car de la même civilisation dite « mésoaméricaine »).
La Mésoamérique, lieu de civilisation
C’est là la source du problème mexicain.
Car si « Mexico » est mondialement connu comme terme, comme symbole, comme mot pour désigner une identité nationale, dans la pratique Mexico n’existe pas : il y a les Estados Unidos Mexicanos, les États-Unis mexicains.
Le Mexique a la même réalité administrative que les États-Unis d’Amérique – sauf qu’à la différence de ceux-ci, le capitalisme ne s’est pas élancé librement.
On a ainsi une identité qui s’est, en quelque sorte, arrêtée en cours de route, ou qui a avancé malgré elle, contre elle-même.
Les nuances ont produit des différences, les différences des luttes et là on passe à la contradiction : c’est ce qui constitue la dynamique de l’histoire du Mexique indépendant, avec ses troubles, ses faiblesses, son incapacité à surmonter les problèmes de fond.
Voyons quel a été le processus historique.
La taille du Mexique actuel comparée aux pays européens (thetruesize)
Dès la victoire sur les Aztèques, la perspective de domination impériale prend le dessus chez les conquistadors.
C’est la première contradiction. Il faut résolument insister sur le terme d’impérial.
Il faut, en effet, bien distinguer ce qui s’est passé au Mexique de ce qui s’est passé au Pérou.
L’empire espagnol en Amérique, avec comme bases les futurs Mexique et Pérou
Lorsque l’empire inca s’effondre, la monarchie espagnole prend le relais. Elle démolit tout l’ordre en place et s’installe en remplacement.
La dimension conquérante est alors secondaire, même s’il est vrai que les Espagnols vont prolonger le processus d’élargissement territorial déjà commencé par les Incas (cela donnera le Chili).
Au Pérou, la dimension impériale était administrative plus qu’autre chose, avec un brutal sentiment d’appropriation, et d’ailleurs Francisco Pizarro, le conquistador prenant le contrôle du Pérou, cherchait bien moins à louvoyer que Hernán Cortés.
Le parcours de Hernán Cortés jusqu’à Tenochtitlan (wikipedia)
Ce dernier, par contre, ne cessa jamais de manœuvrer, d’amadouer, de structurer des alliances, tout en utilisant la violence, la brutalité et la cruauté si nécessaire.
C’est qu’au Mexique, les Aztèques ne dominaient qu’une petite partie d’une vaste zone de culture mésoaméricaine, où les valeurs civilisationnelles étaient les mêmes ou très proches, au pire apparentés.
Pour faire simple et de manière réductrice : on avait les mêmes dieux (Quetzalcoatl, Tlaloc, Tezcatlipoca, Mictlantecuhtli…), le même vitalisme cosmique (Teotl), le même jeu de balle (de portée religieuse à prétention cosmique), les mêmes sacrifices humains (avec les cœurs offerts à l’univers vivant), le même calendrier, la même astronomie, la même utilisation de l’obsidienne (en l’absence de fer), la même culture du haricot et du maïs, les mêmes incisions rituelles, etc.
Tezcatlipoca et Quetzalcoatl
L’expérience acquise contre les Aztèques et les peuples les entourant pouvait être donc aisément reproduite, avec un peu d’adaptation, et surtout avec une force militaire de plus en plus grande.
Hernán Cortés fut ainsi un tacticien hors pair, un conquérant à visée impériale et il se rapprochait lui-même d’Alexandre le Grand.
Il faut savoir ici également qu’il avait agi de son propre chef depuis le départ.
Hernán Cortés
Il ne devait explorer que la zone de Cuba et il est allé sur la côte ; il a méprisé les ordres du gouverneur de Cuba et il a brûlé ses navires une fois arrivé sur le continent, afin d’empêcher ses propres hommes d’éventuellement s’enfuir.
C’est lui qui décida de la prise de Tenochtitlan et à la suite de sa victoire il continuera dans la même démarche, ce qui amènera la monarchie espagnole à chercher à le mettre finalement de côté, tellement sa trajectoire semblait similaire à un conquérant instaurant son propre empire.
La conquête du Mexique, c’est ici à la fois une opération coloniale et une entreprise impériale, et les deux aspects se conjuguent.
Cartes actuelles des États-Unis et du Mexique avec la route de 2600 km où était convoyé l’argent (et le mercure venant d’Europe permettant des les faire fonctionner)
L’éclatement du pays dû au colonialisme s’oppose à la centralisation et l’uniformisation produites par la dimension impériale ; inversement, le mouvement dynamique de la colonisation affronte le caractère statique de l’aspect impérial.
C’est ce qui va mener, dans un processus historique tourmenté, aux Estados Unidos Mexicanos.
En 1519, les Espagnols débarquent ; en 1521, ils prennent la future Mexico.
En 1525, ils contrôlent la vallée de Mexico.
On a alors à peu près le quart du Mexique actuel sous contrôle espagnol.
Commence alors l’expansion au sud, avec les territoires autour de la côte Pacifique, Oaxaca et les premières incursions au Yucatán.
On est alors en 1530, avec 35 % du Mexique actuel.
Suivent alors l’expansion au nord et l’ouest, qui est plus difficile en raison de nombreuses résistances indiennes.
En 1540, les Espagnols contrôlent la moitié du Mexique actuel.
Les Espagnols poussent alors encore plus au sud (Yucatán, Campeche, Chiapas, Guatemala et Honduras), le processus se terminant vers 1560, puis se précipitent au nord, le processus se terminant vers 1600.
Commence dès lors un processus de « pacification » et d’installation profonde du colonialisme, qui durera jusqu’à 1700.
Un colonialisme s’installe et étend son territoire, au fur et à mesure. Il s’agrandit de manière quantitative.
Ce n’est qu’après qu’il se structure ou cherche à se structurer, connaissant alors un saut qualitatif.
La Nouvelle-Espagne existe quant à elle dès le départ ; elle est présente qualitativement dès l’origine.
L’extension du territoire a une dimension quantitative bien sûr, cependant c’est surtout un renforcement de la base qualitative initiale.
Il faut bien parler d’une visée impériale principalement.
L’aspect colonial existe, mais il n’est pas l’aspect principal.
Le colonialisme s’emboîte dans la dimension impériale, et non l’inverse.
Si on rate cela, la nature du Mexique échappe à l’analyse.
Le marquis Gastón de Peralta ne fut que brièvement (pour une seule année) le quatrième Vice-roi d’Espagne (en 1566-1567), puisqu’il fut ramené en catastrophe dans la métropole, suspecté de vouloir prendre le contrôle du territoire par un soulèvement
C’est ce qui fait que la marche à la dimension nationale du Mexique a été facilitée : il y avait déjà un centre incontournable, concentrant de très nombreux aspects de la vie et œuvrant à l’établissement de fondements nationaux.
Mais ce centre avait une nature particulière, cosmopolite-impériale, d’où une incapacité à aller jusqu’au bout dans l’affirmation nationale.
Si l’on veut, c’est un équivalent de la monarchie absolue française, espagnole, anglaise, mais sur un socle trop cosmopolite et dans un pays encore en élargissement.
Encore est-il un aspect qui vient à la fois contribuer à la dynamique nationale, tout en la rendant davantage complexe.
La région centrale du Mexique, la Mésoamérique, relevait de la même base civilisationnelle.
La Vice-royauté se fonde directement là-dessus, dans la confrontation-assimilation.
La partie nord-est, par contre, peuplée de nomades, des chasseurs-cueilleurs, dont la résistance aux Espagnols fut pour cette raison plus éparse, plus longue.
L’opération de colonisation au Nord s’épuisa toujours plus, en raison des vastes territoires et du harcèlement indien.
Le Nouveau-Mexique marque la limite de l’avancée, d’ailleurs les Comanches du Texas et les Apaches de l’Arizona menèrent des opérations contre la Vice-royauté et le Mexique pendant des siècles.
Francisco Fernández de la Cueva y Enriquez de Cabrera, 8e duc d’Alburquerque, 6e marquis de Cuéllar, 8e comte Ledesma, fut Vice-roi de Nouvelle Espagne de 1653 à 1660 ; à sa mort, sa fille se maria à son frère afin que celui-ci récupère le titre de duc
La partie sud-est, dans le principe, est le prolongement de la Mésoamérique, car les peuples qui y vivent, principalement les Mayas, en relèvent historiquement. Ils vivaient cependant de manière isolée depuis longtemps, leur apogée se situant entre 250 et 900 de notre ère.
Le Mexique de la Vice-royauté a comme base la Mésoamérique, même s’il y a eu un élargissement au Nord et au Sud.
On doit constater que l’unité mésoaméricaine a été réalisée, cependant contre la Mésoamérique elle-même, par les Espagnols.
Mais l’ampleur de la civilisation mésoaméricaine a forcément joué sur la Vice-royauté, ses structures économiques et sociales, ses mentalités, ainsi bien sûr que sur la religion.
La religion catholique au Mexique est profondément marquée par les anciennes valeurs mésoaméricaines, à différents degrés, que ce soit au niveau de la ferveur, de la conception de la religion, de l’approche des rites, ou encore des fêtes et des manières de les aborder.
Notre-Dame de Guadalupe, elle se tient sur la lune en référence à l’Apocalpyse de Jean ( « Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles »)
L’une des expressions les plus connues du catholicisme mexicain est le culte de Notre-Dame de Guadalupe.
L’épisode connu est que la Vierge est apparue à un Indien en 1531, avec notamment une image d’elle s’étant miraculeusement imprimée sur son habit.
De manière notable, la Vierge est une métisse ; elle fut dès le départ appelé Tonantzin, soit le même nom qu’une déesse aztèque (« Notre mère sacrée »), vénérée précisément à l’endroit de l’apparition !
Le tissu, de 1,70 mètre par 1,05, est devenu un symbole national mexicain, allant bien au-delà du culte ; la basilique qui l’abrite est le lieu de pèlerinage catholique le plus visité au monde, avec 20 millions de personnes par an.
Une église à Morelia
Un autre aspect significatif concerne la mise en place du pouvoir de la Vice-royauté. Comme pour la prise de Tenochtitlan, des forces indiennes ont été intégrées et reconnues, à différents niveaux.
On a par exemple ici la figure très connue de Conín, foudre en langue otomi, qui prit le nom de Fernando de Tapia en jouant un rôle de premier plan pour la soumission des Indiens et la fondation de la ville de Querétaro.
La Vice-royauté célébrait bien entendu ce genre d’intégration, afin d’apparaître comme un rouleau compresseur impérial, mais c’était de toute façon l’état d’esprit des conquistadors que de louvoyer et manœuvrer, avec un esprit tactique supérieur aux Indiens ayant un état d’esprit propre à l’époque esclavagiste.
Des titres de noblesse indigène étaient ainsi attribués, avec un pouvoir local maintenu et s’intégrant au dispositif colonial général.
Sebastiana Inés Josefa de San Agustín, membre de la noblesse indienne (nahua) de Tlaleloco
La Vice-royauté de la Nouvelle-Espagne était donc un assemblage.
Née de la collision entre des aventuriers espagnols, les conquistadors, et les Aztèques ayant l’hégémonie sur un vaste territoire, elle est née comme empire aztèque prolongé, devenu espagnol, engloutissant la Mésoamérique, puis s’étendant au nord et au sud.
C’était une entreprise d’une dimension extrême, et la monarchie espagnole lui a accordé une attention.
D’ailleurs, le choix de « Nouvelle-Espagne » comme nom témoigne de l’espérance et de l’inquiétude de l’Espagne, soucieuse de tout canaliser en sa direction.
Tableau du 18e siècle montrant la famille Fagoaga Arozqueta, d’origine basque et appartenant à l’élite de la ville de Mexico
Sauf que la monarchie espagnole, issue d’une logique d’empire avec les Habsbourg, est sur le déclin et son féodalisme est de plus en plus arriéré dans son développement, notamment en comparaison avec la France, qui va produire Louis XIV, mais également en comparaison avec l’Angleterre, une autre grande puissance maritime.
Le rêve fou d’une Nouvelle-Espagne prolongeant l’Espagne ne fut donc qu’une vanité, malgré un engagement réel qui, finalement, se transforma en son contraire.
Au départ, tout a été fait de manière approfondie pour impulser une dynamique de fond. Les élevages de cochons, de chevaux, de vaches et de moutons ont été omniprésents.
Cette exploitation animale a révolutionné la production sur le continent américain.
Le pays a été parsemé de champs de blés, de vergers, de mûriers (pour les vers à soie), de vignobles, en plus du maïs et de l’agave déjà présents.
Au coton des Indiens s’est ajouté le cuir, la laine et la soie; les ateliers pour le meuble et la ferronnerie se sont développés.
Le métissage culturel a opéré de manière profonde : la céramique espagnole a pris des traits propres (la Talavera, à Puebla), la sarape (une pièce de tissu du type poncho) s’est répandue (à Saltillo notamment).
Ce n’est pas tout : la monarchie espagnole a colonisé les Philippines, qui furent rattachées à la Nouvelle-Espagne.
Les échanges entre Manille et Acapulco se sont développés ; si les marchandises allaient surtout en Espagne même (épices, soie, porcelaine, tissus, objets d’art), il y eut une influence sur ce qui deviendra le Mexique, principalement par les motifs chinois récupérés localement pour la production de laques, de filigranes (travail délicat de fils d’or ou d’argent entrelacés) et de porcelaines.
Le rebozo, un long morceau de tissu droit servant de vêtement pour transporter les bébés, date de cette période.
Il est issu de la culture indienne, dans une synthèse avec la mantille espagnole (une sorte de fine écharpe pour la tête) et de la mantón de Manila, un châle dit de Manille employé notamment pour danser le flamenco et influencé par le pañuelo ou alampay, un châle des Philippines lui-même marqué par la culture espagnole et par leur intermédiaire par la culture arabe.
Femme au Mexique avec un rebozo, par Juan Rodríguez Juárez, 1750
Tout cela est très important, car cela souligne bien que la Nouvelle-Espagne connaît de nombreux échanges ; elle est au cœur d’un processus de mondialisation.
On est dans un processus d’accélération, pas simplement d’établissement de bases isolées et séparées, comme par exemple en Amérique centrale.
La dimension féodale de la monarchie espagnole ne put naturellement pas assumer un tel saut qualitatif.
Elle raisonnait en termes de rente et, dans son déclin, elle reprenait toujours plus d’une main ce qu’elle donnait de l’autre.
Ainsi, il n’y avait qu’un seul galion voyageant chaque année entre Acapulco et Manille, avec 2 à 3 mois du premier port au second, 6 à 7 mois pour l’inverse, dans des conditions extrêmement difficiles (tempêtes dans le Pacifique, pirates, maladies, etc.).
Les courants marins entre Manille et Acapulco
Ce galion, parfois doublé, transportait des marchandises pour une valeur de plusieurs millions de pesos. C’est un chiffre très important, mais ce qui compte c’est comment la monarchie espagnole chapeaute la situation.
De la même manière, les échanges entre la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne et celle du Pérou étaient limités à 100 000 pesos chaque année.
La monarchie espagnole exigeait également que les importations et exportations de la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne passent obligatoirement par Cadix et Séville, avec une flotte encadrée, les particuliers n’ayant pas le droit d’organiser leur propre transport.
On notera ici que la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne n’avait de toute façon le droit d’exporter que de la cochenille et de l’indigo, ainsi que les métaux précieux.
Guanajuato
Pire encore, la monarchie espagnole finit par chercher à renforcer ses rentes en rendant encore plus dépendantes ses colonies.
Un exemple flagrant d’incohérence concernait le mercure, utilisé afin de séparer l’or de la boue (l’amalgame or-mercure est ensuite chauffé pour que le second s’évapore).
La monarchie espagnole avait instauré un monopole, avec le mercure venant des mines d’Almadén en Espagne ou de Hongrie, et vendu en Nouvelle-Espagne deux ou trois fois son prix.
Cela nuisait au travail des mines, et d’ailleurs la flotte annuelle pouvait être retardée ou affaiblie par les pirates.
On est dans le pillage, cela est même vrai pour les mines elles-mêmes : au lieu de galeries, il était travaillé avec des fosses, de manière artisanale et rapide, au prix d’une réelle efficacité.
Cela n’empêche pas les mines de produire six fois plus entre le 16e et le 18e siècle.
Mais cela s’appuyait principalement sur le travail des Indiens, jusqu’à l’épuisement et la mort.
Les outils du mineur à l’époque coloniale
La monarchie espagnole, de par sa base féodale et toujours plus décadente, écrasait d’un poids toujours plus terrible la Nouvelle-Espagne.
Pour sauver sa propre situation, elle finit même par interdire en Nouvelle-Espagne les mûriers, les vers à soie et les vignobles, afin d’obliger à importer depuis la métropole.
La réglementation de la production devint également plus stricte et le résultat est que, à la veille de l’indépendance, les travailleurs artisanaux consistaient en des Indiens semi-esclavagisés, vivant dans des conditions misérables, à la fois enfermés dans les ateliers et battus.
La situation n’était guère meilleure dans les haciendas, des vastes fermes autosuffisantes au cœur d’une zone contrôlée par les grands propriétaires terriens.
La hacienda Jaral de Berrios dans la région de Guanajuato (wikipedia)
Les paysans indiens, semi-esclavagisés, devaient tout acheter dans la boutique de ces derniers, la tienda de raya.
Les prix étaient également largement surévalués, tout comme d’ailleurs les biens venant d’Espagne et destinés à l’élite étaient généralement trois à quatre fois plus élevés qu’en Europe.
Et les grands propriétaires terriens vivaient de cette exploitation mêlant rente et tribut, dans un assemblage de féodalisme et d’esclavagisme.
Si cela ne suffisait pas, ils procédaient à l’hypothèque de leurs possessions, une tendance grandissante avec le temps.
La hacienda de Xcanchakan dans le Yucatan
Les grands propriétaires terriens se comportaient en parasites ; d’ailleurs, ils cherchaient à posséder le plus de terres possibles, par prestige, quitte à en laisser une partie inculte.
Et ils n’étaient pas les seuls à martyriser les Indiens, réduits à être une force de travail corvéable à merci.
Le clergé, initialement hyper-motivé et un outil majeur de la colonisation, avait bien sûr lui-même sombré dans le parasitisme, profitant de ce qui était extorqué aux Indiens : la dîme, les frais de baptême, de mariage, d’obsèques.
Et, naturellement, comme en Europe, l’Église possédait des terres ; au début du 19e siècle, c’était même la moitié des terres cultivées.
Ainsi, la métropole exploitait la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne et dans celle-ci l’aristocratie, composée des Espagnols peninsulares (nés en Espagne) et criollos (nés en Amérique) exploitaient les masses indiennes.
José María de Cervantes y Velasco, membre de deux des plus illustres familles criollos, comte de Santiago de Calimaya et marquis de Salinas del Río Pisuerga, fut l’un des signataires de l’acte d’indépendance
Les métis formaient un niveau intermédiaire, travaillant dans l’artisanat ou comme domestiques, avec une plus ou moins grande reconnaissance sociale selon la blancheur de leur peau.
On a ici quelque chose d’historiquement terrible, car on a un élan qui commence, avec une intégration des masses indiennes dans un processus productif, mais la démarche est sabotée, abandonnée, alors qu’à l’arrière-plan on a le féodalisme des haciendas.
Et de par la masse énorme de gens éparpillés dans la Nouvelle-Espagne, la séparation sociale sur la base de la couleur de peau prenait une ampleur de dimension nationale.
Les différentes castes dans la hiérarchie raciale
Combiné avec le style patriarcal des Espagnols féodaux, mais bien sûr également des Indiens relevant de l’époque historique de l’esclavagisme, voire des tribus nomades, cela condamna le Mexique à connaître une logique sociale pyramidale extrêmement prononcée.
C’est le produit logique d’une situation combinant empire en extension et colonialisme ; on a un féodalisme où les premiers en place génèrent des obstacles multiples les rendant inatteignables, alors que de toutes façons la division du travail colonial et de conquête parachève les séparations.
Cela rend complexe la compréhension de la révolte de la Nouvelle-Espagne contre la monarchie espagnole, lorsque celle-ci vacille et manque de s’effondrer en raison des invasions napoléoniennes.
Figures du Dia de los Muertos à Real de Catorce
Mais il est un moyen d’appréhender les choses de manière constructive. Il suffit de s’imaginer que le processus est en accordéon.
De nombreuses villes, de nombreux aspects, de nombreuses couches se superposant… le processus ne va pas être linéaire, tous les éléments vont craquer au fur et à mesure.
L’événement le plus marquant, le plus connu car prétexte à la date de la fête nationale mexicaine, est le Grito de Dolores, le cri effectué dans la ville de Dolores, dans l’église Nuestra Señora de los Dolores (Notre-Dame des douleurs), par le prêtre Miguel Hidalgo y Costilla.
Ce qu’il a dit précisément, on ne le sait pas, mais en tout cas au moins « ¡Viva la Virgen de Guadalupe! ¡Muera el mal gobierno! » (Vive la Vierge de Guadalupe ! Mort au mauvais gouvernement !).
Pamphlet célébrant Miguel Hidalgo y Costilla et l’indépendance du Mexique
Miguel Hidalgo y Costilla est un personnage complexe.
Il était prêtre, mais avait plusieurs enfants ; il avait appris le français par Molière, qu’il mit en scène lors de journées théâtrales de sa paroisse, et il avait fait l’effort d’apprendre plusieurs langues indiennes, l’otomí, le náhuatl et le purépecha.
Il se retrouva mêlé à la « conspiration de Querétaro », une ville où des éléments comptaient profiter de la paralysie de la monarchie espagnole pour renverser le pouvoir en place. L’initiative fut éventée, mais Miguel Hidalgo y Costilla eut le temps de lancer son appel.
Josefa Ortiz de Domínguez
Un rôle éminent fut joué par Josefa Ortiz de Domínguez, femme du Corregidor (magistrat représentant du Roi dans une ville) de la cité de Querétaro et ardente partisane des Lumières.
Par la suite, elle refusera les honneurs, à la fois parce que le nouveau régime qui suivra n’était pas une république, mais également car elle considérait n’avoir fait que son devoir de patriote.
Miguel Hidalgo y Costilla devint au cours du soulèvement « généralissime des armées d’Amérique » en levant une petite armée, avec des militaires révoltés, mais également des Indiens et des métis.
La prise de la ville de Guanajuato, le 28 septembre 1810, eut des accents de violence particuliers contre les Espagnols à la fois peninsulares et criollos.
La prise de la halle aux blés de Guanajuato, où s’étaient réfugiés les forces royalistes, peinture de José Díaz del Castillo, 1910
Quand on sait qu’on parle là de 20 000 hommes insurgés, on comprend la grande différence avec le reste de l’Amérique latine, où les affrontements concernaient de manière unilatérale les criollos et les peninsulares, avec un nombre bien plus faible de protagonistes.
La révolte, après des succès initiaux, ne fut ainsi pas suivie par les criollos et malgré un retrait stratégique, ce fut la défaite face aux troupes royalistes plus organisées et mieux équipées, avec l’exécution de Miguel Hidalgo y Costilla, ainsi que celle d’une autre figure, Ignacio Allende.
Chaque année, la veille du jour de l’indépendance, le président des États-Unis mexicains (ici Claudia Sheinbaum en 2025) prononce les paroles suivantes avant de sonner une cloche : « ¡Mexicanos y Mexicanas! ¡Vivan los héroes que nos dieron patria y libertad! ¡Viva Miguel Hidalgo y Costilla! ¡Viva José María Morelos! ¡Viva Josefa Ortiz de Domínguez! ¡Viva Ignacio Allende! ¡Vivan Aldama y Matamoros! ¡Viva la independencia nacional! ¡Viva México! ¡Viva México! ¡Viva México! » (wikipedia)
Les paroles du Grito de Independencia de Claudia Sheinbaum en 2025.
¡Mexicanas! ¡Mexicanos! ¡Viva la Independencia! ¡Viva la Independencia! ¡Viva Miguel Hidalgo y Costilla! ¡Viva Josefa Ortiz Téllez-Girón! ¡Viva José María Morelos y Pavón! ¡Viva Leona Vicario! ¡Viva Ignacio Allende! ¡Viva Gertrudis Bocanegra! ¡Viva Vicente Guerrero! ¡Viva Manuela Medina, ‘La Capitana’! ¡Vivan las heroínas anónimas!¡Vivan las heroínas y héroes que nos dieron patria! ¡Viva las mujeres indígenas! ¡Vivan las hermanas y hermanos migrantes! ¡Viva la dignidad del pueblo de México! ¡Viva la libertad! ¡Viva la Igualdad! ¡Viva la Democracia! ¡Viva la Justicia! ¡Viva un México, libre, independiente y soberano! ¡Viva México! ¡Viva México! ¡Viva México!
On peut remarquer qu’à chaque fois qu’un homme mentionné, une femme l’est également.
Mexicaines! Mexicains! Vive l’indépendance! Vive l’indépendance ! Vive Miguel Hidalgo y Costilla! Vive Josefa Ortiz Téllez-Girón! Vive José María Morelos y Pavón! Vive Leona Vicario! Vive Ignacio Allende! Vive Gertrudis Bocanegra! Vive Vicente Guerrero! Vive Manuela Medina, « La Capitana »! Vive les héroïnes anonymes! Vive les héroïnes et héros qui nous ont donné patrie! Vive les femmes indigènes! Vive les soeurs et frères migrants! Vive la dignité du peuple du Mexique! Vive la liberté! Vive l’égalité! Vive la démocratie! Vive la justice! Vive un Mexique libre, indépendant et souverain! Vive le Mexique! Vive le Mexique! Vive le Mexique!
C’est un autre religieux, José María Morelos, qui prit le relais immédiatement.
José María Morelos
Il est l’auteur d’un programme fondé sur les Elementos Constitucionales (Elements constitutionnels), écrit en 1812 par Ignacio López Rayón, dont voici les points les plus importants.
Ils expriment bien le mélange à la fois national, bourgeois, catholique, démocratique, une sorte de grand mélange qui va être typique du Mexique ensuite, en raison de cet épisode précisément.
1. Que l’Amérique est libre et indépendante de l’Espagne et de toute autre nation, gouvernement ou monarchie, et que cela soit confirmé par la divulgation au monde des raisons qui la justifient.
2. Que la religion catholique soit la seule religion, sans tolérance envers aucune autre.
5. Que la souveraineté émane immédiatement du peuple, qui souhaite seulement la déposer au Congrès national suprême d’Amérique, composé de représentants des provinces en nombre égal.
9. Que seuls des Américains occupent des postes.
15. Que l’esclavage soit à jamais proscrit, ainsi que les distinctions de castes, laissant tous les Américains égaux, et que seuls le vice et la vertu distingueront un Américain d’un autre.
17. Que les biens de chacun soient protégés et son domicile respecté comme dans un sanctuaire sacré, des sanctions étant prévues pour les contrevenants.
18. Que la nouvelle législation interdise la torture.
19. Que cette même législation institue, par loi constitutionnelle, la célébration du 12 décembre dans toutes les villes, en l’honneur de la sainte patronne de notre Liberté, la Vierge de Guadalupe, et confie à toutes les villes une dévotion mensuelle.
23. Que le 16 septembre soit célébré chaque année comme le jour anniversaire où la voix de l’Indépendance s’est élevée et où notre sainte Liberté a commencé, car ce jour-là, la Nation s’est ouverte pour réclamer ses droits, l’épée à la main, afin d’être entendue, en se souvenant toujours du mérite du grand héros, M. Miguel Hidalgo, et de son compagnon, Don Ignacio Allende. »
Il ne faut cependant pas se leurrer.
Ce sont les Espagnols criollos qui sont à la manœuvre, ce sont eux qui ont le bagage intellectuel pour organiser politiquement et diriger militairement.
D’ailleurs, on peut voir que le congrès de Chilpancingo, fondé en 1812, promulgua en 1813 l’Acta Solemne de la Declaración de Independencia de la América Septentrional (Acte solennel de la Déclaration d’indépendance de l’Amérique septentrionale).
Les territoires concernés par l’Acta Solemne de la Declaración de Independencia de la América Septentrional (wikipedia)
Il n’est pas parlé du Mexique, mais de l’Amérique Septentrional, ce qui veut dire qu’est revendiquée l’ensemble de la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne, soit en plus du Mexique qu’on connaît, la capitainerie générale du Guatemala, Cuba, la Floride, Puerto Rico, la partie espagnole de Saint-Domingue.
Que retrouve-t-on ? On l’aura compris, la dimension impériale.
Mais il faut tout de suite souligner ce que cela implique. José María Morelos refusa le titre de « généralissime », il n’accepta que le titre de « serviteur de la nation ».
La ligne officielle de l’Assemblée était de refuser toute définition ethnique et de considérer tous les citoyens comme « Américains ».
Le document fondamental de 1814, Decreto Constitucional para la Libertad de la América Mexicana (Décret constitutionnel pour la liberté de l’Amérique mexicaine), reprend cette définition des Américains, tout en précisant cette fois des contours « mexicains », avec les provinces suivantes : México, Puebla, Tlaxcala, Veracruz, Yucatán, Oaxaca, Técpan, Michoacán, Querétaro, Guadalajara, Guanajuato, San Luis Potosí, Zacatecas, Durango, Sonora, Coahuila et le Nuevo Reino de León.
À ce moment-là, les insurgés contrôlent à peu près le quart du pays ; néanmoins, l’arrestation et l’exécution de José María Morelos, en 1815, porta un très rude coup au mouvement.
L’exécution de José María Morelos en 1815
Il restait alors 20 000 insurgés armés et il se déroula un renversement très particulier, puisqu’on a… l’alliance des royalistes et des indépendantistes, pour s’approprier le Mexique !
On a ici une tragédie historique, qui n’est pas sans rappeler l’Allemagne où la bourgeoisie se rallia aux féodaux prussiens en lieu et place de faire la révolution démocratique, tout cela par peur des masses.
Ce qui s’est passé au Mexique a comme origine, on l’aura compris, encore une fois la question impériale.
Les forces royalistes avaient compris qu’elles pourraient totalement dominer, mais qu’elles ne seraient pas en mesure de pacifier le pays, alors que des révoltes avaient éclos un peu partout, même si de manière résiduelle.
Les forces indépendantistes se retrouvaient dans une impasse et le seul moyen de vaincre aurait été de se tourner ouvertement vers les masses.
C’était un choix que leurs dirigeants préféraient éviter, car il était absolument clair qu’un déchaînement populaire impliquait un immense contre-choc anticolonial de la part des Indiens.
Aussi, lorsque les forces libérales imposèrent à la monarchie espagnole restaurée un nouveau cadre dans la métropole, il y eut cette alliance contre-nature des royalistes les plus décidés de la Nouvelle-Espagne et les indépendantistes rêvant de l’Amérique mexicaine.
La figure de la Catrina vise initialement à se moquer de l’oisiveté des femmes appartenant à l’élite et des attitudes de celles cherchant à leur ressembler
Naturellement, les royalistes espéraient disposer de leur propre empire, en utilisant les indépendantistes pour s’en débarrasser ; inversement, les indépendantistes considéraient que l’indépendance suffirait en soi pour faire ensuite pencher la balance en leur faveur.
Le royaliste Agustín de Iturbide et l’indépendantiste Vicente Guerrero signèrent ainsi en 1821 le Plan d’Iguala et le Mexique devient indépendant, en tant qu’empire mexicain. Agustín de Iturbide en devient l’empereur l’année suivante.
Le Mexique en 1819, juste avant l’indépendance (wikipedia)
C’est alors encore un retournement d’alliance, puisque les royalistes favorables à la monarchie espagnole, trahis, se tournèrent vers les indépendantistes républicains, afin de renverser Agustín de Iturbide.
Cela se produit finalement en 1823, puis ce fut la rédaction l’année suivante de la Constitución Federal de los Estados Unidos Mexicanos (Constitution Fédérale des États-Unis mexicains).
Cette dimension fédérale était obligatoire, de par la diversité des forces, l’impossible unité ; cependant, l’aspect principal est encore et toujours la dimension impériale.
La matrice même du Mexique, c’est d’avoir un pouvoir transversal, à dimension tendanciellement cosmopolite, et des entités locales (ici en fait les États de l’union), qui elles-mêmes sont de nouveau un pouvoir transversal, à dimension tendanciellement cosmopolite, face à des entités locales au sein de l’État consistant en une sorte de super-province.
Ce n’est, bien sûr, pas sans rappeler les États-Unis d’Amérique. Cependant, au Mexique, le processus a été celui du métissage, de la rencontre de deux mondes, avec l’asservissement, la destruction, les génocides, mais pas du tout une table rase.
Lorsque les États-Unis d’Amérique sont divisés en deux, c’est entre un Nord industriel moderniste et un Sud agricole conservateur ; la question esclavagiste fut le prétexte essentiel du conflit, le capitalisme exigeant d’avoir des travailleurs salariés.
Mais aux États-Unis mexicains, la division en deux se fait avec deux forces qui ont besoin l’une de l’autre. Elles ne peuvent tenir le pays, cet empire, que de cette manière-là et pas d’une autre.
C’est cela qui explique la nature ultra-répressive des États-Unis mexicains depuis leur formation. L’élan national s’est concrétisé dans une indépendance qui a porté au pouvoir des forces avec une lecture impériale.
Quelles sont-elles ? Il y a déjà les grands propriétaires terriens.
Il s’agit de criollos et normalement ils auraient dû être favorable à l’indépendance.
Ce fut le cas dans le reste de l’Amérique latine, avec ensuite une division entre les conservateurs, représentants les grands propriétaires terriens, et les libéraux représentant les intérêts des capitalistes rapidement liés au capitalisme européen (puis américain).
Si conservateurs et libéraux s’affrontèrent jusque dans des guerres civiles, jamais ils ne voulurent se supprimer mutuellement, car ils étaient en pratique seulement concurrents : c’était simplement l’expression du conflit au sein des couches dominantes, entre le féodalisme des campagnes et le libéralisme des villes, pour ainsi dire.
Cependant, au Mexique, il y eut une dimension populaire ouverte dans l’affirmation de l’indépendance, et surtout une dimension impériale impliquant une uniformisation par définition contraire au féodalisme.
Les grands propriétaires terriens, par conséquent, ne s’alignèrent en majorité pas sur l’indépendance.
On se doute ainsi que la première forme des Estados Unidos Mexicanos ne pouvait qu’imploser.
Le format était adéquat pour un empereur, avec une dimension cosmopolite transcendante, sauf que c’était impossible de par l’alliance contre-nature réalisée, avec les royalistes et les indépendantistes.
Il n’est pas possible d’établir un empire par en haut – Alexandre le grand et Napoléon l’ont appris à leurs dépens.
Et même un empire « naturel » est obligé de s’effondrer, de par les développements internes qui amènent finalement la tête impériale à se retrouver déconnectée, comme l’ont appris à leurs dépens les Habsbourg et les Romanov.
La première forme des Estados Unidos Mexicanos ne dura donc pas ; sa période va de 1822 à 1835.
L’ont dirigé deux triumvirats et neuf présidents, dans un climat d’instabilité et de violence.
À l’opposition entre libéraux et conservateurs s’ajoutait celle entre républicains et monarchistes ; chaque province connaissait des situations bien différentes, mais tendanciellement c’est surtout le clergé qui faisait basculer le rapport de force en faveur des conservateurs, la peur de l’instabilité faisant le reste du côté républicain.
Il faut également prendre en compte Cuba : cette île était restée espagnole.
Le Mexique tenta sans succès de s’en emparer et l’Espagne échoua dans une tentative de débarquement pour relancer la guerre sur le continent.
La pression des pays les plus puissants se faisait sentir également toujours plus.
Les États-Unis et le Royaume-Uni se firent des créanciers incontournables, et même la France, qui mena en 1828-1829 la guerre des pâtisseries.
Cela fait référence à des agressions que connurent des Français au Mexique, avec une demande de réparations et l’envoi de 22 navires avec 4000 marins pour faire plier le Mexique.
Prise du fort Saint-Jean-d’Ulloa [lors de la guerre des pâtisseries], 27 novembre 1838, Horace Vernet, 1841
L’opération fut un succès et, forcément, cela relativisait la capacité « impériale » du régime, ce qui impliquait le risque d’implosion.
Intervint alors au moyen d’un coup d’État le général Antonio López de Santa Anna, « L’Aigle », le « Napoléon de l’Ouest », le « Napoléon du Nouveau Monde ».
Il fut huit fois président (ou onze selon comment on compte), dominant le paysage politique de 1833 à 1855.
Le pays connut une centralisation, avec à l’arrière-plan on l’aura compris la perspective impériale. Ce fut un désastre.
Le général Antonio López de Santa Anna
Des provinces tombèrent dans le séparatisme : Zacatecas, San Luis Potosí, Veracruz, Tabasco, le Yucatan, ainsi que Nuevo León, Tamaulipas et Coahuila établissant une República del Río Grande.
Les États-Unis entrent alors en jeu et annexent le Texas.
Ils prolongèrent militairement leur démarche, de 1846 à 1848, annexant 2,4 millions de km² (avec la Californie, le Nevada, l’Utah, ainsi que la majorité de l’Arizona et le Nouveau-Mexique ; une partie du Colorado, du Nouveau-Mexique et du Wyoming, ainsi que de l’Idaho).
L’évolution territoriale du Mexique
En 1846, le Mexique mit fin à la centralisation et retourna à la dimension fédérale de sa fondation, cette fois avec moitié moins de territoires.
Que se passe-t-il alors nécessairement ?
Les couches dominantes n’ont plus que deux possibilités.
Soit s’ouvrir, afin de chercher à se maintenir en se liant avec une dynamique irrépressible : c’est ce que font les entrepreneurs capitalistes en s’alignant sur les États-Unis.
Soit se fermer, en s’arc-boutant sur ce qui a été acquis : c’est ce que font les grands propriétaires terriens imprégnés des valeurs du royalisme et vivant en symbiose avec l’Église catholique.
Le représentant des premiers, c’est Benito Juárez.
Portrait officiel de Benito Juárez en 1872
On comprend la nature de son action en regardant ce qu’est le Traité de McLane–Ocampo de 1859.
Pour 4 millions de dollars, ce Traité accordait aux États-Unis, le droit perpétuel de transit vers l’isthme de Tehuantepec, via les ports mexicains de Tehuantepec, au sud, et de Coatzacoalcos, dans le golfe du Mexique, en franchise de tout droit, pour les effets militaires et commerciaux, ainsi que les troupes.
Il accordait également des droits perpétuels de passage sur deux territoires mexicains : l’un traversant l’État de Sonora, du port de Guaymas, sur le golfe de Californie, jusqu’à Nogales, à la frontière avec l’Arizona ; l’autre partant du port occidental de Mazatlán, dans l’État de Sinaloa, passant par Monterrey et traversant Matamoros, dans l’État de Tamaulipas, au sud de l’actuelle Brownsville, au Texas, sur le golfe du Mexique.
Le Mexique était également contraint de construire des installations de stockage de part et d’autre de l’isthme de Tehuantepec, et de mettre ses troupes à disposition pour que rien ne vienne entraver ces droits perpétuels.
Si Benito Juárez pouvait promouvoir un tel Traité, qui aurait réduit le Mexique à l’état de protectorat, c’est en raison de la Guerra de los Tres Años, la guerre des trois ans, qui de 1857-1861 a été caractérisé par un affrontement entre libéraux et conservateurs.
L’ampleur des combats a été significative : les libéraux disposaient de 78 000 hommes en armes, les conservateurs de 55 000, les affrontements faisant 20 000 morts.
En bleu, les zones à majorité conservatrice, en rouge celles à majorité libérale (wikipedia)
Néanmoins, cet affrontement entre libéraux et conservateurs est surtout le produit de l’échec de la version « centraliste » des Estados Unidos Mexicanos.
On a les forces centrifuges qui se lancent dans la bataille, dans une perspective d’acquisition féodale ; les drapeaux libéraux et conservateurs ne sont pas à considérer comme ayant un contenu significatif réel.
C’est qu’à l’arrière-plan, il y a les masses, indiennes et métis, qui sont soigneusement mises de côté.
On est, au milieu du 19e siècle, au Mexique, dans la même configuration que dans le reste de l’Amérique latine, avec une compétition interne entre Espagnols criollos…
Sauf qu’il y a l’arrière-plan « impérial-colonial » qui a modifié le parcours et produit cette situation avec retard.
Et l’arrière-plan va de nouveau jouer un rôle central.
Les États-Unis ont, en effet, soutenu les libéraux, alors que la France et l’Espagne ont soutenu les conservateurs.
La France intervint finalement, directement, avec une expédition militaire durant de 1861 à 1867.
C’est le contexte de la bataille de Camerone en 1863, célébrée jusqu’à aujourd’hui par la Légion étrangère.
Jean Danjou, dirigeant des hommes du 1er régiment étranger à Camerone ; sa main en bois (une prothèse) est conservée comme relique et présentée chaque année au quartier général de la Légion étrangère
Cela donne naissance, on l’aura compris, à un nouvel empire. Napoléon III met à sa tête un Habsbourg, Ferdinand-Maximilien, archiduc d’Autriche.
L’accord de naissance de l’empire indiquait, c’est important, que si Ferdinand-Maximilien ne pouvait pas être empereur, c’est Napoléon III qui aurait choisi un autre souverain catholique.
On a ici un tournant dans l’histoire du Mexique, car le catholicisme s’associe ici à une sorte de nationalisme conservateur se présentant comme unitaire et hostile à ce qui est vu comme un démantèlement du pays et à une subordination aux États-Unis.
Maximilien de Habsbourg en Europe en 1864 invité par une commission mexicaine à occuper le trône du Mexique, par Cesare Dell’Acqua, 1867
Le personnage de Ferdinand-Maximilien est également connu pour sa dimension « sincèrement » cosmopolite.
Les mesures qu’il a prises allaient dans le sens d’une modernisation unitaire, et partant de là se heurtaient directement aux forces conservatrices.
Il avait ainsi décidé un redécoupage total des provinces du Mexique, devant se fonder sur la géographie naturelle, les productions, le climat, ce qui forcément remettait relativement en cause tous les pouvoirs locaux.
Maximilien, empereur du Mexique
Il n’y avait aucun système bancaire au Mexique, tout dépendait de l’Église, qui faisait office de prêteuse. Celui-ci fut instauré en 1864, sous dépendance britannique toutefois.
Il y eut des efforts pour établir des routes ferroviaires. Furent abolies les dettes héréditaires et interdit le travail des enfants, ainsi que les châtiments corporels.
Un jour de repos par semaine fut mis en place, et la journée de travail de huit heures décrété.
Ferdinand-Maximilien refusa également d’appuyer des Confédérés américains et posa le principe que tout Noir au Mexique était libre.
Drapeau du second empire mexicain (on lit « Equidad en la Justicia », « L’équité dans la justice »)
Surtout, Ferdinand-Maximilien se tourna de manière ouverte vers les Indiens et le paternalisme impérial et le catholicisme social firent leur effet.
C’était d’autant plus vrai que les libéraux entendaient supprimer les propriétés agricoles du clergé, et en même temps les propriétés communautaires des Indiens.
Cela se faisait au nom du libéralisme, du droit de propriété ; en même temps, les libéraux n’osaient pas affronter les grands propriétaires terriens.
Une délégation d’Indiens Kickapous auprès de l’empereur, demandant l’accord pour entrer dans le pays après avoir été chassés de leurs territoires (au Nouveau Mexique)
Les communautés indiennes, semi-esclavagisées et intégrées dans un mode de vie à la fois soumis et encadré par l’Église catholique, profitant de terres communautaires vitales pour leur existence, ne pouvaient que basculer de Ferdinand-Maximilien qui, au moins, reconnaissait ouvertement leur existence.
Les lois furent d’ailleurs publiées à la fois en espagnol et en nahuatl, la langue des Aztèques ; il y eut la tendance à intégrer des Indiens dans l’aristocratie, avec également une grande ouverture aux doléances des Indiens.
La carte de l’intervention française
Le second empire contrôlait autour de 60-70 % du pays, avec notamment Mexico.
Néanmoins, le « soutien » des États-Unis aux Républicains ainsi que la défaite française face à la Prusse précipita les choses, et ce fut l’effondrement en 1867.
L’exécution de l’empereur Maximilien par le peintre français Édouard Manet (1867-1869)
L’échec de l’entreprise impériale, parallèlement aux républicains acceptant la pression des États-Unis, renforça l’implosion aux confins du pays.
Tout au nord, les Indiens mayo et yaqui se rebellèrent en 1868, dans le prolongement de leur soutien au second empire, mais les crues des deux fleuves (portant par ailleurs leur nom) leur ôtèrent tout capacité d’action.
Les raids de nomades indiens, quant à eux, ne cessaient pas.
Tout au sud, les Mayas étaient déjà dans la révolte. Il y eut ainsi la tentative locale de vendre la région aux États-Unis (au moment de son intervention militaire au Mexique), puis à l’Espagne (dont Cuba non loin était une colonie) et au Royaume-Uni (qui possédait le Honduras britannique, le futur Bélize).
Et cela rentre dans le cadre d’une révolte générale des Mayas, aboutissant à un État ethnique indépendant, reconnu par les Britanniques seulement, jusqu’en 1901, avec une religion mêlant restes de la religion maya ancestrale et le christianisme.
Le territoire maya indépendant en 1870, unifié autour du culte de la « croix parlante »
Néanmoins, formellement, les Estados Unidos Mexicanos étaient reconstitués.
Seulement, le pays est ruiné par tous ces événements ; l’écrasante majorité de la population est analphabète ; il n’y a aucune unité si ce n’est par l’inquiétude des couches dominantes de se maintenir en place.
Après la domination de Benito Juárez, cela va ainsi donner un régime dominé par Porfirio Díaz de 1876 à 1910.
Porfirio Díaz
On est alors dans l’unité formelle des grands propriétaires terriens, qui vont massivement se renforcer et se tourner vers l’exportation (sucre, café, coton, maïs) et la grande bourgeoisie liée aux intérêts étrangers (notamment dans les chemins de fer, les communications et les mines de cuivre, d’or et d’argent).
En 1884, les investissements étrangers s’élevaient à 110 millions de pesos ; en 1911, ils s’élevaient à 3,4 milliards de pesos.
Les chemins de fer faisaient 700 km en 1876, 6 000 km en 1885, 14 000 km en 1900, 20 000 km en 1910.
Le réseau télégraphique passa de 9 000 à 70 000 kilomètres, le nombre de ports modernes de 2 à 24. Le nord, territoires des Indiens nomades, devint le territoire d’innombrables ranchs.
Plus de 4 500 usines de textile et de vêtements furent créées.
Les terres communautaires pouvaient désormais être acquises par des individus ou des entreprises, suivant le décret sur les sociétés de colonisation et d’aménagement du territoire de 1883.
La production de coton est passée de 26 000 tonnes en 1877 à 43 000 tonnes en 1910, et dans le même intervalle celle de café de 8 000 à 28 000 tonnes, celle de sisal (une fibre issue de l’agave) de 11 000 tonnes à 129 000 tonnes, celle de sucre de 630 000 tonnes à 2,5 millions de tonnes.
Mexico au début du 20e siècle
La production de maïs recula par contre, obligeant à des importations à des prix élevés, ce qui fut dramatique pour les masses en raison du rôle central du maïs dans l’alimentation.
En 1910, 96,6 % de la population paysanne est sans terres ; 19 % de la population totale seulement savait lire écrire.
La moitié de la population habitait dans des cabanes ; l’espérance de vie était d’environ 30 ans.
On travaillait douze heures par jour, sept jours sur sept et les travailleurs agricoles des haciendas étaient payés en coupons uniquement utilisables dans les boutiques locales des grands propriétaires.
Il n’y avait bien sûr ni retraites, ni assurances sociales ; le nombre de bars à Mexico passa de 51 en 1864 à 1400 en 1900.
Lorsque le centenaire de l’indépendance fut célébrée en grande pompe en septembre 1910 à Mexico, ce fut rigoureusement sans le peuple, avec des bals pour l’élite et des invitations aux pays les plus puissants.
Invitation au bal au Palais national à l’occasion du centenaire de l’indépendance
Porfirio Díaz, c’est l’homme du capitalisme bureaucratique instauré au Mexique sur les ruines des rêves impériaux ; l’idéologie dominante devint le positivisme emprunté à la philosophie française et portée par les « científicos » (scientifiques), les cadres intellectuels du régime.
Le décalage avec les États-Unis d’Amérique fut immense.
En 1800, les États-Unis mexicains avaient 6 millions d’habitants, soit un million de plus que les États-Unis d’Amérique.
En 1910, les États-Unis mexicains avaient 15 millions d’habitants, les États-Unis d’Amérique 92 millions.
Mais ce capitalisme bureaucratique n’était pas né naturellement, comme dans le reste de l’Amérique latine.
C’était une construction établie sur l’incapacité de passer un cap unitaire, que la question « impériale » posait.
Porfirio Díaz s’était ainsi fait trop d’ennemis dans un pays trop grand, et le richissime Francisco Madero prôna la non-réélection du président, afin de neutraliser une trop grande centralisation.
Le triomphe électoral de Porfirio Díaz à la présidentielle de 1910, avec 97,93 %, fut la goutte d’eau faisant déborder le vase.
Commence alors le véritable drame du Mexique, qui va également décider de toutes les définitions politiques. Car le pays implose littéralement.
Le capitalisme bureaucratique de Porfirio Díaz, en soi, n’était pas différent de celui qui se met en place exactement au même moment en Amérique latine.
Mais on sait que, dans chaque pays latino-américain, les contradictions entre la dimension féodale (les grands propriétaires terriens) et la dimension coloniale (les capitalistes vendus au capital étranger) se sont exprimés de manière extrêmement sanglante.
Or, au Mexique, de par la taille du pays exigeant un tournant impérial de par sa construction sur les ruines de Tenochtitlan, de par la dimension populaire posée dès le départ dans la définition nationale, un tel affrontement unilatéral, fondé uniquement sur les Espagnols criollos, n’est pas possible (ni même souhaitable car trop isolé).
C’est un dilemme absolument terrible pour les couches dominantes du Mexique.
Là où normalement les frictions et contradictions au sein des couches dominantes sont réglés par des batailles entre deux camps seulement, jusqu’à la guerre civile, au Mexique il faut impérativement contourner cela pour éviter une déchirure complète.
C’est la raison pour laquelle Francisco Madero peut s’opposer à Porfirio Díaz : ce qu’il demande, c’est un lieu pour que s’expriment les contradictions internes, d’où la demande de non-réélection du président.
Inversement, le régime ne peut exister que de manière puissamment centralisée, avec un commandement « impérial ».
Tout cela donne ce qui a été appelé la « révolution mexicaine », qui s’étale d’une période de 1910 à 1920.
Elle coûta la vie à entre 500 000 et 2 millions de personnes. Pourtant, dès le départ, Porfirio Díaz capitula, en 1911, devant la révolte lancée par Francisco Madero.
Il s’exila en France, où il mourut ; on aurait pu penser à un passage relativement calme vers un régime moins centralisé.
Mais Porfirio Díaz avait vu juste en disant au moment de partir : « Madero a lâché un tigre ; voyons comment il parvient à le gérer ».
Ce tigre dont parle Porfirio Díaz, c’est l’expression des forces centrifuges, en l’absence de ce qu’il faut appeler la dimension impériale. Sans un axe traversant toutes les entités politiques du Mexique, il y a une production d’élans locaux.
C’est précisément ce que fut la « révolution mexicaine ». Dès Porfirio Díaz chassé du pouvoir, Pascual Orozco lance en 1912 un soulèvement considérant que Francisco Madero ne va pas assez loin.
Puis, en 1913, Francisco Madero est assassiné lorsque le général Victoriano Huerta, partisan de Porfirio Diaz, prend le pouvoir. Le nouveau régime est alors soutenu par… Pascual Orozco.
Le général Victoriano Huerta
L’armée constitutionnaliste de Venustiano Carranza, avec autour de 250 000 soldats, réussit toutefois rapidement à chasser Victoriano Huerta, dès 1914.
Le pays resta proie au chaos jusqu’en 1920.
Il y avait des armées avec 10 000, 20 000 soldats : les « Felicistas » de Felipe Ángeles favorable à une réforme agraire, les « Soberanistas » prônant la souveraineté complète du pays.
Certaines avaient plusieurs milliers de soldats : les « chavistas » autour de Francisco Chaves, les « cedillistas » partisans de José María Pino Suárez surnommé Cedillo, les « Pelaecistas » de José Inés García de la Peña.
Il y avait aussi des proches d’opposition conservatrice : les « arenistas » partisans du conservateur Francisco León de la Barra, les « Finqueros » représentant les grands propriétaires terriens,
Et surtout, il y avait les armées de deux figures mondialement célèbres : Emiliano Zapata et de Pancho Villa.
Emiliano Zapata en 1911
Pour Emiliano Zapata, un métis, on a environ quarante mille hommes en armes, dans une sorte de fraternité populaire mêlé à un esprit de bande armée, avec une optique assumée, celle de forcer à la mise en place d’une réforme agraire.
Cela se déroulait dans le sud du Mexique, les troupes ayant le nom de Ejército Libertador del Sur (Armée libératrice du Sud).
Pour Pancho Villa, un ancien bandit, on a 100 000 hommes en armes, bien plus organisés, avec également l’intégration de soldats, de bandits, de commerçants, d’artisans et surtout des charros, c’est-à-dire des cowboys.
Cela se déroulait dans le nord du Mexique, et Pancho Villa, à la tête de la División del Norte, eut également à un moment le soutien des États-Unis.
José Doroteo Arango Arámbula connu sous le nom de Francisco Villa dit Pancho en 1914
Finalement, Pancho Villa rentra dans le rang (puis fut assassiné en voulant revenir en politique), Emiliano Zapata ne força pas les choses mais fut assassiné pour résister tout de même ; le président Venustiano Carranza fut lui-même mis de côté par la force, laissant la place au général Álvaro Obregón.
Il sera suivi par d’autres militaires : Plutarco Elías Calles (de 1924 à 1928 avec ensuite un civil servant d’homme de paille jusqu’en 1930, Emilio Portes Gil), Pascual Ortiz Rubio (de 1930 à 1932), Abelardo Luján Rodríguez (de 1932 à 1934), Lázaro Cárdenas (de 1934 à 1940), Manuel Ávila Camacho (de 1940 à 1946).
Comment caractériser ce régime des généraux, qui suit la « révolution mexicaine » ?
Il est couramment considéré qu’il est de nature bourgeoise. Un argument en faveur de cela est l’assassinat d’Álvaro Obregón en 1928 par des fanatiques catholiques.
Le pays connut, en effet, un soulèvement catholique de 1926 à 1929, appelé la guerre des cristeros.
L’armée des cristeros était formé de 25 000 hommes, appuyé par 25 000 autres hommes organisés en bandes ; le nom vient du mot d’ordre des paysans catholiques, ¡Viva Cristo Rey! (Vive le Christ roi !).
Ce mouvement était réactionnaire au sens strict : il se confrontait à l’application grandissante de la séparation de l’État et de l’Église décidée dès le départ, mais jamais appliquée en tant que tel, à la suite de multiples compromis.
Des cristeros
Au moment des cristeros, la pression étatique cherchait à s’exprimer au maximum, avec comme but de résolument chasser l’Église catholique de la sphère publique : pas de culte en dehors des églises, pas le droit de porter des habits religieux dans les rues, pas de droit de vote pour le clergé, interdiction d’intervenir dans les affaires publiques et la presse, etc.
Un compromis fut finalement trouvé avec le pape et l’État n’appliqua pas les mesures, qui officiellement restaient en place, mais le conflit causa la mort d’autour de 150 000 personnes.
En tout état de cause, puisque l’État a affronté le clergé, il a porté des revendications bourgeoises.
Cependant, la mise de côté du clergé et de l’Église catholique est un phénomène qui a eu lieu dans toute l’Amérique latine : à chaque fois les libéraux ont réussi à mettre cela en œuvre, même si les conservateurs sont revenus au pouvoir ensuite.
De plus, le régime mis en place par les généraux va se perpétuer, à travers un parti conservant le pouvoir jusqu’en 2000.
Celui-ci, fondé en 1929, est dénommé Partido Nacional Revolucionario (Parti National Révolutionnaire), puis prend le nom de Partido de la Revolución Mexicana (Parti de la Révolution Mexicaine) en 1938, et celui très très révélateur de…. Partido Revolucionario Institucional (Parti Révolutionnaire Institutionnel) en 1946.
Il n’est pas difficile de comprendre que ce parti au pouvoir de 1929 à 2000 a consisté, en termes de fonction, en la dimension impériale. C’est le parti qui a agi de manière transversale dans un Mexique fractionné en les États-Unis mexicains.
On en a la preuve dans la contradiction entre l’écrasement des cristeros et l’action de Lázaro Cárdenas.
Les cristeros ont été réprimés dans une grande violence, avec une perspective anti-populaire et anti-paysanne assumée.
Inversement, Lázaro Cárdenas est apparu comme un modernisateur populaire, avec notamment :
– redistribution de 18 millions d’hectares surtout sous la forme d’ejidos, c’est-à-dire des propriétés collectives, gérées par des communautés indigènes ou paysannes ;
– création de l’entreprise publique pétrolière nationale PEMEX (Petróleos Mexicanos) ;
– soutien à la syndicalisation, à la Confédération des travailleurs mexicains et la Confédération nationale paysanne ;
– soutien à la République espagnole contre le franquisme puis accueil de 25 000 réfugiés espagnols, ainsi que rapprochement avec l’URSS.
Lázaro Cárdenas
Comment expliquer cela ?
C’est que la dimension « impériale » maintient le cadre.
C’est la force des États-Unis mexicains, qui au niveau national n’ont jamais connu d’opposition révolutionnaire réelle, malgré l’héroïsme de multiples organisations, notamment le Partido Revolucionario Obrero Clandestino Unión del Pueblo (Parti Révolutionnaire Ouvrier Clandestin Union du Peuple) né en 1978.
Le Partido de los Pobres fut actif de 1964 à 1974
Le PROCUP fut actif de 1971 à 1996
Le Partido Democrático Popular Revolucionario – Ejército Popular Revolucionario prit le relais du PROCUP
Mais le cadre transversal, s’il force parfois les choses au niveau local, ne modifie pas la réalité locale.
Depuis la révolution mexicaine et la constitution de 1917, le pays est divisé en 32 entités fédérées : 31 États et la capitale, Mexico.
Chaque État a sa propre constitution, son propre gouverneur (élu pour six ans), ainsi qu’un parlement local.
Ce n’est pas comme aux États-Unis d’Amérique, car dans les États-Unis mexicains tout ce qui touche à la fiscalité et au commerce extérieur relève du pouvoir central, « fédéral ».
Néanmoins, les États gèrent la sécurité, la santé, l’éducation, la justice, l’urbanisme, l’aménagement du territoire, l’agriculture, les ressources naturelles (sauf le pétrole et le gaz), les infrastructures (bien que le financement soit aussi voire surtout fédéral).
Emblème de l’État du Guerrero
Emblème de l’État du Nuevo Leon
C’est très frappant : les États-Unis mexicains ne sont pas des États fédérés, mais une fédération partant d’en haut. Ce ne sont en pratique pas des États, mais des provinces d’un empire central.
Depuis le début de son histoire, et cela remonte à la chute de Tenochtitlan et la colonisation, le Mexique est réel, mais également réellement construit par en haut.
Voilà pourquoi il y a une telle insistance sur « Mexico » dans le pays – une insistance en contraste absolu avec le fait qu’en réalité, il n’y a pas tant Mexico que les Estados Unidos Mexicanos.
Le drapeau présidentiel
La mexicanité, populaire et à dimension universelle, tournée vers le passé ou l’avenir, se heurte substantiellement à la dimension « impériale » qui, en même temps, a donné naissance à la mexicanité en tant que telle.
Telle est la contradiction du Mexique dans son parcours historique.
Comment faut-il alors, toutefois, caractériser les couches dominantes ?
Prenons les redistributions de terre réalisées par Lázaro Cárdenas.
Elles ont en partie touché les grands propriétaires terriens. Mais elles n’ont nullement touché leur maintien.
En 1930, les grands propriétaires terriens possédant plus de 10 000 hectares possédaient 71 millions d’hectares, sur un total de 131,5 millions d’hectares.
Si on prend les paysans pauvres, ceux dont les terres allaient jusqu’à 50 hectares, ils n’occupaient que 4,2 millions d’hectares ; ils représentaient 90 % des exploitations, pour 3,2 % des terres.
On l’aura compris, les propriétaires terriens intermédiaires étaient nombreux.
Et cela fait que même une redistribution de 18,4 millions d’hectares de terres par Lázaro Cárdenas ne modifie pas la donne.
Car ces terres ont été remises aux communautés agricoles ; elles restaient formellement la propriété de l’État.
Cela a servi à ce que la part des agriculteurs communaux dans la population agricole soit passée de 15,5 % en 1930 à 41,8 % en 1940.
Mais c’est donc établir une paysannerie semi-étatisée, pas du tout procéder à une redistribution démocratique des terres, qui brise les grands propriétaires et impulse le capitalisme par le petit paysan.
On est dans le corporatisme étatique, pas dans la démocratisation.
Rappel de l’attaque meurtrière d’un sous-marin de l’Allemagne nazie contre un navire mexicain le 13 mai 1942, qui amena la déclaration de guerre du côté du Mexique
Il y a un aspect de démocratisation, mais en réalité celle-ci est subordonnée aux intentions d’un capitalisme bureaucratique à la mexicaine, c’est-à-dire une bureaucratie impériale dénominateur commun des capitalismes bureaucratiques locaux.
C’est ce qui explique l’émergence des cartels.
Si on regarde, ces cartels naissent toujours dans des États en particulier, exactement comme en Italie chaque province a sa mafia.
Et ces cartels, s’ils cherchent à s’élargir dans différents États, n’y parviennent que très difficilement, et encore s’ils y arrivent, temporairement, c’est en reproduisant le schéma « impérial » dans leur propre organisation.
Ainsi, peu importe que l’État central redistribue des terres de manière communautaire, même toujours plus massivement, puisque 50 millions d’hectares le furent dans les années 1960. C’est une redistribution surtout parallèle à l’existence des grands propriétaires terriens.
Et ces derniers sont des féodaux, mais des féodaux modernisés. Régionalement, on dépend finalement d’eux pour l’accès au crédit, aux semences, ou aux marchés pour leurs produits.
Il y a également des hommes de paille et des structures fictives pour maintenir la prédominance des grands propriétaires terriens – rappelons ici qu’il n’y a pas de justice centrale, qu’elle dépend de chaque État.
Si on ajoute à cela les privatisations réalisées dans les terres communautaires à partir de 1992, alors on comprend que depuis 1917, une petite minorité de grands propriétaires terriens possède la très grande majorité des terres.
C’est un verrou féodal qui est resté en place depuis la colonisation espagnole.
Mexico a 9 millions d’habitants, 21,5 millions dans son aire urbaine
Il en va de même pour toutes les décisions de la constitution mexicaine de 1917. Les mesures correspondent à un grand progrès pour les travailleurs.
En même temps, cela correspond à la modernisation du capitalisme bureaucratique.
On a ainsi la journée de travail de 8 heures, un jour de congé par semaine, la procédure de détermination du salaire minimum pour l’ensemble du pays (par secteur et type d’activité), le droit de grève, le droit des travailleurs (mais aussi des employeurs) d’adhérer à des syndicats, le paiement des congés de maladie en cas d’accident du travail, l’indemnisation en cas de décès d’un salarié au travail, une assurance chômage…
Tout cela est très bien, mais en même temps c’est ce qui est nécessaire pour la mise en place du salariat.
Et comme dans tous les pays d’Amérique latine, ce salariat n’a pas profité immédiatement à un capitalisme par en bas, mais à un capitalisme par en haut, de type bureaucratique ou bien directement mis en place par les pays étrangers.
En fait, on a au départ une grande bourgeoisie bureaucratique issue des Espagnols criollos, qui est présente surtout dans l’agriculture, la finance, le commerce et les ressources naturelles.
Puis, avec le développement des forces productives, il y a des entreprises qui se lancent par en bas, par des investissements familiaux. Il faut à un moment des financements extérieurs et c’est là que la grande bourgeoisie s’associe à ce qui va devenir une nouvelle composante.
Monterrey
Naturellement, le capital étranger a également sa part dans l’histoire, et il y a toujours une internationalisation massive des groupes mis en place.
On est dans une démarche forcément monopolistique, de par la disposition des forces : le moindre capitaliste qui réussit est obligé de s’aligner sur le capitalisme bureaucratique et d’en devenir une composante.
C’est ce processus qui met fin en 2000 à la domination du parti au pouvoir depuis 1929.
Cela implique une période de réorganisation. Initialement, on a le Partido Acción Nacional (Parti d’Action Nationale) avec Vicente Fox (président de 2000 à 2006) et Felipe Calderón (président de 2006 à 2012) ; on est alors dans un libéralisme agressif, mêlant corruption, népotisme… avec une expression sans entraves des élites, de l’oligarchie au cœur du capitalisme bureaucratique.
Guadalajara
On a ensuite un retour du parti historique avec Enrique Peña Nieto (président de 2012 à 2018) et ensuite, de manière marquante, du Movimiento Regeneración Nacional (Mouvement régénération nationale – MORENA) avec Andrés Manuel López Obrador (AMLO, président de 2018 à 2024) et Claudia Sheinbaum (élue en 2024).
AMLO et Claudia Sheinbaum sont présentés comme des figures du bolchevisme par les conservateurs au Mexique, en raison de leurs multiples mesures sociales : augmentation significative des salaires, pension pour les personnes âgées, renforcement et élargissement système de santé, féminisme assumé, affirmation de la dimension indienne dans l’histoire du Mexique, etc.
Discours de Claudia Sheinbaum aux forces armées avec une esthétique moderniste-brutaliste typique
Comme Claudia Sheinbaum est juive – ses grands-parents sont des Juifs arrivés au Mexique dans les années 1920 et 1940 et de manière typique ses parents ont participé activement à la gauche au Mexique – elle est également la cible de l’antisémitisme.
Cela non seulement de la part des conservateurs (qui lui reprochent par exemple de porter un habit avec la Vierge de Guadalupe, alors qu’elle n’y croit pas), mais de toute la gauche « radicale » (y compris pseudo-maoïste) et indigéniste qui utilise massivement la question de la Palestine pour mettre en avant une idéologie nationaliste-révolutionnaire.
Naturellement, jamais ces pourfendeurs du sionisme n’abordent inversement la question des cartels, qui sont à l’origine de plus de 120 000 « disparitions » et de 450 000 morts par homicide depuis 2006, sans compter les innombrables cruautés et tueries.
Les routes du traffic de drogue par le Mexique (wikipedia)
Le mélange de fond antisémite catholique et d’idéologie petite-bourgeoisie radicale est une combinaison systématique au Mexique, à l’exemple des propos du Consejo Indígena Supremo de Michoacán (Conseil Indigène Suprême du Michoacán), qui reflètent très exactement l’idéologie nationale-socialiste, avec son culte de la communauté ethnique face aux projets collectifs et à toute structure collective en générale par ailleurs.
Ce qui est dénoncé ici, c’est la dimension nationale, « impériale » des décisions, même si en apparence il y a une dénonciation des couches dominantes avec un arrière-plan idéologique relevant du maoïsme (ici retourné en son contraire par le prisme indigéniste).
« Il y a quelques jours, les membres du Conseil suprême indigène du Michoacán (CSIM), qui représente diverses communautés et peuples autochtones de l’État, ont publiquement pris leurs distances avec Claudia Sheinbaum, l’une des « corcholatas » d’AMLO [terme utilisé pour désigner les candidates du parti Morena à l’élection présidentielle de 2024, NDLR] qui brigue la présidence de la République.
Cette technocrate, véritable pion du sionisme au Mexique, avait financé des articles dans des monopoles de presse afin de faire croire au public qu’elle bénéficiait du soutien des peuples autochtones du Michoacán, un fait que le CSIM a totalement nié.
Dans une déclaration brève mais ferme, l’organisation indigène a clairement affirmé son indépendance politique vis-à-vis des gouvernements et des partis de l’ancien État, affirmant une fois de plus le droit à l’autodétermination, à l’autonomie et à l’auto-gouvernement des communautés autochtones qu’elle représente.
Il s’agit d’un coup dur non seulement pour Sheinbaum, Morena et le sionisme, mais aussi pour tous les candidats et partis de la bourgeoisie, qui voient généralement dans la farce électorale un moyen de continuer à corporatiser et à asservir les travailleurs et le peuple mexicains.
Le vieil État des propriétaires fonciers et de la grande bourgeoisie ne voit pas que les masses populaires ne croient pas à leur fausse démocratie.
Lors des élections de gouverneur des deux dernières années, le taux de participation dans chaque État a été inférieur à 50 % ; l’abstention a été majoritaire et le nombre d’annulations de votes a été important.
Ce n’est certes pas nouveau, mais la décision des camarades du CSIM s’inscrit dans une tendance similaire à celle d’autres communautés et peuples autochtones du Guerrero, d’Oaxaca et du Chiapas, où les communautés non seulement ne voteront pas, mais interdiront également l’installation de bureaux de vote sur leur territoire lors des prochaines élections fédérales de 2024.
Le droit des peuples à l’autodétermination est défendu à contre-courant : tandis que le gouvernement fédéral et l’impérialisme imposent des mégaprojets de dépossession et de mort, les masses défient les tyrans en défendant leurs formes d’organisation et de vie communautaire. »
On a exactement la même chose avec l’EZLN (Ejército Zapatista de Liberación Nacional, Armée zapatiste de libération nationale) apparue en 1992 avec le sous-commandant Marcos, qui est une expression communautaire-ethnique au Chiapas et a d’ailleurs immédiatement accepté un accord avec l’État, pour disposer d’une certaine « autonomie » communautaire.
Car, et c’est là la clef, on en revient toujours à la question du Mexique comme États-Unis.
Un phénomène au Mexique, quel que soit sa nature, s’insère d’abord dans une logique au niveau de l’État, et il lui est bien difficile de parvenir au niveau des États-Unis, même s’il peut, dans le même temps, avoir accès à la mexicanité.
L’EZLN a prétendu changer le Mexique, mais s’est inséré dans la dimension « impériale » des États-Unis, en récoltant une autonomie communautaire locale dont personne n’a rien à faire (jusqu’à récemment où elle est menacée par les cartels, une autre force centrifuge locale).
Toute question au sujet du Mexique doit ainsi être délimitée : concerne-t-elle Mexico, ou bien les Estados Unidos Mexicanos, ou encore la mexicanité comme expression populaire-nationale n’étant pas encore historiquement parvenue à une dimension nationale et populaire ?
Il reste à effectuer encore pour le Mexique le grand saut dans la réalité populaire nationale, par l’écrasement du féodalisme, la libération des forces démocratiques et donc la mise au pas de la soumission au capital étranger et aux monopoles locaux, l’ensemble formant le capitalisme bureaucratique.
Ce saut doit assumer l’unité, l’unification, la République, brisant la logique d’une dimension « impériale » transversale parallèle aux découpages « semi-étatiques semi-provinciaux » avec tout l’arrière-plan clanique, patriarcal, communautaire… prétexte à des pirates des temps modernes.