Le « manifeste de Champigny » date de la première semaine de décembre 1968.
Juste avant, les 4-5 novembre, il y avait une délégation du Parti Communiste Français, dirigé par Georges Marchais, qui s’était rendue à Moscou.
Cela ne doit rien au hasard, bien entendu.
En fait, Georges Marchais est devenu l’homme fort du Parti Communiste Français, alors que Waldeck Rochet est passé à côté de Mai 1968 et que de plus l’affaire tchécoslovaque l’a ébranlé.

Georges Marchais a su s’opposer frontalement au gauchisme en mai 1968 ; secrétaire à l’organisation, il a réussi à maintenir l’appareil bien en place.
Il apparaît alors comme celui ayant le profil idéal du point de vue de l’URSS social-impérialiste qui déborde d’initiatives.
Elle a, en effet, réussi à largement briser la critique chinoise du révisionnisme.
Lorsque se tient à Moscou, du 5 au 17 juin 1969, la « Conférence internationale des partis communistes et ouvriers » avec 75 représentants, seuls onze partis sont absents (dont ceux de Chine, du Japon, d’Albanie, de Nouvelle-Zélande ainsi que de Yougoslavie).
Les mouvements et partis refusant le révisionnisme existent partout, mais sont de petite taille et dans un douloureux processus de construction et de reconstruction ; la plupart du temps, ils sont sur une base cosmopolite et formelle, ce qui aboutira à leur échec en raison d’une démarche hors-sol et stérile.
Le Parti Communiste Français peut d’autant plus profiter de cette situation qu’il a exprimé une critique ouverte au moment de l’affaire tchécoslovaque.
Il a tous les avantages, sans les désavantages.

L’URSS social-impérialiste s’en accommode très bien ; elle a intégré qu’il n’y aurait pas de révolution en France et de toute façon, elle n’en veut pas de par sa propre nature réactionnaire.
Ce qui lui conviendrait le mieux, c’est l’alliance du Parti Communiste Français avec une variante gaulliste hostile aux États-Unis ; il est considéré par elle que la chose peut se produire, si elle parvient à largement bousculer la situation en Europe de l’Ouest.
De fait, la toute fin des années 1960 est le marqueur du passage à un gigantesque développement du secteur militaro-industriel soviétique, qui va connaître son apogée au début des années 1980, dans la tentative de conquérir l’hégémonie mondiale aux dépens de la superpuissance impérialiste américaine.
Dans un tel contexte, il est facile de comprendre le sens de la valorisation par le Parti Communiste Français des nationalisations et du chauvinisme, dans une version modernisée.
Si c’était auparavant déjà la ligne opportuniste de Maurice Thorez, désormais c’est l’expression des intérêts de l’aristocratie ouvrière qui espère détacher une partie de la bourgeoisie, afin de pouvoir mettre en place un capitalisme monopoliste d’État lié à l’URSS.
De là vient l’insistance sur le fait que le Parti Communiste Français ne ferait que participer à un gouvernement dirigé par d’autres, ainsi que sur le multipartisme et le libéralisme sur le plan culturel.
C’est clairement un programme tourné vers une certaine partie de la haute bourgeoisie.
Georges Marchais est ainsi l’homme de Moscou au sens où on est dans un climat de tension extrême entre les deux superpuissances américaine et soviétique et qu’il représente une force sociale entièrement alignée sur l’un des protagonistes.
À quelle hauteur d’ailleurs l’URSS social-impérialiste finance-t-elle le Parti Communiste Français, ainsi que la CGT ?
Tout était bien sûr secret et, malgré l’ouverture des archives à la chute de l’URSS, on en sait bien peu.
De manière officielle, il y a un fonds d’aide soviétique pour les partis « ouvriers » des autres pays.
Ce n’est cependant qu’un aspect finalement très secondaire.
Il y a des réseaux commerciaux, où l’on place des cadres communistes afin qu’ils touchent légalement de l’argent, et il y a bien entendu des réseaux secrets de financement.

Il y a également la banque : celle du Parti Communiste Français et de la CGT, de ses cadres et de ses fédérations, de ses unions départementales et de ses sections locales, etc.
C’est une banque possédée par deux banques d’URSS et nommée Banque commerciale pour l’Europe du Nord (BCEN-Eurobank).
C’est elle qui sert d’intermédiaire pour le commerce avec l’URSS et les pays de l’Est ; de par sa surface financière, c’était même la première banque étrangère en France.
La Direction de la Surveillance du Territoire (DST) mena une perquisition dans ses locaux en 1952, photographiant des milliers de documents, et en 1962 Auguste Lecœur, exclu du Parti Communiste Français, en expliquera le fonctionnement au commissaire Louis Niquet, patron de la section Manipulation (E2) de la DST.
Mais les sommes versées, bien qu’importantes, n’ont jamais pu jouer un rôle décisif ; cela venait surtout graisser le système, en procurant de l’argent frais pour colmater les brèches et corrompre là où il y avait des blocages.
Ce qui compte surtout, c’est le prestige et la narration.
Le Parti Communiste Français organise des voyages dans les pays de l’Est ; il peut montrer que des pays entiers, et notamment l’URSS, le reconnaissent comme ayant la ligne juste.
Toute la narration du Parti Communiste Français repose également sur la prétendue absence de crise que connaîtraient l’URSS et les pays de l’Est, leur volonté de paix, leur rôle favorable pour l’humanité toute entière.
Les observateurs internationaux ne seront pas dupes d’ailleurs : la France apparaît comme le maillon faible de l’Europe de l’Ouest, avec un risque flagrant de combinaison entre le gaullisme dans sa variante la plus hostile aux États-Unis et le Parti Communiste Français, c’est-à-dire entre une partie de la haute bourgeoisie et l’aristocratie ouvrière.