Enquête sur les maos en France: Dédé (1971)

[Cette enquête date de 1971, juste après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne. Les membres de la GP voulaient s’éparpiller dans les masses pour contribuer à la naissance du Parti. L’enquête consiste en des interviews des membres de l’ex-GP, sur leur parcours, leur interprétation de la ligne de masse, sur comment fonctionnent les structures, etc.]

DEDE. – Tout le monde dans l’usine sait que je suis maoïste.

Dans l’autobus 179, Meudon-la-Forêt, je parle politique avec les gars.

S’ils étaient opposés à moi, il y a longtemps qu’ils m’auraient cassé la gueule.

Alors que c’est l’inverse.

Même, quand l’autobus est complet, les gars cherchent à parler politique avec moi.

Je suis paysan d’origine.

Je viens de la ferme.

J’ai été pris pour le S.T.O. pendant la guerre et je suis entré à Renault en 1943.

J’ai quarante-six ans.

Quand je suis entré, il n’y avait pas de chef d’équipe.

Juste un régleur.

J’étais un bon travailleur.

Je me tapais des bonnes journées, mais j’arrivais toujours à la bourre et je collectionnais les avertissements.

Quand on cassait la croûte, le chef de département ne voulait pas nous voir assis : fallait se lever devant Monsieur.

On faisait des grèves tout le temps.

Au moins une fois par mois.

Des petites grèves qui ne duraient pas, mais chaque fois que l’on faisait grève on avait une victoire et on ne s’arrêtait que lorsqu’on avait la victoire.

On marquait sur la pendule ce qu’on avait gagné.

Le patron était pris en sandwich entre les ouvriers et les gouvernements qui changeaient tout le temps.

On changeait de gouvernement comme on change de sabot, quand il est usé.

Le patron n’avait pas tellement de pouvoir.

On se mettait en grève au clairon.

Il y avait un ancien qui montait sur une table et, quand on entendait son clairon, le département débrayait et les autres suivaient.

J’aimais bien ça. Il y avait de l’ambiance.

Quand la direction a vu que les grèves se répétaient, elle a installé les grilles dans les couloirs pour empêcher qu’on aille facilement d’un département à l’autre.

En 1954, on a occupé.

Chacun, sa petite partie de belote. C’était occupé plus massivement que maintenant.

Et les flics sont venus. Ce n’étaient pas des C.R.S.

A l’époque on ne connaissait pas ça.

C’était plutôt la mode du coup de crosse.

Les mecs sont montés sur les toits et ont balancé des caisses de boulons sur les flics.

Les flics ne sont pas restés dans l’usine. Même ils se sont taillés.

C’était un bon début.

Les syndicats étaient d’accord avec nous. Ils étaient encore révolutionnaires.

Même les permanents planqués derrière le bureau étaient encore avec nous.

De 50 à 54, c’était violent.

Les gars avaient la possibilité de se battre avec les syndicats qui ne disaient pas non.

Même quand on a cassé les grands bureaux, ils ne nous ont pas empêchés. Ça avait commencé par une manifestation.

A ce moment-là, C.G.T. et C.F.D.T. faisaient automatiquement marcher les travailleurs. On s’est retrouvés à un carrefour. On gueulait : ce Nos salaires, nos salaires. ” Et il y a eu un coup d’énervement. On a pris un caillou, et pof, après tout le monde y allait. Les carreaux dégringolaient. Quand je suis entré dans le bureau, c’était déjà tout cassé.

J’ai failli me faire encadrer par le tableau de Lefaucheux [ancien directeur de la régie Renault], qu’un gars balançait par la fenêtre.

Après, il n’y a pas eu de sanction.

La direction a demandé : ” Qui a fait ça? “

La C.G.T. a dit : ” C’est pas nous. “

La C.F.D.T. a dit : ” C’est pas nous. “

En fait, ils étaient déjà dépassés. Maintenant, pour s’en sortir, ils disent : ce C’est les gauchistes “, mais, les gauchistes, à ce moment-là, ça n’existait pas.
J’ai été dix-huit ans militant C.G.T., et quatre ans délégué C.G.T., mais quand il y avait des réunions j’y allais et j’étais toujours seul. J’attendais.

Personne ne venait. La plupart des gens sont syndiqués mais, en eux-mêmes, ils ne le sont pas.

Ils prennent le timbre parce que la C.G.T. c’est connu partout et ça fait une force qui en impose, mais ça ne repose sur rien du tout.

Les ouvriers sont impressionnés mais ils ne sont pas soutenus.

Quand j’étais délégué, j’étais acharné pour défendre les travailleurs.

Même quand j’étais malade, j’allais encore à l’atelier si ma présence était nécessaire aux gars.

Je l’ai dans le sang la défense des travailleurs.

Pour la C.G.T., je défendais même trop bien.

Une fois, Ghana, le délégué à la sécurité, maintenant il est délégué du personnel, m’a dit : ” Ça suffit comme ça. Ferme ta gueule. “

Moi, je voulais faire des tracts.

Avec un copain, au 38, on formait une bonne petite équipe. On se promenait avec le cahier de revendications parmi les gars.

Ça ne se fait plus maintenant. On notait tout ce qui n’allait pas.

On en rajoutait même. On remettait même les revendications du mois d’avant, s’il le fallait. Mais la C.G.T. n’aimait pas nos méthodes.

On prenait un chemin, la C.G.T., un autre, on n’avait pas les mêmes conceptions.

Mon camarade et moi, nous avons été éliminés.

Lui, il est allé à la C.F.D.T.

Moi, j’étais écœuré. Je me suis dit : ce C’est fini, les syndicats et les partis de la gauche, je vais me promener. “

C’est vrai, Mai 68, c’était comme si on m’avait arraché le cœur.

Quand tu nais communiste, tu penses que la doctrine du P.C. doit rester comme on te l’a inculquée.

Ce n’est pas de ta faute, tu es né comme ça.

Quand nous sommes partis en camion avec les garg de Renault, vers la fin du mois de mai, nous étions tous manifestants pour la même cause.

Avant de monter en camion, on me donne un tract.

Je vais pour le prendre, et il y a un gars qui me l’arrache.

Je ne peux pas dire ce qu’il y avait sur le tract puisque je n’ai pas eu le temps de le lire, mais qu’on me l’arrache comme ça, parce que c’était un étudiant qui me le donnait, ça m’a frappé.

Je me suis dit : ” Puisque c’est comme ça, je n’y vais pas. “

Et je ne suis pas monté dans les camions.

Autre chose : il y avait un docteur et une infirmière qui étaient venus nous parler aux grilles.

Je n’ai pas compris qu’on nous enferme, qu’on nous oblige à parler derrière des barreaux, comme si on était des lions.

La C.G.T. se plaint qu’il y a des gauchistes, mais c’est elle qui les forme et, quand on est sorti de la C.G.T., on peut dire qu’on a été à bonne école.

La C.G.T. n’ose plus tenir les mêmes discours.

Avant, elle faisait attention à proposer quelque chose qui permette l’accord.

Elle parlait d’union et elle faisait semblant de vouloir des trucs très durs.

Maintenant, si elle faisait semblant d’être dure, les ouvriers fonceraient, alors, au contraire, elle n’arrête pas de dire : “Attention les gars. Attention, vous allez à l’aventure. “

Maintenant, la C.G.T. sait bien qu’elle ne peut pas parler d’union, alors au contraire elle est obligée d’attaquer une partie des masses, d’accentuer la division.

Elle attaque, même nommément : ” Un tel je sais ce qu’il va dire “, pour lui faucher l’herbe sous le pied.

L’union, la C.G.T. n’en veut plus parce qu’elle sait qu’elle se ferait sur la base dure, que ce serait vraiment l’offensive.

Après Mai 68, on a eu le droit de faire un ou deux meetings dans les ateliers puis tout nous a été retiré.

Je savais que le maoïsme existait.

C’était vague. Il y avait deux gars qui se disaient maoïstes.

Un électricien et un O.S., mais quand ils ont vu que ça prenait de l’ampleur, ils se sont barrés.

C’est pour ça que je dis : ” qu’ils se disaient maoïstes “.

Je n’en sais pas plus.

Mon fils qui travaille au 12 comme contrôleur m’a apporté La Cause du peuple.

J’ai trouvé ça formidable.

Je ne voulais plus militer mais je me suis mis à faire lire la C.D.P. C’est comme ça qu’on m’a baptisé le ” mao “, et puis parce que je refusais les tracts que distribuaient mes anciens camarades.

Je savais bien qu’il y avait des résistants dans l’usine mais je ne pouvais rien faire parce que j’étais tout seul dans mon sens.

Petit à petit, on s’est connus avec ceux qui distribuaient la C.D.P.

Je vénérais la Chine, c’est bien le mot ” vénérer “, parce que voilà des gens malheureux pendant des siècles qui arrivent à écraser le capitalisme.

C’est ce qu’on veut tous : écraser le capitalisme.

Donc nous sommes sur la même ligne.

Mais c’est surtout quand on a commencé à casser la gueule de Ghana sur la machine à café, que j’ai marché avec eux.

Moi, j’y vais échelon par échelon.

Ça ne suffit pas la propagande sur la Chine.

Ça semble drôle mais je ne trouve jamais personne qui ne soit pas d’accord quand on fait des tracts.

Tout le monde est d’accord que les chefs sont des ordures.

Mais il y a des différences entre : être d’accord, faire soi-même le tract ou casser soi-même la gueule aux chefs.

Pour l’instant, les gars ont peur que le maoïsme, ça les entraîne trop loin.

Il y a aussi la répression à l’intérieur et à l’extérieur de l’usine mais c’est comme le feu, le jour où il éclate, tout le monde arrive comme les pompiers.

Ce jour-là, on les aura tous autour de nous.

Dans le temps, on avait l’impression que les ouvriers étaient plus combatifs parce que les syndicats ne s’opposaient pas aux ouvriers.

Ça marchait ensemble.

Maintenant, c’est de la mélasse, les syndicats retiennent les ouvriers; ils les empêchent de se battre.

Pourtant la révolte est la même.

Peut-être même plus grande. On ne peut pas savoir.

Il faut que la révolte s’exprime; là, on découvrira jusqu’où elle peut aller.

3 septembre 1971.

=>Retour au dossier sur la Gauche Prolétarienne