Introduction et Conclusion de “Vers la Guerre Civile” (1969)

[Introduction et conclusion de l’ouvrage “Vers la guerre civile”, écrit parJuly, Geismar et Morane E., paru aux Editions Premieres, Paris 1969.]

Depuis Mai, le combat s’est poursuivi, illustrant cette vérité du printemps révolutionnaire : les luttes de Mai-Juin sont à l’origine du processus révolutionnaire qui travaille actuellement l’Europe capitaliste.

Le putsch monétaire de Novembre, l’impasse universitaire, les grèves générales en Italie, tels sont les moments les plus accentués de ce processus.

Toute tâche politique, actuellement, ne peut s’opérer qu’en référence au tronc commun des expériences du printemps 1968, à ce qui constitue d’ores et déjà la TRADITION DE MAI.

Cette tradition appartient inaliénablement au mouvement prolétarien français.

Il ne s’agit pas d’y échapper, même inconsciemment, en croyant y trouver la confirmation de sa pratique antérieure, alors que le mouvement a enterré vivants, et les “modernistes ” de la veine gorzienne, et les constructeurs S.G.D.G. d’organisations révolutionnaires trotskystes en tous genres.

La réapparition, la morgue ” victorieuse ” de certains n’y changera rien.

La RENTABILISATION de l’expérience révolutionnaire accumulée par le mouvement de masse exige des initiatives qui soient en accord avec les luttes du printemps et la logique du mouvement révolutionnaire.

Entendons par là le mouvement dans sa continuité comme dans ses discontinuités dans toutes les ruptures que les tactiques du P.C.F., de la petite bourgeoisie politique et évidemment, de la contre-révolution elle-même y ont introduit.

Entendons aussi le mouvement dans son éparpillement temporel et spatial.

Aussi, toute perspective qui vise la destruction du pouvoir politique de la bourgeoisie et toute organisation du travail militant et révolutionnaire, doit-elle être capable à la fois de rendre compte de la tradition de Mai ” et de s’articuler sur cette tradition d’une manière prolétarienne.

La tradition de Mai, d’abord.

Ces écrits cherchent à montrer la POSSIBILITÉ d’une maîtrise RATIONNELLE de l’ensemble des luttes, des pratiques, des formes d’action et des idées du printemps 68.

Il faut parvenir à déchiffrer le SENS du mouvement de masse et mettre en évidence UN DISCOURS DE LA RÉVOLUTION qu’aurait ” parlé ” le mouvement de masse.

Il faut en articuler LA THÉORIE.

Discours irréductible, spécifique, original, le premier de ce type en Europe occidentale, dans un pays capitaliste avancé, c’est lui qui permet de construire les points de départ théoriques de la nouvelle période historique, période inaugurée par l’escalade menée par les révolutionnaires vietnamiens dans leur riposte à l’impérialisme américain.

Il y a là un hiatus, une véritable coupure par rapport aux pratiques militantes antérieures.

Mais alors qu’il était impossible avant Mai, de construire la théorie de ce hiatus, et donc de taire la théorie de la crise du mouvement ouvrier international, le mouvement de masse de Mai a fait surgir de nouvelles possibilités.

Il a dégagé, par conséquent, un champ théorique et militant, que ces écrits tentent d’explorer sans en donner toutefois des formes élaborées.

Il ne s’agit pas encore de constituer LA THÉORIE DE MAI.

L’absence, d’un CENTRE du mouvement de masse, en Mai, et aujourd’hui encore, prive ce mouvement d’un tel instrument de luttes et aussi de connaissances.

Cette absence est, du reste, l’un des éléments constitutifs de Mai.

Elle est aussi la caractéristique de la faiblesse actuelle du mouvement.

L’état de dispersion des fonctions essentielles d’un tel Centre est particulièrement apparente en Mai.

Naturellement appauvries, ces fonctions furent à l’époque assumé plus ou moins consciemment par divers centres partiels.

Les divergences stratégiques aggravèrent cette dispersion politiques d’autant que certains centres partiels projetaient (de façon plus ou moins avouée) d’être le Centre exclusif.

Telle fut la grande faiblesse de Mai.

C’est cette réalité-là, maintenue entre-temps sous d’autres formes, qui empêche d’élaborer la théorie de Mai : une telle théorie suppose un centre, un quartier général prolétarien, autant qu’elle l’induit.

Il ne peut donc s’agir, ICI ET MAINTENANT, que d’une série D’APPROXIMATIONS théoriques.

Voilà pourquoi les différents chapitres sont explicitement DATES, lis portent par là la marque du TEMPS DE LEUR ÉCRITURE et l’empreinte de cette approximation.

Ce livre n’est pas un tout, il est fondamentalement inachevé et fragmentaire.

Il faut, en second lieu, lier d’une manière prolétarienne la pratique militante actuelle à la Tradition instaurée par Mai.

Mai est encore sur l’estomac ” de beaucoup de militants, et de théoriciens ” patentés “.

Ne parlons pas des bourgeois, qui préfèrent ” poursuivre ” comme si de rien n’était, tels qu’en eux-mêmes ils imaginent que l’éternité les change

Mai, néanmoins, a remis la société française sur ses pieds.

Il a donné à voir crûment la réalité des contradictions de classes qui fondent cette société.

Il a remis la révolution et la lutte de classe au centre de toute stratégie.

Sans vouloir jouer aux prophètes : l’horizon 70 ou 72 de la France, c’est la révolution.

En révolutionnarisant les masses, Mai a révolutionnarisé les militants.

Par l’action, par la confrontation à la pratique concrète de la révolution en France, ils se sont transformés.

Idées, pratiques, idéologies ont été brassées.

De cet ensemble d’échanges, de tout ce brassage, se dégage peu à peu un sang neuf.

Du vaste métabolisme développé par les crises des divers courants à travers les lieux militants de Mai, émergent des faisceaux de convergences et des éléments stratégiques se dégagent

De la rentrée 1967, à Flins, à la rentrée 1968, à travers les brassages internes à chaque courant, à chaque mouvement, à chaque organisation, à travers les différents apports et rejets successifs, Mai a jeté les bases du dégagement d’un courant révolutionnaire en France; cependant, il n’a pas achevé ce métabolisme.

Tous les éléments sont là à portée de la main, il reste à les ressaisir – c’est la définition de la TRADITION de Mai et à les articuler sur la pratique militante, c’est-à-dire opérer une rupture qualitative, un BOND EN AVANT.

La constitution organique de ce courant et la lutte de classe qu’il doit mener au sein du mouvement de masse pour prolétariser Mai, c’est aujourd’hui l’ouverture d’une nouvelle étape décisive, où va se jouer l’avenir de la révolution.

Toute perspective révolutionnaire, toute stratégie révolutionnaire en France, doivent unir de manière créatrice les traditions de lutte du peuple, et les principes théoriques du marxisme combattant.

Cette fusion créatrice, elle s’appelle en Chine le Maoïsme, elle s’est appelée en U.R.S.S. le Léninisme.

Ici, elle est encore à effectuer.

Ce livre veut contribuer activement (quoique de manière très partielle) au métabolisme du mouvement révolutionnaire de masse qui tend à rejeter de lui-même les scories et les corps qui le condamnent à l’inertie.

Contribution partielle, puisque les auteurs, anciens militants du Mouvement du 22 Mars, ne sont encore que les parties prenantes d’une série nécessairement partielle du processus d’échanges et de brassages exprimé par les crises violentes que connaissent les courants révolutionnaires depuis Mai.

Les actions militantes, les contingences mêmes de l’action accélèrent chaque jour ce métabolisme.

Il possède une logique propre et une perspective : la PROLÉTARISATION DU MOUVEMENT DE MASSE.

Ce processus entretient la grande peur de la bourgeoisie.

Aujourd’hui, la bourgeoisie a peur.

Doublement peur.

D’une part, elle a appris en huit mois que le Gaullisme avait préparé, depuis près de trente ans, la France à la guerre civile ; aujourd’hui, le point de non-retour est atteint, la bourgeoisie est prise au piège de l’affrontement.

D’autre part, Mai se prolétarise et prend une identité révolutionnaire.

Cette identité, la bourgeoisie doit nécessairement tenter d’en venir à bout et de la détruire.

Cela mène inéluctablement à l’affrontement direct, physique, avec le mouvement révolutionnaire de masse.

Même si elle ne veut pas entendre parler de cet horizon-là, la bourgeoisie court à l’affrontement.

Mai, en France, c’est le début d’une lutte de classe prolongée.
Voici tes premiers jours de la guerre populaire contre les expropriateurs, les premiers jours de ta guerre civile.

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LA LONGUE MARCHE DU QUARTIER GENERAL

L’inachèvement de l’étape de Mai, la survivance des facteurs qui la pérennisent, qui entretiennent son inertie, pseudo-centres et polycentres, appellent un véritable bond en avant, une rupture violente qui la liquide.

Ce bond est une nécessité.

C’est dans cette inertie qu’il doit permettre de trancher, accomplissant ainsi le métabolisme de Mai.

Ce bond a une base objective.

Le métabolisme actuellement en suspens, de cette première étape du processus révolutionnaire, a produit des éléments de stratégie, a fait converger des militants autour de ces éléments, créant ainsi les conditions nécessaires à l’existence d’un courant révolutionnaire, issu de l’articulation prolétarienne de la tradition de Mai, et d’un centre provisoire, mais néanmoins réel du mouvement.

Un tel centre condense la possibilité du passage à la seconde étape du processus.

Il assume dans le moment actuel, deux fonctions :

– Il marque concrètement le passage à la seconde étape.

– Il est l’organisateur de la rupture.

En tant qu’organisateur de la rupture, il constitue, le courant révolutionnaire, par la ressaisie de l’étape de Mai et donne sa maîtrise politique.

En milieu universitaire, la lutte du centre vise l’idéologie de la ” révolte des producteurs “.

Elle lui oppose radicalement, à partir de sa réfutation, une perspective de prolétarisation, de recentrage du mouvement sur le prolétariat, son idéologie et ses tâches historiques.

L’Université après Mai, toujours partie du champ de luttes, n’en est plus l’élément moteur.

L’action militante dans le lieu universitaire conserve pas moins une double valeur politique – La bataille sur le front idéologique qui s’y développe, interdit toute possibilité d’utilisation de l’Université par la bourgeoisie, dans ses tentatives de remodeler l’idéologie dominante. –

Le développement de la lutte anti-autoritaire continue à saper l’idéologie bourgeoise, à mettre en échec le principe d’autorité sur lequel s’ossature tout le système de domination.
Une telle lutte atteindra d’autant plus sa cible, si elle est menée, non seulement comme négation de l’idéologie bourgeoise, mais comme arme prolétarienne.

La prolétarisation des militants étudiants est à l’ordre du jour dès lors qu’ils ne sont pas pris d’emblée pour des producteurs.

Il s’agit d’opérer la fusion révolutionnaire des éléments les plus avancés parmi les travailleurs intellectuels et les travailleurs manuels.

Dans la classe ouvrière, cette prolétarisation – au sens de dégage nient d’une idéologie prolétarienne autonome par rapport à bourgeoisie, comme au révisionnisme est aussi à l’ordre du jour Le mouvement doit conquérir son autonomie.

Elle passe par la rupture, nécessaire, avec les institutions révisionnistes.

Au sein, même du mouvement, la lutte contre l’entrisme, à partir de l’analyse du fonctionnement du couple P.C.F.-C.G.T., devient la clé de toute autonomisation possible du mouvement.

Ces luttes débloquent le processus d’autonomisation de la force révolutionnaire et lui confère une puissance politique d’intervention,’ qui détermine toute lutte ouvrière, dans la mesure où les noyaux militants réalisés, dominent l’ensemble des fonctions du mouvement révolutionnaire politique, syndicale, de résistance…

La rupture avec le révisionnisme dépend de l’importance et du poids politique de la fusion de ces fonctions par le courant révolutionnaire, dans un même lieu militant.

La ressaisie, par chaque unité militante, des embryons de fonctions décisives de l’action politique, telles qu’elles sont apparues au cours du processus révolutionnaire, définit la phase décisive de la constitution organique du courant révolutionnaire.

Là réside la clef de tout avenir stratégique et tactique de la force révolutionnaire.

Le développement de bastions prolétariens assumant pas à pas, la totalité des tâches révolutionnaires de la conjoncture, fusionnant en une même force ses fonctions idéologique, syndicale, politique… tel est l’axe de la prolétarisation du mouvement de masse.

Les effets d’une telle force doivent nécessairement amener les organisations syndicales à se situer par rapport aux initiatives de ce bastion, à se laisser entraîner par elles, au risque de se dénaturer profondément, ou bien à les condamner violemment, et alors accélérer la crise du révisionnisme en reconnaissant l’appartenance au mouvement révolutionnaire de secteurs de plus en plus larges de la classe ouvrière.

Cette visée de la force révolutionnaire en émergence, appelle un processus permanent d’échanges entre les fronts de lutte, entre les entreprises et les Facultés.

Si l’insertion de militants, étudiants à l’origine, dans le travail de liaison entre les entreprises, entre les entreprises et les Facultés est un facteur essentiel de leur prolétarisation, c’est aussi la garantie de la possibilité concrète de dialectisation du savoir de la fraction révolutionnaire des intellectuels et de la connaissance ouvrière de la lutte de classe.

Réciproquement, l’insertion de militants ouvriers parmi les étudiants contribue à la prolétarisation des luttes dans l’Université et, par ailleurs, à la destruction de la spécialisation des tâches politiques au sein du courant révolutionnaire.

Cette lame de fond, de prolétarisation du mouvement révolutionnaire, n’a de valeur concrète, qu’en tant qu’elle articule cette prolétarisation à la tradition de Mai.

La perspective de cette lame de fond c’est, fondamentalement, la fusion de la fraction révolutionnaire des étudiants et des fractions prolétariennes de la classe ouvrière.

Cette fusion d’étudiants et de travailleurs, c’est la clef de voûte de la Révolution en France.

C’est l’objectif stratégique de l’étape à réaliser.

Le mouvement révolutionnaire est actuellement fluide.

Les fluctuations du polycentrisme, des pseudo-centres, dans cette phase d’inachèvement du métabolisme de Mai, le développement des contradictions entre lui et le révisionnisme, entre lui et la bourgeoisie, fondent la nécessité du bond en avant et son urgence.

Un nombre limité d’unités militantes peuvent initier cette étape.

Cela suppose, en permanence, un brassage et des échanges d’expériences.

Ces échanges, la maîtrise de ces luttes, supposent l’émergence d’un centre, d’un quartier général provisoire, qui prenne en charge ce bond en avant.

Centre, bien sûr, puisque investi de l’ensemble des fonctions qui découlent des éléments stratégiques issus de la tradition de Mai, mais néanmoins, provisoire, dans la mesure où l’étape de Mai n’est pas encore accomplie, et où ce n’est qu’à la suite de la reconnaissance par le mouvement de ce centre, comme tel, qu’il pourra assumer véritablement ses fonctions de direction.

Au cours de ce processus d’accomplissement de l’étape de Mai, et de la rupture constitutive de la nouvelle étape, il est prévisible, qu’au sein même du centre comme entre le centre provisoire et le mouvement, un nouveau métabolisme va se développer.

Il aboutira à l’édification de la charpente de l’avant-garde prolétarienne, celle de la nouvelle période historique.

Cette émergence du centre, c’est le début d’une longue marche du centre, de sa prolétarisation sous le contrôle des masses populaires.

Ce bond en avant, c’est la lutte de classe, ici et maintenant, c’est la libération du processus révolutionnaire, c’est l’avenir des victoires décisives sur la dictature de la bourgeoisie.

1er mars 1969 

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