Jean Mairet – La Sophonisbe (1634)

Jean MAIRET
LA SOPHONISBE


ACTE I
SCÈNE 1
SYPHAX, SOPHONISBE

SYPHAX
Quoi, perfide ! s’entendre avec mes ennemis ?
Est-ce là cet amour que tu m’avais promis ?
Est-ce là cette foi que tu m’avais donnée,
Et le sacré respect qu’on doit à l’hyménée ?
Ingrate Sophonisbe, as-tu si tôt perdu
La mémoire du soin que Syphax t’a rendu ?
Quelque inégalité qui soit entre nos âges,
Parmi mille sujets de soupçons et d’ombrages
Qu’un mari plus crédule eût pris à tout propos,
Ai-je rien entrepris qui troublât ton repos ?
As-tu pas toujours eu, comme reine absolue
Toute la liberté que toi-même a voulue ?
Cependant ton caprice, ennemi de mon bien,
Trahit ingratement mon honneur et le tien.
Tu sais que pour complaire à cette vieille haine
Que ta race eut toujours pour la race romaine,
J’ai quitté l’amitié de ce peuple puissant
Par où je conservais mon État florissant.
Sans tes mauvais conseils, à qui j’ai voulu plaire
Et de qui ma ruine est le juste salaire,
On ne me verrait pas détruit comme je suis,
Ni l’esprit aveuglé d’un nuage d’ennuis ;
J’aurais dessus le front ma couronne affermie,
Car j’aurais Rome encore et la Fortune amie.
Mais quoi ? m’ayant perdu de gloire et de bonheur,
Il te restait encore à me perdre d’honneur ;
Il te restait encore pour comble de malice
À te lier d’amour avecque Massinisse.
Je veux que je te pèse et que mes cheveux gris
Soient à tes jeunes ans un sujet de mépris ;
Hais-moi si tu veux, abhorre ma personne,
Mais que t’ont fait les miens, que t’a fait ma couronne,
Pour faire un ennemi l’objet de tes désirs ?
Ne pouvais-tu treuver où prendre tes plaisirs
Qu’en cherchant l’amitié de ce prince numide
Qui te rend tout ensemble impudique et perfide,
Vu que tu ne saurais l’aimer sans me haïr,
Ni t’entendre avec lui sans me vouloir trahir ?
Je n’ai pour mon malheur que trop de connaissance
Du sujet dont ta flamme a tiré sa naissance :
Tu l’as toujours aimé, depuis le jour fatal
Qu’il te fut accordé par ton père Asdrubal,
Et que de tes regards l’atteinte empoisonnée
Me fit prendre pour moi ce funeste hyménée,
heureux dans ce malheur, si le même flambeau
Qui nous mit dans le lit nous eût mis au tombeau !
SOPHONISBE
Ha ! Sire, plût aux Dieux m’eussiez-vous écoutée !
SYPHAX
Que me pourrais-tu dire, impudente, effrontée ?
SOPHONISBE
Ce qui m’exempterait de ces noms odieux.
SYPHAX
Oui, si j’étais perclus de l’esprit et des yeux ;
Oui, si je ne savais quelle est ton écriture ;
Convaincs-moi toutefois d’erreur et d’imposture :
Je serai satisfait quand tu te purgeras ;
Fais-le donc si tu peux, et tu m’obligeras.
Il lui montre la lettre.
Désavoueras-tu point ces honteux caractères,
Complices et témoins de tes feux adultères ?
SOPHONISBE
Non, Sire, ils sont de moi, je ne puis le nier,
Et n’ai pas entrepris de me justifier
Par un trait effronté de visible impudence ;
Il est vrai, j’ai failli, mais c’est par imprudence,
C’est manque de conduite, et pour vous avoir tu
Un généreux dessein que mon cœur avait eu,
Dont ma bouche en effet vous devait rendre compte.
SYPHAX
Ô Dieux ! as-tu perdu le sens avec la honte ?
Ta faute, ce dis-tu, vient de m’avoir caché
Le généreux dessein de commettre un pêché ;
Ô réponse indiscrète autant comme insensée !
Explique, explique mieux ta confuse pensée,
Excuse ton offense au lieu de l’aggraver,
Et ne te souille pas au lieu de te laver.
Songe à ce que tu dis, et que jamais oreille
N’ouït extravagance à la tienne pareille ;
Remets donc ton esprit de sa chute étourdi.
SOPHONISBE
Vous prenez mal le sens des choses que je dis ;
Je veux dire, Seigneur, afin que je m’explique,
Que jamais le flambeau d’un amour impudique,
Quoi que vous en croyez, ne m’échauffa le sein,
Et que j’avais écrit pour un autre dessein ;
C’est par où je prétends prouver mon innocence,
Si votre Majesté m’en donne la licence. 
SYPHAX
Parlez, parlez, Madame, et si vous le pouvez,
Mettez votre innocence au point que vous devez.
C’est le plus grand plaisir que vous me sauriez faire ;
Mais qu’avecque raison j’ai crainte du contraire !
SOPHONISBE
Sire, vous voyez trop à quelle extrémité
Les armes des Romains vous ont précipité :
Votre Empire perdu, votre ville assiégée,
Et l’armée ennemie à nos portes logée,
De nos meilleurs soldats les courages faillis,
Nos dehors emportés, nos remparts assaillis,
Et qu’il n’est quasi plus en la puissance humaine
De repousser de nous l’insolence romaine.
Moi, qui Carthaginoise, et vrai sang d’Asdrubal,
N’ai jamais reconnu ni craint un pire mal
Que celui dont le sort affligerait ma vie
Si ce peuple odieux la tenait asservie,
J’ai cru qu’il serait bon de m’acquérir de loin
Un bras qui conservât ma franchise au besoin ;
C’est pourquoi j’écrivais au prince Massinisse,
Sous une feinte amour couvrant mon artifice ;
Et pour vous mieux prouver la chose comme elle est,
Que votre Majesté regarde, s’il lui plaît,
Que méprisant la fleur des princes d’Italie,
Et le grand Scipion, et le sage Lélie,
J’ai voulu m’assurer de l’assistance d’un
À qui le nom libyque avec nous fût commun.
Voilà, Sire, en deux mots la cause véritable
De l’erreur qui me rend apparemment coupable ;
Mais les Dieux après tout que je prends à témoins
Savent bien, en effet, que je ne suis rien moins.
SYPHAX
Crois plutôt que ces Dieux ennemis des parjures
Vengeront en ceci nos communes injures,
Et qu’un jour déjà proche ils puniront sur toi
Le mépris que ton cœur a fait d’eux et de moi.
Je te tiens si tu veux innocente et pudique ;
Mais tu te souviendras qu’un esprit prophétique
T’annonce par ma voix qu’un succès malheureux
Doit suivre de bien près tes desseins amoureux.
C’est la seule raison qui peut faire à cette heure
Que sans punition ton offense demeure,
Aimant mieux que le Ciel m’en fasse la raison,
Que si je la tirais du fer ou du poison.
SOPHONISBE
Quoi donc, votre soupçon rejette mes excuses ?
Ô Dieux !
SYPHAX
 Déguise mieux tes inutiles ruses
De qui le faux éclat ne saurait m’éblouir ; 
Adieu, je ne veux plus te voir, ni t’ouïr.
Va-t’en, va, que sur toi ma colère n’éclate,
Femme sans foi, sans cœur, et sur toutes ingrate.
Elle rentre.
Va répandre plus loin tes infidèles pleurs,
Et me laisse tout seul avecque mes douleurs.
Il demeure seul.
Ô Ciel, pouvais-tu mieux me témoigner ta haine
Qu’en mettant dans mon lit cette impudique Hélène,
Ou plutôt cette peste, et ce fatal tison,
De qui déjà la flamme embrase ma maison ?
Quel roi, sans cette horreur de la foi conjugale,
Aurait une fortune à ma fortune égale ?
Soit maudit à jamais le lieu, l’heure et le jour
Que son aspect charmeur me donna de l’amour !
Quand j’aurais en un jour trois batailles perdues,
Et cent places de marque aux ennemis rendues,
J’eusse encor moins perdu qu’alors que sa beauté
Me fit perdre le sens avec la liberté.
Depuis que cette tache eut obscurci ma vie,
La mauvaise fortune a ma faute suivie.
Il n’est point de malheur qui ne m’ait accueilli,
Et bien plus que mon corps mon esprit a vieilli ;
Depuis, mon jugement a bien moins de lumière,
Et semble être déchu de sa force première.
Tout ce que j’entreprends me succède à rebours,
Soit manque de bonheur, ou manque de discours.
Ô trois et quatre fois malheureux hyménée
Qui rend de mes vieux ans la course infortunée !


SCÈNE 2
PHILON, SYPHAX


PHILON, général de Syphax
Sire, l’on n’attend plus que votre Majesté,
Pour charger Massinisse au combat apprêté.
Déjà ses légions, de trop d’heurs insolentes,
Ont tiré loin du camp leurs enseignes volantes,
Et vos gens, hors la ville en bataille rangés,
Jurent de n’y rentrer que vainqueurs et vengés.
Tandis que leurs esprits la vengeance respirent,
Il les faudrait mener au combat qu’ils désirent,
De peur qu’à différer ils ne perdent sans fruit
Cette bouillante ardeur que la victoire suit.
SYPHAX
Allons, et plaise aux Dieux qu’un trépas honorable
Me délivre bientôt d’un sort si déplorable.
PHILON
Quoi, Sire, et depuis quand votre cœur abattu
Laisse-t-il au malheur accabler sa vertu ? 
D’où vient qu’en vos discours, et sur votre visage,
On remarque les traits d’un sinistre présage ?
Vous n’êtes pas encor si maltraité du sort
Que vous soyez réduit à désirer la mort,
Et quoique jusqu’ici la Fortune contraire
Nous ait fait tout du pis qu’elle nous pouvait faire,
Si faut-il espérer que sa légèreté
La fera revenir à votre Majesté.
SYPHAX
Ha ! Philon, souviens-toi que la Fortune est femme,
Et que de quelque ardeur que Syphax la réclame,
Elle est pour Massinisse, et qu’elle aimera mieux
Suivre un jeune empereur qu’un autre déjà vieux ;
Mais que ce n’est pas le sujet de ma crainte,
Ni de l’extrême deuil dont mon âme est atteinte !
Ma vie est bien soumise à de pires dangers,
Et tous mes ennemis ne sont pas étrangers.
PHILON
Comment, Sire, quelqu’un entre vos domestiques
A-t-il fait contre vous d’infidèles pratiques ?
SYPHAX
Oui, je suis odieux à ceux de ma maison
Qui me devraient chérir avec plus de raison.
PHILON
Il faut donc dans leur sang, avec promptitude,
Noyer leur perfidie et leur ingratitude ;
Le secret de l’affaire est de les prévenir
Et votre sûreté consiste à les punir.
Mais qui sont ces ingrats, ces courages perfides,
Qui peuvent concevoir des pensers homicides,
Pour le plus digne roi qui soit en l’Univers,
Et que ne les perd-on, puisqu’ils sont découverts ?
SYPHAX
Pour ce qu’en les perdant, je me perdrais moi-même,
Qui tout traîtres qu’ils sont les excuse et les aime.
C’est en quoi ma fortune est digne de pitié,
D’avoir encor pour elle un reste d’amitié,
Au lieu de la punir de mépris et de haine.
PHILON
Pour elle ?
SYPHAX
 Oui, cher Philon, je parle de la Reine,
Et je veux bien confier à ton esprit discret
Un malheur que je tiens pour tout autre secret.
J’ai des preuves en main qui te feront paraître
Que si je suis troublé, j’ai bien sujet de l’être,
Et que la peur qu’imprime un ennemi vainqueur
N’est pas ce qui m’abat le visage et le cœur ; 
Vois ce papier honteux, et par son écriture,
Apprends à même temps, et plains mon aventure.
Il lit.

 LETTRE DE SOPHONISBE
 À MASSINISSE

« Voyez à quel malheur mon destin est soumis ;
Le bruit de vos vertus et de votre vaillance
Me contraint aujourd’hui d’aimer mes ennemis,
D’un sentiment plus fort que n’est la bienveillance. »”
Eh bien, aurais-tu cru que sous tant de beauté
Logeât tant de malice et de déloyauté ?
PHILON
Certes, les Dieux encor n’ont point fait de courage
Qui soit inébranlable aux coups de cet orage,
Et c’est avec raison que le vôtre aujourd’hui,
Pour un si grand malheur montre un si grand ennui.
Mais, Sire, il faut penser que c’est aux grandes âmes
À souffrir les grands maux, et que femmes sont femmes ;
Courons remédier d’un courage constant
Au danger le plus proche, et le plus important.
Songez qu’en détruisant la puissance romaine,
Vous détruisez aussi les desseins de la Reine,
Qu’il est bon cependant d’observer de plus près,
Par des yeux vigilants qu’on y peut mettre exprès.
SYPHAX
Allons, Philon, allons où le Destin m’appelle,
Et que ma mort contente une épouse infidèle.
Cependant Massinisse…
PHILON
 Ô Dieux, il a blêmi.
SYPHAX
Pour te faire un présent digne d’un ennemi,
Et te souhaiter pis que le fer ni la flamme,
Je te souhaite encor Sophonisbe pour femme.


SCÈNE 3
SOPHONISBE, PHENICE, CORISBE


SOPHONISBE
Ah ! Phénice, il est vrai qu’il a manqué de foi,
Qu’il a remis ma lettre entre les mains du Roi,
Et que son imprudence…
PHÉNICE
 Assurez-vous, Madame,
Que l’eunuque en ceci n’est point digne de blâme,
Et qu’il ne vous manque ni de foi, ni d’esprit,
Ni de constance même, alors qu’on le surprit. 
Ne soupçonnez donc plus sa franchise éprouvée,
Et sachez comme quoi la chose est arrivée.
Déjà ce malheureux, sans nuls empêchements,
Était prêt à sortir de nos retranchements,
Et d’un camp endormi se couler dans un autre,
Quand son propre malheur, aussi bien que le vôtre,
Sur la pointe du jour le fit tomber ès mains
D’un escadron errant de chevaux africains,
Qui comme fugitif entre eux le dépouillèrent,
Et si soigneusement à l’envi le fouillèrent,
Que l’un d’eux aperçut le papier attaché
Dans le bord de sa robe, où nous l’avions caché ;
Et tous, pour profiter d’une telle aventure,
Le rendirent au Roi, sans faire ouverture.
Ainsi le pauvre Esilique à sa rage exposé
Mérite d’être plaint, et non d’être accusé ;
Voilà comme en effet la chose s’est passée.
SOPHONISBE
Cependant, Massinisse ignore ma pensée ;
Ce glorieux vainqueur est encore à savoir
Le mauvais traitement qu’il me fait recevoir.
Combien me va coûter l’amour que je lui garde,
Et comme à son sujet mon honneur se hasarde !
Dieux, que j’approcherais du comble de mes vœux,
S’il savait seulement le bien que je lui veux !
J’éprouverais au moins, hors de l’incertitude,
Ou sa reconnaissance, ou son ingratitude.
Phénice, pensez-vous que s’il connaissait bien
Qu’il possède mon cœur, il me donnât le sien ?
Mes yeux à votre avis ont-ils assez de charmes
Pour cet esprit nourri dans la fureur des armes ?
PHÉNICE
Que trop, que trop, Madame, et je ne doute pas
Que ce jeune vainqueur ne cède à vos appas,
Puisqu’on a vu Syphax en l’hiver de son âge
Concevoir tant de feux pour un si beau visage,
Lui de qui les cheveux ont blanchi sous l’armet,
À la suite du bien que la gloire promet.
Croyez assurément que s’il vous avait vue
Avec tous les attraits dont vous êtes pourvue,
Il serait sans raison, s’il ne changeait un jour
Les lauriers de la guerre aux myrtes de l’amour,
Si ce n’est qu’autre part sa franchise asservie
De toute autre amitié lui fît perdre l’envie ;
Car à bien discourir, il n’est pas apparent
Qu’il ait pu conserver un cœur indifférent,
Parmi tant de beautés dont l’Espagne se vante.
SOPHONISBE
Ô Dieux ! que ce soupçon me trouble et m’épouvante !
Et que je souffrirais, si mon amour trompé,
Treuvait en Massinisse un cœur préoccupé !
Certes autant de fois que mon âme insensée 
A voulu s’arrêter dessus cette pensée,
Nourrice, autant de fois j’ai changé de couleur,
Et mes sens interdits ont montré ma douleur.
PHÉNICE
Mais, Madame, après tout cette amour découverte
Cause visiblement votre honte et ma perte.
Le Roi témoigne assez par le bruit qu’il a fait
Que toutes vos raisons ne l’ont pas satisfait,
Et je crains qu’au retour du combat qui l’arrête
Il ne fasse éclater la dernière tempête.
SOPHONISBE
Rien moins, je connais trop la puissance d’Amour
Pour craindre que le Roi me fasse un mauvais tour ;
Celle qu’il a pour moi ne lui saurait permettre
de me déshonorer sur une simple lettre ;
Il a puni ma faute en me la reprochant,
Et, s’il m’eût voulu perdre, il l’eût fait sur-le-champ ;
C’est en quoi mon offense est plus blâmable encore
De tromper lâchement un mari qui m’adore.
Mais un secret destin que je ne puis forcer,
Contre ma volonté m’oblige à l’offenser ;
Moi-même mille fois je me suis étonnée,
Et de ma passion, et de ma destinée.
Encore à ce matin je pleurais en rêvant
Au malheur inconnu qui me va poursuivant ;
Faisant réflexion sur mon erreur extrême,
Je ne pouvais treuver que je fusse moi-même
Et que dans la rigueur d’un temps si malheureux,
Je pusse concevoir des pensers amoureux.
Hélas, il paraît bien que l’Amour pour mes crimes
M’alluma dans le cœur ces feux illégitimes !
Car enfin il arrive, ou souvent, ou toujours,
Que l’aise et le repos engendrent les amours ;
Mais qu’ils aient pris naissance au milieu des alarmes
Et qu’ils aient allumé leurs flambeaux dans les larmes,
C’est bien un accident aussi prodigieux
Que d’un sort non commun il est présagieux.
CORISBÉ
Madame, tout est prêt, et pour le sacrifice,
Et pour le vœu public.
SOPHONISBE
 Allons-y donc, Phénice,
Et de peur de prier contre mon propre bien,
En adorant les Dieux, ne leur demandons rien. 

ACTE II
SCÈNE 1
SOPHONISBE, CORISBE, PHENICE


PHÉNICE
Enfin toute la ville est dessus la muraille,
D’où comme d’un théâtre, elle voit la bataille,
Et Votre Majesté, sans aller loin d’ici,
Si c’était son plaisir la pourrait voir aussi.
SOPHONISBE
Non, j’ai trop de frayeur, et suis trop désolée
Pour voir cette mortelle et douteuse mêlée,
Où Mars et la Fortune achèvent le destin,
Et du peuple africain et du peuple latin.
Mais si vous souhaitez ce tragique spectacle,
Pour le voir sans danger ainsi que sans obstacle,
Rendez-vous au sommet de la plus haute tour,
D’où l’œil découvre à plein tous les champs d’alentour ;
Et que de temps en temps l’une ou l’autre descende
Pour m’assurer toujours des maux que j’appréhende ;
Car quelque grand combat que Syphax ait rendu,
J’en espère si peu que je le tiens perdu,
Tant nos communs desseins ont un malheur étrange.
CORISBÉ
Madame, en un moment la fortune se change,
Fait rire bien souvent ceux qu’elle a fait pleurer,
Et soumet sa malice à qui peut l’endurer.
SOPHONISBE, seule.
Ô sagesse ! ô raison ! adorables lumières,
Rendez à mon esprit vos clartés coutumières,
Et ne permettez pas que mon cœur endormi
Fasse des vœux secrets pour son propre ennemi,
Ni que mes passions aujourd’hui me réduisent
À vouloir le salut de ceux qui me détruisent.
Mais je réclame en vain cette faible raison,
Puisque c’est un secours qui n’est plus de saison,
Et qu’il faut obéir à ce Dieu qui m’ordonne
De suivre les conseils que sa fureur me donne.
Je ne puis ignorer qu’à ce même moment
Que je passe ma vie avec tant de tourment,
Ce jeune conquérant ne songe et ne travaille
À joindre ma couronne au gain d’une bataille,
Et qu’il ne fût ravi de m’avoir en ses mains,
Pour servir de trophée aux triomphes romains.
Cependant tant s’en faut que je brûle d’envie
De conserver ma gloire aux dépens de sa vie, 
Qu’il est très assuré que je mourrais de deuil
Si le glaive des miens l’avait mis au cercueil.
Ô ! vous hommes vaillants de qui les funérailles
Se font dans la mêlée au pied de nos murailles,
Et qui faisant bouclier et rempart de vos corps,
Soutenez du Romain les superbes efforts,
Que vous employez mal cette valeur insigne,
Pour un sujet ingrat, qui n’en fut jamais digne !
À quoi tant de combats, si grands et si connus,
Avec tant de valeur donnés et soutenus,
Si bien loin d’obliger, votre courage offense
Celle dont votre zèle entreprend la défense,
Puisque son intérêt en amour converti
Lui fait aimer le chef d’un contraire parti ?
Que vous sert de défendre avecque tant de peine
Les portes et les tours qui couvrent votre reine,
Si déjà l’insensée aime tant son vainqueur
Que d’en porter l’image au milieu de son cœur ?
Que vous sert de défendre une place rendue,
En voulant conserver sa liberté perdue ?
Plutôt, braves sujets, armez-vous contre moi,
Qui suis le plus mortel des ennemis du Roi,
Et qui fais de mon cœur le temple et la retraite
De celui qui poursuit votre entière défaite.
Revenez du combat, ou vainqueurs ou vaincus,
M’accabler sous le faix de vos larges écus,
Moi qui trahis mon nom, ma gloire, et ma patrie,
Pour aimer Massinisse avec idolâtrie.
Ô funeste rencontre ! Ô malheureux moment
Où le sort me fit voir ce visage charmant !
Quel orgueil vers le Ciel ou quelle ingratitude
Avait pu m’attirer un châtiment si rude ?
Quel crime envers l’Amour pouvais-je avoir commis,
Qu’il a juré ma perte avec mes ennemis ?
Enfin si ma défaite importait à sa gloire,
Il pouvait l’établir par une autre victoire.
Mais qui ne connaît pas qu’en cette occasion,
Il la cherchait bien moins que ma confusion ?
Était-ce, Sophonisbe, un crime nécessaire,
D’aimer un Massinisse, un mortel adversaire,
Un ami des Romains, et de qui la valeur
Donne les derniers coups à mon dernier malheur,
Puisqu’en ce même instant que je plains et soupire,
Peut-être que Syphax a perdu son Empire,
Et que dans peu de temps… Mais voici de retour
Mes filles sans couleur, qui viennent de la tour ;
Leur crainte me fait peur ; n’importe, allons entendre
Ce qu’il faut que je sache, et que je n’ose apprendre.
Eh bien qu’avez-vous vu ?
CORISBÉ
 Le plus rude combat
Qui se verra jamais. 
SOPHONISBE
 Ô Dieux ! le cœur me bat,
Et m’annonce déjà que nous avons du pire.
PHÉNICE
C’est ce qu’assurément nous ne saurions vous dire,
Car outre que de soi la distance des lieux
Montrait confusément les objets à nos yeux,
C’est qu’un nuage épais de poudre et de fumée
Nous empêchait de voir et l’une et l’autre armée.
Nous voyions seulement éclater dans les airs
À travers la poussière une suite d’éclairs,
Qui sortaient à longs traits de flammes ondoyantes,
De l’acier bien poli de leurs armes luisantes ;
Parmi cela, des cris poussés de temps en temps,
Mêlés et confondus aux coups des combattants,
De qui le bruit terrible, en frappant nos oreilles,
Nous portait dans l’esprit des frayeurs nonpareilles.
CORISBÉ
Aussi, n’avons-nous pu, ma compagne ni moi,
Soutenir plus longtemps ces matières d’effroi ;
C’est la raison pourquoi nous sommes descendues,
Et tremblantes d’horreur, et de craintes éperdues.
SOPHONISBE
Et le peuple ?
CORISBÉ
 Le peuple ! Il est sur les remparts,
Qui pousse vers le ciel ses cris et ses regards,
Autant pour témoigner sa faiblesse ordinaire
Que pour encourager les nôtres à bien faire ;
Et l’on en voit beaucoup, par des chemins divers,
Aller faire leurs vœux dans les temples ouverts,
De manière que Cirte, en toute son enceinte,
N’est rien qu’un grand tableau de désordre et de crainte.
Mais après tant de maux, possible que les Dieux
Changeront aujourd’hui nos fortunes en mieux.
SOPHONISBE
Ha ! Corisbé, le Sort a juré ma ruine,
Et la puissance humaine a choqué la divine ;
Les Dieux, que mon bonheur a sans doute lassés,
Ne sont pas satisfaits de mes malheurs passés,
Et je m’ose moi-même à moi-même prédire
Qu’ils me gardent encor quelque chose de pire.
Les songes que je fais depuis deux ou trois nuits
Ne me présagent pas de vulgaires ennuis ;
Et ce qui m’en assure avec plus de science,
C’est que moi, qui bien loin de leur donner créance,
Les ai toujours tenus ridicules, trompeurs,
Et produits d’un amas de grossières vapeurs,
Je ne puis m’empêcher, si bien que je résiste,
De croire à ces derniers, qui n’ont rien que de triste. 
PHÉNICE
Madame, volontiers nos seules passions
Sans suite et sans dessein font ces impressions ;
Et notre fantaisie en dormant imagine,
Suivant les qualités de l’humeur qui domine.
Si les pensers du jour sont remplis de souci,
Les songes de la nuit seront fâcheux aussi.
Vraiment vous n’avez garde, en l’état où vous êtes,
De songer des festins, des danses et des fêtes.
Votre esprit inquiet, triste, noir, soucieux,
Ne vous produira pas des songes gracieux.
Ne redoutez donc plus ces monstres en peinture,
Et ne présumez pas de voir votre aventure
Dans ces miroirs obscurs, qui donnent, quoique faux,
Aux crédules esprits de véritables maux.
Mais quelqu’un ce me semble a fait bruit à la porte,
Irai-je ouvrir ?
SOPHONISBE
 Allez, c’est quelqu’un qui m’apporte
La nouvelle du bien ou du mal que j’attends.


SCÈNE 2
CALIODORE, SOPHONISBE, CORISBE, PHENICE

CALIODORE
Ha ! Phénice, le Roi !
PHÉNICE
 Dieux ! qu’est-ce que j’entends ?
Mais de grâce, de peur de surprendre la Reine,
Déguise-lui d’abord le sujet qui t’amène.
CALIODORE
Si ferai, si je puis ; mais j’appréhende bien
Qu’un esprit pénétrant et clair comme est le sien
Ne le découvre trop.
SOPHONISBE
 Eh bien, Caliodore,
Le destin de jadis nous poursuit-il encore ?
Et ce même malheur tant de fois éprouvé,
A-t-il à nos dépens le combat achevé ?
Parlez ; si peu d’espoir de mon bonheur me reste
Que je n’attends de vous qu’un message funeste.
CALIODORE
Madame, il est bien vrai que le Ciel en courroux
Frappe encore aujourd’hui visiblement sur nous,
Et qu’il est malaisé de vaincre la Fortune,
Quand elle veut montrer sa dernière rancune.
Certes jamais l’espoir de voir notre vertu 
Relever aujourd’hui votre Empire abattu
Ne flatta notre armée avec plus d’apparence
Et ne la fit combattre avec plus d’assurance.
D’abord tout a fait jour aux merveilleux efforts
Dont nous avons couvert la campagne de morts.
Deux fortes légions superbement armées,
Et presque de tout temps à vaincre accoutumées,
N’ayant pu soutenir nos bataillons pressés,
Ont tombé sur les leurs, qu’elles ont renversés ;
Et se montrant alors à la peur accessibles,
Ont perdu contre nous le titre d’invincibles.
À ce premier succès plus forts qu’auparavant,
Nous poussons hardiment nos armes plus avant ;
Le Roi tout le premier, payant de sa personne,
Nous conduit à leur camp que l’on nous abandonne
Par un combat si faible et si peu résolu
Que nous pouvions juger qu’on l’avait bien voulu
Et que ce stratagème était un coup de maître,
Comme l’événement le fit bientôt paraître.
Car au lieu d’achever l’ouvrage glorieux
Qui devait couronner nos fronts victorieux,
Le soldat en désordre imprudemment s’engage
Tant à brûler le camp qu’à piller le bagage ;
Et soûlant de butin son avare appétit,
Ne sent pas que par là son ardeur s’alentit.
Sur cet amusement l’ennemi se rallie ;
D’un côté Massinisse, et de l’autre Lélie,
Sans nous donner loisir de reprendre nos rangs,
Viennent fondre sur nous, comme deux fiers torrents.
SOPHONISBE
Que sert de me cacher le poignard qui me tue ?
Non, non, il faut mourir, la bataille est perdue.
CALIODORE
Vous l’avez dit, Madame, et c’est la vérité ;
Même s’il faut tout dire à Votre Majesté,
C’est que si les Romains, comme il est trop à croire,
Ménagent mieux que nous le fruit de leur victoire,
Ils entreront dans Cirte aussi facilement
Que s’ils n’y treuvaient pas un soldat seulement ;
Le peuple épouvanté leur ouvrira les portes,
Dès qu’il verra venir leurs premières cohortes.
SOPHONISBE
Le Roi par conséquent est mort, ou prisonnier ?
CALIODORE
De tous nos maux publics c’est ici le dernier ;
Il est vrai qu’en montrant sa valeur infinie,
Ce prince malheureux a sa trame finie.
SOPHONISBE
Plutôt qu’il est heureux de n’avoir pas vécu,
Pour être à la merci de ceux qui l’ont vaincu. 
” Et qu’il est importun de conserver sa vie,
” En un temps où la mort est si digne d’envie !
PHÉNICE
Madame, en un malheur si grand, et si pressant,
Il faut faire paraître un esprit agissant,
Et penser qu’en l’état où vous êtes réduite,
Vous devez sur-le-champ vous résoudre à la fuite ;
En pareil accident les pleurs sont superflus,
Et la perte du temps ne se répare plus.
SOPHONISBE
Bons Dieux ! quel bruit de peuple entremêlé de plaintes
Replonge mon esprit en de nouvelles craintes ?


SCÈNE 3
CALIODORE, SOPHONISBE, CORISBE, PHENICE


CALIODORE
Madame, attendez-moi, j’irai voir s’il vous plaît
D’où provient ce tumulte.
SOPHONISBE
 Oui, sachez ce que c’est.
Elle demeure seule, parlant à ses filles.
Ô vous de mes travaux compagnes généreuses,
Faut-il que mes malheurs vous rendent malheureuses ?
Et que l’affection que vous avez pour moi
Mette votre disgrâce au point où je la vois ?
CORISBÉ
Hé ! Madame, plaignez votre seule infortune,
Et souffrez qu’avec vous elle nous soit commune ;
En cela seulement le Sort nous fait plaisir,
Et veut bien nous traiter selon notre désir.
Cette même rigueur du mal qui nous afflige,
En la souffrant pour vous, nous plaît et nous oblige ;
Comme nous eûmes part à vos prospérités,
Il faut bien nous sentir de vos adversités.
SOPHONISBE
Il faut donc à mon aide appelant mon courage,
Éviter par la mort la honte du servage.
Sus donc, qui de vous trois me prêtera la main,
Qui de vous au besoin sera le plus humain ?
Toi, fidèle sujet, si ma chute certaine
Me laisse encor sur toi la qualité de reine,
Employe ton épée à cet acte d’amour,
Puisque c’est m’aimer bien que me priver du jour.
Dépêche, et n’attends pas que Rome ait l’avantage
De triompher en moi de l’honneur de Carthage. 
CALIODORE
Pour de tels commandements mon cœur a protesté
De n’obéir jamais à Votre Majesté.
SOPHONISBE
Hélas ! de quel endroit espérer du remède,
Si les miens aujourd’hui me refusent leur aide ?
PHÉNICE
Comme on ne doute point qu’un mal désespéré
N’ait toujours en la mort un remède assuré,
Ce remède est aussi le dernier qu’on essaie,
Et qu’on doit appliquer à la dernière plaie.
Pour moi je suis d’avis qu”oubliant le trépas
Vous tiriez du secours de vos propres appas.
Vous n’aurez pas besoin de beaucoup d’artifice
Pour vous rendre agréable aux yeux de Massinisse,
Essayez de gaigner son inclination.
SOPHONISBE
Plût aux Dieux !
PHÉNICE
 Il est jeune, et d’une nation
Qui par toute l’Afrique est la plus renommée
Pour aimer aussitôt et vouloir être aimée.
De grâce, au nom des Dieux, essayez le pouvoir
Que sur un cœur numide un bel œil doit avoir,
Et donnez cette épreuve à nos communes larmes.
SOPHONISBE
Je n’attends rien du tout du côté de mes charmes.
Ce remède, Phénice, est ridicule et vain ;
Il vaut mieux se servir de celui de la main
Et d’un coup généreux, digne de mon courage,
Me jeter dans le port en dépit de l’orage.
Mais pour vous contenter, je me force, et veux bien
Faire une lâcheté qui ne serve de rien. 

ACTE III
SCÈNE 1
MASSINISSE, PHILIPPE, SOLDATS ROMAINS


MASSINISSE
Grâce aux Dieux, cette insigne et dernière victoire
Me rend tous les rayons de ma première gloire.
Il est mort ce barbare et lâche usurpateur
Qui de tant de combats fut l’objet et l’auteur.
Le Ciel par sa ruine a fait voir à la terre
Qu’un succès malheureux suit une injuste guerre.
Ô vous à qui je dois la fortune et l’honneur,
Instruments et témoins de mon dernier bonheur,
Croyez, chers compagnons, dont les armes prospères
M’ont ouvert le chemin du trône de mes pères,
Que par vos longs travaux mon repos rétabli
N’est pas dans mon estime un bien digne d’oubli.
Je sais trop quel salaire exigent vos services,
Et que l’ingratitude est le plus noir des vices.
Mais il nous reste encore à faire une action
Qui conduise ma gloire à sa perfection.
PHILIPPE
Magnanime Empereur, disposez de nos vies ;
Et si vous concevez de plus hautes envies,
Si l’État de Syphax ne vous contente pas,
Poussez vos vœux plus outre, et nous suivrons vos pas.
Sous l’aveu du sénat vous pouvez entreprendre
De nous mener plus loin que ne fut Alexandre.
Vous possédez l’amour de quatre légions,
Qui vous peuvent donner autant de régions,
Et qui ne cèdent pas à ces vieilles phalanges,
Qui virent tant de mers et de terres étranges.
MASSINISSE
Je ne refuse pas, invincibles Romains,
Ni ces cœurs généreux, ni ces puissantes mains,
Qui par tout l’Univers, quand les causes sont bonnes,
Ôtent comme il leur plaît et donnent des couronnes.
Je sais que vous m’aimez et que votre amitié
Établit ma puissance, et l’accroît de moitié,
Enfin que vous pourriez, si vous vouliez le faire,
Rendre toute l’Afrique à mes vœux tributaire.
Mais ces bons mouvements que vous avez pour moi
Se doivent réserver pour un meilleur emploi
Et pour l’achèvement d’une plus grande chose,
Que celle que je veux, et que je vous propose. 
PHILIPPE
Commandez seulement, et dites ce qu’il faut.
MASSINISSE
Allez droit au palais, et l’emportez d’assaut,
S’il est vrai, comme on dit, qu’il fasse résistance ;
Non que de soi le lieu soit de telle importance
Qu’il faille absolument sans attendre à demain,
Au prix de notre sang l’avoir à coups de main.
Mais c’est que Sophonisbe, à l’extrême réduite,
S’y trouve enveloppée avec toute sa suite.
Or je crains qu’attendant jusqu’à demain matin,
Cette longueur ne nuise à l’Empire latin ;
Car si cette Africaine, aussi fine que belle,
Emploie à se sauver quelque ruse nouvelle,
Il a toujours en elle un puissant ennemi,
Et nous n’avons gaigné ni vaincu qu’à demi ;
Outre que cette reine en beautés non pareille,
Doit de notre triomphe accomplir la merveille,
Qui sans cet ornement sera défectueux,
Et rendra moins brillants vos actes vertueux.
Allons donc de ce pas attaquer cette place,
Que défend une faible et lâche populace ;
Que s’il faut l’emporter par un sanglant moyen,
Séparez le soldat d’avec le citoyen ;
Épargnez, s’il se peut, ces vaillantes âmes,
Et surtout respectez la Princesse et ses femmes,
Et qu’en faveur du sexe, ou de la qualité,
On ne fasse à pas une aucune indignité.


SCÈNE 2
SOPHONISBE, PHENICE, CORISBE


SOPHONISBE
Phénice, encore un coup, tandis qu’il m’est loisible,
Que j’applique à mes maux un remède infaillible,
Celui que je propose, outre qu’il est honteux,
Ne promet qu’un effet extrêmement douteux ;
Le pouvoir de mes yeux, s’il faut que je le tente,
Vaut moins que le secours que ma main me présente ;
C’est le plus prompt de tous, comme le plus certain,
Et le plus digne aussi d’un courage hautain.
Un seul coup de poignard épuisera mes veines,
Et presque sans douleur achèvera mes peines.
Ha ! que déjà sans vous j’aurais bien évité
La honte et le malheur de la captivité !
PHÉNICE
Donnez-vous, s’il vous plaît, un peu de patience,
Et de votre beauté faites expérience ;
Sachez ce qu’elle vaut, et ce que vous pouvez.
Mais comment le savoir, si vous ne l’éprouvez ? 
CORISBÉ
De fait la défiance où la reine se treuve,
Ne peut venir d’ailleurs que d’un manque d’épreuve.
SOPHONISBE
Corisbé, prenez garde à l’état où je suis,
Et par là, comme moi, voyez ce que je puis.
Quand hier j’aurais été la vivante peinture
Des plus rares beautés qu’on voit en la Nature,
Le moyen que mes yeux conservent aujourd’hui
Une extrême beauté sous un extrême ennui ?
Et n’ayant plus en moi que des attraits vulgaires,
Ils ne toucheraient point, ou ne toucheraient guère,
De sorte qu’après tout je conclus qu’il vaut mieux
Essayer le secours de la main que des yeux.
CORISBÉ
Madame, si vos yeux n’ont pas assez d’amorce,
Vos mains au pis aller auront assez de force
Pour vous faire sentir la pointe d’un poignard.
SOPHONISBE
Mais peut-être qu’alors je le voudrai trop tard,
Et que je n’aurai pas un glaive qui me tue.
PHÉNICE
Ce que le fer ne peut la douleur l’effectue.
Tant de chemins divers conduisent au trépas
Que qui n’en treuve point veut bien n’en treuver pas ;
Il faut donc, s’il vous plaît, vous résoudre à la vie,
Et ravir la franchise à qui vous l’a ravie.
Pour moi je ne vois point qu’à votre seul aspect
Il ne brûle d’amour et tremble de respect,
Et qu’à son jugement vous n’emportiez la pomme
Sur toutes les beautés de Capoue et de Rome.
Au reste la douleur ne vous a point éteint
Ni la clarté des yeux, ni la beauté du teint ;
Vos pleurs vous ont lavée, et vous êtes de celles
Qu’un air triste et dolent rend encore plus belles.
Vos regards languissants font naître la pitié
Que l’amour suit parfois, et toujours l’amitié,
N’étant rien de pareil aux effets admirables
Que font dans les beaux cœurs des beautés misérables.
Croyez que Massinisse est un vivant rocher
Si vos perfections ne peuvent ne le peuvent toucher,
Et qu’il est plus cruel qu’un tigre d’Hyrcanie
S’il exerce envers vous la moindre tyrannie. 

SCÈNE 3
CALIODORE , SOPHONISBE, PHENICE, CORISBE


CALIODORE, survenant.
Madame, Massinisse est dans la grande cour,
Qu’on prendrait pour un temple où tout le monde accourt,
Tant ses soins d’empêcher le désordre et l’outrage
Des plus épouvantés assurent le courage,
Au reste si bénin que Votre Majesté
Doit beaucoup espérer de son humanité.
Mais le degré royal retentit, ce me semble,
D’un grand bruit de boucliers.
SOPHONISBE
 Ah ! Phénice, je tremble.
PHÉNICE
C’est pourtant maintenant qu’il se faut assurer,
Et lui tirer des traits qu’il ne puisse parer.
Sitôt qu’il entrera, faites-lui la harangue
Que la nécessité vous mettra sur la langue,
Et dont les doux regards et les soupirs fréquents
Fassent les beaux traits, et les plus éloquents.
Au reste un jeune esprit facilement s’engage
Par la douceur des yeux, du geste et du langage.
Que Votre Majesté ne refuse donc pas
D’attaquer son vainqueur avec tous ses appas.
VŒU DE SOPHONISBE À L’AMOUR
Voici, puissant Amour, un sujet assez ample
Pour laisser de ta force un mémorable exemple.
Entreprends ce miracle, afin que les mortels
De soupirs et d’encens échauffent tes autels ;
Fais donc, et je te voue un temple magnifique,
Comme au restaurateur des affaires d’Afrique.


SCÈNE 4
MASSINICE, SOPHONISBE, PHENICE, CORISBE


MASSINISSE, entrant avec ses soldats.
Soldats, attendez-moi, n’entrez pas plus avant ;
La majesté du lieu ne veut point de suivant.
Autant que sa douleur sa beauté nous la montre,
Qui d’un pas triste et lent nous vient à la rencontre.
 HARANGUE DE MASSINISSE
Madame, je sais bien que c’est renouveler
Ou croître vos ennuis que de vous en parler,
Et qu’il me siérait mieux d’avoir la bouche close
Que de vous consoler du mal que je vous cause. 
Mais vos Dieux et les miens, à qui rien n’est segret,
Savent qu’en vous perdant je vous perds à regret,
Et qu’en quelque façon mon bonheur m’importune,
Pour ce qu’il ne me vient que de votre infortune.
Mais puisque le Destin, pour montrer qu’il vous hait,
N’a pas laissé la chose au gré de mon souhait,
Treuvez bon que mon cœur vous jure par ma bouche
Que très sensiblement votre douleur le touche,
Et qu’il diminuerait et vos maux et vos soins
Si pour y prendre part il vous en restait moins.
Ne m’étant pas permis d’empêcher vos misères,
Je ferai pour le moins qu’elles vous soient légères ;
Et si je ne le puis, j’aurai soin en tout cas
Que de nombreux malheurs ne les aggravent pas,
Et qu’on vous traite en reine, et non pas en captive ;
Rendez donc l’assurance à votre âme craintive,
Et que votre douleur se dispose à songer
En quoi les miens ou moi la pouvons soulager.
 RÉPONSE DE SOPHONISBE
C’est bien très justement, ô vainqueur magnanime,
Que le monde est rempli du bruit de votre estime ;
Vos rares qualités m’apprennent la raison
Du malheur obstiné qui suit notre maison.
Leur éclat est si grand que la Fortune même,
Tout aveugle qu’elle est, les connaît et les aime,
Et vous favorisant, agit si sagement
Qu’elle montre en cela qu’elle a du jugement.
Mais pour le juste prix d’une vertu si haute,
Si par de plus grands biens que ceux qu’elle nous ôte
L’inconstante n’ajoute à vos prospérités,
Vous avez beaucoup moins que vous ne méritez.
Assez de conquérants à force de puissance
Rangent les nations à leur obéissance ;
Mais fort peu savent l’art de vaincre les esprits
Et de bien mériter le sceptre qu’ils ont pris.
Il n’appartient qu’à vous de faire l’un et l’autre ;
C’est la propre vertu d’un cœur comme le vôtre ;
Même c’est un destin, que les rois ennemis
Sont d’abord odieux à ceux qu’ils ont soumis,
Où votre courtoisie, ô vainqueur débonnaire,
Fait un miracle en moi qui n’est pas ordinaire.
Tant s’en faut que votre heur m’oblige à murmurer,
Que je demande aux Dieux de le faire durer ;
Et vous n’aurez jamais une grandeur parfaite
Que lorsque vous aurez ce que je vous souhaite ;
Les présents que le Sort vous fait à mes dépens
Ne sont pas le sujet des pleurs que je répands ;
Je vois votre bonheur sans haine et sans envie,
Et je plains seulement le malheur de ma vie,
Qui m’est d’autant plus dur que, m’ayant tout ôté,
Espérance, repos, fortune, liberté,
Pour faire de tout point mon destin pitoyable,
Il m’ôte le moyen de me rendre croyable.
Dans la condition du temps où je me vois, 
Je vous serai suspecte, ou peu digne de foi.
Mais n’ayant quasi plus qu’espérer et que craindre,
Il me siérait fort mal de flatter ou de feindre ;
Et je me haïrais, si j’avais racheté
L’Empire de Syphax par une lâcheté.
PHÉNICE
Ma compagne, il se prend.
MASSINISSE
 Ô Dieux ! que de merveilles
Enchantent à la fois mes yeux et mes oreilles !
Certes jamais esprit n’eut un plaisir si doux
Que celui que je sens d’être estimé de vous.
Mars n’a point de lauriers dont la gloire me touche,
Au prix d’être loué d’une si belle bouche ;
Mais je n’aurai jamais qu’un bonheur imparfait
Si votre compliment n’est suivi de l’effet,
Si vous ne témoignez estimer Massinisse,
En lui donnant sujet de vous rendre service.
Commandez donc, Madame, éprouvez aujourd’hui
Le pouvoir absolu que vous avez sur lui ;
Et tout malheur le suive, au cas qu’il ne vous serve
Aux choses qu’il pourra, sans feinte et sans réserve.
SOPHONISBE
Grand Roi, puisqu’il vous faut un sujet malheureux
Où pouvoir exercer vos actes généreux,
Pour ne me rendre pas votre grâce inutile,
Je ne vous ferai point de requête incivile.
PHÉNICE
La victoire est à nous, ou je n’y connais rien.
SOPHONISBE
Non, je ne veux de vous ni puissance ni bien ;
Je ne demande pas à vos mains libérales
Ni mon sceptre perdu, ni ses pompes royales ;
Car j’atteste les Dieux que quand je les aurais,
Avec l’âme et le cœur je vous les donnerais ;
Mais si le sentiment de la misère humaine
Vous fait avoir pitié d’une dolente reine,
Naguère l’ornement de sa condition
Et maintenant l’objet de la compassion,
Donnez-moi l’un des deux : ou que jamais le Tibre
Ne me reçoive esclave, ou que je meure libre.
Nous vous en conjurons, mes disgrâces et moi,
Par le nom africain, par le titre de roi,
De qui la majesté de tout temps sacre-sainte
Souffrirait en ma honte une publique atteinte,
Par les sceptres que j’eus, par ceux que vous avez,
Par ces sacrés genoux de mes larmes lavés,
Par ces vaillantes mains toujours victorieuses,
Bref par vos actions en tout si glorieuses. 
MASSINISSE
Dieux ! faut-il qu’un vainqueur expire sous les coups
De ceux qu’il a vaincus ? Madame, levez-vous.
SOPHONISBE
Non, Seigneur, que mes pleurs n’obtiennent ma demande.
MASSINISSE
Vous obtenez encore une chose plus grande
C’est un cœur que beauté n’a jamais asservi,
Et que présentement la vôtre m’a ravi.
SOPHONISBE
En l’état où je suis, il faut bien que j’endure
L’outrageuse rigueur de votre procédure :
Mais sachez que jamais un généreux vainqueur
N’affligea son vaincu d’un langage moqueur.
MASSINISSE
Ah ! Madame, perdez cette injuste créance
Qui dans sa fausseté me nuit et vous offense ;
Jugez mieux des respects qu’un prince doit avoir,
Et dans votre beauté voyez votre pouvoir.
Trop de gloire pour moi se trouve en ma défaite
Pour la désavouer et la tenir secrète.
Vantez-vous d’avoir fait avec vos seuls regards
Ce que n’ont jamais pu ni les feux, ni les dards ;
Il est vrai, j’affranchis une reine captive,
Mais de la liberté moi-même je me prive ;
Mes transports violents, et mes soupirs non feints,
Vous découvrent assez le mal dont je me plains.
SOPHONISBE
Certes ma vanité serait trop ridicule,
Ou j’aurais un esprit extrêmement crédule,
Si je m’imaginais qu’en l’état où je suis,
Captive, abandonnée, au milieu des ennuis,
Le cœur gros de soupirs, et les yeux pleins de larmes,
Je conservasse encor des beautés et des charmes
Capables d’exciter une ardente amitié.
MASSINISSE
Il est vrai que d’abord j’ai senti la pitié ;
Mais comme le Soleil suit les pas de l’Aurore,
L’Amour qui l’a suivie, et qui la suit encore,
A fait en un instant dans mon cœur embrasé
Le plus grand changement qu’il ait jamais causé.
SOPHONISBE
Il est trop violent pour être de durée.
MASSINISSE
Oui, car en peu de temps la mort m’est assurée
Si vous ne consolez d’un traitement plus doux
Celui qui désormais ne peut vivre sans vous. 
CORISBÉ
Comme de plus en plus cet esprit s’embarrasse !
MASSINISSE
Donnez-moi l’un des deux, la mort, ou votre grâce.
Nous vous en conjurons mes passions et moi,
Non par la dignité de vainqueur et de roi,
Puisque Amour me fait perdre et l’un et l’autre titre,
Mais par mon triste sort, dont vous êtes l’arbitre,
Par mon sang enflammé, par mes soupirs brûlants,
Mes transports, mes désirs, si prompts, si violents,
Par vos regards, ces traits de lumière et de flamme,
Dont j’ai senti les coups au plus profond de l’âme,
Et par ces noirs tyrans dont j’adore les lois,
Ces vainqueurs des vainqueurs, vos yeux, maîtres des rois,
Enfin par la raison que vous m’avez ôtée.
Rendez-moi la pitié que je vous ai prêtée,
Ou s’il faut dans mon sang noyer votre courroux,
Que ce fer par vos mains l’immole à vos genoux,
Victime infortunée et d’amour et de haine.
SOPHONISBE
Votre mort au contraire augmenterait ma peine ;
Mais plaignez, ô grand roi, votre sort et le mien,
Qui par nécessité rend le mal pour le bien ;
Je vous plains de souffrir, et moi je suis à plaindre
D’allumer un brasier que je ne puis éteindre.
MASSINISSE
Quand on n’a point de cœur, ou qu’il est endurci…
SOPHONISBE
C’est pour en avoir trop que je vous parle ainsi.
MASSINISSE
Ce discours cache un sens que je ne puis entendre.
SOPHONISBE
Ce discours toutefois est facile à comprendre
Le déplorable état de ma condition
M’empêche de répondre à votre affection ;
La veuve de Syphax est trop infortunée
Pour avoir Massinisse en second hyménée,
Et son cœur généreux formé d’un trop bon sang
Pour faire une action indigne de son rang ;
Car enfin la Fortune avec toute sa rage
M’a bien ôté le sceptre, et non pas le courage.
Je sais qu’usant des droits de maître et de vainqueur,
Vous pouvez me traiter avec toute rigueur,
Mais j’ai cru jusqu’ici que votre âme est trop haute
Pour le simple penser d’une si lâche faute.
MASSINISSE
Croyez-le encor, Madame, et sachez qu’en ce point
Votre créance et moi ne vous tromperons point. 
Donc pour vous faire voir que c’est la belle voie
Par où je veux monter au comble de ma joie,
Puisque Syphax n’est plus, il ne tiendra qu’à vous
D’avoir en Massinisse un légitime époux.
SOPHONISBE
Quelles reines au monde en beautés si parfaites
Ont jamais mérité l’honneur que vous me faites ?
Ô merveilleux excès de grâce et de bonheur
Qui met une captive au lit de son seigneur !
MASSINISSE
Puisque vous me rendez le plus heureux des hommes
Ma violente ardeur, et le temps où nous sommes,
Ne me permettent pas de beaucoup différer
Un bien le plus parfait qu’on saurait espérer.
C’est pourquoi treuvez bon qu’en la forme ordinaire
Le flambeau d’hyménée aujourd’hui nous éclaire
Tant pour hâter le temps d’un bien qui m’est si cher
Que pour d’autres raisons qui pourraient l’empêcher
Et que pour le présent il faut que je vous taise.
Cependant permettez que je prenne à mon aise
Un honnête baiser, pour gage de la foi
Que le Dieu conjugal veut de vous et de moi.
Il la baise.
Ô transports ! ô baiser de nectar et de flamme,
À quel ravissement élèves-tu mon âme
Madame, s’il vous plaît, j’irai voir mes soldats
Et les ordres donnés, je reviens sur mes pas.
Adieu, vous voyez trop en mon visage blême
Que m’arracher de vous, c’est m’ôter à moi-même.
Il s’en va.
SOPHONISBE
Ô miracle d’amour à nul autre pareil !
PHÉNICE
Peut-être une autre fois vous suivrez mon conseil ?
SOPHONISBE
Ha ! Phénice, il est vrai qu’une telle merveille
Fait que très justement je doute que je veille,
Et qu’un songe trompeur n’abuse mes esprits.
PHÉNICE
Madame, le Numide est tellement épris,
Son brasier est si grand, qu’il ne vous faut pas craindre
Que rien que le trépas ait pouvoir de l’éteindre.
Cependant en ceci la prudence des Dieux
Contre nos sentiments a fait tout pour le mieux.
S’il avait aujourd’hui votre lettre reçue,
Vos desseins n’auraient pas une si bonne issue.
S’il savait seulement que vous l’avez chéri,
Vous l’auriez pour amant plutôt que pour mari. 
Croyez assurément que votre modestie
Fait de sa passion la meilleure partie.
C’est pourquoi tenez bon, et ne relâchez point,
Que l’ouvrage entrepris ne soit au dernier point.
Après, quand vous serez sa véritable femme,
Vous pourrez lui montrer votre première flamme,
Afin qu’il vous chérisse avecque plus d’ardeur,
Voyant que vous l’aimez, et non pas sa grandeur.
Allons donc achever les apprêts nécessaires
Au rétablissement du bien de vos affaires.
Mais quel sujet, Madame, avez-vous de rêver ?
SOPHONISBE
Phénice, je ne sais ce qui doit m’arriver,
Mais quelque doux présent que le bonheur m’envoie,
Mon cœur ne goûte point une parfaite joie.
Syphax n’a pas encor les honneurs du tombeau,
Et d’un second hymen j’allume le flambeau ;
Certes son amitié jointe à la bienséance
Me donne du remords et de la répugnance.
CORISBÉ
Madame, il est bien vrai qu’en une autre saison
Vous auriez ces pensers avec juste raison ;
Mais songez qu’en l’état où vous êtes réduite,
C’est la nécessité qui fait votre conduite.
Mille raisons d’État que vous n’ignorez pas
Sont de votre action l’excuse et le compas.
Celles de votre rang sont toujours dispensées
D’attacher leur conduite à toutes ces pensées.
SOPHONISBE
Allons donc travailler à notre liberté,
Et cédons aux rigueurs de la nécessité. 

ACTE IV
SCÈNE 1
MASSINISSE, SOPHONISBE, PUIS ARISTON


MASSINISSE
Quelque insigne bonheur dont je sois redevable
Aux caresses du Sort qui m’est si favorable,
C’est ici le plus grand qui m’ait jamais suivi.
Oui, Madame, il est vrai que je suis plus ravi
De voir que votre amour à la mienne réponde,
Que si j’avais soumis tous les peuples du monde.
J’aime plus de moitié quand je me sens aimé,
Et ma flamme s’accroît pour un cœur enflammé ;
Dans la possession d’une beauté de glace,
La plus chaude fureur s’alentit et se lasse.
Un plaisir légitime en veut un de retour,
Et l’amour seulement est le prix de l’amour.
Comme par une vague une vague s’irrite,
Un soupir amoureux par un autre s’excite.
Quand les chaînes d’Hymen étreignent deux esprits,
Un baiser se doit rendre aussitôt qu’il est pris.
De sorte que toujours la plus honnête femme
Est celle qui témoigne une plus vive flamme ;
C’est là que sa vertu se montre en son ardeur,
Et que la retenue est de mauvaise odeur.
Pour moi, quoique déjà ma passion fût telle
Que sa force excédât toute force mortelle,
Mes désirs toutefois ont accru de moitié
Depuis que j’ai connu votre ardente amitié.
SOPHONISBE
Il me faudrait la voix de l’Éloquence même
Pour vous représenter à quel point je vous aime.
Il suffit que pour trop, et trop bien vous aimer,
Il n’est point de discours qui le puisse exprimer.
Pourtant, et c’est ici la peur qui m’assassine,
Votre esprit abusé peut-être s’imagine
Que mon affection, toute pure qu’elle est,
Mêle dans sa ferveur quelque peu d’intérêt.
Mais j’atteste le Ciel que ma foi non commune
Regarde Massinisse, et non pas sa fortune,
Et qu’en pareil degré de fortune et d’ennui,
Ce qu’il a fait pour moi, je l’aurais fait pour lui.
MASSINISSE
Je ne veux pour témoin des choses que vous dites
Que mon propre bonheur. 
SOPHONISBE
 Mais vos propres mérites.
MASSINISSE
À propos où naquit, en quel temps et pourquoi,
La bonne volonté que vous avez pour moi ?
De grâce accordez-moi le plaisir de l’entendre,
Vous plaît-il ?
SOPHONISBE
 Volontiers, je m’en vais vous l’apprendre.
Vous savez qu’autrefois nous fûmes sur le point
De conclure un hymen qui ne s’acheva point.
Ce prince malheureux, à qui les Destinées
Voulaient sacrifier mes premières années,
Fut cause que mon père, à ses vœux complaisant,
Rompit le nœud sacré qui nous lie à présent.
Cependant, sous l’espoir d’être un jour votre femme,
J’avais conçu pour vous une secrète flamme
Et reçu dans l’esprit une douce langueur
Dont le temps m’eût guérie avecque sa longueur,
Si l’étrange accident que vous allez entendre
N’eût rallumé ce feu qui mourait sous sa cendre.
Vous souvient-il du jour que Syphax et les siens
Sortirent pour forcer vos Massessyliens ?
Il se passa pour vous avecque tant de gloire
Que vous en devez bien conserver la mémoire,
Car par votre vertu les nôtres repoussés
Vous laissèrent venir jusqu’au bord des fossés,
Où je vous vis combattre avec tant de vaillance
Que j’eus déjà pour vous assez de bienveillance
Pour ne souhaiter pas qu’un succès malheureux
Achevât à mes yeux vos exploits valeureux.
Mais lorsque de la tour où je m’étais placée,
Je vis de votre armet la visière haussée
Que pour vous rafraîchir vous levâtes exprès,
Et qu’il me fut permis d’observer d’assez près
Ce visage où l’Amour et le Dieu de la Thrace
Mêlent tant de douceur avecque tant d’audace,
De là je commençai de vendre mon pays,
Et de là dans mon cœur les miens furent trahis ;
D’une flèche de feu j’eus l’âme outrepercée,
De sorte que de tous je fus la plus blessée.
il est vrai qu’à présent mon mal est apaisé
Par la main de celui qui me l’avait causé
Et que la guérison qui s’en est ensuivie
Me le fera bénir tout le temps de ma vie.
MASSINISSE
Certes je suis heureux d’une telle façon
Que ma prospérité me donne du soupçon :
Je treuve désormais ma fortune si grande
Que j’en suis aveuglé, si je ne l’appréhende.
Le bonheur a cela de la mer et du flux
Qu’il doit diminuer sitôt qu’il ne croît plus. 
Mais s’il faut que les Cieux, comme c’est leur coutume,
Fassent à la douceur succéder l’amertume,
Que tout seul, s’il se peut, je boive tout le fiel
Que répandrait sur nous la colère du Ciel !
Mais que veut ce soldat couvert à la romaine ?
Ha ! mon cher Ariston, quel sujet vous amène ?
Et que fait Scipion ?
ARISTON
 Sire, il vient d’arriver,
Qui vous mande par moi de le venir treuver.
MASSINISSE
Où l’avez-vous laissé ?
ARISTON
 Dans la salle prochaine,
Où seulement Lélie avec lui se promène.
MASSINISSE
Oui, j’irai le treuver dans un moment d’ici.
Ariston sort.
SOPHONISBE
Je n’attends rien de bon de ce message-ci ;
Ce nom de Scipion m’est de mauvais présage.
MASSINISSE
Ô Dieux !
SOPHONISBE
 Eh quoi, Seigneur, vous changez de visage ?
Quel sujet avez-vous de vous inquiéter ?
MASSINISSE
Nul, que le déplaisir que j’ai de vous quitter.
SOPHONISBE
Un si prompt changement marque encore autre chose,
Et votre inquiétude a tout une autre cause ;
Dites la vérité, vous craignez le pouvoir
De celui qui vous mande, et que vous allez voir ?
MASSINISSE
Il est vrai que je crains que ce courage austère
N’empêche nos plaisirs, ou qu’il ne les altère ;
Je vois ma destinée et sais que Scipion
Est venu pour troubler notre sainte union ;
C’est pourquoi j’ai voulu hâter ma procédure,
Car la chose étant faite, il faudra qu’il l’endure.
Il sera moins fâché que si j’eusse attendu
D’accomplir notre hymen quand il l’eût défendu.
Il ne faut pas douter qu’il ne me sollicite,
Me presse, et me tourmente, afin que je vous quitte. 
Mais que vif aux Enfers je sois précipité,
Si jamais je consens à cette lâcheté !
SOPHONISBE
Que je perde plutôt la lumière céleste
Que de voir mon amour vous devenir funeste !
Non, non, si Scipion, comme on n’en doute point,
Veut séparer en nous ce que l’hymen a joint,
Il faut que vous fassiez toute chose possible,
Pour vaincre la rigueur de ce cœur insensible ;
Que si rien ne le peut, je vous demande au moins,
Au nom de tous les Dieux de nos noces témoins,
Et par la pureté de l’amour conjugale,
De conserver en moi la dignité royale.
Enfin je vous conjure autant que je le puis
De vous bien souvenir de ce que je vous suis.
Ne souffrez pas qu’un jour votre femme enchaînée
Soit dans un Capitole en triomphe menée.
Je ne vous parle plus comme hier je vous parlois,
En veuve de Syphax et sujette à vos lois ;
Je sais bien que le nœud qui nos âmes assemble
Confond pareillement nos intérêts ensemble,
Que vous devez souffrir des maux qu’on me fera,
Et que c’est de tous deux que l’on triomphera.
MASSINISSE
J’ai pour vous trop d’amour, pour moi trop de courage,
Pour souffrir, sans me perdre, un si sensible outrage ;
Mais on n’en viendra pas à cette extrémité.
SOPHONISBE
Je connais Scipion et sa sévérité.
MASSINISSE
Je vous donne ma foi que, quoi qu’il en arrive,
Rome ne verra point Sophonisbe captive.
SOPHONISBE
Me le promettez-vous ?
MASSINISSE
 Oui, je vous le promets.
SOPHONISBE
Allons donc, mon esprit est content désormais.
SCÈNE 2
SCIPION, LELIE
SCIPION
Mais vous qui par un long et familier usage
Vous devez mieux connaître en cet esprit volage,
Quel remède à son mal vous semble le plus seur ? 
Est-ce la violence, ou si c’est la douceur ?
Et duquel maintenant faut-il que je me serve ?
LÉLIE
L’un perd souvente fois ce que l’autre conserve ;
Je crois que le dernier y fera plus que tout.
SCIPION
Et moi, que le premier en viendra mieux à bout.
LÉLIE
La douceur néanmoins est le meilleur dictame
Que l’on puisse appliquer aux maux d’une belle âme.
SCIPION
Mais, quand une belle âme a perdu la raison,
Ce remède est sans force, ou n’est plus de saison ;
Ce qu’a fait Massinisse est si déraisonnable
Qu’à peine mon esprit le treuve imaginable,
Et marque en sa raison un tel dérèglement
Qu’il porte son excuse en son aveuglement.
Loin de m’imaginer que sans beaucoup de peine
On tire ce Pâris du lit de son Hélène,
Je crains que cet hymen, augmentant sa fureur,
Ne lui fasse plus outre étendre son erreur,
Et que le même esprit qui le fit entreprendre
Ne porte sa manie à le vouloir défendre.
En ce cas nous voyons à quelle extrémité
Cette funeste amour l’aurait précipité.
Mais le voici venir, triste et sans contenance ;
Essayons la douceur avant la violence.
Je treuve cependant qu’il serait à propos,
Et pour notre conduite, et pour notre repos,
D’aller prendre nous-même et le temps et la peine
Que nos gardes sans bruit s’assurent de la reine.


SCÈNE 3
MASSINISSE, SCIPION

SCIPION
Eh bien, cher Massinisse, est-il sous le soleil
Un roi dont le bonheur soit au vôtre pareil ?
Quoi ? bons Dieux ! dans le cours d’une même journée
Recouvrer un royaume et faire une hyménée ?
Pour moi, je ne crois pas que sans enchantement
On puisse aller plus loin, et plus légèrement.
Certes, quand le récit de toutes ces merveilles
De Lélie et de moi vint frapper les oreilles,
Tous deux poussés pour vous d’une même amitié,
Ô grands Dieux ! dîmes-nous, c’est trop de la moitié.
En effet vous pouviez, sans ternir votre gloire,
Vous contenter pour lors de la seule victoire.
Il n’était pas besoin de faire en même temps 
Deux exploits si fameux, et si forts importants.
Mais peut-être est-ce un bruit qui court à l’aventure
Et que toute une armée a cru par conjecture.
De moi, mon jugement jusqu’ici suspendu
Ne concevra jamais cet hymen prétendu,
Que la confession qu’en fait la renommée
Par votre propre aveu ne me soit confirmée.
Ôtez-nous donc de doute, et faites, s’il vous plaît,
Que nous sachions de vous la chose comme elle est.
MASSINISSE
Ici le sens commun ne veut pas que je cache
Ce qu’il faut aussi bien que tout le monde sache ;
Et la terre et le Ciel exigent mon aveu,
Sur un mystère saint, que l’un et l’autre a veu.
Enfin j’abuserais de votre patience
Si je vous en parlais contre ma conscience.
Il est vrai, Scipion, que Sophonisbe et moi
Avons pris et donné la conjugale foi,
Et nous sommes liés d’une chaîne si sainte
Qu’on ne saurait sans crime en défaire l’étreinte.
Je vois bien que déjà votre sévérité
Condamne mon amour et ma légèreté
D’autant mieux que votre âme est encore à connaître
Ce qu’il peut sur un cœur dont il s’est rendu maître.
Aussi dans mon malheur je serais trop heureux
Si j’avais un censeur autrefois amoureux ;
Mais ayant au contraire un Scipion pour juge,
Quel sera mon espoir ? où sera mon refuge ?
Et de quelles raisons me faudra-t-il user
S’il n’a jamais connu ce qui peut m’excuser,
S’il ignore d’Amour la puissance suprême
Qui seule a fait ma faute, et l’excuse elle-même ?
Et quelle grâce enfin puis-je attendre de lui,
Si par ses sentiments il juge ceux d’autrui ?
SCIPION
Il est vrai que toujours j’ai gardé ma franchise
De se prendre aux filets où la vôtre s’est prise,
Et toujours évité ces folles passions
Comme un chemin contraire aux belles actions.
Ce n’est pas que mon sein soutienne un cœur de roche,
Impénétrable aux traits que l’amour nous décoche ;
La main qui fit le vôtre a fait le mien aussi,
Et la seule vertu me le rend endurci.
C’est avec ce bouclier qu’il fallait se défendre,
Et mon exemple seul vous le devait apprendre.
Ha ! mon cher Massinisse, il fallait en effet,
Vous défendre un peu mieux que vous n’avez pas fait.
Je sais que dès longtemps les histoires sont pleines
Des transports amoureux des meilleurs capitaines ;
Mais où trouvera-ton que les plus signalés
Puissent être en fureur aux vôtres égalés ?
Massinisse, en un jour, voit, aime, et se marie.
A-t-on jamais parlé d’une telle furie ? 
Bien plus, l’aveuglement de sa raison est tel
Qu’il entre dans le lit d’un ennemi mortel,
D’un Syphax, d’un tyran, de qui l’injuste épée
A sur son père mort la couronne usurpée.
Certes si, pour venger la mort de nos parents,
Il fallait épouser les veuves des tyrans,
Les vôtres qu’il perdit ont toute l’allégeance
Qu’ils pourraient désirer d’une telle vengeance.
Il est vrai que chacun en son propre intérêt
Se rend compte à soi-même, et fait comme il lui plaît ;
Et par cette raison vous avez cru possible
Qu’en cette affaire-ci tout vous était loisible.
Mais à mon jugement, il est bien malaisé
Que le vôtre en ce point ne se soit abusé.
Peut-être croyez-vous que par cet hyménée
Sophonisbe soit vôtre ; et qui vous l’a donnée ?
Par quelle autorité prenez-vous le butin
Qui doit appartenir à l’Empire latin ?
Ne savez-vous pas bien que c’est là son partage,
Et qu’il vous rétablit dedans votre héritage ?
Par le congé de qui l’avez-vous entrepris ?
Non, non, notre allié, rappelez vos esprits ;
La plus courte fureur est toujours la meilleure.
Quittez donc Sophonisbe, et la rendez sur l’heure ;
C’est par là seulement que vous seront rendus
Le repos et l’honneur, que vous avez perdus.
MASSINISSE
Quel honneur, ô grands Dieux ! et quel repos en l’âme
Peut avoir un mari d’abandonner sa femme ?
SCIPION
N’ayant pu l’épouser, puisqu’elle était à nous,
Ce mariage est nul au jugement de tous.
MASSINISSE
Et la force et le droit veulent que je la rende ;
Elle est vôtre, il est vrai, mais je vous la demande.
SCIPION
Je ferais une faute indigne de pardon,
Si je vous octroyais un si funeste don.
Accorder ce présent à l’ardeur qui vous brûle,
Ce serait vous donner la chemise d’Hercule.
MASSINISSE
S’il m’est permis ici de vous rendre présents
Les services rendus dès mes plus jeunes ans,
Et si dans le passé je puis aussi comprendre
Tous ceux qu’à l’avenir je désire vous rendre,
Ma tristesse aujourd’hui vous conjure par eux
De ne me ravir pas ce salaire amoureux.
Non que toute ma vie en services passée
Ne fût trop dignement déjà récompensée ;
Mais à quoi bon tant d’honneur et de biens superflus, 
Si l’on m’ôte celui que j’estime le plus ?
Je sais que demandant la chose qu’on me nie,
Je demande un trésor de valeur infinie ;
Aussi n’appartient-il qu’aux Romains seulement
De m’accorder un don qui vaille infiniment.
Faites-moi donc encor cette dernière grâce,
Par ces mains que je baise, et ces pieds que j’embrasse.
SCIPION
Levez-vous, Massinisse, et vous ressouvenez
De conserver l’honneur du rang que vous tenez.
Oui, comme votre ami qui plains votre infortune,
Je vous accorde tout, sans différence aucune,
Mais d’autre part aussi, comme votre Empereur,
Qui plains et blâme en vous cette aveugle fureur,
Pour la dernière fois il faut que je vous nie
Ce qu’exige de moi votre mauvais génie ;
Les raisons que j’en ai sont de tel intérêt
Que rien ne peut changer cet immuable arrêt
Nécessaire au salut de la chose publique.
MASSINISSE
Ô mortelle sentence ! ô décret tyrannique !
Quoi donc ? de tant de coups mon estomac ouvert,
Et tout mon triste corps de blessures couvert,
Dont vous fûtes jadis le témoin oculaire,
Ne pourront m’obtenir un plus digne salaire ?
M’a-t-on vu tant de fois, une pique à la main,
Soutenir la grandeur de l’Empire romain,
Pour me voir maintenant demander avec larmes
Ce que j’ai mérité par le sang et les armes ?
Mais celui qui le vit en fait si peu de cas
Qu’il est à présumer qu’il ne s’en souvient pas.
Montrez, montrez-vous donc mes blessures fermées,
Vaines marques d’honneur par le fer imprimées,
Telles, s’il se pouvait, que vous étiez alors
Que vous fîtes tomber ce misérable corps ;
Voyez, si vous changeant en de sanglantes bouches,
Vous n’adoucirez point ses sentiments farouches.
Ô Dieux ! rien ne l’émeut, ô cœur sans amitié,
Et sourd à la prière, et sourd à la pitié !
Ici il se pourmène sans rien dire.
SCIPION
Laissons-le un peu nager dans la mélancolie
Et nous servons après de l’esprit de Lélie.
Bon, il vient à propos. 

SCÈNE 4
LELIE, SCIPION, MASSINISSE

LÉLIE
 Eh bien, se rend-il pas ?
SCIPION
Vous voyez comme il rêve et chemine à grands pas ;
Adieu, je vous laisse, essayez, je vous prie,
De calmer doucement les flots de sa furie ;
Comme il est violent, il pourrait s’emporter,
Et moi, je ferai mieux de ne pas l’écouter.
Il rentre.
MASSINISSE
Non, je n’en ferai rien, la chose est résolue,
Ou l’on m’y contraindra de puissance absolue.
LÉLIE
Ces mots interrompus de soupirs redoublés
Montrent qu’il a les sens extrêmement troublés ;
Les tragiques pensers où je vois qu’il se plonge
Irritent sa fureur, et l’ennui qui le ronge ;
C’est pourquoi de bonne heure il faut l’en divertir ;
Eh quoi ?
MASSINISSE
 Non, Scipion, je n’y puis consentir…
LÉLIE
L’excès de sa douleur l’aveugle et le transporte.
Quoi, vous méconnaissez vos amis de la sorte ?
MASSINISSE
Ha ! Lélie, il est vrai que je croyais parler
À cet inexorable.
LÉLIE
 Il vient de s’en aller,
Qui plaint votre aventure.
MASSINISSE
 Ô ridicule chose !
Il plaint mon aventure, et c’est lui qui la cause.
Ha ! qu’un parfait ami se treuve rarement !
LÉLIE
Croyez que Scipion vous aime assurément ;
Il vous aime, et surtout, c’est en cette rencontre
Que pour votre salut son amitié se montre.
Considérez de grâce, et sans vous emporter,
Quel est le grand trésor qu’il voudrait vous ôter :
C’est la veuve d’un roi qui cent fois en sa vie
A par cent cruautés la vôtre poursuivie, 
Employant contre vous le fer et le poison,
Après avoir détruit toute votre maison.
Pour elle, à ce qu’on dit, c’est une belle chose ;
Mais voyons son esprit et les maux qu’elle cause.
Avant que le poison de ses regards charmants
Eut mis le vieux Syphax au rang de ses amants,
Ce prince était-il pas, ôté la perfidie,
Le plus grand que jamais ait vu la Numidie ?
Et dès qu’ils furent joints par le nœud conjugal,
Fut-il jamais malheur à son malheur égal ?
Elle ne cessa point que, pour plaire à sa haine,
Il n’eût abandonné la puissance romaine,
Et par cette imprudence, à sa perte animé
Ceux qu’il aima jadis et dont il fut aimé.
Ô vous dont la vertu, le cœur et la vaillance
Sont le plus cher objet de notre bienveillance,
Voyez si sans sujet nous craignons aujourd’hui
Que le même rocher ne vous perde avec lui.
MASSINISSE
Croyez, mon cher Lélie, avecque certitude,
Que sur tous actes noirs je hais l’ingratitude,
Et qu’il n’est ni beauté, ni conjugale loi
Qui m’éloigne jamais de ce que je vous dois.
Je tiens tout du Sénat, et sais quel avantage
A l’Empire romain sur celui de Carthage.
Non, non, cher confident, assurez Scipion
De la sincérité de mon affection ;
Dites-lui que jamais cette innocente reine
Ne me divertira de l’amitié romaine,
Qu’on ôtera plutôt les feux du firmament ;
Enfin qu’il ait pitié d’un misérable amant.
Tâchez de m’adoucir ce courage insensible,
Je n’espère qu’en vous.
LÉLIE
 J’y ferai mon possible.
Pauvre esprit aveuglé, qui ne reconnais pas
Que l’amour te séduit avec ses faux appas !
Certes je plains ton sort, quoique en cet hyménée
Ton obstination fasse ta destinée. 

ACTE V
SCÈNE 1
MASSINISSE, seul.

MASSINISSE
Que les Dieux, tout parfaits de nature qu’ils sont,
Témoignent d’inconstance aux présents qu’ils nous font !
Qu’il est aisé de voir, au malheur de ma vie,
Que nos prospérités leur causent de l’envie,
Et qu’ils ne donnent point un plaisir sans douleur,
De peur qu’un bien entier ne soit semblable au leur !
En vain dans le destin des affaires humaines,
D’autres se promettront des voluptés certaines,
Si je montre aujourd’hui que le même soleil
Qui vit hier mon bonheur à nul autre pareil,
Comme déjà son char s’allait cacher sous l’onde,
Me treuve à son retour le plus triste du monde.
Que me sert la puissance et le titre de roi,
Si dans mon propre État on me donne la loi ?
Que me sert le laurier qui me couvre la tête,
S’il ne peut empêcher la prochaine tempête
Dont s’en va foudroyer ma gloire et mes plaisirs
Ce mortel ennemi des amoureux désirs,
Ce naturel chagrin qui, n’aimant rien lui-même,
Ne saurait approuver ni souffrir que l’on aime ;
Enfin, de quoi me sert l’audace et la valeur,
Si j’ai les bras liés en ce dernier malheur ?
Hélas ! si ce trésor de beautés et de charmes,
Comme je l’ai gaigné par la force des armes,
Par les armes aussi se pouvait conserver,
Que ne ferais-je point afin de le sauver ?
S’il me fallait dompter le monstre d’Andromède,
Mon malheur en ma main treuverait son remède ;
S’il me fallait encore aller contre les morts,
Sur les pas d’un Hercule éprouver mes efforts,
Et l’arracher des fers comme un autre Thésée,
Mon amour me rendrait cette entreprise aisée.
Mais ayant à combattre un monstre renaissant,
Une fière Harpie, un aigle ravissant
De qui le vol s’étend par tout notre hémisphère,
Que pourrais-je entreprendre ou que pourrais-je faire
Qui n’excédât l’effort et le pouvoir humain ?
Forcerai-je moi seul tout un peuple romain ?
Ou ferai-je moi seul ce qu’en seize ans de guerre
N’a pu faire Hannibal, ni par mer ni par terre ?
Non, non, ma Sophonisbe, il n’y faut plus penser,
Notre sort n’est pas tel qu’on puisse le forcer ;
C’est la seule douceur qui vous peut rendre mienne ; 
Hors cela, mon espoir n’a rien qui le soutienne.
Possible que Lélie aura mieux réussi
Que je n’ose espérer. Ô grands dieux ! le voici,
Qui me vient prononcer ma dernière sentence.
Sus, mon cœur, à ce coup arme-toi de constance.


SCÈNE 2
LELIE, MASSINISSE

MASSINISSE
Eh bien, mon cher Lélie, irons-nous à la mort ?
Venez-vous m’annoncer le naufrage ou le port ?
LÉLIE
Sire, c’est à regret que je suis le ministre
Et le triste porteur d’un mandement sinistre ;
J’ai charge de vous dire et de vous ordonner
De rendre Sophonisbe ou de l’abandonner
Comme chose au public utile et nécessaire.
Avisez maintenant de ce que vous voulez faire.
MASSINISSE
Me perdre, et par ma mort apprendre à tous les rois
À ne suivre jamais ni vos mœurs ni vos lois,
Cruels qui, sous le nom de la chose publique,
Usez impunément d’un pouvoir tyrannique,
Et qui pour témoigner que tout vous est permis,
Traitez vos alliés comme vos ennemis.
LÉLIE
Ne lui répliquons rien, que toutes ces fumées
En semblables transports ne se soient consumées ;
La fureur diminue à force de parler.
MASSINISSE
Ha ! que si le passé se pouvait rappeler,
Je m’empêcherais bien de servir de matière
À la sévérité de ton humeur altière,
Peuple vain, qui croirais n’avoir pas triomphé,
À moins d’un pauvre roi sous les fers étouffé.
C’est par cette raison, ou publique, ou privée,
Puisqu’un particulier l’a possible treuvée,
Que de force absolue on me fait rendre un bien
Sans lequel je ne veux, ni n’espère plus rien.
Oui, Lélie, il importe à la gloire d’un homme
Que ma femme elle-même aille esclave dans Rome,
Et que sa vanité seule semblable à soi
Triomphe à même temps de Syphax et de moi.
Ô bienheureux vieillard dont la trame est finie
Sur le point qu’il tombait sous votre tyrannie !
Et moi très malheureux d’éprouver à présent
Combien même aux vainqueurs votre joug est pesant.
Qu’il s’en saisisse donc, qu’il l’enlève et l’entraîne, 
Cette désespérée et pitoyable reine ;
Il faut que son triomphe ait tout son ornement ;
Je n’y contredis plus, je l’ai fait vainement ;
Suffit, si je ne puis y faire plus d’obstacle,
Que ma mort préviendra cet indigne spectacle.
LÉLIE
Il lui faut pardonner ces violents transports.
Mais parlons maintenant qu’il a tout mis dehors.
Sire, si vous pouviez à force d’invectives
Rendre vos passions et vos douleurs moins vives,
Je vous conseillerai de les continuer,
Tant que votre souffrance en pût diminuer ;
Décriez devant moi le joug de notre Empire,
J’y consens, et dirai qu’il est encore pire ;
Mais je ne puis souffrir que vous blâmiez à tort
Un homme qui vous plaint, et vous aime si fort,
Et dont l’ambition n’est pas si déréglée
Que vous la concevez en votre âme aveuglée.
Vous savez, et le temps vous y fera songer,
La raison qui l’oblige à vous désobliger.
Je ne la dirai point vous l’ayant déjà dite ;
C’est pourquoi jugez mieux d’un si rare mérite,
Que de vous figurer que pour sa vanité,
Il voulut vous traiter avec indignité.
Il connaît votre cœur, il en fait trop de compte ;
Bref, il vous aime trop pour chercher votre honte.
Il ne veut rien de vous, sinon que vous rendiez
Celle qui vous perdait, si vous ne la perdiez ;
Et pour l’amour de vous et de votre hyménée,
Elle ne sera point en triomphe menée.
MASSINISSE
À quoi donc Scipion la veut-il destiner ?
LÉLIE
C’est à vous maintenant à vous l’imaginer.
Vous savez du sénat l’ordonnance dernière
Par laquelle, arrivant qu’elle fût prisonnière,
Il nous est à tous deux expressément enjoint
De l’envoyer à Rome, et de n’y manquer point.
Regardez maintenant si vous avez envie
De lui sauver l’honneur aux dépens de la vie ;
Et ne vous plaignez plus, puisque à bien discourir,
Votre ami lui fait grâce en la laissant mourir.
MASSINISSE
Quelle grâce, ô bons Dieux !
LÉLIE
 C’est pourtant la plus grande
Qui se puisse accorder, et que le temps demande ;
Sire, relevant donc votre esprit abattu,
D’une nécessité faites une vertu. 
MASSINISSE
Hélas ! quelle vertu voulez-vous que je fasse,
Qui ne soit ridicule, et de mauvaise grâce ?
Voulez-vous que je montre un visage serein ?
Rendrai-je encore grâce au juge souverain
De qui l’arrêt sanglant a conclu ma ruine,
Ou si je baiserai le bras qui m’assassine ?
LÉLIE
La plus haute vertu qu’on exige de vous
C’est de souffrir un mal qui nous afflige tous.
MASSINISSE
Il faut bien souffrir, puisque mon impuissance…
LÉLIE
Je veux dire souffrir avecque patience,
En vous représentant que par cette action
Vous gaignez un laurier sur votre passion,
Que Rome, le Sénat et toute l’Italie,
À qui dorénavant votre sceptre s’allie,
Si vous prenez pour eux cette fortune en gré,
Vous chériront en un plus haut degré.
Regardez, s’il vous plaît, vos dernières conquêtes,
Le trouble où vous étiez, et le calme où vous êtes ;
Ne m’avouerez-vous pas que vous seriez ingrat
Et point ou peu soigneux du bien de votre État,
Si vous nous obligiez par quelque violence
À retrancher pour vous de notre bienveillance ?
Quel malheur et pour vous et pour tous les Romains,
S’il leur fallait défaire avec leurs propres mains
Leur plus considérable et plus parfait ouvrage !
Mais posons qu’en ceci le Sénat vous outrage ;
Quoi, pour un déplaisir qu’il vous fait aujourd’hui,
Perdra-t-il cent bienfaits que vous tenez de lui ?
Ne condamnez donc point avecque vos murmures
Ni nos mœurs, ni nos lois.
MASSINISSE
 Ô Dieux qu’elles sont dures !
En effet il est vrai, je serais plus qu’ingrat,
Si je ne répondais aux bienfaits du Sénat ;
Mais je serais moins qu’homme, ou bien plus que barbare,
Si je ne frémissais du mal qu’on me prépare ;
Eh bien, n’en parlons plus, m’y voilà résolu ;
Il faut bien le vouloir, quand Rome l’a voulu.
Ô mari déplorable ! Ô malheureuse femme !
LÉLIE
Sire, n’y songez plus.
MASSINISSE
 Arrachez-moi donc l’âme,
Quoique en vain, car encore on m’y verra songer
Au milieu des Enfers. 
LÉLIE
 Que veut ce messager ?
C’est infailliblement la Reine qui l’envoie ;
Il faut bien empêcher qu’elle ne le revoie.
SCÈNE 3
CALIODORE, LELIE, MASSINISSE
CALIODORE
Sire, quand vous lirez le papier que voici,
Vous saurez le sujet pourquoi je suis ici.
 LETTRE DE SOPHONISBE
« Si rien ne peut fléchir la rigueur obstinée
De ceux que mon courage a faits mes ennemis,
Plutôt qu’être captive en triomphe menée,
Donnez-moi le présent que vous m’avez promis. »
LÉLIE
Sire, ne le donnez que par la main d’autrui !
Vos maux en la voyant s’augmenteront.
MASSINISSE
 N’importe.
LÉLIE
Croyez-moi.
MASSINISSE
 Non, Lélie, il faut que je le porte.
LÉLIE
Vous ne le ferez pas, ce n’est que temps perdu.
MASSINISSE
Et pourquoi ?
LÉLIE
 C’est un point qu’on vous a défendu,
De peur que cette vue accrût votre supplice.
MASSINISSE
Bien donc, que de tout point mon destin s’accomplisse !
Tu le vois, mon ami, qu’avec tout mon pouvoir
Il ne m’est pas permis seulement de la voir.
Ô Dieux ! souffrirez-vous qu’une injuste puissance
Règne sur vos enfants avec tant de licence ?
LÉLIE
Ce violent esprit s’échappe à tout moment ;
Certes il est à plaindre en son aveuglement.
Je crains quelque révolte en son âme agitée,
Le voilà qui rumine. 
MASSINISSE
 La pierre en est jetée,
Mon ami, viens querir ce funeste présent ;
Allons, Lélie, allons, vous y serez présent.
SCÈNE 4
SOPHONISBE, CORISBE, PHENICE
PHÉNICE
Madame, votre humeur craintive et soucieuse,
À vous inquiéter est trop ingénieuse.
Le moindre objet vous trouble, un songe, une vapeur,
Un corbeau qui croasse, enfin tout vous fait peur.
SOPHONISBE
Phénice, croyez-moi, je suis venue aux termes
Où doivent s’ébranler les esprits les plus fermes ;
Le malheur qui m’attend est si prodigieux,
Les signes que j’en ai sont si présagieux,
Et tous si clairement marquent ma destinée,
Que vous qui m’assurez en serez étonnée.
Vous savez qu’hier au soir lorsque hymen nous joignit,
Par deux diverses fois son flambeau s’éteignit,
Que même à ce matin une brebis frappée
S’est de la main du prêtre et du temple échappée,
Et qu’étant ramenée avec le coup mortel,
La foudre a consumé la victime et l’autel.
Deux funestes oiseaux, dans l’horreur des ténèbres,
Ont troublé mon repos avec leurs cris funèbres ;
Encore aujourd’hui même au lever du soleil,
Un songe épouvantable a causé mon réveil.
Du malheureux Syphax l’image ensanglantée,
Avec ces tristes mots à moi s’est présentée :
Ingrate, je reviens de l’éternelle nuit
Pour t’assurer encore du malheur qui te suit ;
D’un mari méprisé le courroux légitime
Te demande aux Enfers où t’appelle ton crime.
Adieu, tes voluptés feront naufrage au port,
Je te l’ai dit vivant, et je te le dis mort.
Là certes le sommeil à la crainte fait place,
Et je me suis treuvée aussi froide que glace ;
Puis embrassant le Roi, par un contraire effet,
La peur a fait en moi ce que l’Amour eût fait.
CORISBÉ
Il est vrai qu’après tout voilà des pronostiques,
Qui sont avant-coureurs d’aventures tragiques ;
Mais le Père des Dieux, à qui tout est permis,
En détourne l’effet dessus nos ennemis !
SOPHONISBE
Ce qui me met en peine avec plus d’apparence,
C’est l’extrême longueur de cette conférence ;
Le Roi dorénavant met trop à revenir, 
Pour croire avec raison qu’il ait pu m’obtenir ;
Mais voici de retour celui par qui la vie
Me sera conservée, ou me sera ravie.

SCÈNE 5
CALIODORE, SOPHONISBE, CORISBE, PHENICE

CALIODORE
Que je suis malheureux de servir d’instrument
À la fureur du Sort !
SOPHONISBE
 Avancez hardiment ;
Montrez-moi ce papier, donnez-moi ce breuvage
Par où j’éviterai la honte du servage.
 LETTRE DE MASSINISSE
 À SOPHONISBE
« Puisqu’il faut obéir à la nécessité,
Recevez de ma part cette coupe funeste ;
De tant de biens que j’eus, c’est le seul qui me reste
Et le dernier témoin de ma fidélité. »
Ô Dieux ! que ce présent m’apporterait de joie,
Si je pouvais baiser la main qui me l’envoie !
Dites, Caliodore, et ne me trompez point,
Avez-vous observé ce qui vous fut enjoint ?
CALIODORE
Madame, en le voyant vous avoueriez vous-même
Qu’ainsi que son amour sa douleur est extrême ;
La couleur du trépas, dont son visage est peint,
Montre de quel ennui son esprit est atteint.
Mon ami, m’a-t-il dit, va-t-en dire à Madame
Que Rome ne veut pas qu’elle vive ma femme,
Et que c’est sa vertu, qu’on ne saurait souffrir,
Qui fournit le poison que tu lui vas offrir.
Il porte dans le cœur une mort si soudaine
Que presque en un instant il achève sa peine.
Après en m’embrassant et me parlant tout bas,
Afin que les Romains ne l’entendissent pas,
Jure-lui, m’a-t-il dit, que la main de la Parque
M’eût poussé premier le premier dans la fatale barque,
N’était qu’après ma mort nos communs ennemis
perdraient le souvenir de ce qu’ils m’ont promis.
Quelle s’assure donc qu’un trépas digne d’elle
Lui prouvera dans peu que je lui suis fidèle.
Avec ces derniers mots il s’est évanoui.
CORISBÉ
Ô de parfaite amour témoignage inouï !
PHÉNICE
Ô barbares Romains ! ô Ciel impitoyable ! 
SOPHONISBE
Enfin voici l’effet de mon songe effroyable ;
Vous voyez maintenant que ce n’est pas à tort
Que je prenais pour moi tous ces signes de mort.
Mais il m’est aussi doux de mourir que de vivre,
Puisque mon Massinisse a juré de me suivre.
Montre donc, cher époux, ta constance et ta foi,
Et ne diffère pas un instant après moi.
Oui, pour trop te chérir je te suis inhumaine
Tant j’ai peur que peut-être une dame romaine,
Par l’ordre des Romains, mes tyrans et les tiens,
Ne prenne auprès de toi la place que j’y tiens.
Corisbé, je vous prie, et vous aussi Phénice,
De me faire plaisir avant que je finisse ;
Me l’accorderez-vous ?
CORISBÉ
 Hé ! Madame, parlez,
Commandez seulement.
SOPHONISBE
 Puisque vous le voulez,
Je vous commande donc, comme votre maîtresse,
De contenir si bien la douleur qui vous presse
Que vos pleurs ni vos cris ne déshonorent pas
La gloire qui doit suivre un si noble trépas.
N’est-ce point à mes jours une gloire assez grande
Que, tout obscurs qu’ils sont, Rome les appréhende ?
Nos vainqueurs sont vaincus, si nous leur témoignons
Qu’ils nous craignent bien plus que nous ne les craignons.
Sus donc, ne perdons plus en discours infertiles
Le temps qu’il faut donner aux effets plus utiles.
Délivrons les Romains de la peur et du mal
Que leur pourrait causer la fille d’Asdrubal.
Elle avale le poison.
PHÉNICE
Ô Dieux ! c’est maintenant que nous sommes perdues !
SOPHONISBE
Certes si les Romains vous avaient entendues,
Ils auraient bien raison de penser à ce coup
Que les maux qu’ils nous font nous affligent beaucoup.
Non, non témoignons-leur que s’ils n’ont rien de pire,
Nous n’avons pas sujet à craindre leur Empire,
Et leur ôtons par là le plaisir et l’orgueil
Qui les transporteraient, s’ils savaient notre deuil.
Mais la Parque dans peu me fermera la bouche ;
Mes filles aidez-moi, portez-moi sur ma couche,
Et que je meure au moins dessus le même lit
Où mon funeste hymen hier soir s’accomplit. 

SCÈNE 6
SCIPION, MASSINISSE, LELIE

SCIPION
Il est vrai qu’en ceci votre constance est telle
Qu’on la doit couronner d’une gloire immortelle ;
Aussi ne doutez pas que Rome et le Sénat
N’en fassent quelque jour un merveilleux état ;
Sophonisbe n’est pas la dernière des femmes ;
Assez d’autres encor sont dignes de vos flammes.
Quand votre jugement se sera reconnu,
Vous bénirez le mal qui vous est advenu,
Si l’on peut dire mal un fortuné veuvage
Que je n’ai souhaité que pour votre avantage.
MASSINISSE
Ô Dieux, quel avantage !
SCIPION
 En une autre saison
Vous en connaîtrez mieux la suite et la raison ;
Lélie à mon avis vous les a fait comprendre,
Dans la charge et le soin qu’il en a voulu prendre,
Au moins si vos transports ne me font point douter
Qu’il ait pu vous les dire, et vous les écouter.
LÉLIE
Seigneur, par sa froideur et par sa retenue,
On voit que sa raison est un peu revenue ;
Et je ne doute point qu’il ne confesse un jour
À quel point de malheur l’eût porté cette amour,
Et qu’on n’a travaillé que pour sa seule gloire ;
Aussi devez-vous, Sire, en perdre la mémoire,
Bannir ces noirs soucis, vous divertir ailleurs,
Et donner vos pensers à des objets meilleurs.
SCIPION
La chute de Syphax vous laisse une matière
Capable d’exercer une âme tout entière.
Un royaume nouveau fournit assez de quoi
Occuper le loisir et l’esprit de son roi.
C’est à si digne emploi que votre âme occupée
Se guérira dans peu du trait qui l’a frappée,
Et que Lélie et moi vous verrons censurer
L’aveugle passion qui vous fait murmurer.
MASSINISSE
Je vous tromperai bien avant que le jour passe. 

SCÈNE 7
CALIODORE, MASSSINISSE, SCIPION, LELIE

CALIODORE
Ô constance incroyable ! ô mortelle disgrâce !
MASSINISSE
Ha Dieux ! la Reine est morte !
CALIODORE
 Oui, Sire, c’en est fait :
Hélas ! jamais poison n’eut un si prompt effet.
MASSINISSE
Eh bien, mes souverains, aurez-vous agréable
Que n’ayant pu la voir en sa fin lamentable,
Nous la fassions au moins apporter devant nous ?
Oui, vous en trouverez le spectacle si doux ;
Il est si nécessaire au bien de votre Empire
Que j’obtiens ma demande.
SCIPION
 Il faut le laisser dire.
MASSINISSE
Voyons donc ce trésor de grâce et de beauté ;
Mon ami, que sur l’heure il nous soit apporté.
CALIODORE
Si votre majesté désire qu’on lui montre
Ce pitoyable objet, il est ici tout contre ;
La porte de sa chambre est à deux pas d’ici,
Et vous le pourrez voir de l’endroit que voici,
En levant seulement cette tapisserie.
SCIPION
Je crains que cette vue éveille sa furie.
La chambre paraît.
Ici Caliodore rentre.
MASSINISSE
Ô vue ! ô désespoir ! regardez maintenant,
Ô vous consul romain, et vous son lieutenant,
Si je vous ai rendu l’aveugle obéissance
Que votre autorité veut de mon impuissance.
Ai-je été, qu’il vous semble, ou rebelle, ou trop lent
À l’exécution de ce coup violent ?
Ôtez-vous tout sujet de soupçon et de crainte,
Et voyez si sa mort est point une mort feinte.
Voyez si de son teint les roses et les lis
Dans l’hiver de la mort sont bien ensevelis ;
Observez ces yeux clos, considérez-la toute,
Tant qu’il ne vous demeure aucun sujet de doute.
Mais sans considérer ses yeux ni sa couleur, 
Il ne faut regarder que ma seule douleur ;
Il ne faut qu’observer le deuil qui me transporte,
Pour croire assurément que Sophonisbe est morte.
Elle est morte, et ma main par cet assassinat
M’a voulu rendre quitte envers votre Sénat ;
Si la reconnaissance aux bienfaits se mesure,
Cette seule action le paie avec usure.
Par cet acte témoin de votre cruauté,
J’ai mis dans le tombeau l’amour et la beauté ;
Enfin par cette mort qui fait votre assurance,
Vous n’avez plus de peur, ni moi plus d’espérance.
Ne me dites donc plus que je serais ingrat
Et bien peu soucieux du bien de mon État,
Si je vous obligeais par quelque violence
À retrancher pour moi de votre bienveillance.
Quant à moi désormais tout m’est indifférent,
Et quant à mon État ma douleur vous le rend.
Après m’avoir ôté le désir de la vie,
Vos biens, ni vos honneurs ne me font point envie.
Usurpez l’univers de l’un à l’autre bout,
Je n’y demande rien, je vous le cède tout.
Rendez-moi seulement une chose donnée
Par Hymen, par l’Amour, et par la Destinée :
En un mot, donnez-moi ce que vous craignez tous,
Et je serai plus riche et plus content que vous.
Rendez-moi Sophonisbe.
SCIPION
 Allons-nous-en, Lélie ;
Puisque notre présence irrite sa folie,
Et que nous ne voyons fer ni poison sur lui :
Laissons-le par la plainte adoucir son ennui.
Ils rentrent.

SCÈNE 8
MASSINISSE seul

PLAINTE DE MASSINISSE SUR LE CORPS DE SOPHONISBE
Miracle de beauté, Sophonisbe mon âme,
Que je n’ose appeler de ce doux nom de femme,
Tant les chastes plaisirs d’Hymen et de Junon
M’ont duré peu de temps pour te donner ce nom,
Vive source autrefois d’amour et d’éloquence,
Où la mort maintenant a logé le silence,
Belle bouche, beaux yeux de tant d’attraits pourvus,
Par mon contentement et trop et trop peu vus,
Vous avez donc perdu ces puissantes merveilles
Qui dérobaient les cœurs et charmaient les oreilles ?
Clair soleil, la terreur d’un injuste Sénat,
Et dont l’aigle romain n’a pu souffrir l’éclat,
Doncque votre lumière a donné de l’ombrage ?
Donc vous êtes couvert d’un éternel nuage,
Et sans aucun midi, la Mort et le Destin
Confondent votre soir avec votre matin ! 
Triste et superbe lit presque en même journée
Témoin de mon veuvage et de mon hyménée,
Fallait-il que le Ciel à ma perte obstiné
M’ôtât si tôt le bien que tu m’avais donné ?
Félicité ravie aussitôt que connue,
Sophonisbe, en un mot, qu’êtes-vous devenue ?
Mais Dieux ! que ma demande a bien peu de raison
Puisque ma propre main a fourni le poison
Qui fait qu’elle m’attend sur le rivage sombre
Où mon fidèle esprit va rejoindre son ombre ;
C’est là, cruel Sénat, que tes superbes lois
Ne feront point trembler les misérables rois.
Un poignard, malgré toi, trompant ta tyrannie,
M’accorde le repos que ta rigueur me nie.
Cependant, en mourant, ô peuple ambitieux
J’appellerai sur toi la colère des Cieux.
Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre,
Toute chose contraire, et sur mer, et sur terre.
Que le Tage et le Pô contre toi rebellés,
Te reprennent les biens que tu leur as volés ;
Que Mars faisant de Rome une seconde Troie
Donne aux Carthaginois tes richesses en proie,
Et que dans peu de temps le dernier des Romains
En finisse la race avec ses propres mains.
Mais consumer le temps en des plaintes frivoles
Et flatter sa douleur avecque des paroles,
C’est à ces lâches cœurs que l’espoir de guérir
Persuade plutôt que l’ardeur de mourir.
Meurs, misérable prince, et d’une main hardie,
Ferme l’acte sanglant de cette tragédie.
Il tire le poignard caché sous sa robe.
Sophonisbe en ceci t’a voulu prévenir ;
Et puisque tes efforts n’ont pu la retenir,
Donne-toi pour le moins le plaisir de la suivre,
Et cesse de mourir en achevant de vivre.
Montre que les rigueurs du Romain sans pitié
Peuvent tout sur l’amant, et rien sur l’amitié.
Il se tue. 

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