La révélation très progressive des thèses du «rapport secret» en URSS

Le fameux rapport secret de Nikita Krouchtchev le resta entièrement. Il était considéré comme un document interne à l’élite du Parti, élite bien évidemment choisie par les révisionnistes depuis 1953 et même avant, vue la nature du XIXe congrès de 1952.

Il fut ainsi imprimé et distribué le premier mars 1956 aux membres les plus anciens des fonctionnaires du Comité Central, le document passant le cinq mars de « top secret » à « pas à publier ». Il ne fut d’ailleurs publié en tant que tel qu’en 1989.

L’onde de choc traversa cependant l’URSS. Elle provoqua une révolte de masse en Géorgie, dont la capitale Tbilissi fut paralysée le 9 mars, avant l’écrasement par les tanks. Un autre exemple héroïque fut la grande révolte des nombreux communistes émigrés de Grèce à la suite de la guerre civile, qui menèrent une immense bataille anti-révisionniste dans la ville de Tachkent, elle-aussi noyée dans le sang.

La première référence de la Pravda à l’existence du « rapport secret » date de quatre mois après le congrès, mais seulement en référence des critiques faites à l’étranger par des communistes à ce sujet. Cela restait toutefois flou, car la norme était que les attaques faites à l’étranger contre Staline s’appuyant sur le XXe congrès, qui commencèrent en mars 1956 avec Walter Ulbricht en RDA, étaient censurées des compte-rendus.

La rumeur d’un rapport secret s’était donc lentement répandue en URSS dans le mois suivant le XXe congrès, avec également un encadrement effectué par des meetings du Parti au sujet des résolutions prises par le congrès.

Un des meetings suivant le XXe congrès

Il est très difficile de savoir à quel point ces meetings – dans les entreprises, les bureaux, les usines, etc. – ont touché de larges masses, et dans quelle mesure ils ont été structurés en amont par les partisans de Nikita Khrouchtchev.

Il y a en tout cas clairement le souci d’accompagner les masses de manière très lente dans un rejet de Staline. Ainsi, la radio soviétique ne diffusa plus l’hymne soviétique que sans les paroles, car celles-ci font référence à Staline.

Un des meetings suivant le XXe congrès

Le précis d’histoire du PCUS(b), le document communiste le plus édité de la première partie du XXe siècle, le manuel communiste par excellence, disparut des librairies. L’Institut Marx-Engels-Lénine-Staline devint l’Institut pour le marxisme-léninisme.

Les représentations de Staline telles que les statues, bustes, photos, affiches… commencèrent rapidement à disparaître, et ce jusqu’au musée Lénine, la galerie Trétiakov et le musée militaire.

Les usines automobiles Staline à Moscou abandonnèrent la référence nominative, pour prendre finalement celle de l’ancien manager I.A. Likhachev.

Mieux encore, dans les écoles, l’enseignement de la Seconde Guerre mondiale fut abandonné pour l’année 1956 et les épreuves d’histoire annulées à la fin de l’année. La principale historienne, Anna Pankratova, annonça dans une interview à la radio qu’il y avait une relecture en train d’être faite de l’histoire soviétique et qu’il faudrait du temps pour sa mise en place.

Le 28 mars, la Pravda publia un éditorial dénonçant le culte de la personnalité, qui a « pris des formes toujours plus monstrueuses et a provoqué des dégâts sérieux à notre cause », aboutissant à des « distorsions des principes du Parti et de la démocratie du Parti, la violation de la loi révolutionnaire et des répressions injustifiées ».

Cela n’impliquait pas un rejet de Staline, qui avait rendu de nombreux « grands services » et qui était « l’un des plus forts marxistes ». Cette démarche fut accompagnée d’articles du même type, de plus en plus critiques mais à chaque fois dans un domaine spécifique seulement, dans l’organe de l’armée L’étoile rouge, ainsi que dans la Gazette littéraire et dans Questions d’histoire, avant d’être systématisée aussi à La vie du Parti, le Bulletin du Soviet suprême, la revue L’État soviétique et la loi, etc.).

La revue L’État soviétique et la loi attaqua le procureur Andreï Vichinsky, la grande figure du droit de l’URSS socialiste ; la revue La Gazette littéraire dénonça les effets du culte de la personnalité dans la littérature et les arts, etc.

Andreï Vichinsky,
la grande figure du droit de l’URSS socialiste

Le 5 avril, la Pravda publia également un éditorial attaquant des positions « anti-Parti » s’étant exprimées dans le PCUS et qui auraient le tort d’assimiler la critique du culte de la personnalité à celle de la ligne politique du Parti alors.

Le 7 avril, la presse et la radio mentionnèrent très largement la parution par la Pravda de l’éditorial légèrement abrégé du Quotidien du peuple, l’organe de presse communiste chinois, au sujet de la question de Staline.

Deux éléments contenus dans l’article n’avaient pas encore été officiellement employés par les médias soviétiques : l’accusation selon laquelle Staline aurait manqué de vigilance en 1941, et la considération comme quoi la ligne par rapport à la Yougoslavie titiste aurait été erronée.

L’accusation chinoise concernant 1941 fut repris par la revue La gazette militaireà la fin avril, critiquée comme revenant à une critique du Parti le 9 mai par la revue de l’armée L’étoile rouge, soutenue finalement par Questions d’histoire et enfin par la revue théorique du Parti Kommunist elle-même.

Tout cela servait la mise en place pas à pas de la liquidation de Staline. Pour cette raison de lenteur de progression, les critiques de Staline allant plus loin et qu’on trouvait en Pologne, en RDA, en Tchécoslovaquie, continuèrent à être censurées.

Chaque porte devait être ouverte lentement et spécifiquement, et spécifiquement seulement, pour éviter les troubles. La revue théorique du Parti, Kommunist, devait d’ailleurs admettre dans son numéro d’avril que :

« Les décisions du XXe Congrès sur l’abolition du culte de la personnalité n’ont pas été unanimement approuvées en Union soviétique. »

Une autre technique indirecte fut la publication de documents annonciateurs d’une mise en valeur de figures auparavant réprouvées. En publiant le 22 avril une lettre de Lénine à Rykov, la Pravda officialisait sa réhabilitation. La revue Questions d’histoire fit même avec des figures purgées comme Stanislav Kossior, Nikolaï Voznesensky, Pavel Postyshev, Ian Roudzoutak, Vlas Chubar, etc.

La même revue publia également des articles remettant en cause le rôle de Staline, par exemple comme dirigeant de la branche caucasienne de la social-démocratie de 1903 à 1905 ; la publication du 40e volume de la grande encyclopédie soviétique fut également repoussée, en raison de toute une série de modifications devant être réalisées.

Enfin, la revue de la jeunesse communiste, la Komsomolskaya Pravda, publia en partie le « testament de Lénine » sans aucune précision, à la mi-mai 1956. Un mois plus tard il fut publié en entier dans Kommunist avec un éditorial expliquant que « Staline avait commis des erreurs sérieuses de direction dans l’agriculture, des affaires militaires et le domaine de la politique étrangère ».

La publication fut accompagnée d’autres textes de Lénine, le tout fut rassemblé sous la forme d’un pamphlet publié à un million d’exemplaires, suivi d’un autre avec le texte du 30 juin 1956 du Comité Central du PCUS sur « Le dépassement du culte de la personnalité et ses conséquences ».

Entre-temps, le 27 juin 1956, la Pravda republia un article du New York Daily Worker, écrit par Eugene Dennis. Celui-ci parlait du rapport secret, mais de manière mesurée et louant la direction du PCUS. Il fut donc utilisé pour apporter la première véritable reconnaissance officielle, indirecte, en URSS même, qu’il y avait bien eu un rapport secret.

=>Retour au dossier sur le XXe congrès du PCUS

One thought to “La révélation très progressive des thèses du «rapport secret» en URSS”

Les commentaires sont clos.