La Rochefoucauld, La Bruyère et l’émergence des rapports capitalistes

François de La Rochefoucauld et Jean de La Bruyère ont constaté l’émergence du mode de production capitaliste, mais ils ne l’ont pas compris. Représentants de la monarchie absolue, ils ne pouvaient constater la société que comme un tout, comme un ensemble organique, conformément à l’idéologie de la monarchie. Cependant, cette monarchie était absolue, et le pouvoir royal en tant que plus haute étape de la féodalité s’appuyait sur l’aristocratie, mais aussi sur la bourgeoisie.

Le problème est alors qu’il faut avoir une lecture scientifique pour saisir ce qui relève de l’une et ce qui relève de l’autre, ce que François de La Rochefoucauld et Jean de La Bruyère ne pouvaient pas avoir, pour des raisons historiques. Ils sentent bien que le mode de production capitaliste est en train d’affaiblir la féodalité, mais en même temps ils ne parviennent pas à distinguer féodalisme et capitalisme naissant.

Jean de La Bruyère,
par Nicolas de Largillière  (1656–1746)  

Cela les amène à une position pratiquement anticapitaliste romantique, regrettant un féodalisme plus mesuré. C’est particulièrement frappant chez Jean de La Bruyère, dont l’apologie de la vertu oscille entre critique de la féodalité au moyen de la rationalité bourgeoise, capitaliste, et critique du capitalisme, au moyen de l’esprit féodal. Dans tous les cas, le capitalisme apparaît comme une force dissolvante et irrépressible.

Voici comment François de La Rochefoucauld constate le caractère multiforme de la diffusion du capital, sa capacité à être porté par n’importe qui sous n’importe quelle apparence :

« L’intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé. »

C’est là une formidable constatation sur la manière dont le capital s’étend, dont l’argent commence à façonner les comportements. Les rapports capitalistes s’immiscent dans toute la société, façonnant toutes les liaisons entre les individus, toutes les activités. Jean de La Bruyère ne dit pas autre chose sur la dimension toujours plus universelle de cette nouvelle forme de rapports sociaux:

« Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose, qu’elle est d’un usage universel : on la reconnaît dans toutes les langues, elle plaît aux étrangers et aux barbares, elle règne à la cour et à la ville, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et de l’autre sexe : il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue. »

Voici même comment Jean de La Bruyère présente le phénomène de l’accumulation, dont le résultat est le renversement de la place de quelqu’un dans la hiérarchie sociale. Si Karl Marx avait été français, il aurait pu citer cela dans Le Capital.

« Vous avez une pièce d’argent, ou même une pièce d’or ; ce n’est pas assez, c’est le nombre qui opère : faites-en, si vous pouvez, un amas considérable et qui s’élève en pyramide, et je me charge du reste.

Vous n’avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni expérience, qu’importe ? ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous vous couvrirez devant votre maître, si vous en avez ; il sera même fort éminent, si avec votre métal, qui de jour à autre se multiplie, je ne fais en sorte qu’il se découvre devant vous. »

Dans ce cadre, les aristocrates et les bourgeois tendent à s’unir, ce qui semble contre-nature, et c’est d’autant plus frappant que cela arrive dans les cas de grande réussite, de triomphe, avec des bourgeois réécrivant leur origine pour se présenter comme gentilhomme.

Encore, cela dépend-il de la capacité à accumuler. Cette capacité obéissant au hasard apparent capitaliste, toutes les valeurs sociales se dissolvent inévitablement. Être noble ou bourgeois dépend ici de la capacité du bourgeois à acquérir une telle richesse qu’il peut réécrire sa propre identité.

Jean de La Bruyère voit cela ainsi :

« Il y a des gens qui n’ont pas le moyen d’être nobles. Il y en a de tels que, s’ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étaient nobles. Quelques autres se couchent roturiers, et se lèvent nobles. Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers ! »

Cette perspective trouble d’autant plus François de La Rochefoucauld et Jean de La Bruyère, elle brouille d’autant plus leur tentative à cerner la réalité. Le capital utilise les individus comme au hasard, ces figures perdent leur humanité, devenant des personnifications du capital. Voici ce que dit Jean de La Bruyère :

« Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, éprises du gain et de l’intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d’une seule volupté, qui est celle d’acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du denier dix ; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. »

Ne pouvant saisir cette situation dans son ensemble de manière synthétique, François de La Rochefoucauld et Jean de La Bruyère étudient simplement les cas d’école. C’est précisément cela qui va jouer un rôle dans la construction de l’esprit national français. 

Le capitalisme s’affirmant à travers son contraire féodal, dans le cadre de la monarchie absolue, empêche une vue générale – le 19e siècle sera fort logiquement marqué du sceau de cette perspective troublée, principalement avec Pierre-Joseph Proudhon et Jean Jaurès.

Pour s’y retrouver, François de La Rochefoucauld et Jean de La Bruyère n’ont pas le choix; à leurs yeux, ils doivent déblayer, séparer les exemples. Jean de La Bruyère se moque, par conséquent, de la manière suivante des aristocrates :

« Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : “C’est un bourgeois, un homme de rien, un malotru” ; s’il réussit, ils lui demandent sa fille. »

Cette émergence du capitalisme est d’autant plus frappante, ou bien choquante, que cela apparaît comme mystérieux, comme incompréhensible. On ne sait pas pourquoi l’un a du succès dans les affaires, et pas l’autre. Ce qui était prédestination chez Jean Calvin devient incompréhension pratiquement baroque chez Jean de La Bruyère, par exemple dans sa constatation suivante :

« Deux marchands étaient voisins et faisaient le même commerce, qui ont eu dans la suite une fortune toute différente. Ils avaient chacun une fille unique ; elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette familiarité que donnent un même âge et une même condition : l’une des deux, pour se tirer d’une extrême misère, cherche à se placer ; elle entre au service d’une fort grande dame et l’une des premières de la cour, chez sa compagne. »

On a ici la fusion entre la signification classique de fortune – la chance – avec la fortune en tant que biens accumulés. Ce qui intéresse François de La Rochefoucauld et de Jean de La Bruyère, en tant que représentants de la monarchie absolue, c’est de trouver une voie, une valeur au-delà de la question de la fortune, en tant que richesse, mais également au-delà de la question de l’appartenance à la noblesse, celle-ci se rapprochant dans ses moeurs de la bourgeoisie. 

C’est cela le principe de la vertu, qui existerait au-delà des classes, des moeurs; François de La Rochefoucauld présente ainsi cette valeur idéale, au-dessus des catégories sociales :

« Il y a une élévation qui ne dépend point de la fortune : c’est un certain air qui nous distingue et qui semble nous destiner aux grandes choses ; c’est un prix que nous nous donnons imperceptiblement à nous-mêmes ; c’est par cette qualité que nous usurpons les déférences des autres hommes, et c’est elle d’ordinaire qui nous met plus au-dessus d’eux que la naissance, les dignités, et le mérite même. »

Il y a ici indéniablement une forme d’anticapitalisme romantique ; la vertu serait propre à l’idéalisme, elle serait transcendante, au-delà de la réalité sociale toujours davantage corrompue.

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