Portraits dialectiques de La Rochefoucauld et de La Bruyère : vertu et vanité

Puisque la hiérarchie sociale est sens dessus-dessous par l’émergence du capitalisme, il ne reste plus qu’à accorder à la vertu une valeur idéale, dépassant la société elle-même. C’est cela le sens de la valorisation de la tragédie au XVIIe siècle ; cela correspond à l’esprit propre aux exigences de l’État dans son cadre administratif. Il faut rester mesuré, ordonné, afin de ne jamais sortir du cadre de la monarchie absolue.

C’est le seul moyen d’unifier, par en haut, les couches sociales contradictoires que sont bourgeoisie et aristocratie.

On a ici par conséquent un catholicisme mesuré, au service de la monarchie absolue dans le sens où le service de l’État, l’attitude vertueuse, semble dépasser de manière unilatérale les mœurs aristocrates et bourgeoises. Jean de La Bruyère formule sa conception du caractère idéal de la vertu ainsi :

 « Chaque heure en soi comme à notre égard est unique : est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s’enfoncent et se perdent sans retour dans l’abîme des temps ; le temps même sera détruit : ce n’est qu’un point dans les espaces immenses de l’éternité, et il sera effacé.

Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent, et que j’appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l’autorité, l’indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le temps même aura disparu ? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps. »

De manière encore plus catholique, pratiquement anticapitaliste romantique, François de La Rochefoucauld expose que, selon lui :

« Les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. »

En même temps, la force dissolvante du capitalisme est telle que la vertu n’est pratiquement plus qu’une fiction :

« L’intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices. »

C’est une vision extrêmement pessimiste de la nature humaine qu’on a ici chez François de La Rochefoucauld, mais Jean de La Bruyère lui-même sent que sa défense de la vertu est malaisée. Il se sent obligé de séparer la vertu de la société, d’en faire une valeur totalement autonome, pratiquement une valeur spirituelle flottant au-dessus de la réalité. Être vertueux exige même pratiquement l’isolement, comme lorsqu’il affirme que :

« La vertu a cela d’heureux, qu’elle se suffit à elle-même, et qu’elle sait se passer d’admirateurs, de partisans et de protecteurs ; le manque d’appui et d’approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il la conserve, l’épure et la rend parfaite ; qu’elle soit à la mode, qu’elle n’y soit plus, elle demeure vertu. »

François de La Rochefoucauld considère, donc, quant à lui, qu’en fait la vertu elle-même est obligée de sombrer, de par l’amour-propre, l’ego, la vanité. Il dit ainsi : 

« La vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. »

Le monde est composé, en effet, de vaniteux, de gens se comportant en égocentriques cherchant à tout prix à se placer au centre du jeu social. Jean de La Bruyère a raconté plusieurs scènes tout à fait cocasses où justement la vanité s’expose de manière la plus nette. Voici l’exemple d’Arrias :

« Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c’est un homme universel, et il se donne pour tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose.

On parle à la table d’un grand d’une cour du Nord : il prend la parole, et l’ôte à ceux qui allaient dire ce qu’ils en savent ; il s’oriente dans cette région lointaine comme s’il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, des ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu’à éclater.

Quelqu’un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu’il dit des choses qui ne sont pas vraies.

Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l’interrupteur : “Je n’avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d’original : je l’ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j’ai fort interrogé, et qui ne m’a caché aucune circonstance.”

Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu’il ne l’avait commencée, lorsque l’un des conviés lui dit : “C’est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade.” »

C’est chez Jean de La Bruyère qu’on sent le plus la volonté de synthétiser, entreprise impossible. Il aurait fallu soit se replier sur la psychologie, comme Jean Racine, soit sur la présentation approfondie d’un caractère particulier, comme chez Molière. Ce n’est qu’après la révolution française qu’un aperçu général sera réellement lisible dans les rapports entre aristocratie et bourgeoisie, et c’est Honoré de Balzac qui s’en chargera, d’une certaine manière à rebours. C’est la raison précise pour laquelle on ne trouve pas chez Honoré de Balzac de portrait approfondi des masses populaires : c’est le rapport aristocratie – bourgeoisie qui le tourmentait, dans le prolongement du XVIIe siècle.

On trouve toutefois, dans les Caractères, une tentative de formuler un portrait général, mais de manière très prudente, d’ailleurs unique et sans dire ouvertement qu’il parlait de la France. Voici comment Jean de La Bruyère a tenté cela : 

« L’on parle d’une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l’on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules.

Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s’enivre que de vin : l’usage trop fréquent qu’ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l’eau-forte.

Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu’elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu’elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l’endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez.

Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n’est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu’ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête : il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche qu’on ne connaisse les hommes à leur visage.

Ces peuples d’ailleurs ont leur Dieu et leur roi : les grands de la nation s’assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu’ils nomment église ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu’ils appellent saints, sacrés et redoutables ; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l’on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l’esprit et tout le cœur appliqués.

On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination ; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu.

Les gens du pays le nomment ; il est à quelque quarante-huit degrés d’élévation du pôle, et à plus d’onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. »

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