La septième section du Livre premier du Capital (accumulation du capital)

La septième section du Capital redevient longue ; elle est divisée comme suit :

XXIII. Reproduction simple

XXIV. Transformation de la plus-value en capital

I. Reproduction sur une échelle progressive. – Comment le droit de propriété de la production marchande devient le droit d’appropriation capitaliste.

II. Fausse interprétation de la production sur une échelle progressive.

III. Division de la plus-value en capital et en revenu. – Théorie de l’abstinence.

IV. Circonstances qui, indépendamment de la division proportionnelle de la plus-value en capital et en revenu, déterminent l’étendue de l’accumulation. – Degré d’exploitation de la force ouvrière. – Différence croissante entre le capital employé et le capital consommé. – Grandeur du capital avancé.

V. Le prétendu fonds de travail (Labour fund).

XXV. Loi générale de l’accumulation capitaliste

I. La composition du capital restant la même, le progrès de l’accumulation tend à faire monter le taux des salaires.

II. Changements successifs de la composition du capital dans le progrès de l’accumulation et diminution relative de cette partie du capital qui s’échange contre la force ouvrière.

III. Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve.

IV. Formes d’existence de la surpopulation relative. Loi générale de l’accumulation capitaliste.

V. Illustration de la loi générale de l’accumulation capitaliste

a. L’Angleterre de 1846 à 1866.
b. Les couches industrielles mal payées.
c. La population nomade. ‑ Les mineurs.
d. Effet des crises sur la partie la mieux payée de la classe ouvrière.
e. Le prolétariat agricole anglais.
f. Irlande.

Ce qu’on a dans cette section découle du précédent, qui a souligné la dimension exponentielle de la croissance permise par l’utilisation du capital variable, c’est-à-dire du travailleur.

Karl Marx constate que toute société humaine produit et, une fois qu’elle l’a fait, reproduit, car la vie continue.

Il y a des cycles de production permettant aux êtres humains de vivre à chaque cycle.

Il remarque ici que la consommation des travailleurs est double : consommation collective au sein de la production avec les matières premières, mais également consommation individuelle pour vivre.

Et cette consommation individuelle renforce d’autant plus le capitalisme.

« Au point de vue social, la classe ouvrière est donc, comme tout autre instrument de travail, une appartenance du capital, dont le procès de reproduction implique dans certaines limites même la consommation individuelle des travailleurs.

En retirant sans cesse au travail son produit et le portant au pôle opposé, le capital, ce procès empêche ses instruments conscients de lui échapper.

La consommation individuelle, qui les soutient et les reproduit, détruit en même temps leurs subsistances, et les force ainsi à reparaître constamment sur le marché.

Une chaîne retenait l’esclave romain; ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire.

Seulement ce propriétaire, ce n’est pas le capitaliste individuel, mais la classe capitaliste (…).

Le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement marchandise, ni seulement plus-value; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié. »

Cette situation renforce d’autant plus l’acquisition de surtravail par le capital, qui n’a pas comme démarche la reproduction simple, mais la reproduction élargie.

On est ici dans une question extrêmement compliquée à saisir si on maîtrise mal la dialectique.

L’intitulé de la section est « accumulation du capital », il faut le rappeler, et c’est précisément le titre que Rosa Luxembourg a donné à un de ses ouvrages.

Elle y explique justement qu’il y a une faiblesse, somme toute, chez Karl Marx dans cette section et qu’en réalité, le capitalisme est obligé de conquérir des zones non capitalistes afin d’être en mesure de s’élargir.

Rose Luxembourg n’avait précisément pas saisi le saut dialectique porté par le capitalisme dans la production ; elle raisonnait en quantité, sans voir la qualité.

Voyons comment procède Karl Marx.

Déjà, il déplace le curseur : il ne faut pas partir du droit de propriété de la production marchande en particulier, mais de l’appropriation capitaliste en général.

On ne regarde plus les capitalistes comme quantité, on les prend comme ensemble, comme classe.

Seulement voilà, quand on fait cela, on se retrouve avec une gigantesque somme d’informations.

Bien sûr, on peut regarder les chiffres pour chaque année, mais alors on ne comprend pas réellement ce qui s’est passé comme processus.

Or, pour le matérialisme dialectique, définir une chose au plus près, c’est comprendre son développement.

« La reproduction annuelle est un procès très facile à saisir tant que l’on ne considère que le fonds de la production annuelle, mais tous les éléments de celle-ci doivent passer par le marché.

Là, les mouvements des capitaux et des revenus personnels se croisent, s’entremêlent et se perdent dans un mouvement général de déplacement – la circulation de la richesse sociale – qui trouble la vue de l’observateur et offre à l’analyse des problèmes très compliqués. »

Karl Marx fait de nombreuses constatations en passant ; il s’aperçoit que le capitaliste était abstinent initialement, afin d’accumuler du capital, mais qu’il ne l’est plus.

Il prend en compte les progrès des sciences et des techniques dans l’amélioration de la productivité.

Et c’est justement là où tout se joue.

On se souvient qu’il avait opposé deux pôles dans le capital : il y a le capital constant, avec les machines et les matières premières, et le capital variable, ce dernier consistant en les salaires des travailleurs, en la force des travailleurs eux-mêmes.

Karl Marx va alors formuler une thèse extraordinaire, bien plus facile à comprendre une fois qu’on a dépassé le premier quart du 21e siècle qu’auparavant.

Pourquoi ?

Parce qu’il expose en fait les phénomènes en développement, et que plus on peut constater ce développement, plus on en comprend le sens profond.

C’est précisément là qu’il montre qu’il est notre maître, qu’il porte le premier le matérialisme dialectique, l’exposant concrètement.

Que fait donc Karl Marx ?

Il n’oppose pas seulement le capital variable au capital constant. Il va les opposer dans leur développement.

C’est là que réside exactement la croissance exponentielle du capitalisme. Là est la clef qui a été recherchée si longtemps et avec tant d’efforts.

Prenons le capital constant. Il consiste en les machines et les matières premières.

Quel est son développement ?

Il est double, qualitatif et quantitatif.

Il est qualitatif, car les machines sont améliorées, remplacées par des meilleures, et il en va de même pour les matières premières.

Il est quantitatif, parce qu’on a accès à toujours plus de machines et de matières premières.

Et là, maintenant, voyons l’intelligence dialectique de Karl Marx.

Qu’est-ce que le capital variable ?

Ce sont les salaires pour payer les travailleurs pour leur force de travail.

On devrait alors avoir : quel est le développement de la force de travail ?

Mais Karl Marx, maîtrisant le matérialisme dialectique, sait qu’il n’y a pas que la force de travail de chaque travailleur qui est intégrée au capital : les travailleurs tout entiers le sont.

Voilà pourquoi il faut voir les choses en termes de classe.

La vraie question est donc : quel est le développement des travailleurs ?

La réponse de Karl Marx est alors : il équivaut au développement du capital constant.

Cela semble absurde, puisque les machines et les matières premières sont un domaine séparé des travailleurs.

En réalité, ce sont les deux faces de la même pièce. Et cette pièce est le capital.

La croissance exponentielle du capital tient en la contradiction entre le développement du capital constant et celui du capital variable, développements… qui sont les mêmes.

Et comme, en même temps, ils ne sont pas les mêmes, c’est cela qui va provoquer l’effondrement du capitalisme.

On a ainsi une exponentielle et une contradiction interne qui détermine le développement.

Karl Marx est le maître du matérialisme dialectique, il inaugure une manière totalement nouvelle de concevoir les choses, de les voir dans leur fondement même.

Expliquons maintenant concrètement comment cela se déroule.

1. Karl Marx pose un rapport entre le capital variable et le capital constant. Ce rapport consiste en la proportion par rapport au capital total ; autrement dit, il demande quel est le pourcentage de l’un et de l’autre.

2. Puisque le capital s’accumule, il devient plus important à chaque cycle. Il y a donc davantage d’investissements capitalistes et, par conséquent, davantage de travailleurs embauchés. S’il n’y avait pas ces travailleurs, il n’y aurait pas de surtravail, et sans surtravail pas de capitalisme.

3. On a là un mouvement ascendant et, si on en restait là, alors la condition des travailleurs progresserait lentement mais sûrement, accompagnant l’expansion du capitalisme. Les travailleurs resteraient enchaînés, tout en y gagnant tout de même quelque chose de toujours un peu meilleur.

4. Il existe cependant un développement inégal entre le capital constant et le capital variable. Le capitalisme prenant toujours plus d’ampleur, il est capable de mobiliser des ressources toujours plus énormes. Le développement de la technique et des technologies est plus rapide que le développement de la population des travailleurs.

5. Le développement de la technique implique un décrochage de la proportion accordée aux travailleurs dans la production. La part du capital constant devient au fur et à mesure plus importante que celle du capital variable.

6. Ce décrochage de la part du capital variable prend une dimension d’autant plus grande que le capital est capable de se centraliser, par exemple avec le crédit ou la bourse, et de se mobiliser pour réaliser de profonds bouleversements, comme les chemins de fer.

7. Le capital a donc comme une respiration : dans son élan premier, il attire les travailleurs ; lorsqu’il se renforce techniquement, il ne les attire plus et les repousse même. Il y a un effet de va-et-vient en permanence, ce qui fait qu’il y a toujours des travailleurs qui se retrouvent pris et jeté, formant un réservoir à disposition (c’est « l’armée industrielle de réserve »).

8. Plus l’ensemble du capital est puissant, plus la capacité à renforcer le capital variable prend une dimension plus grande, ce qui augmente la taille de l’armée de réserve. Plus il y a va-et-vient dans de grandes proportions, plus l’armée de réserve s’agrandit d’autant.

9. L’existence de cette armée de réserve s’accompagne de celle de masses précipitées dans le paupérisme, marginalisées, mises de côté du processus général.

Il faut bien saisir l’importance de cette question.

Karl Marx la définit comme la « loi générale de l’accumulation capitaliste » !

Pourtant, cette notion d’armée industrielle de réserve a toujours été considérée comme secondaire, comme un aspect important mais somme toute à part du processus général.

Rien de plus faux. En réalité, cette armée industrielle de réserve est le nexus de la contradiction entre capital constant et capital variable.

C’est le cœur de la contradiction propre au mode de production capitaliste.

D’un côté, le capitaliste a besoin de la force de travail des travailleurs, pour leur extorquer du surtravail.

Mais cette extorsion ne consiste pas simplement en des heures non payées, elle n’est pas que quantitative.

Elle est qualitative, car on augmente le niveau technique de la production, on utilise des machines plus perfectionnées.

Le travailleur doit suivre le rythme de complexification de la production. Mais ce n’est pas le travailleur qui intéresse le capitaliste, mais sa force de travail. Là est la contradiction.

Le travailleur s’épuise donc, et ne remarque pas ce qu’il apporte à la société dans son ensemble, alors que le capitaliste utilise sa force de travail en la pressurisant, tout en disant ne pas être concerné par le travailleur pour le reste.

Si on regarde par contre à l’échelle sociale, c’est évident : les capitalistes profitent de l’activité des travailleurs, qui sont attirés pour être exploités et en même temps repoussés lors de l’accélération du niveau technique.

Comme le capital grandit toujours, il y a toujours plus de travailleurs, car sans travailleurs, il n’y a pas d’exploitation, donc pas de capital. Mais le renforcement de la capacité technique de la production exige des sacrifices toujours plus grands de leur départ, et ils sont repoussés également au fur et à mesure.

C’est ainsi que le capitalisme grandit : par sa capacité à employer les travailleurs comme bon lui semble, car ils vendent leur force de travail, et qu’on peut ne pas l’acheter. La capacité de mobilisation humaine du capitalisme est précisément ce qui permet son expansion.

L’accumulation du capital est le produit de la contradiction entre le capital constant et le capital variable, où justement le terme de variable a tout son sens, car le capitaliste peut tout le temps le façonner quand il veut et comme il veut.

Cela se fait au prix de la mise en place d’une armée industrielle de réserve toujours plus grande, ou si l’on préfère, d’une masse mise de côté de déclassés toujours plus grande.

Concluons par deux extraits du Capital, dont le sens s’éclaire bien si on a compris cela. Voici déjà sur le rapport obligatoire entre l’expansion du capital et l’expansion du prolétariat :

« Cependant les circonstances plus ou moins favorables au milieu desquelles la classe ouvrière se reproduit et se multiplie ne changent rien au caractère fondamental de la reproduction capitaliste.

De même que la reproduction simple ramène constamment le même rapport social – capitalisme et salariat, ainsi l’accumulation ne fait que reproduire ce rapport sur une échelle également progressive, avec plus de capitalistes (ou de plus gros capitalistes) d’un côté, plus de salariés de l’autre.

La reproduction du capital renferme celle de son grand instrument de mise en valeur, la force de travail.

Accumulation du capital est donc en même temps accroissement du prolétariat. »

Voici ensuite une longue explication qui prend désormais tout son sens : la force de travail est une matière première pour le capital, mais le travailleur est lui aussi une matière première à l’échelle du capitalisme !

« La réserve industrielle est d’autant plus nombreuse que la richesse sociale, le capital en fonction, l’étendue et l’énergie de son accumulation, partant aussi le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail, sont plus considérables.

Les mêmes causes qui développent la force expansive du capital amenant la mise en disponibilité de la force ouvrière, la réserve industrielle doit augmenter avec les ressorts de la richesse.

Mais plus la réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé.

Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare [qui a été ressuscité par Jésus] de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel.

Voilà la loi générale, absolue, de l’accumulation capitaliste. L’action de cette loi, comme de toute autre, est naturellement modifiée par des circonstances particulières.

On comprend donc toute la sottise de la sagesse économique qui ne cesse de prêcher aux travailleurs d’accommoder leur nombre aux besoins du capital.

Comme si le mécanisme du capital ne le réalisait pas continuellement, cet accord désiré, dont le premier mot est : création d’une réserve industrielle, et le dernier : invasion croissante de la misère jusque dans les profondeurs de l’armée active du travail, poids mort du paupérisme.

La loi selon laquelle une masse toujours plus grande des éléments constituants de la richesse peut, grâce au développement continu des pouvoirs collectifs du travail, être mise en œuvre avec une dépense de force humaine toujours moindre, cette loi qui met l’homme social à même de produire davantage avec moins de labeur, se tourne dans le milieu capitaliste – où ce ne sont pas les moyens de production qui sont au service du travailleur, mais le travailleur qui est au service des moyens de production – en loi contraire, c’est-à-dire que, plus le travail gagne en ressources et en puissance, plus il y a pression des travailleurs sur leurs moyens d’emploi, plus la condition d’existence du salarié, la vente de sa force, devient précaire.

L’accroissement des ressorts matériels et des forces collectives du travail, plus rapide que celui de la population, s’exprime donc en la formule contraire, savoir : la population productive croit toujours en raison plus rapide que le besoin que le capital peut en avoir.

L’analyse de la plus-value relative (sect. IV) nous a conduit à ce résultat : dans le système capitaliste toutes les méthodes pour multiplier les puissances du travail collectif s’exécutent aux dépens du travailleur individuel ;

tous les moyens pour développer la production se transforment en moyens de dominer et d’exploiter le producteur : ils font de lui un homme tronqué, fragmentaire, ou l’appendice d’une machine ;

ils lui opposent comme autant de pouvoirs hostiles les puissances scientifiques de la production-, ils substituent au travail attrayant le travail forcé ;

ils rendent les conditions dans lesquelles le travail se fait de plus en plus anormales et soumettent l’ouvrier durant son service à un despotisme aussi illimité que mesquin ;

ils transforment sa vie entière en temps de travail et jettent sa femme et ses enfants sous les roues du Jagernaut [grand char tiré lors des processions hindoues vénérant le dieu Jagannath, avatar de Vishnou] capitaliste.

Mais toutes les méthodes qui aident à la production de la plus-value favorisent également l’accumulation, et toute extension de celle-ci appelle à son tour celles-là.

Il en résulte que, quel que soit le taux des salaires, haut ou bas, la condition du travailleur doit empirer à mesure que le capital s’accumule.

Enfin la loi, qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation et celui de la surpopulation relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher.

C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un pôle, c’est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même. »

On comprend maintenant pourquoi le capitalisme ne peut pas exister sans travailleur libre.

Un esclave et un serf ne permettent pas d’avoir la même marge de manœuvre pour les va-et-vient du capitalisme.

De plus, le travailleur ne fait pas que fournir sa force de travail et dépendre, en tant que travailleur, du capital.

Sa consommation s’insère elle aussi dans le capitalisme.

Le travailleur est toujours perdant, à tous les niveaux.

La raison en est la contradiction entre le travailleur et la force de travail qu’il vend, et entre cette force de travail comme capital variable faisant face au capital constant.

Les machines et les matières premières ne font rien d’elles-mêmes, ce sont les êtres humains qui les font fonctionner qui décident de tout, car ils apportent la qualité à la quantité.

Et à l’échelle de la société toute entière, ce sont les travailleurs qui permettent les sauts qualitatifs, tout en étant exploités par eux, puis mis de côté.

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