Le Parti Socialiste SFIO et les nationalisations

Le soutien aux modernisations républicaines faisait inévitablement naître des forces cherchant à impulser elles-mêmes, au sein du Parti Socialiste SFIO, des initiatives modernistatrices.

On trouve à ce sujet un débat intéressant lors du neuvième congrès, qui s’est tenu à Lyon en février 1912. Il oppose Jules Guesde à Albert Thomas.

Si les deux soutiendront l’Union Sacrée, Jules Guesde sera ministre d’Etat, alors que le modernisateur Albert Thomas deviendra une figure centrale de la gestion de la production d’armement.

« Albert Thomas. – Il y a quelques jours, au Congrès des Mineurs, nos camarades de la Fédération nationale des Mineurs demandaient la nationalisation ou, comme ils disaient, la socialisation des mines. C’est la thèse que je voudrais voir unanimement soutenue par le Parti socialiste.

Mais là encore nous touchons à la question essentielle dont Jaurès parlait tout à l’heure. Pour que la nationalisation des mines soit possible dans ce pays, pour qu’un politique systématique de nationalisation s’institue, la condition essentielle…

Jules Guesde. – C’est qu’il n’y ait plus de classes !

Albert Thomas. – Votre interruption, camarade Guesde, établit une fois de plus que Jaurès indiquait tout à l’heure. Qu’il n’y ait plus de classes ! C’est-à-dire que, selon vous, la nationalisation des mines n’est possible qu’après la révolution !

Eh bien ! Nous, nous estimons, malgré tout, que pour les travailleurs et pour l’État il est bon, il est nécessaire que, dès aujourd’hui, il y ait des services publics organisés et contrôlés…

Jules Guesde. – Dites étatisés…

Albert Thomas. – Et, que vous le vouliez ou non, notre effort quotidien, le vôtre aussi bien que le nôtre, celui de nous tous, tend à transformer, dès maintenant par le dedans, l’État d’aujourd’hui.

Jules Guesde. – Vous ne le transformerez qu’en le prenant, après l’avoir pris… (Applaudissements), mais pas, j’imagine, en introduisant des Briand et des Viviani dans les ministères ! (Rires.)

Albert Thomas. – Voilà, une fois encore, que sous les mêmes mots nous mettons des choses différentes. Lorsque vous dites « transformer », pour nous, bien souvent, cela signifie « prendre ».

Ce que j’ai dit, ce que je maintiens, c’est que notre conception féconde de la nationalisation ne pourra triompher dans le pays que s’il y a un Parti socialiste décidé unanimement à la soutenir, si ce Parti socialiste a créé l’opinion publique indispensable, s’il a créé la foi dans les services publics, même ceux de l’État bourgeois d’aujourd’hui, s’il a démontré enfin, par son action quotidienne, que ces services publics sont déjà, au point de vue des conditions de travail, au point de vue des droits garantis à la collectivité, supérieurs à ce qu’est la concession privée, concessions de chemins de fer, concessions de mines telles qu’elles existent aujourd’hui.

Jules Guesde. – Les mines d’État existent en Allemagne sous les noms de mines d’Empire. Demandez aux mineurs des mines de l’Empire ou de l’État prussien, s’ils sont mieux traités que les mineurs des mines privées.

Vous multipliez la force du capital par la force de l’État, en les coalisant contre les travailleurs. (Applaudissements.)

Albert Thomas. – Il est vrai que les mineurs prussiens font entendre aujourd’hui des revendications aussi fortes et souvent même plus fortes que les mineurs des mines privées du bassin rhénan ou westphalien.

Mais je vous dis : même dans ces conditions, même alors que les travailleurs de l’État prussien constatent que la défense de leurs droits est pénible contre l’État monarchique et féodal de Prusse, je vous demande si les socialistes allemands sont décidés à renoncer à l’exploitation par l’État.

Jules Guesde. – Les socialistes allemands ont toujours refusé de considérer comme du socialisme les services prétendus publics dans la société capitaliste ; ils ont donné sa véritable signification à la chose, en disant que c’était du capitalisme d’État.

Leur mot, je l’ai toujours repris parce qu’il est le terme exact.

Quand vous augmentez les attributions économiques de l’État, vous augmentez les attributions du capital et du capital le plus dangereux, celui qui est concentré, celui qui n’est plus divisé, qui ne se fait plus concurrence à lui-même, – capital qui, ne faisant plus qu’un avec l’État, n’a plus, pour se défendre contre les revendications ouvrières, à implorer l’intervention de la police, de la magistrature, de l’armée, mais dominant ainsi, magistrature, police, peut écraser directement, par lui-même, les travailleurs qui sont debout, réclamant leur droit en attendant de le prendre. (Applaudissements.)

Albert Thomas. – (…) Vous opposez le capitalisme d’État et ce que vous appelez le capitalisme privé, disséminé, en opposition contre lui-même, comme il l’est aujourd’hui.

Ah ! Citoyen Guesde, si vous aviez suivi, par le détail, l’histoire économique des dernières années, vous auriez constaté avec nous ce que devient le capitalisme moderne, vous auriez constaté la concentration d’organisation à laquelle il aboutit aujourd’hui.

Jules Guesde. – Vous lui apportez son couronnement, c’est merveilleux !

Albert Thomas. – Non, tout au contraire ! Je dis qu’aujourd’hui il n’y a plus lutte entre le capitalisme d’État d’une part, et d’autre part un capitalisme disséminé, divisé, se faisant concurrence à lui-même, comme vous le décriviez à l’instant même – c’est le grand fait social des dernières années – il n’est plus disséminé.

Il est concentré dans son Comité des Forges pour la Métallurgie. Il est concentré dans son Comité des Houillères, concentré même dans le Textile que vous connaissez bien.

Et alors « le capitalisme d’État », comme vous dites, le service public dans une démocratie devrait apparaître désormais à tous comme un moyen suprême de résistance au capitalisme privé ainsi concentré dans son organisation (…).

Jules Guesde. – En attendant je réponds à Thomas qui nous a montré le capitalisme essentiellement divisé et concurrent d’autrefois, faisant place de plus en plus à un capitalisme unifié, trusté et d’autant plus dangereux pour la classe ouvrière à laquelle il résiste et qu’il attaque avec plus de force : comment, après avoir ainsi constaté vous-même le péril suprême que représente, pour les travailleurs, la concentration du capital qui va ainsi s’opérant, pouvez-vous donner à ces travailleurs devenus conscients, comme principale réforme à accomplir, cette concentration du capital entre les mains de l’État ?

Mais l’État, c’est l’ennemi, c’est l’arsenal et la forteresse de la classe ennemie, que le prolétariat devra avant tout emporter s’il veut s’affranchir, pour s’affranchir !

Et lorsque vous voulez étendre le domaine de cet État, doubler l’État-Gendarme de l’État-Patron, je ne comprends plus ; c’est à un véritable suicide que vous nous provoquez.

Lorsque vous penchant sur les prolétaires, vous leur dites que pour améliorer leurs conditions, pour se créer plus de liberté, le moyen supérieur est de remplacer le capitalisme privé par le capitalisme d’État – de l’État qui n’est qu’un vaste organe de compression au profit de la classe possédante – je me mets à leur place et je vous demande pour eux : comment peut-on faire ainsi le jeu de l’ennemi ? (Applaudissements.) »

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