Molière : “hors de Paris, il n’y a point de salut pour les honnêtes gens”

Molière ne critique pas seulement le caractère arriéré des féodaux. En effet, il y a la tentative de procéder à l’imitation de la culture, par pédantisme. Molière est une arme anti-féodale justement parce qu’il empêche la reproduction en apparence de la culture par les faussaires féodaux.

La pièce Le bourgeois gentilhomme est ainsi un rappel aux bourgeois : il faut qu’ils restent eux-mêmes, pas qu’ils copient les féodaux. Un vrai bourgeois ne doit pas se la jouer gentilhomme, il doit porter la ville nouvelle, et ne pas transposer dans celle-ci des mœurs des campagnes.

On a par exemple le moment où Monsieur Jourdain, bourgeois voulant devenir gentilhomme, qui tente d’importer le culte féodal de « l’importance » :

Monsieur Jourdain, Laquais.

Monsieur Jourdain

Suivez-moi, que j’aille un peu montrer mon habit par la ville ; et surtout ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu’on voie bien que vous êtes à moi.

Laquais

Oui, Monsieur.

Dans La Comtesse d’Escarbagnas, on retrouve de la même manière la critique du pédantisme féodal déconnecté des valeurs réelles de la culture et de la civilisation. Les féodaux sont décalés par rapport aux réelles exigences, aux réelles bonnes manières.

Les spectateurs constatent ainsi dans la pièce :

La Comtesse

Allez, impertinente, je bois avec une soucoupe. Je vous dis que vous m’alliez quérir une soucoupe pour boire.

Andrée

Criquet, qu’est-ce que c’est qu’une soucoupe ?

Criquet

Une soucoupe ?

Andrée

Oui.

Criquet

Je ne sais.

La Comtesse

Vous ne vous grouillez pas ?

Andrée

Nous ne savons tous deux, Madame, ce que c’est qu’une soucoupe.

La Comtesse

Apprenez que c’est une assiette sur laquelle on met le verre. Vive Paris pour être bien servie !

On retrouve pareillement dans la pièce :

La Comtesse

Ôtez-vous de devant mes yeux. En vérité, Madame, c’est une chose étrange que les petites villes ; on n’y sait point du tout son monde ; et je viens de faire deux ou trois visites, où ils ont pensé me désespérer par le peu de respect qu’ils rendent à ma qualité.

Julie

Où auraient-ils appris à vivre ? Ils n’ont point fait de voyage à Paris.

La Comtesse

Ils ne laisseraient pas de l’apprendre, s’ils voulaient écouter les personnes ; mais le mal que j’y trouve, c’est qu’ils veulent en savoir autant que moi, qui ai été deux mois à Paris, et vu toute la cour.

Julie

Les sottes gens que voilà !

La Comtesse

Ils sont insupportables avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens. Car enfin il faut qu’il y ait de la subordination dans les choses ; et ce qui me met hors de moi, c’est qu’un gentilhomme de ville de deux jours, ou de deux cents ans, aura l’effronterie de dire qu’il est aussi bien gentilhomme que feu Monsieur mon mari, qui demeurait à la campagne, qui avait meute de chiens courants, et qui prenait la qualité de comte dans tous les contrats qu’il passait.

Julie

On sait bien mieux vivre à Paris, dans ces hôtels dont la mémoire doit être si chère. Cet hôtel de Mouhy, Madame, cet hôtel de Lyon, cet hôtel de Hollande ! Les agréables demeures que voilà !

La Comtesse

Il est vrai qu’il y a bien de la différence de ces lieux-là à tout ceci. On y voit venir du beau monde, qui ne marchande point à vous rendre tous les respects qu’on saurait souhaiter. On ne s’en lève pas, si l’on veut, de dessus son siège ; et lorsque l’on veut voir la revue, ou le grand ballet de Psyché, on est servie à point nommé.

Julie

Je pense, Madame, que, durant votre séjour à Paris, vous avez fait bien des conquêtes de qualité.

La Comtesse

Vous pouvez bien croire, Madame, que tout ce qui s’appelle les galants de la cour n’a pas manqué de venir à ma porte, et de m’en conter ; et je garde dans ma cassette de leurs billets, qui peuvent faire voir quelles propositions j’ai refusées ; il n’est pas nécessaire de vous dire leurs noms : on sait ce qu’on veut dire par les galants de la cour. »

Dans les Précieuses ridicules, on trouve de ridiculisé le même genre d’attitudes pédantes, de comportements relevant faussement de la culture :

Mascarille

Tout ce que je fais me vient naturellement, c’est sans étude.

Mascarille

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.

Magdelon

Assurément, ma chère.

Magdelon

Hélas ! qu’en pourrions-nous dire ? Il faudroit être l’antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.

Mascarille

Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n’y a point de salut pour les honnêtes gens.

Le triomphe de Paris ne date pas du XIXe siècle : la ville naît au XVIIe siècle, comme vecteur de culture et de civilisation, contre la féodalité – et contre les pédants qui tentent d’utiliser cela dans un sens réactionnaire, au moyen de l’esprit pédant.

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