Notes sur la conférence de la Toussaint (1974)

[P. Boisgontier. Nouvelle Cause du peuple.]

« Un centre de recherche sur la révolution » ou encore « un centre de documentation sur les révoltes populaires » ou bien « un lieu de rencontre et d’échanges de tout ce qui est ou se pense « subversif ».

Voilà sur quelle proposition s’est achevé le dernier rassemblement convoqué à l’initiative d’un certain nombre de militants « historiques » de l’ex-G.P. dont ses dirigeants les plus notoires.

En soi l’idée n’est pas mauvaise. Cela fait même un certain temps que les Italiens l’ont mise en pratique. Il n’y a pas à ergoter, un centre de documentation-recherche qui donnerait enfin à « l’autre gauche » celle qui refuse et Mitterrand et Marchais la possibilité d’avoir une « mémoire » un peu organisée et par là un peu plus de moyens matériels pour réfléchir sur les choses. Un tel centre serait une initiative positive.

Et pourtant l’accueil que l’idée a reçu permet de douter fort qu’elle vienne rapidement à réalisation. C’était le dimanche matin, dernier jour de la rencontre en fin d’assemblée générale. La proposition a tellement fait l’effet du nième gadget que ses promoteurs (une fraction de l’ex-direction) ont du s’empresser de prévenir la critique en spécifiant qu’il s’agissait là seulement d’une idée parmi d’autres et absolument pas de l’aboutissement de la rencontre…

Le malheur veut que tout le reste de l’assemblée générale s’est trouvé consacré de fait à cette idée « parmi d’autres » et que la réunion s’est finalement dispersée l’après-midi sans qu’un débat de fond ait pu se développer sur les « autres points » pourtant présents à l’esprit de plus d’un des participants : « la dissolution n’arrête pas la lutte des classes », « chacun dans son coin, c’est bien beau, mais quand on se retrouve on aimerait aller plus loin », « ce n’était pas la peine de faire faire des centaines de kilomètres à tout un tas de copains pour accoucher d’un centre de recherche », etc.

De tout cela il en fut peu question, ce n’était vraiment pas le problème à l’ordre du jour. En bref, l’achèvement d’un cycle : faute d’avoir fait la révolution, dans les temps impartis… on va l’étudier.

C’est vraiment en une phrase tout le rassemblement de la Toussaint conçu et dirigé de telle manière qu’il ne pouvait en ressortir une nouvelle fois que l’entérinement d’une idée « d’en haut »… hormis le fait de s’être quand même rencontrés.

UN CURIEUX TEXTE D’INVITATION :

Dès le stade de la préparation, on pouvait se douter qu’il y avait anguille sous roche. Et en premier lieu le texte d’invitation est un chef-d’ozuvre de confusion.

On y invite tout ce qui avait compté dans la G.P. : « Pour l’essentiel, d’anciens responsables de la G.P. » Mais on pense large : « Il est nécessaire que soient présents des camarades des premières années de la gauche qui ont pu prendre des distances par rapport au mouvement »… et ainsi, un certain nombre d’exclus eurent le plaisir de pouvoir confronter leur expérience « d’éloignement » !

(C’est là un des petits paradoxes de ce rassemblement que d’avoir vu des membres de l’ex-direction s’efforcer de récupérer certains camarades qu’ils avaient exclus avec perte et fracas dans les années 71-72 pour manquement au ‘ centralisme démocratique ‘ façon G.P. : Je ne veux voir qu’une seule tête !) !

Mais en même temps on prend des précautions contre les perturbateurs éventuels. Seul l’esprit G.P. est admis ! Qu’est-ce que l’esprit G.P. en 1974 !

Si les invitants le savent, ils se sont bien gardés de le dire autrement que par la négative :« Sont exclus de fait (du rassemblement) ceux qui veulent reconstruire sur une base ML ! (Cf. les camarades qui ont entrepris de faire reparaître « La Cause du Peuple ».)

Et ainsi, d’emblée, on met hors du coup les contradicteurs, alors même qu’on annonce comme thème de la rencontre celui où justement le débat principal passe avec ces contradicteurs.

Comment vouloir traiter correctement de la question posée : « où en sommes-nous d’une théorie de la révolution, de la pratique subversive en France » si l’on met ainsi « hors jeu » ceux des anciens de la G.P. à avoir encore quelques idées sur la théorie de la révolution « tout court » !

En fait, la suite de l’invitation répond à cette question ; ce qu’on peut appeler le terrorisme anti-marxiste-léniniste implicite de l’invitation (et qui a pesé comme une chappe sur tout le stage) se comprend quand on lit le reste.

Les auteurs (six chefs « historiques » de la « CDP ») s’interrogent à un très haut niveau d’abstraction, sans référence concrète, sans référence historique, sur l’en soi de la théorie de l’organisation avec la préoccupation évidente d’en rester à l’interrogation. L’argumentation se déroule en deux temps tout aussi vicieux l’un que l’autre.

Premier temps : en substance, « autrefois nous, maos, nous étions organisés, maintenant nous sommes dissous. Certains pensent que cela signifie notre échec… mais n’est-ce pas plutôt le signe que « toute organisation est mortelle », qu’il faut aujourd’hui penser non plus en terme d’organisation intangible jusqu’à la révolution, mais en terme de « mouvements » successifs mourant les uns après les autres »… et ainsi le centralisme démocratique ne se trouve-t- il pas remis en cause !

Et voilà le premier doute merveilleux qui permet tranquillement de passer à côté et complètement à côté de ce qui est la vraie question : quelle était la politique de ladite organisation dont vous dites qu’elle ne pouvait que mourir !

Affirmer l’inéluctabilité de la mort d’une organisation, n’est-ce pas un moyen commode pour éviter de s’interroger sur ses causes ! Et si elle était morte assassinée ?

Deuxième temps : le centralisme démocratique et l’organisation chargés de toutes les maladies comme l’âne de la fable, c’est déjà pas mal, mais si le cadavre se réveillait quand même ? Alors on y va d’un autre raisonnement tout aussi abstrait : « contre l’autre “noyau dur” du marxisme-léninisme, à savoir “la dictature du prolétariat”. »

Et voilà à peu près le schéma : « Mettre en question le centralisme démocratique, c’est pas mal, mais ça pose la question du centre (pour sûr !), or on nous a appris que le parti devait être sous direction du prolétariat (ce que G.P. dixit, il y a longtemps), or il y a eu comme une malédiction qui sans arrêt nous a ramenés à un esprit prolétarien étroit. N’y a-t-il pas là la preuve qu’il y a quelque chose de pipé et qu’il vaut mieux ne plus parler de direction du prolétariat si l’on veut que les autres couches du peuple puissent faire entendre leur voix !».

Et voilà… A croire que les auteurs du texte ont tout oublié de leurs lectures passées notamment « le manifeste communiste » et Mao qui permettent de résoudre l’apparente contradiction dans laquelle ils essaient de nous entortiller. Qu’il y ait des contradictions entre la classe ouvrière et ses alliés, personne ne le nie. Ce n’est pas une raison pour tout foutre dans le même panier !

A moins, justement que cela ne permette de passer bien tranquillement à côté, là encore, d’un des plus beaux paradoxes de la G.P. – « C.D.P. », à savoir que les plus ouvriéristes et prolétariens étroits de ladite organisation n’ont certainement pas été dans l’ensemble des membres de la classe ouvrière mais des petits bourgeois intellectuels complexés à en mourir par leur origine de classe !… et qui viennent maintenant de la redécouvrir!

Et ainsi en deux temps, tout semble mis par terre et le chemin est grand ouvert pour le bavardage éclectique. Le rassemblement a été très largement à l’image de l’invitation.

UN RASSEMBLEMENT « TRAINING-GROUP »

Les « six » historiques invitants attendaient une centaine de participants, il en vint deux cents bien tassés. Fidèle à l’esprit de la convocation, Alain Geismar proclamait « l’autogestion » de la réunion. Le texte d’invitation étant lui-même mis de côté : « On discutera de ce qu’on voudra… », « en autant de groupes qu’on voudra ».

Rien de mieux pour maintenir l’opposition éventuelle dans la dispersion et permettre ainsi à la pensée idéaliste présidant à la convocation de se mettre à l’abri de coups trop concertés jusqu’à l’accouchement de la souris finale qu’est le centre de recherches dont on a déjà parlé.

Qu’on s’imagine en effet que le travail s’est déroulé dans des commissions sans aucune mise en commun intermédiaire et cela durant les deux premiers jours de la rencontre. Le groupe invitant, le seul à avoir un reste de fichier, le seul à avoir eu la possibilité de se concerter, le seul à avoir pu réaliser un texte… est bien entendu dûment réparti dans chaque commission.

Comme on voit, derrière sa façade « d’autogestion », le stage n’a pas failli à la bonne tradition du « centralisme démocratique » façon ex-direction.

Aussi, bien malin serait celui qui pourrait prétendre avoir une connaissance d’ensemble de la conférence. Autant de points de vue qu’il y a de commissions, l’assemblée générale finale n’ayant absolument pas permis de regrouper les points de vue en positions concertées. On peut seulement donner des notations.

1. L’ex-groupe dirigeant ne sait manifestement plus où il va, il a perdu toute unité de pensée. Certains de ses membres pensent à Piaget, ils ont encore la volonté de se battre. Mais d’autres ont carrément sauté hors du temps et des luttes.

Ainsi a-t-on vu l’ancienne direction lyonnaise (toujours représentée dans le passé à la direction nationale) célèbre par son sectarisme et ses ravages dans le mouvement démocratique et dans le mouvement de la jeunesse, faire l’apologie de la communauté pauvre (moins de 300 F par mois et par personne) présentée comme le « sésame ouvre toi » de la subversion, la « nouvelle barre de fer 1974 ».

Inutile de dire que cette transformation des « sécateurs » d’autrefois en « humbles roses communautaires » n’a pas été du goût de quiconque était un peu enraciné dans la vie, qu’il soit ouvrier ou intellectuel. Cette position utopiste ne mérite même pas la critique, seulement une remarque sur la manière dont elle a été présentée comme fidèle expression de l’esprit G.P., comme l’apologie du rêve en tant que mode de subversion.

Cela vaut qu’on s’y arrête parce qu’il y a là l’illustration idéaliste de ce qui est peut-être la seule idée juste qui reste du naufrage, l’idée qu’il faut « remplir » la révolution et qu’il ne suffit pas seulement de « durcir ».

Il semble que cette idée-là s’est développée dans pratiquement toutes les commissions. Ce n’est pas une idée nouvelle. On pourrait dire que c’est un des héritages de la « C.D.P. », ce qui devrait permettre de poursuivre pour ceux qui n’ont pas accepté de jeter le bébé avec l’eau du bain.

2. Il y a un paradoxe à ce que plus d’un an après la proclamation de la dissolution, plus de deux cents « ex » éprouvent le besoin de se retrouver ! Et de ce point de vue, le rassemblement est une preuve de plus de la résistance spontanée que depuis des années, la base « mao » n’a cessé de développer contre l’idée de dissolution présentée comme dispersion des forces.

Mais en même temps, et cela m’a beaucoup frappé, la majorité des participants, si critiques qu’ils soient à l’égard de la dissolution-dispersion, la ressentait partout comme une libération. La fin d’un carcan qui dans le passé les avait trop souvent obligés à aller à l’encontre de ce que leur sensibilité de militants leur permettait d’appréhender.

Il y a là, la base pour une réflexion de bilan, une mise en cause matérialiste des us et coutumes de l’ex- direction et de tous ses relais, et une critique auto-critique générale.

3. Il ne faut pas cependant se cacher le stade avancé de dégénérescence que marque ce stage car sinon on risque de se faire beaucoup d’illusions sur une possibilité de continuer sans rupture. Le tir de barrage ou le nuage de fumée que l’ex-direction a étendu devant le passé pour en interdire une critique collective concrète est d’une grande efficacité.

Plutôt que d’analyser ce passé, la nouvelle théorie de l’organisation comme « négation permanente de l’organisation » (voir la substance du texte d’invitation) est un discours entièrement corrodant s’il n’est pas contré correctement (c’est-à- dire par une nouvelle pratique collective).

Il prend appui sur le réflexe de libération expliqué plus haut, et sur le sentiment de défense typique de centaines et de milliers d’anciens camarades :« On s’est fait baiser ensemble, si on se remet ensemble, on se fera baiser encore. » Et ainsi s’infiltre largement l’idéologie d’impuissance qui caractérise complètement « l’ex-direction ».

4. C’est cette idéologie d’impuissance qu’il faut battre en brèche. Non pas à coup de déclarations volontaristes, ou en assènant des excommunications à ceux qui la professent, mais en les laissant de côté et en passant à une nouvelle pratique. Cela suppose qu’on se libère des sophismes à la mode sur la faillite de la G.P. – « C.D.P. ».

Cette faillite est explicable. Cela suppose aussi qu’on oppose une attitude résolument matérialiste face à tous les autres sophismes concernant la suite et qui se résument en une seule question qu’on vous balance à la tête :« Et toi, qui critiques si fort le passé, que proposes-tu pour aujourd’hui ? » avec sous-entendu toute l’attitude individualiste.

Comme si la nouvelle pratique ne suffisait pas pour naître que tout ceux qui refusent la liquidation des acquis du mouvement mao se réunissent à nouveau ! C’est la leçon principale du stage à mes yeux ! 

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