Paul Verlaine et la «musique avant toute chose»

Voici deux autres exemples, les derniers, de poèmes de Paul Verlaine témoignant avec réussite de cet engagement dans la fluidité de la langue française. Ils sont tous deux tirés de Romances sans paroles, datant de 1891.

Le premier se caractérise par un choix du bon mot particulièrement bien réalisé. Le souci est que la dimension parnassienne amène l’œuvre à être très gratuite, ouvertement tourné vers son propre ego, voire son ennui, etc.

III

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
O le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui écœure.
Quoi ! nulle trahison ? …
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine!

Le second poème est empreint d’une musicalité tout à fait réussie. L’absence de direction y est cependant tout aussi patent.

VIII

Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune,
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Corneille poussive
Et vous les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Il faut enfin mentionner le poème Art Poétique, le 13e du recueil Jadis et Naguère, de 1884. Il n’est nullement bon, ni même intéressant, ne serait-ce la première strophe, considérée comme une sorte de manifeste en faveur de la musicalité.

                                   À Charles Morice

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

C’est des beaux yeux derrière des voiles
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est par un ciel d’automne attiédi
Le bleu fouillis des claires étoiles!

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

Ô qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.

Le fait est que Paul Verlaine n’a jamais considéré qu’il s’agissait là d’un manifeste, même s’il a utilisé de manière régulière les vers impairs, pour se déconnecter de l’encadrement fourni par l’alexandrin. Cependant, c’était là un processus décadent.

La véritable exigence se situait dans le bon mot, qui devait être musical, et non pas dans une musicalité abstraite à découvrir par un anti-formalisme jouant sur une dimension numérique.

L’envolée recherchée par Paul Verlaine – qualifiée bien présomptueusement de symbolisme – n’est que l’apanage d’écrivains cherchant à parasiter la société au nom d’une littérature qui serait une fin en soi.

La preuve est toute trouvée quand on voit l’extrême faiblesse des œuvres de Paul Verlaine à part les quelques une reflétant une tendance historique : celle au bon mot, exposé de manière fluide, témoignant d’un élargissement de la culture populaire.

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Paul Verlaine et le compactage de l’expression

Les poèmes saturniens, la première œuvre de Paul Verlaine, relèvent donc du Parnasse et ne sont pas intéressants, sauf quand ils en décrochent et assument la mélodie. Ils font alors sauter les alexandrins, pour se tourner vers un compactage incisif, un minimalisme concis mais pointu dans le choix des termes.

Mais le caractère de chanson des (très rares) œuvres réussies de Paul Verlaine exige une certaine brièveté. Une chanson trop longue s’enlise. En voici un exemple avec un poème tiré donc du premier recueil de Paul Verlaine, les Poèmes saturniens. Il y a une véritable dynamique, mais elle finit par s’effondrer.

C’est que la concision à la française ne va pas sans une certaine préciosité, une certaine rareté et c’est d’autant plus vrai quand cela a pris une tournure populaire.

SUB URBE

Les petits ifs du cimetière
Frémissent au vent hiémal,
Dans la glaciale lumière.

Avec des bruits sourds qui font mal,
Les croix de bois des tombes neuves
Vibrent sur un ton anormal.

Silencieux comme les fleuves,
Mais gros de pleurs comme eux de flots,
Les fils, les mères et les veuves,

Par les détours du triste enclos,
S’écoulent, — lente théorie,
Au rythme heurté des sanglots.

Le sol sous les pieds glisse et crie,
Là-haut de grands nuages tors
S’échevèlent avec furie.

Pénétrant comme le remords,
Tombe un froid lourd qui vous écœure,
Et qui doit filtrer chez les morts,

Chez les pauvres morts, à toute heure
Seuls, et sans cesse grelottants,
— Qu’on les oublie ou qu’on les pleure ! —

Ah ! vienne vite le Printemps,
Et son clair soleil qui caresse,
Et ses doux oiseaux caquetants !

Refleurisse l’enchanteresse
Gloire des jardins et des champs
Que l’âpre hiver tient en détresse !

Et que, — des levers aux couchants,
L’or dilaté d’un ciel sans bornes
Berce de parfums et de chants,

Chers endormis, vos sommeils mornes !

Tout cela est bien trop long. Cela ne veut pas dire que pour autant que la brièveté soit un un gage de haut niveau culturel en soi. Voici un rare poème sortant du lot tiré des Romances sans paroles (de 1891).

Le principe du reflet utilisé est très bien, il est tout à fait dialectique. Mais il est trop bref pour acquérir une réelle dimension marquante, alors qu’il a toute une série d’éléments très pertinents.

Ariettes IX

Le rossignol qui du haut d’une branche se regarde dedans, croit être tombé dans la rivière. Il est au sommet d’un chêne et toutefois il a peur de se noyer. (Cyrano de Bergerac.)

L’ombre des arbres dans la rivière embrumée
Meurt comme de la fumée,
Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles
Se plaignent les tourterelles.

Combien, ô voyageur, ce paysage blême
Te mira blême toi-même,
Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées
Tes espérances noyées !

Mai, Juin, 1872.

Le souci fondamental est que Paul Verlaine ne se sort pas du Parnasse. On le classe dans le symbolisme, mais il n’a pas d’élans transcendants et lorsqu’il parle de la nature, ce ne sont pas des symboles : Paul Verlaine est bien plus un romantique en retard historiquement, ce qui explique de manière d’ailleurs efficace la vague de décadentisme, le romantisme catholique, l’avènement d’un néo-romantisme catholique avec notamment Georges Bernanos.

Mon rêve familier, un poème très connu des Poèmes saturniens, est ici un excellent exemple. Son approche est très clairement celle du Parnasse, avec donc un exercice de style, le sentiment étant exprimé de manière raffinée, esthétisée. On sent toutefois que Paul Verlaine essaie d’aller plus loin, qu’il pousse dans un sens romantique.

MON RÊVE FAMILIER

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Le style est totalement propre au Parnasse, avec une esthétisation – stylisation d’un phénomène. On retrouve les éléments appréciables dans les poèmes réussis de Paul Verlaine.

Si le poème est en alexandrins, on peut ainsi s’apercevoir qu’il consiste en toute une série de découpages, tous pointus, chaque élément étant pratiquement autonome. Le balancement par la césure à l’hémistiche souligne le côté chanson, mélodie : Je fais souvent ce rêve / étrange et pénétrant // D’une femme inconnue, / et que j’aime, et qui m’aime, etc.

Ces découpages sont encore plus marqués pour le poème Clair de lune, qui se trouve dans le second recueil, les Fêtes galantes, paru en 1869. Chaque vers est littéralement autonome, il pourrait être une phrase seule, d’une tournure extrêmement précise, d’un raffinement extrême mais sans préciosité, assumant en réalité la fragilité, la nervosité.

CLAIR DE LUNE

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques,
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Il faut bien saisir que cette œuvre très belle est un travail d’orfèvre – encore une fois dans l’esprit du Parnasse. C’est un travail de laboratoire : le recueil dont il relève, les Fêtes galantes, a été publié à 350 exemplaires à compte d’auteur en 1869, puis à 600 exemplaires en 1886 (dont cent pour l’auteur).

Voici un autre exemple, du même recueil.

Cythère

Un pavillon à claires-voies
Abrite doucement nos joies
Qu’éventent des rosiers amis ;

L’odeur des roses, faible, grâce
Au vent léger d’été qui passe,
Se mêle aux parfums qu’elle a mis ;

Comme ses yeux l’avaient promis,
Son courage est grand et sa lèvre
Communique une exquise fièvre ;

Et l’Amour comblant tout, hormis
La Faim, sorbets et confitures
Nous préservent des courbatures.

Il n’y a ici strictement aucun symbolisme. On est dans le Parnasse – avec un saut vers le compactage de l’expression qui reflète une tendance générale.

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La «Chanson d’automne» de Paul Verlaine, chef d’œuvre de musicalité

Les soleils couchants ont une dimension minimaliste, que n’a pas la promenade sentimentale, qui elle perd le côté compacté.

Mais les Poèmes saturniens contiennent chef d’œuvre, très connu en France, échappant tant au minimalisme qu’à l’absence de compactage.

Sa qualité musicale est un tour de force, car les éléments sont adéquatement choisis et s’imbriquent parfaitement.

CHANSON D’AUTOMNE

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Il est évident que le poème Le pont Mirabeau d’Apollinaire, lui aussi très connu (et par ailleurs sa seule œuvre réussie), s’appuie directement sur la méthode ici exposée par Paul Verlaine. Mais en réalité on peut pratiquement dire que cette méthode est celle qui dans la seconde moitié du XIXe siècle triomphe en France.

La réclame (avant la publicité au sens moderne-technique), la chanson française… prennent un caractère de masse et la sélection du bon mot, de la fluidité du propos, sont des exigences incontournables.

Il faut ici faire attention à ne pas commettre l’erreur de rater le découpage des syllabes. Le poème est en effet composé sur le mode 4 – 3 – 3. Voici le poème avec le découpage correspondant.

CHANSON D’AUTOMNE

Les / san / glots / longs
Des / vi / o/ lons
De / l’au / tomne
Bles / sent / mon / cœur
D’un / e / lan / gueur
Mo / no / tone.

Tout / su/ffo/cant
Et / blê / me, / quand
So/ nne / l’heure,
Je / me / sou / viens
Des / jours / an / ciens
Et / je / pleure ;

Et / je / m’en / vais
Au / vent / mau / vais
Qui / m’em / porte
De / çà, / de / là,
Pa / reil / à / la
Feui / lle / morte.

Dans ce poème – ou cette chanson, puisque tel est l’apport historique de Paul Verlaine, au sens où il reflète une perspective, pas au sens où il créerait quoi que ce soit -, les contradictions sont nombreuses et forment une puissante dynamique et par leur enchevêtrement.

Il est nécessaire ici de citer le poème de Baudelaire À une passante, qui se trouve dans les Fleurs du mal. En effet, ce dernier s’appuie sur une opposition générale entre ce qui a un caractère bref (au sens de court, fin, agité) et ce qui a un caractère long (qui s’inscrit dans la durée, se fonde sur la stabilité). Paul Verlaine en reprend directement le principe.

Les Poèmes saturniens datent de 1866, les Fleurs du mal de 1857.

À une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,       
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Voici maintenant le même repérage pour Chanson d’automne.

CHANSON D’AUTOMNE

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone
.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

La mise en perspective est la même que dans À une passante.

On notera naturellement que les sonorités sont particulièrement travaillées, afin d’être prégnantes et d’imposer une série captant particulièrement l’attention. Le son « o » présent à plusieurs reprises, on a de multiples sons « on » ; il y a un série de « an » et de « ien », tout comme des « é » et des « e ».

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

A cela s’ajoute l’expression d’un saut qualitatif dans le poème. En effet, la première strophe présente un mouvement qui agit sur quelque chose.

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

La seconde strophe pose un reflet de cette action sur la chose en question.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

La troisième strophe est le produit dialectique de la première et de la deuxième strophes.

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

On remarquera à ce sujet que si l’on n’y prend garde, on peut interpréter le poème dans le sens de correspondances baudelairiennes. Le sanglot est parallèle au violon, la feuille au vent, etc.

En réalité, on a bien dans chaque strophe l’exposition d’un reflet. C’est une présentation matérialiste – de manière esthétique – d’une réalité objective.

Il est souvent ici parlé, de la part des théoriciens bourgeois, de l’approche impressionniste de Paul Verlaine. C’est tout à fait erroné. L’impressionnisme est un subjectivisme décrivant le monde tel qu’il est ressenti individuellement. Paul Verlaine, quant à lui, décrit ici le reflet sensible du monde en lui. La mise en perspective est inverse.

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La promenade sentimentale de Paul Verlaine, une nervosité mise en perspective

Le poème Promenade sentimentale, tiré des Poèmes saturniens, est très proche de Soleils couchants, mais sans la dimension compactée : c’est une tentative de se rapprocher de la densité du poème classique, ce qui indique la mauvaise direction de Paul Verlaine, qui justement correspond à cette dimension « compactée », bien choisie, des termes propres à une société plus éduquée.

Le poème, qui fait partie à la première œuvre de Paul Verlaine, les Poèmes saturniens, a une approche d’ailleurs relevant du Parnasse.

C’est pourtant un échec complet sur ce plan, car la dimension mélodique, avec en quelque sorte des refrains intériorisés au poème, est bien trop prégnante. La musicalité l’emporte, brisant l’approche parnassienne.

De plus on a des références systématisées à la nature et une dynamique dialectique par l’opposition du pointu au trouble, correspondant de manière particulièrement vigoureuse à toute la « nervosité » qu’il s’agit d’exprimer désormais.

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

Voici le repérage des éléments de la nature et du mouvement. Toute la force du poème réside en effet au cadrage par la nature, sans quoi tout s’étiolerait, ce qui est le cas dans les autres œuvres de Paul Verlaine.

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

Voici le repérage du pointu et du trouble, c’est-à-dire des éléments pointus, agressifs pour ainsi dire, et inversement des éléments aux contours indéfinis, non seulement troubles ou vagues, mais surtout correspondant à quelque chose de troublé.

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

Voici le repérage des éléments revenant à plusieurs reprises, formant la mélodie. On remarquera que « parmi la saulaie » encadre une sorte de partie intermédiaire où il n’y a justement pas de répétition. Le découpage est fait pour faciliter la vue de cette structuration.

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie

Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes

Parmi la saulaie j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons
du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

Voici le repérage de la lumière, du transparent, par opposition à l’opaque, aux ténèbres. Il faut noter que les ténèbres ont un sens plus fort que celui d’obscurité, de par son côté indéfini, oppressant. Il y a une dimension nerveuse qui s’ajoute au concept d’obscurité.

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

Il faut saisir également ici que les rayons sont pointus et que la plaie a été causée par un objet pointu. Il y a toutefois le fait que le soleil est couchant et que par conséquent les rayons ont moins de vigueur. On est dans une souffrance – mais indéfinie.

Telle est la manière dont Paul Verlaine cherche à saisir, définir la nervosité.

Voici maintenant le repérage des dimensions, de la spatialisation, de l’occupation de l’espace, un aspect absolument fondamental du poème.

Il faut rappeler ici également que les nénuphars poussent depuis la base des cours d’eaux, qu’elles occupent elles-mêmes un espace. A cela s’ajoute que les nénuphars blancs s’ouvrent et se ferment selon le jour ou la nuit, ce qui correspond à l’opposition jour/nuit mentionnée.

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

On a ici vraiment la démarche de Paul Verlaine, quand elle réussit (ce qui est plus que très rarement le cas) : on a la nature et les sentiments d’un côté, la concision. Il faut également en voir la musicalité, au-delà simplement de la mélodie.

Voici le repérage des sons « é » et « o », qui respectivement est empreint de légèreté, le second étant marqué.

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent beait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

Voici le repérage de la lettre « l » ainsi que des sons « ou » et « an », avec pareillement une opposition entre l’atténuation et un son continu et marquant.

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

La dimension compactée n’est pas là, toutefois le poème ne consiste pas en alexandrins, mais en décasyllabes. On a déjà le style d’expression concise, déterminée, qui passe de l’alexandrin au pentasyllabe, ici masqué par les décasyllabes formant même souvent une double pentasyllabe.

On ici une véritable virtuosité quant à la présentation de la nervosité. Mais le poème s’étale et il manque d’accessibilité.

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Les soleils couchants de Paul Verlaine et sa reconnaissance de la nature

Lorsque Paul Verlaine a assumé du romantisme (allemand, anglais, très clairement) le fait de se tourner vers la nature, alors un déclic se produit. En ce sens Paul Verlaine est un romantique authentique arrivant trop tard.

Il faut bien saisir ici que le romantisme véritable n’amène pas à parler de la nature, mais à placer l’être humain comme une des ses composantes. Il y a une dimension cosmique.

C’est cela que réussit Paul Verlaine dans une œuvre de très grande qualité, un bijou, dans une série dénommée Paysages tristes des Poèmes saturniens, dédié à un autre poète du Parnasse, Catulle Mendès.

Soleils couchants combine la nature, les sentiments, la mélodie ; Paul Verlaine est ici un virtuose.

SOLEILS COUCHANTS

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants, sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants, sur les grèves.

Comme Marine, Soleils couchants est composé de pentasyllabes. Tous les vers ont le même rythme, ou plus exactement le même nombre de syllabes, car par l’accentuation de certains mots, il y a une accélération ou une décélération. On a ainsi « la mélancolie » qui dure autant de temps que « berce de doux chants », impliquant un mouvement plus rapide pour ces derniers mots.

Voici le repérage du mouvement qui s’associe, comme le soleil se couche, aux espaces allongés. L’opposition dialectique est brillante.

SOLEILS COUCHANTS

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants, sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants, sur les grèves.

On notera que le terme de « défiler » implique un allongement également. L’idée est aussi présente dans les chants, qui s’étalent comme son, et pareillement le « cœur qui s’oublie » implique une durée continue.

Cela peut être vrai pour les « étranges rêves » mais le pluriel sous-tend une répétition et brise la continuité de l’allongement.

Voici le repérage de la lumière affaiblie, qui s’associe à la nervosité mélancolique.

SOLEILS COUCHANTS

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants
,
sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants
,
sur les grèves.

Voici le repérage des éléments musicaux qui reviennent en tant que tels.

SOLEILS COUCHANTS

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants, sur les grèves
,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants, sur les grèves.

Le jeu sur les sonorités est évidemment essentielle pour la fluidité mélodique du poème. Voici le repérage des sons « o » et « é »/ « è ». Le premier son est assez marqué de par l’ouverture qu’il implique comme son, le second est plus léger, plus tendant à la fluidité.

SOLEILS COUCHANTS

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants, sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants, sur les grèves.

Voici le repérage de la lettre « l » et des sons « ou » / « an ». Le premier son atténue, les deux autres sont des sons prolongés et marqués.

SOLEILS COUCHANTS

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants, sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants, sur les grèves.

Et, il y a donc le compactage. Il est ici assez minimaliste puisque Paul Verlaine reprend des éléments clefs qu’il fait revenir. Il a trouvé une bonne formule qu’il fait se répéter et le lien à la nature lui amène à véritablement cadrer son œuvre. C’est là une clef essentielle.

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Paul Verlaine, de la nervosité au milieu du Parnasse

Si l’on prend les poèmes traditionnels, Paul Verlaine n’a aucun intérêt. C’est un auteur relevant du Parnasse, cherchant un esthétisme raffiné et orientalisant au moyen d’un langage à la fois concis et pittoresque. Il suffit citer le poème Vœu qu’on trouve dans les Poèmes saturniens, son premier recueil, datant de 1866.

Ah ! les oarystis ! les premières maîtresses !
L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs,
Et puis, parmi l’odeur des corps jeunes et chers,
La spontanéité craintive des caresses !

Verlaine ne se départira jamais de cette quête élitiste de la tournure raffinée, de la poésie comme forme la plus haute, etc. Voici un exemple avec un poème, toujours des Poèmes saturniens, somme toute très réussi du point de vue du formalisme,

C’est encore et toujours du Parnasse, avec une volonté d’esthétisation extrêmement marquée, ainsi qu’une fluidité très forcée même si on a déjà une tournure mélodique. La tension nerveuse est omniprésente, mais esthétisée.

CRÉPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE

Le Souvenir avec le Crépuscule
Rougeoie et tremble à l’ardent horizon
De l’Espérance en flamme qui recule
Et s’agrandit ainsi qu’une cloison
Mystérieuse où mainte floraison
— Dahlia, lys, tulipe et renoncule —
S’élance autour d’un treillis, et circule
Parmi la maladive exhalaison
De parfums lourds et chauds, dont le poison
— Dahlia, lys, tulipe et renoncule —
Noyant mes sens, mon âme et ma raison,
Mêle, dans une immense pâmoison,
Le Souvenir avec le Crépuscule.

Il faut bien voir le rôle idéologique du Parnasse. Ce mouvement était ouvertement reconnu par les institutions étatiques, il était officiellement le style littéraire considéré comme correspondant à la France, à la République.

C’était vraiment un moyen de précipiter les couches intellectuelles littéraires dans le formalisme le plus complet. Paul Verlaine n’échappe pas à cela et son œuvre va s’enliser en général dans cette approche, avec bien souvent pour se débrider des facilités outrancières, la vulgarité, etc.

Il y a toutefois des moments où la nervosité entraîne une rupture. Cela n’est vrai que pour très peu de poèmes, une poignée simplement. Ils ont la particularité de rompre dans la forme avec les autres.

Paul Verlaine

Dans le premier recueil, les Poèmes saturniens, on retrouve donc des poèmes reflétant une fluidification propre à l’utilisation plus générale d’une langue soutenue parmi les masses, sans fioritures pour autant.

Dans la série dénommée Eaux-fortes,dédiée à François Coppée, une figure du Parnasse, les poèmes sont dans l’esprit du Parnasse, à ceci près qu’il y a chez eux tous les traits d’une chanson, leur forme assumant ouvertement un côté balancé, une volonté de retourner sur les mots, sur les sons.

Le premier de la série n’est pas en soi de très haute qualité, mais on y trouve déjà des éléments précis, ou plus précisément pointus ; on a d’ailleurs le mot. On a également la ville, comme obsession.

CROQUIS PARISIEN

La lune plaquait ses teintes de zinc
Par angles obtus.
Des bouts de fumée en forme de cinq
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris, la bise pleurait
Ainsi qu’un basson.
Au loin, un matou frileux et discret
Miaulait d’étrange et grêle façon.

Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
Et de Phidias,
Et de Salamine et de Marathon,
Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.

Le troisième poème est véritablement flagrant de cette démarche musicale et minimaliste de Paul Verlaine.

MARINE

L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,

Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,

Et que chaque lame,
En bonds convulsifs,
Le long des récifs,
Va, vient, luit et clame,

Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.

Le souci est bien entendu qu’on est ici dans le Parnasse, dans l’art pour l’art. Ce que raconte Marine n’a pas vraiment de sens, c’est une description esthétisante de l’océan à un moment donné. On a pourtant déjà clairement le principe d’un certain « compactage » et il va suffire qu’il se tourne vers la nature pour que cela aboutisse à un saut qualitatif.

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Le rôle historique de Paul Verlaine pour la langue française

La langue française est largement marquée par la prévalence de l’écrit, au sens où savoir bien parler, c’est avant tout savoir bien écrire. Cela tient au cadrage de la langue par la monarchie, depuis François Ier jusqu’à Louis XIV, à travers les poètes de la Pléiade à l’origine, puis les auteurs classiques.

La comédie de Molière est une exception, mais elle confirme la règle au sens où son niveau de langage se veut ouvertement un raccourci, une ébauche, une facilité. La comédie assume depuis cette légèreté dans le langage, au point même d’encore plus forcer le trait.

Celui qui a tenté de modifier cet état de fait, ce fut Victor Hugo, mais son théâtre n’a eu qu’un succès d’estime pour des raisons politiques et les propos des personnages sont un mélange de langage parlé et de discours littéraire en modèle réduit, Victor Hugo cherchant à s’en sortir au moyen de traits forcés masqués derrière la rencontre du « grotesque » et du « sublime ».

Celui qui a réussi à modifier cet état de fait, c’est Paul Verlaine. En profitant d’une lecture véritablement dialectique de la sensibilité et de son rapport avec la nature, Paul Verlaine a réussi à formuler une démarche synthétique pour exprimer oralement le français, tout en maintenant un haut niveau de complexité.

Paul Verlaine

Il faut bien saisir ici le paradoxe. Tout d’abord, il y a le fait que Paul Verlaine a théorisé ce « compactage » dans la formulation, en appelant cela la « musicalité », que cela est largement connu, mais que son impact sur la culture française n’a pas été reconnu en tant que tel.

Ensuite, il y a le fait que Paul Verlaine a cru que c’était Arthur Rimbaud qui avait réussi à révolutionner l’expression française. Lui-même dans un processus de transformation, il a cru voir en Rimbaud ce que lui-même avait entrepris.

Enfin, il y a le fait que Paul Verlaine ne fut pas à la hauteur de sa démarche et sombra entièrement dans la décadence. La quasi totalité de son œuvre consiste en des déchets, alors que sa vie fut un mélange de perversions, d’alcoolisme et de violences sordides, de comportements anti-sociaux, ponctués d’une crise mystique ultra-catholique.

Les paroles d’Edmond de Goncourt écrites dans son journal sont ici tout à fait juste :

« Malédiction sur ce Verlaine, sur ce soûlard, sur ce pédéraste, sur cet assassin, sur ce couard traversé de temps en temps par des peurs de l’enfer qui le font chier dans ses culottes, malédiction sur ce grand pervertisseur qui, par son talent, a fait école, dans la jeunesse lettrée, de tous les mauvais appétits, de tous les goûts antinaturels, de tout ce qui est dégoût et horreur! »

Cela est d’autant plus vrai que Paul Verlaine a sciemment choisi cette destruction, gage selon lui d’une sorte de transcendance. C’était une fuite en avant, pour compenser l’incapacité à trouver une perspective.

Le paradoxe est donc qu’une partie infime de l’œuvre de Paul Verlaine réussit le saut qualitatif dont la langue française avait besoin, sans que Paul Verlaine ne l’ait compris.

Paul Verlaine

Ce paradoxe s’explique par deux aspects, eux-mêmes en liaison dialectique.

Tout d’abord, il fallait un écrivain connaissant ses classiques pour être capable de refléter l’évolution propre à la langue française. Paul Verlaine a été le lieu de passage d’une tendance historique, il se situe dans la tradition du Parnasse, extrêmement civilisée, éduquée, maniérée, etc.

Ensuite, il y avait une contradiction fondamentale entre Paul Verlaine voulant en dire qualitativement plus et l’exigence historique de la langue française qui exigeait qu’on en dise moins, au sens où l’on feutre la passion pour la conter de manière assouplie.

On doit ici penser à Racine, où dans les pièces les passions sont immenses, mais contées avec distance, pour ne pas dire maîtrise ; même les figures dépassées par les passions ont un regard extérieur, étant comme coupées en deux moralement, spirituellement.

Paul Verlaine a alors combiné ces deux aspects. Il a cherché à en dire moins, de manière feutrée, mais en plaçant de l’intensité de par la structure musicale, la tournure générale du poème. Cela reflète une évolution, qui fait que la langue française, de par l’évolution historique et de par l’importance agrandie de l’oralité (non dialectale, non argotique, etc.), a eu comme point de fixation le bon mot.

Cela est évidemment tout à fait logique puisque le peuple est précis et que l’élévation de son niveau culturel l’amène à avoir une expression plus grande, plus approfondie.

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Paul Verlaine sur Charles Baudelaire et la nervosité

Il y a chez Charles Baudelaire trois constats : la primauté de la ville, la dimension nerveuse qui en découle, l’exigence de l’esthétisation de la vie.

Paul Verlaine écrivit un long texte sur Charles Baudelaire, qui parut en plusieurs parties dans la revue L’Art. Il aborde directement la dimension nerveuse en question. Il dit à ce sujet :

« La profonde originalité de Charles Baudelaire, c’est, à mon sens, de représenter puissamment et essentiellement l’homme moderne ; et par ce mot, l’homme moderne, je ne veux pas, pour une cause qui s’expliquera tout à l’heure, désigner l’homme moral, politique et social.

Je n’entends ici que l’homme physique moderne, tel que l’ont fait les raffinements d’une civilisation excessive, l’homme moderne, avec ses sens aiguisés et vibrants, son esprit douloureusement subtil, son cerveau saturé de tabac, son sang brûlé d’alcool, en un mot, le biblio-nerveux par excellence, comme dirait H. Taine.

Cette individualité de sensitive, pour ainsi parler, Charles Baudelaire, je le répète, la représente à l’état de type, de héros, si vous voulez bien.

Nulle part, pas même chez H. Heine, vous ne la retrouverez si fortement accentuée que dans certains passages des Fleurs du mal. Aussi, selon moi, l’historien futur de notre époque devra, pour ne pas être incomplet, feuilleter attentivement et religieusement ce livre qui est la quintessence et comme la concentration extrême de tout un élément de ce siècle (…).

L’amour, dans les vers de Ch. Baudelaire, c’est bien l’amour d’un Parisien du XIXe siècle, quelque chose de fiévreux et d’analysé à la fois ; la passion pure s’y mélange de réflexion. »

Ces lignes sont importantes, car tant Paul Verlaine que Charles Baudelaire sont présentés comme des figures erratiques, vivant simplement dans les drogues et au jour le jour. Or, il s’agit en réalité là d’intellectuels, qui ont une réflexion très importante sur les questions littéraires, la dimension esthétique et les attentes de la vie quotidienne.

La vie dans une marginalité réelle est un choix authentique fait en toute connaissance de cause, par deux auteurs cultivant un esprit élitiste et cherchant à combler leur exigence nerveuse permise par le développement des forces productives.

Charles Baudelaire vu par Gustave Courbet

Or, rétifs ou hostiles tous les deux au socialisme, leur nervosité n’a pu trouver aucun développement réel et a basculé dans l’auto-destruction, l’esthétique pour l’esthétique.

En ce sens, ces deux auteurs préfigurent objectivement l’émergence du fascisme comme idéologie refusant la « vie commode » et appelant à la transcendance par des expériences relevant de « l’élan vital ».

Mais, pour cette raison même, ils ont été les vecteurs d’une modification dans la langue française, dans le sens où ils ont accompagné la modification de sa mise en perspective. La reconnaissance de la « nervosité » a amené la formation de laboratoires littéraires.

Il ne s’agit nullement ici de considérer que la langue serait une superstructure et qu’il y a eu une modification par ces dits laboratoires. Cela n’est pas possible. Au sujet des questions de linguistique, Staline rappelle que :

« La base est le régime économique de la société à une étape donnée de son développement. La superstructure, ce sont les vues politiques, juridiques, religieuses, artistiques, philosophiques de la société et les institutions politiques, juridiques et autres qui leur correspondent (…).

La langue russe est demeurée, pour l’essentiel, ce qu’elle était avant la Révolution d’Octobre.

Qu’y a-t-il de changé depuis lors dans la langue russe ?

Le vocabulaire de la langue russe a changé en une certaine mesure; il a changé dans ce sens qu’il s’est enrichi d’un nombre considérable de mots nouveaux et d’expressions nouvelles qui ont surgi avec l’apparition de la nouvelle production socialiste, avec l’apparition d’un nouvel État, d’une nouvelle culture socialiste, d’un nouveau milieu social, d’une nouvelle morale et, enfin, avec le progrès de la technique et de la science; quantité de mots et d’expressions ont changé de sens et acquis une signification nouvelle; un certain nombre de mots surannés ont disparu du vocabulaire.

En ce qui concerne le fonds essentiel du vocabulaire et le système grammatical de la langue russe, qui en constituent le fondement, loin d’avoir été liquidés et remplacés, après la liquidation de la base capitaliste, par un nouveau fonds essentiel du vocabulaire et un nouveau système grammatical de la langue, ils se sont au contraire conservés intacts et ont survécu sans aucune modification un peu sérieuse; ils se sont conservés précisément comme fondement de la langue russe d’aujourd’hui. »

Voilà pourquoi Arthur Rimbaud et à sa suite les surréalistes ou encore Apollinaire et son cubo-futurisme littéraire ont fondamentalement tort. Ils prétendent agir de l’extérieur sur la langue.

Paul Verlaine considérait paradoxalement qu’Arthur Rimbaud avait révolutionné la langue. C’était totalement idéaliste. Mais s’il a pu imaginé cela, c’est que lui-même accompagnait la modification de sensibilité dans la société française et par conséquent l’enrichissement de l’expression.

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La chanson du vitrier d’Arsène Houssaye

Voici la version du vitrier d’Arsène Houssaye.

Arsène Houssaye

Elle se distingue de celle de Charles Baudelaire par un souci socialisant de la personne individuelle formée par le vitrier. Chez Charles Baudelaire au contraire, le vitrier a un rôle négatif et le reproche lui est fait au nom de l’esthétisation de la vie.

« Je descendais la rue du Bac, j’écoutai – moi seul au milieu de tous ces passants qui allaient au but, – à l’or, à l’amour, à la vanité, – j’écoutai cette chanson pleine de larmes.

Oh ! vitrier !

C’était un homme de trente-cinq ans, grand, pâle, maigre, longs cheveux, barbe rousse : – Jésus-Christ et Paganini. Il allait d’une porte à une autre, levant ses yeux abattus. Il était quatre heures. Le soleil couchant seul se montrait aux fenêtres. Pas une voix d’en haut ne descendait comme la manne sur celui qui était en bas. « Il faudra donc mourir de faim, » murmura-t-il entre ses dents.

Oh ! vitrier !

« Quatre heures, poursuivit-il, et je n’ai pas encore déjeuné ! Quatre heures ! et pas un carreau de six sous depuis ce matin ! » En disant ces mots, il chancelait sur ses pauvres jambes de roseau. Son âme n’habitait plus qu’un spectre qui, comme un dernier soupir, cria encore d’une voix éteinte :

Oh ! vitrier !

J’allai à lui : « Mon brave homme, il ne faut pas mourir de faim. » Il était appuyé sur le mur comme un homme ivre. « Allons ! allons ! » continuai-je en lui prenant le bras. Et je l’entraînai au cabaret, comme si j’en savais le chemin. Un petit enfant était au comptoir qui cria de sa voix fraîche et gaie :

Oh ! vitrier !

Je trinquai avec  lui. Mais ses dents claquèrent sur le verre et il s’évanouit ; – oui, madame, il s’évanouit ; – ce qui lui causa un dégât  de trois francs dix sous, la moitié de son capital ! car je ne pus empêcher ses carreaux de casser. Le pauvre homme revint à lui en disant encore :

Oh ! vitrier !

Il nous raconta comment il était parti le matin de la rue des Anglais, – une rue où il n’y a pas quatre feux l’hiver, – comment il avait laissé là-bas une femme et sept enfants qui avaient déjà donné une année de misère à la République, sans compter toutes celles données à la royauté. Depuis le matin, il avait crié plus de mille fois :

Oh ! vitrier !

Quoi ! pas un enfant tapageur n’avait brisé une vitre de trente-cinq sous ; pas un amoureux, en s’envolant la nuit par les toits, n’avait cassé un carreau de six sous ! Pas une servante, pas une bourgeoise, pas une fillette n’avaient répondu, comme un écho plaintif :

Oh ! vitrier !

Je lui rendis son verre. – Ce n’est pas cela, dit-il, je ne meurs pas de faim à moi tout seul ; je meurs de faim, parce que la femme et toute la nichée sont sans pain, – de pauvres galopins qui ne m’en veulent pas, parce qu’ils savent bien que je ferais le tour du monde pour un carreau de quinze sous.

Oh ! vitrier !

Et la femme, poursuivit-il en vidant son verre, un marmot sur les genoux et la marmaille au sein ! Pauvre chère gamelle où tout le régiment a passé ! Et avec cela, coudre des jaquettes aux uns, laver le nez aux autres ; heureusement que la cuisine ne lui prend pas de temps.

Oh ! vitrier !

J’étais silencieux devant cette suprême misère : je n’osais plus rien offrir à ce pauvre homme, quand le cabaretier lui dit : « Pourquoi donc ne vous recommandez-vous pas à quelque bureau de charité ? – Allons donc, s’écria brusquement le vitrier, est-ce que je suis plus pauvre que les autres ! Toute la vermine de la place Maubert est logée à la même enseigne. Si nous voulions vivre à pleine gueule, comme on dit, nous mangerions le reste de Paris en quatre repas. »

Oh ! vitrier !

Il retourna à sa femme et à ses enfants un peu moins triste que le matin, – non point parce qu’il avait rencontré la charité, mais parce que la fraternité avait trinqué avec lui. Et moi, je m’en revins avec cette musique douloureuse qui me déchire le cœur :

Oh ! vitrier ! »

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Charles Baudelaire et le «mauvais vitrier»

Ce poème en prose de Charles Baudelaire résume tout un état d’esprit « nerveux » propre à l’affirmation de la contradiction entre les villes et les campagnes.

Le poème est né de la rencontre de deux autres œuvres. Dans « La chanson du vitrier », Arsène Houssaye raconte sa rencontre avec un pauvre vitrier n’ayant pas un sou, mais ayant sa dignité, voulant travailler. Le poème est d’ailleurs mentionné par Charles Baudelaire dès le début de l’œuvre de ses Petits poèmes en prose, dans la dédicace à Arsène Houssaye.

Dans Le démon de la perversité, Edgar Poe, dont une partie des œuvres a été traduite par Charles Baudelaire, raconte la fascination pour une certaine transcendance négative. On retrouve ici ce thème.

Charles Baudelaire mélange les deux approches, en ajoutant l’exigence de l’esthétisation de la vie quotidienne. Il est ici à la croisée du rejet fasciste-aristocratique du monde et de l’affirmation communiste de l’abondance esthétisée. Il théorise surtout le principe de « nervosité » de l’être humain dans la grande ville.

LE MAUVAIS VITRIER

Il y a des natures purement contemplatives et tout à fait impropres à l’action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables.

Tel qui, craignant de trouver chez son concierge une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser rentrer, tel qui garde quinze jours une lettre sans la décacheter, ou ne se résigne qu’au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an, se sentent quelquefois brusquement précipités vers l’action par une force irrésistible, comme la flèche d’un arc.

Le moraliste et le médecin, qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d’où vient si subitement une si folle énergie à ces âmes paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables d’accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux.

Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait existé, a mis une fois le feu à une forêt pour voir, disait-il, si le feu prenait avec autant de facilité qu’on l’affirme généralement. Dix fois de suite, l’expérience manqua ; mais, à la onzième, elle réussit beaucoup trop bien.

Un autre allumera un cigare à côté d’un tonneau de poudre, pour voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre lui-même à faire preuve d’énergie, pour faire le joueur, pour connaître les plaisirs de l’anxiété, pour rien, par caprice, par désœuvrement.

C’est une espèce d’énergie qui jaillit de l’ennui et de la rêverie ; et ceux en qui elle se manifeste si opinément sont, en général, comme je l’ai dit, les plus indolents et les plus rêveurs des êtres.

Un autre, timide à ce point qu’il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu’il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d’un théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d’Éaque et de Rhadamanthe, sautera brusquement au cou d’un vieillard qui passe à côté de lui et l’embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée.

— Pourquoi ? Parce que… parce que cette physionomie lui était irrésistiblement sympathique ? Peut-être ; mais il est plus légitime de supposer que lui-même il ne sait pas pourquoi.

J’ai été plus d’une fois victime de ces crises et de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons malicieux se glissent en nous et nous font accomplir, à notre insu, leurs plus absurdes volontés.

Un matin je m’étais levé maussade, triste, fatigué d’oisiveté, et poussé, me semblait-il, à faire quelque chose de grand, une action d’éclat ; et j’ouvris la fenêtre, hélas !

(Observez, je vous prie, que l’esprit de mystification qui, chez quelques personnes, n’est pas le résultat d’un travail ou d’une combinaison, mais d’une inspiration fortuite, participe beaucoup, ne fût-ce que par l’ardeur du désir, de cette humeur, hystérique selon les médecins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux que les médecins, qui nous pousse sans résistance vers une foule d’actions dangereuses ou inconvenantes.)

La première personne que j’aperçus dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu’à moi à travers la lourde et sale atmosphère parisienne. Il me serait d’ailleurs impossible de dire pourquoi je fus pris à l’égard de ce pauvre homme d’une haine aussi soudaine que despotique.

« — Hé ! hé ! » et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au sixième étage et l’escalier fort étroit, l’homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maint endroit les angles de sa fragile marchandise.

Enfin il parut : j’examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis : « — Comment ? vous n’avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! » Et je le poussai vivement vers l’escalier, où il trébucha en grognant.

Je m’approchai du balcon et je me saisis d’un petit pot de fleurs, et quand l’homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets ; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d’un palais de cristal crevé par la foudre.

Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement : « La vie en beau ! la vie en beau ! »

Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance ?

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Charles Baudelaire et les ondulations de la rêverie

Dans les Le spleen de Paris (Petits Poèmes en prose), publié en 1869, Charles Baudelaire fait une dédicace à Arsène Houssaye au début de l’œuvre. Il y fait référence à Aloysisus Bertrand et sa poésie en prose.

Charles Baudelaire par Nadar, 1855

On y alors lit ces lignes, fondamentales dans l’histoire de la langue français :

« C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit, d’Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n’a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux ?) que l’idée m’est venue de tenter quelque chose d’analogue, et d’appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d’une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu’il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque.

Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?

C’est surtout de la fréquentation des villes énormes, c’est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant. Vous-même, mon cher ami, n’avez-vous pas tenté de traduire en une chanson le cri strident du Vitrier, et d’exprimer dans une prose lyrique toutes les désolantes suggestions que ce cri envoie jusqu’aux mansardes, à travers les plus hautes brumes de la rue ? »

On a ici un véritable tournant dans l’histoire de la langue française. En effet, ce que Charles Baudelaire annonce ici, c’est l’émergence ouverte de la contradiction entre les villes et les campagnes. Le processus est seulement en cours alors, puisque ce n’est pas avant 1930 qu’on atteindra un équilibre entre les populations rurale et urbaine.

Cependant, de par l’affirmation culturelle de Paris comme place-forte internationale d’une bourgeoisie conquérante – à côté de Londres -, on a déjà une modification dans la perception des gens portant la culture, dont la sensibilité se révèle davantage.

Les gens ne sont pas plus complexes, mais leur perception se révèle davantage au grand jour, car il y a plus de culture. L’être humain, par une socialisation plus développée, exploite ses facultés de manière plus intense.

Cela est vrai pour les prolétaires physiquement, dans des conditions terribles, mais également sur les plans psychologique, mental, spirituel.

Charles Baudelaire résume cela par trois séries de concepts :

– les mouvements lyriques de l’âme ;

– les ondulations de la rêverie ;

– les soubresauts de la conscience.

Ce découpage a une portée dialectique. Par soubresauts de la conscience, il faut penser à des phénomènes faisant réagir la conscience, qui a ici une dimension passive. Cela s’oppose à l’activité de l’âme qui, à l’action en arrière-plan, pousse à des dynamiques concrètes, ce que Charles Baudelaire appelle des « mouvements lyriques ».

Enfin, par « ondulations de la rêverie », il faut comprendre le caractère ininterrompu de ce processus d’activité de la conscience.

On sait comment des auteurs subjectivistes comme Claude Monet, Marcel Proust, Friedrich Nietzsche ou Sigmund Freud feront un fétiche de cette découverte, en prônant une esthétisation de la conscience individuelle, pour ne pas dire sa toute-puissance dans son rapport au monde.

Il faut bien noter que cela s’associe également souvent avec une exigence d’esthétisation du monde. C’est particulièrement le cas chez Marcel Proust et Friedrich Nietzsche, d’où une certaine fascination qui a pu en ressortir.

Cette exigence est également celle de Charles Baudelaire ; il en dresse la théorie générale dans son poème Le mauvais vitrier.

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X° Congrès national du Parti Ouvrier Français (1892)

Marseille, 24-28 septembre 1892


Déclaration

Le 10° Congrès national du parti ouvrier français, au nom des 107 villes et des 718 groupes ou syndicats qu’il représente, salue les travailleurs du monde entier qui, organisés en parti international de classe, combattent pour l’émancipation sociale et il envoie l’expression de ses plus vives sympathies à ceux et à celles qui, sous la torture russe et dans les prisons monarchiques et républicaines d’Europe et d’Amérique, expient leur dévouement à la grande cause de la libération humaine.

Il acclame dans les victoires socialistes du premier mai le prochain et décisif avènement au pouvoir politique du prolétariat, appelé à faire aboutir la révolution ouvrière en instaurant, sur les ruines du vieux système capitaliste, la propriété et la production sociales.

Douloureusement ému par les troubles de Liévin et de Lens, il crie aux mineurs du Pas-de-Calais: “cessez une lutte fratricide ! Ce n’est pas contre vos frères de misère de Belgique que vos colères doivent se tourner, mais contre les Compagnies qui se servent de leurs bras pour vous affamer et vous asservir”.

Il félicite les ouvriers de Carmaux qui, après avoir installé leur classe à l’Hôtel-de-ville, se sont solidarisés avec leur élu Calvignac pour la défense du suffrage universel. Et, en même temps qu’il flétrit un gouvernement prétendu républicain qui, en insurrection contre son propre principe, déshonore l’armée française en la mettant, comme au 2 Décembre, au service d’un attentat contre la souveraineté populaire, il le somme de retirer immédiatement du champs de grève nos soldats transformés en chiens de garde de la propriété capitaliste et de frapper de déchéance une Compagnie qui se sert du sous-sol national pour supprimer les droits politiques de toute une population.

Il s’engage enfin, au nom du parti, à soutenir de toutes ses forces et jusqu’au bout ces combattants du droit ouvrier au gouvernement du pays, en multipliant les souscriptions et en organisant par toute la France une campagne de réunions publiques.


Résolutions

Le 1er Mai 1893

Considérant que la démonstration internationale de mai a pour but d’affirmer la solidarité des travailleurs de tous les pays et de les acheminer, par une action commune, à l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste;

Considérant que la journée de huit heures, qui a été choisie comme revendication principale et générale, est, en même temps que la plus importante des réformes à arracher à la société bourgeoise, une protestation contre le sur-travail dont les prolétaires sont victimes au seul profit de la classe parasitaire et le moyen de démontrer aux masses encore ignorantes qu’elles n’ont rien à attendre des pouvoirs publics tant qu’ils seront aux mains de leurs exploiteurs économiques;

Le 10° Congrès national du Parti ouvrier décide:

  1. Que, le 1° mai 1893, le travail devra être partout suspendu et les usines, mines, ateliers vidés, où les travailleurs ne manufacturent, avec la fortune du maître, que de la misère pour eux et leurs familles;
  2. Que, pour le reste, les travailleurs auront à manifester d’après les circonstances locales et sous la forme qu’ils jugeront la meilleure, soit qu’ils votent, comme à Paris où le scrutin sera ouvert, pour des candidats de leur classe; soit qu’ils usent de leur droit à la rue; soit qu’avec les municipalités socialistes ils fêtent leur premier avènement au pouvoir communal; soit que, par de nouvelles mises en demeure, ils fassent éclater la mauvaise volonté et l’impuissance de nos dirigeants bourgeois.

Le Congrès n’entend exclure aucun mode de participation au 1er mai. Il les admet tous et ne demande au prolétariat franais que d’être debout ce jour-là, au cri de : Vive les huit heures ! Vive l’Internationale ouvrière !

Congrès international de Zurich

Considérant que la journée de huit heures est inscrite au programme des partis socialistes des deux mondes et que sa réalisation sera étudiée au Congrès international de Zurich;

Considérant que les Trade’s-Unions de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, après avoir pris part au Congrès de Bruxelles, déchirent le pacte international qui a été conclu en organisant sur cette question spéciale un Congrès international à Londres en opposition à celui de Zurich;

Considérant que l’agitation pour la journée légale de huit heures est sortie du Congrès international de Paris de 1889 et que les Trade’s-Unions ne l’ont acceptée que sous la pression du mouvement socialiste;

Considérant que le Parti socialiste international ne peut laisser limiter à la seule question des huit heures l’agitation ouvrière ainsi que le voudrait la majorité trade’s-unioniste de Glasgow;

Le 10° Congrès national du Parti ouvrier français, formé des représentants de 718 Chambres syndicales et groupes socialistes, décide qu’il ne prendra pas part au Congrès de Londres; blâme la majorité antisocialiste de Glasgow d’avoir essayé de jeter la division dans le parti du travail en organisant le Congrès de Londres et invite les Trade’s-Unions à rallier le mouvement ouvrier international et à se faire représenter au Congrès de Zurich.


Le Conseil national du Parti est chargé de demander à la commission suisse d’organisation du Congrès international de Zurich d’avancer la tenue dudit Congrès au mois d’avril, pour permettre une entente internationale en vue du 1° mai.

Dans le cas où, pour des raisons internationales, le Congrès ne pourrait avoir lieu en avril, la commission d’organisation est invitée à le renvoyer au mois de novembre, pour qu’il ne coïncide pas avec la bataille électorale que le Parti ouvrier aura à livrer l’été prochain sur le terrain législatif.


Le Congrès décide que les délégués du Parti ouvrier français à Zurich auront à aborder, à discuter et à résoudre les questions – encore inconnues – qui pourraient figurer à l’ordre du jour, dans le sens du programme et de la tactique du Parti.

Les prochaines élections législatives

Le 10° Congrès national du Parti ouvrier décide:

  1. Que, fidèle à son rôle d’agitateur et d’instructeur des masses prolétariennes, le Parti devra, l’année prochaine, engager la lutte dans toutes les circonscriptions où il compte des groupes et des membres sans avoir à se préoccuper des chances de succès;
  2. Qu’au cas où, par endroits, des coalitions s’imposeraient, les candidats du Parti sont tenus à rester sur le terrain de la lutte de classe et à arborer le programme général et le titre du parti;
  3. Qu’il sera toujours loisible, aux groupes, d’adjoindre à ce programme telles revendications locales ou professionnelles qui seraient nécessaires, étant donné qu’en aucune circonstance ces adjonctions ne seront en contradiction avec le but du Parti et sa tactique.

Le Congrès invite, en outre, les organisations du Parti à se préparer, dès aujourd’hui, à la prochaine bataille électorale en organisant, sans tarder et par semaine, le sou du scrutin.

Les municipalités socialistes et le programme de Lyon

Le 10° Congrès national du Parti ouvrier décide:

  1. Que les Conseils municipaux socialistes devront poursuivre sans relâche l’application du programme de Lyon;
  2. Que les conseillers socialistes isolés au sein d’assemblées bourgeoises auront à s’efforcer de faire prévaloir ces réformes dans leur sphère d’action.

Le Congrès charge en outre le Conseil national de servir d’intermédiaire entre les municipalités et le Parti et de les tenir mutuellement au courant des moyens employés par chacune d’elles pour la bonne et prompte exécution du programme qui leur est commun.

De la propagande et de l’organisation du Parti dans les campagnes

Le Congrès décide de compléter le programme général du parti par le programme agricole suivant destiné à rallier au socialisme les travailleurs des champs:

Article premierMinimum de salaire fixé pare les syndicats ouvriers agricoles et par les conseils municipaux, tant pour les ouvriers à la journée que pour les loués à l’année (bouviers, valets de ferme, filles de ferme, etc.)
Art. 2 –Création de prud’hommes agricoles;
Art. 3 –Interdiction aux communes d’aliéner leurs terrains communaux; amodiation par l’Etat aux communes des terrains domaniaux, maritimes et autres actuellement incultes; emploi des excédents des budgets communaux à l’agrandissement de la propriété communale;
Art. 4 –Attribution par la commune des terrains concédés par l’Etat, possédés ou achetés par elle, à des familles non-possédantes, associées ou simplement usufruitières, avec interdiction d’employer des salariés et obligation de payer une redevance au profit du budget de l’assistance communale;
Art. 5 –Caisse de retraite agricole pour les invalides et les vieillards, alimentée par un impôt spécial sur les revenus de la grande propriété;
Art. 6 –Achat par la commune de machines agricoles et leur location à prix de revient aux cultivateurs; – Création d’associations de travailleurs agricoles pour l’achat d’engrais, de drains, de semences, de plants, etc., et pour la vente des produits ;
Art. 7 –Suppression des droits de mutation pour les propriétés au-dessous de 5000 francs;
Art. 8 –Réduction, par des commissions d’arbitrage, comme en Irlande, des baux de fermage et de métayage, et indemnité aux fermiers et aux métayers sortants pour la plus-value donnée à la propriété;
Art. 9 –Suppression de l’article 2102 du code civil donnant aux propriétaires un privilège sur la récolte, et suppression de la saisie-brandon, c’est-à-dire des récoltes sur pied; constitution pour le cultivateur d’une réserve insaisissable comprenant les instruments aratoires, les quantités de récolte, fumiers et têtes de bétail indispensables à l’exercice de son métier;
Art. 10 –Révision du cadastre, et, en attendant la réalisation de cette mesure générale, révision parcellaire par les communes;
Art. 11 –Cours gratuit d’agronomie et champs d’expérimentation agricoles.

Conseil national pour 1892-93

A l’unanimité le Conseil national sortant est réélu, composé des citoyens Crépin, Dereure, Ferroul, Jules Guesde, Paul Lafargue, Prévost, Quesnel.

Le prochain Congrès national

Mandat est donné au Conseil national de désigner le siège du prochain Congrès national du Parti, en en avisant, au moins trois mois à l’avance, les groupes et syndicats adhérants.

Vœux

Deux vœux ont été émis à l’unanimité: le premier en faveur d’une amnistie pleine et entière imposée aux pouvoirs publics par l’opinion et l’action populaire; le second tendant à l’union des forces socialistes et à la prochaine formation de tous les travailleurs en un grand et unique Parti ouvrier.

Un troisième vœu, émanant du dernier Congrès régional du Parti ouvrier du Nord et visant à substituer aux Congrès internationaux de deux ans en deux ans des conférences internationales aussi fréquentes que l’exigeraient les circonstances et composées de délégués des Conseils nationaux des divers partis socialistes, a été réservé pour une étude ultérieure, le Congrès se bornant à en prendre acte.

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Le Parti Ouvrier Français : un collectivisme volontariste mais apolitique

Comment le Parti Ouvrier Français s’effondra-t-il par conséquent si rapidement ? C’est qu’il lui fallait bien, une fois avoir grandi, faire de la politique.

Sur le plan de la combativité, il fut aux premières loges, avec la grève des mineurs du Pas-de-Calais en 1889, la grève de Carmaux en 1892. Le Parti Ouvrier Français organisa même le soutien national à la grande grève des mineurs de Decazeville en 1886, Friedrich Engels se chargeant du soutien international.

Cela aboutit, la même année, à la formation de la Fédération nationale des syndicats, la première organisation syndicale à l’échelle du pays, que le Parti ne fut pas en mesure de gérer véritablement, n’accordant pas au travail syndical une véritable valeur.

C’était une première erreur, alors qu’on peut considérer qu’en 1895 il y a pratiquement 480 000 ouvriers syndiqués. En quelques années des Bourses du travail furent également fondés, à Paris, Bordeaux, Lyon, Toulouse, Cognac, Saint-Etienne, Marseille, Boulogne, Saint-Nazaire. Celle de Paris abritait 44 syndicats en 1887, puis 205 en 1892, représentant 300 000 travailleurs.

Le Parti Ouvrier Français abandonna ici un terrain essentiel, ce qui permit inversement à l’anarchisme et à l’apolitisme syndicaliste-révolutionnaire de s’y implanter.

C’est d’autant plus dommage que le Parti Ouvrier Français joua un rôle essentiel à l’initial. Des assises du travail furent organisés en octobre 1892 à Saint-Quentin, afin de former un onzième congrès auquel participèrent 162 fédérations fédérations, chambres syndicales et groupes, de nombreuses structures devant donner un mandat, étant dans l’incapacité d’envoyer un délégué.

Le Parti était ainsi hégémonique dans la Fédération nationale des syndicats, avant de s’y faire écraser lors du congrès de Nantes en 1894. La fusion de cette structure avec la Fédération des bourses du travail donna, en 1895 à Limoges, la Confédération Générale du Travail.

Une erreur similaire fut le refus de participer au mouvement contre le général Boulanger, ce qui isola le Parti. Ce fut aussi le cas avec le soutien à Alfred Dreyfus. Jules Guesde avait bien compris la question et rejetait l’antisémitisme, mais il rejetait toute participation politique, en raison du fait qu’à seux yeux, seule la question collectiviste comptait.

Voici ce qu’il dit, en 24 juillet 1898, avec Paul Lafargue :

« Les prolétaires n’ont rien à faire dans cette bataille qui n’est pas la leur et dans laquelle se heurtent des Boisdeffre et des Trarieux, des Cavaignac et des Yves Guyot, des Pellieux et des Galliffet.

[Général de Boisdeffre, chef de l’Etat-major quand les poursuites auront lieu contre Dreyfus, royaliste et clérical. Trarieux, sénateur opportuniste, mais dreyfusard. Cavaignac, ministre de la Guerre dans le ministère Brisson (juin-octobre 1898) violemment antidreyfusard. Yves Gugot, dreyfusard, après avoir collaboré en 1871 au journal « Les Droits de l’homme », de Jules Guesde, il avait combattu le socialisme. Pellieux, un des généraux responsables de l’arrestation de Dreyfus. Galliffet, un général versaillais, qui se distingua par sa cruauté au moment de la Commune.]

Ils n’ont, du dehors, qu’à marquer les coups et à retourner contre l’ordre – ou le désordre social – les scandales d’un Panama militaire s’ajoutant aux scandales d’un Panama financier. Nous entendons bien qu’il peut y avoir des victimes et que c’est pour leur libération que, faisant appel aux plus nobles sentiments, on voudrait nous entraîner dans la bagarre.

Mais que pourraient être ces victimes – de la classe adverse – comparées aux victimes par millions qui constituent la classe ouvrière, et qui, enfants, femmes, hommes torturés dans les bagnes patronaux, passés au fil de la faim, ne peuvent compter que sur elles-mêmes, sur leur organisation et leur lutte victorieuse pour se sauver?

C’est à elles, à elles seules, que se doit le parti socialiste, le parti ouvrier, qui après avoir arraché, comme il était nécessaire, son masque démocratique à l’antisémitisme ne saurait, sans duperie et sans trahison, se laisser un seul instant dévier de sa route, suspendre sa propre guerre et s’égarer dans des redressements de torts individuels qui trouveront leur réparation dans la réparation générale.

C’est à ceux qui se plaignent que la justice ait été violée contre un des leurs, de venir au socialisme qui poursuit et fera la justice pour tous et non au socialisme à aller à eux, à épouser leur querelle particulière. »

C’était là une vision anti-politique, une sorte d’anarchisme partidaire, où le marxisme sert uniquement de justificatif idéologique à une ligne révolutionnaire totalement unilatérale.

Jules Guesde laissa ici une place complète au réformiste Jean Jaurès, avec qui il polémiqua alors.

La propagande électorale elle-même était par ailleurs peu ou pas politique, s’orientant uniquement par rapport au collectivisme comme seule thématique, dans la négation des réalités politiques, culturelles, idéologiques, etc.

On a ici un positionnement à l’opposé de la social-démocratie d’Europe centrale. Voici un appel du Parti Ouvrier Français lors des élections à Paris :

« Travailleurs de Paris, 

Pour la première fois, depuis l’établissement du suffrage universel, les travailleurs français ont compris que, dans l’ordre politique, ils n’avaient rien à attendre de leurs exploiteurs de l’ordre économique. 

Pour la première fois, ne voulant plus faire de distinction entre les partis politiques bourgeois, quel que soit le drapeau qu’ils arborent, ils se sont décidés à les combattre au même titre, comme constituant une seule masse conservatrice vis-à-vis de la misère ouvrière.  

Arrivant enfin à la connaissance de leurs droits et de leurs devoirs, aux programmes monarchistes, opportunistes et radicaux, ils opposent, comme base de leurs revendications, le programme du « Parti ouvrier » , nouvellement constitué, tel enfin qu’il est sorti des Congrès ouvriers. 

Aux candidatures politiciennes, répondant à des divergences plus ou moins sérieuses d’opinion, ils opposent des candidatures de classe répondant à l’antagonisme des intérêts qui domine le présent ordre social. 

C’est la lutte électorale , — limitée pour l’instant à la conquête des droits communaux, premier pas clans la voie de l’affranchissement définitif et complet du prolétariat. 

Est-il besoin de vous rappeler que si les luttes mémorables et sanglantes, où tant des vôtres sont tombés pour la conquête de vos libertés et de vos droits, n’ont abouti qu’à d’immenses hécatombes, c’est que l’organisation faisait défaut.

Que ceci serve d’enseignement au jeune « Parti ouvrier, » qui doit former un faisceau compacte s’il veut résolument conquérir son émancipation qui no sera obtenue qu’à la suite d’une révolution dans les idées, suivie nécessairement d’une révolution dans les faits. 

Travailleurs de Paris, 

Une pareille campagne ne peut manquer de vous trouver tous debout et décidés à la poursuivre jusqu’au succès; car c’est votre avenir, c’est l’avenir de ce grand prolétariat, dont vous avez été jusqu’à présent l’avant-garde, qui est en jeu.

Dans tous les arrondissements, dans tous les quartiers où votre drapeau, le drapeau du socialisme ouvrier, a été déployé, vous répondrez à l’appel de vos comités, en vous répétant qu’en dehors du programme du parti,il n’y a guère de place que pour des dupes ou des complices de la classe possédante et dirigeante. 

Travailleurs des vingt arrondissements de Paris, vous devez, avec les travailleurs socialistes qui ont adopté le programme ouvrier, marcher au scrutin pour y affirmer ce principe :  « Que l’émancipation des travailleurs n’est possible que par les travailleurs eux-mêmes. »

Ainsi, vous aurez aidé à fonder la vraie République, la République sociale. » 

On peut voir le même positionnement avec l’adresse au congrès national des mineurs de France, en 1891 :

« Le congrès national du Parti ouvrier salue les mineurs de France réunis en Congrès à Commentry, et fait des vœux pour que de leurs travaux sorte une puissante Fédération nationale des travailleurs du sous-sol.

Ce n’est, en effet, que lorsque vous aurez groupé vos syndicats épars, que vous pourrez, par la combinaison de vos efforts, remplir les devoirs qui vous incombent vis-à-vis de vous-mêmes, vis-à-vis de vos camarades de l’étranger et vis-à-vis du prolétariat tout entier.

Vous êtes cent mille en France qui, une fois fédérés n’aurez qu’à dire: « nous voulons », pour que la loi sur les délégués mineurs devienne réellement protectrice, en attribuant à vos élus la surveillance du travail dans les mines et en leur allouant une indemnité fixe et mensuelle qui leur permette de vivre en dehors des compagnies.

Votre Fédération vous permettra, d’autre part, de vus entendre pour une action commune indispensable avec les mineurs d’Angleterre, de Belgique, d’Autriche et d’Allemagne déjà organisés nationalement.

Il vous sera possible, enfin, lorsque vous ne formerez plus qu’une seule armée, de songer à cette grève internationale des charbonnages qui, en arrêtant net la production et l’échange, obligera la société bourgeoise à capituler devant les légitimes revendications des travailleurs de tous les métiers qui comptent sur vous pour les affranchir en vous affranchissant.

Vous vous prononcerez à l’unanimité, nous en avons la ferme confiance, pour la journée légale de huit heures, c’est-à-dire pour que, en attendant la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, la loi intervienne qui, limitant le bon plaisir patronal, garantisse aux prolétaires, avec leurs huit heures de sommeil, huit heures de loisir pour jouir de l’existence, s’instruire, s’organiser et préparer la Révolution sociale.

Vous vous prononcerez pour la manifestation internationale du premier Mai, c’est-à-dire, pour que, ce jour-là, transformé en fête du travail, le vide se fasse dans les puits et dans les usines, seule manière de démontrer au capital qu’il n’est rien, qu’il disparaîtrait sans le travail, père et mère de toutes les richesses.

Vous vous prononcerez encore pour le retour à la société des mines arrachées aux plus voleurs des actionnaires et restituées à l’ensemble des mineurs produisant pour la nation et sous son contrôle.

Et, ce faisant, vous aurez bien mérité de vos familles, qui attendent leur bien-être de votre énergie, et de l’humanité entière, dont la liberté est suspendue à l’expropriation capitaliste et à la socialisation de tous les moyens de production.

Vivent les mineurs de France!
Vive le parti ouvrier!

Pour le Conseil national:
Le secrétaire pur l’intérieur,
Jules Guesde.
11 mars 1891 »

Cette perspective ultra ne pouvait que se retourner en son contraire.

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Le Parti Ouvrier Français: «bêtises bakouninistes», besoin de déclamation et zèle intempestif

Karl Marx et Friedrich Engels plaçaient donc leurs espoirs dans Jules Guesde, Paul Lafargue et le Parti Ouvrier Français. Ils suivaient avec attention le développement de ce qu’ils valorisaient.

Ils furent déçus et même affligés. Les qualités qui permettaient que quelque chose s’élance en France se transformaient immanquablement en leur contraire, en raison d’un pragmatisme dénué de sens politique, d’une ligne de rentre-dedans sans nuances ni contours.

La scission de 1882 avec les possibilistes avait été la première preuve de manque de sens politique. Friedrich Engels, dans une lettre à August Bebel, le 21 juin 1882, constatait ainsi :

« À Paris, c’est la scission dans le parti ouvrier. Les gens de L’Égalité – nos meilleurs éléments, Guesde, Deville, Lafargue, etc. – ont été, sans autre forme de procès, mis dehors au dernier congrès. »

Friedrich Engels apprécia pourtant que cela amenait, malgré tout, une rupture avec les opportunistes. Mais toute l’affaire était considérée comme mal gérée, rendue inévitable de manière maladroite de par l’approche de Jules Guesde et Paul Lafargue. 

Dans une lettre de Karl Marx à Friedrich Engels du 22 novembre 1882, celui-ci explique au sujet de la scission de 1882 avec les possibilistes :

« Nos amis français viennent de récolter ce qu’ils ont semé. Ce que nous leur avions prédit s’est littéralement réalisé.

Avec leur impatience, ils ont gâché une position remarquable que l’on ne pouvait exploiter qu’en étant discrets et en sachant attendre. Ils sont tombés dans le piège que leur ont tendu, dans la bonne vieille manière allianciste, les Malon et Brousse, qui utilisent la calomnie purement allusive, ne citant jamais des noms et complétant en secret, verbalement. Ils y sont tombés comme des gamins (et Lafargue en tête), en répondant par des attaques nominales et ouvertes, si bien qu’ils sont décriés comme ayant rompu la paix.

Par-dessus le marché, leur polémique est puérile : c’est ce qui apparaît dès qu’on lit la réponse de leurs adversaires.

Ainsi Guesde escamote des passages notoires et essentiels de Joffrin, parce qu’ils sont incommodes pour lui, et il passe sous silence le fait que malgré son opposition le Comité national a décidé que le programme de Joffrin était plus radical que le programme minimum, de sorte que celui de Joffrin était autorisé par le parti.

Ce que, bien sûr, Joffrin exhibe triomphalement vis-à-vis de Guesde. Et Lafargue, de son côté, rédige ses articles de sorte que Malon puisse lui répondre : Mais qu’avons-nous dit d’autre sinon que les luttes des communiers du moyen âge contre la noblesse féodale étaient des luttes de classes – et c’est ce que vous, monsieur Lafargue, vous contestez ?

À présent, je reçois de Paris une lettre de lamentations sur l’autre : ils seraient battus sans espoir et, dans une prochaine séance du Comité national, ils recevraient même des coups ; Guesde est tout aussi désespéré qu’il était euphorique il y a un mois, et il ne voit pas d’autre salut que de faire sécession avec sa minorité. À présent qu’ils s’aperçoivent avec étonnement qu’ils doivent manger le brouet qu’ils ont préparé eux-mêmes, ils en arrivent à la décision louable de laisser de côté toutes les questions de personnes. »

Karl Marx reproche à Jules Guesde et Paul Lafargue des « bêtises bakouninistes » et Friedrich Engels se plaignait déjà un an auparavant, dans une lettre à August Bebel du 25 août 1881, de ces mêmes bêtises :

« En France, les candidats ouvriers ont obtenu 20 000 voix à Paris et 40 000 en province, et si les dirigeants n’avaient pas fait bêtise sur bêtise depuis la fondation du parti ouvrier collectiviste, les résultats eussent encore été meilleurs.

Mais là aussi les masses sont meilleures que la plupart des dirigeants. Certains candidats parisiens ont perdu des milliers de voix parce qu’ils se sont lancés en province dans les phrases révolutionnaires creuses (qui font partie certes des coutumes de Paris, comme la criée chez les camelots), mais là-bas ils ont été pris au sérieux, et les gens se sont dit : faire une révolution avec quoi, puisque nous n’avons ni armes ni organisation ?

Au reste, le développement français suit son cours régulier, normal et tout à fait nécessaire sous forme pacifique, et cela est en ce moment très utile, parce que sans cela la province ne pourra être entraînée sérieusement dans le mouvement… »

Cette question de l’analyse de la situation de la France, délaissée au profit des déclamations bruyantes, est également souligné par Friedrich Engels, le 27 août 1881, dans une lettre à Karl Kautsky :

«Nos amis français semblent encore ne pas en avoir assez de toutes les bêtises qu’ils ont commises depuis deux ans avec leur zèle intempestif, leur copinage, leur besoin de déclamation, etc.

Le Citoyen a été vendu, semble-t-il, aux bonapartistes qui, certes, n’ont pas mis carrément les nôtres à la porte, mais ne les paient plus et, pour le reste, les traitent en canaille, comme s’ils voulaient les forcer à faire grève pour s’en débarrasser ensuite.

Par-dessus le marché, tous les nôtres se chamaillent entre eux, comme cela se passe si souvent quand les choses tourment mal.

L’un des plus malheureux est Brousse, un très brave garçon, mais d’une confusion la plus extrême : pour dire les choses sans détour, il tient pour le premier devoir de tout le mouvement de convertir tous ses ex-amis anarchistes. C’est lui aussi qui à l’époque a conçu la folle résolution de refuser de faire acte de candidature.

Au reste, le cours régulier et pacifique de mouvement en France n’est, en fin de compte, que favorable pour nous. C’est seulement si la province – comme c’est le cas depuis 1871 – est de plus en plus entraînée dans le mouvement et apparaît comme une puissance dans l’État, sous forme normale, légalement, que la forme de développement par à-coups que nous avons connue jusqu’ici en France, avec une action partant de Paris et une réaction de la province qui rejette le mouvement en arrière, peut prendre fin dans notre intérêt à tous.

Si le moment vient alors pour Paris d’agir, la capitale n’aura pas la province contre elle, mais avec elle pour l’appuyer. »

Le besoin de déclamation et le zèle intempestif avaient été bien compris par Friedrich Engels comme une démarche foncièrement erronée.

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La valeur historique du Parti Ouvrier Français

Le Parti Ouvrier Français possédait une vraie dynamique historique. Aline Valette fut la première femme à parvenir à la direction d’une organisation socialiste, en l’occurrence le Parti Ouvrier Français. Elle fonda par la suite un journal qui ne dura pas, L’Harmonie sociale et fut l’organisatrice d’une Fédération nationale des sociétés féministes

Jules Guesde lui-même prit position en faveur des femmes, alors que le mouvement ouvrier français de l’époque considérait que sa nature consistait à être ménagère. Dans La femme et son droit au travail, publié dans Le Socialiste du 9 octobre 1898, il se positionna clairement : 

« Assurer à la femme comme à l’homme le développement intégral et la libre application de ses facultés. Assurer d’autre part aux travailleurs sans distinction de sexe, le produit intégral de leur travail. Là est toute la solution – et elle n’est que là. »

En fait, malgré ses limites, le Parti Ouvrier Français représentait un véritable pôle révolutionnaire. C’est qu’à l’époque, non seulement plus de la moitié de la population est composée de paysans cultivant des parcelles, mais qui plus est la production industrielle des petites entreprises est plus importante que celle des grandes entreprises.

Les conditions étaient donc particulièrement difficiles. Le Parti Ouvrier Français ne put pareillement jamais vraiment s’implanter à Paris, où le proudhonisme était particulièrement développé, tout comme par ailleurs dans des centres de la vallée de la Loire et les Ardennes, alors que les blanquistes étaient également forts à Paris, mais aussi dans le Cher, la Nièvre, l’Indre.

Le boulangisme, le mouvement du général populiste et putschiste Georges Boulanger, eut également un écho dévastateur. Friedrich Engels, dans une lettre du 4 février 1889 à Laura Lafargue, la femme de Paul Lafargue, critique de manière particulièrement agressive la trahison historique des masses parisiennes :

« Dans l’élection de Boulanger je ne vois rien d’autre qu’une nette résurgence de l’élément bonapartiste dans le caractère parisien.

Dans les années 1799, 1848 et 1889, cette résurgence jaillit à chaque fois de l’insatisfaction que procurait la république bourgeoise, mais elle n’acquiert cette orientation spécifique qu’à la suite d’un courant chauvin.

Mais il y a pire encore : en 1799, Napoléon dut faire un coup d’État pour conquérir ces Parisiens qu’il avait fait mitrailler en Vendémiaire, alors qu’en 1889 ce sont les Parisiens eux-mêmes qui élisent l’un des bouchers de la Commune.

Soit dit sans brutalité, Paris – du moins pour l’heure – a démissionné comme ville révolutionnaire, démissionné non pas après un coup d’État victorieux et au milieu d’une guerre comme en 1799 ; non pas après six mois d’une lutte d’anéantissement comme en décembre 1848, mais en pleine paix, dix-huit ans après la Commune et à la veille d’une possible révolution.

Et nul ne peut donner tort à Bebel, lorsqu’il écrit dans la Gleichheit : « Les ouvriers parisiens, dans leur majorité, se sont comportés d’une façon tout simplement lamentable et on peut être très attristé pour leur conscience de classe socialiste lorsqu’on observe que 17 000 voix seulement vont à un candidat socialiste, tandis qu’un guignol et un démagogue comme Boulanger obtient 240 000 voix (…).

Quoi qu’il en soit, je veux espérer que le nouveau journal va sortir : nous devons prendre la situation telle qu’elle est – et en tirer le meilleur parti.

Si Paul [Lafargue] se remettait à travailler à un journal, il se préparerait et s’armerait pour la lutte, et cesserait de dire sur un ton désespéré : il n’y a pas à aller contre le courant. Nul ne lui demande d’arrêter le courant ; cependant si nous ne nous opposons pas au courant général de folie momentanée, je me demande que diable peut bien être notre tâche ?

Les habitants de la Ville lumière ont apporté la preuve qu’ils sont deux millions dont « la plupart sont des têtes creuses » selon l’expression de Carlyle ; cependant ce n’est pas encore une raison pour que nous-mêmes nous soyons des têtes creuses.

Laissez les Parisiens devenir réactionnaires, s’ils y trouvent leur bonheur, la révolution sociale continuera sa marche en avant en dépit d’eux, et, quand elle sera effectuée, ils pourront s’écrier : Ah tiens ! c’est fait – et sans nous – qui l’aurait imaginé »

Karl Marx était tout à fait conscient des limites historiques, comme en témoigne sa lettre à Friedrich Sorge du 5 novembre 1880 :

« Peu de temps après, Guesde est venu à Londres afin d’élaborer avec nous (Engels, Lafargue et moi- même) un programme électoral à l’adresse des ouvriers pour les prochaines élections. Certes, il a fallu y incorporer quelques incongruités auxquelles Guesde tenait absolument malgré nos protestations, par exemple le minimum de salaire fixé par la loi (je lui dis : si le prolétariat français est assez puéril pour avoir besoin de telles carottes, alors il ne vaut plus la peine d’établir de programme quelconque).

Cependant, ce très bref document – exception faite du préambule qui définit en quelques lignes le but communiste – ne renferme dans sa partie économique que des revendications qui surgissent spontanément et réellement du mouvement ouvrier.

C’est un pas énorme que de ramener les ouvriers français de leur brouillard phraséologique sur le terrain de la réalité, et c’est ce qui explique qu’il suscita une vive répulsion parmi tous ceux qui en France vivent de leurs escroqueries en « faisant du brouillard ».

Après une violente opposition des anarchistes, le programme fut d’abord adopté dans la région centrale, c’est-à-dire Paris et tout ce qui dépend de près et de loin de cette ville, puis dans tous les autres centres ouvriers.

La formation simultanée de groupes ouvriers mutuellistes qui cependant (sauf les anarchistes qui ne sont pas composés de véritables ouvriers, mais de déclassés, ainsi que de quelques ouvriers dupés qui forment la troupe ordinaire) ont adopté la plus grande partie des revendications « pratiques » du programme, de même que le fait qu’on y trouve les points de vue les plus différenciés, cela prouve à mes yeux qu’il s’agit là du premier mouvement ouvrier réel en France.

Jusqu’à présent on n’y trouvait que des sectes, qui ne recevaient naturellement leurs mots d’ordre que de fondateurs de sectes, cependant que la masse du prolétariat suivait les bourgeois radicaux ou ceux qui faisaient mine d’être radicaux, et elle se battait pour eux le jour de la décision, pour être, le lendemain, massacrée, déportée, etc., par les gaillards qu’elle avait hissés au pouvoir.

L’Émancipation, publiée il y a quelques jours à Lyon, sera l’organe du parti ouvrier, surgi sur la base du socialisme allemand (…).

Il serait temps, si l’on ne veut pas volontairement ruiner le journal [l’Égalité], si l’on n’a pas l’intention – ce qui est impensable – qu’il soit enterré à la suite de tout un processus de la part du gouvernement, alors il est temps que Lafargue mette fin à ses rodomontades sur les violences épouvantables de la révolution à venir. »

Friedrich Engels saluait d’ailleurs la valeur du programme du Parti Ouvrier Français, tout au moins pour sa base marxiste, comme ici dans une lettre à Eduard Bernstein, 25 octobre 1881 :

« Au demeurant, les brochures et les articles de Guesde sont les meilleurs qui aient paru en langue française ; c’est, en outre, l’un des meilleurs orateurs, qu’il y ait à Paris. Nous l’avons toujours trouvé franc et loyal. À nous, maintenant. Nous, c’est-à-dire Marx et moi, n’entretenons même pas de correspondance avec Guesde.

Nous ne lui avons écrit qu’à l’occasion d’affaires déterminées. Ce que Lafargue écrit à Guesde, nous ne le savons que d’une manière générale, et nous sommes loin d’avoir lu tout ce que Guesde écrit à Lafargue.

Dieu sait quels projets ont été échangés entre eux, sans que nous n’en sachions absolument rien.

Marx, comme moi, a donné de temps en temps un conseil à Guesde par l’intermédiaire de Lafargue, mais c’est à peine s’il a jamais été suivi.

Certes, Guesde est venu ici quand il s’est agi d’élaborer le projet de programme pour le Parti ouvrier français.

En présence de Lafargue et de moi-même, Marx lui a dicté les considérants de ce programme, Guesde tenant la plume : le travailleur n’est libre que s’il est en possession de ses moyens de travail, sous forme soit individuelle, soit collective ; la forme de propriété individuelle étant chaque jour davantage dépassée par le développement économique – il ne reste donc que la forme de possession collective, etc.

Bref, c’est un chef-d’œuvre de démonstration frappante, susceptible d’être exposée aux masses en quelques mots clairs, comme je n’en connais que peu, moi-même ayant été étonné par sa concision.

Le contenu suivant de ce programme fut ensuite discuté : certains points nous les avons introduits ou écartés, mais combien peu Guesde était le porte-parole de Marx ressort du fait qu’il y a introduit sa théorie insensée du « minimum de salaire ».

Comme nous n’en n’avions pas la responsabilité, mais les Français, nous avons fini par le laisser faire, quoique Guesde lui-même en concédât l’absurdité théorique. Au même moment Brousse était à Londres, et il aurait volontiers assisté à la réunion.

Cependant Guesde n’avait que peu de temps et s’attendait de la part de Brousse à d’interminables discussions sur des formules anarchistes mal assimilées, si bien qu’il tint à ce que Brousse n’assistât pas à cette séance. C’était son affaire. Mais Brousse ne le lui a jamais pardonné, d’où ses chamailleries avec Guesde. »

L’identité du Parti Ouvrier Français se situait de manière assumée dans la perspective communiste de Karl Marx. Voici, pour saisir l’esprit du Parti, quelques mots d’ordre inscrits sur les murs de la salle, aux côtés des drapeaux rouges et de guirlandes de la même couleur :

« Vive l’Internationale ! » « Travailleurs de tous les pays, unissons-nous » « Vive la Commune ! Souvenons-nous » « Hommage aux 35 000 fusillés de 1871 » « L’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » « Les adversaires du socialisme sont de deux sortes : ceux qui ne le comprennent pas et ceux qui le comprennent trop » « Huit heures de travail, huit heures de sommeil, huit heures de loisirs »

En ce sens, le Parti Ouvrier Français portait quelque chose de nouveau et semblait bien être en mesure de porter, malgré ses limites, la genèse du marxisme en France.

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