Le Parti Ouvrier Français : ine organisation propagandiste non social-démocrate

Le Parti Ouvrier Français connut une certaine montée en puissance sur le plan de l’organisation, grâce à d’un côté un engagement militant en faveur du collectivisme, de l’autre l’ouverture d’une perspective marxiste.

Initialement appelé Fédération de parti des travailleurs socialistes en France lors de sa fondation au congrès de Marseille d’octobre 1879, il s’appuyait sur un découpage en six régions : Nord, Est, Centre, Ouest, Midi, Algérie.

En fait, malgré la prétention centraliste, les régions étaient autonomes et en fait cela était même le cas des groupes locaux. Ceux-ci étaient libres de se fédérer ou bien d’être simplement en contact avec la direction. Chaque année, suivant le principe instauré au congrès national de Lille en octobre 1890, le Conseil National était organisé par une différente région.

Il faudra attendre 1890 pour que le Parti Ouvrier Français soit en mesure de disposer d’une structure pyramidale, avec des fédérations départementales instaurés en décembre 1892.

On reconnaît ici la tentative de suivre le modèle de la social-démocratie allemande, sans toutefois réellement être en mesure de posséder l’essentiel : le noyau idéologique synthétisé, l’organe de presse avec une base idéologique développée, une démarche politico-culturelle affirmée.

C’est que la base du guesdisme, c’est la propagande seulement, Jules Guesde et Paul Lafargue se fondant sur trois niveaux :

« propagande parlée (réunions, conférences) »

« propagande écrite (livres et journaux) »

« propagande agie (grèves, pétitions, scrutins, etc.) »

C’est le sens de la manière dont la presse est comprise : elle est un vecteur de l’agitation. Au quotidien central, Le Socialiste, ainsi qu’aux deux quotidiens dans le Nord, Le Réveil et L’Egalité, s’ajoutent huit hebdomadaire, à Grenoble, Limoges, Montluçon, Narbonne, Niort, Perpignan, Roanne, Troyes.

On trouve également un tri-hebdomadaire à Calais, et sept hebdomadaires, à Agde, à Boulogne-sur-mer, en Gironde,à Marseille, en Meurthe-et-Moselle, à Nantes, à Valenciennes, ainsi qu’un bi-mensuel : Les Antilles Socialistes.

Voici comment Paul Lafargue, en 1888, présente l’organisation du Parti Ouvrier Français : on reconnaît la démarche non pas social-démocrate, mais anarchiste de groupes affinitaires, centralisés de manière volontaire, etc.

Action du Parti

A. Administration
Les adhérents au programme et à la tactique du Parti ouvrier français dans une même localité se constituent en groupes d’études sociales, dont les membres établissent en commun leur budget, prennent les mesures propres à propager les doctrines du Parti dans leur domaine d’action, abordent et étudient tous les problèmes que les événements se chargent de venir journellement leur poser. Ils sont autonomes.

Dans une grande circonscription urbaine, dans un département ou une région du territoire français, les divers groupes se forment en Agglomérations, en Fédérations départementales ou régionales.

Les délégués de ces groupes se réunissent annuellement en Congrès régionaux ou départementaux et s’entendent, après délibération, sur l’action commune à mener dans la région.

Un Comité fédéral, élu par chaque Congrès, assure, pendant l’année, l’exécution des décisions ainsi prises.

Un Congrès national annuel réunit, de tous les points de la France, les délégués des fédérations et groupes du Parti, qui viennent exposer et soumettre à la libre discussion, les projets et les avis qui émanent de leurs mandants. Les décisions et résolutions du Congrès national sont souveraines jusqu’au Congrès suivant : il est l’arbitre et le juge suprême du Parti.

D’un Congrès à l’autre, un Conseil national, élu et responsable, est chargé de veiller à l’exécution des décisions des Congrès. Il se compose :

D’une Commission permanente de 11 membres, nommée par le Congrès et chargée de l’Administration du Parti ;

D’un délégué par Agglomération ou Fédération départementale ou régionale, choisi par sa fédération ou agglomération respective.

En toute occasion qui exige une action publique et unitaire du Parti, la Commission permanente convoque, en assemblée plénière, les représentants des Fédérations ou Agglomérations pour prendre les mesures nécessaires.

Les Secrétaires des groupes sont en relation permanente avec le Conseil national.

Toute l’action du Parti repose ainsi sur une discipline librement consentie. Indépendant dans l’étendue de son ressort immédiat, tout groupement dispose, en ce qui concerne la tactique à suivre sur un territoire plus étendu, d’une part d’influence dans les délibérations communes. Les décisions du Congrès national et celles du Conseil national qui le représente, sont ainsi l’expression directe de l’ensemble des tendances qui règnent dans le Parti.

Le Conseil national publie un organe central hebdomadaire, le Socialiste qui relie entre eux les groupes, pour lesquels l’abonnement est obligatoire

B. Finances

Les groupes et les Fédérations fixent le montant des cotisations locales et fédérales payées par leurs membres. Toutefois, afin d’assurer une ressource permanente au Conseil national :

Tout membre du Parti doit posséder une carte d’adhérent et un exemplaire du règlement général, que les secrétaires se procurent au Conseil national, moyennant 25 centimes pour la carte et 10 centimes pour le règlement ;

Les reçus de cotisations mensuelles sont donnés aux membres au moyen de timbres mobiles, que les secrétaires achètent 5 centimes au Conseil national ;

Un insigne symbolique de métal est mis par le Conseil national à la disposition des secrétaires de groupes moyennant 25 centimes ;

Un droit de 5 % est perçu par le Conseil national sur le produit net de toute réunion, conférence, fête, etc, organisée par le Parti.

Action du Parti

Le devoir du Parti est de préparer, partout et toujours, par tous les moyens, la révolution sociale qui pacifiquement ou violemment mettra le pouvoir politique dans les mains du prolétariat organisé en parti de classe ; seule condition qui permettra l’abolition du salariat et la remise à la collectivité, du sol et des instruments de production.

C’est pourquoi les militants, les groupes et les Fédérations ont à instituer une agitation constante: I. Par la propagande; II. Par l’action électorale.

Par la propagande

Par l’action électorale Le Parti doit présenter des candidats et faire pénétrer des représentants dans tous les corps élus :
• Conseils des Prud’hommes ;
• Conseils municipaux ;
• Conseils d’arrondissement ;
• Conseils généraux;
• Chambre des députés ;
• Sénat.

Car,

1°, la période électorale lui offre le terrain le plus favorable pour une lutte légale contre la bourgeoisie capitaliste qui détient le pouvoir ;

2° Partout où le prolétariat installe ses représentants, il peut, d’une part, réaliser, non pas des réformes socialistes, qui ne sont possibles que le jour où il sera lui-même en possession de l’Etat, mais des améliorations de détail apportant quelque soulagement, et par la même quelque force, à la classe des travailleurs ;

3° Les voeux et les propositions de lois déposées par les Elus du Parti, ou bien forcent la bourgeoisie, par la crainte de la révolte ouvrière, à lâcher quelque parcelle de sa domination, ou bien servent à montrer plus nettement, par le mauvais vouloir des capitalistes, que le prolétariat, pour son émancipation économique et politique, ne doit compter que sur lui-même et sur sa propre force.

Comment on fonde un groupe

Il suffit de quelques hommes dévoués, désireux de prendre part à la propagande socialiste, pour constituer le noyau d’un groupe d’études sociales.

A la suite d’une réunion, pour laquelle il est aisé de s’assurer le concours d’un ou plusieurs militants du Parti par l’intermédiaire d’un groupe déjà existant, d’une Fédération locale ou du Conseil national, le groupe déclare adhérer au programme et à la tactique du Parti ouvrier français. Il nomme un Secrétaire, qui adresse immédiatement au Conseil national la liste des membres du groupe, en lui demandant les cartes, insignes, exemplaires du règlement nécessaires, et en souscrivant un abonnement au Socialiste. (Trois mois: 1 fr. 50).

Dès lors, le groupe fonctionne et peut recruter autour de lui de nouvelles adhésions, assuré constamment de trouver l’aide la plus efficace auprès de tous les groupements du Parti, conformément à la devise : TOUS POUR UN, UN POUR TOUS

Dès qu’il existe plusieurs groupes dans un même département, il est de leur intérêt et de leur devoir de s’entendre pour former une Fédération départementale adhérente au Parti.

Tous ceux qui, souffrant directement ou indirectement,des misères de la société actuelle, sont convaincus qu’elles ne peuvent cesser que par l’entente internationale des travailleurs pour l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste et le retour à la collectivité de tous les moyens de production et de distribution des produits, doivent adhérer au Parti ouvrier français.

Les vélléités d’organisation centralisée sont donc parallèles à une démarche résumée à la propagande de groupes décentralisés, ce qui inévitablement va poser des soucis. Toute la contradiction pratique du guesdisme se situe à ce niveau là et son erreur trouve sa source dans l’incompréhension de la dimension idéologique-culturelle.

La perspective uniquement propagandiste ne pouvait permettre de réellement structure une organisation s’étant élargie.

Au XVIIe congrès, en août 1899, le Parti Ouvrier Français disposait ainsi de 403 groupes dans 303 villes ; en 1892, il avait conquis 29 municipalités, dont Roubaix, Toulon, Marseille, Narbonne, Commentry, Montluçon ; aux élections de 1893, il avait recueilli 160 000 voix et possédait six élus sur la cinquantaine de députés appartenant au courant socialiste.

A la fin des années 1880, la section des Ardennes est également extrêmement puissante ; des regroupements par profession sont également fondés en région Centre : l’Union des Mécaniciens, le Bronze, la Typographie, la Fonderie de fer et du cuivre.

Si ses rangs dans le sud ne possèdent qu’environ 15% d’ouvriers, alors que sont nombreux les petits propriétaires ruraux, les commerçants et les employés de commerce, ce n’est pas le cas dans le Nord ouvrier, où le Parti Ouvrier Français dispose de 8 000 membres en 1899, soit environ la moitié de sa base militante. 

Jules Guesde lui-même était élu député de Roubaix en 1893, devenu un bastion du Parti ; il participa, de 1882 à 1890, à 1200 conférences, devenant la figure de l’agitation en faveur du collectivisme.

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La scission avec les possibilistes anti-marxistes

Le programme possède donc, indéniablement, une perspective marxiste. Ce qui caractérise la ligne de Jules Guesde, c’est la volonté d’aller de l’avant dans le collectivisme, ce qui équivaut à une réfutation directe de l’anarchisme.

Dans le Programme agricole du Parti Ouvrier Français, on lit ainsi :

« Le Parti ouvrier, qui, à l’inverse des anarchistes, n’attend pas de la misère étendue et intensifiée la transformation de l’ordre social et ne voit de libération pour le travail et pour la société que dans l’organisation et les efforts combinas des travailleurs des campagnes et des villes s’emparant du gouvernement et faisant la loi, a adopté le programme agricole suivant, destiné à coaliser dans la même lutte contre l’ennemi commun, la féodalité terrienne, tous les éléments de la production agricole, toutes les activités qui, à des titres divers, mettent en valeur le sol national. »

Voici également comment Jules Guesde, dans l’article Anarchie et Socialisme du 27 février 1886, exprime la différence entre collectivisme et anarchisme :

« L’anarchisme – qui n’est que de l’individualisme renforcé – a sa place, non pas dans l’évolution socialiste, mais dans l’évolution à rebours, dans une rétrogradation intellectuelle de la bourgeoisie cherchant son salut contre le communisme inévitable dans un retour en arrière que la vapeur et la machine rendent à jamais impossible. »

La clef de voûte du projet guesdiste consistait donc en le passage écrit par Karl Marx, la perspective portée par le préambule. C’est précisément cette partie qui va être la cible des « possibilistes » conduits par Paul Brousse.

Celui-ci représentait le courant anti-idéologie ; il attaquait les « capucins marxistes », dénonçant Jules Guesde qui va chercher ses sources dans « les brouillards de la Tamise », c’est-à-dire à Londres où vivait alors Karl Marx.

Karl Marx

Cependant, il est nécessaire de voir que ce que dénonce Paul Brousse, c’est une tendance, pas un état de fait.

Car, où en est-on niveau connaissance du marxisme ? Jusqu’en 1889, il n’y avait qu’une poignée d’ouvrages publiés en français :

a) Misère de la philosophie, réplique à la « Philosophie de la misère » de M. Proudhon, en 1847.

b) Le Livre I du Capital, publié de 1872 à 1875, alors que Gabiel Deville en a publié un résumé de 300 pages en 1883. Gabriel Deville, après avoir été député guesdiste, rejoindra les institutions : la Commission centrale de recherche et de publication des documents sur l’histoire économique de la Révolution française d’abord, la Commission d’organisation des bibliothèques et des archivesensuite, avant de devenir diplomate.

L’éditeur, Henri Oriol, était alors le libraire se chargeant de diffuser le guesdisme, avec notamment une « Bibliothèque socialiste », contenant notamment des Cours d’économie sociale, consistant en sept fascicules avec les textes des conférences de Paul Lafargue et Gabriel Deville sur Karl Marx, ainsi que les Rapports et résolutions des Congrès ouvriers [c’est-à-dire ceux du Parti Ouvrier Français] de 1876 à 1883.

Il rejoignit finalement le camp des boulangistes, les partisans du général putschiste Boulanger.

c) Socialisme utopique et socialisme scientifique, tiré de l’Anti-Dühring, est traduit par Paul Lafargue et publié en 1880 par l’éditeur et libraire militant Léon Derveaux, qui passera par la suite dans le camp des socialistes réformistes, les possibilistes.

d) Le Manifeste du Parti Communiste, traduit par Laura Lafargue, publié en feuilleton dans L’Egalité en 1882 et son successeur Le Socialiste, en 1885.

e) Divers extraits du Capital de Karl Marx : « La production capitaliste » publié dans L’Égalité du 30 décembre 1877, comme d’ailleurs « L’accumulation capitaliste » (20 janvier 1878), « L’accumulation primitive » (3 février 1878).

On a donc pratiquement aucun document à la disposition de manière réelle.

Par la suite, il y aura bien certaines œuvres publiées : L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat en 1893, le Manifeste du Parti Communiste l’est de nouveau en 1895 et en 1897, Salaires, prix et profits en 1899. 

Manifeste du Parti Communiste, dans sa version française de 1897

Cependant, on n’a en aucun cas une véritable doctrine élaborée, structurée, assimilée. Si le marxisme est présent dans le courant porté par Jules Guesde, c’est sous la forme d’une tendance, d’une orientation consistant en le matérialisme historique au grand maximum, compris de manière réducteur et par ailleurs nullement assimilé par la base.

Si Paul Lafargue tente de développer la connaissance du marxisme, qui est imparfait chez lui par ailleurs, comme avec La base philosophique du Parti ouvrier, publié en 1882 dans L’Égalité, la base du Parti Ouvrier ne maîtrise du marxisme que quelques slogans valorisant le collectivisme.

Karl Marx est une référence en tant que symbole du parti luttant pour le collectivisme, comme le dit Jules Guesde, dans une lettre à Karl Marx de la fin de l’année 1878 ou du début de 1879 :

« En effet, tout ce que vous exprimez dans votre lettre, je le pense aussi et je l’ai toujours pensé.

Si je suis révolutionnaire, si – comme vous – je crois à la nécessité de la violence pour résoudre la question sociale dans le sens collectiviste ou communiste, je suis de plus, comme vous, résolument hostile à des mouvements à la Cafiero qui – peut-être utiles en Russie – ne correspondent à aucune espèce d’exigence de la situation, ni en France, ni en Allemagne, ni en Italie.

Comme vous, je suis convaincu qu’avant que l’on puisse penser à une action, il faut avoir créé, au moyen d’une propagande aussi active que continuelle, un parti, une armée consciente.

Comme vous, je conteste finalement que la simple destruction de ce qui existe soit suffisant pour instaurer ce que nous voulons, et je pense qu’à terme plus ou moins long l’impulsion, la direction, doit venir du haut, de ceux qui en « savent plus ».

Dans ces conditions, je me suis attaché depuis mon retour à créer ce « parti ouvrier indépendant et militant » qui – comme vous le proclamez si justement – est « de la plus haute importance » face aux événements qui se préparent. »

Comme l’avoue Gabriel Deville en 1897, dans la préface de la troisième édition de son résumé du Capital de Karl Marx :

« Même en 1877, quand je fus un de ceux qui commencèrent à propager par le journal la théorie collectiviste et marxiste, j’en connaissais à peine quelques rudiments : (…) nous apprenions le socialisme en même temps que nous l’apprenions à nos lecteurs, et il est incontestable que nous nous sommes parfois trompés. »

Il ne faudrait pas d’ailleurs penser que Karl Marx et Friedrich Engels étaient en lien étroit avec Jules Guesde, même s’ils reconnaissaient celui-ci comme le dirigeant de la fraction la plus avancée, ayant à ce titre la reconnaissance officielle ininterrompue et le soutien politique de la social-démocratie allemande.

L’épisode de la scission avec les possibilistes les horripila d’ailleurs particulièrement.

Friedrich Engels

Les faits se déroulèrent ainsi : aux élections de 1881, le Parti obtint la mairie de Commentry, mais ne reçut que 18 000 voix à Paris. Paul Brousse, un anarchiste réformiste qui prônait l’autonomie du programme pour chaque circonscription, s’opposait alors à Jules Guesde pour qui les élections ne sont qu’un moyen de renforcer tant le Parti que la propagande.

Jules Guesde cherchait à assumer une ligne de relative centralisation et de discipline ; dans L’Egalité, il écrivait ainsi en décembre 1881 :

« L’unité de programme une fois brisée et l’autonomie des groupes proclamés en matière électorale, adieu toute garantie tant du point de vue socialiste qu’au point de vue révolutionnaire. C’est le Parti ouvrier ouvert à toutes les faiblesses et à toutes les spéculations. »

Ce fut le déclencheur de l’offensive de Paul Brousse, partisan du possibilisme : il fallait être radical, mais agir selon ce qui était possible. Cela l’amena sur le terrain du socialisme municipal.

Paul Brousse

Les possibilistes furent alors en mesure, à la suite de grande manœuvres plus ou moins inavouables, de mettre en minorité les guesdistes au sein du Parti, réussissant à obtenir 80 délégués contre 31 délégués guesdistes au congrès de Saint-Etienne de septembre 1882.

Ce dernier entérina l’abandon du programme, permis aux sections locales de décider du programme électoral, et marqua le choix d’un nouveau nom, le terme de parti étant abandonné : Fédération des travailleurs socialistes de France.

Jules Guesde fit alors le choix de la rupture, ses partisans quittant la salle pour aller à Roanne fonder, 26 septembre au 1er octobre 1882, un nouveau parti assumant la centralisation, le Parti ouvrier, qui prit l’année suivante le nom de Parti Ouvrier français.

Dès le départ, le Parti Ouvrier Français entre donc en conflit avec Paul Brousse, qui maintint la Fédération des Travailleurs socialistes. Cependant, une fraction d’élus partisans de Paul Brousse, dite « de la rue Cadet », considérait qu’il fallait se rapprocher des républicains bourgeois face au péril que représentiat le général Boulanger avec ses velléités de coup d’État.

Sa Fédération se sépara alors en deux au congrès de Châtellerault en octobre 1890, amenant la naissance d’un Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire, qui lui-même connut une nouvelle scission qui donna naissance à l’Alliance Communiste Révolutionnaire.

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Le programme marxiste de Jules Guesde

Jules Guesde et ses partisans furent donc les partisans acharnés du collectivisme, cherchant à le diffuser dans le prolétariat en présentant la révolution comme nécessité absolue. C’est cela qui permit la rencontre avec le marxisme.

Aux congrès socialistes nationaux qui commencèrent à s’organiser, la thèse collectiviste fut initialement refusée, à Paris en 1876 et à Lyon en 1878, avant finalement de triompher à Marseille en 1879. L’objectif socialiste consista alors en l’appropriation collective de tous les instruments de travail et de toutes les forces de production.

Le congrès de l’année suivante, à Paris, marqua l’établissement d’un programme d’un Parti Ouvrier, prenant alors le nom de Fédération du parti des travailleurs socialistes de France. Celui-ci a été élaboré en mai 1880, Jules Guesde rendant alors visite à Karl Marx à Londres, où il obtint de nombreux entretiens.

Le début du programme est attribué à Karl Marx lui-même. Le reste a été écrit conjointement par Jules Guesde et Karl Marx, épaulés par Paul Lafargue et Friedrich Engels. 

Quelques ajustements furent effectués à l’occasion du congrès du Havre en novembre 1880.

Programme élaboré en conformité des décisions du Congrès, tenu à Marseille du 20 au 31 octobre 1879, adopté au Congrès régional de la Fédération du Centre tenu à Paris du 18 au 25 juillet 1880, confirmé par le Congrès national tenu au Havre du 16 au 22 novembre 1180, ratifié par le Congrès régional de la Fédération du Nord tenu à Roubaix en octobre 1881, maintenu en vigueur par le Congrès national tenu à Reims du 30 octobre au 6 novembre 1881 et complété par le Congrès national tenu à Roanne du 26 septembre au 1er octobre 1882.

Considérant,

Que l’émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe, ni de race,

Que les producteurs ne sauraient être libres qu’autant qu’ils sont seront en possession des moyens de production (terres, usines, navires, banques, crédits, etc.)

Qu’il n’y a que deux formes sous lesquelles les moyens de production peuvent leur appartenir :

Considérant,

Que cette appropriation collective ne peut sortir que de l’action révolutionnaire de la classe productive – ou prolétariat – organisée en parti politique distinct;

Qu’une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel transformé en d’instrument de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation;

Les travailleurs socialistes français, en donnant pour but à leurs efforts l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste et le retour à la collectivité de tous les moyens de production, ont décidé, comme moyen d’organisation et de lutte, d’entrer dans les élections avec les revendications immédiates suivantes :

a) PARTIE POLITIQUE.

1. Abolition de toutes les lois sur la presse, les réunions et les associations et surtout la loi contre l’Association internationale des travailleurs. Suppression du livret, cette mise en carte de la classe ouvrière, et de tous les articles du Code établissant l’infériorité de la femme vis-à-vis de l’homme.

2. Suppression du budget des cultes, et retour à la Nation des “biens dits de mainmorte, meubles et immeubles, appartenant aux corporations religieuses” (décret de la Commune du 2 avril 1871), y compris toutes les annexes industrielles et commerciales de ces corporations.

3. Suppression de la Dette publique.

4. Abolition des armées permanentes et armement général du peuple.

5. La commune maîtresse de son administration et de sa police

b) PARTIE ECONOMIQUE.

1. Repos d’un jour par semaine ou interdiction légale pour les employeurs de faire travailler plus de six jours sur sept. Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes. Interdiction du travail des enfants dans les ateliers privés au-dessous de quatorze ans, et de quatorze à dix-huit ans, réduction de la journée de travail à six heures.

2. Surveillance protectrice des apprentis par les corporations ouvrières.

3. Minimum légal des salaires déterminé, chaque année, d’après le prix local des denrées, par une commission de statistique ouvrière.

4. Interdiction légale aux patrons d’employer les ouvriers étrangers à un salaire inférieur à celui des ouvriers français.

5. Égalité de salaire à travail égal pour les travailleurs des deux sexes.

6. Instruction scientifique et professionnelle de tous les enfants mis pour leur entretien à la charge de la société représentée par l’État ou la commune.

7. Mise à la charge de la société des vieillards et des invalides au travail.

8. Suppression de toute immixtion des employeurs dans l’administration des caisses ouvrières de secours mutuels, de prévoyance, etc., restituées à la gestion exclusive des ouvriers.

9. Responsabilité des patrons en matière d’accidents, garantie par un cautionnement versé par l’employeur dans les caisses ouvrières, et proportionné au nombre des ouvriers employés et aux dangers que représente l’industrie.

10. Intervention des ouvriers dans les règlements spéciaux des divers ateliers, suppression du droit usurpé par les patrons de frapper d’une pénalité quelconque leurs ouvriers sous forme d’amendes ou de retenues sur les salaires (décret de la Commune du 27 avril 1871).

11. Annulation de tous les contrats ayant aliéné la propriété publique (banques, chemins de fer, mines, etc.) et l’exploitation de tous les ateliers de l’État confiée aux ouvrier qui y travaillent.

12. Abolition de tous les impôts indirects et transformation de tous les impôts direct en un impôt progressif sur les revenus dépassant 3.000 francs. Suppression de l’héritage en ligne collatérale et de tout héritage en ligne directe dépassant 20.000 francs.

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Jules Guesde et la «révolution violente»

Puisque la bourgeoisie avait failli et que le collectivisme apparaissait comme nécessaire, alors il n’est, en quelque sorte, nul besoin de tactique ou de stratégie.

Jules Guesde va être celui qui va amener la naissance du Parti Ouvrier Français, historiquement la première organisation qui, en France, se revendique de Karl Marx et revendique « l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste et la socialisation des moyens de production ».

Toutefois, on chercherait en vain une perspective tactique et stratégique. Une fois passée l’étape des premiers petits cercles de propagande, cette absence allait se prouver fatale.

Jules Guesde

Il est vrai que la situation était difficile ; Friedrich Engels et Karl Marx avaient compris les limites historiques de ce qui se passait en France. Mais de par l’approche somme toute encore largement bakouniniste de leur projet, Jules Guesde et Paul Lafargue étaient incapables de le comprendre, leur perspective n’étant que propagandiste.

Leur conception de la révolution était purement et simplement collectiviste, comme seul horizon, seul projet, seule option. Ils ruaient ainsi dans les brancards, à tout prix. Jules Guesde alla six mois en prison en 1882, avec Paul Lafargue, pour appel à la guerre civile.

Voici ses propos au tribunal :

« Non je n’ai pas fait appel au meurtre et au pillage… Mais j’ai fait appel à la force.

Loin de la répudier, je compte sur elle. Elle est l’instrument de toute les transformations.

En la proclamant, en invitant le prolétariat à ne compter que sur lui même et à se tenir prêt, je fais de l’histoire et je ne commets pas de crime…

C’est une révolution qui nous a donné l’égalité devant la loi ; une autre le suffrage universel ; une autre, la forme républicaine dans le domaine économique.

Je ne suis que logique en comptant sur une révolution nouvelle pour obtenir l’égalité dans les moyens de production, le suffrage dans l’atelier, la république dans le domaine économique. »

Trois ans plus tard, les deux se retrouvèrent de nouveau au tribunal, aux côtés de l’anarchiste Louise Michel. Ses propos restent tout autant combatifs : 

« Non pas que je n’aie parlé de du “fusil libérateur”. Je ne renie aucun de mes mots.

Mais ce fusil n’était pas dirigé contre un homme dont la peau ne nous importe ni peu ni prou.

C’était le fusil de vos grandes journées, Messieur de la bourgeoisie, le fusil du 14 juillet et du 10 août, le fusil de 1830 et de 1848, le fusil du 4 septembre 1870. Il a porté au pouvoir le tiers-état. Il y portera -et avec autant de droit- la classe ouvrière.

Car, à moins que vous n’ayez la prétention de monopolisé la révolution comme vous avez déjà monopolisé la propriété, je ne vois pas sur quoi vous pourriez vous fonder pour interdire à l’affranchissement prolétarien l’emploie de cette force qui vous a affranchi à votre heure. »

Cette fois, il y eut l’acquittement général, décidé par un jury populaire. Mais cela témoigne de l’approche de Jules Guesde, dont les références restent, comme on le voit, à la fois 1789 (le 14 juillet) et 1792 (le 10 août avec la prise des Tuileries), 1830 et 1848, la proclamation de la République française du 4 septembre 1870.

Jules Guesde ne raisonne pas en termes d’opposition prolétariat – bourgeoisie ; il reprend comme modèle les révolutions précédentes, affirmant que cette fois, leur caractère populaire doit prendre entièrement le dessus. On reste ici dans la perspective d’une révolution bourgeoise démocratique allant jusqu’au bout.

Dans Parlementarisme et Révolution, publié dans Le Socialiste du 10 novembre 1894, il explique ainsi :

« Pour restituer à la nation productrice ses moyens de production, il faut un prolétariat devenu le gouvernement et faisant la loi.

Reste à savoir comment, de classe gouvernée qu’elle est actuellement, la France travailleuse deviendra, pourra devenir classe gouvernante.

Le bulletin de vote qui nous a déjà installés dans une centaine d’Hôtels-de-ville et qui a jeté au Palais Bourbon l’importante minorité que l’on sait, est un premier moyen. Sera-t-il le seul ?

Pas plus que nous le croyions hier, nous ne le croyons aujourd’hui. Mais depuis quand, parce qu’elle ne serait pas tout, l’action légale devrait-elle n’être rien ?

Loin de s’exclure, l’action électorale et l’action révolutionnaire se complètent, et se sont toujours complétées dans notre pays où – pour tous les partis – l’insurrection victorieuse n’a été que la suite, le couronnement du scrutin.

L’antagonisme que l’on voudrait établir – inutile de rechercher le pourquoi – entre le suffrage qui commence et le coup de force qui termine, n’a jamais existé que dans la métaphysique des salons.

L’histoire, toute notre histoire, est là pour démontrer que les sorties de légalité ont été toujours et nécessairement précédées de l’usage et l’emploi de cette légalité aussi longtemps qu’elle servait d’arme défensive – et offensive – à l’idée nouvelle, aux intérêts nouveaux en voie de recrutement et que la situation révolutionnaire ne s’était pas produite.

C’est légalement, électoralement, que l’Orléanisme a préparé son avènement au pouvoir. Ce qui ne l’a pas empêché d’aboutir à coups de fusil, par une bataille de trios jours, les glorieuses, qu’immortalise la Colonne dite de Juillet.

C’est légalement, électoralement, que le Bonapartisme s’est installé à l’Elysée. Ce qui ne l’a pas empêché d’employer la force – et quelle force ? le fusil tuant Baudin, le canon éventrant le boulevard Montmartre – pour aménager, en Empire troisième et dernier, aux Tuileries.

La République n’a pas fait exception à cette règle. C’est légalement, électoralement, elle aussi, que, par deux fois, sous la Monarchie de Juillet et sous l’Empire, elle a constitué son armée, conquis partiellement le pays. Ce qui ne l’a pas empêchée, pour devenir le gouvernement que préside en 1894 M. Casimir Périer, d’avoir dû passer par un accouchement violent, par le forceps de la rue.

Eh bien ! le socialisme d’aujourd’hui est légaliste, électoraliste, au même titre que tous les partis politiques qui l’ont devancé et qui sont à l’heure présente, coalisés contre lui dans ce qui peut leur rester de virilité. Nous n’avons pas la prétention d’innover, nous contentant des agents de lutte et de victoire qui ont servi aux autres et dont nous nous servons à notre tour.

Si quelque chose est particulièrement idiot, c’est le départ que l’on s’est avisé de faire entre les moyens, divisées en légaux et en illégaux, en pacifiques et en violents, pour admettre les uns et pour repousser les autres.

Il n’y a, il n’y aura jamais qu’une seule catégorie de moyens, déterminés par les circonstances : ceux qui conduisent au but poursuivi. Et ces moyens sont toujours révolutionnaires, lorsqu’il s’agit d’une révolution à accomplir.

Révolutionnaire est le bulletin de vote, si légal soit-il, lorsque, sur le terrain des candidatures de classe, il organise la France du travail contre la France du capital.

Révolutionnaire est l’action parlementaire, si pacifique soit-elle, lorsqu’elle bat, du haut de la tribune de la Chambre, le rappel des mécontents de l’atelier, du champ et du comptoir, et lorsqu’elle accule la société capitaliste au refus ou à l’impuissance de leur donner satisfaction.

Anti-révolutionnaire, réactionnaire au premier chef serait, en revanche, l’émeute, malgré son caractère d’illégalité et de violence, parce qu’en fournissant au capital moribond la saignée populaire dont il a besoin pour se survivre, elle reculerait l’heure de la délivrance.

Non moins anti-révolutionnaire, non moins réactionnaire – et pour la même raison – toute tentative de grève générale condamnée, à travers les divisions ouvrières et paysannes, au plus désastreux des avortements.

Le devoir du parti socialiste est d’écarter comme un traquenard, comme une manœuvre de l’ennemi, tout ce qui, malgré son caractère rutilant et pétardier, égarerait et épuiserait inutilement nos forces de première ligne, et de servir du parlement comme de la presse, comme des réunions, pour mener à terme la révolution qu’élabore cette fin de siècle. »

On a ici une théorie de la révolution comme coup de force à la forme universelle, comme il l’explique ici, lors d’une Conférence à la société d’études économiques et politiques de Bruxelles le 7 mars 1894 sur le collectivisme :

« Constitué en parti de classe ou de travail, le prolétariat, qui n’est pas limité aux seuls ouvriers dits manuels, qui comprend, devant et contre les inutiles et les nuisibles de la rente, du dividende et du profit, toutes les activités, depuis les plus musculaires jusqu’aux plus cérébrales, – l’ensemble des producteurs industriels, agricoles et scientifiques – aura, pour remettre la société en possession, pour reconstituer la patrimoine de l’humanité au bénéfice de tous ceux qui la constituent, à exproprier les expropriateurs de cette dernière.

C’est sa mission historique. Mais, avant tout, comme préface et condition de cette expropriation économique, il aura à s’emparer du pouvoir politique, à devenir le gouvernement, le facteur de la loi.

C’est grâce à l’Etat monopolisé par elle et devenu entre ses mains un outillage de compression de plus en plus développé et de plus en plus perfectionné, que la petite minorité capitaliste peut continuer à tenir, sous le joug, la grande majorité laborieuse.

Tant que cet Etat – qui, dans tous les conflits entre les employés et employeurs, entre salariés et salariants, joue le rôle de l’épée de Brennus, faisant toujours et fatalement pencher la balance du côté du capital – n’aura pas été enlevé à ses détenteurs actuels, il n’y aura rien de fait ni de faisable ; l’outil de la transformation nous manquera.

Le collectivisme dont je vous ai dit longuement, au risque d’abuser de votre attention, la genèse et le but, est donc suspendu à l’avènement politique ou gouvernemental des travailleurs, qu’ils arrivent au pouvoir pacifiquement ou au prix d’une de ces révolutions violentes qui ont été pour tous les partis en France, républicains et monarchistes, orléanistes et bonapartistes, la condition de leur triomphe successif. »

La mise sur le même plan de la prise du pouvoir des républicains, des monarchistes, des orléanistes, des bonapartistes, sous le vocable unique de révolution violente, reflète l’incompréhension de la nature des classes en présence, du type différent de leur prise de pouvoir, de la nature différente de leurs moyens, de leurs objectifs, etc.

« Et quelque regret qu’on en puisse évoquer, quelque pénible que paraisse aux natures pacifiques ce troisième et dernier moyen, nous n’avons plus devant nous que la reprise violente sur quelques-uns de ce qui appartient à tous, disons le mot : la révolution [emplacement de la note publiée ci-dessous].

Que cette Révolution soit non seulement possible, mais facile, c’est ce qui saute aux yeux des plus aveugles. Il suffit de réfléchir que ceux qui ont intérêt à la faire sont à ceux qui entendent s’y opposer, et s’y opposeront de toutes leurs forces, dans la proportion de 10 à 1, et que, loin d’aller diminuendo , cet écart va crescendo tous les jours, par le rejet dans le prolétariat des petits propriétaires, des petits commerçants et des petits patrons, incapables de soutenir la concurrence de la grande industrie, du grand commerce et de la grande propriété.

Ce qu’en revanche on est moins disposé à admettre, ce qui est contesté par des socialistes de plus de cœur que de raison, c’est que cette Révolution s’impose, et que la logique et l’histoire soient d’accord pour la proclamer inévitable. Rien de plus exact cependant.

Quoi qu’on en dise et quoi qu’on fasse – nous l’avons vu tout à l’heure – le prolétariat ne disparaîtra avec le salariat ; la production sociale, au bénéfice du travailleur, ne succédera à la production capitaliste ; l’émancipation économique de l’humanité en un mot ne s’opérera que révolutionnairement , comme s’est opérée, successivement sa demi-émancipation religieuse, civile et politique.

Qui est-ce qui brise le joug de fer de l’unité catholique au XVI° siècle et, par l’introduction du libre examen dans les matières de foi, commence l’affranchissement des consciences ?

La Réforme, mais la Réforme armée, l’épée d’une main et l’arquebuse de l’autre – c’est-à-dire la Révolution.

C’est la Révolution qui, en 89, supprime les Ordres, sinon les classes, la dîme, le droit d’aînesse, et au droit divin d’une famille royale substitue – au moins sur le papier – les « droits de l’homme et du citoyen  ».

C’est la Révolution qui, en 1830, même escamotée par les d’Orléans, avec le concours de La Fayette, emporte les chartes octroyées et les religions d’Etat.

C’est la Révolution qui, en 1870, enterre définitivement, avec l’Empire, la dernière forme de la monarchie et fonde la République.

Et je ne parle pas de la Révolution avortée du 18 Mars, qui, si elle avait pu triompher, eut presque inutilisé nos efforts actuels en « universalisant, comme elle le voulait, le pouvoir et la propriété  ».

Ainsi, égalité religieuse, égalité devant la loi, égalité devant le scrutin, ces trois grands pas en avant de nos espèces, sont d’origine, d’essence révolutionnaire. La force seule a pu en faire accoucher ce que l’on appelle aujourd’hui l’ancien régime.

Et il se rencontre des gens pour prétendre qu’il en sera autrement pour l’égalité sociale, autrement dit pour l’attribution à chacun des membres de la société des mêmes moyens de développement et d’action ! Et comment ? Pourquoi ? A quel titre ? »

Voici la note mentionnée dans le texte :

« Disons toute de suite – pour ne laisser aucune excuse à la mauvaise foi – que par Révolution nous n’entendons pas les coups de fusil au hasard et en permanence, l’insurrection pour l’insurrection, sans préparation, sans chance de succès et presque sans but.

Le sang ouvrier n’a que trop coulé depuis près d’un siècle sans résultat aucun ou au seul profit de la bourgeoisie divisée et aux prises avec elle-même, pour qu’il ne soit pas temps de mettre fin à ces saignées au moins inutiles.

La Révolution, pour nous, c’est la force « mise au service du droit  », mais lorsque ce droit compris et revendiqué par la France ouvrière n’est plus séparé de sa réalisation, de sa traduction en fait que par un obstacle, la résistance illégitime de l’ordre social qu’il s’agit de modifier ou de transformer.

Quant à cette force, il se peut – quoique rien ne permette de l’espérer – qu’elle soit le bulletin de vote, comme il se peut qu’elle soit le fusil.

Mais bulletin ou fusil, peu importe, il n’y en a pas moins Révolution, dès que ce qu’on appelle « le droit ancien  » est éliminé en bloc et malgré lui pour « un droit nouveau  ».

Est-il maintenant nécessaire d’ajouter que la Révolution ainsi entendue est subordonnée à deux choses

1° la conscience de leur droit au capital éveillé chez les prolétaires par une propagande ainsi active que continue ;

2° l’organisation des forces prolétariennes, organisation qui peut revêtir toutes les formes, syndicats, sociétés de résistance, et jusqu’aux sociétés coopératives de consommation, pourvu que ces dernières, au lieu d’être considérées comme le but, soient tenues pour ce qu’elles sont réellement, c’est-à-dire pour un simple moyen de groupement.

En dehors de ces deux conditions indispensables, il n’y a pas de Révolution possible ou, ce qui revient au même, il n’y a que des Révolutions stériles, exclusivement politiques et conservatrices de l’ordre capitaliste actuel. »

D’un côté Jules Guesde a une juste lecture de l’affrontement de classe, de l’autre il a une mauvaise interprétation de la lutte des classes comme phénomène matérialiste dialectique. La révolution est un coup de force, utilisable par n’importe quelle classe.

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Le concept de collectivisme de Jules Guesde

Que signifie le collectivisme mis en avant par Jules Guesde, à la toute fin des années 1870 ? Voici comment il le définit, dans Collectivisme et Révolution, datant de 1879 :

« C’est la socialisation , ou encore, dans l’état actuel de l’Europe, la nationalisation du capital immobilier et mobilier, depuis le sol jusqu’à la machine, mis désormais directement à la disposition des groupes producteurs.

Plus de capitalistes, plus de patrons achetant et trouvant à acheter pour un morceau de pain la force de travail de millions d’hommes réduits au rôle de machines, produisant tout et manquant de tout : ou mieux, un seul patron, un seul capitaliste : Tout le monde ! mais tout le monde travaillant, obligé de travailler et maître de la totalité des valeurs sorties de ses mains.

Alors, et seulement alors, le bien-être, la richesse seront réellement le fruit du travail, puisque ceux-là seuls qui auront produit pourront consommer ou jouir ; proportionnés au travail, puisque tout le produit restera aux travailleurs qui pourront consommer d’autant plus qu’ils auront travaillé ou produit davantage ;

Alors disparaîtra l’oisiveté, mère et fille de l’exploitation de l’homme par l’homme ; et, avec l’oisiveté, qui n’est pas mortelle seulement à la société qu’elle appauvrit mais encore à l’oisif qu’elle corrompt et dégrade, disparaîtra le principal, sinon unique excitant au vol, à la prostitution, etc., c’est-à-dire le spectacle de la richesse en dehors du travail, du bien-être, de la consommation sans production équivalente ;

Alors, la production ou la richesse générale s’accroîtra de toutes les forces productives aujourd’hui immobilisées dans la classe exclusivement consommatrice et oisive, mise en demeure de travailler pour vivre ;

Alors, la surproduction ou l’encombrement des marchandises qui entraîne aujourd’hui les chômages mortels que l’on sait, c’est-à-dire de véritables famines, d’origine sociale, sévissant sur telle ou telle branche des travailleurs, n’aurait d’autre effet que de satisfaire plus largement, plus abondamment à la consommation d’un chacun ou d’augmenter les loisirs de tous ;

Alors, de fléaux qu’elles sont aujourd’hui pour l’ouvrier dont elles prennent la place avec la vie , les machines multipliées, perfectionnées, automatisées , se transformeront en autant de bienfaits, de « dieux » pour le travailleur dont elles ne feraient, suivant les besoins, que diminuer le travail ou qu’augmenter le bien-être en augmentant les produits devenus sa propriété exclusive ;

Alors, ce qui est impossible à l’ordre social actuel, malgré que la justice et l’intérêt général l’exigent, c’est-à-dire la mise à la charge de la société des frais d’entretien et de développement intégral de tous les enfants sans distinction, se fera pour ainsi dire de soi-même, etc., etc. »

On voit ici que Jules Guesde défend le principe du socialisme. Il reconnaît que la grande production est plus efficace : il n’est pas un proudhonien, désireux d’en revenir à la petite propriété. Il rejette celle-ci, ce qui l’amène dans le camp du collectivisme, et donc alors des marxistes.

Mais de l’autre, et c’est là ce qui posera un souci, une limite historique, Jules Guesde voit la solution révolutionnaire comme une unification des contraires ; tout comme Pierre-Joseph Proudhon, il ne connaît pas la dialectique et espère davantage la fusion des classes que leur dépassement.

Tout le problème tient donc à la notion de collectivisme, à la fois évidemment proche du marxisme, mais également très éloigné si se situant dans l’interprétation du socialisme telle qu’elle pouvait exister alors chez les courants justement non marxistes.

Jules Guesde

On sait, en effet, que le matérialisme dialectique raisonne en termes de mode de production, avec le dépassement de celui-ci par le saut dialectique amené par une contradiction fondamentale.

Ainsi, le prolétariat et la bourgeoisie s’opposent dans une seule contradiction propre à un mode de production donné, le capitalisme. Cette étape était nécessaire historiquement pour développer les forces productives.

On ne trouve pas cela chez Jules Guesde, qui possède une certaine une lecture romantique au sujet de la dépossession que connaîtraient les travailleurs, à quoi il faudrait mettre un terme par l’appropriation : les travailleurs devraient devenir « leurs propres capitalistes ».

Voici en effet comment Jules Guesde explique, dès le départ du document mentionné plus haut, en quoi consiste l’objectif socialiste :

« Le salariat, dont l’économie politique bourgeoise a donné elle-même la loi et qui n’est pas à améliorer – parce qu’inaméliorable – mais à détruire, résulte de la possession, par les uns, du capital mis en valeur par les autres.

C’est parce que les travailleurs ne possèdent pas l’instrument et la matière de leur travail, qu’au lieu d’être rémunérés par leur produit ou l’équivalent de leur produit, ils sont réduits à ne recevoir en échange de leur production, quelle qu’elle soit, que ce qui leur est indispensable pour vivre et se reproduire.

C’est parce qu’ils ne possèdent pas leur outillage que, devenus outils eux-mêmes, ils ne sauraient être « payés » au delà de ce qui leur est strictement nécessaire pour se conserver et se continuer dans leurs enfants à l’état d’outils, de machines en activité – le prix des outils, comme le prix de toute chose échangeable ou vénale, tendant à ne pas dépasser le coût de production et de reproduction.

Dès lors, le problème de l’abolition du salariat se trouve énormément simplifié, pour ne pas dire résolu.

Puisque le salariat – cette misère à perpétuité de la masse ouvrière – est un effet de la division du capital, approprié par quelques-uns, et du travail, accompli par le plus grand nombre ; puisqu’il tient à la séparation de la société en deux classes : la classe oisive ou improductive des capitalistes et la classe non capitaliste ou prolétarienne des travailleurs, il ne disparaîtra et ne pourra disparaître que par la réunion dans les mêmes mains du travail et du capital, en d’autres termes lorsque les travailleurs seront devenus leurs propres capitalistes, possédant à la fois tout l’instrument et toute la matière de la production. »

Voici également comment Eugène Faillet, dans Le parti ouvrier français : bourgeoisie et prolétariat, doctrine, origine et progrès du parti, les élus du parti à l’Hôtel-de-Ville, fournit en 1894 une vision du monde éminemment romantique, avec un cadre historique marqué par ce qui aurait été la trahison par la bourgeoisie :

« Au lendemain du premier Empire sous l’impérieuse impulsion des intérêts bourgeois, commencent les vastes entreprises.

Les capitaux jusqu’alors disséminés, s’associèrent, brisant le cercle étroit des affaires individuelles pour entrer dans le cercle illimité des affaires collectives, mais au profit d’un petit nombre.

Proudhon a tracé de main de maître l’histoire de cette période. De ce fait une féodalité économiquement, sinon moralement, plus solidaire que la terrienne, assujettit la plèbe ; en même temps, l’Administration publique assujettit au personnel de plus en plus nombreux.

Ainsi, par millions, les travailleurs enrégimentés, hiérarchisés, dans les beaux, chemins de fer, banques, assurances, magasins, usines, mines, sont devenus les damnés du salariat.

Chacun sait la cruelle exactitude de notre expression.

Les petits patrons, force vive de l’industrie et du commerce, disparaissent, épuisés dans une lutte réciproque, écrasés par les gros, saignés à blanc par les petits Schylock de la banque, eux-même vassaux de la haute finance.

Tous, victimes surtout de leur orgueilleuse obstination à repousser la solidarité. »

Le collectivisme proposé par Jules Guesde se veut donc une réponse historique à ce qui apparaît comme un manque historique, comme si la bourgeoisie n’avait pas terminé pas son travail. Le concept de révolution qui en découle devient alors nécessairement pragmatique.

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Le rôle de Jules Guesde après la Commune

La Commune de Paris fut, en 1871, le moment du grand tournant dans l’histoire de France ; elle marqua la naissance du mouvement ouvrier révolutionnaire en toute indépendance. Pour la première fois, la classe ouvrière s’était élancée de manière seule, sans se soumettre ou s’allier à la bourgeoisie dans une lutte anti-féodale.

Cependant, la classe ouvrière était embryonnaire, alliée à la plèbe ; l’échec de la Commune de Paris provoqua ainsi un cataclysme politique. 1871 fut une année d’une grande importance pour l’histoire du mouvement ouvrier à l’échelle mondiale ; le prix à payer en France fut toutefois un recul significatif, à tous les niveaux.

Costumes militaires de la Commune d’après nature par A. Raffet,
Floréal. L’hebdomadaire illustré du monde du travail,
17 avril 1920

Déjà, il y avait les pertes humaines, 30 000 communards ayant été tués, 45 000 autres emprisonnés ou déportés en Nouvelle-Calédonie, certains étant condamnés à mort.

Ensuite, il y eut la répression. Une loi particulière fut promulguée en 1872, afin de contrer la propagande de la Ire Internationale, alors que les libertés syndicales avaient disparu, les activités démocratiques étaient entravées ; l’état de siège était même maintenu dans les grandes régions industrielles.

Paris était soumis à un ordre très strict et ne connaîtra de pas de maire avant 1977 ; ce n’est qu’en 2002 que la Préfecture de Police acceptera de partager ses prérogatives sur la police municipale avec la mairie de Paris.

Les mineurs du Nord et du Pas-de-Calais furent alors à l’avant-garde de la lutte des classes, affrontant la répression dès 1872, alors que des organismes se constituaient sous la forme de mutualités, de coopératives, de syndicats clandestins, voire même de sections de la Ire Internationale.

En 1876, il y a ainsi cinquante grèves dépassant quinze jours et un congrès ouvrier se tint, regroupant 350 représentants de 76 regroupements.

Fosse n° 1 dite Saint Roch de la Compagnie des mines d’Azincourt,
Monchecourt, Nord-Pas-de-Calais, vers 1900

Parallèlement, le premier tome du Capital de Karl Marx fut publié en différents tomes de 1872 à 1875, recevant l’attention particulière d’un petit groupe d’ouvriers et d’universitaires, le Cercle d’études philosophiques et sociales se réunissant au Café Soufflet, à côté de la Sorbonne, à l’angle de la rue des Écoles et du boulevard Saint-Michel. 

Une personnalité s’en rapprocha : Jules Basile, né en 1845, dit Jules Guesde, du nom de sa mère. Il s’agissait d’un journaliste républicain au moment de l’Empire, qui avait pris le parti de la Commune de Paris, ce qui l’amena à devoir s’enfuir tout d’abord en Suisse, où il se rapprocha de l’anarchisme, puis en Italie de 1874 à 1876, où il se rapprocha du marxisme.

Jules Guesde

De retour en France en septembre 1876, Jules Guesde participa tout d’abord à la presse de la gauche radicale : aux Droits de l’Homme et à son successeur Le Radical ; son premier article, paru le 15 octobre 1876, traitait de l’importance du congrès ouvrier devant se tenir à Paris.

La rencontre avec les membres du groupe du Café Soufflot amena un saut qualitatif. Lorsqu’il lança L’Égalité en novembre 1877, Jules Guesde n’était encore qu’un républicain devenu socialiste, à la croisée de l’anarchisme et d’un intérêt certain pour le marxisme. Mais il portait une dynamique très claire, portée par le prolétariat lui-même à l’arrière-plan : la défense de l’identité de la Commune, et même son exaltation.

Cela ne pouvait qu’amener la production d’une réalisation solide dans les faits, surtout qu’à cela s’ajoutait l’émergence historique en Europe centrale de la social-démocratie assumant le marxisme constitué en doctrine par Friedrich Engels et Karl Kautsky.

Jules Guesde fut transcendé par ce moment historique, devenant une figure acharnée vivant dans une extrême pauvreté toute sa vie, un incessant propagandiste de la cause révolutionnaire.

Les premiers échecs ne pouvaient pas bloquer son affirmation. L’Égalité s’effondra, en effet, dès juillet 1878, malgré l’abnégation complète de ses acteurs, Jules Guesde le premier. Il fallut changer d’imprimerie, sous pression administrative, au troisième numéro, il y eut plusieurs perquisitions au domicile de Jules Guesde, le gérant étant condamné pour « apologie de faits qualifiés de crimes » à 1 an de prison et 1000 francs d’amende, etc.

Il y eut également la tentative, décidée lors d’un congrès régional à Paris, rue du Faubourg du Temple à l’Alhambra, de profiter de l’exposition universelle de 1878 à Paris, Jules Guesde lançant le projet d’un congrès ouvrier international, aux côtés de trois rédacteurs de L’Egalité, ainsi que les délégués des six plus importantes chambres syndicales parisiennes (employés de commerce, mécaniciens, mégisseurs, menuisiers, serruriers, tailleurs).

Arrêtés, ils pratiquèrent une ligne de défense collective, dont Jules Guesde fut l’orateur et à ce titre le plus lourdement condamné, avec 6 mois de prison et 200 francs d’amende.

Une identité était née.

Jules Guesde rédigea un « Programme des socialistes révolutionnaires français », diffusé au printemps 1879 avec 541 signatures.

L’Égalité réapparut en janvier 1880, cette fois en se définissant non plus comme « journal républicain socialiste », mais comme un « organe collectiviste révolutionnaire ».

L’organe disparut en décembre 1882, réapparaissant brièvement en février 1883, pour laisser la place au Socialiste d’août 1885 à février 1888.

Mais c’était là une nouvelle histoire : celle de la tentative de fonder un Parti Ouvrier, fondé sur le collectivisme. Gabriel Deville, l’un des premiers activistes aux côtés de Jules Guesde, témoignera du succès de cette activité en expliquant, dans le cadre d’un résumé du Capital de Karl Marx, publié en 1883 :

« Les mots Parti ouvrier et collectivisme, aujourd’hui passés dans notre langue politique étaient, peut-on dire, inconnus ; les idées qu’ils représentaient ne comptaient en France que de rares partisans, sans liens, sans possibilités d’action commune.

C’est le journal L’Égalité, fondé sur l’initiative de Jules Guesde et dirigé par lui, qui a seul donné l’impulsion au mouvement socialiste révolutionnaire actuel. »

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