Jean-Sébastien Bach: la limite historique et l’avenir de la musique

Chez Jean-Sébastien Bach, la mélodie devient telle une cellule qui se reproduit en d’autres voix et qui interagit avec les autres cellules. Une célèbre anecdote est celle où le souverain Frédéric II, lors d’une visite de Jean-Sébastien Bach, lui remet le thème d’une fugue, c’est-à-dire une mélodie qui connaît une « réponse ».

Cette « réponse » consiste en la mélodie d’origine, mais modifiée, comme lors d’un dialogue de deux personnes autour d’un même thème ; elle est également accompagnée de la première voix, l’appuyant par un contre-sujet, et le processus peut se multiplier par d’autres voix.

Frédéric II le met au défi de composer au sujet du thème donné et Jean-Sébastien Bach joue directement la fugue à trois, quatre, puis cinq voix, envoyant ensuite l’ensemble, un peu plus tard avec une version à six voix, comme « offrande  musicale » au souverain.

On a ici une véritable vue de la force et de la faiblesse de Jean-Sébastien Bach, au-delà du caractère formidable de sa musique. Ses œuvres les plus marquantes sont en effet, en plus de l’offrande musicale (qui date de 1747), ce qu’on appelle L’art de la fugue (de 1742 à 1750) et les Variations Goldberg.

Toutes ont en commun de placer l’harmonie dans le cadre du contrepoint, et dans ce cadre seulement. Avec L’art de la fugue par exemple, Jean-Sébastien Bach témoigne de la richesse du contrepoints en douze fugues et deux canons (respectivement quatorze et deux dans la seconde version, apparemment inachevée ou se terminant symboliquement) : il prend quelques notes formant une mélodie et la conserve pour montrer comment on peut la combiner dans des contrepoints, en accélérant le rythme ou en le libérant, en renversant la mélodie, etc.

Le principe est tellement fort dans sa méthode qu’on ne sait toujours pas si Jean-Sébastien Bach l’a composé pour un instrument en particulier, et même si c’est nécessairement un instrument avec un clavier.

Cependant, cela pose également sa limite. Jean-Sébastien Bach, dans sa démarche, reste toujours lié à la mélodie d’origine comme aspect principal ; il tourne autour pour ainsi dire, de manière polyphonique. Ce faisant, il brime la mélodie en l’enserrant en elle-même.

La mélodie n’a plus comme horizon qu’elle-même.

Extrait des Variations Goldberg

C’est pour cela que, directement après Jean-Sébastien Bach, émerge la musique dite classique, c’est-à-dire la musique s’appuyant sur l’harmonie comme aspect principal et mettant de côté de manière significative la question du contrepoint.

Cela gagnera en lyrisme, ce dont la bourgeoisie avait besoin : c’est notamment l’émergence de l’opéra, seul style musical évité par Jean-Sébastien Bach. Cependant, cela implique une vraie perte de densité et une ouverture très grande au risque de subjectivisme. La décadence de la musique « moderne » vient de là.

Ce que Jean-Sébastien Bach dépasse, c’est historiquement la composition simple avec une mélodie appuyée par d’autres éléments, telle la basse. La mélodie, dans ce cas, est le seul vrai élément, le reste n’étant qu’embellissement, renforcement, soulignement, accompagnement, etc.

Le sceau de Jean-Sébastien Bach, au centre. Sur les côtés, les éléments le composant :
JSB ainsi que son reflet, les deux étant associés.

Le contrepoint utilisé adéquatement renverse dialectiquement ce principe. Il ne l’inverse pas, en plaçant la mélodie au service des accompagnements, ce qui serait un signe de décadence et caractérise par ailleurs justement le chaos dans le domaine de la musique, comme on peut en avoir un exemple avec la sorte de techno dance commercial du début du 21e siècle.

On comprend ici pourquoi la musique appréciée par la bourgeoisie sombrant dans la décadence a toujours plus tendu à l’harmonie apparente au moyen d’accords bien placés appuyant les mélodies, au lieu d’assumer le contrepoint.

Il faut noter ici que tout le développement des musiques dissonantes, dans tous les registres musicaux (classique, rock, blues, metal, musique électronique, musique industrielle, etc), est à la fois le reflet de l’incapacité bourgeoise au dépassement de la logique de la seule harmonie et de sa « simplicité », et d’une tentative des musiciens authentiques de retrouver la base du contrepoint comme solution révolutionnaire au besoin de saut qualitatif dans le domaine de la musique.

Ce dernier cas explique la grande appréciation et qualité des projets de musique totale de certains groupes musicaux, combinant les mélodies avec un haut niveau de synthèse, sur la base d’un très haut niveau technique de plusieurs musiciens (on peut citer The Beatles, The Velvet Underground, The Stooges, Joy Division et New Order, The Smiths, Gun’s Roses, etc. etc.).

Le contrepoint est la rencontre dialectique de l’harmonie avec la complexité de mélodies associées.

On comprend pourquoi la bourgeoisie, une fois élancée, abandonna le contrepoint ; pour cette raison, Jean-Sébastien Bach tomba relativement dans l’oubli, jusqu’à ce que, en 1829, Felix Mendelssohn Bartholdy rejoue la Passion selon Matthieu, ramenant le compositeur en pleine lumière, le monde le reconnaissant comme un géant, le fondateur d’une époque.

Mais cette époque était considérée comme « terminée » et Jean-Sébastien Bach est toujours ramené à une prétendue musique « baroque » – le terme est par nature absurde de par la réelle nature du baroque pour qui est matérialiste historique – qui n’aurait fait que paver la voie à la musique classique toujours plus orientée vers l’harmonie comme principe, avec ensuite le romantisme, la modernité, etc., c’est-à-dire le subjectivisme.

Déjà à sa propre époque, Jean-Sébastien Bach n’était pas du tout le plus célèbre des musiciens alors ; sa musique était trop complexe et trop développée pour une époque dont le luthéranisme était une des avant-gardes idéologiques.

C’est ainsi Vivaldi qui était le plus connu alors : bien que basé à Venise, son activité irradiait toute l’Europe, jusqu’à la Norvège, alors que plus plus de 40 sonates et de 90 concertos de lui furent alors édités, contre vraiment très peu d’œuvres du côté de Jean-Sébastien Bach.

Vivaldi disparut ensuite de toute valorisation, alors que Jean-Sébastien Bach fut reconnu comme un titan, mais sans pour autant que la bourgeoisie toujours plus décadente sache quoi en faire.

On a ainsi le paradoxe que Jean-Sébastien Bach est admiré de tous les théoriciens de la musique, car il parvient à combiner et recombiner, sans jamais que cela donne une impression de simple superposition, de plaquage… Mais qu’en même temps, le contrepoint est considéré comme une forme relevant d’un passé révolu.

Il apparaît comme évident que ce n’est pas le cas dans la pratique, puisque toute polyphonie présuppose le contrepoint, mais également qu’ici le matérialisme dialectique peut, de par l’éclaircissement des lois du mouvement, fournir la base d’une compréhension avancée du contrepoint comme pendant dialectique de l’harmonie.

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Jean-Sébastien Bach et la rencontre de l’harmonie et du contrepoint

Jean-Sébastien Bach arrive à un moment historique où son activité peut être le produit de deux pôles contradictoires. Il y a, d’un côté, une véritable base luthérienne sur le plan musical.

Des milliers de chants chorals ont été écrits, la religion n’a pas triomphé à l’échelle du pays mais elle profite de solides bastions, de solides formations théologiques et culturelles. Jean-Sébastien Bach en profite directement, de par son éducation, de par son environnement, de par les découvertes musicales qu’il a pu faire, de par sa sensibilité et son exigence.

Il va de soi que cela n’allait pas sans un très haut niveau technique, Jean-Sébastien Bach étant un virtuose au clavecin, à l’orgue, au violon et à l’alto.

De l’autre côté, Jean-Sébastien Bach disposait des moyens d’exprimer par un saut qualitatif sur le plan de la composition. De par sa situation, il était capable de résoudre de manière progressiste la tension dialectique entre le contrepoint et l’harmonie.

Le contrepoint n’a pas été un principe musical amené par Jean-Sébastien Bach, cependant la pratique qu’il en avait, ainsi que de la mélodie accessible sur le plan populaire de par les exigences luthériennes, est ce qui a amené un saut qualitatif dans la musique, dans la mesure où sa pratique lui avait bien souligné l’importance centrale du mouvement musical pour emporter l’auditoire et qu’il y ajoutait la densité par le contrepoint.

La pratique des centaines de chants chorals du luthéranisme lui avait ouvert le champ populaire de la mélodie ; le contrepoint lui permettait d’élever la mélodie à l’universel, en la rendant plus remplie, plus dense.

Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553),
Le Dernier Repas, 1530, avec Luther parmi les apôtres

En ne perdant jamais de vue cette exigence d’accessibilité – d’où l’intérêt qu’il soit lui-même luthérien, pour le maintenir de manière résolue dans cette mise en perspective populaire – il a su puiser dans la technique du contrepoint pour faire en sorte qu’elle appuie cette mélodie de la manière la plus naturelle possible.

Chez Jean-Sébastien Bach, il y a plusieurs mélodies qui sont en rapport dialectique, tout en ayant une complexité propre permettant de développer davantage de formes, de rythme, ces formes combinées de plusieurs mélodies donnant naissance à une nouvelle manière d’exprimer la musique.

Chez Jean-Sébastien Bach, rien n’est donc gratuit, chaque élément musical exprime à la fois une complexité visant à une harmonie autonome et également un rapport productif avec les autres éléments.

Il ne s’agit pas d’une simple superposition. Il ne s’agit pas non plus d’un alignement ou d’une organisation, de type abstrait. Cela serait là perdre le principe de l’harmonie.

D’où la question de la sensibilité, clef pour parvenir une œuvre d’art authentique. Avec le protestantisme (dans sa version luthérienne), Jean-Sébastien Bach trouva l’accès à une vie intellectuelle, réfléchie, d’une immense densité ; il mit fin à la simplicité musicale et ouvrit la porte à une nouvelle époque.

Le Jésus de la Passion, auparavant Pantokrator, triomphant, céda la place au Jésus personnel, souffrant, seul, mis à l’écart, faisant face à la notion de mal, de doute, d’abandon. Il faut lire Georges Bernanos, auteur dont l’œuvre est traversée de part en part de luthéranisme, pour trouver en France un tel questionnement intime, pétri dans le doute, cherchant la simplicité de l’innocence et la complexité d’une vie intime.

Une œuvre incontournable est en ce sens celle connue en France comme « Passion selon saint Matthieu », ce qui est erroné, puisque cette œuvre luthérienne s’intitule en réalité la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ selon l’Évangéliste Matthieu, Matthieu étant ici présenté comme évangéliste et non pas comme un « saint ». Dans la démarche luthérienne, il n’y a pas de saints qui soient un intermédiaire avec Dieu.

S’il faut résumer ce qu’a apporté Jean-Sébastien Bach, on peut dire qu’il a montré la forme du rapport dialectique interne d’une composition musicale. Cela en fait un titan, considéré dans le domaine musical comme une figure non seulement incontournable, mais pratiquement indépassable.

C’est la découverte du contrepoint chez Jean-Sébastien Bach qui amènera Wolfgang Amadeus Mozart à être en mesure de faire un saut qualitatif dans sa musique ; il est également significatif que son père Leopold Mozart s’appuyait sur deux œuvres pour le faire progresser lorsqu’il était tout jeune :

– le Gradus ad Parnassum de Johann Joseph Fux, l’oeuvre classique sur le contrepoint, qu’il s’était procuré en 1746 ;

– le Versuch über die wahre Art das Klavier zu spielen (Tentative sur le véritable art de jouer du clavier) de Carl Philipp Emanuel Bach, fils de Jean-Sébastien Bach.

Le Gradus fut également utilisé par Josef Haydn, y compris dans les cours qu’il donna à Ludwig von Beethoven, qui connut également dès le départ certaines œuvres de Jean-Sébastien Bach, et qui tirera pareillement du contrepoint les ressources pour obtenir ses œuvres les plus denses.

Il est assez parlant par ailleurs de trouver un chant choral de Martin Luther dans la Flûte enchantée, ce manifeste des Lumières dans leur guerre à l’obscurantisme.

A Jean-Sébastien Bach, le protestant méthodique ouvrant l’espace du contrepoint comme expression de la richesse intérieure de l’être humain à l’époque de la bourgeoisie affirmant son hégémonie, succédera le virtuose et libertin Wolfgang Amadeus Mozart, avec ses opéras antiféodaux dans la forme et le contenu, empruntant aux mélodies populaires et à leur vitalité.

Ludwig von Beethoven clôt alors ce premier cycle d’affirmation du contrepoint, en affirmant de son côté la sensibilité.

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Jean-Sébastien Bach: un produit historique

La dimension nationale de l’entreprise de Martin Luther est donc évidente. En reprenant les mélodies populaires, il veut faire vivre ses valeurs dans le peuple, mais il considère en même temps donc que ce que porte le peuple va forcément dans le bon sens, une fois qu’on s’est séparé des tendances erronées, que lui voit comme « diabolique ».

Et cela a une conséquence d’une importance capitale : cela veut dire que de par sa forme et son contenu, on est ici dans une profonde avancée sur le plan de la culture. Le niveau culturel est élevé, les masses sont mises en branle, il y a un progrès général des consciences.

Le calvinisme n’est justement pas parvenu à cette dimension, et c’est frappant de voir comment Calvin se méfiait du chant et de la musique, alors que Martin Luther en faisait une valeur populaire et une clef pour adoucir les mœurs.

La route était ouverte, avec toute une série de compositeurs s’engouffrant dans la brèche. Au tout début de la Passion de Matthieu, on trouve « Herzliebter Jesus » (Jésus aimé par le cœur) composé par le compositeur religieux berlinois Johann Crüger (1598-1662).

Jean-Sébastien Bach reprendra également la mélodie de plusieurs œuvres de Johann Crüger (« Jesus meine Freude » soit « Jésus ma joie », « Schmücke dich, o liebe Seele » soit « Pare-toi, ô belle âme », « nun danket alle Gott » soit « Maintenant remerciez tous Dieu »).

Église de Thomas à Leipzig en 1749,
où Jean-Sébastien Bach a été maître de chapelle

Il faut également mentionner l’importante figure que fut Dietrich Buxtehude (1637-1707), apprécié par Jean-Sébastien Bach, mais surtout Heinrich Schütz (1585-1672).

Formé pendant plusieurs années en Italie, Heinrich Schütz fut ensuite organiste puis maître de chapelle à Dresde toute sa vie, jusqu’à l’âge de 87 ans, à part quelques interruptions.

Musicien œuvrant pour l’église luthérienne et composant aussi pour la cour de l’électeur de Saxe, allant même au Danemark invité deux fois par le roi pour la musique de mariages, il se situe très exactement dans la perspective légitimiste de luthéranisme.

Cependant, cette mise en perspective à la fois institutionnelle et religieuse fut mis à mal par la dévastatrice guerre de Trente ans qui commença en 1618.

La situation totalement calamiteuse de l’Allemagne morcelée qui plus est alors en une multitude de royaumes empêcha Heinrich Schütz d’obtenir un écho à sa mesure, même si dès son époque il fut considéré comme le plus grand compositeur allemand de son époque et disposait aussi d’une importante aura dans toute l’Europe.

Jean-Sébastien Bach intervient alors historiquement dans ce cadre pour finir le processus enclenché. C’est cela qui fait que sa productivité de fut immense. L’édition la plus récente de ses œuvres se divise comme suit, et encore a-t-on perdu une partie de son travail :

I. Cantates (46 volumes)

II. Messes, Passions, Oratorios (9 volumes)

III. Motets, Chorals, Lieder (4 volumes)

IV. Œuvres pour orgue (11 volumes)

V. Œuvres pour le clavier et le luth (14 volumes)

VI. Musique de chambre (5 volumes)

VII. Œuvres pour orchestre (7 volumes)

VIII. Canons, L’Offrande musicale, L’Art de la fugue (2 volumes)

IX. Addenda (approximativement 7 volumes)

Supplément, Documents Bach (9 volumes)

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Jean-Sébastien Bach et la mélodie populaire

Lorsqu’il écrit la Deutsche Messe pareillement dans les années 1520, formulant les principes de la messe allemande, Martin Luther peut donc intégrer des chants auxquels toutes les personnes présentes doivent participer : cela est rendu possible par l’accessibilité de la mélodie et bien sûr le fait que désormais tout soit en allemand, avec d’ailleurs une accentuation sur les syllabes (et non plus sur les voyelles comme en latin, l’allemand ayant une sonorité gutturale marquée).

C’en est fini de la position passive d’un public confronté à un chanteur religieux dont les paroles en latin sont incompréhensibles.

Deutsche Messe, 1526

Ce qui est frappant et tout à fait conforme avec la démarche populaire-rupturiste de luthéranisme, c’est que ces chants s’appuient sur notamment sur une libre inspiration des psaumes de l’ancien testament, ou bien sur des mélodies populaires dont le texte est modifié dans le sens d’un commentaire spirituel.

On est là dans une exigence de production, tournée vers le peuple qui plus est.

Il y a bien entendu des sources venant directement des hymnes des offices en latin, des plain-chants grégoriens, comme « All Ehr’ und Lob soll Gottes sein » soit « Tout honneur et louange devrait aller à Dieu » qui vient du chant liturgique grégorien « Gloria tempore paschali ».

Mais puiser dans cette source historique, même si elle confie bien entendu une légitimité au luthéranisme se voulant un prolongement ou plutôt un retour aux sources de l’Église historique des premiers siècles, est un aspect secondaire par rapport à la liaison avec la réalité allemande. Puiser dans les mélodies populaires possédait en soi une dynamique inébranlable.

La mélodie de « Von Gott will ich nicht lassen » (Je ne veux pas me détourner de Dieu), par ailleurs reprise par Jean-Sébastien Bach, vient de la chanson populaire « Einmal tat ich spazieren » (Une fois je me suis promené). « Durch Adams Fall is ganz verderbt » (Par la chute d’Adam tout est corrompu), également reprise par Jean-Sébastien Bach, provient d’une chanson de soldats à la bataille de Pavie.

Nun freut euch, lieben Christen g’mein (Eh bien réjouissez-vous, chers chrétiens ensemble),
dans le premier livret de chants de Martin Luther, 1524

Furent également reprises par Jean-Sébastien Bach « Ich hab mein Sach Gott heimgestellt » (J’ai laissé ma cause dans la demeure de Dieu) qui tire sa source de la chanson d’amour « Es gibt auf Erd kein schwerer Leid » (Il n’y a pas sur Terre de souffrance plus grande), « O Welt ich muss dich lassen » (Ô monde je dois te quitter) vient de « Inspruck, ich muss dich lassen » (Innsbruck [c’est-à-dire la ville de la bien-aimée dans la chanson], je dois te quitter).

Parfois, cela posait problème. Ainsi, Martin Luther fit un hymne de noël intitulé « Vom Himmel hoch da komm ich her » (Du haut du ciel c’est là d’où je viens) à partir d’une chanson populaire, « Ich komme aus fremden Land her » (Je viens d’un pays étranger). Cependant cette dernière chanson restant éminemment populaire dans les tavernes et lors des danses séculières, il préféra abandonner la mélodie.

Cette tendance à l’intégration des meilleures mélodies populaires était générale et pouvait parfois profiter de sources italiennes ou même françaises : c’est le cas de « Was mein Gott will, das g’scheh allzeit » (Ce que mon Dieu veut arrive tout le temps) qui vient de la chanson de Pierre Attaignant « Il me suffit de tous mes maux », tiré des Trente et quatre chansons musicales (dont les paroles sont par exemple « J’ai enduré peine et travaux, tant de douleur et de déconfort. Que faut-il que je fasse pour être en votre grâce ? De douleur mon cœur est si mort s’il ne voit votre face. »).

La mélodie arrivera par cette voie dans la Passion de Matthieu de Jean-Sébastien Bach.

A noter que Jean-Sébastien Bach puisa également dans les psaumes des huguenots français, comme « Wenn wir in höchsten not sind » (Lorsque nous sommes dans la plus grande détresse).

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Jean-Sébastien Bach et le chant dans la cérémonie religieuse luthérienne

Martin Luther avait lui-même eu dans sa jeunesse une éducation dans les domaines du chant et de la danse ; il s’intéressera toujours à la musique, ayant comme amis les musiciens Johann Walter, qui officiait alors à la cour de Saxe, et Ludwig Senfl, qui lui était présent à la cour de Bavière.

A Rome, il rencontra également le compositeur Josquin des Prez, une importante figure du contrepoint. Martin Luther dira à son sujet que :

« Les autres maîtres des chansons sont forcés de faire comme les notes l’exigent, mais Josquin est le maître des notes et elles doivent faire comme lui l’exige ».

En 1523, Martin Luther produisit un texte aux conséquences très importantes : De l’ordre du service divin dans la communauté. Il y accordait une importance essentielle à la voix et à la musique.

L’office luthérien s’appuie de manière très importante sur la prédication d’un côté, le chant choral de l’autre. Ce chant est relié de manière souple aux textes bibliques (contrairement aux calvinistes qui se limitent au texte tel quel) et peut être appuyé par un orgue ou un groupe de quelques instruments.

Ce que Martin Luther écrit à Spalatin, secrétaire de l’électeur Frédéric le Sage, reflète bien son projet d’une meilleure socialisation, d’un niveau de conscience culturelle plus élevé, par le peuple et à travers le peuple, à travers le chant :

« J’ai l’intention, à l’exemple des prophètes et des anciens pères de l’Église, de créer des psaumes en allemand pour le peuple, c’est-à-dire des cantiques spirituels, afin que la parole de Dieu demeure parmi eux grâce au chant. »

Martin Luther divisait les œuvres relevant de la vraie musique – celle tournée vers Dieu, à l’opposé de celle qui s’est dénaturée, est tournée vers le diable, avec des sonorités dissonantes – en trois types. Il s’appuyait pour cela sur ce qu’exprime l’apôtre Paul, dans l’Épître aux Colossiens (3, 13) :

« Que la parole du Christ habite parmi vous dans toutes sa richesse : instruisez vous les uns les autres avec pleine sagesse : chantez à Dieu dans vos cœurs votre reconnaissance par des psaumes, des hymnes et des chants inspirés par l’Esprit. »

Martin Luther en déduira que les chants mentionnés ici par Paul sont des œuvres que l’on peut composer soi-même, en s’appuyant sur le Saint Esprit. Jean-Sébastien Bach en composera 230.

Quant aux deux autres formes, il pense qu’il s’agit des choses suivante :

« Je pense que la différence entre les trois termes psaumes, hymnes et chants est celle-ci : par psaumes, il (l’apôtre) entend en fait les psaumes de David et les autres œuvres du psautier ; par hymnes, il entend les autres chants que l’on trouve ça et là dans l’Écriture, composés par des prophètes tels Moïse, Déborah, Salomon, Isaïe, Daniel, Habacuc, ainsi que le Magnificat, le Benedictus (chant de Zacharie en Luc 1,68-79) etc … qu’on appelle des cantiques. »

On devine que l’existence d’un tel appareil musical dans la cérémonie luthérienne implique une professionnalisation. La tendance aboutit pour le chant choral à environ 16 chanteurs et 18 musiciens intervenant pendant une trentaine de minutes, juste après la lecture de l’Évangile ; à certains moments, l’ensemble des personnes présentes doivent chanter.

Les paroisses devaient donc assumer des cours de chant, tout comme les écoles ; le chantre, le « cantor », se vit reconnaître une place très importante, de par son rôle dans l’office. Et bien entendu, pour cela il devait avoir des œuvres à sa disposition.

C’est pour répondre à cette nécessité que Martin Luther publia en 1524 le recueil de chants appelé Geistliches Gesangbuchlein (Petit livre de chant spirituel), réalisé par Johann Walter et Conrad Rupff supervisés par Martin Luther lui-même, auteur par ailleurs de 35 chants (soit ce qu’on considère aujourd’hui comme 5 chants chorals et 30 cantiques).

Il est intéressant ici de voir qu’une revue musicale australienne parle de « tubes » de l’époque de Martin Luther au sujet de Eine feste Burg ist unser Gott, de Nun komm, der Heiden Heiland et de Aus Tiefer not schrei ich zu dir.

Voici un exemple de leur approche quant à leur substance.

  Aus tiefer Not
schrei ich zu dir,
Du fond de ma détresse
je crie vers toi,
  Herr Gott, erhör mein Rufen ; Seigneur Dieu, écoute mon appel,
  Dein gnädig Ohr neig
her zu mir
tends vers moi
ton oreille bienveillante
  Und meiner Bitt sie öffne ! et ouvre-la à ma prière !
  Denn so du willt das sehen an, Alors, si le veux daigne voir,
  Was Sünd und Unrecht
ist getan,
quel péché et quel tort
est commis,
  Wer kann, Herr,
vor dir bleiben ?
qui peut, Seigneur,
faire face à toi ?

Les voici, dans les versions de Jean-Sébastien Bach.

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Jean-Sébastien Bach et l’exigence luthérienne de la musique

Pour qu’il y ait de la musique, il faut une vie intérieure active et reconnue. Sans cela, il n’y a pas l’énergie psychique pour un effort prolongé dans la combinaison de multiples voix ; on en resterait simplement à une mélodie basique, expression de sentiments basiques ou plus précisément d’impressions.

Exprimer davantage que des impressions est la preuve d’un art qui s’est développé au-delà de l’expérience immédiate comprise de manière subjective ou subjectiviste ; l’objectif est d’aller à la synthèse de ce moment, de passer du particulier à l’universel.

Né à Eisenach (comme plus tard Jean-Sébastien Bach), Martin Luther (1483-1548) joua un rôle historique dans la valorisation de la musique ; il va affirmer la thèse humaniste sur la musique, alors que l’Islam récuse celle-ci, que le catholicisme la réduit à une forme sans expression d’une vie personnelle, que la musique d’une Italie, pays ayant connu des avancées bourgeoises limitées avec la Renaissance, va se cantonner dans le plaisir harmonique.

Eisenach vers 1647, par Matthäus Merian

Martin Luther avait valorisé la musique au point de la placer aux côtés de la théologie, comme le rapporte notamment la partie 69 de ses Tischreden (Conversations à table). Pour lui, il fallait qu’il y ait un esprit volontaire dans le chant et la musique, exactement de la même manière qu’il devait y avoir un esprit volontaire dans l’application de l’Évangile.

Chaque personne existe en soi, avec sa complexité ; elle peut saisir elle-même et d’elle-même les valeurs universelles, qui chez Martin Luther sont exprimées dans l’Évangile. Cet engagement rationnel ne peut qu’être exprimé dans une forme volontaire.

Sans cet esprit volontaire, on prendrait les choses formellement et tout comme un chanteur ne saurait pas moduler sa voix en fonction de la composition du chant, le chrétien ne saurait pas s’adapter aux lois posées par Dieu.

Dans une lettre envoyée au compositeur Ludwig Senfl le 4 octobre 1530, Martin Luther résuma cela de la manière suivante :

« De fait, je juge entièrement et je n’hésite pas à affirmer qu’exceptée la théologie, il n’est pas d’art qui puisse être mis sur le même plan que la musique, étant donné qu’exceptée la théologie, seule la musique peut produire ce que produit sinon seulement la théologie, à savoir une disposition calme et joyeuse. »

Tableau allemand du 17e siècle montrant les grandes figures de la Réforme :
Heinrich Bullinger, Girolamo Zanchi, John Knox, Huldrych Zwingli,
Pietro Martir Vermigli, Martin Bucer, Hieronymus von Prag, William Perkins,
Jan Hus, Philipp Melanchthon, Martin Luther, Jean Calvin,
Theodore de Bèze et John Wycliff.
On a au premier plan un cardinal, un diable, un pape et un moine qui soufflent
pour essayer d’éteindre la lumière de la vérité.

Pour cette raison, les théologiens et pasteurs du luthéranisme accordèrent une place immense à la musique. Lorsque le théologien Johann Schmid étudia la candidature de Conrad Küffer pour être musicien de la paroisse de Zwickau, il en salua le niveau musical, mais le rejeta en raison de son manque de culture religieuse ; il valida par contre la candidature de Jean-Sébastien Bach à Leipzig, celui-ci ayant de solides connaissances en ce domaine en plus de son niveau de maîtrise de la musique.

Cette validation fut mise en action quelques jours plus tard, après une entrevue de Jean-Sébastien Bach avec le pasteur surintendant Salomon Deyling, où le compositeur signa la formule luthérienne de la Concorde, reconnaissant de ce fait le luthéranisme comme seule religion valable. Il put alors devenir le musicien des principales églises de la ville.

La famille de Jean Bach avait d’ailleurs dans ses rangs des musiciens depuis l’époque de Martin Luther ; au total on en dénombre 80, dont la moitié joueront de l’orgue. Jean-Sébastien Bach était considéré d’ailleurs comme un des meilleurs spécialistes de cet instrument et on le faisait souvent venir inspecter un orgue nouvellement acquis, étant l’un des rares à pouvoirs l’étudier dans tout son potentiel.

Son père était violoniste ainsi que trompettiste à la cour, de même que musicien à l’église Saint-Georges et directeur de la musique municipale. Le luthéranisme avait provoqué une véritable vague musicale et Jean-Sébastien Bach se retrouvait en son cœur.

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Jean-Sébastien Bach et l’harmonie

On peut se douter que l’écriture en contrepoint est extrêmement complexe, puisqu’il faut conjuguer plusieurs voix de telle manière qu’il en ressorte quelque chose de cohérent.

Pour cette raison, il va y avoir une division du travail entre les voix, pour gagner en clarté dans l’orientation de l’écriture musicale (il y a le ténor encore connu sous ce terme, le déchant qui devient le cantus qui lui-même donnera le soprano, l’altus qui donnera l’alto, la basse ou bassus qui donnera la basse).

Il y aura également, – voire principalement en raison de l’appréciation humaine de ce qui reflète, de ce qui est reflétée -, le phénomène que les voix secondaires se sont largement appuyées sur le principe de l’imitation.

C’est-à-dire qu’il y a eu la tendance à ce que les voix secondaires reprennent la mélodie de la voix principale. Cette imitation peut être conforme, inversée, modifiée par l’augmentation ou le ralentissement de la vitesse, etc. Tout a été essayé en ce domaine, jusqu’aux combinaisons les plus compliquées, fournissant par ailleurs un plaisir plus intellectuel à l’auditeur (forcément lui-même musicien) que musical comme sensation au sens strict.

Jean-Sébastien Bach,
Sonate no 1 en sol mineur

Ce n’est pas tout. A partir du moment où il y a plus une grande expérience musicale, un plus grand matériau, un approfondissement du goût, alors inévitablement il va y avoir une amélioration de la saisie de la nature des sons nouveaux produits par les accords entre les notes.

Cette connaissance des sons dans leur multiplicité par leur rencontre et des choix à faire pour que cela « sonne » bien s’appelle l’harmonie.

L’harmonie n’apparaît donc pas comme un présupposé, comme une théorie d’origine divine se présentant comme un idéal (c’est le cas chez le mathématicien Pythagore qui élabora une théorie « chiffrée » des sonorités musicales « harmonieuses »).

Dans l’introduction de son Traité complet de contrepoint, Ernest Friedrich Richter donne la définition suivante du contrepoint :

« Marche mélodique, indépendante, d’une partie, en relation avec une ou plusieurs parties également indépendantes et mélodiques, et cela d’après les lois de la progression harmonique ou enchaînements des accords ».

Voici ce qu’il précise également :

« A l’époque où se firent les premiers essais d’écriture musicale on se servit de points pour représenter les sons, de sorte qu’une série de sons formait une suite de points contre points (puncti contra punctum).

Le mort Contrepoint est donc une abréviation, une contraction, puisque les deux mots dont il est formé font naturellement supposer l’existence d’un autre point (…).

Ce mot Contrepoint doit tout d’abord éveiller en nous l’idée d’une simultanéité de sons produite par une série de notes formant une mélodie opposée à la série de notes d’une autre mélodie placée plus haut ou plus bas. »

Seulement donc, à l’époque où le contrepoint exprimé de cette manière émerge, nous sommes au moyen-âge et il ne s’agit alors que d’une simple rencontre de deux mélodies. A l’arrière-plan s’exprime encore la méconnaissance de l’accord c’est-à-dire du développement qualitatif de la mélodie, d’une voix seule.

C’est-à-dire qu’à l’origine, le contrepoint cherchait dans la rencontre de sons dans le temps, au moyen des intervalles, une certaine harmonie quantitative qui devait provenir en réalité de leur rencontre qualitative dans l’espace : on cherchait les bons emplacements pour que les voix s’accrochent les unes aux autres, mais ce faisant on en restait à une addition, on ne faisait qu’appuyer la mélodie, on ne la transformait pas.

Il s’agissait donc d’une recherche au moyen d’une addition, d’une perspective quantitative, au lieu d’un travail sur la qualité des sons produits ensemble. C’est là où intervient le luthéranisme et Jean-Sébastien Bach.

Voici comment le même auteur présente alors le sens de l’intervention historique de Jean-Sébastien Bach.

« Avec le 18e siècle, le mouvement musical se concentre tout à fait en Allemagne où vivait le plus grand des maîtres contrapointiques : Jean-Sébastien Bach.

Ce que tous ses devanciers n’avaient pu, malgré leurs efforts, réussir à créer fut possible pour lui et par lui, à savoir un style homogène, l’indépendance mélodique des voix la plus complète, la plus absolue, ayant pour base naturelle la progression harmonique la plus riche. »

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Jean-Sébastien Bach et le contrepoint

Prenons une mélodie, écoutons là. Faisons de même, avec une seconde. Puis, de même avec une troisième, et même une quatrième. Si l’on regarde formellement, on aura alors quatre mélodies, ce qui aboutirait, en bonne logique, à plusieurs chansons, plusieurs compositions.

Or, en réalité, il peut exister un assemblage de ces plusieurs mélodies, qui en forment alors dialectiquement à la fois une seule, et plusieurs, l’aspect principal étant qu’elles n’en forment qu’une seule.

C’est là évidemment une démarche extrêmement difficile, exigeant une capacité à combiner non seulement la rencontre des mélodies à chaque moment, mais également les orientations d’ensemble de chaque mélodie, le tout devant disposer de sa propre cohérence.

Le principe musical d’assembler plusieurs mélodies, de les superposer, telle une forme générale avec des rapports dialectiques entre ses éléments, pour gagner en profondeur, en amplitude, en sensibilité, s’appelle le contrepoint.

La recherche de leur force mélodique forme une partie de ce qu’on appelle l’harmonie (à moins qu’on ne l’oppose, comme le feront justement les décadents, au contrepoint lui-même).

Le contrepoint et l’harmonie forment les deux pôles dialectiques du mouvement historique de la musique. La musique s’est développée à travers le développement tant de chacun des deux pôles que dans leur interaction.

Manuscrit de la Fugue de L’Offrande musicale,
de Jean-Sébastien Bach, 1747

Il faut ici saisir l’émergence de leur contradiction.

La base de la musique était ce qu’on appelle le plain-chant, c’est-à-dire le chant effectué de manière seule, avec comme seule base sa propre respiration pour parvenir à exprimer le texte de la manière la plus représentative possible.

La mélodie est ici définie par la réalité physique de la respiration. Cela accorde d’un côté une grande force de conviction, ce qui va d’ailleurs avec des formes lyriques comme les psaumes du judaïsme ou le chant grégorien.

De l’autre côté, les limites de l’expression mélodique, des capacités à rendre les choses plus complexes, plus denses, sont évidentes. Or, avec le développement des forces productives, l’approfondissement de la culture, le souci de complexité s’est révélé toujours plus grand.

Ce que les musiciens cherchant à avancer ont alors fait est relativement simple : ils ont ajouté une voix à une voix préexistante, c’est-à-dire qu’ils ont cherché un moyen quantitatif pour avancer. On n’a donc pas un saut qualitatif dans la voix de base, mais un ajout relevant de la quantité pour y parvenir.

Cela semble contourner le problème. Toutefois, ce faisant, les musiciens ont permis l’affirmation d’un mouvement et cela impliquait en soi un moment qualitatif, de par un développement toujours plus complexe dans le cadre d’une société faisant de la musique une valeur culturelle essentielle au développement des facultés humaines.

C’est là où le luthéranisme va jouer un rôle historique.

Sceau de Martin Luther

Le fait d’utiliser plusieurs voix s’appelle la polyphonie. On considère du point de vue des recherches historiques que c’est au tour du IXe siècle de notre ère que la démarche polyphonique commence à véritablement émerger.

Deux formes s’affirment alors comme voix secondaires :

– ce qu’on appelle le bourdon, c’est-à-dire une voix se focalisant sur une seule note basse, telle une sorte d’arrière-plan appuyant le chant principal ;

– ce qu’on appelle la voix organale, appuyant la voix principale en des points précis (pour les musiciens : à la quarte, la quinte ou l’octave seulement).

Puis, vers le XIe siècle la voix organale prit son autonomie, sous le nom de « déchant ».

Le déchant est toujours subordonné à la voix principale, mais il y a de plus en plus d’expérimentations dans sa manière d’appuyer celle-ci. Forcément le mouvement entraîne un effet d’entrain et une seconde voix d’appui se forme, puis une autre encore, etc.

Il faut également noter tout cela, ce qui apporte un saut dans la conscience de la théorie musicale.

Qui plus est, il y a un saut qualitatif de par l’existence de plusieurs lignes de chant. Au lieu de s’orienter exclusivement sur la respiration, car seul le chant principal comptait, il faut désormais avoir un rythme neutre pour mesurer les différents chants et les cadrer ensemble.

Avec le fait de battre la mesure apparaît le contrepoint comme principe théorique de l’écriture de la musique, c’est-à-dire le fait de mettre un point symbolisant une note contre un autre point symbolisant une note.

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Jean-Sébastien Bach: la musique comme grâce

L’évolution musicale est-elle le fruit de génie intervenant de l’extérieur sur le domaine musical, ou bien est-elle inhérente à la musique, dans sa nature même s’exprimant comme expression culturelle propre à différentes sociétés ?

Toute l’interprétation du sens et de la signification des œuvres et des compositeurs dépend de cette mise en perspective ; dans un cas, on aurait une création, dans l’autre une production.

C’est évidemment cette seconde vision des choses qui est juste. La musique se développe dans le cadre de la vie des êtres humains, dans le cadre de la reproduction de cette vie. Elle a ses particularités de développement, sa cohérence interne, et existe dans un cadre historique bien déterminé.

L’évolution de la musique vient ainsi de sa propre substance, mais les modalités de son expression, en tant que phénomène, ne peuvent pas être compris sans la saisie du mouvement interne le caractérisant dans un cadre matériel bien précisé.

Elias Gottlob Haussmann (1702-1766), J. S. Bach en 1746,

De la même manière qu’on ne peut pas saisir Wolfgang Amadeus Mozart sans le relier aux Lumières s’affirment dans l’Autriche féodale tentant le passage à une monarchie absolue de type éclairé (le « joséphinisme »), il n’est pas possible de comprendre la portée de Jean-Sébastien Bach sans le relier au protestantisme et plus précisément à l’activité de Martin Luther.

En affirmant la raison personnelle et en insistant sur l’importance de la musique comme vecteur de paix intérieure, le protestantisme dans sa version exposée par Martin Luther, le luthéranisme, a révolutionné le domaine musical et cela aboutit directement à Jean-Sébastien Bach, comme fruit synthétique de ce mouvement historique.

Lucas Cranach l’Ancien, Martin Luther, 1528

Que ce soit sur le plan de la forme ou du contenu, l’œuvre de Jean-Sébastien Bach ne fait pas que s’appuyer sur le luthéranisme, qui serait alors une « structure » ; elle en est l’expression la plus aboutie.

Il suffit de voir ce que dit Martin Luther sur la musique pour immédiatement en saisir la portée si l’on a déjà entendu des compositions de Jean-Sébastien Bach :

« La musique est le plus grand présent de Dieu. C’est le plus grand, oui véritablement un divin cadeau et pour cette raison entièrement refoulant Satan.

Par elle on parvient à chasser des tentations nombreuses et grandes. La musique est la meilleure consolation pour un être troublé, même s’il ne sait que peu chanter.

Elle est une maîtresse pleine d’enseignement, qui rend les gens plus modéré, plus empreint de douceur, plus raisonnable… »

Une note de Jean-Sébastien Bach écrite en marge de la Bible – traduite en allemand par Martin Luther – exprime bien cette mise en perspective thérapeutique – rationaliste.

Le passage concerné dit la chose suivante ; il se situe dans le cadre de la consécration du Temple, à Jérusalem, dans le second livre des Chroniques :

« [Alors Salomon assembla à Jérusalem les anciens d’Israël et tous les chefs des tribus, les responsables de famille des Israélites, pour faire monter l’arche de l’alliance de l’Eternel depuis la cité de David qui est Sion.

Tous les hommes d’Israël s’assemblèrent auprès du roi pour la fête, celle du septième mois (…).

Il n’y avait rien dans l’arche que les deux tables que Moïse y plaça en Horeb, lorsque l’Éternel conclut une alliance avec les Israélites, à leur sortie d’Égypte.

Au moment où les sacrificateurs sortirent du lieu-saint, – car tous les sacrificateurs présents s’étaient sanctifiés sans observer l’ordre des classes, et tous les Lévites qui étaient chantres, Asaph, Hémân, Yédoutoun, leurs fils et leurs frères, revêtus de byssus, se tenaient à l’est de l’autel avec des cymbales, des luths et des harpes, et avaient auprès d’eux cent-vingt sacrificateurs sonnant des trompettes,]

et lorsque ceux-ci sonnaient des trompettes et ceux qui chantaient, s’unissant d’un même accord pour louer et célébrer l’Éternel, firent retentir les trompettes, les cymbales et les autres instruments, et louèrent l’Éternel par ces paroles : « Car il est bon, car sa bienveillance dure toujours ! », en ce moment, la maison, la maison de l’Éternel fut remplie d’une nuée. »

A ce niveau, Bach, qui inscrivit souvent sur ses partitions S.D.G (pour Soli Deo Gloria, à Dieu seul est la gloire), a écrit dans la marge :

«Dieu et sa grâce sont toujours présents quand la musique est recueillie.»

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Feuerbach sur la période que représente la religion pour l’humanité

Ludwig Feuerbach a parfaitement compris la nature de la religion monothéiste : celle-ci exprime la guerre à la nature menée par l’humanité qui commence à prendre conscience d’elle-même et a fait d’un fétiche sa propre existence.

Cependant, Ludwig Feuerbach se trompe en opposant le monothéisme au polythéisme : le polythéisme n’est qu’un agglomérat de différents monothéismes locaux encore non développés. L’opposé de la religion où prédomine le Dieu « mâle », dominateur, ennemi de la nature, c’est bien entendu le matriarcat et son culte de la vie. Il n’en reste pas moins que sa compréhension de la religion, dans le rapport à la nature qui s’exprime à travers elle, est ici lumineuse.

La doctrine de la création a sa racine dans le Judaïsme ; elle est même la doctrine caractéristique, la doctrine fondamentale de la religion juive. Le principe qui lui est fonda-mental n’est pourtant pas tant celui de la subjectivité que celui de l’égoïsme. Dans sa signification caractéristique la doctrine de la création ne prend naissance que là où l’homme soumet pratiquement la nature uniquement à sa volonté et à ses besoins, et par suite dans sa faculté de représentation la réduit à l’état de pur et simple matière d’oeuvre, à l’état de produit de la volonté.

A présent son existence lui est expliquée, puisqu’il l’explique et l’interprète en dehors d’elle-même, il l’explique dans son esprit. La question : d’où provient la nature ou le monde ? présuppose proprement que l’on s’étonne sur son existence, ou que l’on se demande : pourquoi est-il ? Mais cet étonnement, cette interrogation ne naissent que là où l’homme s’est déjà séparé de la nature pour la réduire à un simple objet de la volonté.

L’auteur du Livre de la Sagesse dit avec raison que « par leur étonnement devant la beauté du monde, les païens ne s’étaient pas élevés au concept du créateur ». La nature apparaît comme but d elle-même à celui pour lequel elle est un être doué de beauté ; pour lui elle possède le fondement de son existence en elle-même, sans faire naître chez lui la question : pourquoi existe-t-elle ? Le concept de la nature et de la divinité ne se sépare pas dans sa conscience de son intuition du monde. Telle qu’elle tombe sous ses sens, la nature est ‘certes née, engendrée, mais elle n’est pas créée, au sens propre, au sens de la religion, elle n’est pas un produit arbitraire, elle n’est pas fabriquée.

Par cet être-né il n’exprime rien de mauvais ; en soi la naissance ne comporte pour lui rien d’impur, de non-divin ; il pense qu’il est né comme le sont ses dieux. Pour lui la première force est celle qui engendre : c’est pourquoi comme fondement de la nature il pose une force de la nature une force présente qui se manifeste à son intuition sensible comme fondement des choses. Ainsi pense l’homme, là où il est avec le monde dans un rapport esthétique ou théorétique — car l’intuition théorétique est originairement esthétique, l’esthétique constituant la prima philosophie là où le concept du monde est pour lui le concept du cosmos, de la souveraineté, de la divinité.

C’est seulement là où une telle intuition animait l’homme, qu’ont pu être conçues et exprimées des pensées telles que celle d’Anaxagore : l’homme est né pour contempler le monde. Le point de vue de la théorie est le point de vue de l’harmonie avec le monde. L’activité subjective, celle dans laquelle l’homme trouve sa satisfaction et se donne le champ libre, est ici seulement l’imagination sensible.

Le protestantisme joue un rôle majeur dans le processus de déclin de la religion, car par l’intermédiaire de la figure du Christ, l’humanité se réapproprie ce qu’elle avait accordé à la figure mystique de Dieu. Voici ce qu’en dit Ludwig Feuerbach :

Mais si Dieu est donc un Dieu vivant, c’est-à-dire réel, s’il est tout simplement Dieu uniquement parce qu’il est un Dieu de l’homme, un être utile, bon, bienfaisant, alors c’est en vérité l’homme qui est le critère, la mesure de Dieu ; l’homme est l’être absolu l’essence de Dieu.

Un Dieu seul n’est pas un Dieu cela veut dire un Dieu sans l’homme n’est pas Dieu ; là où, l’homme n’est pas, il n’y a pas non plus de Dieu ; si tu ôtes à Dieu le prédicat de l’humanité, tu lui ôtes aussi le prédicat de la divinité ; si sa relation à l’homme disparaît, il en va de même pour son essence. Cependant, dans le même temps le protestantisme a, théoriquement du moins, maintenu à son tour derrière ce Dieu humain l’antique Dieu supranaturaliste.

Le protestantisme est la contradiction de la théorie et de la pratique ; il a émancipé seulement la chair humaine mais non la raison humaine. L’essence du christianisme, c’est-à-dire l’essence divine ne contre-dit pas suivant le protestantisme les tendances naturelles de l’homme.

« C’est pourquoi nous devons savoir que Dieu ne rejette ni ne supprime en l’homme l’inclination naturelle, implantée dans la nature lors de la création, mais il l’éveille et la conserve. »
(Luther, T. III, p. 290.)

Mais elle contredit la raison et par suite n’est théoriquement qu’un objet de foi. Mais l’essence de la foi, l’essence de Dieu n’est, comme il a été démontré, rien d’autre que l’essence humaine posée et représentée extérieurement à l’homme.

Réduire l’essence extra-humaine, surnaturelle et anti-rationnelle de Dieu à l’essence naturelle, immanente et innée de l’homme c’est se libérer du protestantisme, du christianisme en général, de sa contradiction fondamentale, c’est le réduire là sa vérité résultat nécessaire, irréfutable, irréfragable, et irrépressible du christianisme.

>Sommaire du dossier

Honoré de Balzac – extraits de Sur Catherine de Médicis (1830)

L’immense Honoré de Balzac était un auteur réaliste, mais son point de vue personnel le rattachait aux romantiques. Voici comment dans Sur Catherine de Médicis, il présente de manière très agressive Jean Calvin, alors que dans son roman il est, comme d’habitude avec son réalisme, obligé de faire une distinction entre le calvinisme opportuniste des nobles et celui, plein d’élan, de vigueur, de vérité, du calvinisme bourgeois.

Calvin, qui ne se nommait pas Calvin, mais Cauvin, était le fils d’un tonnelier de Noyon en Picardie. Le pays de Calvin explique jusqu’à un certain point l’entêtement mêlé de vivacité bizarre qui distingua cet arbitre des destinées de la France au seizième siècle.

Il n’y a rien de moins connu que cet homme qui a engendré Genève et l’esprit de cette cité. Jean-Jacques Rousseau, qui possédait peu de connaissances historiques, a complétement ignoré l’influence de cet homme sur sa république.

Et d’abord, Calvin, qui demeurait dans une des plus humbles maisons du haut Genève, près du temple Saint-Pierre, au-dessus d’un menuisier, première ressemblance entre lui et Roberspierre, n’avait pas à Genève d’autorité bien grande.

Pendant longtemps, sa puissance fut haineusement limitée par les Genevois. Au seizième siècle, Genève eut dans Farel un de ces fameux citoyens qui restent inconnus au monde entier, et souvent à Genève elle-même.

Ce Farel arrêta, vers 1537, Calvin dans cette ville en la lui montrant comme la plus sûre place forte d’une réformation plus active que celle de Luther. Farel et Cauvin jugeaient le luthéranisme comme une œuvre incomplète, insuffisante et sans prise sur la France.

Genève, assise entre l’Italie et la France, soumise à la langue française, était admirablement située pour correspondre avec l’Allemagne, avec l’Italie et avec la France. Calvin adopta Genève pour le siége de sa fortune morale, il en fit la citadelle de ses idées.

Le Conseil de Genève, sollicité par Farel, autorisa Calvin à donner des leçons de théologie au mois de septembre 1538. Calvin laissa la prédication à Farel, son premier disciple, et se livra patiemment à l’enseignement de sa doctrine. Cette autorité, qui devint souveraine dans les dernières années de sa vie, devait s’établir difficilement. Ce grand agitateur rencontra de si sérieux obstacles, qu’il fut pendant un certain temps banni de Genève à cause de la sévérité de sa réforme.

Il y eut un parti d’honnêtes gens qui tenaient pour le vieux luxe et pour les anciennes mœurs. Mais, comme toujours, ces honnêtes gens craignirent le ridicule, ne voulurent pas avouer le but de leurs efforts, et l’on se battit sur des points étrangers à la vraie question.

Calvin voulait qu’on se servît de pain levé pour la communion et qu’il n’y eût plus de fêtes, hormis le dimanche. Ces innovations furent désapprouvées à Berne et à Lausanne. On signifia donc aux Genevois de se conformer au rit de la Suisse. Calvin et Farel résistèrent, leurs ennemis politiques s’appuyèrent sur ce désaccord pour les chasser de Genève, d’où ils furent en effet bannis pour quelques années.

Plus tard, Calvin rentra triomphalement, redemandé par son troupeau. Ces persécutions deviennent toujours la consécration du pouvoir moral, quand l’écrivain sait attendre. Aussi ce retour fut-il comme l’ère de ce prophète. Les exécutions commencèrent, et Calvin organisa sa terreur religieuse. Au moment où ce dominateur reparut, il fut admis dans la bourgeoisie genevoise ; mais après quatorze ans de séjour, il n’était pas encore du Conseil.

Au moment où Catherine députait un ministre vers lui, ce roi des idées n’avait pas d’autre titre que celui de pasteur de l’Église de Genève.

Calvin n’eut d’ailleurs jamais plus de cent cinquante francs en argent par année, quinze quintaux de blé, deux tonneaux de vin, pour tout appointement. Son frère, simple tailleur, avait sa boutique à quelques pas de la place Saint-Pierre, dans la rue où se trouve aujourd’hui l’une des imprimeries de Genève.

Ce désintéressement, qui manque à Voltaire, à Newton, à Bacon, mais qui brille dans la vie de Rabelais, de Campanella, de Luther, de Vico, de Descartes, de Malebranche, de Spinosa, de Loyola, de Kant, de Jean-Jacques Rousseau, ne forme-t-il pas un magnifique cadre à ces ardentes et sublimes figures ?

L’existence si semblable de Robespierre peut faire seule comprendre aux contemporains celle de Calvin, qui, fondant son pouvoir sur les mêmes bases, fut aussi cruel, aussi absolu que l’avocat d’Arras. Chose étrange ! La Picardie, Arras et Noyon, a fourni ces deux instruments de réformation !

Tous ceux qui voudront étudier les raisons des supplices ordonnés par Calvin trouveront, proportion gardée, tout 1793 à Genève. Calvin fit trancher la tête à Jacques Gruet « pour avoir écrit des lettres impies, des vers libertins, et avoir travaillé à renverser les ordonnances ecclésiastiques. »

Réfléchissez à cette sentence, demandez-vous si les plus horribles tyrannies offrent dans leurs saturnales des considérants plus cruellement bouffons. Valentin Gentilis, condamné à mort « pour hérésie involontaire, » n’échappa au supplice que par une amende honorable plus ignominieuse que celles infligées par l’Église catholique.

Sept ans avant la conférence qui allait avoir lieu chez Calvin sur les propositions de la reine-mère, Michel Servet, Français, passant par Genève, y avait été arrêté, jugé, condamné sur l’accusation de Calvin, et brûlé vif, « pour avoir attaqué le mystère de la Trinité » dans un livre qui n’avait été ni composé ni publié à Genève.

Rappelez-vous les éloquentes défenses de Jean-Jacques Rousseau, dont le livre, qui renversait la religion catholique, écrit en France et publié en Hollande, mais débité dans Paris, fut seulement brûlé par la main du bourreau, et l’auteur, un étranger, seulement banni du royaume où il essayait de ruiner les vérités fondamentales de la religion et du pouvoir, et comparez la conduite du parlement à celle du tyran genevois. Enfin, Bolsée fut mis également en jugement « pour avoir eu d’autres idées que celles de Calvin sur la prédestination. »

Pesez ces considérations, et demandez-vous si Fouquier-Tinville a fait pis. La farouche intolérance religieuse de Calvin a été, moralement, plus compacte, plus implacable que ne le fut la farouche intolérance politique de Roberspierre. Sur un théâtre plus vaste que Genève, Calvin eût fait couler plus de sang que n’en a fait couler le terrible apôtre de l’égalité politique assimilée à l’égalité catholique. Trois siècles auparavant, un moine, un Picard, avait entraîné l’Occident tout entier sur l’Orient.

Pierre l’Hermite, Calvin et Roberspierre, chacun à trois cents ans de distance, ces trois Picards ont été, politiquement parlant, des leviers d’Archimède. C’était à chaque époque une pensée qui rencontrait un point d’appui dans les intérêts et chez les hommes.

Calvin est donc bien certainement l’éditeur presque inconnu de cette triste ville, appelée Genève, où, il y a dix ans, un homme disait, en montrant une porte cochère de la haute ville, la première qui ait été faite à Genève (il n’y avait que des portes bâtardes auparavant) : « C’est par cette porte que le luxe est entré dans Genève ! »

Calvin y introduisit, par la rigueur de ses exécutions et par celle de sa doctrine, ce sentiment hypocrite si bien nommé la mômerie. Avoir des mœurs, selon les mômiers, c’est renoncer aux arts, aux agréments de la vie, manger délicieusement, mais sans luxe, et amasser silencieusement de l’argent, sans en jouir autrement que comme Calvin jouissait de son pouvoir, par la pensée.

Calvin donna à tous les citoyens la même livrée sombre qu’il étendit sur sa vie. Il avait créé dans le consistoire un vrai tribunal d’inquisition calviniste, absolument semblable au tribunal révolutionnaire de Roberspierre. Le consistoire déférait au Conseil les gens à condamner, et Calvin y régnait par le consistoire comme Roberspierre régnait sur la Convention par le club des Jacobins. Ainsi, un magistrat éminent à Genève fut condamné à deux mois de prison, à perdre ses emplois et la capacité d’en jamais exercer d’autres, « parce qu’il menait une vie déréglée et qu’il s’était lié avec les ennemis de Calvin. »

Sous ce rapport, Calvin fut un législateur : il a créé les mœurs austères, sobres, bourgeoises, effroyablement tristes, mais irréprochables qui se sont conservées jusqu’aujourd’hui dans Genève, qui ont précédé les mœurs anglaises, universellement désignées sous le mot de puritanisme, dues à ces Caméroniens, disciples de Caméron, un des docteurs français issus de Calvin, et que Walter Scott a si bien peints !

La pauvreté d’un homme, exactement souverain, qui traitait de puissance à puissance avec les rois, qui leur demandait des trésors, des armées, et qui puisait à pleines mains dans leurs épargnes pour les malheureux, prouve que la pensée, prise comme moyen unique de domination, engendre des avares politiques, des hommes qui jouissent par le cerveau, qui, semblables aux Jésuites, veulent le pouvoir pour le pouvoir. Pitt, Luther, Calvin, Roberspierre, tous ces Harpagons de domination meurent sans un sou.

L’inventaire fait au logis de Calvin, après sa mort, et qui, compris ses livres, s’élève à cinquante écus, a été conservé par l’Histoire. Celui de Luther a offert la même somme ; enfin, sa veuve, la fameuse Catherine de Bora, fut obligée de solliciter une pension de cent écus qui lui fut accordée par un électeur d’Allemagne. Potemkin, Mazarin, Richelieu, ces hommes de pensée et d’action qui tous trois ont fait ou préparé des empires, ont laissé chacun trois cents millions.

Ceux-là avaient un cœur, ils aimaient les femmes et les arts, ils bâtissaient, ils conquéraient ; tandis qu’excepté la femme de Luther, Hélène de cette Iliade, tous les autres n’ont pas un battement de cœur donné à une femme à se reprocher.

Cette explication très-succincte était nécessaire pour expliquer la position de Calvin à Genève.

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Jean Calvin : Institution Chrétienne, Épître au roi François Ier (1535)

Au Roi de France très chrétien,
François premier de ce nom,
son Prince et Souverain Seigneur,
Jean Calvin,

paix et salut en notre Seigneur Jésus-Christ

En commençant à écrire le présent livre, je n’avais pas l’intention, Sire, d’écrire quoi que ce soit à Votre Majesté : mon but était seulement d’enseigner quelques éléments simples, destinés à alimenter la piété de ceux qui éprouveraient le désir de servir Dieu.

Je voulais, principalement, que mon travail soit utile aux Français, dont je voyais plusieurs avoir faim et soif de Jésus-Christ et bien peu le connaître comme il fallait. Ce projet ressort clairement du livre dans lequel j’ai utilisé la forme la plus simple possible d’enseignement.

Mais, voyant que l’opposition de quelques personnes malintentionnées avait été telle en votre royaume qu’elle n’avait laissé aucune place à la saine doctrine, il m’a semblé expédient d’utiliser ce présent livre à la fois pour l’instruction de ceux que, tout d’abord, j’avais délibéré d’enseigner, mais aussi comme confession de foi, afin que vous connaissiez quelle est la foi contre laquelle s’élèvent ceux qui, par le feu et par le glaive, troublent aujourd’hui votre royaume.

Je n’aurai aucune honte à reconnaître que je présente, ici, une sorte de résumé de cette doctrine que certains estiment devoir être réprimée par la prison, le bannissement, la proscription et le feu, et qu’ils déclarent avec insistance devoir être totalement éradiquée.

Accusations injustes contre les évangéliques persécutés

Je sais bien que d’horribles rapports ont frappé vos oreilles et votre cœur, afin de vous persuader du caractère odieux de notre cause1. Mais vous avez à manifester, selon votre clémence et votre mansuétude, que s’il suffisait d’accuser, aucune innocence, en paroles ou en actes, ne serait reconnue.

Si quelqu’un, pour susciter de la haine contre cette doctrine – à laquelle je souhaite rendre justice –, se met à déclarer qu’elle est déjà condamnée d’un commun accord par tous les États, qu’elle a fait l’objet de plusieurs jugements, il dira seulement qu’elle a été en partie violemment abattue par la puissance et la conjuration de ses adversaires, en partie méchamment opprimée par leurs mensonges, leurs tromperies, leurs calomnies et leurs trahisons.

C’est par la force et la violence que d’injustes jugements ont été prononcés à son encontre avant même qu’elle se soit défendue. C’est par la ruse et la trahison que, sans raison, cette doctrine est qualifiée de séditieuse et de nuisible.

Afin que personne ne pense que nous nous plaignons à tort, vous pouvez vous-même, Sire, être témoin des nombreuses calomnies dont elle est, tous les jours, l’objet devant vous : elle n’aurait d’autre but que d’anéantir toute autorité et tout ordre, de troubler la paix, d’abolir les lois, de supprimer les seigneuries et les possessions ; bref, de favoriser une totale confusion.

Et cependant, vous n’en entendez que la plus petite partie. On répand contre cette doctrine, dans le peuple, d’horribles rapports qui, s’ils étaient exacts, permettraient, à bon droit, à tout le monde de la juger, avec ses auteurs, digne de mille feux et de mille gibets. Comment s’étonner, maintenant, qu’elle soit tellement haïe du monde entier, dès lors qu’on ajoute foi à de telles et si injustes accusations ?

Voilà pourquoi toutes les classes de la société s’accordent pour condamner aussi bien nous-même que notre enseignement. Les personnes qui se sont constituées juges, entièrement soumises à leur sentiment, prononcent pour sentence l’opinion qu’elles ont apportée de leur maison et estiment s’être bien acquittés de leur office en ne condamnant personne à mort, sinon ceux qui sont reconnus coupables par leur confession ou par un témoignage digne de foi.

Mais de quel crime ? Celui d’adhérer à cette doctrine damnée, disent-ils. À quel titre l’est-elle ? Telle a été la substance de notre défense : ne pas désavouer cette doctrine, mais la défendre comme vraie. Mais le droit à la parole nous a été enlevé.

Plaidoyer pour la liberté des persécutés

C’est pourquoi je ne demande pas sans raison, Sire, que vous vouliez bien prendre entièrement connaissance de cette cause. Elle a été jusqu’ici malmenée de façon illogique, en dehors de tout droit; elle a été l’objet de débordements démesurés et n’a pas bénéficié de la modération et de l’objectivité de la justice.

Ne pensez pas que je me préoccupe de présenter ma défense personnelle, afin d’obtenir l’autorisation de revenir dans mon pays natal. J’éprouve, certes, à son égard une réelle affection tout humaine mais, étant donné la situation actuelle, je ne souffre pas trop d’être privé de cette liberté.

J’entreprends seulement de défendre la cause commune des croyants, celle de Christ, qui est aujourd’hui tellement déchirée et foulée aux pieds, dans votre royaume, qu’elle semble désespérée. S’il en est ainsi, cela est dû à la tyrannie de quelques pharisiens et non à votre volonté. Il n’est pas utile de dire ici comment cela se fait. Quoi qu’il en soit, cette cause est grandement compromise.

La puissance des adversaires de Dieu a obtenu jusqu’à maintenant que la vérité de Christ, bien qu’elle ne soit ni perdue ni anéantie, soit cependant cachée et ensevelie comme si elle était honteuse.

De plus, la pauvrette Église est ou désolée par des morts cruelles, ou mutilée par des bannissements, ou tellement affectée par des menaces et des frayeurs qu’elle n’ose pas faire entendre sa voix. Ses ennemis insistent tellement qu’ils ont pris l’habitude, après avoir tout ébranlé, de mener jusqu’au bout la ruine entreprise.

Personne ne se dresse pour s’opposer à de telles violences. Certains, qui s’occupent d’être avocats de la vérité, disent qu’on doit, en quelque mesure, pardonner l’imprudence et l’ignorance des gens simples.

En parlant ainsi, ils ont tellement honte de l’Évangile qu’ils qualifient la vérité incontournable de Dieu d’imprudence et d’ignorance, et ceux que notre Seigneur a estimés au point de leur communiquer les secrets de sa sagesse céleste de « gens simples ».

Or, c’est votre fonction, Sire, de ne détourner ni vos oreilles ni votre courage d’une si juste cause, étant donné, surtout, qu’il est question d’une chose capitale : comment maintenir la gloire de Dieu sur terre; comment conserver son honneur et sa dignité à sa vérité; comment sauvegarder totalement le règne de Christ.

Ce sujet est digne de retenir votre attention, digne de relever de votre juridiction, digne de votre trône royal ! Car un vrai roi sait se reconnaître vrai ministre de Dieu en gouvernant son royaume2.

À l’inverse, celui qui ne règne point avec la préoccupation de servir la gloire de Dieu n’exerce pas une autorité légitime, mais se comporte comme un brigand. Et on se trompe si on espère une longue prospérité pour un règne qui n’est pas soumis au sceptre de Dieu, c’est-à-dire à sa sainte Parole. Car l’édit céleste ne peut pas mentir, lorsqu’il indique : « Quand il n’y a pas de vision, le peuple est sans frein » (Proverbes 29.18).

Vous ne devez pas éprouver de mépris à cause de notre petitesse. Certes, nous sommes tout à fait convaincus d’être de pauvres gens méprisables : devant Dieu, de misérables pécheurs, parmi les hommes, des êtres vilipendés et rejetés, et même, si vous le voulez, nous sommes l’ordure et les balayures du monde, ou même, si on peut encore la nommer, quelque chose d’encore plus vil.

Aussi ne nous reste-t-il rien pour nous glorifier devant Dieu, sinon sa seule grâce, par laquelle, sans aucun mérite de notre part, nous sommes sauvés; et parmi les hommes, sinon notre faiblesse, c’est-à-dire ce que tous estiment être une grande ignominie.

Pourtant, il faut que notre doctrine subsiste élevée et insurpassable, supérieure à toute la gloire et toute la puissance du monde.

Car elle n’est pas nôtre, mais du Dieu vivant et de son Christ, que le Père a constitué Roi, pour dominer « d’une mer à l’autre, et du fleuve aux extrémités de la terre » (Psaumes 72.8) et, en frappant « la terre du sceptre de sa parole » (Ésaïe 11.4), pour briser les nations avec sa force et sa gloire « comme on met en pièces le vase d’un potier » (Psaumes 2.9). Les prophètes ont prédit la magnificence de son règne : il abattra les royaumes durs comme le fer et l’airain, et brillants comme l’or et l’argent (Daniel 2.32).

Il est bien vrai que nos adversaires nous reprochent d’invoquer faussement la Parole de Dieu que, selon eux, nous détournons de son vrai sens3. Vous pourrez juger, vous-même, avec votre sagesse, en lisant notre exposé, combien ce reproche est plein non seulement de méchante calomnie, mais d’une incroyable audace.

Il sera bon, néanmoins, de donner ici quelques indications pour introduire votre lecture. Quand Paul a voulu que toute prophétie soit interprétée selon l’analogie et à la similitude de la foi (Romains 12.6)4, il a énoncé une règle sûre pour apprécier toute interprétation de l’Écriture.

Si donc notre doctrine est examinée selon cette règle de foi, nous avons la victoire en main. Car, qu’est-ce qui peut mieux convenir à la foi que de nous reconnaître dépourvus de toute qualité pour être vêtus par Dieu, dépourvus de tout bien pour être comblés par lui, esclaves du péché pour être délivrés par lui, aveugles pour être illuminés par lui, boiteux pour être guéris par lui, fragiles pour être fortifiés par lui, privés de tout sujet de gloire afin que lui seul soit glorifié, et nous en lui ?

Quand cela et d’autres choses semblables sont dites par nous, nos adversaires crient que, par ce moyen, serait atteinte je ne sais quelle aveuglante lumière de la nature5, préparation qu’ils ont inventée pour nous inciter à nous tourner vers Dieu6 : le libre arbitre7, les œuvres méritoires en vue du salut éternel, avec leurs « surérogations »8.

C’est pourquoi ils ne peuvent pas supporter que la louange et la gloire entière de tout bien, de toute puissance, justice et sagesse réside en Dieu. Mais nous ne lisons point que certains aient été repris pour avoir trop puisé à « la source d’eau vive »; au contraire, le prophète corrige vivement ceux qui se sont creusé « des citernes crevassées qui ne retiennent pas l’eau » (Jérémie 2.13).

De plus, qu’y a-t-il de plus propre à la foi que d’avoir Dieu pour père doux et bienveillant quand Christ est reconnu comme notre frère et notre rédempteur, que d’attendre tout bien et toute prospérité de Dieu, dont l’amour a été si grand pour nous qu’il « n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous » (Romains 8.32), que d’attendre en toute confiance le salut et la vie éternelle lorsqu’on pense que Christ nous a été donné par le Père, en qui de tels trésors sont cachés ?

Nos détracteurs s’opposent à ces choses disant qu’une telle certitude de foi n’est pas sans audace et orgueil. Il ne faut rien présumer de nous, mais présumer toutes choses de Dieu et si nous sommes, pour une autre raison, dépouillés de toute vaine gloire, c’est pour nous glorifier en Dieu.

Que dirais-je de plus ? Considérez, Sire, tous les aspects de notre cause, et jugez-nous les plus méchants des méchants si vous ne trouvez pas que nous sommes manifestement attaqués et couverts d’injures et d’opprobres parce que nous mettons notre espérance dans le Dieu vivant (1 Timothée 4.10), parce que nous croyons que « la vie éternelle, c’est de connaître le seul vrai Dieu, et celui qu’il a envoyé, Jésus-Christ » (Jean 17.3).

À cause de cette espérance, certains d’entre nous sont détenus en prison, les autres fouettés, les autres obligés de renier leur foi, les autres bannis, les autres traités avec cruauté, les autres obligés de s’exiler : nous sommes persécutés, considérés comme maudits et exécrables, injuriés et traités inhumainement. Contemplez, d’autre part, nos adversaires (je parle de la situation des prêtres, qui inspirent et encouragent ceux qui s’opposent à nous), et considérez un peu avec moi ce qui les poussent et les dirigent.

Attitudes contradictoires des critiques de la Réforme

Les prêtres s’autorisent simplement, eux et les autres, à ignorer, négliger et mépriser la vraie religion que l’Écriture nous enseigne et qui ne souffre aucune suspicion ni aucun doute.

Ils pensent qu’il n’y a pas grand intérêt à connaître quelle foi chacun reçoit ou ne reçoit pas de Dieu et de Christ. Le sens de la foi implicite (comme ils disent) doit être soumis au jugement de l’Église9. Les prêtres ne se soucient guère que la gloire de Dieu soit polluée par des blasphèmes notoires dès lors que personne ne s’élève contre l’autorité de notre sainte mère l’Église, c’est-à-dire, dans leur esprit, le siège romain.

Pourquoi se battent-ils avec tant de conviction et d’énergie en faveur de la messe, du purgatoire, des pèlerinages et autres fatras, au point de nier que la vraie piété puisse subsister si ces choses ne sont pas crues et tenues pour justes, bien qu’ils ne les prouvent nullement par la Parole de Dieu?

Pourquoi sinon parce que leur ventre est leur dieu, la cuisine leur religion, et que, sans eux, non seulement ils n’imaginent pas pouvoir être chrétiens, mais ne pensent même plus être hommes ?

Car, bien que les uns vivent dans l’abondance et le luxe, et que les autres vivotent en rongeant des croûtes, tous vivent toutefois d’un même pot qui, sans de telles aides, non seulement se refroidirait, mais se gèlerait tout à fait. C’est ainsi que celui d’entre eux qui se soucie le plus de son ventre est celui qui a la foi la plus active.

Bref, ils tiennent tous le même discours : conserver leur règne et leur ventre plein.

Pas un d’entre eux ne fait preuve du moindre bon zèle; et, pourtant, ils ne cessent pas de calomnier notre doctrine, de la décrier et de la diffamer de toutes les manières possibles, afin de la rendre ou odieuse ou suspecte. Ils la qualifient de nouvelle et affirment qu’elle a été forgée depuis peu. Ils lui adressent le reproche d’être obscure et incertaine10.

Ils demandent quels sont les miracles qui l’ont confirmée11 et s’il est raisonnable qu’elle se passe du consentement de tant de Pères anciens, et qu’elle néglige une si longue tradition12. Ils insistent pour que nous reconnaissions que cette doctrine est schismatique puisqu’elle fait la guerre à l’Église13, ou que nous déclarions que l’Église a été comme morte pendant de longues années, durant lesquelles il n’en a été fait nulle mention14.

Enfin, ils disent qu’il n’est pas nécessaire d’avancer beaucoup d’arguments puisqu’on peut la juger à ses fruits, parce qu’elle engendre une grande multitude de sectes15, suscite des troubles et des séditions16, et constitue une incitation à mal faire17.

Il leur est, en vérité, bien facile de se prévaloir de leur avantage face à une cause indéfendable et perdue, surtout lorsqu’il faut convaincre une population ignorante et crédule. Si nous avions, nous aussi, la même occasion de parler, j’estime que l’ardeur qu’ils déploient si âprement contre nous serait un peu refroidie.

Cette doctrine est-elle nouvelle?

Premièrement, en qualifiant de nouvelle cette doctrine, ils font grande injure à Dieu, dont la Parole sacrée ne méritait point d’être considérée comme une nouveauté. Certes, je ne doute pas qu’en ce qui les concerne, elle ne soit nouvelle, puisque Christ lui-même et son Évangile le sont pour eux.

Mais celui qui sait que cette prédication de Paul est ancienne – Jésus-Christ est mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification (Romains 4.25) – ne trouvera rien de nouveau parmi nous. Si cette prédication a été longtemps cachée et inconnue, c’est un crime à imputer à l’impiété des hommes. Si elle nous est rendue maintenant par la bonté de Dieu, le minimum serait qu’elle soit reçue avec son autorité ancienne.

La même ignorance conduit à considérer cette doctrine comme obscure et incertaine. C’est exactement ce dont se plaint notre Seigneur par son prophète : « Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de ses maîtres; Israël ne connaît rien » (Ésaïe 1.3).

Ils se moquent du caractère douteux de notre doctrine, mais s’ils avaient à signer la leur de leur propre sang et aux dépens de leur vie, on verrait alors combien ils la prisent. Notre assurance est tout autre, car elle ne craint ni les terreurs de la mort, ni le jugement de Dieu.

Le rôle des miracles

Nos détracteurs sont déraisonnables en nous réclamant des miracles. Car nous ne fabriquons pas un nouvel Évangile, mais nous nous réclamons de celui dont la vérité est confirmée par tous les miracles que Jésus-Christ et ses apôtres ont faits. On pourrait dire que, contrairement à nous, ils peuvent prétendre confirmer leur doctrine par les miracles continuels qui se font jusqu’à aujourd’hui.

Mais ils évoquent plutôt des miracles tellement frivoles ou mensongers qu’ils pourraient ébranler et faire douter un esprit qui serait, autrement, bien en repos. Cependant, même si ces miracles étaient les plus admirables qu’on puisse imaginer, ils ne devraient pas du tout s’opposer à la vérité de Dieu, car le nom de Dieu doit toujours et partout être sanctifié, soit par des miracles, soit par l’ordre naturel des choses.

Leur prétention pourrait avoir plus de valeur si l’Écriture ne nous avait pas indiqué quel est l’usage légitime des miracles. Marc indique, en effet, que ceux qu’ont faits les apôtres ont servi à confirmer leur prédication (Marc 16.20). De même, Luc dit que notre Seigneur a voulu ainsi rendre témoignage à la Parole de sa grâce (Actes 14.3).

À quoi fait écho ce que dit l’apôtre : le salut annoncé par l’Évangile a été confirmé par les miracles et la puissance par lesquels Dieu l’a attesté (Hébreux 2.4).

Lorsque nous comprenons que les miracles doivent être des sceaux qui scellent l’Évangile, les changerons-nous pour en détruire l’autorité ?

Quand nous comprenons qu’ils sont destinés à établir la vérité, les utiliserons-nous pour fortifier le mensonge ? Comme le recommande l’évangéliste, il faut que la doctrine qui précède les miracles soit examinée en premier lieu : si elle est fidèle, elle pourra être confirmée par des miracles. Or une doctrine peut être considérée vraie si, comme le dit Christ, elle ne tend point à la gloire des hommes mais à celle de Dieu (Jean 7.18; 8.50).

Puisque Christ affirme que telle doit être l’attestation, c’est mal utiliser les miracles que de leur donner un autre objectif que celui de glorifier le nom de Dieu. Nous devons aussi nous souvenir que Satan fait des miracles qui, bien qu’ils offrent une illusion plutôt qu’une véritable puissance, sont, cependant, capables de tromper les âmes simples et ignorantes.

Les magiciens et les enchanteurs ont toujours fait leur renommée par des miracles; l’idolâtrie des Gentils a été nourrie par des miracles étonnants, qui ne sont pas, toutefois, suffisants pour nous convaincre de la valeur de la superstition des magiciens ou des idolâtres.

Les donatistes18 ont abusé, autrefois, de la même manière, de la candeur du peuple en accomplissant plusieurs miracles.

Nous faisons donc, maintenant, la même réponse à nos adversaires que celle que Saint Augustin a adressée aux donatistes : notre Seigneur nous a assez prévenus contre les faiseurs de miracles, nous annonçant qu’il surviendrait de faux prophètes qui « opèreront de grands signes et des prodiges au point de séduire si possible même les élus » (Matthieu 24.24)19.

Et Paul a averti que le règne de l’antichrist « se produira par la puissance de Satan avec toutes sortes de miracles et de prodiges mensongers » (2 Thessaloniciens 2.9).

Mais nos miracles, disent nos détracteurs, ne sont accomplis ni par des idoles, ni par des enchanteurs, ni par de faux prophètes, mais par les saints : comme si nous ne savions pas que c’est l’astuce de Satan de « se déguiser en ange de lumière » (2 Corinthiens 11.14) !

Les Égyptiens ont fait autrefois de Jérémie un dieu qui a trouvé place dans leur religion, lui offrant des sacrifices et lui rendant les honneurs en usage comme à leurs autres dieux20.

N’abusaient-ils pas du saint prophète de Dieu au profit de leur idolâtrie ? Et pourtant, étant guéris de la morsure des serpents, ils pensaient recevoir ainsi le salaire de la vénération dont son sépulcre était l’objet.

Que dirons-nous, sinon que Dieu a été et sera toujours juste dans son jugement en envoyant « une puissance d’égarement pour qu’ils croient au mensonge… ceux qui n’ont pas cru à la vérité » (2 Thessaloniciens 2.11)?

Les miracles ne nous manquent donc pas; ils sont même certains et non sujets à la moquerie; à l’inverse, ceux dont nos adversaires se prévalent sont de pures illusions de Satan, lorsque, en le trompant, ils découragent le peuple d’honorer son Dieu.

Le témoignage des Pères de l’Eglise

De plus, c’est à tort qu’ils invoquent les Pères anciens, c’est-à-dire les écrivains de l’Église primitive, comme s’ils soutenaient leur impiété. S’il fallait invoquer leur autorité pour trancher entre nous, la meilleure partie du combat serait en notre faveur.

Ces Pères anciens ont écrit avec sagesse des choses excellentes, mais il leur est aussi arrivé, en plusieurs endroits, de se tromper et d’errer, ce qui est humain.

Nos détracteurs, selon la droiture d’esprit, de jugement et de volonté qui est la leur, adorent seulement les erreurs et les fautes des Pères, tandis que les choses qui ont été bien dites par eux, ou ils ne les voient pas, ou ils les dissimulent, ou ils les pervertissent, comme si leur seul souci était de recueillir de la fiente dans de l’or.

Et, ensuite, ils nous poursuivent bruyamment comme si nous méprisions les Pères et étions leurs ennemis. Il s’en faut de beaucoup que nous les méprisions car, si c’était l’objet de notre présent propos, il me serait facile d’appuyer sur leurs témoignages la plus grande part de ce que nous affirmons aujourd’hui.

Nous lisons leurs écrits et les jugeons en nous souvenant de ce que dit Paul : toutes choses sont à nous pour nous servir, non pour dominer sur nous ; « et vous êtes à Christ » auquel il faut obéir toujours et entièrement (1 Corinthiens 3.21-22). Ceux qui n’observent point cela ne peuvent rien avoir de certain en matière de foi, puisque les saints Pères en question ont ignoré beaucoup de choses, sont très différents les uns des autres, et même, parfois, se contredisent.

Salomon, nous disent-ils, ne nous commande point sans raison de « ne pas déplacer la borne ancienne que tes pères ont posée » (Proverbes 22.28)21.

Mais il n’est pas question d’observer une même règle pour le bornage des champs et pour l’obéissance de la foi, qui doit être précise au point de nous faire oublier notre peuple et la maison de notre père (Psaumes 45.11).

Davantage, puisque nos détracteurs aiment beaucoup les allégories, pourquoi ne prennent-ils pas pour Pères les apôtres eux-mêmes, dont il n’est pas permis d’arracher les bornes, plutôt que tout autre ?

C’est ainsi que l’a interprété Saint Jérôme, dont ils ont rappelé les paroles dans leurs canons22. Et s’ils veulent que les limites des Pères soient observées, pourquoi eux-mêmes, quand cela leur fait plaisir, les franchissent-ils si audacieusement ?

Un de ceux qui étaient au nombre des Pères a dit que comme Dieu ne buvait ni ne mangeait, il n’avait, par conséquent, que faire de plats ou de calices23.

Un autre, que les sacrements des chrétiens ne requièrent ni or ni argent et ne plaisent pas à Dieu s’ils sont en or24. Ils dépassent donc les limites quand, dans leurs cérémonies, ils apprécient tant l’or, l’argent, le marbre, l’ivoire, les pierres précieuses et les soies, et pensent que Dieu ne peut être dignement honoré que si ces choses sont présentes en abondance.

Un autre Père a affirmé pouvoir manger librement de la viande pendant le carême, tandis que les autres s’en abstenaient : puisqu’il était chrétien25. Nos détracteurs franchissent donc les limites quand ils excommunient une personne qui aura consommé de la viande durant le carême.

Un de ceux qui étaient au nombre des Pères a dit26 qu’un moine qui ne laboure point de ses mains doit être considéré comme un brigand. Un autre a affirmé qu’il n’est pas permis aux moines de vivre du bien d’autrui, même s’ils se consacrent avec assiduité à la contemplation, la prière et l’étude27. Ils ont aussi passé la limite, quand ils ont mis les ventres oisifs des moines en des bordels – c’est-à-dire leurs cloîtres – pour être gavés de la substance d’autrui.

Il était également Père celui qui a dit que voir, dans les temples des chrétiens, une image ou de Christ ou de quelque saint était une horrible abomination28.

Cela n’a pas été dit seulement par un homme particulier, mais a aussi été décidé par un concile ancien29 : que ce qu’on adore ne soit ni une peinture ni un portrait. Il s’en faut de beaucoup qu’ils respectent ces limites, lorsqu’ils ne laissent pas le moindre petit coin vide de simulacres dans leurs églises.

Un autre Père a conseillé de laisser reposer les morts après avoir effectué leur sépulture30. Nos détracteurs débordent les limites lorsqu’ils requièrent qu’on se préoccupe constamment des défunts.

C’est aussi un Père, qui a dit que la substance et la nature du pain et du vin demeurent dans le sacrement de la cène, comme la nature humaine demeure conjointe à son essence divine en notre Seigneur Jésus-Christ31.

Ils ne tiennent pas compte de cette limite lorsqu’ils font croire qu’immédiatement après que les paroles sacramentelles ont été récitées, la substance du pain et du vin est anéantie. Il était également au nombre des Pères celui qui a nié que, dans le sacrement de la cène, le corps de Christ était enfermé dans le pain, mais que c’était seulement le signe de son corps; il parle ainsi de façon littérale32.

Nos détracteurs passent donc la limite en disant que le corps de Christ est contenu là et qu’ils le font adorer de façon charnelle, comme s’il y était localement33. Ils étaient également des Pères ceux dont l’un a ordonné que soient entièrement rejetées de la participation à la cène les personnes qui, prenant l’une des espèces, s’abstenaient de la seconde34.

Un autre maintient qu’il ne faut pas priver le peuple chrétien du sang de son Seigneur, pour lequel il doit être prêt à répandre son sang35. Ils ont ôté ces limites quand, commandant rigoureusement la même chose, l’un punissait ceux qui y contrevenaient par l’excommunication, l’autre par une forte réprobation36.

Il était aussi au nombre des Pères, celui qui affirme qu’il est illégitime de déclarer quelque chose d’obscur sur un point ou sur un autre, sans témoignages clairs et évidents de l’Écriture37. Nos détracteurs ont bien oublié cela en élaborant des constitutions, des canons et des décisions doctrinales, sans une seule parole de Dieu.

C’est un des Pères qui a reproché à Montan38 d’avoir été le premier, entre autres hérésies, à avoir imposé le jeûne39. Ils ont aussi franchi les limites en ordonnant, de façon stricte, de jeûner40.

C’est un Père qui a soutenu que le mariage ne devait pas être interdit aux ministres de l’Église, et qui a déclaré que la compagnie d’une femme légitime était l’équivalent de l’état de chasteté41 ; et ceux qui étaient d’accord avec lui étaient des Pères42. Ils ont franchi la limite, quand le célibat a été ordonné à leurs prêtres.

Celui qui a écrit qu’on doit écouter Christ seul, dont le Père céleste a dit : Écoutez-le ; et n’ayez pas égard à ce qu’auront fait ou dit les autres avant nous, mais suivez seulement ce qu’aura commandé Christ, qui est le premier de tous43, celui-là, dis-je, était un des plus anciens Pères.

Nos détracteurs ne se sont pas maintenus dans ces limites et n’ont pas permis que les autres s’y maintiennent, lorsqu’ils ont institué au-dessus d’eux, comme des autres, des maîtres nouveaux en dehors de Christ.

C’est un Père qui a maintenu que l’Église ne doit pas se préférer à Christ, puisque lui juge toujours droitement, mais que les juges ecclésiastiques, étant des hommes, peuvent souvent se tromper44. Ils rompent bien une telle limite en estimant que l’autorité de l’Écriture dépend du bon plaisir de l’Église45.

Tous les Pères, avec la même force, ont eu en abomination et se sont accordés pour détester que la sainte Parole de Dieu soit contaminée par des subtilités sophistiques et soit l’objet de combats et de discussions philosophiques46.

Mais s’en préoccupent-ils lorsqu’ils ne font pas autre chose, durant toute leur vie, que d’ensevelir et d’obscurcir la simplicité de l’Écriture au cours de débats infinis et en posant des questions plus que sophistiques? La situation est telle que si les Pères revenaient maintenant et entendaient de tels combats, que nos détracteurs appellent « théologie spéculative », ils ne pourraient pas admettre que cela puisse être de Dieu.

Mais j’aurais trop à dire si je voulais exposer avec quelle insouciance ils rejettent le joug des Pères, dont ils disent vouloir être les obéissants disciples. Il me faudrait y passer des mois et des années. Et pourtant, leur impudence est telle qu’ils osent nous reprocher de ne pas respecter les limites anciennes.

Valeur de la « coutume » contre la vérité

Nous renvoyer à la coutume est sans valeur; ce serait commettre une grande faute de nous contraindre à suivre la coutume. Si les jugements des êtres humains étaient droits, la coutume se devrait de retenir les bons. Mais il en a souvent été autrement et on a considéré comme coutume ce qui est pratiqué par un certain nombre de personnes, même si la vie des hommes n’est jamais si bien réglée que si les meilleures choses plaisent au plus grand nombre.

Ainsi des vices particuliers à quelques-uns est provenue une faute sociale ou, plutôt, la reconnaissance commune d’un vice que ces « bonnes personnes » veulent transformer en loi. Ceux qui ne sont pas entièrement aveugles voient que des flots de maux déferlent ainsi sur la terre, et que des pestes mortelles ont atteint et dégradé l’humanité.

Bref, tout tombe en ruine au point qu’il faut ou entièrement désespérer de la condition humaine ou pouvoir supprimer de tels maux, même par des remèdes énergiques. On rejette pourtant le remède, et cela pour la simple raison que nous sommes, depuis longtemps déjà, accoutumés aux calamités.

L’erreur publique a sa place dans la société des hommes47, mais dans le règne de Dieu, sa seule vérité éternelle doit être écoutée et observée, face à laquelle ne résiste aucune prescription en vigueur depuis longtemps, aucune coutume ancienne ou due à quelque machination humaine48.

C’est ainsi que jadis, Ésaïe a instruit les élus de Dieu : « Vous n’appellerez pas conspiration tout ce que ce peuple appelle conspiration » (Ésaïe 8.12) : autrement dit, on ne s’associe pas à la conspiration du peuple, on ne ressent pas ses peurs et on n’est pas impressionné comme lui; mais on sanctifie plutôt le Seigneur des armées qui est l’objet de notre seule crainte.

Que nos adversaires nous opposent maintenant autant d’exemples qu’ils voudront, soit du temps passé soit du temps présent : si nous sanctifions le Seigneur des armées, ils ne nous effraieront guère ! Même si, dans le siècle, l’impiété est enracinée depuis longtemps, le Seigneur est puissant pour juger jusqu’à la troisième et la quatrième génération.

Si le monde entier s’accorde pour perpétrer une même méchanceté, Dieu nous a enseigné, concrètement, quelle est la fin de ceux qui pèchent avec la multitude, lorsqu’il a tout détruit par le déluge, préservant Noé et sa petite famille, afin que par la foi d’un seul, « il condamna le monde » (Genèse 7.1; Hébreux 11.7).

En résumé, une mauvaise coutume n’est rien d’autre qu’une peste publique, qui atteint chacun dans la multitude, individuellement comme collectivement. Bien plus, il faut considérer ce que dit Cyprien quelque part : ceux qui tombent par ignorance, même s’ils ne sont pas entièrement sans faute peuvent sembler, dans une certaine mesure, excusables, mais ceux qui rejettent la vérité avec obstination, quand elle leur est offerte par la grâce de Dieu, ne peuvent prétendre à aucune excuse49.

Où était la véritable Église ?

Par un autre argument, nos détracteurs ne nous pressent pas si fort, lorsqu’ils veulent nous faire admettre soit que l’Église était moribonde depuis quelque temps, soit que maintenant nous luttons contre l’Église.

Certes, l’Église de Christ a vécu et vivra tant que Christ règne à la droite de son Père : sa main la soutient, sa vigilance la protège et sa puissance la fortifie. Le Seigneur accomplira, c’est certain, ce qu’il a promis une fois : il assistera les siens jusqu’à la consommation des siècles (Matthieu 28.20)50. Contre cette Église, nous n’entreprenons aucune guerre. Car, d’un commun accord avec toute la compagnie des croyants, nous adorons et nous honorons un Dieu et un Christ le Seigneur, comme ils ont toujours été adorés par leurs serviteurs.

Mais nos détracteurs sont bien loin de la vérité, lorsqu’ils ne reconnaissent point l’Église dès lors qu’elle ne se voit pas maintenant à l’œil, et qu’ils veulent la délimiter alors qu’elle ne peut nullement être enfermée.

C’est sur ces points que porte notre controverse. Premièrement, nos détracteurs requièrent toujours une forme d’Église visible et apparente51.

Secondement, ils la situent au siège de l’Église romaine avec sa hiérarchie52.

Nous, au contraire, nous affirmons que l’Église peut exister sans apparence visible et même que son apparence ne dépend pas de la pompe extérieure qu’ils ont en folle admiration. L’Église a bien d’autres marques : la pure prédication de la Parole de Dieu et l’administration des sacrements convenablement instituée53.

Ils ne sont pas contents si l’Église ne peut pas toujours être désignée du doigt. Mais combien de fois est-il arrivé qu’elle ait été tellement déformée dans le peuple judaïque qu’elle en avait perdu toute apparence ? Quelle forme, pensons-nous qu’avait l’Église, quand Élie se plaignait d’être resté seul (1 Rois 19.10) ? Combien de fois depuis l’avènement de Christ a-t-elle été cachée sans forme ?

N’a-t-elle pas souvent été opprimée par des guerres, des séditions, par des hérésies, au point qu’on ne la voyait nulle part ? Si nos détracteurs avaient vécu en ce temps-là, auraient-ils cru qu’il y avait quelque Église ? Mais il a été dit à Élie qu’il y avait encore sept mille hommes qui n’avaient pas fléchi le genou devant Baal (19.18).

Et nous ne devons nullement douter que Jésus-Christ a toujours régné sur terre depuis qu’il est monté au ciel : mais si, dans de telles désolations, les croyants avaient voulu avoir une manifestation visible, n’auraient-ils pas perdu courage ?

De fait, Hilaire considérait déjà de son temps comme un grand vice, qu’étant aveuglés par la considération excessive qu’ils portaient à la dignité des évêques, ils ne discernaient pas quelles pestes étaient parfois cachées sous de tels masques. Il s’exprime ainsi : Je vous en prie, gardez-vous de l’antichrist.

Vous vous arrêtez trop aux murs, cherchant l’Église de Dieu dans la beauté des édifices, pensant que l’unité des croyants se trouve là. Doutons-nous que l’antichrist doive avoir là son siège ? Les montagnes, les bois, les lacs, les prisons, les déserts et les cavernes me paraissent plus sûrs et m’inspirent plus de confiance. Car les prophètes, en y étant cachés, ont prophétisé54.

Or, qu’est-ce que le monde honore aujourd’hui chez ces évêques au bonnet cornu55, sinon qu’il estime meilleurs ceux qui sont dans les plus grandes villes ? Loin de nous une telle idée ! Permettons au Seigneur, puisqu’il est seul à connaître qui sont les siens (2 Timothée 2.19), de cacher parfois aux hommes la réalité extérieure de son Église.

Je reconnais que c’est là un terrible jugement de Dieu sur le monde; mais si l’impiété des hommes le mérite, pourquoi nous efforçons-nous de nous opposer à la justice divine ? C’est ainsi qu’autrefois le Seigneur a puni l’ingratitude des humains.

Car, n’ayant pas voulu obéir à sa vérité et ayant éteint sa lumière, ils ont été aveuglés, abusés par de lourds mensonges et ensevelis dans de profondes ténèbres, au point qu’aucune forme d’Église véritable n’était visible. Cependant, Dieu a conservé les siens au milieu de ces erreurs et de ces ténèbres, bien que les croyants soient disséminés et invisibles.

Cela n’est pas étonnant : car le Seigneur a appris à les garder dans la confusion de Babylone et dans la flamme de la fournaise ardente (Daniel 3).

Quant au désir de nos détracteurs que la forme de l’Église revête je ne sais quelle vaine pompe, je veux seulement dire, sans m’étendre, combien cela est dangereux. Le pape de Rome, disent-ils, qui tient le siège apostolique, et les autres évêques représentent l’Église et doivent être considérés comme étant l’Église : c’est pourquoi ils ne peuvent pas se tromper. Pour quelle raison ?

Parce qu’ils sont pasteurs de l’Église et consacrés à Dieu, répondent-ils. Aaron et les autres conducteurs du peuple d’Israël étaient aussi des pasteurs. Aaron et ses fils ont été élus prêtres de Dieu : pourtant ils ont commis une faute en forgeant un veau (Exode 32.4). Selon ce point de vue, les quatre cents prophètes qui trompaient Achab n’auraient-ils pas été des représentants de l’Église ?

L’Église était du côté de Michée, seul et méprisable, de la bouche duquel sortait, toutefois, la vérité (1 Rois 22.8). Les prophètes qui s’élevaient contre Jérémie, se vantant que « la loi ne périra pas faute de prêtres, ni le conseil faute de sages, ni la parole faute de prophètes » (Jérémie 18.18), ne portaient-ils pas le nom de l’Église ?

Contre cette multitude, Jérémie est envoyé pour annoncer, de la part de Dieu, que « le roi et les ministres perdront courage, les sacrificateurs seront désolés et les prophètes stupéfaits » (4.9). N’en a-t-il pas été ainsi au concile réuni par les prêtres, les docteurs et les religieux lorsqu’ils se sont concertés pour décider la mort de Jésus-Christ (Matthieu 26.4 ; Jean 12.10) ?

Que nos adversaires se vantent maintenant, fiers de leurs simulacres qui font de Christ et des prophètes du Dieu vivant des schismatiques et, à l’inverse, des ministres de Satan, des instruments du Saint-Esprit !

De plus, s’ils sont honnêtes, qu’ils me disent, en toute bonne foi, dans quelle région ou dans quel peuple, ils pensent que l’Église réside puisque, par la décision définitive du concile de Bâle, le 25 juin 1439, Eugène, pape de Rome, a été déposé et Amédée, duc de Savoie, mis à sa place le 5 novembre 143956 ? Même s’ils devaient en périr, ils ne pourront nier que le concile, quant aux solennités extérieures, n’a pas été bon et légitime, et a été convoqué non par un pape mais par deux.

Eugène a été condamné là comme schismatique, rebelle et défaillant avec toute l’assemblée des cardinaux et des évêques qui avaient combiné, avec lui, la dissolution du concile.

Néanmoins, bénéficiant depuis de la faveur des princes, il est demeuré en possession de la papauté, et l’élection d’Amédée, solennellement décidée par l’autorité du concile sacré et général, est partie en fumée, ledit Amédée étant apaisé par un chapeau de cardinal, comme un chien qui aboie pour un morceau de pain. De ces hérétiques rebelles et insoumis sont issus les papes, les cardinaux, les évêques, les abbés et les prêtres qui ont existé depuis.

Il est nécessaire que nos détracteurs soient ici mis au pied du mur. De quel côté mettront-ils le nom d’Église ?

Nieront-ils que le concile a été général, et qu’il ne lui manquait rien en ce qui concerne sa majesté extérieure, puisqu’il avait été solennellement convoqué par une double bulle, dédié par le légat du saint siège apostolique, qui le présidait, avec des cérémonies bien organisées, et qu’il s’est poursuivi avec la même dignité jusqu’à la fin ? Reconnaîtront-ils Eugène comme schismatique, avec toute sa bande, par laquelle ils ont été consacrés ?

Il faut donc qu’ils définissent autrement la forme de l’Église ou bien, selon leur propre doctrine, nous les considérerons comme schismatiques puisque, sciemment et selon leur volonté, ils ont été ordonnés par des hérétiques.

Et, si on n’avait jamais compris jusqu’ici que l’Église n’est point liée à des pompes extérieures, ils nous en fournissent une illustration certaine quand, sous le beau titre d’« Église », ils se sont orgueilleusement imposés au monde, bien qu’ils aient été des pestes mortelles pour l’Église. Je ne parle pas de leurs mœurs et des actes honteux dont toute leur vie est remplie; puisqu’ils se montrent pharisiens : il faut les écouter, et ne pas les imiter (Matthieu 23.3).

Si vous vouliez employer un peu de votre loisir, Sire, à lire nos enseignements, vous reconnaîtriez clairement que leur doctrine même, pour laquelle ils veulent être reconnus comme Église, est une cruelle géhenne et une boucherie des âmes, un brandon, une ruine et une déconstruction de l’Église.

Des luttes suscitées par Satan

Enfin, il est injuste de leur part, de reprocher à la prédication de notre doctrine les émeutes, les troubles et les disputes qu’elle aurait suscités, et les effets qu’elle produit maintenant de façon générale : car la responsabilité de ces maux est rejetée sur elle de façon injuste, alors que tout provient de la méchanceté de Satan.

C’est bien le propre de la Parole de Dieu de ne jamais se faire entendre sans que Satan ne s’éveille et ne bataille. C’est un signe certain qui permet de la distinguer des doctrines erronées, qui sont faciles à discerner par l’accueil positif qu’elles reçoivent et par le fait qu’elles plaisent à tout le monde.

C’est ainsi que jusqu’à une période récente, alors que tout était enseveli dans les ténèbres, ce seigneur du monde s’est joué des hommes à plaisir et, comme Sardanapale57, se reposait et prenait du bon temps en toute tranquillité. En effet, qu’avait-il à faire d’autre que de jouer et plaisanter, alors que tout était paisible et tranquille sous son règne ?

Mais, depuis que la lumière brillante d’en haut a quelque peu chassé ses ténèbres, depuis que « le Fort » a attaqué et troublé son règne, il a immédiatement commencé à sortir de sa paresse et à prendre les armes (Luc 11.22).

Satan a d’abord incité les hommes à utiliser la force pour opprimer violemment la vérité qui surgissait. Lorsque la force n’a pas eu les effets escomptés, il s’est mis à dresser des embûches. Et, par les anabaptistes et d’autres personnes du même genre, il a suscité plusieurs sectes et des diversités d’opinions afin d’obscurcir cette vérité et, finalement, l’éteindre.

Actuellement encore, il poursuit son action par les deux méthodes. Il s’efforce, en effet, par la violence et par des mains humaines, d’arracher la vraie semence; et autant qu’il le peut, il tâche de la remplacer par son ivraie, afin de l’empêcher de croître et de produire son fruit.

Mais les efforts de Satan seront vains si nous comprenons les avertissements du Seigneur qui, depuis longtemps, nous a montré ses astuces, afin que nous ne soyons pas surpris, et qui nous a donné de bonnes armes contre ses machinations.

Quelle grande perversité d’imputer à la Parole de Dieu la haine ou les luttes que suscitent à son encontre les fous et les écervelés ou les sectes que créent ceux qui trompent les autres ! Ce n’est pas la première fois ! On a demandé à Élie, si ce n’était pas lui qui troublait Israël (1 Rois 18.17). Christ a été accusé de soulever le peuple juif (Luc 23.5). On a accusé les apôtres, comme s’ils avaient suscité des querelles dans le peuple (Actes 24.5).

Que font d’autre, aujourd’hui, ceux qui nous imputent les troubles, les tumultes et les querelles qui s’élèvent contre nous ? Élie nous a enseigné la réponse à faire : ce n’est pas nous qui semons les erreurs ou provoquons les troubles, mais eux, qui veulent résister à la puissance de Dieu (1 Rois 18.18). Cette seule raison est suffisante pour réduire leur confiance, mais il est nécessaire de prendre soin de la faiblesse de quelques-uns qui, trop souvent, sont troublés par de tels scandales et en viennent à douter58.

Ces personnes, afin de ne pas être atteintes et de ne pas perdre courage, doivent se rappeler que les mêmes choses que nous voyons maintenant sont arrivées aux apôtres en leur temps. Il y avait alors des ignorants et des inconstants qui, comme l’écrit Pierre, tordaient, pour leur propre perdition, ce qui était divinement écrit par Paul (2 Pierre 3.16).

Il y avait des personnes qui méprisaient Dieu et qui, en entendant que le péché a abondé afin que la grâce abonde davantage, concluaient immédiatement : Nous continuerons donc de pécher, afin que la grâce abonde. En entendant que les croyants n’étaient pas sous la Loi, ils disaient : Nous pécherons, puisque nous ne sommes point sous la Loi, mais sous la grâce (Romains 6.1-15).

Certains appelaient Paul un incitateur à mal faire. De faux prophètes s’introduisaient dans les Églises pour détruire ce qu’il avait édifié (2 Corinthiens 11.13) ; certains prêchaient l’Évangile « par envie ou par rivalité », non avec sincérité (Philippiens 1.15), et même par méchanceté, pensant que cela le peinerait davantage dans sa prison.

Dans certains lieux, l’Évangile ne progressait guère : chacun cherchant son profit et ne se préoccupant pas de servir Jésus-Christ ; les autres se révoltaient, retournant comme le chien à son vomissement ou les pourceaux à leur bourbier (2 Pierre 2.18-22). Plusieurs ont transformé la liberté de l’esprit en permissivité sexuelle. Plusieurs faux frères se sont insinués dans l’Église, mettant en grand danger les croyants. Même parmi les frères, on assistait à des débats.

Que devaient faire les apôtres ? Leur était-il bon de se cacher pour un temps, ou d’abandonner complètement et de désavouer cet Évangile qu’ils voyaient être la semence de tant de querelles, la cause de tant de dangers, l’occasion de tant de scandales ?

Au sein de leurs angoisses, ils se sont souvenus que Christ est la pierre d’achoppement et de scandale, la cause de « la chute et du relèvement de plusieurs, et un signe qui provoquera la contradiction » (Luc 2.34). Armés de cette foi, ils ont avancé avec courage et ont fait face aux causes de tumultes et de scandales.

Nous avons à nous encourager par une même pensée, puisque Paul témoigne que l’Évangile sera toujours « une odeur de mort, qui mène à la mort » pour ceux qui périssent (2 Corinthiens 2.16), bien qu’il soit plutôt destiné à « être une odeur de vie qui mène à la vie » pour ceux qui sont sauvés, et « une puissance de Dieu pour le salut » des croyants (Romains 1.16).

Nous l’expérimenterions aussi nous-mêmes, si nous ne faisions pas obstacle à un si grand bienfait et si nous ne le détournions pas de nous par notre ingratitude, si nous n’utilisions pas pour notre ruine ce qui devait être pour nous un moyen souverain de salut.

Conclusion de la défense

Je me tourne vers vous, Sire. Ne vous laissez pas impressionner par ces fausses accusations par lesquelles nos adversaires s’efforcent de susciter chez vous crainte et terreur : à savoir que ce « nouvel Évangile », comme ils l’appellent, n’aurait pas d’autre objectif que de susciter des séditions et de mal agir en toute impunité.

Dieu n’est pas, en effet, un Dieu de division, mais de paix ; et le Fils de Dieu n’est pas ministre du péché, lui qui est venu pour détériorer et détruire les œuvres du diable.

Quant à nous, nous sommes injustement accusés de faire de telles choses, sans en avoir jamais suscité le moindre soupçon.

Est-il vraisemblable que nous, dont on n’a jamais entendu la moindre parole séditieuse et dont la vie a toujours eu la réputation d’être simple et paisible, lorsque nous vivions sous votre règne, Sire, nous ayons le projet de renverser les royaumes ? De plus, maintenant, chassés de nos maisons, nous n’arrêtons pas de prier Dieu pour votre prospérité et celle de votre règne.

Comment croire que nous recherchions l’autorisation de mal faire sans être repris, étant donné nos mœurs ; si celles-ci sont critiquables en bien des choses, elles ne sont toutefois pas dignes d’un si grand reproche. Bien plus, grâce à Dieu, nous n’avons point si mal bénéficié de l’Évangile que notre vie ne puisse pas servir, à nos détracteurs, d’exemple de chasteté, de libéralité, de miséricorde, de tempérance, de patience, de modestie et d’autres vertus.

Il est clair, et c’est la vérité, que nous craignons et honorons Dieu purement, puisque par notre vie et par notre mort, nous désirons que son Nom soit sanctifié. Même la bouche des envieux a été contrainte de rendre témoignage de notre innocence et de notre justice extérieure, selon le jugement des hommes, à propos de plusieurs d’entre nous, condamnés à mort pour cette seule raison qui méritait une louange singulière.

Or, si certains, sous le couvert de l’Évangile, suscitent des tumultes59, ce qu’on n’a pas vu jusqu’ici dans votre royaume, ou qui veulent dissimuler leur permissivité sexuelle sous la liberté qui nous est donnée par la grâce de Dieu – comme j’en connais plusieurs –, il y a des lois et des punitions fixées par les lois pour les corriger sévèrement selon leurs délits. Mais que l’Évangile de Dieu ne soit pas calomnié et l’occasion de blasphèmes à cause des mauvaises actions des méchants.

Vous connaissez ainsi, Sire, la venimeuse iniquité de nos calomniateurs, exposée par assez de paroles, afin que vous ne prêtiez pas trop l’oreille à leurs accusations, comme s’ils étaient dignes de foi.

Je crains même d’avoir été trop long : cette préface a presque la longueur d’une défense entière, bien que je n’ai pas eu l’intention d’en composer une, mais seulement de toucher votre cœur pour qu’il accueille notre cause.

Bien que vous soyez à présent opposé à nous, et même fâché et enflammé contre nous, j’espère, pourtant, que nous pourrons regagner votre grâce, si vous voulez bien – lorsque votre indignation et votre colère seront tombées – lire notre confession, qui présente notre défense devant Votre Majesté.

Mais si, au contraire, les accusations de ceux qui nous veulent du mal ferment tellement vos oreilles que les accusés n’ont aucun moyen de se défendre, si, d’autre part, sans que vous y mettiez bon ordre, ces oppresseurs exercent toujours leur cruauté par des emprisonnements, le fouet, les tortures, la roue et le feu : nous, certes, comme des brebis destinées à la boucherie, nous serons le dos au mur.

Néanmoins, nous ferons preuve de patience et nous attendrons la main forte du Seigneur, qui se manifestera en sa saison et qui apparaîtra armée, tant pour délivrer les pauvres de leur affliction que pour punir ceux qui le méprisent et qui, pour le moment, s’en donnent à cœur joie.

Que le Seigneur, le Roi des rois, veuille affermir votre trône en justice et votre règne en équité.

De Bâle, le premier jour d’août, mil cinq cent trente-cinq60.
Jean Calvin
 


Notes

1. Calvin fait référence aux persécutions qui ont eu lieu, en France, suite à l’affaire des Placards du 18 octobre 1534.
2. Jean Calvin, Institution Chrétienne, IV, XX, 29, 31. Comm., Romains 13.1-7. Cf. Saint Augustin, La cité de Dieu, V, XXIV.
3. Alphonse de Castro, Adversus omnes haereses, Paris, 1534, I, 4, fo 7-8. Alphonse de Castro, mort en 1558, polémiste et défenseur de l’Église romaine, était un franciscain espagnol.
4. Latin : fidei analogia. Cf. Jean Calvin, Institution Chrétienne, IV, XVII, 32 et Comm., Romains 12.6.
5. Jean Cochlée, De libero arbitrio hominis adversus locos communes Philippi Melanchtonis (1525), I, E 4b. Cochlée (Johannes Dobneck, dit Cochlaeus, 1479-1552), humaniste et catholique, a écrit des traités polémiques contre la doctrine luthérienne et la Confession d’Augsbourg, rédigée par Philippe Melanchthon en 1530.
6. Ibid., I, B 3a; C 5a; II, L 2a; Jean Eck, Enchiridion locorum communium adversus Martinum Lutherum et asseclas ejus (1532), 31, L 4 b. Jean Eck (1486-1543) était un défenseur de la doctrine traditionnelle de l’Église romaine, qui a argumenté contre Martin Luther en essayant de démontrer que celui-ci avait repris les idées du réformateur-martyr tchèque Jan Hus (1369-1415).
7. Jean Cochlée, De libero arbitrio hominis, I, F 8a; Jean Eck, Enchiridion, 5, C 6 b; D 1 a.
8. Jean Eck, Enchiridion, 24, I 5 a; I 6 b. Cf. Jean Calvin, Institution Chrétienne, III, V, 2-5.
9. Cf. Jean Calvin, Institution Chrétienne, III, II, 2-5.
10. Alphonse de Castro, Adversus omnes haereses, I, 14, fo 29 F.
11. Ibid., 7, fo 15 E.
12. Josse Clichtove, Antilutherus, Paris, 1525, I, 12, fo 24 sqq. Josse Clichtove, un Néerlandais (mort en 1543) a été professeur au Collège de Navarre à Paris. Après avoir été proche de Lefèvre d’Etaples, il a pris position contre la Réforme.
13. Jean Eck, Enchiridion, 1, A 5 b.
14. Ibid., 1, A 5 a; Alphonse de Castro, Adversus omnes haereses, I, 14, fo 29 F.
15. Jean Eck, Enchiridion, 1, A 5 b.
16. Lettre de François Ier aux princes germaniques.
17. Josse Clichtove, Antilutherus, I, fo 4.
18. Le donatisme est un mouvement qui a pris son essor en Afrique romaine aux IVe et Ve siècles. Il tire son nom de Donat, évêque de Cases-Noires en Numidie. Le principal point d’achoppement avec l’Église officielle concerne la validité des sacrements délivrés par les évêques qui avaient failli, lors des persécutions de Dioclétien (303-305). Cette position est condamnée, en 313, au concile de Rome.
19. Saint Augustin, Homélies sur l’Évangile de saint Jean, 13, 17.
20. Les anciennes éditions renvoient, par erreur, à Saint Jérôme, Préface à Jérémie. Il s’agit d’Isidore de Séville (mort en 636), De ortu et obitu patrum, XXXVIII, 74.
21. Jean Cochlée, De libero arbitrio hominis, I, B 4b; Jean Eck, Enchiridion, 1, B 2 a.
22.Gratien, Décret, II, C.24 q.3 c.33; Saint Jérôme, Commentaire sur Osée, II, sur Osée 5.10.
23. Acace, évêque d’Amide, cité par Cassiodore, Histoire tripartite, XI, 16.
24. Saint Ambroise, Sur les devoirs des ministres sacrés, II, XXVIII.
25. Spyridon, évêque de Trimythonte (Chypre), cité par Cassiodore, Histoire tripartite, I, 10.
26. Ibid., VIII, 1; allusion probable à Sérapion, supérieur d’un monastère près d’Arsinoé en Égypte.
27. Saint Augustin, Du travail des moines, XVII.
28. Lettre d’Épiphane de Salamine à Jean de Jérusalem, traduite par Saint Jérôme, Lettres, LI, 9.
29. Concile d’Elvire (306), canon 3.
30. Saint Ambroise, Sur Abraham, I, IX, 80.
31. Gélase Ier, Contre Eutychès et Nestorius sur les deux natures du Christ, III, 14.
32. Pseudo-Chrysostome, Opus imperfectum in Matthaeum, homélie XI.
33. Il s’agit de la transsubstantiation; IVe Concile du Latran (1215), canon 1.
34. Gratien, Décret, III (De consecratione), D.2 c.12 (de Gélase).
35. Cyprien, Sur les apostats, XXII, XXV; Correspondance, lettre LVII, 2.
36. Concile de Constance (1415), session 13, Définition de la communion sous chaque espèce; Martin V, bulle In eminentis.
37. Saint Augustin, Du mérite et de la rémission des péchés et du baptême des petits enfants, II, XXXVI, 58.
38. Le montanisme, mouvement chrétien hétérodoxe du IIe siècle, fondé par le prophète Montan en Phrygie, région de la Turquie actuelle, apparaît au moment où l’Église s’organise. Ces chrétiens rejetaient le clergé et fondaient leur croyance sur la promesse du Paraclet et son action continue.
39. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, XVIII, 2.
40.Gratien, Décret, III (De consecratione), D.3 c.3 sqq.
41. Paphnuce cité par Cassiodore, Histoire tripartite, II, 14.
42. Gratien, Décret, I, D.28 c.15.
43. Cyprien, Correspondance, lettre LXIII, 14.
44. Saint Augustin, Réponse à Cresconius, grammairien et donatiste, II, XXI.
45. Jean Eck, Enchiridion, 1, A 6 b; Alphonse de Castro, Adversus omnes haereses, I, 2, fo 5 D.
46. Tertullien, Traité de la prescription contre les hérétiques, VII; Saint Augustin, La doctrine chrétienne, II, XXXI, 48.
47. Latin : in hominum societate.
48. Gratien, Décret, I, D.8 c.5.
49. Cyprien, Correspondance, lettre LXIII, 17; LXXIII, 13.
50. Cf. Jean Calvin, Institution Chrétienne, IV, I, 17; Seconde Confession helvétique, XVIII, 1.
51. Jean Eck, Enchiridion, 1, B 1 a; Alphonse de Castro, Adversus omnes haereses, I, 6, fo 12 A.
52. Jean Eck, Enchiridion, 3, B 5 a.
53. Cf. Confession d’Augsbourg, VII ; Confession de La Rochelle, 35.
54. Hilaire, Contre Auxence, XII.
55. Les pointes de la mitre de l’évêque étaient appelées cornua, « cornes ».
56. Il s’agit d’Eugène IV qui était pape depuis 1431 et du duc Amédée VIII de Savoie qui devint antipape sous le nom de Félix V.
57. Assourbanipal, roi d’Assyrie (668-626 av. J.-C.). Les Grecs le connaissaient sous le nom de Sardanapale et le considéraient comme un symbole de luxure, ce qui explique le sens du mot français « sardanapalesque », sensuel. Dans la Bible, il s’appelle Osnappar (Esdras 4.10).
58. Cf. Philippe Melanchthon, Loci communes rerum theologicarum seu hypotyposes theologicae (1521), dernier chapitre. Une traduction française de l’édition de 1545 parut à Genève en 1546, avec une préface de Calvin (CO, IX, col. 847-850), sous le titre : La Somme de théologie, ou lieux communs, reveuz et augmentez pour la dernière foys. Une seconde édition revue fut publiée en 1551, toujours à Genève, avec pour titre : La somme de théologie ou lieux communs reveuz et augmentés de nouveau.
59. Allusion aux anabaptistes et aux incidents de Münster de 1534-1535.
60. Sur cette erreur de date, qui devrait être le 23 août 1535, voir Benoît, I, p. 49, n. 2; McNeill/ Battles, I, p. 31, n. 51.

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Articles véritables sur les horribles, grands & importables abus de la Messe Papale inventés directement contre la Sainte Cène de Jésus-Christ.

[Texte constituant la base de l’affaire dits des placards. Il fut placardé dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534 dans plusieurs villes de France, dont Paris, Blois, Tours, Orléans, et jusque sur la porte de la chambre royale de François Ier au château d’Amboise.]

J‘invoque le ciel & la terre en témoignage de vérité contre cette pompeuse et orgueilleuse Messe Papale, par laquelle le monde (si Dieu bientôt n’y remédie) est et sera totalement désolé, ruiné, perdu, et abîmé : quand en celle-ci notre Seigneur est si outrageusement blasphémé et le peuple séduit et aveuglé ; ce que plus on ne doit souffrir ni endurer.

Mais afin que plus aisément le cas soit d’un chacun entendu, il convient procéder par articles.

Premièrement /à tout fidèle chrétien est et doit être très certain, que notre Seigneur et seul Sauveur Jésus Christ, comme grand Evêque et pasteur éternellement ordonné de Dieu, a donné son corps, son âme, sa vie et son sang pour notre sanctification, en sacrifice très parfait: lequel sacrifice ne peut et ne doit jamais être réitéré par aucun sacrifice visible, qui ne veut entièrement renoncer à celui-ci, comme s’il était inefficace, insuffisant et imparfait, et que Jésus-Christ n’eut point satisfait à la justice de Dieu son Père pour nous, et qu’il ne fut le vrai Christ, Sauveur, Prêtre, et Médiateur, laquelle chose non seulement dire, mais aussi penser, est un horrible et exécrable blasphème.

Et toutefois la terre a été et est encore de présent, en plusieurs lieux, chargée et remplie de misérables sacrificateurs : lesquels, comme s’ils étaient nos rédempteurs se mettent au lieu de Jésus Christ, ou se font compagnons de celui-ci, disants qu’ils offrent à Dieu sacrifice plaisant et agréable comme celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, pour le salut tant des vivants que des morts : ce qu’ils font clairement contre toute la vérité de la S. Ecriture, faisant menteurs tous les Apôtres et Evangélistes : et se contredisent eux-mêmes, vue qu’avec David ils chantent et confessent tous les Dimanches en leurs Vêpres, que Jésus Christ est éternel Sacrificateur selon l’ordre de Melchisédech.

Or ne peuvent-ils faire entendre à nul de sains entendements, que Jésus Christ et ses Prophètes et Apôtres (qui rendent témoignages de lui) soient menteurs ; mais fort déplaît que le Pape et toute sa vermine de Cardinaux, d’Evêques et de prêtres, de moines et autres cafards diseurs de messes, et tous ceux qui y consentent, soient tels : à savoir, faux prophètes, damnables trompeurs, apostats, loups, faux pasteurs, idolâtres, séducteurs, menteurs et blasphémateurs exécrables, meurtriers des âmes, renonciateurs de Jésus Christ, de sa mort et passion, faux témoins, traîtres, larrons et ravisseurs de l’honneur de Dieu, et plus détestables que les diables.

Car par le grand et admirable sacrifice de Jésus Christ, tout sacrifice extérieur et visible est abolie et évacué : et jamais autre n’est demeuré.

Ce que je dis est très amplement montré en l’Epître aux Hébreux, les chap. 7. 9. et 10. lesquels je supplie à tout le monde de diligemment considérer.

Toutefois pour un peu le toucher, et aider l’esprit des plus petits, au chap. 7, il est ainsi écrit : « Il était convenable que nous eussions un Evêque saint, innocent et sans souillure : lequel n’a point nécessité d’offrir tous les jours sacrifices, premièrement pour ses péchés, puis après pour ceux du peuple : car il a fait cela en s’offrant une fois. »

Notamment il dit : « En s’offrant une fois : car jamais cette oblation ne fut, ne sera réitérée, n’aucune pareille. » Item, au 9 chap. « Christ Evêque des biens à venir, par son propre sang est entré une fois dans les sanctuaires. » Voici où il dit que par s’être présenté une fois, la rédemption éternelle est faite.

Par quoi il est évident que en notre rédemption nous n’avons besoin de tels sacrificateurs si nous ne voulons renoncer à la mort de Jésus Christ ; Item, au 10 chap. « Voici je viens, afin, ô Dieu, que je fasse ta volonté, par laquelle volonté nous sommes sanctifiés, par l’oblation une fois faite du corps de Christ.

Et aussi le Saint Esprit le témoigne, disant ; Je n’aurai plus souvenance de leurs iniquités : et là où est rémission de celles-ci, il n’y a plus d’oblation pour le péché. »

Ce que par argument inévitable de l’Apôtre je montre ainsi : au chap. 5.7.8. et 10. des Hébreux, le saint Apôtre dit que pour l’imperfection des sacrifices de l’ancienne loi, il fallait tous les jours recommencer, jusqu’à ce qu’il en eut testé offert un du tout parfait, ce qui a été fait une fois par Jésus Christ. Dont je demande à tous sacrificateurs, si leur sacrifice est parfait ou imparfait.

S’il est imparfait, pourquoi abusent-ils ainsi le pauvre monde ? S’il est parfait, pourquoi le faut-il réitérer ? Mettez-vous en avant, sacrificateurs : et si vous pouvez répondre, répondez.

Secondement /en cette malheureuse messe, on a non seulement provoqué, mais aussi plongé et abîmé quasi tout l’universel monde en idolâtrie publique, quand faussement on a donné à entendre que sous les espèces de pain et de vin, Jésus Christ est contenu et caché corporellement, réellement et personnellement, en chair et en os, aussi gros, grand et parfait, comme de présent il est vivant.

Ce que la Sainte Ecriture et notre foi ne nous enseigne pas : bien au contraire, car Jésus Christ après sa résurrection est monté au ciel, et est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant, et de là il viendra juger les vivants et les morts. Aussi S. Paul aux Colossiens 3 écrit ainsi : « Si vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses qui sont en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu. »

Il ne dit point : Cherchez Christ qui est en la Messe, ou en la sacristie, ou en la boite, ou en l’armoire, mais au ciel.

Puis il continue pour dire que si le corps est au ciel, en ce même temps il n’est point sur la terre : et s’il est sur la terre, il n’est point au ciel. Car il est sûr qu’un véritable corps n’est qu’en un seul lieu pour une fois, occupant un certain lieu ou place en qualité et grandeur certaine.

Puis, comment se peut-il qu’un homme de 20 ou 30 ans soit caché en un morceau de pâte, tel que leur oublie. Ils répliquent, que comme il est tout-puissant, il est aussi invisible, infini et par tout : cela ne peut avoir lieu, considérant que comme il est tout-puissant, il est aussi véritable et la vérité même, nous ayant certifié de la vérité de son corps, parce qu’il a répondu à ses disciples que c’était lui (parlant de sa présence corporelle) leur faisant entendre qu’il n’était point un fantôme ni invisible : et que l’esprit n’a ne chair ni os comme lui. Et en ce qui est récité en l’Evangile de Jean 8.20 qu’il vint et fut au milieu de ses disciples, les portes fermées, n’est pas à dire (comme ces abuseurs faussement font entendre) qu’elles n’ayant été ouvertes par la vertu divine de Jésus Christ, pour le passage de son vrai corps.

Car s’il a bien eu la puissance de les faire ouvrir par son Ange, pour délivrer S. Pierre de la prison, il lui a bien été autant facile de se faire ouverture pour entrer à ses disciples : par les moyens miraculeux qu’il lui a plu sans changer la nature de son corps en esprit, ou en un autre qui ne fut point vrai corps.

Aussi l’Evangéliste ne dit pas que Jésus entra par des portes fermées : mais qu’il « vint à ses disciples, et qu’il fut là au milieu d’eux, les portes étant fermées. »

En quoi il a voulu parler de l’état de crainte des disciples lors de cette assemblée, et qu’il a en cela voulu montrer une preuve manifeste de la puissance divine du Seigneur Jésus, par laquelle les portes s’ouvrirent devant lui : sans qu’ils se soient aperçus, ni comment elles ont été ouvertes, ni comment elles ont été closes à la venue de celui-ci entrant miraculeusement pour rendre ses disciples plus attentifs à sa nature divine. Conclusion, le corps de Jésus Christ n’est point semblable à un esprit.

Aussi qu’il soit infini et par tout, cela ne peut être : ou autrement il ne serait ni vrai corps ni vrai homme, s’il était aussi bien infini pour raison de sa nature humaine, comme il l’est pour raison de sa nature divine. Il est donc contenu en certain lieu : y étant, il n’est pas en un autre lieu.

Ce que saint Augustin a bien compris, quand en parlant du Seigneur Jésus Christ, il est ainsi écrit : « Donec finiatur seculum, sursum Dominus est, sed tamen his nobiscum est veritas Domini. Corpus enim in quo resurrexit in uno loco osse oportet : veritas autem ejus ubique diffusa est. » Jusques à ce que le monde prenne fin, le Seigneur est en haut : néanmoins la vérité du Seigneur est ici avec nous. Car il faut que le corps par lequel il est ressuscité soit en un lieu : mais sa vérité (c’est-à-dire sa nature divine) est répandue par tout.

Item, Fulgence écrit ainsi, « Absens erat coelo secundum humanam substantiam quum esset in terra : et derelinquens terram, quum ascendisset in coelum, secundum vero divinam et immensam substantiam, nec coelum dimittens quum de coelo descendit, nec terram deserens quum ad coelum ascendit. »

Il était absent du ciel selon sa nature humaine lors qu’il était sur terre, et il délaissa la terre lors qu’il monta au ciel. Mais quant à sa nature immense et divine, il ne délaissa point le ciel quand il descendit du ciel, ni ne délaissa la terre quand il monta au ciel. Outre, nous avons l’infaillible certitude par la Sainte Ecriture, que l’avènement du Fils de l’homme, quand il lui plaira quitter du ciel, sera visible et manifeste.

Et si aucun vous dit, « Ici est Christ, ou là, ne le croyez point. » Jésus Christ dit : Ne le croyez point ; et les sacrificateurs disent : il faut le croire. Ils chantent bien : « sursum corda », exhortant le peuple à chercher Jésus Christ au ciel : mais ils font le contraire, en ce qu’ils s’arrêtent pour le chercher entre leurs mains, et en leurs boites et armoires.

Tiercement /les sacrificateurs aveugles, pour ajouter erreur sur erreur, ont en leur frénésie encore dit et enseigné, qu’après avoir soufflé ou parlé sur ce pain, qu’ils prennent entre leurs doigts, et sur le vin, qu’ils mettent au calice, ils ne restent pas pain ni vin : mais (comme ils parlent de grands et prodigieux mots) par transsubstantiation Jésus Christ est sous les substances du pain et du vin, caché et enveloppé.

Voici une doctrine des diables, contre toute vérité, et clairement contre toute l’Ecriture. Et pourtant je demande à ces gros enchaperonnés, Où ont-il inventé ce gros mot Transsubstantiation ?

Ni saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, saint Paul, et les anciens Pères n’en ont parlé. Mais quand ils ont fait mention de la saint Cène de Jésus Christ, ils ont ouvertement et simplement appelé le pain et le vin, « Pain et Vin ».

Voyez saint Paul comment il écrit : « L’homme s’éprouve soi-même… Et ainsi mange de ce pain. » Il ne dit point : Mange le corps de Jésus Christ qui est enclos, ou qui est sous la semblance, ou sous l’espèce ou apparence du pain : mais il dit clairement et purement, Mange de ce pain.

Or est-il certain que l’Ecriture n’use point de déception, et qu’en celle-ci il n’y a point de dissimulation : dont il n’ensuit bien que c’est pain. De la même façon ailleurs il est ainsi écrit : « Et un jour de Sabbat les disciples étant assemblés pour rompre le pain, » etc.

Dans tant de passages, il est tellement évidents que la sainte Ecriture dit et prononce expressément qu’il s’agit de pain, et non pas un semblant de pain. Qui pourra donc plus supporter et endurer de tels moqueurs, tels pestes et pervers Antéchrists ?

Ils sont présomptueux et arrogants, et, selon leur ordinaire coutume, ont été si téméraires et hardis, de conclure et déterminer au contraire. Par quoi comme ennemis de Dieu et de sa sainte parole, à bon droit on les doit rejeter et merveilleusement détester.

Car n’ayant eu nulle honte de vouloir enclore le corps de Jésus en leur oublie : aussi (comme effrontés hérétiques qu’ils sont) ils n’ont eu aucune honte et vergogne de dire qu’il se laisse manger aux rats, araignées et vermines, comme il est écrit de lettre rouge en leurs Missels en la XXII.

Cautèle, qui se commence ainsi, Si le corps du Seigneur étant consumé par les souris et les araignées, est devenu à rien, ou soit fort rongé : si le ver est trouvé tout entier dedans, qu’il soit brûlé et mis au Reliquaire. O terre, comme ne t’ouvres-tu pour engloutir ces horribles blasphémateurs ? O vilains et détestables, ce corps est-il du Seigneur Jésus vrai Fils de Dieu ? Se laisse-t-il manger aux souris et aux araignées ? lui qui est le pain des Anges et de tous les enfants de Dieu, nous est-il donné pour en faire viande aux bêtes ?

Lui qui est incorruptible à la dextre de Dieu, le ferez-vous sujet aux vers et à pourriture, contre ce que David en a écrit, prophétisant de la résurrection de celui-ci ?

O misérables quand il n’y aurait autre mal en toute vôtre théologie infernale, sinon en ce que vous parlez si irrévérencieusement du précieux corps de Jésus, combien méritez-vous de fagots et de feu, blasphémateurs et hérétiques, voire les plus grands et énormes qui jamais ayant été au monde ?

Allumez donc vos fagots pour vous brûler et rôtir vous-mêmes, non pas nous, parce que nous ne voulons croire à vos idoles, à vos dieux nouveaux et nouveaux christs, qui se laissent manger aux bêtes et à vous pareillement, qui êtes pires que des bêtes, avec les sottises que vous faites à l’encontre de vôtre dieu de pâte, duquel vous vous jouez comme un chat d’une souris : faisant des misères, et grimpant contre vôtre poitrine, après l’avoir mis en trois quartiers, comme étant bien marrés, l’appelant Agneau de Dieu, et lui demandant la paix.

St. Jean montrait Jésus Christ présent, vivant et tout entier (qui était la vérité des agneaux qui ont été figure de lui dans l’Ancien Testament) et vous montrez vôtre oublie partie en pièces : puis la mangez, vous faisant donner à boire. St. Jean a-il mangé Jésus Christ en ce point ?

Que pourrait dire un personnage qui n’aurait jamais vue telle singerie ? ne pourrait-il pas bien dire, Ce pauvre agneau n’a garde de devenir mouton : car le loup l’a mangé ; par l’agneau le Seigneur a ordonné le sacrement de l’agneau pascal : et S. Jean et S. Paul qui ont exposé la vraie signification de celui-ci, pourront-il reconnaître tels bateleurs pour serviteurs de Dieu ?

Quatrièmement /le fruit et l’usage de la Messe est bien contraire au fruit et à l’usage de la sainte Cène de Jésus Christ, et ce n’est pas étonnant, car entre Christ et Bélial il n’y a rien commun.

Le fruit et le vrai usage de la saint Cène de Jésus Christ est pour le premier, de considérer comment le Seigneur nous présente de sa part le corps et le sang de son Fils Jésus Christ, à ce que nous commuions vraiment au sacrifice de la mort et passion de celui-ci, et que Jésus nous soit pour nourriture spirituelle et éternelle, et que nous nous en tenions pour sure : comme il le nous déclare et nous en assure par ce saint Sacrement.

L’autre point est, de publiquement faire profession de foi : et sûrs de son salut, avoir actuellement mémoire de la mort et passion de Jésus Christ, par laquelle nous sommes rachetés de damnation et perdition, avoir aussi souvenir de la grande charité et dilection de quoi il nous a tant aimés, qu’il a donné sa vie pour nous, et nous a lavés par son sang. Aussi en prenant tous d’un pain et d’un breuvage, nous sommes exhortés de la charité et grande union en laquelle tous d’un même esprit nous devons vivre et mourir en Jésus Christ.

Et ceci bien entendu, réjouit l’âme fidèle, la remplissant de divine consolation en toute humilité, croissant en foi de jour en jour, s’exerçant en toute bonté très douce et amiable charité. Mais le fruit de la Messe est bien autre, comme l’expérience le nous démontre.

Car par celle-ci toute connaissance de Jésus Christ est effacée, la prédication de l’Evangile est rejette et empêchée, le temps est occupé en sonneries, hurlements, chantreries, vaines cérémonies, luminaires, enchantements, déguisements, et telles manières de sorcelleries, par lesquelles le pauvre monde est (comme brebis ou moutons) misérablement trompé, entretenu et mené, et par ces loups ravissants mangé, rongé et dévoré.

Et qui pourrait dire ne penser les voleurs de ces débauchés ? Par cette Messe ils ont tout pris, tout détruit, tout englouti. Ils ont déshérité princes et rois, seigneurs, marchands et tout ce qu’on peut dire, soit mort ou vif.

En somme, vérité leur défaut, vérité les menace, vérité les pourchasse, vérité les épouvante : par laquelle, en bref, leur règne sera détruit à jamais. Amen.

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Jean Calvin : les laïcs organisent l’Eglise au nom de Jésus

Le protestantisme est le prolongement direct du hussitisme. On doit même parler d’identité, ce que bien entendu seul le matérialisme dialectique est en mesure de constater. La forme et le contenu du hussitisme et du protestantisme sont en tout point similaire.

De fait, de la même manière qu’on y retrouve le rejet des images, on a une remise en cause des cérémonies religieuses traditionnelles et du rôle de l’Église et de son clergé.

Le vrai maître, c’est Jésus, qui parle à l’entendement, par conséquent tout doit tourner autour de lui. Son arrivée bouleverse la tradition qu’on trouvait dans l’Ancien Testament : désormais, chacun est égal face à Dieu.

Jean Calvin exprime cela de la manière suivante :

« Dieu ne s’est jamais manifesté aux hommes, sinon par son Fils. C’est à dire, par sa seule Sagesse : Lumière, et Vérité.

Or combien que cette Sagesse se fut auparavant montrée et découverte en plusieurs manières : toutefois elle ne reluisait point encore pleinement.

Mais quand finalement elle a été manifestée en chair, elle nous a déclaré à bouche ouverte, tout ce qui peut entrer de Dieu en l’humain esprit, et tout ce qui s’en doit penser: car certes l’apôtre n’a pas voulu signifier une chose vulgaire, quand il a dit que Dieu avait parlé aux anciens Pères par ses Prophètes, en plusieurs sortes et plusieurs manières, mais qu’en ces derniers jours il a parlé à nous par son cher Fils. »

Jésus est le prétexte à la remise en cause de l’ordre féodal.

L’un des grands symboles de la révolte hussite était justement le calice, car le clergé devait céder la place aux laïcs qui eux aussi devaient pouvoir boire le vin, c’est-à-dire le sang du Christ. De fait, dans le protestantisme, et encore plus avec Jean Calvin, les masses ont accès au divin, qui de fait s’humanise.

Les masses ont ainsi accès au pain et au vin lors de la cérémonie rappelant la Cène, le dernier repas de Jésus avec les apôtres. Critiquant Martin Luther qui tente de conjuguer un aspect à la fois matérialiste et mystique dans le pain et le vin, Jean Calvin considère qu’il ne s’agit bien que de pain et de vin, rien de plus, certainement pas du « corps du Christ ».

Ce sont simplement des signes, fournis par le Saint Esprit et par là plus que des signes : ce sont en quelque sorte des paroles divines visibles. D’ailleurs, lorsqu’on baptise les enfants, cela ne consiste plus qu’en la récitation d’une confession de foi devant l’église.

Comme on le voit, Jean Calvin ne fait pas de « fétiche » ; tout est dans la « parole », liée à l’entendement, cette parole ayant une dimension divine de par le rôle du Saint Esprit, intermédiaire en quelque sorte entre Dieu et les humains. Calvin résume ce point de vue de la manière suivante :

« Celui-là obtempère à Dieu, qui étant enseigné de sa volonté, va où elle l’appelle. Or où est-ce que Dieu nous enseigne de sa volonté, sinon en sa Parole ? »

Jean Calvin mentionne également ce passage de l’Apocalypse (19:10) :

« Et je tombai à ses pieds pour l’adorer; mais il me dit: Garde-toi de le faire! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères qui ont le témoignage de Jésus. Adore Dieu. -Car le témoignage de Jésus est l’esprit de la prophétie. »

Jean Calvin fait un grand nettoyage : il supprime tous les moyens superstitieux d’influencer le divin. Il n’y a pas dans les temples calvinistes de crucifix, aucune décoration : l’entendement prime sur tout.

Constatant les prétendues gouttes de lait de la Vierge Marie qu’on trouve à profusion, Jean Calvin constate ironiquement :

« Tant il y a que si la Sainte Vierge eût été une vache et qu’elle eût été nourrice toute sa vie, à grand peine en eût-elle pu rendre telle quantité. »

Il n’y a donc dans le calvinisme plus de « saints », il n’y a plus de prières pour les morts, il n’y a plus de gestes comme les signes de croix, il n’y a plus d’objets tels les cierges, il n’y a plus de vêtements spécifiques, il n’y a plus de musique, il n’y a plus aucune image.

Cela va de pair avec la dénonciation de la superstition et de la futilité par rapport à la recherche de la dignité individuelle permise par la figure de Jésus :

« Au lieu de chercher Jésus-Christ en sa parole, en ses sacrements et en ses grâces spirituelles, le monde, selon sa coutume, s’est amusé à ses robes, chemises et drapeaux. »

Dans ce cadre, le « purgatoire », inventé quelques siècles auparavant par l’Église, est une notion supprimée.

On n’a plus non plus de clergé faisant face aux fidèles, mais une même voix alternant, avec le prêche d’un « ministre » et les chants des fidèles, car il n’y a plus de structure à part, seulement une « administration de la parole de Dieu ».

Le rôle des « ministres » est parfaitement défini, et ne relève jamais du sacerdoce. On trouve ainsi un « pasteur », le seul ministre pouvant ici remplacer les autres ; il est coopté par les autres pasteurs ou choisi par un « consistoire » communautaire. A côté de cela on trouve un « docteur » qui enseigne aux fidèles la doctrine religieuse, ainsi qu’un « diacre », dont le rôle est de s’occuper des pauvres et des malades.

Le dernier poste est celui de « l’ancien ». C’est un statut très particulier : les anciens sont choisis dans la communauté, avec l’accord des pasteurs. Ils participent alors au « consistoire ».

Mais dans ce « consistoire », les anciens forment les 2/3 des présents, les pasteurs 1/3. Cela signifie que les laïcs ont l’hégémonie dans « l’église » locale ; ce sont eux qui ont les prérogatives morales et juridiques.

Les pasteurs doivent d’ailleurs prêter un serment de respecter la légalité et de reconnaître par là que leur rôle n’est qu’utilitaire dans le cadre de la communauté.

C’est là la clef : Jean Calvin inaugure une nouvelle époque, celle où la communauté civile devient le coeur de la société, et non plus le clergé, avec la noblesse en arrière-plan. Cette dimension progressiste, anti-féodale, est portée par la bourgeoisie naissante.

Jean Calvin représente à ce titre le meilleur de ce qui est né en France au XVIe siècle.

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Jean Calvin : briser le culte des images au nom de l’entendement

En tant que vision du monde, le calvinisme avait à réaliser une tâche très importante. Le mouvement hussite – à la base du protestantisme – avait attaqué vigoureusement l’Église catholique pour son utilisation des images, dégradant la dignité de Dieu afin de servir des intérêts humains.

On a ici quelque chose de bien plus profond que l’argument catholique selon quoi le protestantisme serait une simple révolte contre les abus des « indulgences », où le pape monnayait le pardon divin.

Les choses ont une dimension bien plus immense : il en va de la dignité de l’être humain lui-même. L’être humain dispose de l’entendement, et par conséquent il doit raisonner en toute indépendance, au moyen de Dieu en tant que concept.

Il n’y a donc nulle place pour la superstition, et par conséquent pour le culte des « saints », qui seraient un intermédiaire avec Dieu.

L’entendement ne s’appuie pas sur autre chose que lui-même, l’être humain sur autre chose que lui-même. L’être humain est face à Dieu, par la raison ; il n’y a pas de place pour l’utilisation d’images comme intermédiaires.

L’être humain est face à lui-même, il doit s’auto-exiger la morale, il ne doit pas atteindre qu’on lui ordonne de l’extérieur.

Jean Calvin est par conséquent extrêmement strict dans la mise en avant de la raison, contre la passivité qu’impliquent les images, et surtout leur contenu proprement humain :

« Car d’où vient le principe de majesté à toutes les idoles, sinon du plaisir et appétit des hommes ? »

L’image, appliquée à Dieu, réduit sa portée et ne fait que répondre à des exigences humaines, par définition particulières et non universelles. Préserver l’universel dans toute sa dignité impose qu’on ne le réduise pas en l’exprimant graphiquement de manière partielle.

Le message universel a une signification en soi relevant de la raison ; il n’est nul besoin d’en « ajouter » dans l’éducation. Tous les moyens employés par l’Église catholique sont donc, pour Jean Calvin, intolérables, une construction artificielle à rejeter catégoriquement.

Comme il le souligne :

« Ce n’est point la manière d’enseigner les Chrétiens au temple, lesquels Dieu veut là être autrement endoctrinez que de ces fatras. Il propose une doctrine commune à tous, en la prédication de sa Parole et aux Sacrements.

Ceux qui prennent loisir de jeter les yeux ça et là pour contempler les images, montrent qu’ils ne sont guère affectionnez à l’adresse que Dieu leur donne. »

Jean Calvin

Ce qui est très important ici, c’est la manière avec laquelle Jean Calvin oppose la multiplicité des images à la dimension unique du sacrifice de Jésus sur la croix, qui permet la dignité humaine en tant que telle.

La représentation n’est pour ainsi dire qu’une caricature en particulier d’un acte dont la portée générale fait justement triompher la raison. Il ne faut pas faire un fétiche de la raison, mais raisonner, sur la base de l’entendement : c’est lui qu’appelle Jésus, sinon il ne serait pas mort sur la croix, mais aurait fait de la « propagande » comme l’a justement fait l’Église catholique aux yeux de Jean Calvin :

« Paul témoigne que Jésus Christ nous est peint au vif par la prédication de l’Évangile, voire crucifié devant nos yeux : de quoi donc servait-il d’élever aux temples tant de croix de pierre et de bois, d’or et d’argent, si cela eut été bien imprimé au peuple, que Christ a été crucifié pour porter notre malédiction en la croix? pour effacer nos péchez par son sacrifice? nous laver par son sang, et nous réconcilier à Dieu son Père?

Car de ceste simple parole on eut peu plus profiter vers les simples, que de mille croix de bois ou de pierre. Quant à celle d’or et d’argent, je confesse que les avaricieux y seront plus attentifs qu’à nulles paroles de Dieu. »

Toute représentation liée au divin est donc trompeuse : elle renforce un aspect humain, particulier, là où l’universel doit être vu. On n’apprend par les images lorsqu’on traite de l’universel. Il faut donc briser le culte des images.

Jean Calvin expose donc ce qui est selon lui le point de vue uniformément correct :

« Cependant pour ce que cette sottise brutale a eu la vogue par tout le monde, d’appéter des images visibles pour figurer Dieu : et de fait ils s’en sont bâtis de bois, de pierre, or, argent et toute matière corruptible : il nous faut tenir ceste maxime, toutes fois et quantes qu’on représente Dieu en image, que sa gloire est faussement et méchamment corrompue (…).

 Je sais bien que cela est tenu comme un commun proverbe, Que les images sont les livres des idiots (…). Et quand Jérémie dit que c’est doctrine de vanité : et Habacuc, que l’image de fonte est un docteur de mensonge, nous avons à recueillir de là une doctrine générale, Que tout ce que les hommes apprennent de Dieu par les images, est frivole, et même abusif.

Si quelqu’un réplique que les Prophètes reprennent ceux qui abusent des simulacres à superstition mauvaise, je le confesse : mais je dis d’autre part (ce qui est patent et notoire à chacun) qu’ils condamnent cependant ce que les Papistes tiennent pour maxime infaillible : à savoir que les images servent de livres. Car ils mettent tous simulacres à l’opposite de Dieu, comme choses contraires, et qui ne se peuvent nullement accorder. »

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