Parti Communiste, crise générale, démocratie populaire

L’Histoire est l’histoire de la lutte des classes et le Parti Communiste est l’organisation des gens ayant justement compris le sens de l’histoire. Il ne s’agit pas d’une idée révolutionnaire plaquée abstraitement sur une société, ou même de grandes réformes élaborées de manière théorique et qu’on voudrait voir être instaurées.

Le Parti Communiste pose son regard au moyen d’une grille historique : il définit la situation, les tâches et agit conformément à la lutte des classes, qui historiquement marque le passage du capitalisme au socialisme.

Il fait face à l’opportunisme, qui profite du fait que certaines choses ne soient pas encore possibles pour prôner un soutien au capitalisme ; il fait face au gauchisme qui veut forcer le cours de l’histoire au moyen de méthodes se voyant attribuées des propriétés littéralement magiques.

Au-delà de ces considérations générales, il faut voir en quoi le Parti Communiste est le produit d’une époque… le produit de son époque. Il est en effet incarné ; ce sont des êtres de chair qui le composent, qui l’ont forgé, qui sont forgés par lui. Étant donné qu’il est composé d’êtres concrets, de militants, de cadres, d’une direction, sur la base d’une pensée ayant synthétisé la nature du pays concerné… c’est tout un processus historique complexe, dont le cheminement n’est pas linéaire.

Au cours de ce processus, à la base, il y a le noyau dur, qui voit le chemin et qui agit en tant que Parti pour le Parti. Ce sont des gens qui ont compris les caractéristiques générales de la période historique, qui ont participé à la lutte des classes de leur pays et en ont saisi les traits généraux. Ce noyau est déjà le Parti et il ne l’est pas encore, car il représente la substance du Parti, qui cependant doit encore se conjuguer avec les luttes de classes pour produire l’Histoire.

Il est tout à fait possible que l’Histoire ne soit, en certains cas, pas au rendez-vous, ce qui fait qu’il y a de la lutte de classes, mais pas selon les modalités attendues. En Allemagne de l’Ouest, au début des années 1970, la Fraction Armée Rouge naît par exemple de ce constat d’impossibilité de la révolution à court et moyen terme, de par les conditions historiques alors. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait rien à faire, cependant l’ambition est forcément moins grande de par un telle analyse qui montre que la situation oblige les communistes à rester particulièrement isolés.

Heureusement, nous échappons en 2020 en France à un tel triste constat, ou plus exactement nous commençons à y échapper. La raison, c’est l’irruption de la seconde crise générale du capitalisme.

Le PCF(mlm) a affirmé que l’irruption du COVID-19 correspondait à l’expression d’une nouvelle crise générale du capitalisme. La première crise générale du capitalisme avait ,comme aspect principal, la contradiction entre le travail manuel et le travail intellectuel : la bourgeoisie totalement aux commandes avait mené les travailleurs à la boucherie de 1914-1918, mais heureusement les bolcheviks avaient saisi la situation et mené les travailleurs au pouvoir en Russie.

La seconde crise générale du capitalisme a de son côté, comme aspect principal, la contradiction entre villes et campagnes : le capitalisme élancé au niveau mondial provoque une urbanisation qui défigure la Biosphère planétaire et provoque des catastrophes sanitaires, dont celle du COVID-19 qui a littéralement provoqué de lourds blocages économiques et politiques.

Le mode de production capitaliste est rentré dans le mur et c’est cela qui justifie le Parti Communiste. Le Parti Communiste Français a été le Parti à la suite de la première crise générale, le PCF(mlm) sera celui de la seconde.

Mais comment réussir là où le Parti Communiste Français a échoué ? Justement en comprenant mieux la seconde crise générale que le Parti Communiste Français n’avait compris la première.

Rappelons les faits. Le Parti Communiste Français avait très bien compris le Front populaire, dont il a été l’initiateur concret. Il a été toutefois incapable de prolonger le tir, ce qui s’est vu dans le réformisme de Maurice Thorez, le dirigeant du Parti Communiste Français du tout début des années 1930 au début des années 1960. Au lieu d’en arriver à la Démocratie populaire, le Parti Communiste Français a cherché à démocratiser le capitalisme. Il s’est donc inscrit dans les institutions. Il s’est fait engloutir.

Alors, pour se justifier, il a mis en avant la théorie du « Capitalisme Monopoliste d’État » : l’État serait devenu neutre, il aurait fusionné avec les grands capitalistes, il faudrait l’arracher à ceux-ci et le démocratiser.

C’est là du révisionnisme. Le PCF(mlm) l’a compris et a par conséquent réactivé l’affirmation de la nécessité de la Démocratie populaire, en se réappropriant les enseignements de l’Internationale Communiste et de Staline, en revenant à la source. Ce fut un processus complexe, une bataille pour la récupération des fondamentaux, un travail de fond idéologique de grande ampleur.

Qu’est-ce que la Démocratie populaire ? C’est l’unité des forces anti-monopolistes. Il ne s’agit pas de réaliser le socialisme, il s’agit d’unir les forces refusant le pouvoir des monopoles et ses menées guerrières. On l’aura compris : la notion de Démocratie populaire est éminemment défensive ; elle est dialectiquement le pendant de la révolution. S’il y a une offensive alors on peut faire la révolution ; si on ne peut pas, que le capitalisme a l’initiative, il faut la Démocratie populaire.

Comment le capitalisme peut-il avoir l’initiative ? En allant vers la guerre impérialiste par la mobilisation populaire au moyen du fascisme. C’est la fuite en avant de la bourgeoisie passée sous la direction de sa partie la plus agressive, la plus puissante, celle des monopoles.

Ce processus était extrêmement puissant dans les années 1920-1930 en raison de la crise générale du capitalisme produite par la première guerre mondiale et la révolution russe d’octobre 1917. Le capitalisme était en perdition et pour s’en sortir, chaque pays allait à la confrontation. Les communistes allemands, autrichiens et italiens, pour ne mentionner que les cas les plus connus, se sont faits littéralement déborder par ce processus.

Pourquoi le PCF(mlm) affirme-t-il qu’il faut la Démocratie populaire ? Pourquoi adopter une position défensive ? La raison en est que dans les métropoles impérialistes, le 24 heures sur 24 du capitalisme a littéralement lessivé le mouvement ouvrier. En 2020, le niveau de conscience est pratiquement nul, le degré de corruption immense. Que ce soit sur le plan des idées, de l’organisation, de tout ce qu’on voudra, les masses populaires sont en-dessous de tout. Elles sont emprisonnées dans le capitalisme.

Il suffit de voir les gilets jaunes, un mouvement petit-bourgeois radicalisé, sans base ni envergure puisque petit-bourgeois. Qu’un tel mouvement puisse exister en dit long sur le vide complet qui caractérise la situation française. Les syndicalistes tentent des coups de force sans y arriver, les anarchistes cassent des vitrines et tout s’arrête là, alors qu’une partie des masses est attirée par l’extrême-droite pour espérer qu’un capitalisme national les aidera à s’en sortir.

Le processus est bien entendu contradictoire, mais dans tous les cas il est évident que le processus de reconstruction du camp des travailleurs va être particulièrement douloureux, étant donné tous les sacrifices à réaliser. Il y a une certaine expérience du conflit social, mais aucune perspective de lutte de classe consciente et il n’y a de ce fait ni détermination, ni engagement, ni participation de la classe ouvrière à quoi que ce soit pour l’instant.

Tout cela va changer, mais cela implique une transformation très exigeante, qui devra se produire dans un contexte très difficile. Autant dire que c’est une position défensive, alors que du côté du capitalisme, il y a une longue expérience du pouvoir, un État à son service, un processus d’entraînement dans la compétition impérialiste internationale, dont la confrontation sino-américaine, c’est-à-dire la bataille de la superpuissance hégémonique contre la superpuissance en devenir cherchant à prendre directement la première place, est l’aspect principal.

La ligne n’est donc pas celle de promouvoir directement la révolution, une chose qui apparaît clairement impossible. La ligne est de mettre en place les vecteurs démocratiques populaires forgeant un contre-pouvoir face à ce qui caractérise le capitalisme en crise : l’effondrement de la société sur elle-même et sa reprise en main par en haut.

La difficulté est d’à la fois lutter contre la décadence et d’également lutter contre ce qui prétend lutter contre cette tendance. Le capitalisme en crise, c’est en effet l’individualisme, les idéologies relativistes allant jusqu’à nier la réalité biologique humaine, l’affirmation des « libertés » absolues de l’individu à faire ce qu’il entend comme il l’entend… et en même temps une mobilisation collective sur une base nationaliste, avec une militarisation généralisée accompagnant l’avancée vers la guerre impérialiste.

Autrement dit, c’est en comprenant les modalités de la crise générale que le Parti Communiste se construit, parallèlement à la crise, comme réponse historique à la crise. Il n’est pas un produit de la lutte de classes en général ou d’activités en particulier. Il suit une ligne historique qui est celle de la crise. C’est parce qu’ils n’ont pas compris ces modalités que les communistes ont échoué en Europe dans les années 1920-1930, à un moment la crise les a dépassés.

L’idéologie au poste de commande du Parti Communiste: contre le révisionnisme

La grande erreur historique des communistes français a été de penser qu’ils accompagnaient un processus qui était indépendant d’eux et que par conséquent ils pouvaient, ils devaient même adapter en permanence leurs conceptions, leurs idées, leurs modalités d’organisation.

La révolution viendrait d’elle-même, il n’y aurait qu’à suivre le cours des choses, à maintenir ses positions en général, quitte à abandonner des principes en particulier ; tout serait bon du moment qu’on s’installe dans le paysage, et plus on s’installe dans le paysage plus la révolution qui vient d’elle-même permettrait de triompher.

Sans même le remarquer, les communistes français ont alors basculé dans le révisionnisme. Il est tout à fait remarquable qu’il n’y ait aucun traumatisme chez les communistes français malgré le fait qu’ils aient changé d’idéologie du tout au tout, d’organisation du tout au tout, de conception du tout au tout. Ils ont accepté les modifications telle une évidence, sans se poser aucune question.

Les communistes français sont passés sans aucun problème de l’étude de Staline au rejet total de Staline, de la révolution aux nationalisations pour s’approprier le « capitalisme monopoliste d’Etat », de la dictature du prolétariat au programme gouvernemental. Il n’y a pas eu de conflit, d’opposition interne, de rébellion ; tout a été parfaitement lisse.

C’est là un problème de fond, quelque chose qui doit être compris, sinon on ne peut pas régler le problème qu’on peut résumer de la manière suivante : comment se fait-il que des gens révolutionnaires, en France, se transforment en réformistes sans même s’en apercevoir ? Pourquoi les gens ne restent-ils révolutionnaires d’ailleurs qu’à un moment de leur vie, avant de reprendre une vie « normale » ?

C’est là que se pose la problématique de l’idéologie comme devant être au poste de commande. Il n’y a pas un Parti Communiste avec une idéologie – mais une idéologie avec un Parti Communiste. Toute autre conception est de l’opportunisme.

Si on regarde plus en détail le parcours du Parti Communiste Français et qu’on cherche bien, on peut bien trouver une révolte, au début des années 1960. Mais elle est totalement marginale et se déroule parallèlement au Parti Communiste Français, elle ne l’atteint pas.

Cette révolte avait eu lieu dans le Parti Communiste Français et dans l’Union des Étudiants Communistes.

Au PCF, il y avait eu quelques protestations au sujet de la question algérienne et la question de soutenir François Mitterrand aux élections. S’est alors produit un rapprochement avec les thèses de Mao Zedong, ce qui a donné la formation de cercles marxistes-léninistes et la formation en 1967 d’un Parti Communiste Marxiste-Léniniste de France.

Dans l’Union des Étudiants Communistes, il y a eu des jeunes marqués par la Chine populaire de Mao Zedong, par la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne. Ils ont alors formé une Union de la Jeunesse Communiste (Marxiste-Léniniste).

Or, quel a été le problème ? Les gens formant le Parti Communiste Marxiste-Léniniste de France ne consistaient qu’en quelques mécontents. Ils sont partis, cela a déplu au Parti Communiste Français, mais cela n’a nullement touché sa base. D’ailleurs le Parti Communiste Français a énormément profité de mai 1968, bien qu’il ait été contre, et pas vraiment le Parti Communiste Marxiste-Léniniste de France, alors qu’il était pour !

Le Parti Communiste Marxiste-Léniniste de France n’a été, dans les faits, qu’une sorte de micro-copie du Parti Communiste Français, incapable de rompre avec son style de travail, son approche, son révisionnisme. Il n’a été qu’une fraction de mécontents, incapables de rupture.

On ne peut pas en dire autant de l’Union de la Jeunesse Communiste (Marxiste-Léniniste). Là, il y avait l’ambition de systématiser les positions pour reconstituer le Parti Communiste. Et l’Union s’est prolongée dans la Gauche Prolétarienne qui a organisé des révoltes populaires. Mais la reconstitution a été abandonnée, au profit d’un « Parti de la Résistance ».

C’est que la marche était trop haute. Et quelle a été cette marche ? La thèse du « capitalisme monopoliste d’État ».

C’est qu’il ne suffisait pas de s’apercevoir au milieu des années 1960 que le Parti Communiste Français avait jeté par-dessus bord les thèses de Marx, Engels, Lénine et Staline, qu’il était devenu un rouage des institutions, tout comme la CGT. Encore fallait-il savoir pourquoi.

Si on ne comprend pas pourquoi, on tente de mener la révolution en trouvant des idées « géniales » pour faire avancer les choses, puis on s’aperçoit qu’il y avait une part de vrai dans ce qu’on fait, parce qu’on veut la révolution et qu’on fait avancer l’idée de révolution, mais qu’on est surtout hors du contexte historique, qu’on se marginalise, et alors on capitule. Cela a été le sort des initiatives « gauchistes » des années 1970.

Les « gauchistes » ont tenté de créer un « parti » révolutionnaire nouveau, ils ont pratiqué l’hyper-activisme sur la base de quelques idées, puis est venu l’isolement, la défaite, après une période de succès relatif.

C’est qu’il n’est pas besoin d’idées « géniales », mais d’une vue réaliste de la situation historique du pays, de ses contradictions, de sa situation économique, politique, idéologique, culturelle, militaire.

Dans d’autres pays, il y a pu ainsi y avoir une reconstitution, car un révolutionnaire s’est forgé comme Dirigeant et a dit : l’interprétation de notre pays faite par le Parti Communiste devenu révisionniste est fausse, voilà où est l’erreur, voilà comment il faut la corriger. En Inde, en Turquie, au Pérou… la reconstitution avait comme axe central la conception de la situation historique du pays concerné.

Tel ou tel révolutionnaire, forgé dans la lutte des classes, a dit : il y a des contradictions que le Parti Communiste devenu révisionniste ne voit pas, ou bien fait exprès de ne pas voir. Il n’est plus sur les rails historiques de la révolution, il ne fait plus qu’accompagner le cours des choses.

Ainsi apparaissent des documents fondamentaux, analysant le pays, montrant le parcours de celui-ci, les contradictions existantes. Par exemple, en Amérique du Sud, les révisionnistes ont dit qu’il fallait se soumettre à la bourgeoisie nationale, pour acquérir une réelle indépendance. Les véritables communistes ont alors dit : c’est de l’escroquerie, la bourgeoisie nationale existe mais elle est faible, ce que vous appelez bourgeoisie nationale est une bourgeoisie bureaucratique que vous voulez simplement faire passer dans le camp soviétique.

En ce qui concerne la France, le problème est simple, les « gauchistes » ont sombré face au Parti Communiste Français révisionniste car ils n’ont pas étudié la situation historique de la France. Le Parti Communiste Français révisionniste n’avait de son côté pas besoin d’une telle analyse, puisqu’il accompagnait le cours des choses. Il profitait du développement du capitalisme, de l’élargissement de l’aristocratie ouvrière, pour se corrompre à travers les municipalités et la CGT.

Il était forcément dans le vrai… même si du mauvais côté de la barrière. Les « gauchistes » pouvaient être du bon côté de la barrière comme ils le voulaient, ils n’en restaient pas moins hors-sol.

Sans une analyse correcte de l’Histoire, on ne peut pas trouver les leviers pour exister de manière révolutionnaire – c’est plus simple pour les non-révolutionnaires, les contre-révolutionnaires, qui eux ne font qu’accompagner ce qui se passe.

Ainsi, si on est vraiment révolutionnaire, quand on regarde un groupe, une organisation, un parti qui se dit révolutionnaire, il faut demander : quelle est votre vue d’ensemble ? Soit, vous avez un point de vue sur les faits divers, des faits politiques du jour, des événements qui se sont produits… Mais quelle est votre vision d’ensemble ? Quelle est la tendance historique de la France, son mouvement concret, son évolution particulière ?

Et donc, qu’est-ce qu’une analyse correcte de l’Histoire pour la France ? En quoi cela a-t-il un rapport avec l’idéologie au poste de commande du Parti Communiste ? C’est que l’analyse correcte de la situation historique d’un pays et l’idéologie sont une seule et même chose ; ce sont les deux faces de la même contradiction.

On arrive à l’idéologie correcte quand on comprend véritablement la situation d’un pays ; on ne peut comprendre la situation d’un pays qu’au moyen de l’idéologie adéquate.

On ne peut pas étudier le marxisme dans une chambre pendant vingt ans, l’avoir compris et se mettre à analyser la société à partir de ce qu’on a appris. Pareillement, on ne peut pas lutter et s’imaginer qu’on va avoir spontanément une vue d’ensemble, un regard d’envergure. Il faut la combinaison dialectique de la dignité du réel et de la théorie communiste.

Il y a pour notre pays un exemple très parlant et malheureusement glaçant. Le Parti Communiste Français révisionniste a justifié son approche au moyen de la théorie du « capitalisme monopoliste d’État », au début des années 1960. Paul Boccara, un jeune économiste, a formulé que l’impérialisme était un concept dépassé, que désormais l’État venait organiser le capitalisme, qu’il y avait fusion des grandes entreprises et de l’État.

Cette conception devint immédiatement la conception du Parti Communiste Français, de l’URSS, de tous les pays satellites de l’URSS. Il y avait d’ailleurs à l’arrière-plan le travail de l’économiste soviétique Eugen Varga au sujet de ce prétendu « capitalisme monopoliste d’État » dans les années 1950.

Or, il aura fallu attendre les années 2010 et le PCF(mlm) pour qu’il y ait une analyse de la question du capitalisme monopoliste d’État ! Naturellement, le PCF(mlm) rejette cette conception révisionniste qui trahit le concept d’impérialisme forgé par Lénine, cette conception révisionniste qui revient à la théorie social-démocrate des années 1920 d’un « capitalisme organisé ».

Mais au-delà de ce rejet, on peut voir qu’il s’agit de toute façon de la seule étude de fond menée ! Pire encore, la thèse du « capitalisme monopoliste d’État » a été unanimement acceptée à l’époque ! Que ce soit du côté du théoricien trotskiste Ernest Mandel, du gauchiste Paul Mattick, des « marxistes-léninistes » du PCMLF et du PCR(ml), tous sont d’accord pour dire qu’il y aurait en France un « capitalisme monopoliste d’État » !

Ce faisant, ils se plaçaient eux-mêmes dans l’orbite du Parti Communiste Français révisionniste. Ils donnaient des réponses « révolutionnaires » à une question qui, en réalité, ne se posait pas du tout ainsi.

Et ce qui est dramatique, c’est que la thèse du « capitalisme monopoliste d’État » ait pu être validée au sein du Parti Communiste Français sans produire aucune rébellion. Des gens pourtant formés à comprendre l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme ont accepté, sans sourciller, une thèse disant qu’on était passé à autre chose, à un stade post-impérialiste. C’est là une catastrophe.

Et la source de cette catastrophe, c’est la considération que le Parti a une idéologie, alors que c’est le contraire. Il y a comme aspect principal l’universel : la vision du monde communiste, le matérialisme dialectique, l’idéologie de Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong. Et il y a comme aspect particulier le Parti Communiste de tel ou tel pays, appliquant l’idéologie aux conditions concrètes.

Le révisionnisme nie l’universalité de la vision du monde, il nie le matérialisme dialectique, il nie que le Parti soit une expression historique dont le fondement est nécessairement idéologique. Le révisionnisme fait du Parti un regroupement puisant comme il le veut dans les idées, dans les conceptions, dans les points de vue, selon les besoins apparents du jour.

Contre le révisionnisme, il faut l’idéologie au poste de commande du Parti Communiste, avec le Parti Communiste comme expression concrète, particulière, de l’idéologie universelle : le matérialisme dialectique, aujourd’hui à son étape marxiste-léniniste-maoïste.

C’est cela, correspondre à la vision communiste du monde.

L’esprit national français et le Parti Communiste

L’Italien Vincenzo Gioberti, un partisan de l’unité nationale italienne au XIXe siècle, disait des Français qu’ils sont des gens « qui vont par sauts et par bonds, et qui sont des gens de premier mouvement ». C’est que les Français sont des gens pour qui vivre c’est, dans un même élan, raisonner et se mettre à relier, enchaîner, combiner, associer, arranger, composer, coordonner, apparier, ordonnancer.

C’est un jeu de l’esprit qui permet de triompher de l’adversité et c’est le sens du mot de Napoléon dans une lettre : « c’est impossible m’écrivez-vous ; cela n’est pas français. »

Les Français sont au sens positif mathématiciens, ingénieurs, pharmaciens, avocats, militaires du génie. Ils sont au sens négatif des politiciens opportunistes, des libertins pour qui tromper est un plaisir de l’esprit, des commerçants truqueurs, des religieux prenant des libertés avec leur propre religion, des généraux calculateurs.

Les caractéristiques de l’esprit national français

Les Français sont particulièrement sociables : ils ont besoin d’entendre des bons mots. Pour eux, rire, c’est apprécier un trait de l’esprit et aussi pardonnent-t-ils tous les propos, toutes les caricatures, refusant de s’offusquer au nom de tel ou tel principe féodal-patriarcal. Les Français aiment les éclairs de génie et peu importe qu’une œuvre soit longue et insipide, si on y trouve de belles formules. On pardonne le caractère insipide des Fleurs du Mal de Baudelaire rien que pour le vers si bien trouvé « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! ».

Les Français sont donc littéraires, car ils aiment agencer les mots, mais ces mots peuvent être des idées, des formules ou des actions. Il y a cette idée de bricoler en raisonnant, de s’arracher à l’adversité en étant ingénieux, de pouvoir agencer les gens et les faits de la meilleur manière, bref : de puiser dans l’esprit les ressources pour forcer les choses.

Les Français apprécient donc les sports où il y a de subites fulgurances, ce qu’on appelle le « French flair » dans le rugby mondial, cet esprit à-propos qui fait que la France est la hantise du football allemand pour ses initiatives inattendues, comme sorties de nulle part.

Pour les Français, un mot, une idée, une action… relève toujours d’une partition, celle de la raison, comprise comme un jeu de l’esprit. C’est par la conscience en action, en raisonnement, en calcul, que tout est possible. Charles de Saint-Évremond définit au XVIIe siècle cette vision des choses en disant que : « Il n’est rien que l’intelligence du Français ne puisse faire, pourvu qu’il veuille bien se donner la peine de réfléchir ».

Le trait d’esprit comme marque française

Si l’on comprend tout cela, alors Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand (1897) apparaît comme une œuvre réactionnaire, car elle caricature ce qui est la marque française : la capacité à forger un trait d’esprit non pas gratuitement, mais au service d’une vision approfondie des choses. Dans la pièce Cyrano de Bergerac et dans le comique produit de manière commerciale, c’est au contraire totalement vain.

Le véritable trait d’esprit comme marque française correspond, dans sa nature authentique, à des pointes venant couronner un subtil agencement. On précise, par un bon mot, par une tournure d’esprit, ce qui forme tout un ensemble à l’arrière-plan. Le bon mot, la forme harmonieuse, symétrique, la formule particulière… est là pour souligner toute une œuvre de l’esprit à l’arrière-plan.

Ce sont les ornements ingénieux soulignant les châteaux de la Loire, c’est Molière et ses pointes comiques au cœur des portraits de caractères non raisonnables, c’est La Bruyère et son mot juste pour porter la peinture démonstrative de caractères également. C’est Racine et ses expressions ciblées dans les portraits de psychologies raisonnant calmement sur leur folie furieuse, c’est le château de Versailles et son très raisonnable jardin formant son écrin, c’est la déclaration des droits de l’Homme comme expression constitutionnelle raisonnée d’un peuple raisonnable composé de citoyens.

L’esprit en réflexion ou le doute permanent

Comme ici penser c’est réfléchir et que réfléchir c’est triompher, les Français ne veulent jamais s’interrompre dans la mise en branle de l’esprit. C’est là leur problème : ils raisonnent en roue libre, jusqu’à déraisonner. Les Français n’aiment pas les pensées qui se concluent, ils n’aiment pas les théoriciens, les idéologues, les théologiens, les penseurs. Ils apprécient les intellectuels, ceux pour qui, à l’instar de Pascal, « La vérité est une pointe subtile ».

Les vrais auteurs sont donc, aux yeux des Français, les essayistes : Montaigne, Camus, Voltaire, Jaurès, Sartre, Maurras, Bernanos… Dites une chose en disant que vous en êtes certains, les Français ne vous écouteront pas. Dites la même en chose en disant que vous en doutez encore, ils la croiront !

Le caractère historique de l’esprit national français

Les Français ont systématisé le doute cartésien, le doute permanent de Descartes au sujet de toute chose, qui était déjà exprimé dans le scepticisme de Montaigne. C’est pour cela qu’on dit des Français qu’ils sont « cartésiens ».

Mais c’est là en réalité une faiblesse historique, c’est le fruit de l’incapacité à assumer le protestantisme, alors que Jean Calvin est par ailleurs Français.

Historiquement, le relativisme français existe pour mettre de côté la religion catholique omniprésente, parce que le pays n’a pas été à la hauteur pour assumer le calvinisme et son affirmation de la responsabilité personnelle, de l’autonomie de la raison.

Ce relativisme traverse l’Histoire française, depuis François Ier et sa mise au second plan de la religion, jusqu’à la franc-maçonnerie avec son refus bourgeois des contradictions intellectuelles et bien sûr l’idéologie républicaine qui cherche à neutraliser toute opinion, toute idée, toute valeur.

Le capitalisme avancé, avec son ultra-individualisme, son égocentrisme, ne pouvait qu’être en phase avec un tel relativisme, un tel repli sur l’individu. C’est la raison pour laquelle l’idéologie « post-moderne » s’appuie en grande partie sur les philosophes français relativistes, existentialistes, tournés vers la conscience individuelle « critique », etc.

L’esprit national français se retourne en son contraire

Le relativisme et le scepticisme ont joué un rôle historique positif en tant que posture défensive, contre l’Église catholique, mais une fois qu’ils s’étaient installés, ils se sont avérés insuffisants pour formuler des choses positives qui soient ancrées.

Le relativisme et le scepticisme ont asséché la vigueur de l’esprit, apportant de la rigidité dans une société censée être fluidifiée par le « génie français ».

La société bourgeoise a toujours plus systématisé ce qu’avait déjà mis en œuvre, en partie, la société féodale ; l’esprit français, « carré » et ingénieux, s’est réduit au fait de picorer, piocher, emprunter une démarche partiellement seulement. Être poli, cultivé serait emprunter des prêts-à-penser, des prêts-à-exister en société.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément » expliquait ainsi Boileau dans son fameux Art poétique du XVIIe siècle, ce grand classique français. Et force est de constater qu’au-delà des mérites d’une telle approche, cela a produit des générations d’écoliers se croyant intelligents et même subtils, car ils écrivaient avec des paragraphes organisés dans leurs rédactions et qu’ils connaissaient la géométrie.

L’esprit national français et la question romantique

Les Français veulent de la rigueur dans l’expression des choses et des personnes : c’était un grand progrès face à la barbarie et au féodalisme. Mais ce progrès, devenu fictif, formel, abstrait, a produit un rejet de la vie dans toute sa complexité.

Les Français voient dans les caractères entiers des dogmatiques ou des fantaisistes, qui systématisent leurs travers consistant à se laisser entraîner comme malgré eux, de se laisser emporter. Les Français valorisent de rester à distance des choses, de maintenir un écart et cela est particulièrement vrai dans leur rapport dénaturé aux animaux.

Cette problématique était apparue dès le XVIIIe siècle et le romantisme est justement né en Allemagne et en Angleterre comme expression du besoin d’authenticité face aux manières, aux règles, aux codes sociaux que l’esprit national français a produit et finalement transformé partiellement en arbitraire au XVIIe siècle.

L’amour romantique, immédiat et unitaire, a été le symbole d’une opposition à un esprit français pour qui les sentiments ne pouvaient être exprimés que par étapes, selon des règles préétablies, telles que notamment présentées dans la « carte de Tendre » au XVIIe siècle.

Les contradictions de l’esprit national français

La France a payé cher la contradiction entre l’approche raisonnable – formelle de son esprit national et le romantisme international. Par esprit de défense nationale, elle a réfuté le romantisme, ce qui a amené la naissance d’un romantisme à la française qui a été une démarche ultra-réactionnaire, un travestissement des romantismes allemand et anglais, visant à utiliser le naturel, le sentimental… pour mieux attaquer la République. Cette interprétation proprement française du romantisme sera la base idéologique de l’idéologie monarchiste française jusqu’en 1914, puis du fascisme international comme idéologie se prétendant libératrice, spontanée, vitaliste, créatrice, etc.

Qui plus est, dans une société capitaliste développée, l’esprit formel d’abstraction et le repli sur une conscience relativiste devaient immanquablement se généraliser. Les Français sont alors d’autant plus aisément versatiles, superficiels, vaniteux, légers, inconstants.

Pire encore, au niveau de la superstructure idéologique, les contradictions sont antagoniques entre un esprit républicain se voulant universel et une reconnaissance de tous les relativismes communautaires et religieux.

Dépasser l’esprit national français en l’amenant à l’universel

L’esprit national français accompagne l’émergence du peuple français et il va se prolonger, en ne gardant toutefois que l’essentiellement positif, dans l’intégration et la dissolution du peuple français dans la république socialiste mondiale.

Ce processus est historiquement évident rien que par le fait que l’esprit national français a été un obstacle général à l’intégration des principes du marxisme. L’esprit national français a permis l’avènement d’un socialisme français remuant, en mouvement permanent, capable de prendre des initiatives, mais incapable de cimenter son activité sur les plans intellectuel, théorique et culturel.

Heureusement la dimension activiste d’esprits sur la brèche en permanence a permis d’agir face à la tentative de coup d’État du 6 février 1934. Elle a permis d’avoir des luttes de classe avec des esprits clairs, pleines de fulgurances dans leurs interventions antifascistes, ouvrant la voie au Front populaire. Mai 1968 ne s’explique pas sans saisir l’esprit national français et c’est ce qui lui confère une expression littéraire, artistique.

Mais l’absence de cimentation aura amené le Front populaire et Mai 1968 dans une impasse ; l’esprit national français se complaît dans l’action pour l’action. Il ne construit pas.

Les socialistes et l’esprit national français

Les socialistes français, lors de leur unification en 1905, ont souligné que dans leurs rangs deux choses devaient primer : tout d’abord une expression entièrement libre, ensuite une représentation proportionnelle dans la direction des idées exprimées dans le Parti. Cette approche était accompagnée d’un fédéralisme à tous les niveaux.

Cette conception s’oppose historiquement à celle de la social-démocratie, qui pose une centralisation organique et exige une même mise en perspective. Elle s’appuie très clairement sur le libéralisme bourgeois, avec notamment la franc-maçonnerie, ainsi que sur le scepticisme ayant traversé l’histoire culturelle française.

Les socialistes avaient bien entendu des moments de fulgurance, avec des figures politiques haut-en-couleur connues pour cela, tels Jules Guesde et Jean Jaurès. Le refus de systématiser fermait toutefois la porte à toute possibilité d’établir un programme politique bien déterminé.

Les communistes et l’esprit national français

Le Parti Communiste est une tentative de dépasser le socialisme français avec ses traditions relativistes. Il a cependant échoué et est revenu très rapidement, dès les années 1930, à une valorisation de l’esprit républicain.

Lorsqu’il s’appuyait sur l’esprit national français, le Parti Communiste a été remuant, efficace avec des activistes plein d’esprit, mais lorsqu’il a pris l’esprit national français comme fin en soi, il s’est transformé en une démarche stérile, dans un style de travail formel.

Le Parti Communiste a dès les années 1930 mis en valeur la Marseillaise, la République, le drapeau Bleu Blanc Rouge, affirmant que l’esprit national français non seulement se conjuguait au communisme, mais même qu’il lui ouvrait la voie, voire qu’il était lui-même le chemin au communisme.

Toutes les positions de Maurice Thorez sont traversées par cette valorisation de l’esprit national français, qui est en réalité une soumission à la société bourgeoise. C’est que l’esprit national français n’existe pas abstraitement, il existe seulement comme mise en perspective d’une classe porteuse de son dépassement dans l’universel.

Parti Communiste de France et non pas Parti Communiste Français

L’interprétation bourgeoise de l’esprit national français a tellement apporté de subversion dans les rangs communistes que le nom du Parti a été incorrect, étant le seul dans l’Internationale Communiste à utiliser l’adjectif national, au lieu de désigner la localisation historique, géographique.

La correction d’une telle erreur ne peut qu’être la suivante : l’esprit national français accompagne la nation, mais il n’est pas la nation et obéit à la loi de la contradiction dans son parcours.

Ainsi, si le relativisme français a permis comme retrait intellectuel défensif de faire céder le catholicisme, il aurait mieux valu que le calvinisme l’emporte, car il représentait une affirmation réellement positive en comparaison.

Le subtil agencement des choses n’a pareillement pas le même sens suivant qu’on se cantonne dans la gestion des choses comme un bourgeois maniaque ou qu’on reconnaisse la dignité du réel avec son mouvement dialectique. L’esprit national français, par exemple, consiste aussi en l’application criminelle de l’expérimentation animale comme « jeu de l’esprit ».

En ce sens, et c’est sans doute vrai pour tous les pays, on peut dire que l’esprit national français a une portée seulement démocratique, qu’il accompagne la mise en place de la nation comme forme civilisée d’organisation sociale, mais que sa limite repose dans sa vision du monde, forcément bornée.

C’est en effet la classe bourgeoise qui établit la nation dès l’émergence du capitalisme et si elle permet de dépasser les divisions antérieures, elle ne parvient pas à l’universel, à une vision mondiale de la communauté humaine.

Le prolétariat, classe universelle, peut puiser dans la réalité nationale-démocratique, mais son drapeau est nécessairement uniquement rouge, car son esprit est par définition international, mondial ; son esprit est celui de l’humanité travailleuse toute entière dans sa marche au communisme.

Le Parti Communiste est pour cette raison le Parti de la classe ouvrière, classe universelle, dans les conditions concrètes d’un pays qui a son parcours qui lui est propre. Le Parti Communiste a ainsi une dimension universelle, tout en étant lui-même particulier : pour faire l’Histoire universelle, il doit dépasser l’Histoire de son pays, et pour cela il doit déjà faire l’Histoire de son pays. L’aspect principal est toutefois l’aspect universel.

Le Parti Communiste ne peut pas être « français », mais de France, même si bien sûr le Parti Communiste de France (marxiste-léniniste-maoïste) s’appuie sur la réalité nationale-démocratique française pour faire triompher la démocratie populaire comme expression de la dictature du prolétariat.

Il en va de même pour l’art dans le socialisme, qui sera national dans sa forme, mais socialiste dans son contenu. Les meilleurs traits nationaux passent dans l’universel, les autres disparaissent, tout comme le Parti Communiste de France (marxiste-léniniste-maoïste) s’effacera dans le Parti Communiste mondial.

Le sens de la reconstitution du Parti Communiste en France

Qu’est-ce qu’un Parti Communiste ? Ce sont des gens qui incarnent la volonté de la révolution, qui portent les valeurs de la révolution, qui font de l’agitation et de la propagande, qui organisent. C’est une vérité bien connue dans notre pays, qui grâce à sa longue histoire de lutte des classes a su porter génération après génération des éléments se tournant vers le Communisme.

Il est bien connu toutefois que, malheureusement, notre pays résume la politique au tempérament ; à cela s’ajoute que les Français ne sont bons que dans l’adversité. Lorsque le Parti Communiste fut fondé en 1920, il s’appuyait sur la majorité du Parti socialiste SFIO et pourtant il sombra immédiatement dans le sectarisme et la marginalité.

Il fallut la tentative de coup d’État fasciste du 12 février 1934 pour que, le dos au mur, les révolutionnaires prennent l’initiative, portant une nouvelle dynamique qui fut celle du Front populaire. Livré à lui-même, le Front populaire s’enlisa toutefois et il fallut le drame de l’Occupation et du régime de Vichy pour que les révolutionnaires, une nouvelle fois le dos au mur, soient en mesure de se transcender, pour mener la Résistance.

Ce n’est pareillement que le dos au mur, après dix années de régime gaulliste né du coup d’État de 1958, que les révolutionnaires furent en mesure de provoquer l’étincelle donnant naissance à Mai 1968, qui fut un véritable mouvement populaire. Puis, pareillement, les révolutionnaires sombrèrent dans le sectarisme et la marginalité après Mai 1968.

Nous avons compris cette incapacité des révolutionnaires de France à agir de manière autonome, cette dépendance vis-à-vis des situations sans issue. Elle provient d’une démarche très française, s’appuyant sur un esprit rationaliste toujours prompt à relativiser et a ainsi se retrouver piégé par les situations.

Cela, on n’y peut pas grand-chose : telle est la nature culturelle de notre peuple, de par son parcours historique. Si l’on ne discute pas de tout, ce n’est pas français. C’est une très bonne chose pour après la révolution, car c’est source de démocratie populaire. Cela n’aide toutefois pas pour aller à la révolution, car cela amène à repousser les échéances, à retarder les prises de décision, voire à ne jamais décider de rien.

Il y a cependant un autre aspect, qu’on peut et qu’on doit travailler. C’est le fait qu’en France on réduise la question de la révolution au tempérament, à la volonté. C’est là un grave travers qui provient du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarchisme ; être révolutionnaire, ce serait ruer dans les brancards, tout le reste ne serait que réformisme.

Nous affirmons que, justement, le bolchevisme développé par Lénine permet de ne pas sombrer ni dans l’anarchisme et sa vaine fascination pour le spectaculaire, ni dans le réformisme et son pragmatisme toujours prompt à la corruption. Ce fut également ce qu’avait senti la majorité des socialistes en France en 1920, lorsqu’il y eut la décision au Congrès socialiste de Tours de former la Section Française de l’Internationale Communiste, le Parti Communiste.

Pourquoi le Parti Communiste a-t-il échoué dans les années 1920-1930 ?

Les socialistes ont assumé, en 1920, de changer leurs méthodes de travail, leur conception de l’organisation, leur perception des questions théoriques. Cela a été très laborieux toutefois et il fallut attendre 1931 pour que le Parti Communiste se mette « à l’heure de Moscou ». Ce fut d’ailleurs le Slovaque Eugen Fried qui fut nommé en 1930 comme référent pour la France par l’Internationale Communiste ; c’est lui qui réorganisa le Parti Communiste, alors que Maurice Thorez en prit la direction.

C’est ainsi sous la direction directe de l’Internationale Communiste que le Parti Communiste put réellement s’affirmer dans les années 1930, mais on sait bien qu’il y avait le besoin que soient générées des forces vives de l’intérieur pour que cela fonctionne vraiment. Or, avec l’Occupation, livrés à eux-mêmes, les militants du Parti Communiste ont montré qu’ils étaient comme Maurice Thorez.

Les militants du Parti Communiste étaient plein d’abnégation, de tempérament sincèrement communiste. Mais ils ne comprenaient rien au matérialisme dialectique, ni à ce qui se passait en URSS. Ils suivaient l’URSS par intuition, par passion ; ils restaient incapables d’assimiler les bases du Communisme et ne produisirent aucune analyse matérialiste historique de leur propre pays.

Les militants du Parti Communiste considéraient qu’ils représentaient le Parti du syndicalisme, que la révolution viendrait du syndicat, la CGT, qu’eux étaient des agitateurs politiques préparant le terrain pour cela. Lorsque le révisionnisme triompha en URSS en 1953, strictement rien ne changea pour le Parti Communiste : il continua tout comme avant.

Pourquoi le Parti Communiste a-t-il échoué dans les années 1940-1960 ?

Le Parti Communiste avait mené la Résistance, mais il se mit à la remorque de de Gaulle, tout comme il suivait en réalité le syndicat CGT dans tous les domaines. Devenu un mouvement de masse en 1945, et même le premier parti politique du pays, il ne prit jamais l’initiative, se plaçant toujours dans cette position de suivisme.

Lors du coup d’État gaulliste de 1958, il ne fut donc pas en mesure de prendre l’initiative et après avoir rejeté le régime de la Ve République, il finit par s’en accommoder et même par le suivre. Cette logique de suivisme fut tellement forte que le Parti Communiste Français fut le grand opposant à Mai 1968, jetant avec la CGT toutes ses forces pour étouffer la protestation et casser les « gauchistes ».

Comme on était alors déjà loin des principes du bolchevisme, de l’affirmation de la clandestinité, du soulèvement, de l’insurrection armée ! Et il est marquant que cette incohérence ne fut pas remarquée dans les rangs du PCF. Il y a une continuité profonde dans l’histoire du PCF, il n’y a jamais eu d’opposition interne, de protestation contre la décadence des orientations, de refus du révisionnisme à l’encontre des principes.

C’est que le Parti Communiste, malgré les efforts de l’Internationale Communiste, ne fut jamais en France qu’un parti de type social-démocrate comme il existait en Allemagne et en Autriche avant 1914.

Il était de masse, il exigeait les réformes, il en menait à grande échelle dans les municipalités ; il organisait de très nombreuses structures populaires, à grande échelle, comme le Secours Populaire, la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), l’Union des femmes françaises, l’UNEF, la Fête de l’Humanité, etc.

Il était un lieu de socialisation, pas de révolution.

Pourquoi le Parti Communiste a-t-il échoué dans les années 1970-1980 ?

Mouvement de masse, Parti du syndicat, suiviste, le Parti Communiste a 440 000 membres au début des années 1970, mais il est incapable de prendre des initiatives, il ne peut que suivre. Il se mit logiquement à la remorque des socialistes, avec qui un programme commun est établi en 1972.

De manière cohérente avec ce positionnement toujours accompagnateur, il avait naturellement balancé par-dessus bord tous les encombrants restes de principes idéologiques. Quelques jours avant son 22e congrès, son secrétaire général Georges Marchais annonça à la télévision que le concept de « dictature du prolétariat » était abandonné, sans que personne n’en soit offusqué par la suite parmi les 1500 délégués, qui avaient 32 ans de moyenne d’âge et dont 60 % avaient adhéré après 1968.

Le Parti Communiste Français, parti gouvernemental dans les années 1980-2020

Au début des années 1980, le Parti Communiste Français est un mouvement de masse et il le restera jusqu’au début des années 1990 encore. Cependant, il est hostile à l’idée de révolution ; il est ouvertement un parti d’orientation gouvernementale, étant d’ailleurs au gouvernement (1981-1984). Il choisit par la suite de rester entièrement un parti visant à une participation gouvernementale, ce qu’il réussit dans le cadre de la « gauche plurielle » (1997-2002).

Il n’est plus que l’ombre de lui-même, il professe un « communisme » qui n’a plus rien à voir ni de près ni de loin avec son origine, ni même avec son propre parcours. Il a échappé à son rôle historique, qu’il n’a pas voulu assumer.

Le sens de la reconstitution du Parti Communiste en France

Puisque le Parti Communiste Français a trahi, il y a lieu de le reconstituer. Il ne s’agit pas de le « reconstruire ». Il y a eu des tendances qui sont apparues dans le Parti Communiste Français dans les années 1990, exprimant la nostalgie des années 1980, 1970, 1960. Cela n’a aucun sens, car le Parti Communiste Français était déjà corrompu.

Il ne voulait déjà plus la révolution, le renversement du capitalisme et de son État par les masses en armes. Il n’assumait déjà plus le marxisme-léninisme et soutenait ouvertement le révisionnisme soviétique, auquel il contribuait avec la thèse développée par son économiste Paul Boccara, le « capitalisme monopoliste d’Etat », qui prolongeait celle du soviétique Eugen Varga.

Aucune « reconstruction » n’est possible. Seule une reconstitution est possible et cela sur la base de deux éléments : l’affirmation de la prise du pouvoir par la violence et l’incarnation de l’antagonisme dans la société française. Le Parti Communiste se reconstitue en assumant la violence révolutionnaire et en étant porté par des gens assumant de rompre avec l’idéologie dominante, de ne pas céder aux valeurs proposées par le capitalisme.

C’est cela qui forme le terrain pour l’expression du matérialisme historique permettant d’analyser la société française, du matérialisme dialectique comme vision du monde des communistes. C’est cela qui établit la substance du Parti Communiste de France (marxiste-léniniste-maoïste), comme avant-garde portant l’antagonisme et le diffusant aux masses populaires, pour enclencher le processus révolutionnaire.

Le chemin au PCF(mlm)

[Article du prochain numéro de Bolchevik.]

Le chemin menant au PCF(mlm) consiste en une série de sauts qualitatifs nécessaires historiquement. Il s’ouvre au début des années 1990.

Action Directe a été une organisation de lutte armée issue du mouvement autonome de la fin des années 1970 et des milieux anarchistes. Elle se fait écraser dans la seconde partie des années 1980. Au début des années 1990, il y a dans la mouvance d’Action Directe deux courants, l’un de type « guévariste » et publiant la revue Guérilla, l’autre exigeant des analyses politiques en développement et qui publiera la revue trimestrielle Front Social dans la seconde partie des années 1990.

La revue Front Social

De par leur orientation, les gens de la revue Front Social se lièrent de manière approfondie (ou très approfondie) à l’extrême-gauche turque, principalement les milieux du TKP(ML) et du DHKC. Concrètement, on peut considérer la revue Front Social comme relevant des milieux de l’extrême-gauche turque durant tout son parcours.

Il y avait également eu des discussions approfondies avec les quelques sympathisants en France de la revue maoïste internationale Un monde à gagner (notamment du Bangladesh) et avec le Mouvement Populaire Pérou, émanation du Parti Communiste du Pérou pour le travail à l’étranger.

Mais le milieu principal où agissaient les gens de la revue Front Social était celui de l’extrême-gauche turque. C’était alors vu par eux comme inévitable. La position était de considérer que seuls les milieux alternatifs pouvaient tenir le choc face au 24 heures sur 24 du capitalisme, mais que malheureusement il n’existait pas en France de scène comme en Allemagne avec les autonomes, qui disposaient de bases comme les squats, les centres sociaux, des organisations « souterraines » échappant aux surveillances étatiques.

Les milieux de l’extrême-gauche turque formait donc un véritable refuge, puisque de toutes façons il était estimé qu’il fallait se tourner politiquement vers les expériences les plus avancées relevant forcément d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. C’était une application de la ligne « anti-impérialiste » et ce n’est pas un secret que la RAF allemande était ici la référence.

La contradiction dans la revue Front Social

La tension existante dans la revue Front Social était la suivante : d’un côté, il y avait l’étude, la valorisation et les contacts avec les milieux alternatifs, en ayant conscience de leurs limites, mais considérant que c’était un espace possible pour l’expression d’un véritable antagonisme dans un pays capitaliste aseptisé. De l’autre, il y avait l’appui à des expériences politiques très avancées, très structurées, comme celles de Turquie et du Pérou.

Il fallait faire un choix :

– soit proposer une ligne activiste dans les milieux alternatifs et militants, en profitant des acquis effectués… en considérant que le niveau atteint était tel qu’il y avait les moyens de concrétiser quelque chose ayant une petite ampleur ;

– soit considérer qu’il fallait prolonger le tir, parvenir à une synthèse idéologico-politique, en se mettant encore plus à l’écart de ce qui se passe comme activisme ou pseudo-activisme dans la métropole impérialiste.

Il va de soi que les perspectives étaient opposées et que la tension entre les deux positions ne pouvaient qu’aller en grandissant. Il en résultait surtout qu’attendre, c’était placer la revue Front Social dans une situation très délicate face à la répression, de par les perspectives proposées. Le rapport des Renseignements Généraux ayant « fuité » en 2000 fut considéré comme le bon moment pour cesser Front Social et cela provoqua la séparation des tenants des deux positions.

DES ELECTRONS LIBRES

o Nostalgiques de l’ex-Action Directe

– Les Noyaux Autonomes pour le Communisme

Apparu en début d’année 1995 sous la dénomination initiale de Noyaux Anti-Capitalistes, le mouvement Noyaux Autonomes pour le Communisme s’est organisé autour de la publication « Front Social ».

Revue trimestrielle lancée à l’automne 1995, et ferraillant sur le créneau de la « Triple oppression » -racisme, sexisme et capitalisme comme fondements et piliers des sociétés contemporaines-, elle prône la réappropriation sociale, un front anti-impérialiste et antifasciste, les luttes sociales d’offensive anticapitaliste, la création de « cercles actions » ; « l’autonomie de classe » .…

Aspirant, entre autres, au communisme, à la révolution, au « Marxisme-Léninisme – Maoïsme », les N.A.C., bien que donnant dans l’intellectualisme, revendiquent en privé l’héritage de l’ex-Action Directe.

La structure reprend d’ailleurs l’emblème de l’étoile à cinq branches en ajoutant, en son centre, un poing fermé. Bien qu’elle prétende travailler « à la construction d’un rassemblement des révolutionnaires, sur une base d’avant-garde et selon les principes marxistes-léninistes-maoïstes », l’organisation compte au mieux une vingtaine de membres.

Vulgarisant nombre de textes célébrant « les antifascistes kurdes en France », les Cellules Communistes Combattantes (C.C.C.) de Belgique, l’I.N.L.A. en Irlande, les G.R.A.P.O. d’Espagne, la R.A.F., les Brigades Rouges, l’ex-Action Directe…, les N.A.C. sont en relation avec des éléments peu ou prou impliqués au sein des organisations terroristes concernées.

C’est ainsi que le leader des N.A.C., *** a effectué, en Italie, divers séjours le mettant en rapport avec « l’Autonomie Ouvrière » et a, en janvier 1998, contribué à animer en Allemagne des rencontres avec des proches de la R.A.F. et des Brigades Rouges tandis qu’il correspond par ailleurs avec les leaders emprisonnés de l’ex-Action Directe.

De son côté, ***, révolutionnaire de longue date, dispose de relations anciennes avec les sympathisants de la R.A.F. et des proches de l’ex-Action Directe tandis que ***, désormais en retrait, aurait des accointances en direction de l’I.N.L.A..

D’une manière générale, la structure semble entretenir des contacts plus particuliers avec d’anciens brigadistes ayant appartenu à la « Cellule pour la Constitution du Parti Communiste Combattant » (C.C.-P.C.C.). A noter toutefois que, bien que les N.A.C. ne soient pas peu fiers de rappeler que la Fédération Anarchiste a interdit leur revue dans sa librairie, dès son numéro 1, en les suspectant de vouloir « reformer un bras armé de type R.A.F./A.D. », rien n’est venu pour l’heure étayer de tels soupçons. La menace reste virtuelle.

– Le Collectif Communiste Résistance Offensive

D’apparition récente, présentant une certaine porosité avec les N.A.C. dont il fait figure, tantôt de complément, tantôt de dissidence, ce groupuscule qui ne regrouperait guère qu’une dizaine de militants, est localisé dans les Hauts-de-Seine. L’un de ses principaux animateurs, ***, ancien numéro 2 des N.A.C. a, par ailleurs, été responsable du Bureau d’Information des Amis du Front Révolutionnaire de Libération du Peuple Kurde (B.I.A.-D.H.K.C.) jusqu’à son auto-dissolution.

– Collectif pour un Secours Rouge

Constitué au cours de l’été 1999 « pour faire connaître l’existence de prisonniers politiques en France, les causes et les conséquences de leur incarcération et créer un mouvement de solidarité en vue de faire respecter leurs droits et exiger leur libération », le Collectif pour un Secours Rouge a vocation à sensibiliser l’opinion à la situation des militants incarcérés de l’ultra gauche européenne.

La structure est domiciliée au siège d’une association évoluant en périphérie du Collectif Communiste Résistance Offensive, à savoir ***.

Pour le PCMLM

La dissolution de Front Social en 2000 s’accompagna d’une séparation déjà inévitable entre ce qu’on peut appeler les « mouvementistes » et les « idéologiques ». Les premiers, qui contribuèrent notamment à Résistance Offensive, n’aboutirent à rien, alors que les seconds purent établir la ligne « pour le Parti Communiste Marxiste-Léniniste-Maoïste ».

Ils agirent dans toute la première partie des années 2000, en relevant de tout le milieu maoïste lié au Mouvement Populaire Pérou. Ce processus d’affirmation « idéologique » fut alors marqué par trois positions déterminantes :

– la valorisation de la révolte des banlieues françaises de 2005 – une position totalement isolée alors – comme expression d’un antagonisme refaisant enfin surface dans la société française ;

– la considération que le « non » au référendum sur la constitution européenne, la même année, marquait l’ouverture d’un conflit au sein de la bourgeoisie entre la fraction nationaliste agressive et la fraction moderniste ;

– la réfutation du développement du révisionnisme dans la guerre populaire au Népal – une position isolée alors en apparence dans le mouvement maoïste international, mais reflétant en fait la position du Mouvement Populaire Pérou et qui fut embrayée par de nombreuses organisations (PC populaire d’Argentine, URC MLM du Chili, UOC(MLM) de Colombie, etc.).

On peut considérer qu’en 2006, tout en étant restreint numériquement, le travail pour le PCMLM a établi une base idéologique, une approche, réaffirmant le maoïsme en France.

La contradiction dans le PCMLM

De la même manière que dans la revue Front Social, il y eut une opposition entre « mouvementistes » et « idéologiques » et le PCMLM fut travaillé dans les années 2000 par une grande tension entre deux tendances. Cela se cristallisa à travers l’affirmation, dans la seconde partie des années 2000, de la nécessité de groupes se définissant comme « Action antifasciste ».

Il est significatif que la mouvance anarchiste ait pu récupérer cette dénomination par la suite, ce qui est une aberration à tous les niveaux. C’est une conséquence de l’activité des « mouvementistes », qui remplacèrent l’unité antifasciste par la fusion de tous les points de vue contestataires dans un grand pack « antifasciste ». Les « mouvementistes » firent imploser en 2010 les différents groupes de l’Action antifasciste, proposant leur propre version qui fut éphémère et laissa l’espace vacant aux anarchistes.

Cela donna également naissance à une sorte de mouvance maoïste éclectique de style anarchiste, relevant des milieux d’ultra-gauche et puisant largement dans leur style et leurs conceptions, totalement coupée de la culture autonome et des expériences de la lutte armée. Cette mouvance subsista et se développa durant tous les années 2000 en racolant de manière systématique sur les réseaux sociaux. Leur méthode était de proposer un « maoïsme » en mode prêt à porter à bas prix, sur une base totalement spontanéiste et anti-idéologique, à la fois pro-CGT et de style anarchiste, aux pratiques oscillant entre charité chrétienne, syndicalisme traditionnel et agitation bruyante anarchiste.

En apparence, les « idéologiques » avaient été isolés, mais en réalité ils connaissaient un saut qualitatif extrêmement marquant. La quantité des « mouvementistes » était le pendant opportuniste du déploiement de la qualité des « idéologiques », dont l’isolement apparent provenait du développement inégal.

C’est que les « idéologiques » étaient incroyablement en avance concernant les questions écologique et animale. Si cela était totalement décalé au milieu des années 2000, c’était tout à fait en phase avec son époque ; la saisie des concepts de Biosphère, de véganisme, de mouvement unifié de la matière à travers pourtant différents niveaux… amenait et provenait d’une maîtrise approfondie du matérialisme dialectique.

Cela débloqua toute une mise en perspective de l’évolution historique et permit la production d’analyses matérialistes historiques en série, notamment concernant l’histoire de France. Pour ne mentionner que différents aspects, on a la compréhension de la signification du calvinisme et de son écrasement, celle de la pose des bases de la nation française au XVIe et XVIIe siècles, la lecture de la monarchie absolue de Louis XIV comme stade suprême de la féodalité, la saisie de la forme romantique fasciste française du début du XXe siècle, l’analyse du retour de De Gaulle en 1958 comme coup d’État, etc.

C’est de là que vint la modification du nom, de PCMLM à PCF(mlm), pour souligner que le cadre national avait bien été saisi, que tout cosmopolitisme avait été réfuté.

Une précision sur la nature des « idéologiques »

Le capitalisme produit une intense contradiction entre le travail manuel et le travail intellectuel. Il arrive ainsi régulièrement que, voyant la capacité intellectuelle des « idéologiques », il en soit déduit qu’il n’y ait pas de pratique. C’est là une conception bourgeoise : personne peut produire quelque chose de valeur intellectuellement s’il n’est pas dialectiquement lié à la pratique. C’est d’ailleurs vrai inversement : une absence d’approche intellectuelle amène une pratique sans intérêt.

Le profil des gens agissant dans le cadre du PCMLM/PCF(mlm) a d’ailleurs historiquement grosso modo toujours été assez proche. Il s’agit de gens ayant été des activistes de manière quasi permanente dans leur jeunesse, très à l’aise dans certains milieux contestataires et hautement socialisés en leur sein, mais comprenant qu’il fallait du recul et une mise en perspective.

Les « idéologiques » s’appuient concrètement sur une vraie activité les ayant justement menés au Parti, pour trouver une base à leur action. Personne n’a envie de lutter et de s’apercevoir que ce qu’il fait ne mène à rien, ne sert à rien. Qui lutte veut ancrer son travail, lui donner une signification. Il se tourne alors vers ce qui a de la profondeur, une profondeur qu’il a lui-même compris de par sa pratique.

Il faut souligner ici qu’il y a eu d’ailleurs énormément d’hypocrites, de gens restant à la marge du PCMLM/PCF(mlm), puisant largement chez lui pour trafiquer dans leur coin au moyen de versions édulcorées, délavées, rendues acceptables pour le folklore d’ultra-gauche, etc. C’était une version «mouvementiste » en dehors de l’organisation, avec laquelle convergeaient les « mouvementistes » au sein de l’organisation.

Ce trafic a pu avoir parfois un véritable succès, provoquant d’indéniables torts au développement de l’organisation, mais n’a jamais relevé en même temps que d’une époque arriérée et corrompue. De tels sous-produits d’un développement authentique sont inévitables en général, et en particulier dans un capitalisme permettant à des couches petites-bourgeoises de massivement exister, et donc de chercher à parasiter, dévier, dénoncer, calomnier, etc.

De fait, les « mouvementistes » n’ont jamais pu vivre que dans l’ombre des « idéologiques », cherchant autant que possible à arracher des morceaux de lumière pour tromper, trafiquer, tenter de subsister en se donnant une image révolutionnaire. Cela peut sembler frustrant, mais cela n’est qu’un incident propre à une époque qui n’est pas encore la bonne. Quand les dés de l’Histoire sont tombés, tout est alors bien différent. Et c’est là que le chemin menant au PCF(mlm) permet l’incarnation de la révolution.

L’engagement et le poids croissant de la subjectivité dans les métropoles impérialistes

Nous voulons ici rendre plus clair le rapport entre la notion de Parti et la question de l’engagement subjectif dans une métropole impérialiste. Nous ne raisonnons en effet pas du tout selon le principe de « l’adhésion », de la carte de membre, de la cotisation, etc.

Cela ne veut pas dire que nous n’assimilons pas les gens qui viennent chez nous, qu’ils ne s’intègrent pas selon des principes, des règles, avec des droits et des devoirs, dans le cadre d’une démocratie centralisée.

Ce que nous voulons dire ici, c’est qu’il y a un processus de reconnaissance naturelle entre notre organisation et les gens se reconnaissant en notre démarche. Nous fonctionnons en termes de longueur d’ondes, pour ainsi dire : il y a un principe d’unité qui tombe sous le sens entre les gens décidant de choisir de rompre avec les valeurs dominantes et d’aller dans le sens du communisme.

Nous ne demandons pas de comprendre parfaitement tel ou tel point idéologique ; ce qui compte c’est d’être en mesure de le comprendre et pour cela il faut être porté par une certaine rébellion dans les métropoles impérialistes.

Nous ne sommes pas une association, ni un syndicat ; nous ne sommes pas un regroupement programmatique de gens « raisonnables » s’étant tourné vers certains « principes ». Ce qui compte, c’est la dignité du réel, d’être porté par un mouvement historique résolument tourné vers le futur, en portant le principe de la transformation, de la collectivité.

Le caractère erroné du regroupement fermé sur lui-même et ne visant qu’à recruter

Il est une erreur connue qui a été faite dans les années 1960-1970 en France.

Face au Parti « Communiste » Français passé dans le camp du capitalisme suite au triomphe des positions révisionnistes, il y a eu des tentatives de reconstruire le Parti. Cependant, ces tentatives ont été formelles. Des gens ont établi un programme, le plus souvent en reprenant ce qui avait été fait dans le passé, puis ont mis en place quelques points théoriques, afin de se distinguer de ce qui n’allait pas à leurs yeux.

C’est une approche erronée, car elle n’est pas portée par la dignité du réel, mais par un esprit de « correction ». Le résultat bien connu est que ces gens ont cherché à recruter d’autres personnes autour de la base formée.

Ensuite, les gens recrutés devaient faire ceci ou faire cela, selon les exigences de l’organisation qu’ils avaient rejointe, chaque organisation se distinguant par un certain style, un certain état d’esprit, une certaine culture. Dans les années 1970, un homme à Lutte Ouvrière ne pouvait pas porter de boucle d’oreille pour ne pas « choquer », alors qu’une femme à la Ligue Communiste Révolutionnaire devait avoir des mœurs « libres ».

Dans tous les cas, les gens adhéraient à une organisation, car ils en appréciaient tel ou tel point, mais on ne prenait pas en compte leur personnalité, leur propre parcours. Ils étaient pris pour être façonnés dans un certain moule et obéir aux directives.

Soit le moule leur plaisait suffisamment et ils restaient un certain temps, soit somme toute cela n’allait rapidement pas et ils partaient d’autant plus vite. Les organisations construites de telle manière connaissaient un intense va-et-vient.

Pourquoi les gens ne restaient pas, de toutes façons ? Car on ne prenait pas en considération leur richesse intérieure, ce qu’ils avaient à dire, à apporter. Un exemple vraiment flagrant est la Gauche Prolétarienne. Il est bien connu qu’après sa dissolution au début des années 1970, de nombreux membres ont eu une carrière significative en tant qu’expert musical, journaliste, intellectuel, philosophe, dans la radio, etc.

C’est là l’expression d’un opportunisme individuel, mais également d’une incapacité de la Gauche Prolétarienne à s’appuyer sur la richesse de ses membres. Forcés à être comme ci ou comme ça, les gens ressentent une certaine frustration et, à un moment, partent.

Cela ne signifie nullement qu’il faille accepter tous les subjectivismes – mais cela veut dire que si on ne comprend pas la subjectivité des gens, on ne peut pas les intégrer correctement et avoir une véritable organisation révolutionnaire.

Le recrutement comme fin en soi

Il est bien connu que les Témoins de Jéhovah ou bien l’Église de la scientologie forment des « contre-mondes » séparés de la société et que le recrutement missionnaire est considéré comme vital pour alimenter un tel « contre-monde ».

Cette approche a été similaire à beaucoup d’organisations des années 1960, provoquant en retour une vague d’anarchisme et de pseudo-spontanéisme, dont l’expression la plus célèbre est De la misère en milieu étudiant.

Les anarchistes, spontanéistes proposaient une réponse totalement erronée à un vrai problème. En effet, des regroupements entièrement tournés vers eux-mêmes sont déconnectés de toute vie sociale et culturelle. Les mentalités deviennent bornées, la vie de l’esprit se tarit, la déconnexion avec la réalité devient toujours plus marquée.

Les gens recrutés avaient comme mission d’en recruter d’autres, qui eux-mêmes devaient en recruter d’autres. La société n’était plus analysée, ni le pays ; l’organisation fonctionnait en cercle fermé, avec comme but de recruter pour elle-même, sans faire attention à rien d’autre.

Le pragmatisme était général ; tous les moyens étaient considérés comme bons. Une technique classique était d’envoyer des gens dans une autre organisation et, au bout de quelques mois, de les faire annoncer qu’en réalité ils s’étaient trompés, que l’autre organisation était en fait la bonne.

Les anarchistes, spontanéistes… ont affirmé que c’était inévitable au principe d’organisation et que, par conséquent, il fallait le supprimer. C’est là une réponse petite-bourgeoise à un travers petit-bourgeois.

Ce n’est en effet pas la question de l’organisation qui est en jeu, mais celui de la rupture. Qui a rompu avec les valeurs dominantes cherche, forcément, à retrouver des gens comme lui. Le recrutement comme fin en soi est une caricature de ce processus.

Aussi ne fallait-il pas dire que l’organisation est un principe mauvais en soi, mais : qui recrute-t-on ? Pourquoi ? Sur quelle base ?

La seule base : la rupture subjective

La question de l’engagement subjectif a été compris de manière progressive dans le mouvement communiste. Ce n’est pas apparent chez Lénine, aussi y a-t-il eu beaucoup d’erreurs dans l’interprétation de son activité.

Il est bien connu qu’il y a chez beaucoup de gens une lecture machiavélique de Lénine. Ce dernier aurait formé un cercle qu’il aurait « militarisé » pour être plus opérationnel en terme militant, formant une sorte de mini-armée prête au coup de force.

Cette lecture de la perspective de Lénine est totalement anti-léniniste. Elle fait de Lénine une sorte de calculateur pragmatique, prêt à tout du moment que cela marche et ce sur la base d’une organisation de petits soldats agissant au doigt et à l’œil selon les besoins pratiques.

Beaucoup de gens dans les années 1920 ont vraiment cru, en Europe de l’Ouest, que c’était cela le « bolchevisme ». Ne connaissant pas le matérialisme dialectique, ils n’ont rien compris de la démarche idéologique de Lénine ; partant de là ils pouvaient encore moins comprendre Staline, qui a souligné avec le marxisme-léninisme la nécessité d’une démarche idéologique, la nécessité d’un engagement dans l’affrontement de classe.

C’est tout le sens de la liquidation violente des contre-révolutionnaires dans les années 1930. L’agent du NKVD, le commissaire politique, le travailleur de choc, le stakhanoviste était la pointe de l’engagement subjectif pour la cause communiste.

C’est également le sens de la diffusion de la pensée Mao Zedong en Chine populaire, où les communistes ont compris qu’il y avait un état d’esprit communiste propre à la situation d’un pays, que c’est cet état d’esprit, cette manière de voir et de sentir les choses qu’il fallait adopter et promouvoir. Le communisme, en Chine, était porté par Mao Zedong et la pensée Mao Zedong, c’est le marxisme-léninisme concrétisé en Chine.

C’est pour cette raison qu’au Pérou, l’idéologie du Parti Communiste n’a pas été défini abstraitement, mais correctement délimitée comme « marxisme-léninisme-maoïsme pensée Gonzalo, principalement pensée Gonzalo ».

Pourquoi cela ? Car il fallait quelqu’un pour concrétiser le matérialisme dialectique, pour porter la transformation.

Gonzalo a saisi la réalité du Pérou de manière matérialiste dialectique, parce qu’il était un révolutionnaire authentique, qui a assumé l’antagonisme, qui a compris ce qui devait se transformer.

De ce fait, tout révolutionnaire du Pérou considère nécessairement les choses comme lui, il retombe sur les mêmes vérités constatées par Gonzalo. Gonzalo a été le premier et il sert de repère.

Comme qui plus est Gonzalo a été à la pointe du regard matérialiste dialectique au Pérou, qu’il a ouvert des espaces, de nouvelles compréhensions, qu’il s’est forgé comme un dirigeant, cela implique que sa pensée sert de guide, car elle balise le chemin à suivre pour les révolutionnaires au Pérou.

Et lorsqu’il n’y a plus Gonzalo, ceux qui ont assumé sa direction prolonge son mouvement et approfondisse sa démarche, jusqu’à faire passer à une autre étape, exactement comme Staline a prolongé le mouvement de Lénine en URSS et comment Mao Zedong a approfondi la démarche de Lénine au point de vue universel, dans le contexte chinois.

La pensée guide n’est ainsi pas un « ajout » au matérialisme dialectique, ni une « interprétation » : c’est au contraire le matérialisme dialectique lui-même, dans une situation concrète, de manière pratique, car c’est la seule manière dont le matérialisme dialectique peut exister, de manière transformatrice.

D’où le mot d’ordre péruvien de « arborer, défendre et appliquer, principalement appliquer ». L’aspect principal est la l’application, la transformation, exactement comme la RAF se fondait sur le primat de la pratique.

Et cela passe par des grands dirigeants, qui affirment la transformation, qui la portent dans leur existence même.

Staline est ici un excellent exemple même d’une abnégation complète de son existence sachant assumer les différentes situations, depuis les braquages de banque jusqu’à la conduite de la construction du socialisme en URSS, puis la direction de la Grande guerre patriotique anti-nazie.

Voilà pourquoi il est tellement la cible de la propagande contre-révolutionnaire ; voilà pourquoi les dirigeants révolutionnaires en général sont la cible de la contre-révolution cherchant à les nier, en dire du mal, les agresser, les exterminer, etc., afin d’écraser ce qu’ils véhiculent.

Parti de cadres ou de militants ?

À l’arrière-plan de la question subjective concernant la définition de qui est communiste, on trouve la question des cadres et des militants. Le cœur de l’erreur des regroupements visant au recrutement comme fin en soi est qu’ils veulent des militants obéissant à des cadres.

Ce n’est pas là la vision correcte du rapport entre communistes. Il n’y a, au sens strict, pas de distinction entre cadres et militants dans une organisation communiste.

Bien entendu, il y a des éléments plus avancés, plus éprouvés, ayant des fonctions techniques, opératives, dirigeantes. Cependant, dans leur nature, ils ne sont pas différents des autres.

En effet, en pratique, tout le monde doit aller dans le sens d’être cadre. C’est un processus long, connaissant un développement inégal. Ce n’est pas un processus linéaire et une véritable organisation est capable de prendre les gens tels qu’ils sont et de les accompagner dans leur montée en puissance sur le long terme.

Staline note, avec une justesse caractéristique de sa part, cette question du facteur individuel (on devrait en fait dire : personnel),en 1937 dans son discours « Pour une formation bolchévik ».

« Enfin, encore une question. Je veux parler de l’attitude formaliste et sèchement bureaucratique de certains de nos communistes pour le sort de tels ou tels membres du Parti, pour les exclusions du Parti ou la réintégration des exclus dans leurs droits de membres du Parti.

La vérité est que certains de nos dirigeants du Parti pèchent par un manque d’attention pour les hommes, pour les membres du Parti, pour les militants. Bien plus, ils ne cherchent pas à connaître les membres du Parti, ils ne savent pas ce qui fait leur vie, ni comment ils progressent ; d’une façon générale, ils ne connaissent pas les militants.

C’est pourquoi, dans leur façon d’aborder les membres du Parti, les militants du Parti, ils ne tiennent pas compte du facteur individuel.

Et, justement parce qu’ils ne tiennent pas compte du facteur individuel en jugeant les membres du Parti et les militants du Parti, ils agissent habituellement au hasard : ou bien ils les vantent en bloc et sans mesure (…).

La plupart du temps, on exclut du Parti pour ce qu’on appelle la passivité. Qu’est-ce que la passivité ?

On considère, paraît-il, que si un membre du Parti ne s’est pas assimilé le programme du Parti, il est passif et doit être exclu.

Mais c’est faux, camarades. On ne peut pourtant pas interpréter de façon aussi pédantesque le statut de notre Parti. Pour s’assimiler le programme du Parti, il faut être un vrai marxiste, un marxiste éprouvé et possédant une formation théorique.

Je ne sais s’il se trouvera beaucoup de membres dans notre Parti, qui se soient déjà assimilé notre programme, qui soient devenus de vrais marxistes éprouvés et possédant une formation théorique. Si l’on continuait à marcher dans cette voie, il ne nous faudrait laisser dans le Parti que les intellectuels, et, en général, les hommes savants. Qui a besoin d’un tel Parti ?

Nous avons pour l’appartenance au Parti une formule léniniste vérifiée et qui a résisté à toutes les épreuves. Selon cette formule, est considéré comme membre du Parti celui qui reconnaît le programme du Parti, paie les cotisations et travaille dans une de ses organisations. Remarquez bien : la formule léniniste ne parle pas d’assimilation du programme, mais de reconnaissance du programme.

Ce sont deux choses absolument différentes. Inutile de démontrer qu’ici c’est Lénine qui a raison, et non pas nos camarades du Parti, qui bavardent inutilement d’assimilation du programme.

Et cela se conçoit.

Si le Parti partait du point de vue que, seuls, les camarades qui se sont assimilés le programme et sont devenus des marxistes théoriquement formés peuvent être membres du Parti, il ne créerait pas dans son sein des milliers de cercles communistes, des centaines d’écoles du Parti, où l’on enseigne le marxisme aux membres du Parti et où on les aide à s’assimiler notre programme.

Il est parfaitement clair que si le Parti organise ces écoles et ces cercles pour ses membres, c’est parce qu’il sait que les membres du Parti n’ont pas encore eu le temps de s’assimiler le programme du Parti, qu’ils n’ont pas encore eu le temps de devenir des marxistes ayant une formation théorique.

Ainsi donc, pour redresser notre politique dans la question de l’appartenance au Parti et des exclusions, il faut en finir avec cette façon stupide d’interpréter la question de la passivité. Mais nous péchons encore sur un autre point, dans ce domaine.

La vérité est que nos camarades ne reconnaissent pas de milieu entre les deux extrêmes. Il suffit qu’un ouvrier, membre du Parti, commette une faute légère, qu’il arrive en retard une ou deux fois à une réunion du Parti, qu’il ne paye pas pour une raison ou pour une autre sa cotisation, pour qu’aussitôt il soit chassé du Parti.

On ne cherche pas à établir le degré de sa culpabilité, le motif pour lequel il n’est pas venu à la réunion, la raison pour laquelle il n’a pas payé sa cotisation. Le bureaucratisme, dans ces questions, est tout simplement inouï. »

Ainsi, à la fameuse alternative Parti de cadres / Parti de masse sur laquelle a buté l’Internationale Communiste pendant les années 1920-1930, nous répondons qu’il faut avoir une forte exigence, donc aller dans le sens d’un Parti de cadres, tout en sachant que dans les faits les masses elles-mêmes peuvent être cadres si elles se lancent réellement.

Il y a ici une dialectique à l’œuvre qui ne peut être saisi que dans la pratique, et il est évident que, dans une métropole impérialiste source de corruption, cette pratique vit dans l’antagonisme : c’est ce terrain qui définit les modalités d’organisation du Parti.

Qu’est-ce que l’activisme communiste dans une métropole impérialiste ?

Un reproche qui nous est fait consiste à dire, pour résumer, est qu’en respectant les parcours personnels et en nous reposant sur la question de la subjectivité, on enlève tout espace pour le « militantisme ».

Une telle lecture est fondamentalement fausse, car elle se fonde sur l’analyse totalement erronée qu’il existerait, dans une métropole impérialiste comme la France, un terrain naturel, spontané, pour l’activité communiste et qu’il suffirait simplement de recruter pour apporter des militants dans un tel cadre.

Il faut vraiment être sur une base syndicaliste pour croire qu’il suffirait de monter un regroupement « militant » et d’intervenir dans un pays pacifié, d’esprit petit-bourgeois jusque dans la classe ouvrière, pour croire qu’on va changer les choses.

En 1988, la RAF et les BR-PCC constataient déjà que :

« Le niveau historiquement atteint par la contre-révolution impérialiste a fondamentalement modifié le conflit entre l’impérialisme et les forces révolutionnaires.

Cela signifie devenir conscient du poids croissant de la subjectivité dans la confrontation des classes et du fait que le terrain révolutionnaire ne peut pas être un simple réflexe aux conditions objectives. »

C’était là la conclusion de toute une réflexion commençant dans les années 1960 et constatant l’impact du 24 heures sur 24 du capitalisme. Aussi, il n’est certainement pas possible d’avoir une conception réduite, bornée de l’activité communiste et de s’imaginer que « militer », c’est diffuser des tracts dans une manifestation ou adhérer au syndicat de son entreprise.

Dans une métropole impérialiste, la question se pose de manière extrêmement complexe, car il n’est tout simplement pas possible d’aborder les gens pour proposer la révolution – même s’ils l’accepteraient, ils resteraient sur une base subjective et une démarche culturelle prisonnières du capitalisme.

On le voit bien avec les mouvements de contestation « anticapitaliste » comme le Parti du Travail en Belgique, La France Insoumise en France, Podemos en Espagne, etc. Il n’y a dans le fond strictement aucune rupture avec le capitalisme.

Il n’y a pas d’espace « naturel » où militer – ce sont aux communistes de les former, de les développer et c’est un processus qui demande des qualités humaines qui n’apparaissent pas du jour au lendemain.

Ce sont ces qualités qui permettent d’asseoir la subjectivité, qu’elle soit à la hauteur face à la corruption et à l’envahissement des valeurs bourgeoises dans le 24 heures sur 24 du capitalisme.

Les porteurs de rupture, chose la plus précieuse

Dans son discours de 1935 prononcé au palais du Kremlin à l’occasion de la promotion des élèves de l’Académie de l’Armée rouge, connu sous le nom de « L’Homme, capital le plus précieux », Staline dit la chose suivante. Auparavant, nous étions dans une situation économique très arriérée et il fallait dire « la technique décide de tout ». Maintenant, il faut dire « les cadres décident de tout », sinon on ne peut pas avancer dans le socialisme.

Il en va de même pour le Parti et la question du poids croissant de la subjectivité dans les métropoles impérialistes, lieu de perdition pour les esprits, de démolition pour la sensibilité. Ce qui porte le Parti, ce sont des êtres humains incarnant une démarche de rupture. Sans de tels êtres humains, il n’y a rien.

On ne peut pas les évaluer de manière formelle, en portant sur eux le même regard que sur des militants associatifs ou des représentants syndicaux. Ce qu’il porte les amène à avoir un profil différent. Il ne faut bien entendu pas faire du fétichisme de ce profil, sinon c’est du subjectivisme. Ce n’est pas évident et c’est un danger « de gauche ».

Mais il est moins dangereux que le danger « de droite » visant à aplatir les gens, à les réduire pour ainsi dire à néant.

Les porteurs de rupture sont la chose la plus précieuse, car ils forment le matériau humain servant de vecteur à l’expression de la révolution. Ils portent en effet la conflictualité, le refus complet d’accepter l’ordre dominant.

Au sens strict, ils expriment le besoin de communisme et véhiculent l’antagonisme. Voilà pourquoi ces porteurs doivent être préservés, doivent voir leur niveau s’élever, doivent se façonner selon les besoins de l’époque.

Staline a résumé cette nature particulière en disant que les communistes sont taillés dans une roche à part ; Gonzalo insiste pareillement sur l’esprit communiste particulier, constitué d’une passion inextinguible, d’une volonté ferme et résolue, avec un esprit clair et audacieux, expression de la révolution.

Gonzalo, auteur du document de mars 1980 du Parti Communiste du Pérou intitulé Commençons à démolir les murs et à déployer l’aurore, dit ici encore :

« Nous sommes communistes, grandis dans un temple à part, faits d’une roche à part ; nous sommes des communistes prêts à tout et nous savons ce que nous avons à affronter.

Nous l’avons déjà affronté, nous l’affronterons encore demain. Le futur, fils du présent, sera plus dur, mais le passé nous a déjà trempé et au présent nous nous forgeons.

Trempons nos âmes dans la révolution, ce sont les seules flammes capables de nous forger. Nous avons besoin d’un optimisme élevé, qui a une raison d’être : nous sommes ceux qui conduisent ceux qui façonnent l’avenir, nous sommes des guides, l’état major du triomphe invincible de la classe, pour cette raison nous sommes optimistes.

Nous possédons l’enthousiasme, parce que nous nourrit l’idéologie de la classe : la marxisme-léninisme-pensée Mao Zedong. Nous vivons la vie de la classe, nous participons de sa geste héroïque, le sang de notre peuple nous remplit d’ardeur et bout dans nos cœurs.

Nous sommes ce sang puissant et palpitant, prenons ce fer et cet acier inflexible qu’est la classe et fusionnons-le avec la lumière immarcescible [= qui ne peut se flétrir] du marxisme-léninisme-pensée Mao Zedong.

L’enthousiasme, c’est participer de la force des dieux, c’est pour cela que nous débordons d’enthousiasme, parce que nous participons des divinités du monde actuel : la masse, la classe, le marxisme, la révolution.

Pour cette raison, notre enthousiasme est inépuisable, pour cette raison, nous sommes forts, optimistes, notre âme est vigoureuse et nous débordons d’enthousiasme.

Et qu’avons-nous vu ici? Des dirigeants, des militants orphelins d’optimisme, ayant perdu l’ébullition enthousiaste, des âmes éteintes, des volontés déchues, des passions en fuite. Inacceptable.

Nous en connaissons l’origine : ce qui les soutient, ce n’est pas le marxisme, la classe ni la masse, c’est l’individualisme corrosif; c’est la pourriture réactionnaire qui les fait s’effrayer, c’est d’avoir été moulé dans les cloaques du vieil ordre, c’est l’expression d’un monde qui se meurt, ce sont les gaz mortels qui s’échappent des barrages de la réaction ; à cause de cela, leurs énergies s’affaiblissent, leur cœur tremble, la pensée les abandonne, leurs nerfs se détruisent, leur action se trouble. »

Pense-t-on une seule seconde que les communistes tels qu’ils sont définis ici se « recrutent » ? Absolument pas, ils sont le produit de l’histoire, ils se forgent collectivement dans le Parti, ils correspondent à un certain état d’esprit qu’un dirigeant synthétise dans chaque pays.

C’est d’ailleurs pour cela que l’État ouest-allemand avait fait en sorte de liquider en prison Ulrike Meinhof en 1976, Andreas Baader, Jan-Carl Raspe et Gudrun Ensslin en 1977. C’était le matériau humain que l’impérialisme voulait supprimer.

Car le capitalisme sent que même s’il supprime tout espace d’antagonisme, il est des porteurs de rébellion, qui trouvent les failles de par leur rupture subjective, qui choisissent de s’engager pour lever le drapeau de la révolution.

Le Parti consiste en ces porteurs ; il est leur maison, ce sont eux qui le forme et c’est lui qui les forge. Avoir une lecture formelle en cette question, c’est littéralement massacrer ce qu’est le Parti dans sa substance même, et cela d’autant plus de par le poids croissant de la subjectivité dans les métropoles impérialistes.