L’industrie de la reproduction humaine illustre une énième facette de la seconde crise générale du capitalisme

Plus le capitalisme avance, plus il doit trouver de nouveaux marchés pour se reproduire, et pour cela il doit de plus en plus se tourner vers du superflu et faire tomber les barrières morales. Cette dynamique va en s’intensifiant en temps de crise, puisqu’il existe alors une masse de capital cherchant à s’investir.

C’est le cas du marché de la reproduction humaine, qui profite de la stérilité causée par d’autres secteurs détruisant la nature et les capacités de reproduction des espèces, mais aussi de l’égocentrisme inhérent à une société individualiste.

Au lieu d’orienter les incroyables forces productives et technologiques vers le développement d’un mode de vie harmonieux, il y a un désordre caractéristique, où l’on ne raisonne qu’en court terme et en parades des développements anarchiques antérieurs.

En somme, on soigne les maux d’une industrie mortifère par une autre, encore plus aliénante avec de nouveaux intérêts en jeux.

Le grand « avantage » du marché de la reproduction est qu’il place son créneau dans le fondement même de la vie : perpétuer l’espèce. Et celle-ci passe par la capacité à se reproduire. C’est donc quelque chose qui peut passer facilement pour incontournable, dans lequel on ne va pas hésiter à investir.

Cette industrie a tout intérêt à transformer la procréation, déplaçant une production naturelle par une artificielle grâce à la technologie. C’est en cela que peuvent se créer de nouveaux secteurs dans lesquels les capitaux disponibles peuvent venir s’injecter.

Prenons par exemple les dispositifs de congélation des gamètes, l’imagerie médicale de pointe, le matériel obstétrique et bien sûr, le développement des outils génétiques, permettant d’isoler des gènes, de raccrocher des morceaux d’ADN tels que les ciseaux génétiques CRISPR-Cas9.

C’est que pour être réellement un marché viable, la reproduction va devoir toucher les couples hétérosexuels non-stériles, le plus gros marché potentiel. Le moyen d’y arriver est la génétique.

Pour ce marché en pleine expansion, la libéralisation de la PMA n’est pas un droit pour les homosexuels, c’est l’outil principal du processus permettant de faire passer un saut qualitatif au marché en allant à la rencontre des couples fertiles et des femmes seules.

Et pour toucher des couples stériles et des femmes seules, il faut proposer quelque chose d’attractif à banaliser, avec le pragmatisme génétique, « pour le bien de sa descendance ».

On a ainsi un développement extrêmement sophistiqué de la génétique pour pouvoir d’abord proposer l’implantation d’embryons « sains », puis pour pouvoir de plus en plus proposer des « options ».

Le bond de la pratique de la PMA depuis 2015 correspond d’ailleurs à l’amélioration des congélations d’ovocytes, mais aussi à la multiplication des possibilités de diagnostiques préimplantatoires (DPI), avec notamment des techniques permettant, outre d’éliminer un large spectre de maladies génétiques, de choisir le sexe depuis l’analyse génétique de l’embryon.

On a donc des parents non-stériles qui optent pour la PMA pour éviter des « problème génétiques », ceux-ci allant de la trisomie 21 à la dyslexie en passant par le strabisme comme cela peut être proposé au Royaume-Uni. Et d’autres encore, parce qu’ils ne veulent pas de fille, du fait d’une société encore fortement patriarcale comme c’est souvent le cas des couples chinois, par exemple.

Depuis ces améliorations, le marché de la procréation et ses multiples entreprises éparpillées commencent à connaître une activité intense de fusions – acquisitions, montrant une tendance au monopole.

Au début des années 2010, les entreprises étaient éparpillées, avec d’un côté des cliniques « indépendantes », de l’autre quelques banques de sperme et une industrie de niche.

En Europe, c’est l’Espagne qui a constitué le premier pôle à faire de la reproduction un secteur avec un ensemble de cliniques privées (IVI) essaimant à l’étranger, profitant des lois libérales. Dans ce pays, le marché de la procréation était estimé à un chiffre d’affaire de 500 millions d’euros environ en 2018.

À titre comparatif, le marché des jus de fruit dans ce même pays (premier vendeur européen) est de 730,63 millions d’euros. La procréation est un secteur du médical dans lequel l’Espagne est spécialisé, au même titre que les jus de fruits dans l’agro-alimentaire.

Mais pour gagner du terrain il faut pouvoir baisser les prix et bénéficier de lois favorables, cela ne peut se faire qu’en « pesant » toujours davantage.

C’est le sens de la fusion en 2017 d’IVI les cliniques espagnoles et RMANJ les américaines, faisant de IVI-RMA Global le leader mondial du marché de la procréation.

Aux USA, le marché de la reproduction est estimé à 3,6 milliards de dollars en 2017. Toujours à titre comparatif, 1,65 milliard c’est le chiffre d’affaire de Burger King en 2018.

En Asie aussi, le marché de la reproduction est en plein essor, avec une industrie des biotechnologies très développée. La discrimination sexuelle à la naissance au bénéfice des garçons, encore très présente, y promet la popularité du CGP (criblage génétique préimplantatoire, sorte de DPI permettant le choix du sexe).

Progressivement, les leaders du marché de la procréation vont inéluctablement arriver au stade de monopoles, avec 2 grands secteurs :

1) Les services, des cliniques liées aux banques de gamètes et aux agences de mères porteuses, qui sont en lien avec les clients.

2) Les bio-technologies et labos pharmaceutiques (avec les tests ADN, l’imagerie médicale, les outils génétiques, les traitements hormonaux, les instruments obstétriques…) représentant tout de suite des masses de capitaux énormes dont la procréation n’est qu’une nouvelle branche.

La tendance est également à racheter quelques acteurs des services pour disposer d’un contrôle complet de la chaîne de production de fœtus. Plus il y a de cliniques, plus leur industrie a des débouchés.

Viennent ensuite des secteurs adjacents comme l’assurance, le transport, le « tourisme de la santé »…

Évidemment tout cela se fait de manière absolument opaque et anti-démocratique, il est par exemple très difficile de trouver des chiffres, des données et de savoir où tout cela peut bien mener la société.

La pression du secteur est déjà énorme sur les pays n’ayant pas encore libéralisé la PMA, mobilisant toute une couche intermédiaire intellectuelle libérale sous couvert d’égalité des droits.

Il en va de même pour la Gestation Pour Autrui (GPA). Le sandale des nouveaux nés coincés dans le pays de leur « gestatrice » pendant les confinements amène les pro-réglementation à arguer en faveur d’une législation pour faciliter les filiations à l’internationale.

Avec la GPA on normalise le fait de louer le corps d’une femme pour accéder au « désir » d’enfant de tierces personnes. On connaît bien le cas des couples gays, deux hommes ne peuvent pas avoir d’enfants. On connaît aussi le cas des couples hétérosexuels dont l’utérus de la femme ne fonctionne pas. À cela s’ajoute une multitude de raisons tordues de recourir à une mère porteuse : Avoir un enfant après la ménopause, ne pas vouloir abîmer son corps de femme « objectifié » ou encore être un homme et vouloir un enfant tout seul.

À aucun moment il n’est question de morale, tout est une question de pseudo-égalité à posséder des enfants, de possibilités et de choix, et le rôle du libéralisme est de promouvoir une société où la pire des choses n’est pas la traite des êtres humains mais l’entrave à la liberté de choix.

Cependant pour la GPA, l’argument de l’égalité des droits à beaucoup plus de mal à faire son chemin puisque cette pratique relève purement et simplement de la traite des êtres humains.

D’autant plus que l’exploitation reproductive nécessite un réservoir de femmes précaires pour baisser ses prix et pouvoir prétendre à vendre une grossesse à des couples de classe moyenne.

C’est le sens des multiples tentatives d’ouverture de la GPA en Amérique Latine, ou de son développement dans les pays de l’Est de l’Europe. À l’inverse on a pu voir de scandaleuses usines à bébés en Inde, mais la pression populaire a mené à procéder à une législation restrictive en 2015.

La crise du mode de production va entraîner une accélération de ce phénomène avec des injections massives de capitaux et une bourgeoisie moderniste poussant à une élimination complète des barrières morales en contournant le débat démocratique, avec par exemple des résolutions internationales.

La bioéthique va donc être une question cruciale au niveau mondial, c’est un aspect supplémentaire de la friction entre le capitalisme et l’ensemble de la vie, de la biosphère, toujours plus méprisée et bafouée.

Le capital e-commercial dans la seconde crise générale du capitalisme

La crise générale a nécessairement un développent inégal selon les secteurs d’activités. D’ailleurs, c’est une nécessité pour les communistes que de comprendre les modalités de krach de tels et tels secteurs, avec en même temps, dialectiquement, les modalités d’essor accéléré d’autres secteurs. Sinon, on bascule dans une lecture unilatérale et on ne comprend pas la nature profondément contradictoire de la crise.

La plasticité du capitalisme permet à une partie du capital de s’engouffrer dans les possibilités de modernisation-restructuration offerte par la « crise » – en même temps, cela désaxe le capitalisme et accentue la pression sur les capitalistes en général.

À ce niveau, l’essor de la vente en ligne comme expression du capital commercial est un bon exemple pour comprendre le processus dialectique d’essor particulier d’une branche capitaliste qui renforce l’aspect général de la crise.

Dans un communiqué de presse de début décembre 2020, la « fédération e-commerce et vente à distance » (Fevad) note ainsi :

Avec un chiffre d’affaires cumulé de 77,9 milliards sur les 9 premiers mois, les ventes de produits et de services sur internet ont progressé de 5% par rapport à la même période l’an dernier.

A partir de l’analyse des données disponibles à ce jour, la Fevad table sur une progression des ventes de 8,5% au dernier trimestre. Si la croissance des ventes en ligne de produits devrait être plus importante que lors des précédents trimestres, celle-ci ne devrait toutefois pas suffire à compenser la baisse des services.

Dans ce contexte, le chiffre d’affaires annuel du e-commerce en 2020, tous produits et services confondus, devrait progresser de +6% sur un an, contre +11,5% en 2019, pour atteindre 109,6 milliards.

I. L’ « e-commerce » comme une forme spécifique du capital commercial dans la chute tendancielle du taux de profit

a) L’ « e-commerce » accompagne les monopoles industriels

Remarquons d’emblée que : la vente en ligne permet la rotation de telle industrie vestimentaire, telle industrie technologique et culturelle, etc., mais ne joue en rien dans la rotation par exemple de l’accumulation du capital dans l’acier, le pétrole, le ciment, etc. Reprenons donc la question de la baisse tendancielle du taux de profit.

On a des capitalistes qui cherchent à vendre toujours plus de marchandises pour élargir leur capital. Pour cela il faut baisser les coûts de production ainsi qu’élargir les marchés.

Comme on le sait, cela a pour conséquence de faire baisser la part du capital dédiée à l’emploi de la main d’œuvre (baisse coût de production) et d’augmenter la part dédiée à des moyens de production plus sophistiqués afin de produire plus vite, en moins de temps, et que donc que les marchandises soient moins chères et qu’ainsi elles se vendent mieux.

Or si le taux de profit baisse (la part des travailleurs diminue par rapport à la part de la machinerie), la logique même de cette baisse implique une hausse de la masse des profits puisque il y a une machinerie plus productive, donc plus de produits mis sur le marché.

Et comme on l’a compris avec Lénine, cette contradiction entre baisse qualitative (le taux de profit) et hausse quantitative (la masse de profits) aboutit à la formation de monopoles qui sont les seuls à mêmes d’assurer les énormes investissements en capital constant.

Le « e-commerce » qui appartient au capital commercial ne créé ni profit, ni ne produit de plus-value, il est donc entièrement dépendant de la dynamique de valorisation du capital industriel dont il s’approprie une part de survaleur. Il suit donc inévitablement la tendance monopolistique.

Comme le dit Marx à propos du capital commercial :

Le taux du profit de celui-ci est une grandeur donnée, qui dépend d’une part de la masse de profit produite par le capital industriel, et d’autre part du rapport du capital commercial au capital total avancé pour la production et la circulation.

De fait, on considère ainsi que 87 % du chiffre d’affaire du « e-commerce » est réalisé par 5% des acteurs du secteur.

b) Le capital e-commercial, comme un aspect de la contre-tendance à la chute du taux de profit

Dans l’explication de la baisse tendancielle du taux de profit dans le Capital, Karl Marx explique qu’il y a donc des contre-tendances. Au cœur de ce raisonnement, il y a la question du rapport entre le taux de plus-value, le taux de profit, et le capital organique. Et ce rapport se fonde sur un moment précis de l’accumulation du capital qui est le taux de rotation.

La rotation du capital, c’est l’ensemble du temps parcouru pour qu’un capital-argent investi initialement revienne sous la forme-argent, enrichie d’une plus-value produite dans la sphère de la production, « et » réalisée dans la sphère de la circulation. Bien qu’aspect secondaire de l’accumulation, le capital commercial est une clef du processus général d’accumulation.

Marx explique :

Le temps de rotation du commerce mondial a été diminué considérablement et l’activité du capital a été doublée et même triplée.

Il va de soi que cette révolution ne s’est pas accomplie sans contre-coup sur le taux du profit.

Pour apprécier d’une manière exacte l’influence de la rotation sur ce dernier, nous devons admettre que tous les autres éléments (taux de la plus-value, journée de travail, composition centésimale) sont les mêmes pour les deux capitaux que nous mettrons en parallèle. (…) Les taux de profit de deux capitaux de même composition, de même taux de plus-value et de même durée de travail, sont donc en rapport inverse des périodes de rotation.

Pour contrer la baisse continue et inéluctable de la main d’œuvre par rapport à la machinerie en général, le capital produit dans le cours de son accumulation des contre-tendances, des freins à la chute de sa baisse de valorisation.

Et pour bien saisir cela, il faut faire la différence entre le taux de profit et le taux de plus-value. Le taux de plus-value correspond au rapport d’exploitation entre le travail payé et le travail non payé. Le taux de profit correspond au rapport entre le taux de plus-value et le capital organique avancé.

On le voit le taux de plus-value reste central, mais ce taux connaît une tendance à la baisse du fait de l’augmentation de la machinerie « au détriment » de la main d’œuvre, source réelle de la plus-value. Pour un capitaliste, celle-ci peut donc au bien augmenter le taux d’exploitation (augmentation de la journée de travail, donner plus de tâches aux travailleurs, baisse du salaire, etc.).

Mais cela peut aussi donc jouer sur la rotation du capital, ce qui fait référence au taux de profit et non au taux de plus-value. Si le capital connaît 10 cycles de rotation au lieu de 5, cela signifie que lorsqu’il jette la somme initiale de capital-argent pour l’accumulation, il va obtenir 10 « retours sur investissements » (enrichis de la plus-value) sans avoir à rejeter à chaque fois la somme initiale.

Marx explique bien cela dans cet exemple :

Prenons un capital A, ayant la composition 80 c + 20 v = 100 C, et qui, pour un taux de plus-value de 100 %, accomplit deux rotations par an. Son produit annuel sera 160 c + 40 v + 40 pl . Le taux du profit devant être calculé en rapportant 40 pl , non pas au capital employé de 200, mais au capital avancé de 100, nous aurons p’ (profit) = 40 %.

Soit un second capital B = 160 c + 40 v = 200 C qui, pour le même taux de plus-value de 100 %, n’accomplit qu’une rotation par an. Son produit annuel sera également de 160 c + 40 v + 40 pl , mais les 40 pl devront être rapportés au capital avancé de 200, ce qui donnera un taux de profit de 20 %, la moitié de celui de A.

Donc, un capital d’un secteur industriel donné a tout intérêt à maximiser ses rotations, car cela lui permet de freiner la baisse inéluctable de sa valorisation.

On comprend ainsi quel rôle jouent les géants du « e-commerce » pour des branches industrielles, comme le high-tech, le textile, la culture.

Et comme le remarquait bien Lénine à propos du fait que « les monopoles n’éliminent pas la libre concurrence dont ils sont issus ; ils existent au-dessus et à côté d’elle », les monopoles du e-commerce laisse aux petits capitaux la possibilité de se lancer en accédant à la plateforme de vente en ligne qui leur fait économiser des coûts et leur permet d’accéder à un taux de rotation plus élevé.

c) Les géants du e-commerce comme expression de la tendance à la socialisation

En tant qu’agent du capital commercial, le e-commerce est donc l’expression de la chute tendancielle du taux de profit en ce sens qu’il suit la tendance à la concentration monopolistique, tout autant qu’une contre-tendance à cette chute elle-même (taux de rotation).

La chose est que comme il y a de plus en plus de marchandises produites dans le cadre d’une production monopolistique, il faut davantage écouler ces marchandises, au risque de voir la rotation, et donc l’accumulation, se gripper.

Comme le taux de profit ne fait que chuter et que ce qui compte toujours plus c’est sa masse, il faut absolument augmenter les rotations du capital. Pour cela, il faut arriver à faire correspondre au mieux le temps de production et le temps de circulation.

C’est là qu’émerge le « e-commerce », comme expression d’une tendance toujours plus marquée à la socialisation à travers et malgré le capitalisme. À ce niveau, le capital commercial moderne profite des avancées informatiques, et principalement de la combinaison du big data et de l’intelligence artificielle, pour écouler coûte que coûte les marchandises via des comptes individuels à l’abonnement mensuel.

Mieux même, en produisant des besoins-artificiels sur cette base algorithmique, il génère l’illusion comme quoi il n’y aurait plus le chaos entre la production et la consommation. Évidemment cela est illusoire car cela n’ôte en rien la question de la paupérisation dans le cadre de la crise générale.

Le capitalisme est dans l’impossibilité même de faire que la production et la circulation se correspondent : seul le socialisme est à même de réaliser ce saut qualitatif, grâce à la planification. Mais justement, comment bien analyser ce qui relève ici d’une tendance à socialiser sur la base de la révolution socialiste et ce qui relève d’une empreinte capitaliste à démanteler ?

II Le capital e-commercial, une superstructure liée à l’impérialisme

a) La généralisation du fétichisme de la marchandise

A lors que la grande distribution s’est principalement emparée de l’écoulement des biens alimentaires dans les années 1960-1970, les géants de la vente en ligne se sont principalement appropriés la vente de vêtements et d’objets culturels (high-tech compris). Il y a ici une continuité dans la tendance au monopole de la grande distribution, dans les nouvelles conditions de la mutation informatique des années 1990-2000.

On pensera ici à Cdiscount (groupe Casino, 1998), Ebay (1995), Vente Privée (2001), Zalando (2008), PriceMinister (2000, racheté par le japonais Rakuten en 2010), Wish (groupe Alibaba, 1999), Amazon (1994). En 2017, Cdiscount a écoulé 30 millions de colis, Alibaba 821 millions et Amazon plus de 3 milliards. C’est vertigineux.

Avec les modalités de la circulation à flux-tendu du capital, l’épuration rapide des stocks est encore plus nécessaire qu’auparavant – sans rien changer à la nature même du capitalisme. La surproduction de capital oblige à ce que les parties des capitaux investis aient un « retour sur investissement » le plus rapide possible, et donc, dans le même temps, que la surproduction de marchandises soit « évitée » par la garantie de leur écoulement.

De par cette configuration, ce secteur de l’ « e-commerce » pousse jusqu’à l’absurde les tendances à l’éparpillement-gâchis capitaliste. C’est là un des caractères typiques du fétichisme de la marchandise qui occulte les conditions même de sa production réelle.

Ce sont ces camions poids-lourds qui peuvent traverser l’Europe toute entière, avec seulement quelques colis chargés, afin de satisfaire la demande d’une livraison rapide (24 à 48 heures). Ou bien ces palettes entières de marchandises reçues, qui sont sorties de leur carton initial, pour être emballées une seconde fois dans un carton – aux proportions parfois démesurées par rapport à la valeur d’usage contenue – aux couleurs du distributeur.

Notons ici également que l’industrie du carton, et donc l’exploitation du bois, sont des secteurs capitalistes qui ont vu leurs profits exploser avec la crise sanitaire, puisqu’elle fournit les cartons des marchandises.

Cela se heurte là aussi à des contradictions, principalement l’écocide, avec notamment de nombreuses forêts exploitées qui sont rongées par le scolyte, un insecte en prolifération du fait du réchauffement climatique. L’essor de l’industrie du carton est également génératrice d’une forte pollution des eaux, comme cela est visible avec Smurfit Kappa dans le bassin d’Arcachon, provoquant des critiques et oppositions locales. 

L’augmentation de la vitesse de rotation du capital joue ici un rôle dans la contre-tendance à la chute du taux de profit, en accentuant l’aspect extensif-quantitatif de la circulation marchande. Évidemment, cela offre toujours plus de poids aux monopoles car il faut assumer une très lourde logistique.

Avec le boom de l’« e-commerce », on passe un seuil dans le rapport fétichisé à la marchandise. Tout le caractère social de la chaîne de production du bien utile disparaît derrière une valeur d’échange que l’on s’approprie par désir, dans l’isolement et l’atomisation sociale – la figure du livreur étant la seule figure comme fenêtre ouverte dans la saisie des producteurs.

Un maillon de la chaîne qui est d’ailleurs déjà en cours de dissolution avec l’essor des services de livraison en l’absence de clients « grâce » aux boites sécurisées par digicode (« smart box »).

Et avec le big bata « e-commercial », on a un capital commercial qui anticipe des nouveaux besoins, afin d’assurer l’écoulement des marchandises.

Il y a une généralisation à l’ensemble des rapports sociaux de la forme aliénée qu’est la marchandise, où les personnalités ne vivent et ne se réalisent que dans la valorisation marchande elle-même. Le caractère utile, productif, des besoins (et pensons ici aux besoins culturels et intellectuels) disparaît dans des personnalités façonnées, modelées par l’immense automate de l’auto-valorisation.

b) Le caractère parasite du « e-commerce »

L a tendance aux monopoles a ceci de bon qu’elle rapproche inéluctablement du socialisme, de la socialisation complète de la production.

En tant qu’expression de la chute tendancielle du taux de profit, les monopoles de l’« e-commerce » suivent l’augmentation de la productivité sociale du travail. On le voit avec des tas de technologies de stockages, l’approfondissement de l’automatisation de l’entreposage, etc.

T out cela est donc à socialiser dans le cadre de la Révolution socialiste, formant ensuite une base certaine pour la transition au communisme, tout en tenant compte de leur ré-organisation dans le cadre de la résolution de la contradiction ville-campagne.

Mais, il ne faudrait pas pour autant penser de manière unilatérale les choses. Car le « e-commerce » relève dialectiquement d’une infrastructure et d’une superstructure, la seconde étant l’aspect principal.

La superstructure concerne, non pas le contenu, mais la forme de l’ « e-commerce » passant par le fait de « faire son marché » en quelques clics sur internet pour se faire livrer quelques jours plus tard. Cet aspect est à démanteler par une révolution culturelle.

Nulle doute d’ailleurs que toute cette dynamique a suivi l’accès massif des français à la propriété privée, notamment par le biais d’un pavillon en périphérie urbaine ou en zone rurale. Il y a une généralisation du comportement des dominants à l’ensemble de la population qui veut qu’il y ait des gens dont la fonction est de servir leurs intérêts égo-centrés. Cette généralisation suffit de montrer à quel niveau de corruption se situent les masses en France, quel est le taux d’aliénation général.

Nul hasard donc à ce que la Fevad remarque début décembre que :

« Suite à l’annonce du second confinement, la Fevad a mis en place un panel d’une cinquantaine de sites e-commerce dans le secteur non-alimentaire. Si les résultats issus de ce panel n’ont pas valeur d’indicateur global pour l’ensemble du secteur, ils n’en permettent pas moins de mesurer l’évolution de l’activité dans le contexte du confinement.

Ainsi, le chiffre d’affaires global du panel a progressé de 77% pendant ce second confinement. Les enseignes à dominante Meubles-Décoration-Aménagement Maison réalisent près de trois fois le chiffre d’affaires de l’an dernier à la même période. Les enseignes à dominante Produits Techniques près du double. »

La généralisation du « life style » aristocratique, de l’esprit de châtelain pour lequel on paie pour être servi est le reflet de ce que l’on pourrait résumer par : société de service, société de serviteurs.

La société de services, tant vantée comme une société de « l’immatériel » et de l’emploi de couches moyennes, révèle dans la seconde crise générale son vrai visage : une société de serviteurs d’esprits aliénés aux mœurs bourgeois. Et ce ne sont pas des « employés » qui occupent cette tâche, mais tout simplement des prolétaires.

Et tout cela repose sur l’approfondissement de la destruction de la campagne par la ville. Comme le rappelait le président de la Fédération du e-commerce et de la vente à distance lui-même en 2017 :

Partout dans le monde, « on assiste à une mutation profonde et durable de la façon dont les gens font leurs courses, ce qui aura des répercussions sur la géographie des villes d’ici à 10 ans », notamment en ce qui concerne les points de livraison, les entrepôts, etc.

En fait, le principe de livraison de colis-marchandises répond ici à la tendance parasitaire du capitalisme monopoliste. On a des marchandises produites à moindre frais, là où le caractère d’exploitation est largement extensif ; marchandises qui inondent ensuite la métropole avec son esprit de consommation généralisée.

La seconde crise générale ouverte par le virus SARS-CoV-2 accélère alors ce processus du fait des confinements de la population.

Le confinement a posé une question antagonique au capitalisme : comment continuer à faire circuler les marchandises, alors que les flux de population sont sévèrement contraints, que les principaux magasins de vente ont été fermés ?

Comme tout mode de production basé sur la propriété privée le fait, le capitalisme a « répondu » en exploitant une couche sociale prolétarienne au bénéfice de toute la société. C’était là l’expression absurde, misérabiliste, d’esprit typiquement bourgeois, de « premiers de corvées ».

L a France se situe au troisième rang européen pour la vente en ligne, avec 37 millions d’acheteurs ayant dépensé en moyenne 2 200 euros, pour 33 clics-achats en moyenne avec un attrait poussé pour les vêtements. Au milieu des années 2000, la moyenne était de 763 euros. Se faire livrer du papier cadeau à Noël, un sèche-cheveux, des piles, du liquide vaisselle, on est bien loin du service de livraison du magasin de gros meubles…

Bref, on a là devant nous toutes les expressions économiques, sociales et culturelles de la métropole impérialiste ayant transformé le prolétariat en un prolétariat métropolitain, soumis au 24h sur 24h du capitalisme.

c) L’espace de la rupture subjective

C’est l’achèvement de ce que Lénine avait senti venir dans son livre « l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme » où il cite John Atkinson Hobson, un économiste britannique social-libéral qui décrivait le parasitisme des monopoles transnationaux sur les rapports sociaux de la Métropole :

« Telles sont les possibilités que nous offre une plus large alliance des États d’Occident, une fédération européenne des grandes puissances : loin de faire avancer la civilisation universelle, elle pourrait signifier un immense danger de parasitisme occidental aboutissant à constituer un groupe à part de nations industrielles avancées, dont les classes supérieures recevraient un énorme tribut de l’Asie et de l’Afrique et entretiendraient, à l’aide de ce tribut, de grandes masses domestiquées d’employés et de serviteurs, non plus occupées à produire en grandes quantités des produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés ou accomplissant, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie financière, des travaux industriels de second ordre. »

E t Lénine remarquait justement contre ce penseur libéral que toute la question était de savoir quelles luttes de classes auraient lieu pour résister et changer la tendance.

Or, on le sait, le premier cycle de la lutte de classe opposé à ce phénomène a eu lieu das les années 1970-1980 avec les avant-gardes révolutionnaires armées européennes. Des avant-gardes qui ont précisément théorisé à la suite de ce cycle la question du prolétaire métropolitain, de la domination générale du capitalisme sur les subjectivités.

L a seconde crise générale est l’ouverture d’un second cycle de lutte de classe dans lequel la rupture subjective va connaître une densité d’autant plus profonde que le caractère parasite de l’impérialisme pèse sur les mentalités.

Avec l’approfondissement de l’aspect économique de la crise qui voit paupérisme et précarité se renforcer, on voit l’espace qui se forme pour l’émergence de telles subjectivités. Car d’un côté, il y a le renforcement de toute cette dynamique absurde de l’ « e-commerce », avec comme aspect central la question écologique, et de l’autre il y a ratatinement des bases de la consommation, un effritement des bases du remboursement des crédits pour la voiture, le pavillon…

Dans la configuration d’une formation sociale atomisée, où le cannibalisme social va en progressant et l’individualisme s’épanouit, il n’y a aucune barrière morale, culturelle, à cet essor de la livraison à domicile, qui va même aller jusqu’à faire « disparaître » le livreur.

Pour les révolutionnaires, la livraison à domicile est une hérésie. Il faut à tout prix se désengager d’une telle pratique, cela fait partie d’un aspect de la rupture nécessaire avec ce monde. Cela correspond à la même nature que refuser le « fast-food » ou l’idéalisation du restaurant comme moment de détente. C’est là une expression de mentalités individualistes-atomisées qui se « font servir » passivement : un communiste refuse ce principe de la passivité.

L’ouverture d’un second cycle de lutte de classe sur la base de ruptures subjectives est nécessaire, et possible, et cela d’autant plus que l’avancée de la Guerre impérialiste forme tout un arrière-plan à la prise de conscience de tout le caractère parasite-impérialiste de la formation sociale capitaliste.

Les contours militaires des prochains conflits impérialistes et la substance de la guerre populaire au 21e siècle

Si elle n’est pas empêchée, la guerre impérialiste mondiale vers laquelle on tend ne se déclenchera pas de manière directe ; elle va passer par de violents accrochages, dont les contours militaires sont absolument nouveaux. Une importante réflexion est nécessaire à ce sujet.

Il ne s’agit pas seulement que la technologie a modifié la donne, c’est aussi que le matériau humain lui-même a changé. Les êtres humains sont en effet davantage formés dans l’utilisation de la technologie, des réseaux ; leur attention porte beaucoup plus facilement sur le court terme, aux dépens d’ailleurs d’efforts intellectuels et conceptuels prolongés.

Les êtres humains ont d’habitude l’avantage de devoir réagir et interagir, d’être placé dans un réseau d’activité. C’est le reflet d’exigences bien plus grandes du capitalisme quant aux réactions humaines dans les activités manuelles et intellectuelles.

C’est que la grande croissance des forces productives a modifié la donne, dans une situation de stabilité relative qui puise sa source dans la victoire de la superpuissance impérialiste américaine sur la superpuissance social-impérialiste soviétique, d’une part, et l’intégration du social-fascisme chinois dans le marché mondial, d’autre part.

Les êtres humains du début du 21e siècle seraient de ce fait absolument incapables de supporter les tranchées de la première guerre mondiale avec ses combats rudimentaires ; non seulement les conditions de vie leur sembleraient intenables, mais l’ennui et l’incompréhension de la simplicité des tâches leur seraient insupportables.

Même la seconde guerre mondiale, avec ses opérations conjuguées à grande échelle, ne correspond plus à des mentalités habituées à combiner, à apporter une certaine initiative, à ajouter quelque chose dans les activités, et cela à court terme.

Le travail d’aujourd’hui, même élémentaire, exige beaucoup plus d’intensité physique et psychique, de par une division du travail extrêmement approfondi. Les êtres humains sont bien plus insérés dans la production capitaliste qu’avant, même si un certain confort matériel apparaît comme pendant du développement de la consommation.

Cela modifie nécessairement les contours de la guerre.

Les états-majors et l’insertion du matériau humain dans la technologie

Les états-majors ont constaté cette importante modification des êtres humains et le matériau humain pour leurs troupes est désormais sélectionné. L’armée s’est professionnalisée ; elle n’est plus une troupe expérimentée organisant des appelés. C’est là une transformation radicale, parallèle à la spécialisation toujours plus poussée dans la société.

Les états-majors ont ainsi eu le souci d’intégrer cette spécialisation dans leur propre démarche. Ils ont cependant un souci de taille. Si les mentalités humaines sont désormais portés vers une plus grande rapidité de décision, il faut en même temps que cela corresponde aux vues de l’état-major.

Pour procéder à une image pittoresque, il suffit de penser à la contradiction dans le football. Les meilleurs entraîneurs sont devenus des experts en tactique de jeu, mais les joueurs sont le plus souvent peu éduqués et qui plus est aux mœurs simplistes ou décadentes. Les joueurs ne sont donc pas en mesure de suivre les entraîneurs, d’appliquer leurs consignes, voire même de les comprendre.

Les armées ont en un sens le même problème et cherchent à compenser cette contradiction en renforçant à tout prix la dimension « réseau ». Un joueur sur un terrain de football pourra toujours éviter les consignes en se positionnant de manière erronée. Mais les armées peuvent empêcher les soldats d’agir de manière « spontanée » en multipliant les couches de réseaux, c’est-à-dire en récoltant un maximum d’informations et en donnant des ordres en temps réel.

C’est le sens de la professionnalisation de l’armée, moyen essentiel pour systématiser les réseaux. L’expression consacrée en France pour cela est le « combat en réseau infocentré ».

Un soldat livré à lui-même agira relativement comme bon lui semble, en fonction de sa formation et de ses impulsions, alors qu’un soldat connecté en permanence, donnant des informations sur sa position en temps réel, recevant des ordres, dépendant des autres et du type de matériel fourni, n’aura pas d’autres choix possibles que celui de suivre à la lettre les décisions venant par en haut.

Le « combat en réseau infocentré »

Le « combat en réseau infocentré » suit une logique implacable et c’est même sa nature de se constituer comme un raisonnement logique systématique.

Chaque élément donne des informations à une centrale, qui fournit en réponse des ordres aux différents éléments afin d’être le plus efficace possible. C’est la reprise de la théorie de la cybernétique : tout mouvement consiste en des données quantitatives, qu’il faut agencer.

Un tel agencement serait possible de la manière la plus efficace au moyen de scénarios d’évaluation établis au préalable et de calculs rationnels des gains et des pertes. On est dans la logique formelle, avec des données fixées une fois pour toutes, qu’on prévoit avec des scénarios.

Afin de s’assurer que le scénario prévu triomphe, l’accent est mis sur la dimension technologique, car fournissant les paramètres les plus stables.

Le « combat en réseau infocentré » et la technologie comme clef

Le « combat en réseau infocentré » est obligé d’avoir comme aspect principal la technologie et non le matériau humain. Cela tient à sa lecture formelle, qui ne reconnaît pas la dignité du réel, le caractère vivant des processus. Il considère tout comme « mort » et étant donné que le matériau humain est instable, insuffisamment « mort », il cherche à le neutraliser de la manière la plus poussée possible.

Son objectif concret est de réduire autant que possible ce qui n’est pas automatique. C’est le même raisonnement que le capitalisme mettant des gens au chômage en se procurant des machines pour les remplacer, alors que la richesse vient pourtant de ces gens.

Le « combat en réseau infocentré » privilégie donc les couches technologiques, qui en se superposant se neutralisent les unes les autres et permet à l’état-major de tout paramétrer. En pratique, cela donne la chose suivante :

– brouillage électroniques des forces ennemies pour affaiblit leur capacité de réaction ;

– système satellitaire ultra-précis pour dégager les points à viser ;

– missiles guidées de haute précision pour atteindre ces points ;

– envoi de troupes spéciales afin de procurer des informations ou d’attaquer des centres névralgiques ;

– soutien aérien et pilonnage afin de maintenir une domination en surface ;

– emploi de blindés de haut niveau pour asseoir l’emprise territoriale ;

– actions de drones armés téléguidés afin de procéder au harcèlement.

En clair, c’est une progression par petits blocs. L’infiltration désorganise la ligne de front, avec immédiatement une double offensive par l’artillerie et les drones, puis un assaut des blindés.

La supériorité n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, qualitative. La supériorité est purement quantitative : la maîtrise technologique est censée déplacer la nature de la bataille pour asseoir une nouvelle supériorité purement numérique. L’idée est simplement d’anéantir le centre de décision et de désorganiser les troupes ennemies, afin d’être en mesure de prendre le dessus quantitativement. La technologie ouvre la voie.

La guerre populaire et le peuple comme clef

Le « combat en réseau infocentré » se présente sous la forme d’une logique. La guerre populaire est, inversement, un système.

La logique passe par la technologie, par l’assemblage de données sous une forme mathématique, avec un agencement logique, prévu par le calcul. Les « wargames » sont des entraînements aux multiples scénarios. L’armée française a d’ailleurs embauché en 2020 une série d’auteurs de science-fiction pour former une « red team » alimentant l’état-major en scénarios surprenants.

Le système, à l’inverse, passe par le peuple, par la combinaison systématique de la dignité du réel, avec un agencement dialectique, imprévu et construit dans l’interaction. Il ne peut y avoir d’entraînement scénarisé au sens strict, car chaque situation est par définition nouvelle et elle-même en mouvement, en transformation, nécessitant par conséquent un choix adéquat de nature politique.

Cela sous-tend que les forces militaires de la révolution n’existent pas au préalable : elles se construisent au fur et à mesure, dans un processus prolongé. Les états-majors passent par en haut : ils ont leurs troupes et leurs scénarios prévoyant tel ou tel mode opératoire ; les forces révolutionnaires passent par en bas.

La génération des forces militaires de la révolution

La révolution génère les forces pour la faire vaincre et inversement ; c’est un processus dialectique entre les masses populaires et le processus historique, à travers le Parti Communiste dont la substance est de permettre la réalisation de ce processus.

Le Parti ne peut pas, de lui-même, générer abstraitement des organismes de masse, a fortiori des organismes révolutionnaires de masse. Il faut pour cela que la crise générale du capitalisme soit enclenché et déchire tellement la situation historique que même les revendications concernant les besoins immédiats relèvent de l’antagonisme.

La base de cela, c’est la contradiction entre la restructuration capitaliste et la réalité prolétarienne. Lorsque la base prolétarienne ne tolère plus la restructuration, se produit la confrontation et l’émergence du terrain révolutionnaire comme aire de l’autonomie prolétarienne par rapport à l’État et à la bourgeoisie.

C’est dans cette aire que se constituent les forces militaires de la révolution ; c’est un processus à la fois similaire et convergent avec la reconstitution du tissu prolétarien en tant que tel.

Le besoin de communisme et la recomposition du prolétariat

Le Parti Communiste a un aperçu complexe du processus révolutionnaire parce qu’il sait que c’est le besoin de communisme qui s’exprime historiquement et que le prolétariat se recompose secteur par secteur dans la bataille face à l’État et la bourgeoisie, contre la crise et ses restructurations capitalistes, contre la guerre.

L’unification des masses populaires s’accompagne pour cette raison de l’établissement du programme démocratique populaire, dans l’accumulation/synthèse des éléments de ce programme par l’expérience révolutionnaire concrète.

Si l’état-major militaire d’une armée réactionnaire a déjà ses scénarios, ses plans, sa logique, la guerre populaire consiste en un processus concret, non linéaire, porté par la subjectivité révolutionnaire se confrontant au réel et le transformant, accumulant les éléments d’un programme qui, une fois synthétisée, reflète le triomphe de la révolution.

Le Système du pouvoir prolétarien

De par le lent processus de formation des forces militaires révolutionnaires, il ne peut pas y avoir un « centre » de décision qui serait, immanquablement, la cible de la contre-révolution et qui, surtout, n’aurait pas un regard « intérieur ».

L’état-major d’une armée bourgeoise se veut « neutre », « objectif », avec des règles et des principes valables de manière systématique ; les forces révolutionnaires s’appuient de leur côté sur une compréhension dialectique concrète de la dignité du réel, le centre n’étant pas tant un lieu de décision qu’une base idéologique et politique, ayant formé une démarche servant de guide au processus.

C’est sur la base d’une telle pensée-guide que les différentes forces s’étant condensées dans le processus révolutionnaire se reconnaisse et s’agglomère, préservant leur compartimentation pour éviter l’écrasement, mais se reliant de manière dialectique dans les actions se combinant pour former un Système de pouvoir.

Le pouvoir prolétarien se constituant au fur et à mesure consiste en un système articulant de manière naturelle les forces s’accumulant dans le processus révolutionnaire. Il ne répond pas à un plan préétabli ou bien un modèle idéologique abstrait, bref à une logique formelle comme chez les états-majors bourgeois.

Il est le produit naturel d’une généralisation des forces révolutionnaires se combinant, secteur par secteur.

Et cette question de la capacité des forces militaires révolutionnaires à s’agglomérer dépend du niveau des communistes y participant et ayant atteint le niveau pour les diriger, puisqu’en dernier ressort la question décisive est celle de l’interaction dialectique que seuls les communistes peuvent saisir. La capacité des communistes à calibrer les activités des forces révolutionnaires conformément aux termes de l’affrontement en perpétuelle transformation est la clef de la victoire.

La question des termes de l’affrontement

Le « combat en réseau infocentré » exige de connaître au préalable les termes de l’affrontement, alors que la guerre populaire considère que ces termes sont en perpétuelle transformation et ne peuvent être connues au préalable.

Le « combat en réseau infocentré » raisonne en terme de « super-cerveau » plaçant des pions ; la guerre populaire se place comme Système de pouvoir se construisant dans les faits par des contre-pouvoirs démantelant l’ancien État.

Le « combat en réseau infocentré » est une conception de la guerre en général, alors que la guerre populaire est la conception spécifique du prolétariat pour prendre le pouvoir.

C’est que la bourgeoisie ne « pense » pas et ne peut pas voir un aperçu clair de la lutte des classes, alors que le prolétariat acquière une maturité toujours plus grande dans le processus révolutionnaire exposé et orienté par le Parti Communiste.

On peut dresser le tableau suivant des questions principales de la guerre :


BourgeoisieProlétariat
CommandementMécanique-hiérarchiséIdéologique-politique
ContrôleTechnique-satellitaireHumain
CommunicationsTechnique-satellitaireHumain
OrdinateursGrande puissance de calculCapacité de nuisance
InformationsDonnées mathématiquesCombinaison humaine
SurveillanceTechnique-satellitaireHumain
ReconnaissanceTechnique-satellitaireHumain
DoctrineÉcrasementAffirmation
StratégieVisant la résolutionCherchant le prolongé
TactiqueScénariséAdaptation au réel
TechnologiesHaut niveauFaible niveau

Tout cela n’a bien entendu qu’une valeur introductive, le problème se posant concrètement, dans le cadre de la crise générale du capitalisme.

Ce qui compte principalement, c’est de voir que pour le matérialisme dialectique, la guerre populaire a comme cœur le peuple ; pour les états-majors, la guerre impérialiste a comme cœur la technologie. Pour la guerre populaire, le chef est un soldat qui indique une voie et chaque soldat est un chef à petite échelle ; pour la guerre impérialiste, les soldats ne sont que des pions placés selon les calculs de l’état-major.

Pour la guerre populaire, les forces militaires se construisent secteur par secteur ; pour les états-majors, ce sont des forces préexistantes. Pour la guerre populaire, le processus est prolongé ; pour les états-majors, il s’agit de trouver le moyen de mener une frappe décisive.

Les PIB belge et français en 2020 : une dette budgétaire impliquant la restructuration capitaliste

Les institutions belges et françaises ont, à la fin de l’année 2020, fourni des données concernant le recul du PIB. Il faut bien sûr être prudent avec cela, car il est extrêmement difficile dans une société capitaliste d’avoir un aperçu fiable de la comptabilité. Il y a de plus un grand rôle idéologique dans les messages qui sont fait passés par l’intermédiaire de ces institutions. Il s’agit de leur part de montrer que la situation est bien suivie, voire bien supervisée, etc.

Du côté belge, la Banque Nationale de Belgique parle d’une chute du PIB de 6,7 %, avec pour chaque trimestre une évolution respective de – 3,4 %, – 11,8 %, +11,4 %, -1,5 %. Du côté français, l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) parle d’une chute du PIB de 9 %.

Les deux institutions se réjouissent du fait que ces chiffres sont moins importants qu’elles ne le pensaient. Elles constatent cependant qu’un retour à la « normale » ne se produirait pas avant la fin de 2022, avec également beaucoup d’incertitudes en raison de la pandémie encore en cours.

Surtout, elles constatent toutes deux une explosion du déficit des États, qui comme on le sait sont intervenus massivement pour maintenir l’ordre capitaliste. Pour ces institutions, un tel déficit est intenable et doit être réglé, en général mais aussi de manière plus particulière en cas de nouveau choc exigeant une nouvelle intervention. Ce qui se joue donc ici, c’est la future restructuration visant à faire payer la crise aux masses populaires.

La Banque Nationale de Belgique annonce la couleur en parlant de « feuille de route » pour résoudre une situation intenable :

« Le déficit budgétaire se creuserait sensiblement pour atteindre 10,6 % du PIB en 2020, sous l’effet de la crise économique qui induit automatiquement plus de dépenses et moins de recettes, mais aussi en raison des importantes mesures de soutien.

Ces dernières sont cependant principalement de nature temporaire; par conséquent, le déficit devrait se réduire dans les prochaines années, mais il se maintiendrait malgré tout aux alentours de 6 % du PIB.

La dette publique rapportée au PIB grimperait à quelque 120 % en 2023 et, dans l’hypothèse d’une normalisation de la croissance et d’un déficit budgétaire constant, elle continuerait d’augmenter par la suite.

Cette situation budgétaire intenable signifie que les éventuelles mesures de relance supplémentaires doivent être temporaires et cibler les entreprises saines et les groupes vulnérables. Pour donner un caractère durable à la reprise économique, une feuille de route pour l’assainissement des finances publiques s’impose également. »

Il est intéressant de voir la Banque Nationale de Belgique parler de soutenir les entreprises saines… mais aussi les groupes vulnérables, montrant que les groupes forment un secteur à part dans le capitalisme, au-delà de la question d’être « sain » ou pas. On reconnaît ici la force des monopoles dans le capitalisme.

L’INSEE constate pareillement pour la France que c’est l’État qui a assumé les frais de la crise :

« En moyenne annuelle, l’ordre de grandeur du recul du PIB en 2020 est confirmé à – 9 %. Il est intéressant de se pencher sur la décomposition de cette baisse, selon les trois approches du PIB en comptabilité nationale (production, demande, revenu).

L’approche « production » reflète les forts contrastes sectoriels inhérents à la crise actuelle, les pertes d’activité étant largement conditionnées au degré d’exposition de chaque secteur aux mesures d’endiguement sanitaire.

Ainsi, le recul de 9 points du PIB sur l’année est surtout un recul des services marchands (contribution de 5 points), en particulier des transports, de l’hébergement-restauration, du commerce et des services aux ménages.

La construction, l’industrie et les autres services ont également été affectés, en particulier pendant le premier confinement, avant d’apprendre à « vivre avec le virus » via les protocoles sanitaires et le télétravail.

Selon l’approche « demande », près de 8 points des 9 % de recul du PIB sont liés à la contraction de la demande intérieure et 2 points à celle du commerce extérieur, la contribution des variations de stocks ayant été, en sens inverse, légèrement positive.

Tous les principaux postes de la demande se sont bien sûr contractés en 2020 et le recul de la consommation des ménages (laquelle représente plus de la moitié du PIB) pèse lourd dans cette contraction. Mais la consommation des ménages a moins chuté que le PIB, à l’inverse des exportations.

Enfin, l’approche « revenu » traduit les soutiens budgétaires massifs qui ont visé à protéger les revenus et le tissu productif, même si en la matière des disparités existent entre les ménages ou entre les entreprises.

Ainsi, en moyenne annuelle, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut des ménages ne baisserait « que » de l’ordre de 0,3 % en 2020, et de 0,9 % en le ramenant au nombre d’unités de consommation.

Cela traduit notamment le fait que grâce au dispositif de chômage partiel, l’emploi baisserait beaucoup moins que l’activité : entre le quatrième trimestre 2019 et le quatrième trimestre 2020, 600 000 emplois salariés (et 700 0000 en incluant les non-salariés) seraient détruits, soit 2,3 % du niveau d’avant-crise.

Le taux de marge des entreprises perdrait quant à lui près de 4 points en moyenne sur l’année. La plus grande partie des pertes de revenus liées à la crise serait prise en charge par le compte des administrations publiques. »

Il ne faut toutefois pas se fier aux apparences, car si les États ont une dette d’autour de 100 %, c’est également le cas des entreprises et des ménages. La situation est donc plus qu’explosive.

La différence, c’est que les États représentant une forme socialisée à la plus haute échelle, leur faillite s’accompagne forcément de celle de la société toute entière. Il faut donc que les États se renflouent.

Mais comment faire ? Il y a les impôts, qui nécessitent toutefois une vie économique toujours plus élargie. Or, jusqu’à la fin de 2022, on ne sera même pas au niveau de 2019. Il faudrait atteindre 2023 pour espérer une reprise économique, alors qu’entre-temps il peut se passer de nombreuses choses nécessitant davantage de dépenses étatiques.

Il y a les privatisations. Celles-ci vont forcément se développer, à tous les niveaux. L’idée même d’un État assurant un arrière-plan universaliste – avec des musées, une éducation, différents services de santé et de transport, etc. – va nécessairement être remise en cause.

Ce démantèlement de l’État est cependant en conflit fondamental avec la nécessité pour les monopoles d’un État qui soit puissant afin d’être capable d’agir sur le plan mondial, de manière impérialiste. Une roquette antichar, c’est 900 euros, un missile qui parcourt 400 kilomètres et détruit un bunker, cela coûte pratiquement un million d’euros.

Il faut donc que l’armée soit capable d’avoir un budget militaire élevé, avec un appareil d’État de qualité pour gérer cette armée, ce qui a également un coût et implique que l’État ne soit pas réduit à la portion congrue.

On a donc des PIB belge et français en 2020 qu’on doit relier
à une dette budgétaire massive, qui implique une restructuration capitaliste, qui toutefois n’est pas dans l’intérêt des monopoles si cela va avec le démantèlement de l’État.

Les monopoles ont intérêt à un État fort : c’est l’expression, dans la crise générale du capitalisme, à la mise en place d’un capitalisme monopoliste d’État comme forme nouvelle propre à la phase de guerre impérialiste. Le capitalisme nécessite pourtant en même temps un budget qui soit « sain ». La guerre apparaît alors comme la seule porte de sortie.

La guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

[Sera publié dans le prochain numéro de la revue au format pdf Crise (Analyse de la seconde crise générale du mode de production capitaliste)]

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La seconde crise générale du mode de production capitalise a accéléré les processus de conflagration dont la base est la compétition des expansionnismes et des impérialismes. La Turquie, maillon faible des pays semi-féodaux semi-coloniaux, est dans ce cadre une source particulièrement agressive. C’est l’un des aspects de la crise entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan : ce dernier pays est poussé par la Turquie à aller de l’avant dans l’expansionnisme.

Dans le cataclysme de l’effondrement du social-impérialisme soviétique, l’Arménie, dévastée par le séisme de 1988, sombre dans la mobilisation chauvine, qui répond symétriquement au chauvinisme panturc dans lequel s’effondre de son côté l’Azerbaïdjan soviétique.

Jouant à fond la carte de la cohésion ethno-nationaliste, y compris en mobilisant les Arméniens de l’étranger, le régime nationaliste qui prend le pouvoir parvient à faire triompher en partie son propre expansionnisme.

S’appuyant sur les Arméniens du Nagorny Karabagh, il annexe au terme d’une guerre brutale près de 20% du territoire de l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan. Le nationalisme chauvin triomphant des deux côtés avec l’appui de puissances extérieures, la situation est immédiatement bloquée, et l’impasse se transforme peu à peu en piège menaçant en permanence la paix régionale.

La situation géographique du Nagorny Karabagh

L’Arménie se retrouve ainsi un quart de siècle plus tard dans une situation dramatique. Elle fait face à l’Azerbaïdjan, pays qui s’est surarmé au moyen de ses pétro-dollars, avec un appui systématique de la Turquie pour que son agressivité soit le plus libérée possible.

C’est un exemple extrêmement significatif de l’opposition historique entre la démocratie et la guerre, entre la démocratie et l’expansionnisme, entre la démocratie et le nationalisme et finalement, entre les peuples du monde et les intérêts de minorités cherchant toujours davantage de profits, quitte à lever le drapeau noir et sanglant de la guerre.

La conception communiste de la question nationale et ses implications

Il existe deux erreurs traditionnelles concernant la conception communiste des nationalités. La première, c’est de croire que le communisme prône l’indépendance des nations, alors qu’en réalité le communisme affirme l’auto-détermination des nations.

La seconde, c’est de croire que la question nationale est l’aspect principal de toute problématique, alors qu’évidemment, c’est la révolution mondiale qui constitue l’aspect principal. Plus précisément même, la question nationale est un cadre, et ce cadre doit être posé selon une compréhension populaire de la nation et surtout dans une perspective démocratique. C’est l’ensemble de ces éléments qu’il convient d’articuler pour aller dans le sens du communisme.

Ainsi le communisme veut l’auto-détermination des nations, mais cela ne veut nullement dire qu’il faille coûte que coûte réaliser l’indépendance. Cela dépend de la situation propre à chaque peuple et de l’élan démocratique que l’affirmation nationale est en mesure de porter. Dans tous les cas, toute initiative est subordonnée aux intérêts de la révolution mondiale.

Telle a été l’approche des communistes soviétiques en ce qui concerne le Caucase et en particulier les rapports entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

La République démocratique fédérative de Transcaucasie née à la suite de la révolution de février 1917

Lorsque le tsarisme s’effondre en février 1917, le gouvernement provisoire russe a mis en place une République démocratique fédérative de Transcaucasie composée de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie.

Celle-ci prend son indépendance en avril, mais s’effondre dès le mois de mai 1918, avec la fondation de trois « républiques démocratiques », arménienne, azérie et géorgienne.

Celles-ci rentrent immédiatement en conflit, alors que la république turque venant de se former s’affronte également à l’Arménie avec l’intention de rallier Bakou, voire même le nord de l’Iran. Les impérialistes – principalement britannique et américain – tentent alors de procéder à un découpage régional allant dans leur sens.

La république démocratique d’Arménie tente de tirer son épingle du jeu, mais sans y parvenir, tout en s’alliant aux armées blanches pour chercher à faire vaciller l’Azerbaïdjan. Dans ce pays, la révolution bat son plein à Bakou où les Bolcheviks dirigés par l’Arménien Stepan Chahoumian ont pris le pouvoir dès 1917.

Ils doivent faire face aux milices panturques d’un côté et aux bandes arméniennes de l’autre. La Commune tente de tenir face à ces divergences chauvines exacerbées par les menées kémalistes depuis la Turquie en faveur du panturquisme. Malheureusement, ce premier élan révolutionnaire est écrasé en 1918.

L’Arménien Stepan Chahoumian, dirigeant de la commune de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan

La république démocratique d’Azerbaïdjan est proclamée ensuite, elle se retrouve rapidement en guerre face à l’Arménie qui veut annexer le Karabagh.

Mais la République démocratique d’Azerbaïdjan s’effondre finalement devant la révolution et en avril 1920 elle cède la place à une république socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. En décembre 1920, la révolution touche également l’Arménie.

La République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie

La révolution en Géorgie clôt la brève histoire des « républiques démocratiques » et le 12 mars 1922 est fondée une Union fédérative des républiques socialistes soviétiques de Transcaucasie avec donc l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie.

Le 13 décembre de la même année elle se transforme en République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie, qui participe à la fondation de l’URSS le 30 décembre 1922, avec les républiques soviétiques de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine.

L’emblème de la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie

Toute les questions relatives à l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie relèvent alors d’une seule et même problématique, ce qui demande beaucoup d’investissement, puisqu’en 1926, il y a dans cette nouvelle république de 5,8 millions de personnes pas moins de 44 nationalités différentes, dont douze de moins de 30 000 personnes.

Et, comme c’est le cas dans les Balkans, on trouve à la fois des minorités nationales et une dispersion de nationalités ; des gens d’une même nationalité peuvent vivre dans deux zones entre duquel s’intercale une zone avec une autre nationalité, etc. Il y a une grande imbrication des différentes nationalités, même si trois prédominent : les Arméniens, les Azéris, les Géorgiens.

Puis, une fois le régime bien établi et l’étape d’unité des peuples passée, la constitution soviétique de 1936 rétablit les républiques socialistes soviétiques d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de Géorgie. C’était à la fois une avancée puisque les rapports entre les peuples étaient pacifiés, et en même temps un certain recul par rapport à une unification. Cela allait être très lourd de sens par la suite.

La question du Nagorny Karabagh et du Nakhitchevan

L’un des grands succès de la politique soviétique des années 1920 fut la résolution de la question du Nagorny (= montagneux, haut en russe) Karabagh (= en turc le jardin, le verger, du nord, le noir étend assimilée dans la langue turque à cette direction cardinale, comme l’est la Karadeniz = mer Noire, au nord de l’Anatolie).

Cette région montagneuse était peuplée en très grande majorité d’Arméniens, mais intégrée depuis environ deux cents ans à ce qui forme l’Azerbaïdjan, notamment sur le plan économique. Le Nagorny Karabagh est d’ailleurs séparé de l’Arménie proprement dit par un couloir de population azérie, plus précisément kurde.

À l’ouest de ce couloir, on a le Zanguezour (du nom du massif montagneux), qui lui fut intégrée à l’Arménie sous le nom de Syunik. La région à l’ouest de Syunik, le Nakhitchevan, une région peuplée très majoritairement d’Azéris, fut par contre rattachée à l’Azerbaïdjan, mais en tant que République Socialiste Soviétique autonome.

La situation en 1930

Le drapeau de cette république socialiste soviétique autonome du Nakhitchevan était en 1937 le même que celui de la République Socialiste Soviétique d’Azerbaïdjan, avec cependant comme ajout un espace rouge en haut à gauche avec le marteau et la faucille de couleur dorée, avec écrit à la fois en arménien et en langue azérie AzSSR et Nakhitchevan ASSR.

L’emblème, avec le traditionnel soleil levant soviétique, contenait les slogans, encore en arménien et en langue azérie, « République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan », « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », « Nakhitchevan ASSR ».

On a donc géographiquement, d’ouest en est, le Nakhitchevan (=Azerbaïdjan en tant que république autonome), Syunik (=Arménie), un couloir de population azérie-kurde (=Azerbaïdjan), le Nagorny Karabagh (=Azerbaïdjan mais de population arménienne en grande majorité).

Il faut savoir ici que, dans les années 1920, le Zanguezour était alors relié par une route au Karabagh, mais pas à la capitale arménienne, Erevan ; la route ne sera construite que par la suite. Pour rejoindre le Zanguezour et le Nagorny Karabagh depuis Erevan, il fallait faire un détour par le Nakhitchevan.

Le Nagorny Karabagh comme région autonome

Dès le printemps 1921, l’Arménie poussa à l’intégration en son sein du Nagorny Karabagh et commença à prendre des décisions en ce sens. Cela provoqua une série de réactions en chaîne allant jusqu’à la direction de l’URSS, avec une grande remise en cause des décisions unilatérales du côté arménien.

Toutes les options étaient sur la table (rattachement à l’Arménie, référendum, etc.), mais il fut considéré que de par la situation historique du Nagorny Karabagh dans son rapport avec l’Azerbaïdjan, il faudrait qu’il reste dans son giron.

Toutefois, le Nagorny Karabagh devint une région autonome. Cela signifiait que le Parti Communiste avait sa propre organisation, qu’il y avait une administration spécifique au Nagorny Karabagh, que dans le domaine de l’éducation et de la culture il y avait l’autonomie.

L’arménien était une langue reconnue de l’administration, du gouvernement, de la justice, ainsi que des médias.

Afin de renforcer la dimension arménienne, la capitale administrative cessa d’être Shusha, la seule ville au sens strict (et à majorité azérie), pour devenir le bourg rural arménien de Khankend, qui prit par la suite le nom de Stepanakert, en l’honneur justement du révolutionnaire bolchevik de Bakou, Stepan Chahoumian.

Les conflits réapparaissent avec la décadence de l’URSS social-impérialiste

De par la construction du socialisme en URSS, le choix du statut de région autonome pour le Nagorny Karabagh valait ce qu’il valait mais passa l’épreuve du temps. La population arménienne vivait en paix au Nagorny Karabagh, préservant sa culture ; les rapports arméni-azérie étaient pacifiques et constructifs.

Le symbole de cette époque est restée celui du club de football de Bakou, le Neftyanik Bakou, les Neftyanik étant les travailleurs du pétrole en russe, fondé en 1937. Une grande partie de l’équipe, selon les années, parfois même la moitié, était composée d’Arméniens azerbaïdjanais. Il s’est imposé comme la principale équipe de la République soviétique d’Azerbaïdjan ; son premier match d’ailleurs l’a opposé au Dinamo Erevan.

L’emblème du Neftyanik Bakou

La situation se dégrada évidemment après 1953 et le triomphe du révisionnisme en URSS. D’un côté, le nationalisme arménien refit surface et commença une intense propagande, avec même des demandes d’intégration du Nagorny Karabagh à l’Arménie, ce qui fut rejeté. De l’autre côté, le nationalisme azérie, tendant au panturquisme, se développa également de manière particulièrement agressive.

Il est significatif par exemple que l’équipe de Bakou pris alors, en 1967, le nom de Neftchi, c’est-à-dire travailleur du pétrole, mais cette fois en langue turque-azérie. Le nombre d’Arméniens de l’équipe tendant alors à se réduire avant de s’effacer.

Tant que le social-impérialisme soviétique était dans son élan, il n’y avait pas de place pour l’expression de ces nationalismes ; le régime, fonctionnant par la terreur, exigeait à la fois une soumission et une participation complète à son offensive pour l’hégémonie mondiale (surarmement massif, invasion de l’Afghanistan en 1979, satellisation du Vietnam, etc.).

Dès qu’il s’affaiblit, ce fut l’explosion, meurtrière.

La crise assassine de 1988

Le schéma est au fond le même que pour la Yougoslavie : l’effondrement de l’État central amena des massacres immédiats sur la base d’un nationalisme s’étant diffusé pendant des décennies, et encore plus à la faveur de la politique libérale de Mikhail Gorbatchev, secrétaire du PCUS. Cette période voit parallèlement le développement de l’affairisme mafieux dans l’appareil d’État et la grande industrie, autant en Arménie qu’en Azerbaïdjan, comme partout en URSS.

Tout cela a lieu alors que les effets de la guerre en Afghanistan entraîne dans ces régions un essor considérable du complexe militaro-industriel. L’armée soviétique s’entraîne alors sur le terrain du monastère de David Gareji datant du VIe siècle, à la frontière entre l’Azerbaïdjan et la Géorgie. L’infernale spirale de la corruption décadente enchaîne progressivement la banalisation des brutalités et des haines ethniques.

Lorsque la crise apparaît de manière ouverte, sanglante, en 1988-1989, il y a au Nagorny Karabagh 145 500 Arméniens (soit 76,9 % de la population), 40 600 Azéris (soit 21,5%), 3 000 Russes. Les Azéris vivaient principalement dans la ville de Shusha et ses alentours.

Une carte de l’Azerbaïdjan, avec la situation géographique du Yukhari Garabagh (ou Nagorny Karabagh)

Le 20 février 1988, des manifestations eurent lieu à Stepanakert, la capitale du Nagorny Karabagh, pour demander le rattachement à l’Arménie. Des manifestations similaires avaient eu lieu dans la capitale arménienne, Erevan, la veille. Le jour même, les députés de l’administration de la région autonome demandèrent à l’URSS le rattachement à l’Arménie, ce qui fut immédiatement rejeté par la voix de Mikhail Gorbatchev.

La pression montait particulièrement depuis une dizaine d’années, la population azérie en Arménie quittant le pays même en masse (il y a plus de 160 000 Azéris en Arménie en 1979, moitié moins dix ans plus tard). Les nationalistes azéris chauffaient quant à eux à blanc en prônant une ligne dure, s’appuyant sur les réfugiés azéris afin de diffuser largement une haine chauvine ouverte ciblant les Arméniens dans leur ensemble.

La situation explosa alors dans la vile industrielle de Soumgaït. C’était la seconde ville d’Azerbaïdjan, avec 223 000 habitants, dont 17 000 Arméniens.

Les conditions de vie étaient désastreuses, avec un manque terrible de logements, une pollution massive au point d’avoir une mortalité infantile catastrophique ; 1/5 des habitants avaient un casier judiciaire et la moyenne d’âge était de 25 ans. Si on ajoute à cela que les Azéris venaient souvent des campagnes, on avait tous les ingrédients pour une vaste opération de provocation.

Une carte de l’Azerbaïdjan, avec Bakou tout à l’Est et, un peu au-dessus, la ville de Soumgaït (ici dénommé Sumqayit) ; en pointillé, le territoire du Nagorny Karabagh

Les 27, 28 et 29 février 1988, des centaines de nationalistes menèrent un véritable pogrom anti-arménien, avec une démarche systématique de torture, de viols collectifs, de meurtres, n’épargnant personne, ni enfants ni personnes âgées. L’URSS fut débordée, scellant sa fin précisément ici ; elle nia les événements, puis ne parla que de 32 morts, alors qu’il y en eut plusieurs centaines.

La boîte de Pandore était ouverte.

L’effondrement du social-impérialisme soviétique et la crise de Bakou

Dès le massacre de Soumgaït, le nationalisme arménien se mit en branle et domina le pays. La population azérie fut expulsée, l’agitation au Nagorny Karabagh redoubla.

Le 15 juin 1988 le soviet suprême d’Arménie demanda à l’URSS de reconnaître la volonté de la région du Nagorny Karabagh d’intégrer l’Arménie ; le 12 juillet le soviet suprême du Nagorny Karabagh annonça sa sécession par rapport à l’Azerbaïdjan. En réponse, l’URSS mit en place une administration directe de la région autonome, à partir de janvier 1989.

Le nationalisme azéri s’organisa également de manière systématique, multipliant les initiatives et les plans de massacre. Si le pouvoir central disparaissait, les deux protagonistes s’affrontaient immanquablement.

La situation connut donc un nouveau tournant avec l’effondrement du social-impérialisme soviétique. Parallèlement à la chute du mur de Berlin, il y eut en effet l’abandon par l’URSS, le 28 novembre 1989, de l’administration directe du Nagorny Karabagh.

Dans la foulée, le 1er décembre, les députés du soviet suprême Nagorny Karabagh annoncèrent que la région autonome rejoignait l’Arménie. La rupture était consommée.

Or, il y avait à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, 200 000 Arméniens (sur les 1,7 million d’habitants de la ville). Cette population se retrouvait dans une situation intenable : le nationalisme arménien les plaçait véritablement comme un lieu de projection de haine, avec clairement l’espoir de parvenir à une rupture raciste entre les deux communautés.

Celle-ci se produisit en janvier 1990, avec un nouveau pogrom anti-arménien, organisé par les nationalistes qui cherchaient également à en profiter pour renverser le gouvernement fidèle à l’URSS. Les Arméniens de Bakou fuirent en masse et cette crise ouvrit un espace politique majeur aux nationalismes arménien et azéri, avec une logique jusqu’au-boutiste d’épuration ethnique.

Les initiatives nationalistes en Arménie et en Azerbaïdjan

Il existe une différence de qualité entre les nationalismes arménien et azéri en 1990. En effet, en Arménie, la chose est entendue : tout est mobilisé pour la conquête du Nagorny Karabagh. Le Mouvement Panarménien est le mouvement électoral le plus puissant aux élections de mai 1990.

Par contre, en Azerbaïdjan, les nationalistes étaient organisés dans un Front populaire azerbaïdjanais qui avait une dimension de masse, mais était bloqué dans son accession au pouvoir par le gouvernement pro-soviétique, c’est-à-dire pro-russe. D’ailleurs, le pogrom de Bakou – où la police n’intervint pas – fut un prétexte pour l’intervention de l’armée soviétique en Azerbaïdjan.

La répression des nationalistes azéris par le gouvernement soviétique fut très violente, faisant des centaines de morts.

C’est un aspect important, car pour toute cette phase, c’est clairement le nationalisme arménien qui est le plus agressif et à l’initiative.

Le démantèlement de l’URSS et l’indépendance arménienne du Nagorny Karabagh

En août 1991 eut lieu une tentative de putsch de la part des conservateurs soviétiques ; son échec amena le triomphe des forces centrifuges, l’URSS cessant d’exister en décembre de la même année.

L’Azerbaïdjan n’attendit cependant pas et proclama son indépendance le 31 août 1991. C’était la victoire des nationalistes sur le gouvernement pro-soviétique

Les Arméniens du Nagorny Karabagh proclamèrent leur propre indépendance le 2 septembre, après la mise en place d’un référendum organisé à la va-vite et voté uniquement par la population arménienne (avec 99 % de oui).

L’Arménie proclama elle-même son indépendance le 21 septembre et en réponse l’Azerbaïdjan enleva le statut d’autonomie régionale du Nagorny Karabagh le 27 septembre.

L’emblème du régime arménien né en 1991, fondé sur celui de 1918-1922

Le Nagorny Karabagh comme « république d’Artsakh »

Les Arméniens proclamant l’indépendance du Nagorny Karabagh donnèrent au nouveau régime le nom de république d’Artsakh. C’est là un choix tactique du nationalisme arménien.

C’est en effet une fiction, car en réalité l’Arménie contrôle totalement cette zone ; la proclamation d’une pseudo-république sert uniquement à ne pas apparaître comme expansionniste aux yeux de l’opinion publique mondiale. Inversement, le nom choisi sert à galvaniser les masses arméniennes dans leur fanatisme nationaliste, dans une perspective expansionniste.

L’emblème de la république dite d’Artsakh

Le nom d’Artsakh est en effet à la base celui d’une province de la « grande Arménie » de la géographie traditionnelle. L’espace ainsi désigné, majoritairement arménien mais non exclusivement va à la fin de l’époque médiévale être soumis à différentes puissances (ottomane, perse, russe). Cette province, grosso modo sur le territoire du Nagorny Karabagh, fut la dernière de la grande Arménie à être conquise.

En réalité, c’est plus compliqué que cela car le territoire fut à l’origine une composante de « l’Albanie du Caucase », dont les ethnies s’intégrèrent en partie à la culture arménienne. Les Arméniens qui restent en Azerbaïdjan aujourd’hui, sont d’ailleurs considérés aujourd’hui officiellement justement comme des « Albanais du Caucase » devant se dés-arméniser. Dans tous les cas cette partie du monde passa dès le 9e siècle sous domination seldjouk, puis safavide, puis ottomane, puis russe.

C’est donc un symbole mythique du nationalisme arménien, totalement à rebours de tout le parcours historique réalisé entre-temps ; ainsi au milieu du 18e siècle, il y a le khanat d’Erevan, le khanat de Nakhitchevan et celui du Karabagh. L’idée est très clairement de « purifier » l’Arménie et d’en revenir à la grande Arménie pré-médiévale, ce dont témoignent clairement également les cartes proposées par les nationalistes arméniens, qui restaurent partout où ils le peuvent la toponymie des régions, ou nahang, de la tradition classique.

Le territoire de la république dite d’Artsakh avec également les territoires revendiqués à l’Est

Il y a d’ailleurs une appropriation unilatérale du parcours des Arméniens d’Anatolie, qui connurent le génocide et qui culturellement ont leur propre évolution (leur langue arménienne étant d’ailleurs relativement différente), même s’il est en même temps important de noter qu’une part importante de la population de l’Arménie actuelle est composée de descendants de réfugiés anatoliens.

En tout cas, le génocide des Arméniens ottomans est aussi une matière à alimenter le nationalisme de l’Arménie dans la projection chauvine que réalise celui-ci en direction de l’Azerbaïdjan.

La guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

Afin de correspondre aux objectifs de la grande Arménie, l’initiative arménienne ne se contenta pas d’exercer son expansion sur le Nagorny Karabagh. Elle occupa militairement les territoires aux alentours, expulsant les populations non-arméniennes y compris au moyen de la violence, provoquant le départ forcé de 800 000 personnes, 300 000 Arméniens se voyant obliger de leur côté de fuir l’Azerbaïdjan en catastrophe de par la nouvelle situation.

Cette situation se caractérisa par l’affrontement armé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 1991-1993, l’armée azerbaïdjanaise reconquérant 40 % du Nagorny Karabagh en août 1992 avant de s’effondrer, amenant la Turquie à se mobiliser en septembre 1993 en exigeant que le Nakhitchevan ne soit pas envahi par l’Arménie, la Russie menaçant de son côté d’une intervention si la Turquie passait à l’offensive.

L’Arménie vola ainsi finalement de victoire en victoire, au moyen de massacres de civils s’il le fallait, comme dans la ville de Khodjaly, où 613 civils furent assassinés dont 83 enfants. La guerre causa la mort de 30 000 personnes, dont 7 000 Arméniens.

La fuite en avant arménienne

L’Arménie eut tellement le dessus que l’Azerbaïdjan fut dans l’obligation de signer un cessez-le-feu le 24 mai 1994. C’était une défaite totale pour l’Azerbaïdjan : aux 800 000 réfugiés s’ajoutait la perte de 20 % de son territoire. En plus du Nagorny Karabakh, il y avait également les sept districts azéris environnants (avec notamment parfois une importante présence kurde) conquis et dont la population fut expulsée également : Lachin, Kelbajar, Agdam, Fizuli, Kubatly, Jabrayil, et Zangelan.

Les nationalistes arméniens poussèrent au maximum l’humiliation. Robert Kocharian, du Nagorny Karabagh et donc de nationalité azérie, fut le premier président de la « République du Haut Karabagh », de 1994 à 1997. Puis, il fut premier ministre de l’Arménie de 1997 à 1998 et président de l’Arménie de 1998 à 2008 !

Le drapeau de la république dite d’Artsakh, consistant en un drapeau arménien divisé/réunifié

Dans l’idéologie officielle, et c’était vrai depuis 1988, il y eut une assimilation des Azéris aux « turco-tatars » et une assimilation des « turco-tatars » aux « turcs ottomans ». Les Azéris étaient assimilés à des Turcs ne pouvant, aux yeux des nationalistes arméniens, qu’être des fanatiques génocidaires.

Le prix à payer fut énorme pour l’Arménie. Le pays était ruiné, l’émigration massive au point qu’il n’y avait plus que 2,5 millions d’habitants. L’État se retrouvait aux mains de fanatiques nationalistes corrompus, avec une instabilité politique très grande, dont l’une des expressions fut en octobre 1999 une opération commando de nationalistes liquidant en pleine séance parlementaire le premier ministre arménien, le porte-parole du parlement et six autres personnalités politiques.

Les dépenses faites par les nécessités et les effets de cette politique chauvine agressive sont telles que l’Arménie mit des années à moderniser les infrastructures de sa capitale, pendant que le reste du pays était littéralement à l’abandon, y compris la ville de Gyumri, toujours dévastée depuis le séisme de 1988.

Et encore, la corruption s’affiche de manière écœurante dans la ville actuelle, où l’on ne compte plus les casinos, les bars à prostituées ou les églises construites avec l’argent détourné par les élites décadentes. La jeunesse, qui étouffe sous tous ces blocages, l’étau de la guerre et la toute puissance de l’armée, multiplie les soulèvements ou fuit massivement depuis les années 2000.

À cela s’ajoute l’influence russe, massive, avec l’installation d’une grande base militaire, prix à payer pour contrebalancer une éventuelle intervention turque.

Et, surtout, plus l’Arménie s’arrachait, lentement, à l’aveuglement nationaliste, plus l’Azerbaïdjan y sombrait de son côté.

Le groupe de Minsk

L’Arménie s’est en fait reposer sur sa victoire initiale et sur la volonté des impérialistes, alors, de geler la situation. Le début des années 1990 marque en effet un redémarrage de l’expansion capitaliste, dans le prolongement de la chute du bloc du social-impérialisme soviétique. La guerre arméno-azerbaïdjanaise ne collait pas au panorama.

Dans ce cadre fut formé le « Groupe de Minsk », composé d’une série de pays devant superviser des négociations n’ayant jamais réellement lieu en tant que telles : les États-Unis, la France, la Russie, la Biélorussie, l’Allemagne, l’Italie, la Suède, la Finlande, la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Il y a bien de très nombreuses rencontres au plus haut niveau entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui se sont tenus, mais sans jamais aboutir, de par les positions nationalistes antagoniques. L’Arménie s’est imaginée, aveuglée par son oligarchie et les nationalistes arméniens, que la situation en resterait là.

Tous ses efforts tendaient à faire reconnaître progressivement par la communauté internationale, et notamment au Conseil de l’Europe, où siège et l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la réalité de l’indépendance du Haut-Karabagh, voire même son rattachement à l’Arménie.

L’ultra-nationalisme azéri à la conquête de l’hégémonie

Le nationalisme azéri avait été initialement broyé par le gouvernement pro-russe, mais il réussit progressivement à prendre le dessus. La première étape fut la victoire des nationalistes azéris aux présidentielles de 1992, avec 64 % pour Aboulfaz Eltchibeï. Celui-ci dut cependant s’enfuir dès 1993 à la suite d’un coup d’État pro-russe mené par Souret Husseïnov, pavant la voie la même année à la présidence pro-russe de l’autocrate Heydar Aliyev, « père de la nation azérie ».

Son fils Ilham Aliyev prit le relais en 2003, qui dans le même esprit clanique pro-russe nomma sa femme vice-président en 2017 et reçut de l’Ordre de gloire et d’honneur, la plus haute décoration de l’Église orthodoxe russe ! Il fut également réélu avec 86 % des voix aux présidentielles de 2018.

Sa démagogie nationaliste est sans limites. Lorsqu’un officier azerbaïdjanais, Ramil Safarov, tua un officier arménien dans son sommeil dans le cadre d’un programme d’études de l’OTAN, il fit en sorte de le rapatrier pour soi-disant qu’il finisse de purger sa peine au pays. Il le libéra alors immédiatement après l’avoir accueilli en héros, le faisant monter en grade, lui payant plus de 8 ans de solde (le temps qu’il avait passé en prison), lui donnant une maison et une décoration.

Le drapeau de l’Azerbaïdjan

Profitant du développement des activités pétrolières et d’une économie (oligarchique et rentière) en expansion grâce au pétrole (formant 80-90 % des revenus), la ligne fut alors d’aller au conflit et cela convergeait avec la dynamique turque.

L’Arménie se retrouvait alors face à une situation totalement nouvelle à la fin des années 2010, avec l’Azerbaïdjan en expansion économique, se militarisant à coups d’investissements massifs bien supérieurs à ceux de l’Arménie, travaillant de concert avec la Turquie, qui reprenait pied dans la région en se rapprochant également de la Géorgie.

Géorgie dont Recep Tayyip Erdogan, le président de la Turquie, a même affirmé qu’il était originaire lors d’une visite officielle dans ce pays, manière de souligner le caractère soi-disant au-delà des ethnies de ses prétentions panturques en direction du Caucase.

L’emblème de l’Azerbaïdjan

La question iranienne et russe

La seule chose qui sauve relativement l’Arménie est la Russie, qui a une puissante présence tant en Arménie qu’en Azerbaïdjan et qui aimerait bien calmer le jeu, même si elle a initialement soutenu l’Arménie au début des années 1990. La Russie se retrouve dans les faits dans une position intenable.

Il y a également l’Iran. De ses 1254 kilomètres de frontière, les 268 km de frontière avec la Turquie, comme les 996 km avec l’Azerbaïdjan, sont fermés. Reste 165km avec la Géorgie et 35 avec l’Iran, dans une région montagneuse difficilement praticable cependant.

L’Iran pourrait être proche de l’Azerbaïdjan, tous deux ayant une population relevant en majorité de l’Islam chiite, mais le 1/3 environ de la population iranienne est azérie et le régime se méfie d’un éventuel expansionnisme azéri.

Le nationaliste azéri Gudrat Hasanguliyev prônait même en 2008 le changement du nom du pays, d’Azerbaïdjan en Azerbaïdjan du nord, sous-entendant qu’il fallait se « réunifier » avec la partie sud, en Iran.

Il faut cependant noter que c’est davantage l’Iran qui attire les Azéris, de par son importante dynamique culturelle et de par la présence de centaines de milliers de personnes relevant de minorités persanes (tels les Talysh), et que le nationalisme azéri préfère se tourner vers la Turquie, en mode « panturc ».

L’Azerbaïdjan a également besoin de l’Iran pour maintenir sa continuité avec le Nakhitchevan, puisque la seule route qui les relie passe aujourd’hui par son territoire. Ceci fait aujourd’hui de Tabriz le nœud où se croisent les échanges en direction de tous ses territoires voisins, entre lesquels la soi-disant « chute du Rideau de fer » a dressé des barrières autrement insurmontables, baignés du sang de peuples que l’élan démocratique du Socialisme avait commencé à unifier.

Comment l’Arménie peut-elle se sortir de sa dramatique situation ?

L’oligarchie arménienne a joué avec le feu et une partie de la diaspora a cédé aux illusions chauvines d’une expansion « naturelle », sans prendre en compte le tracé de l’histoire ni la perspective démocratique historiquement nécessaire.

Maintenant, l’Arménie est au pied du mur. Et sa situation reflète d’ailleurs celles des peuples d’Orient dans leur ensemble, minés par le nationalisme identitaire, qui les atomise jusqu’au génocide des plus vulnérables selon le jeu des circonstances.

Mais les Arméniens, comme leurs voisins, ont plus à partager, plus à construire, plus à élever que d’alimenter cette noire spirale des petits chauvinismes.

Ces petits manipulateurs de l’identité qui dessinent sur des cartes leurs chimères avec le sang des peuples… échoueront devant la démocratie portée par le Socialisme !

Ces petits traîtres empressés de faire des affaires une fois leur position conquise sur le dos des masses… seront punis par les peuples épris de paix et de fraternité !

L’avenir n’appartient pas à la quête de richesse de la part d’une oligarchie corrompue et décadente qui est la seule à jouir des effets de cet effondrement général de la civilisation.

L’Arménie et particulièrement sa jeunesse doivent lever le drapeau de la démocratie en direction de l’Azerbaïdjan et de ses peuples, tout comme les masses azéries doivent rejeter le panturquisme pour se tourner vers l’internationalisme prolétarien !

Tel est le mouvement même de l’histoire, telle est cette certitude qui doit guider la conscience civilisée, telle est la lumière d’une aube nouvelle vers laquelle les peuples de ces pays doivent se tourner et se rassembler. Telle est la promesse, et l’honneur, du Socialisme.

La crise générale du capitalisme (1950)

Henri Claude (1909-1994) fut dans sa jeunesse un « abondanciste » et actif dans un cercle diffusant à Rouen la conception que le capitalisme allait laisser la place à une société d’abondance et qu’en attendant il menait forcément à la guerre. Il finit par considérer que cela correspondait aux thèses du communisme, mais rejoignit d’abord les rangs des trotskistes juste avant la première guerre mondiale, puis finalement le PCF en 1947.

L’article est tiré de la revue du PCF La Pensée, de septembre-octobre 1950. Il devint par la suite un économiste du PCF devenu révisionniste, dans la ligne de la thèse du capitalisme monopoliste d’État et alors que les « économistes » dont principalement Paul Boccara jouaient désormais un rôle majeur sur les orientations.

Henri Claude fut à ce titre rédacteur en chef de la revue du PCF Économie et politique. Il est notamment l’auteur de Nouvel avant-guerre? et Plan Marshall (tous deux en 1948), Où va l’impérialisme américain? (1950), Le Pouvoir et l’Argent (1972), Les Multinationales et l’Impérialisme (1978), La Troisième course aux armements (1982), Mitterrand ou l’atlantisme masqué (1986).

La notion de crise générale du capitalisme est une notion qui est encore loin
d’être claire à tous les esprits. Cela tient en partie au mot même de crise qui
prête à confusion. La plus grossière consiste à confondre « crise générale du
capitalisme » et « crise économique ». Ce sont pourtant là deux phénomènes
d’une nature entièrement différente, comme le montre le rôle joué par les crises économiques de surproduction dans l’économie capitaliste.

L’économie capitaliste est une économie anarchique et aveugle. Des milliers
de producteurs produisent sans connaître les possibilités du marché ; or c’est le marché qui commande la production. L’industriel travaille en fonction de la demande, mais sans savoir si cette demande se maintiendra ; il ne peut le savoir que lorsque la demande fait effectivement défaut ; mais comme il a produit comme si cette demande restait la même ou allait en augmentant, une partie de sa production ne trouve pas preneur ; il s’aperçoit alors qu’il a produit plus qu’il ne fallait ; il ralentit sa production ou l’arrête pour pouvoir liquider ses stocks et se régler sur la baisse de la consommation. Le ralentissement de l’activité et ses conséquences constituent ce qu’on appelle crise économique.

Comme on le voit, pour l’économie capitaliste la crise est une véritable fonction organique. Et les économistes de la bourgeoisie ont raison de dire de leur point de vue que la crise est un assainissement de l’économie momentanément engorgée. Et comme le capitalisme est incapable d’empêcher ces engorgements, les crises sont un phénomène normal et régulier résultant du fonctionnement même de l’économie capitaliste. Le capitalisme, de par sa nature même, connaîtra toujours des phases de
prospérité et de crises. Il ne peut pas vivre sans connaître ces hauts et ces bas.

Cette analyse succincte nous montre que le caractère essentiel de ce qu’on
appelle la crise générale du capitalisme ne doit pas être recherché dans l’économie.

Elle nous permet en même temps d’écarter une seconde erreur, qui consiste à voir dans la crise générale du capitalisme une crise économique plus violente que les autres et qui serait insurmontable. Mais il n’existe pas de crise permanente de surproduction, de crise économique insurmontable. Sans doute les crises économiques prennent-elles, comme nous le verrons, des caractères nouveaux dans la période de déclin du capitalisme, mais cela n’empêche pas que le mouvement de la vie économique reste fondamentalement le même et qu’une « crise » soit toujours suivie d’une « reprise » et d’une phase de « prospérité ».

La crise économique de surproduction est, et ne peut être qu’un phénomène périodique qui se reproduit régulièrement à des intervalles de sept à dix ans et qui résulte du fonctionnement, de la vie même du système capitaliste.

La crise générale du capitalisme au contraire n’est pas une crise à l’intérieur du système, mais la crise du système capitaliste lui-même ; elle affecte non seulement l’économie, mais le capitalisme pris dans son ensemble ; c’est une maladie qui s’attaque aux centres vitaux de l’organisme capitaliste et les détruit complètement ; ce n’est pas un mal passager et guérissable, mais une maladie qui ne quitte pas le malade et le conduit à la mort…

Et la mort du capitalisme, c’est la fin de la domination et de l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie. Le caractère essentiel de la crise générale est donc social et politique. L’examen exclusif de ses aspects économiques ne peut suffire à en rendre compte. Dire par exemple que la crise du commerce international est le phénomène le plus important de la crise générale du capitalisme dans la période qui suit la deuxième guerre mondiale est une conception « économiste » et erronée de la crise générale.

La crise générale, en réalité, c’est essentiellement la crise du pouvoir de la
bourgeoisie. Et il faut entendre le mot crise au sens non pas d’un ébranlement, mais de l’effondrement, de l’écroulement de ce pouvoir. Car depuis le début du capitalisme, la domination de la bourgeoisie a été souvent ébranlée : rappelons seulement les journées de juin 1848 et la Commune de Paris en France ; mais la crise du pouvoir de la bourgeoisie dans le monde n’a commencé réellement qu’à partir du jour où son pouvoir a été brisé, et brisé définitivement, sur une partie du globe.

Le capitalisme n’est entré ainsi dans sa crise générale qu’avec la Révolution d’octobre 1917 en Russie. Et cela non seulement parce que le pouvoir de la bourgeoisie a été jeté par terre dans un des plus grands pays capitalistes, mais parce que le prolétariat russe a construit à la place de l’ordre ancien un ordre nouveau, l’ordre socialiste qui est l’antithèse vivante de l’ordre capitaliste.

Comme l’indique avec raison Léontiev :

l’indice essentiel de la crise générale du capitalisme consiste dans la division du monde en deux systèmes, le capitalisme et le socialisme (Léontiev, L’aggravation de la crise générale du capitalisme. Paris, Éditions sociales, 1930),

et comme le précise également un éditorial du journal Pour une Paix durable :

la victoire de la grande Révolution socialiste d’octobre, qui a divisé le monde en deux camps opposés, a marqué le début de la crise générale du capitalisme ; ayant créé lès conditions de la fin inévitable et proche de ce système social, elle en hâte la fin (Pour une Paix durable, pour une Démocratie populaire, 28 avril 1950).

La rupture de l’unité du monde capitaliste, l’instauration du socialisme et
la lutte des deux systèmes constituent en effet le trait fondamental de la crise générale.

La crise générale du capitalisme nous apparaît ainsi comme un phénomène
historique, une époque particulière de l’histoire du capitalisme : c’est la période finale de l’impérialisme.

La crise générale, époque finale de l’impérialisme

L’époque de la crise générale n’est pas, dans l’histoire du capitalisme, une.
période nouvelle qui s’ajouterait aux deux époques précédentes qui sont : la
période du capitalisme de libre concurrence, qui s’est terminée dans la décade 1880-90, et la-période du capitalisme des monopoles ou période de l’impérialisme qui lui a succédé.

[Eugen Varga prétend alors déjà le contraire en URSS, puis avec le triomphe du révisionnisme Paul Boccara reprendra cette thèse en France en la développant et acquérant une stature internationale dans le camp révisionniste ; Henri Claude s’inscrira lui-même dans cette perspective.]

L’impérialisme est bien, comme l’a montré Lénine, le stade
suprême du capitalisme. La Révolution d’octobre a prouvé en effet qu’il n’y avait pas de transition entre l’impérialisme et le socialisme, que l’un menait directement à l’autre.

Mais parce que la bourgeoisie a réussi à se maintenir au
pouvoir, en dehors de l’U.R.S.S., le système impérialiste a subsisté, en gardant ses traits essentiels. Toutefois ses conditions d’existence ont radicalement changé avec l’apparition d’une nouvelle contradiction, la contradiction entre le secteur socialiste et le secteur impérialiste. Cette contradiction, d’une nature entièrement nouvelle, a fait entrer l’impérialisme dans la deuxième phase de son histoire, celle de sa crise générale.

Jusqu’alors, c’est-à-dire tant que l’impérialisme constituait un système unique, embrassant toute l’économie mondiale, il existait trois contradictions essentielles :

1° contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie dans les pays impérialistes ;

2° contradiction entre les États impérialistes et les pays coloniaux et dépendants ;

3° contradiction entre les États impérialistes pour un nouveau partage du
monde.

Mais il s’agissait là de contradictions inhérentes au système impérialiste
lui-même, de contradictions internes.

La quatrième contradiction au contraire n’est plus, pour reprendre l’expression de Staline, « une contradiction au sein du capitalisme ; c’est une contradiction entre le capitalisme dans son entier et le pays qui bâtit le socialisme » (Rapport au XVIe congrès du Parti Communiste de l’U.R.S.S., Deux bilans, Bureau d’Éditions, 1930, p. 14).

C’est, si l’on veut, une contradiction externe.

Cette contradiction a ceci de particulier qu’elle est insurmontable pour le capitalisme mondial et qu’elle l’entraîne irrémédiablement dans la tombe. Comment cela ?

Cela tient essentiellement à la nature de la Révolution d’octobre qu’il importe de bien préciser, car c’est elle qui donne à la crise générale du capitalisme ses traits caractéristiques. Cette Révolution a en effet une portée universelle.

Comme l’a montré Staline dans un article célèbre (Les Questions du Léninisme, Éditions sociales, 1946, t.I, pp. 186-192, toutes les citations qui suivent sont tirées de ce texte), elle n’est pas limitée au cadre national ; c’est une révolution d’ordre international, qui met en cause le pouvoir de la bourgeoisie dans le monde entier en aggravant toutes ses contradictions, et notamment en poussant au paroxysme l’antagonisme qui existe entre le prolétariat et la bourgeoisie des pays capitalistes et celui qui oppose les pays coloniaux aux États impérialistes.

« La Révolution d’octobre a inauguré une nouvelle époque, l’époque des
révolutions prolétariennes dans les pays de l’impérialisme ». En effet le fait que le prolétariat russe ait réussi à « percer le front de l’impérialisme mondial », et à « jeter bas la bourgeoisie impérialiste dans un des plus grands pays capitalistes », que « la classe des salariés, la classe des persécutés, la classe des opprimés et des exploités » se soit « élevée à la situation d’une classe dominante » est un exemple prodigieux pour les prolétaires de tous les pays.

De plus la Révolution d’octobre a montré non seulement que le prolétariat
pouvait renverser la bourgeoisie, mais aussi qu’il pouvait construire à la place de l’ordre bourgeois un ordre nouveau, socialiste.

Les succès incontestables du socialisme en U.R.S.S., dit Staline, sur le front de construction ont démontré nettement que le prolétariat peut gouverner avec succès le pays sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie ; qu’il peut édifier avec succès l’industrie sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie ; qu’il peut diriger avec succès toute l’économie nationale sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie ; qu’il peut édifier avec succès le socialisme malgré l’encerclement capitaliste.

Il est évident qu’un tel exemple donne confiance au prolétariat des autres
pays et l’oriente vers la voie révolutionnaire.

En transformant en propriété sociale les moyens et instruments de production appartenant aux propriétaires fonciers et aux capitalistes, en enlevant le pouvoir à la bourgeoisie, en la privant des droits politiques, en démolissant l’appareil d’État bourgeois et en transmettant le pouvoir aux Soviets, la Révolution d’octobre a ensuite montré en quoi consistait concrètement une révolution prolétarienne.

Elle a montré également au prolétariat les moyens d’y parvenir : cette révolution a été rendue possible, elle a pu triompher, puis se maintenir, dans les conditions de l’encerclement capitaliste, grâce à l’existence d’un parti révolutionnaire de type nouveau : le parti bolchevik, armé des principes du marxisme-léninisme.

Enfin elle a amené le prolétariat à faire un progrès idéologique décisif en
rompant avec le réformisme, le social-démocratisme. Or, comme le dit Staline, et comme l’expérience l’a montré :

il est impossible d’en finir avec le capitalisme sans en avoir fini avec le social-démocratisme dans le mouvement ouvrier. C’est pourquoi l’ère de l’agonie du capitalisme est en même temps celle de l’agonie du social-démocratisme dans le mouvement ouvrier.

Aussi parce qu’elle « annonce la victoire certaine du léninisme sur le social-
démocratisme dans le mouvement ouvrier mondial », la Révolution d’octobre annonce la victoire du socialisme dans tous les pays capitalistes.

Mais la Révolution d’octobre n’ébranle pas seulement le capitalisme dans les « centres de domination, dans les métropoles » ; elle frappe encore « l’arrière de l’impérialisme, sa périphérie, en sapant la domination de l’impérialisme dans les pays coloniaux et dépendants ». La Russie tzariste comprenait en effet des peuples opprimés soumis au nationalisme russe.

La Révolution d’octobre a délivré définitivement ces peuples de l’oppression nationale et coloniale et en même temps a montré la voie à la suppression définitive de cette oppression. Les peuples opprimés de la Russie tzariste ne se sont pas libérés en effet sur la base du nationalisme en essayant de prendre une revanche sur le peuple russe et en devenant à leur tour de nouveaux foyers d’oppression, mais au contraire sur la base de l’internationalisme :

Le trait caractéristique, dit Staline, de la Révolution d’octobre, c’est qu’elle a accompli en U.R.S.S. ces révolutions nationales et coloniales, non sous le drapeau de la haine nationale et des conflits entre nations, mais sous le drapeau d’une confiance réciproque et d’un rapprochement fraternel, des ouvriers et des paysans des nationalités habitant l’U.R.S.S., non pas au nom du nationalisme, mais au nom de l’internationalisme.

Précisément parce que les révolutions nationales et coloniales se sont faites, chez nous, sous la direction du prolétariat et sous le drapeau de l’internationalisme, précisément pour cette raison les peuples parias, les peuples esclaves se sont, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, élevés à la situation de peuples réellement libres et réellement égaux, gagnant par leur exemple les peuples opprimés du monde entier.

C’est dire que la Révolution d’octobre a inauguré une nouvelle époque, l’époque des révolutions coloniales dans les pays opprimés du monde, en alliance avec le prolétariat, sous la direction du prolétariat.

La conséquence, c’est qu’

en jetant la semence de la révolution aussi bien dans les centres qu’à l’arrière de l’impérialisme en affaiblissant la puissance de l’impérialisme dans les « métropoles » et en ébranlant sa domination dans les colonies, la Révolution d’octobre a, de ce fait, mis en question l’existence même du capitalisme mondial dans son ensemble.

En effet la victoire de la Révolution d’octobre, en arrachant au système impérialiste mondial un pays aussi vaste que la Russie tzariste et aussi important pour « l’équilibre » du système impérialiste, en tant que territoire d’exploitation pour le capital français, anglais, allemand, en tant que source de matières premières et bastion de la réaction politique dans le monde, a accéléré, comme nous le verrons, le processus de décomposition et de putréfaction qui est né et s’est développé dans la phase précédente de l’impérialisme, et sapé de ce fait les fondements mêmes de l’impérialisme mondial.

En même temps la Révolution d’octobre a donné au mouvement révolutionnaire mondial, pour la première fois, une base qui lui sert d’appui et de soutien et un centre autour duquel il peut se grouper « en organisant le front révolutionnaire unique des prolétaires et des peuples opprimés de tous les pays contre l’impérialisme ». Or ce front unique n’avait jamais pu se réaliser auparavant.

Comme elle élève également « la force et l’importance, le courage et la combativité des classes opprimées du monde entier », en créant pour elles « un phare éclairant leur chemin et leur révélant, des perspectives », « un forum universel ouvert » pour manifester et matérialiser leurs aspirations et leur volonté, on peut dire avec Staline :

La Révolution d’Octobre a porté au capitalisme mondial une blessure mortelle, dont il ne se remettra jamais ; l’ère de la stabilité du capitalisme est révolue, emportant avec elle la légende de l’immuabilité du monde bourgeois, l’ère est venue de l’effondrement du capitalisme.

[En effet] le capitalisme peut se stabiliser partiellement, il peut rationaliser sa production, livrer la direction du pays au fascisme, réduire momentanément la classe ouvrière, mais jamais plus il ne recouvrera ce « calme » et cette « assurance », cet « équilibre » et cette « stabilité » dont il faisait parade autrefois, car la crise du capitalisme mondial a atteint un degré de développement tel que les feux de la révolution doivent inévitablement s’ouvrir un passage, tantôt dans les centres de l’impérialisme, tantôt dans sa périphérie, réduisant à néant les rapiéçages capitalistes et hâtant de jour en jour la chute du capitalisme.


L’époque de la crise générale du capitalisme ou deuxième phase de l’impérialisme est donc bien la phase terminale de ce système. Mais l’analyse que nous venons de faire nous montre aussi que cette période appartient en réalité à deux époques différentes de l’histoire humaine. Si elle appartient encore d’un côté au capitalisme, elle appartient aussi déjà au socialisme.

La Révolution d’octobre, en abolissant le règne de l’exploitation de l’homme par l’homme, en remplaçant la démocratie bourgeoise par la démocratie prolétarienne, en construisant une économie planifiée sur la base de la socialisation des moyens de production, en réalisant l’union, au sein d’un État multinational d’un type nouveau, d’ouvriers et de paysans appartenant aux peuples les plus divers, en mettant fin à l’oppression nationale et raciale et aux haines qui en découlent, a fait entrer l’humanité dans l’ère du socialisme.

Dès lors, l’humanité n’a plus à « inventer » ou à « créer » le socialisme, elle n’a plus qu’à étendre au monde entier ce qui est réalisé sur une partie de la planète. Car entre l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et « l’union des travailleurs de tous les pays dans une seule économie mondiale », il n’y a qu’une différence de quantité et non une différence de nature.

L’époque du socialisme a donc commencé en 1917 et la période actuelle en
est une partie intégrante, comme elle fait aussi partie de l’époque de l’impérialisme. Il faut bien mettre en relief cette double appartenance : car l’essentiel des efforts de la réaction mondiale et des agents avoués ou non, conscients ou non de l’impérialisme (fascistes, sociaux-démocrates de droite, trotskystes) consiste aujourd’hui à dénaturer le caractère de la crise générale du capitalisme en lui enlevant son appartenance au socialisme, c’est-à-dire en niant le caractère socialiste de l’U.R.S.S. et en rejetant dans l’avenir l’ère du socialisme.

Mais indiquer la double appartenance ne suffit pas pour définir l’époque de la crise générale ; il faut aussi montrer que des deux, c’est l’appartenance au socialisme qui est déterminante.

Car les économistes marxistes qui font remonter le début de la crise générale au début de l’impérialisme, comme [Eugen] Varga, ou qui voient davantage l’aspect économique que le caractère politique de la crise générale, qui grossissent d’une manière ou d’une autre l’appartenance « impérialiste » de l’époque de la crise générale et estompent de ce fait son autre appartenance, tombent sans s’en rendre compte dans le jeu de leurs adversaires.

Une définition correcte de la crise générale du capitalisme doit en effet être
faite par rapport à l’avenir et non pas par rapport au passé, par rapport au
socialisme et non par rapport au capitalisme. La période de la crise générale du capitalisme peut ainsi se définir comme la période de transition entre le socialisme dans un seul pays et le socialisme dans le monde entier, entre le succès localisé du socialisme et son triomphe universel.

II. — TRAITS PARTICULIERS DE L’IMPÉRIALISME
A L’
ÉPOQUE DE LA CRISE GÉNÉRALE


Maintenant que nous avons dégagé le caractère essentiel de la période de la
crise générale, nous pouvons analyser sans erreur grave les modifications qui se produisent au sein du système impérialiste au cours de sa deuxième période.

Du point de vue économique, la période de la crise générale du capitalisme
est caractérisée par le renforcement des caractères de l’impérialisme dégagés par Lénine et par l’aggravation des conditions de fonctionnement de l’économie capitaliste, par l’accentuation de sa décomposition et de son parasitisme.

La domination des monopoles, trait essentiel de l’impérialisme, s’affirme toujours davantage dans la période de crise générale.

Depuis la première guerre mondiale la puissance des monopoles s’est en effet accrue de façon considérable : la concentration de la production, le développement sous tous les rapports (dimensions, quantité, importance) des monopoles industriels (cartels, trusts, syndicats) et des monopoles bancaires, la monopolisation de la richesse nationale par le capital financier se sont accélérés dans des proportions énormes (pour les détails, voir Varga et Mendelsohn [qui tous deux sont alors déjà révisionnistes] : Données complémentaires à « l’impérialisme » de Lénine, pp. 317 a 339).

A cette accélération de la vitesse de développement des monopoles s’ajoute un second caractère, plus spécifique encore de la crise générale, à savoir la transformation de plus en plus poussée du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État.

Il ne s’agit pas là d’une tendance nouvelle, puisqu’elle a déjà été décelée
par Lénine, mais elle prend des proportions inconnues jusqu’alors. Il faut souligner que si cette transformation se produit pendant les guerres mondiales, elle se survit dans les périodes dites de « paix ». L’économie allemande sous Hitler, l’économie italienne sous Mussolini sont des types d’économie propres à la crise générale du capitalisme.

Mais ce ne sont pas là des « accidents » : le capitalisme monopoliste d’État se retrouve dans tous les pays capitalistes à un degré plus ou moins grand et tend à devenir la forme universelle et spécifique dé l’impérialisme dans la période de crise générale. Les commandes de l’État (grands travaux et surtout armements) jouent un rôle de plus en plus grand dans la formation des profits du capital financier, comme le montre l’importance croissante des dépenses gouvernementales.

Corrélativement, « l’union personnelle » de l’oligarchie financière avec le gouvernement se développe de façon considérable. Après la deuxième guerre mondiale, aux Etats-Unis les postes les plus importants du gouvernement et de l’appareil d’État sont occupés par les financiers et les industriels les plus en vue et cette « occupation » prend un caractère permanent (pour les détails, voir mon livre : Où va l’impérialisme américain).


Ce phénomène montre que le capitalisme, à l’époque de la crise générale, est définitivement mûr pour le socialisme. Car, comme l’a dit Lénine :

le capitalisme monopoliste d’État est la préparation matérielle la plus complète pour le socialisme, il est le seuil du socialisme.

La domination ainsi accrue du capital monopoleur a aggravé les tendances à la décomposition et au parasitisme propres à l’impérialisme à un degré tel que des phénomènes nouveaux sont apparus.

La décomposition du capitalisme

1. L’instabilité, une instabilité grandissante, apparaît comme un des traits
les plus caractéristiques du système capitaliste à l’époque de sa crise générale.

Cette instabilité ne tient pas seulement, comme nous l’avons souligné, à la victoire de la Révolution d’octobre, mais aussi aux lois et aux contradictions propres à l’impérialisme lui-même, qui en font l’époque des « guerres et des révolutions », et aux aspects particuliers que prend l’inégalité de développement des pays impérialistes dans la période de crise générale.

Une réduction aussi sensible de la sphère d’exploitation que la perte, d’un
sixième du globe a rendu beaucoup plus violente la lutte pour l’écoulement des marchandises, pour le placement des capitaux et pour l’accaparement des matières premières. D’où l’aggravation des antagonismes entre puissances impérialistes et la nécessité de nouvelles guerres.

Mais cette instabilité est aussi une conséquence des guerres mondiales, qui
ont eu une influence décisive sur l’inégalité de développement des pays capitalistes. Privés des produits de l’industrie européenne, des pays agraires ou producteurs de matières premières installent des industries de transformation qui ferment des débouchés à la production de l’Europe ; une jeune bourgeoisie nationale, naît, qui entre en concurrence et en conflit avec les bourgeoisies européennes.

La guerre a permis ensuite à certains pays capitalistes de se développer,
pendant que d’autres régressaient à la suite des défaites militaires ou de la ruine financière. Après la première guerre mondiale, l’Allemagne a perdu toutes ses colonies et ses capitaux placés à l’étranger. Étant donné la place qu’elle occupait avant la guerre dans le monde capitaliste, cette déchéance ne pouvait manquer d’ébranler la stabilité de l’économie capitaliste.

La politique de rapine des vainqueurs a déchaîné en même temps des antagonismes violents entre pays vainqueurs et pays vaincus, source de nouvelles guerres. Parmi les « vainqueurs », certains États impérialistes ont pu, pendant que les autres se ruinaient, développer leur industrie et leur puissance financière, comme le Japon au cours de la première et les Etats-Unis au cours des deux guerres mondiales.

La guerre a provoqué ainsi des conflits parmi les vainqueurs entre les « nouveaux riches » et les « anciens », dont la puissance économique s’est affaiblie, mais qui ont quand même agrandi leur domaine colonial comme l’Angleterre et la France à la suite de la première guerre mondiale. D’où l’aggravation de l’antagonisme entre les Etats-Unis et l’Angleterre après 1918.

Les guerres mondiales ont enfin provoqué un changement brutal dans l’évolution de l’impérialisme : le cercle des « grandes puissances » impérialistes qui s’élargissait au XIXe siècle (l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Italie et le Japon venant prendre place aux côtés de l’Angleterre, de la France, de la Russie et de l’Autriche), s’est restreint, depuis 1914, de façon considérable.

C’est là un aspect caractéristique de l’époque de la crise générale.

Après la première guerre mondiale il n’y avait plus que cinq grandes puissances (Angleterre, France, Italie, Etats-Unis, Japon) au lieu de huit (les mêmes, plus l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Russie tzariste). Après la deuxième guerre mondiale, il n’y en a plus que deux, les Etats-Unis et en partie l’Angleterre.

Avant la première guerre mondiale, les principaux pays exploiteurs étaient
l’Angleterre, la France, l’Allemagne et en partie les Etats-Unis. Après 1918 les
principaux pays créditeurs étaient les Etats-Unis et en partie l’Angleterre. Après la deuxième guerre mondiale, les Etats-Unis sont la seule grande puissance financière. Cette concentration successive de la richesse mondiale a un pôle et l’élargissement corrélatif des pays exploités entraîne une instabilité grandissante du système capitaliste.

2. La contradiction entre les forces productrices et les rapports de production, comme conséquence de la réduction de la sphère impérialiste, de la guerre mondiale et de l’appauvrissement des masses, s’est accentuée au point qu’il s’est créé un excédent continuel de capital, qui a entraîné l’inutilisation chronique d’une partie de l’appareil de production.

C’est ainsi que dans les périodes de « prospérité » maximum du temps de paix, comme en 1929 ou 1948, une partie des moyens de production aux Etats-Unis est restée inemployée. Alors que cet excédent de capital ne se produisait, avant la crise générale du capitalisme, qu’au moment des périodes de crise économique de surproduction, il est devenu depuis un phénomène permanent.

3. Il en est résulté une modification du caractère du chômage. Avant la
crise générale, les chômeurs constituaient pour le capital une armée de réserve dans laquelle il puisait lorsque les commandes affluaient. Depuis la première guerre mondiale, le chômage de masse au contraire est devenu persistant : des chômeurs en grand nombre ont cessé de remplir la fonction de réserve de l’armée industrielle, ils ne sont plus jamais appelés au service actif et sont rejetés définitivement de la production.

4. La période de crise générale a été marquée en conséquence par un ralentissement économique et un piétinement de la production. Alors que dans les seize années d’avant-guerre (1897-1913), les productions mondiales de fonte et de houille augmentaient respectivement de 140 % et de 108 %, elles n’augmentaient plus dans le même laps de temps, de 1913 à 1929, que de 23,8 % pour la première et 7,2 % pour la seconde.

De même, comme le note Léontiev, alors que la production industrielle, pendant les vingt-trois années précédant la première guerre mondiale, s’accroissait en moyenne de 5,8 % par an, dans les vingt-trois années qui ont suivi (1914-1937) elle n’a été que de 1,5 %.

Depuis la première guerre mondiale, l’industrie des principaux pays capitalistes n’a cessé de piétiner autour du niveau de 1913, ne dépassant ce niveau au bout de vingt-cinq ans que de 20 à 30 % : augmentation dérisoire;, sinon nulle, si l’on tient compte de ce que la population du monde capitaliste s’est accrue de 15 % environ et qu’une part grandissante de la production était utilisée à des buts de guerre. On peut en conclure avec Léontiev que

la production industrielle par tête d’habitants n’a pas augmenté en un quart de siècle, mais elle a même vraisemblablement diminué.

5. La première guerre mondiale a, été suivie d’une crise agraire prolongée,
qui est une caractéristique nouvelle de la crise générale. En effet pendant les hostilités, les pays d’outre-Atlantique ont augmenté la superficie des terres emblavés ; lorsque la production européenne réduite par la guerre s’est relevée, une partie de la surface mondiale emblavée s’est trouvée superflue. D’autre part les textiles artificiels ont entraîné la mévente du coton.

6. Ces divers phénomènes ont eu des répercussions sensibles sur les crises
économiques de surproduction et sur le déroulement du cycle économique.

La crise industrielle, dit Staline à propos de la crise de 1929, s’est déchaînée dans les conditions de la crise générale du capitalisme, au moment où celui-ci n’a déjà plus et ne peut plus avoir, ni dans les principaux pays, ni dans les colonies et pays vassaux, la force et la solidité qu’il avait avant la guerre et avant la Révolution d’Octobre ; où l’industrie des pays capitalistes a reçu, en héritage de la guerre impérialiste, un ralentissement chronique des entreprises et une armée de millions de chômeurs, dont elle n’est plus en mesure de s’affranchir (Deux bilans, pp. 5-6).

En conséquence la crise économique de 1929, première crise mondiale de
l’époque de la crise générale a été beaucoup plus profonde, plus aiguë, plus
prolongée et plus dévastatrice que les crises antérieures.

A l’époque du capitalisme industriel et de la libre concurrence, la crise
n’était jamais qu’un ralentissement momentané du rythme de croissance. Dans la période de l’impérialisme antérieure à la crise générale, que nous appellerons la première période de l’impérialisme, la production diminue, mais le recul dans la crise la plus forte (1907-08) atteint à peine la moitié de celui des années 1929-33.

Ensuite l’économie capitaliste a beaucoup plus de mal à sortir de la crise.
La phase de crise proprement dite (1929-1933) est bien suivie, comme dans les crises précédentes, d’une phase de dépression (1934-35), puis d’animation (1930) et de prospérité (1937), mais il s’agit, comme le notait Staline à l’époque, d’une dépression « sortant de l’ordinaire, d’une dépression d’un genre particulier », qui fut suivie non d’une véritable animation mais d’une « certaine » animation, puis d’un « certain » essor, puisque l’indice de la production industrielle en 1937 reste, aux Etats-Unis, au-dessous de celui de 1929.

Alors que, dans la première période de l’impérialisme, il suffisait d’un ou deux ans pour que la production retrouve le niveau maximum atteint antérieurement, il n’a pas fallu moins de cinq ans (1932-37) pour qu’elle y parvienne après la crise de 1929.

Enfin l’essor de 1937 ne s’est pas prolongé : il était si fragile que l’année
suivante la crise reprenait. La crise de 1938 avait ceci de particulier qu’elle
n’avait pas été précédée, comme les crises antérieures, d’une période de prospérité. Elle eut ensuite cette autre particularité d’être suivie d’une phase de prospérité également particulière, puisque ce fut celle des années de guerre 1939-45.

Le principal pays capitaliste, les Etats-Unis, ne connut en fait de nouvelle période de prospérité, après 1929, que dans la deuxième guerre mondiale.
Ainsi la guerre mondiale tend à constituer la phase de prospérité du cycle économique à l’époque de la crise générale du capitalisme.

L’industrie des pays capitalistes continue sa marche cyclique, mais le cycle
est radicalement déformé. Ce phénomène, comme le note justement Léontiev, est encore plus visible après la deuxième guerre mondiale :

La crise actuelle de surproduction, écrit-il, s’avance sur le monde capitaliste, non après une phase d’essor, mais après le boum spéculatif de courte durée qui eut lieu après la guerre sous l’effet de circonstances spécifiques en même temps qu’éphémères.

Cette déformation du cycle montre clairement l’affaiblissement général de la base économique» du capitalisme, sa précarité et sa putréfaction intérieure (L’aggravation de la crise générale du capitalisme, p. 44).

Mais si les divers éléments de la crise générale influent sur la gravité des
crises économiques, celles-ci, à leur tour, approfondissent et aggravent la crise générale dans tous ses domaines : politiques d’abord, en poussant les masses dans la voie de la révolution, économiques ensuite en ébranlant encore davantage les bases du système.

Il y a interaction constante et réciproque de la crise
générale sur la crise économique, et de la crise économique sur la crise générale.

7. On ne s’étonnera donc pas de constater dans ces conditions des bouleversements inconnus jusque-là et incessants dans la sphère de la circulation. A la stabilité et h l’unité monétaires qui règnent au cours du XIXe siècle et jusqu’à 1914 succèdent l’instabilité et le chaos des monnaies après la première guerre mondiale, au cours de la crise de 1920, puis au lendemain de la deuxième guerre mondiale, qui s’expriment dans des dévaluations répétées, dans la cessation de la convertibilité en or des billets de banque, la désorganisation du marché mondial.

Le monde capitaliste ne peut plus retrouver l’équilibre des balances de paiement d’avant la première guerre mondiale ; en provoquant l’industrialisation des pays agraires d’Amérique et d’Asie, il a brisé les circuits d’échanges qui s’étaient constitués entre les produits manufacturés européens et les matières premières d’outre-mer.

La crise des échanges internationaux est un phénomène spécifique de la
crise générale, qui se manifeste :

a) par la diminution du volume des échanges de marchandises à partir de 1929. Alors que le commerce international s’est accru régulièrement pendant tout le XIXe siècle jusqu’à 1913, cet essor a pris fin avec la crise économique de 1929, il a baissé considérablement depuis lors et malgré une certaine reprise en 1937 n’a jamais retrouvé le niveau de 1929.

Il s’agit là d’un phénomène qui met particulièrement en relief la décadence du système capitaliste ; car comme le dit Lénine, « l’extension des échanges tant nationaux qu’internationaux surtout est un des traits distinctifs du capitalisme » (Données complémentaires à « l’’Impérialisme » de Lénine, p.166).

La réduction des échanges internationaux est par là-même un des traits distinctifs du capitalisme agonisant.

b) par la dégradation des échanges qui s’exprime dans la disparition du
système d’échanges multilatéraux d’avant 1914 et dans la politique commerciale des Etats-Unis depuis 1919 et surtout depuis la deuxième guerre mondiale, et qui consiste à vendre sans acheter. Ce « commerce » unilatéral est évidemment la négation de tout commerce.

3. Cet état de choses a des répercussions sur l’exportation des capitaux,
dont le rôle ne s’est pas modifié, qui est toujours aussi nécessaire pour l’impérialisme, mais qui se heurte à tous les obstacles nouveaux soulevés par la crise générale du capitalisme et que nous venons d’énumérer : rétrécissement de la sphère capitaliste, crise du pouvoir de la bourgeoisie en Europe, révoltes coloniales, désorganisation des échanges commerciaux, dépréciations monétaires, interdiction des exportations d’or, refus de reconnaître les dettes étrangères, etc.

La conséquence en est un ralentissement de la cadence d’exportation des capitaux par rapport à l’avant-guerre, dans la période 1920-29, puis, après la crise économique, la diminution et même la cessation des investissements privés à long terme à l’étranger.

On voit alors, de 1929 à 1939, une masse de capital disponible
circuler de pays en pays à la recherche d’un placement spéculatif, s’investissant à court terme et contribuant à aggraver encore plus l’instabilité monétaire.

C’est l’État qui prend alors les risques de l’exportation du capital. Les États-
Unis, principal pays exportateur après 1918, créent dans ce but l’Export-Import Bank ; et, à la suite de la deuxième guerre mondiale, octroient des crédits énormes à tous les pays capitalistes et semi-coloniaux (Plan Marshall, etc.).

Si les investissements privés américains à long terme reprennent à partir de 1945, ils restent extrêmement faibles par rapport à l’exportation de capitaux gouvernementaux. La prédominance des crédits d’État dans l’exportation des capitaux est encore une particularité de la crise générale et un signe de sa décomposition.

Le parasitisme et la putréfaction

La période de crise générale voit une intensification extrême des phénomènes de parasitisme et de putréfaction décelés par Lénine dans l’Impérialisme.

Notons d’abord le freinage du progrès technique, la mise sous boisseau des
brevets dont la période de crise générale offre de nombreux exemples. Le signe le plus caractéristique de la décomposition du système capitaliste est le fait que la technique ne se développe pleinement que pendant la guerre (aviation, industrie chimique, T.S.F. pendant la première guerre mondiale ; énergie atomique, radar. etc…, pendant la deuxième) ou à cause de la guerre (c’est le cas particulier de la fabrication d’essence et de caoutchouc synthétiques et autres produits de synthèse par l’Allemagne hitlérienne, puis par ses concurrents impérialistes).

L’exemple le plus monstrueux de cette décomposition d’un régime est celui
de l’énergie atomique, une des plus grandes découvertes de l’histoire humaine, qui, aux Etats-Unis, n’est employée que dans des buts de destruction.

Ce parasitisme se manifeste également :

— par le retard accru des campagnes sur les villes, et de l’agriculture sur l’industrie, malgré les progrès de l’agriculture capitaliste, qui d’ailleurs se produisent surtout pendant les guerres ou à cause de la guerre ;

— par l’augmentation des bénéfices capitalistes pendant la guerre ou pendant que l’économie traverse une période de décroissance : en 1948 par exemple les bénéfices des sociétés américaines ont dépassé de deux fois ceux de 1944, alors que la production était inférieure de 20 % ;

— par la diminution non plus seulement relative mais parfois absolue du
nombre de travailleurs industriels et l’augmentation de la population employée à la distribution (commerce, services civils, services domestiques et professionnels, etc.) ;

— par l’énormité des frais die publicité qui prennent des proportions
inconnues dans la période antérieure (presse, radio, etc.).

Enfin le caractère destructeur de l’impérialisme s’affirme avec une violence
sans précédent : les destructions de stocks, de moyens de production, de main d’œuvre (chômage) pendant la crise de 1929-33 atteignent une ampleur sans exemple dans l’histoire du capitalisme : les économistes bourgeois estiment que cette crise a coûté autant que la première guerre mondiale.

Mais c’est encore la guerre qui est le principal moyen de destruction des
forces productives.

Les guerres mondiales ne sont pas un phénomène spécifique de la crise
générale ; elles sont une conséquence de la fin du partage du monde, qui est
une des caractéristiques essentielles de l’impérialisme.

Mais la prospérité des monopoles est à ce point liée à la guerre (la capacité
de production n’est utilisée à plein, le chômage n’est résorbé que pendant la
guerre ; la guerre et ses conséquences directes tendent à constituer la phase de prospérité des cycles industriels) et les contradictions de l’impérialisme sont devenues si aiguës que :

a) la période qui sépare les guerres mondiales n’est pas une période de
paix, mais remplie de « petites » guerres et, après chaque guerre mondiale, les dépenses militaires sont toujours supérieures à ce qu’elles étaient avant le déclenchement des hostilités ;

b) les guerres mondiales elles-mêmes sont de plus en plus destructrices (le
nombre des tués est passé de 10 à 50 millions et les dépenses de 200 milliards de dollars à 1000 milliards, de la première à la deuxième guerre mondiale) et de plus en plus rapprochées : comme le montre la volonté des impérialistes américains de déclencher cinq ans après la fin de la deuxième une troisième guerre mondiale.

Le régime bourgeois est donc devenu, à l’époque de la crise générale, non
seulement un obstacle au progrès de l’humanité, mais un danger pour l’existence même de l’humanité. L’exploitation de l’homme est maintenant inséparable de la destruction de l’homme. Le capitalisme, à l’époque de la crise générale, se caractérise comme le régime de la destruction de l’homme par l’homme.

Supprimer le capitalisme n’est plus seulement une action progressive ; c’est une mesure de salut public.

Mais le capitalisme précipite ainsi sa disparition. A l’époque de la crise
générale, qui voit la concentration extrême de la richesse à un pôle et de la
misère à l’autre, les rapports sociaux arrivent à une tension extrême, le joug du capital devient insupportable non seulement à la classe ouvrière, mais aussi aux classes moyennes à la ville et à la campagne. La préparation de la prochaine guerre et les frais des guerres passées écrasent toutes les couches de la population, en dehors de l’oligarchie financière, du capital cosmopolite.

L’inflation et les dévaluations ruinent toute la couche des petits rentiers. Ensuite, pendant la guerre, l’impérialisme fait subir à l’ensemble des masses des souffrances terribles. Mais il donne ainsi des alliés à la classe ouvrière, dans la lutte révolutionnaire. La conclusion de ces alliances est un trait distinctif de la crise générale du capitalisme, qui en fait l’époque des révolutions prolétariennes victorieuses, car l’alliance des ouvriers, des paysans et des classes moyennes, comme le prouve la Révolution d’octobre, signifie la mort de l’impérialisme.

Pour empêcher cette alliance et la révolution socialiste, le grand capital n’a
plus qu’un moyen : la démagogie et les méthodes du fascisme, à l’aide desquelles il utilise, en se servant d’une terminologie « révolutionnaire » et « socialiste », le mécontentement des paysans et de la petite bourgeoisie des villes pour écraser le mouvement ouvrier et régner par la terreur.

Déjà Lénine avais montré que l’impérialisme, c’était « la réaction sur toute
la ligne, quel que soit le régime politique » (L’impérialisme. Données complémentaires, p. 292). Et il avait montré le tournant politique de la bourgeoisie, lors du passage de la libre concurrence au monopole.

Le tournant de la démocratie à la réaction politique représente la superstructure politique de l’économie nouvelle du capitalisme monopoliste (l’impérialisme, c’est le capitalisme des monopoles).

A la libre concurrence correspond la réaction politique (Œuvres complètes, t.XIX, Édition russe, cité par Ségal : Principes d’économie politique, p.350).

Jusqu’à 1914 toutefois, cette réaction s’était exercée dans le cadre du parlementarisme. A l’époque de la crise générale, la bourgeoisie est obligée de renoncer à la démocratie formelle, et de recourir à la dictature terroriste ouverte.

Le fascisme est la forme politique type de la domination des monopoles à
l’époque de la crise générale : c’est, en effet exactement la superstructure politique du capitalisme monopoliste d’État.

Il n’est pas étonnant que le capitalisme américain, à la suite de la deuxième
guerre mondiale, en même temps qu’il prend de plus en plus le caractère d’un capitalisme monopoliste d’État, s’engage dans la voie de fascisation intégrale de l’appareil d’État (pour les développements, voir mon livre : Où va l’impérialisme américain).

Mais le fascisme, s’il permet à la bourgeoisie de faire reculer momentané-
ment la révolution qui s’avance, est en réalité non pas une preuve de force,
mais un symptôme de faiblesse.

Il faut, dit Staline, regarder la victoire du fascisme en Allemagne, non seulement comme un signe de faiblesse de la classe ouvrière et le résultat des trahisons perpétrées contre celle-ci par la social-démocratie qui a frayé la route au fascisme.

Il faut la considérer également comme un signe de faiblesse de la bourgeoisie, comme un signe montrant que cette dernière n’est plus en état d’exercer son pouvoir au moyen des anciennes méthodes de parlementarisme et de démocratie bourgeoise, ce qui l’oblige à recourir, dans sa politique intérieure, aux méthodes de domination par la terreur, comme un signe qu’elle n’a plus la force de trouver une issue à la situation actuelle sur la base d’une politique extérieure de paix, ce qui l’oblige à recourir à la politique de guerre.

En même temps les États impérialistes, non seulement renforcent l’exploitation des travailleurs des pays coloniaux et semi-coloniaux, mais s’en servent également comme mercenaires. Mais ce n’est pas impunément que ces peuples sont à leur tour entraînés dans la guerre ; car ils apprennent à se servir des armes modernes et les tournent contre leurs oppresseurs.

Avec la crise générale commencent ainsi les soulèvements armés qui entraînent les États impérialistes dans des guerres coloniales de longue durée, d’où ils sortent finalement vaincus, comme le montre l’exemple historique de la révolution chinoise que l’impérialisme n’a pas réussi à écraser au bout de vingt années de guerre, et qui a balayé l’impérialisme après la deuxième guerre mondiale.

III. LE DÉVELOPPEMENT DE LA CRISE GÉNÉRALE

De la. victoire du socialisme en Union soviétique
à sa victoire à l’échelle mondiale.

On ne peut avoir une idée exacte de la crise générale du capitalisme si on
ne l’étudie pas dans son développement. Cette étude est essentielle pour un
marxiste, car elle permet de faire le point de la situation et d’orienter dans la voie juste l’action révolutionnaire.

Ce qui doit nous guider dans la détermination des différentes étapes de la
période de crise générale, c’est évidemment la définition que nous avons donnée de cette crise.

En conséquence, c’est le développement du secteur socialiste,
c’est-à-dire l’accroissement de la puissance économique, politique et militaire de l’U.R.S.S., ses progrès dans la voie du communisme ; l’extension géographique du secteur socialiste ; le renforcement idéologique et numérique des partis communistes ; la régression de l’influence réformiste dans les pays capitalistes et, ce, qui résulte de tout cela, l’évolution du rapport des forces entre les deux systèmes, qui nous indiqueront les stades successifs de la crise du système capitaliste.

Vue sous cet angle, la crise générale présente deux périodes distinctes. La
première, qui va de 1917 à la deuxième guerre mondiale, est celle de la brèche unique dans la citadelle capitaliste, celle du socialisme dans un seul pays, au cours de laquelle le capitalisme s’efforce en vain de détruire le nouvel État, mais pendant laquelle le rapport des forces reste cependant favorable au capitalisme.

La deuxième, qui commence avec la deuxième guerre mondiale ou plus
exactement avec les résultats de cette guerre, est celle des brèches multiples
dans la citadelle capitaliste, du socialisme dans plusieurs pays, où l’avantage clans le rapport des forces entre les deux systèmes passe du côté du socialisme et au cours de laquelle l’impérialisme essaie en vain de redresser la situation et succombera définitivement dans ses tentatives.

A. — La première période (1917-1941)

Elle comprend trois parties :

1. 1917-1923. La Révolution d’octobre ouvre une crise révolutionnaire gigantesque : la révolution éclate en Allemagne, en Hongrie, en Autriche ; des mouvements de libération nationale se produisent clans les pays coloniaux et semi-coloniaux, notamment en Syrie, au Maroc, en Chine.

De grandes grèves se déroulent en Angleterre, en France, en Italie et aux Etats-Unis.

Le capitalisme est en même temps ébranlé par les difficultés économiques :
crise de 1920-21, désorganisation des échanges, inflation. Sa stabilité est ébranlée par la montée brusque du capitalisme américain, l’effondrement de l’Allemagne, la désorganisation de l’ancien empire austro-hongrois, etc.

Mais, grâce à l’appui de la social-démocratie dont l’influence est encore
puissante, la bourgeoisie parvient à briser les mouvements révolutionnaires sauf en U.R.S.S. L’écrasement de la Révolution allemande en 1923 marque la fin de cette période, qui se solde en définitive à l’avantage du socialisme par deux gains d’une importance décisive pour l’avenir du capitalisme : la victoire et le renforcement de la dictature du prolétariat en U.R.S.S. malgré l’assaut des puissances impérialistes, et la création de partis communistes marxistes-léninistes dans la plupart des pays capitalistes.

2. 1923-1929. C’est la période dite de stabilisation : stabilisation du capitalisme et du régime soviétique et stabilisation des rapports entre les deux systèmes.

Dans les pays capitalistes européens, la bourgeoisie reconstitue l’économie
ruinée par la guerre et consolide, relativement à la période précédente et dans une certaine mesure, sa domination politique : les surprofits tirés à nouveau de la surexploitation des peuples coloniaux lui permettent de soutenir la social-démocratie et le réformisme dans le mouvement ouvrier.

La production industrielle dépasse le niveau atteint pendant la guerre ou l’avant-guerre. Entre les États impérialistes, les liens économiques rompus par la guerre se rétablissent tant bien que mal et les impérialistes finissent par conclure des accords provisoires sur le pillage en commun de l’Allemagne (plans Dawes et Young) et des colonies.

Enfin les impérialistes renoncent, à la suite de leur échec, à l’agression et même au blocus économique de l’U.R.S.S. et nouent avec elle des rapports commerciaux.

Cette période marque-t-elle une régression ou un ralentissement de la crise générale ? En aucune façon.

D’abord, l’établissement de rapports, pacifiques entre les deux systèmes est
toujours un facteur positif pour le régime socialiste qui peut se consacrer davantage à son développement intérieur et marque un échec des cercles impérialistes les plus réactionnaires. Ensuite et surtout, la nature des deux stabilisations est complètement différente.

La stabilisation en régime capitaliste, dit Staline, se traduisant par le renforcement momentané du capital, aboutit nécessairement à l’aggravation des contradictions du capitalisme […].

Par contre, renforçant le socialisme, la stabilisation en régime soviétique doit nécessairement aboutir à l’atténuation des contradictions et à l’amélioration des rapports : a) entre le prolétariat et la paysannerie de notre pays ; b) entre le prolétariat et les peuples coloniaux des pays opprimés ; c) entre la dictature du prolétariat et les ouvriers de tous les pays.

Le fait est que le capitalisme ne peut se développer sans intensifier l’exploitation de la classe ouvrière, sans maintenir dans un état de demi-famine la grande majorité des travailleurs, sans renforcer l’oppression des pays coloniaux et vassaux, sans entraîner des conflits et des chocs entre les divers groupements impérialistes de la bourgeoisie.

Le régime soviétique et la dictature du prolétariat, au contraire, ne peuvent se développer que par l’élévation constante du niveau matériel et moral de la classe ouvrière, par l’amélioration continue de la situation des travailleurs du pays soviétique, par le rapprochement progressif et l’union de tous les ouvriers de tous les pays, par le ralliement des colonies et des pays vassaux opprimés autour du mouvement révolutionnaire du prolétariat.

Le développement du capitalisme est synonyme d’appauvrissement et de misère pour la grande majorité des travailleurs, de situation privilégiée pour une infime catégorie de travailleurs corrompus par la bourgeoisie.

Le développement de la dictature du prolétariat, au contraire, est synonyme d’un relèvement continu du bien-être de l’immense majorité des travailleurs (Rapport au XIVe congrès du Parti communiste de l’U.R.S.S.).

En effet les bases économiques de la « stabilisation » capitaliste furent la
transformation de l’appareil de production américain, connue sous le nom de rationalisation, et l’investissement de capitaux américains en Europe. La stabilisation reposait ainsi sur l’exploitation plus intense des travailleurs américains et des travailleurs européens ainsi que ceux de tous les pays soumis au capitalisme.

Aussi la lutte de classes ne s’apaise-t-elle pas, comme le montrent la
grève des mineurs en Angleterre, en 1926, la lutte armée des ouvriers de Vienne eu juillet 1927.

En même temps, dans les pays coloniaux, la révolution chinoise se développe, une insurrection se produit en Indonésie, un mouvement révolutionnaire grandit aux Indes.

L’instabilité du capitalisme s’accroît à la suite de nouvelles inégalités dans
le développement des pays capitalistes (les Etats-Unis se développent plus vite pue les pays européens, le Japon plus vite que les Etats-Unis, la France plus vite que l’Allemagne, alors que c’était le contraire avant la guerre ; l’Angleterre piétine) ; et par suite du déséquilibre causé dans les échanges par l’excédent du commerce américain et la position financièrement créditrice des Etats-Unis.

Cela entraîne une aggravation des antagonismes entre les pays, capitalistes
malgré toutes les conférences de paix, comme le montrent la concurrence
acharnée que se livrent les Etats-Unis et l’Angleterre pour les matières premières et les marchés, les conflits entre les créditeurs américains et les débiteurs européens, la rivalité entre le Japon et les Etats-Unis dans le Pacifique, etc..

La stabilisation capitaliste n’était en réalité qu’une stabilisation partielle et provisoire, sans aucune solidité et qui préparait une crise économique plus grave.


Pendant ce temps, l’U.R.S.S. réalise les conditions politiques et matérielles qui vont lui permettre d’entreprendre la construction du socialisme : grâce à la victoire sur le trotskysme de la conception léniniste, soutenue par Staline, concernant la possibilité du socialisme en U.R.S.S. et grâce à l’augmentation de la production industrielle et agricole, dont le rythme dépasse déjà celui de tous les pays capitalistes.

Parallèlement, les partis communistes qui sont nés dans
la période précédente se consolident intérieurement (élimination du trotskysme, des déviations petites-bourgeoises et sectaires).

En France notamment c’est, avec l’accession de Maurice Thorez à la direction du parti, le triomphe du courant prolétarien et léniniste et la défaite des cliques policières Celor-Barbé qui stérilisaient l’action du parti.

L’élaboration du premier plan quinquennal grâce au renforcement de
l’U.R.S.S. et la consolidation intérieure des partis communistes sont deux grands pas de plus faits sur le chemin du socialisme, et par conséquent les deux faits positifs qui marquent l’aggravation de la crise générale du capitalisme de 1923 à 1929.

3. 1929-1941. C’est une période de profonde aggravation de la crise générale,
marquée par trois faits essentiels : le succès de la construction socialiste, le
contraste criant entre les lignes de développement du socialisme et du capitalisme, et l’échec des cercles les plus réactionnaires de l’impérialisme pour réaliser un front d’agression unique du capitalisme mondial contre l’U.R.S.S.

Cette période est essentiellement celle de la victoire du socialisme, en U.R.S.S. et de sa progression dans la voie du communisme, grâce au succès des premier et deuxième plans quinquennaux et à la mise en application du troisième ; c’est celle du renforcement, à un rythme absolument inconnu jusqu’alors, de la puissance économique de l’U.R.S.S., qui, de pays arriéré et agricole, devient un pays industriel et d’avant-garde, qui met en application la Constitution stalinienne de 1936 et qui renforce son unité, sa cohésion et sa force de résistance à l’agression par l’élimination des éléments contre-révolutionnaires des cadres de l’économie et de l’armée.

Dans le même temps que l’U.R.S.S. supprime définitivement le chômage et
les crises économiques, que sa production augmente à un rythme impétueux et qui ne connaît pas de ralentissement, le système capitaliste subit la plus terrible crise de surproduction de son histoire. Commencée aux Etats-Unis, la crise industrielle atteint tous les pays capitalistes sans exception et s’enchevêtre avec la crise agraire qui, elle aussi, n’épargne aucun pays et s’étend à toutes les branches de l’agriculture.

On compte en 1932, officiellement de 30 à 40 millions de chômeurs complets. Le capitalisme étale le spectacle odieux de ses destructions gigantesques (outillages jetés au rebut, bétail abattu, récolte de blé, de coton, de café brûlée), pendant que des dizaines de millions, d’hommes sont sous-alimentés.

Les courants commerciaux, péniblement et artificiellement rétablis dans la période de stabilisation, sont désorganisés : le marché international se disloque sous l’effet des contingentements, du dumping, de « l’autarcie » ; pas une monnaie ne résiste : la livre sterling abandonne la parité or ; le dollar lui-même est dévalué pour alléger la situation des débiteurs.

Tout le système bancaire américain s’effondre et n’est sauvé que par l’intervention de l’État. Enfin, après une courte et fragile reprise en 1936-37, la crise reprend en 1938.

Le développement des pays capitalistes contraste à nouveau avec la période
antérieure : l’Allemagne, grâce au réarmement, accroît sa production industrielle, tandis que celle de la France décline ; la lutte pour les marchés prend une forme suraiguë. Les impérialismes les plus défavorisés dans le partage des colonies et des sphères d’exploitation exigent ouvertement un nouveau partage du monde.

La lutte des classes s’aggrave (manifestations de chômeurs, « marches de la
faim » aux Etats-Unis, etc.). Le capitalisme ne peut sortir de ses contradictions que par le fascisme et une nouvelle guerre mondiale.

L’instauration de la dictature nazie, forme la plus achevée du fascisme, en
Allemagne en 1933 marque le courant décisif vers la guerre, dont une série de guerres partielles (guerre du Japon contre la Mandchourie et la Chine, guerre d’Éthiopie, guerre d’Espagne) constituent le prologue.

Les cercles les plus réactionnaires de l’impérialisme auraient voulu réaliser
une entente entre les différents groupes et États capitalistes pour écraser le pays du socialisme.

Mais leurs plans, malgré la non-intervention en Espagne, Munich et la « drôle de guerre », échouèrent à cause de l’opposition des forces démocratiques et de la politique des partis communistes, qui permirent la formation de Fronts populaires contre le fascisme et la guerre (journées de février 1934 en France) et à cause des oppositions d’intérêts entre les grandes puissances qui, d’accord sur la guerre contre l’U.R.S.S., ne l’étaient plus du tout pour le partage du butin.

La conséquence, c’est que l’impérialisme réussit bien à lancer l’Allemagne contre l’U.R.S.S., mais cette guerre ne se présenta pas du tout dans les conditions qu’il espérait.

D’abord l’U.R.S.S. avait pu profiter des dissensions entre ses. adversaires
pour briser l’encerclement (pacte germano-soviétique de non-agression et non-belligérance avec le Japon) et utiliser la période de répit ainsi gagnée pour hâter sa préparation militaire.

Ensuite, lorsqu’en 1941 la guerre mondiale entra dans sa phase décisive,
l’Angleterre et les Etats-Unis se trouvèrent par la force des choses des « alliés » de l’U.R.S.S. : le front impérialiste était ainsi brisé.

Enfin et surtout, les cercles impérialistes anglo-américains ne purent empêcher que cette guerre, malgré ses causes purement impérialistes et les visées réactionnaires des Churchill et des Hoover, ne prît pour les peuples d’Europe et d’Asie et pour le peuple américain le caractère d’une guerre de libération contre le fascisme.

Ainsi la crise générale du capitalisme s’était à nouveau et considérablement
approfondie.

B. — La deuxième période (1941-…)

Cette deuxième grande période de la crise générale comprend déjà plusieurs étapes :

1. 1941-46. C’est au cours de cette étape que se produit le changement
qualitatif décisif qui marque le début de la deuxième période de la crise générale, c’est-à-dire le changement radical qui se produit en faveur du socialisme dans le rapport des forces entre les deux systèmes.

Cette brusque transformation est due à deux causes essentielles : d’une part, la défaite des pays impérialistes les plus agressifs soutenus par les réactionnaires de tous les pays capitalistes, la mise hors de combat des forces principales de la réaction fasciste internationale militante, et d’autre part, le rôle décisif de l’U.R.S.S. dans cette défaite.

Non seulement, l’État Soviétique ne s’est pas disloqué sous les coups de boutoir de l’impérialisme, mais l’Armée Rouge a écrasé, à elle seule, le gros des armées ennemies. L’U.R.S.S. n’a pas seulement remporté une victoire militaire, mais une victoire politique, morale et idéologique.

« L’importance et l’autorité internationale de l’URSS, constate Jdanov, se sont considérablement accrues par suite de la guerre. » Le système socialiste, qui n’avait plus à démontrer qu’il était viable (c’était chose faite depuis le succès des plans quinquennaux) avait encore à prouver sa supériorité dans l’épreuve décisive de la guerre.

Stalingrad et les offensives victorieuses de l’Armée Rouge ont prouvé définitivement la supériorité du régime socialiste sur le régime capitaliste, en même temps que l’indestructibilité de l’État soviétique.

Les victoires de l’Armée rouge ont eu un certain nombre de conséquences
d’une grande importance qui ont encore considérablement affaibli le système capitaliste et renforcé le système socialiste.

1. Toute une série de pays d’Europe centrale et sud-orientale se sont détachés de la sphère impérialiste. Cela signifiait, d’une part, une nouvelle réduction du champ d’exploitation capitaliste, donc un affaiblissement économique et politique du capitalisme des monopoles, et une aggravation de son instabilité et, d’autre part, la suppression du « cordon sanitaire », c’est-à-dire la disparition du réseau de bases d’agression établies aux frontières mêmes de l’U.R.S.S. et à proximité de ses centres vitaux, donc un affaiblissement stratégique de l’impérialisme.

2. Les forces démocratiques se sont considérablement accrues dans les
pays capitalistes, par suite de l’augmentation de l’influence et de la puissance des Partis communistes et de la diminution corrélative de l’influence des partis socialistes réformistes.

Les Partis communistes qui, à la fin de la première guerre mondiale, n’étaient, en dehors de l’U.R.S.S., qu’à l’état embryonnaire, qui n’existaient pas dans de nombreux pays et qui, même à la veille de la deuxième guerre mondiale, n’avaient encore souvent qu’une influence limitée, sont devenus, dans de nombreux pays, comme en Italie et en France, des partis de masses puissants.

En 1917, le Parti bolchevik russe était le seul parti marxiste
révolutionnaire existant au monde et il groupait seulement 240 000 membres.
Après la deuxième guerre mondiale, il n’était plus un seul pays qui n’eût son
Parti communiste formé selon les enseignements de Lénine et de Staline, et
l’ensemble de ces partis totalisait plus de vingt millions de membres.

À la fin des hostilités, des communistes participent au gouvernement dans plusieurs pays capitalistes d’Europe occidentale, en France, en Belgique, en Italie et même en Amérique du Sud, au Chili.

3. La crise du système colonial commencée avec la première guerre mondiale s’est considérablement accentuée. En Chine, l’Armée populaire après ses victoires sur les envahisseurs nippons occupe d’importantes parties du territoire.

Une république populaire naît en Corée du Nord. Le Viet-Nam et l’Indonésie
proclament leur indépendance. L’Inde la réclame. En Malaisie et en Birmanie, les forces populaires remportent de grands succès. En Afrique noire française, le Rassemblement démocratique africain (R.D.A.) éveille pour la première fois à la conscience politique les masses indigènes.

La vague d’émancipation qui s’élève de nouveau, comme après l’autre guerre, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux atteint, grâce aux victoires de l’Armée rouge, une hauteur et une puissance qu’elle n’avait pas après 1918.

Les peuples des colonies ne veulent plus vivre comme par le passé. Les classes dominatrices des métropoles ne peuvent plus gouverner comme auparavant.

Les tentatives d’écrasement du mouvement de libération nationale par la force militaire se heurtent maintenant à la résistance armée croissante des peuples des colonies et conduisent à des guerres coloniales de longue durée
(A. Jdanov : Rapport sur la situation internationale, conférence des Partis communistes et ouvriers, septembre 1947)

La situation générale du système impérialiste est encore aggravée par le degré d’instabilité extrême qui résulte non seulement du rétrécissement nouveau de la sphère du capitalisme, mais encore de la concentration de la puissance économique, politique et militaire aux Etats-Unis pendant cette période.

Seule puissance capitaliste à bénéficier intégralement de la guerre, ils en sortent plus puissants que tous les autres pays capitalistes réunis (our les détails, voir : Où va l’impérialisme américain) et deviennent puissance dominante du camp impérialiste.

Cette situation nouvelle et l’aggravation des contradictions du capitalisme résultant de la guerre les entraînent dans une politique de domination mondiale, dont l’obstacle essentiel est la puissance de l’U.R.S.S.

Le système impérialiste, sous la direction de l’impérialisme américain, s’engage alors dans une lutte acharnée contre le secteur socialiste pour tenter de redresser la situation en sa faveur : d’abord par le moyen de la guerre « froide » (chantage atomique, pression diplomatique et économique sur l’U.R.S.S. et les démocraties populaires d’Europe, soutien des gouvernements et formations réactionnaires contre les forces démocratiques), ensuite par le moyen de l’agression militaire.

2. 1946-49. Cette étape voit l’échec complet de la « guerre froide » qui se
termine par une véritable déroute de l’impérialisme, une nouvelle augmentation, non seulement relative mais absolue, des forces du socialisme. Le rapport des forces, déjà favorable au socialisme, se modifie à nouveau de façon considérable en sa faveur.


a) L’économie socialiste a liquidé rapidement les séquelles de la guerre ;
le quatrième plan quinquennal a été mis en application et a connu un succès complet.

b) Les Etats-Unis ont perdu le monopole de l’utilisation de l’énergie atomique.

c) Les brèches pratiquées dans la forteresse capitaliste au, cours de l’étape
précédente ont été consolidées grâce au renforcement économique et politique des États démocratiques de l’Europe de l’Est et de la Corée du Nord.

d) Deux nouvelles et énormes brèches ont été faites : création de la République populaire de Chine et de la République démocratique allemande.

La crise générale s’est encore aggravée du fait :

a) du contraste entre les lignes de développement des pays du secteur socialiste et celles du secteur capitaliste, de l’orientation de ces dernières vers la crise économique qui commence à se manifester aux Etats-Unis à la fin de 1948 et se développe au cours de l’année 1949 ;

b) de l’impuissance de la réaction européenne, poussée par l’impérialisme
américain, à écraser les partis communistes d’Europe occidentale ;

c) de l’incapacité des États impérialistes européens à briser le soulèvement
des peuples coloniaux au Vietnam, en Malaisie, en Birmanie ;

d) des difficultés grandissantes des pays capitalistes européens sous la
pression du plan Marshall ;

e) du pourrissement accéléré de l’économie américaine soutenue par
d’énormes dépenses de l’État (crédits extérieurs et armements) ;

f) de la détérioration accrue des échanges internationaux par suite du commerce unilatéral américain ;

g) de l’aggravation de toutes les contradictions internes du capitalisme, qui
se traduisent déjà par l’orientation de l’impérialisme vers le fascisme et la guerre.

3. Avec les années 1949-50 commence une troisième étape : celle de la préparation ouverte, officielle, de la guerre contre l’Union soviétique et de l’intervention directe et non plus par personnes interposées, comme dans l’étape précédente, de l’impérialisme américain contre le secteur socialiste : la signature du Pacte Atlantique, nouveau Pacte Antikomintern, et d’agression de Corée sont les événements qui marquent le début de cette étape qui, dans la pensée des impérialistes américains, doit conduire à une troisième guerre mondiale.


La crise générale touche à sa fin


Que nous enseigne le développement de la crise générale ? Tout d’abord que la crise du système, à cause de la victoire de la Révolution d’octobre, est un phénomène permanent et qu’il s’agit d’une maladie insurmontable et inguérissable.

Ensuite et surtout que le mal fait des progrès de plus en plus rapides à
mesure que les années passent. En particulier l’intensification de la crise générale à la suite de la deuxième guerre mondiale nous montre que les processus de développement du régime socialiste et d’écroulement du capitalisme vont en s’accélérant.

La prise de conscience de cette accélération est d’une importance capitale
pour la lutte du prolétariat, car seule elle permet de comprendre avec Maurice Thorez que « la paix aujourd’hui est comme suspendue à un fil », autrement dit apprend à ne pas sous-estimer le danger de guerre.

En même temps elle donne une confiance accrue à la classe ouvrière, en lui
révélant que le rapport des forces est favorable au prolétariat ; elle décuple sa volonté de lutte, en lui prouvant que le règne de la bourgeoisie touche à sa fin.

L’histoire de la crise générale du capitalisme nous fait comprendre l’opposition fondamentale de l’impérialisme et du socialisme en face de la guerre. L’Union Soviétique et les démocraties populaires, convaincues que le passage du capitalisme au socialisme résulte des lois mêmes de l’évolution sociale, ne craignent pas, mais désirent au contraire la coexistence et la confrontation pacifique des deux systèmes existant dans le monde : elles savent que cette rivalité pacifique permettra aux peuples de choisir librement, et en connaissance de cause, le régime le plus progressif.

Au contraire la peur de l’avenir et la nécessité du surarmement
pour retarder une crise économique encore plus grave que celle de 1929 poussent les impérialistes aux aventures sanglantes.

Mais si les Impérialistes n’ont pas le désir d’une coexistence pacifique des
deux systèmes, ils n’ont pas pour autant le pouvoir de déclencher, à eux seuls et sans le consentement de leurs peuples, la catastrophe d’une troisième guerre mondiale. Dès à présent, en effet, les forces de paix sont, comme le prouve l’étude de la crise générale, objectivement supérieures aux forces de guerre et peuvent imposer aux impérialistes les plus agressifs, des relations pacifiques avec le secteur socialiste.

Pour faire de cette possibilité de paix une réalité, il suffit
que la volonté des peuples vienne s’ajouter aux conditions objectives, que les centaines de millions d’hommes qui veulent la paix dans les pays encore soumis au capitalisme sachent s’unir et agir.

L’échec définitif des fauteurs de guerre ne dépend que de notre action, et
cela dicte à chacun son devoir.

La crise du Covid-19, un aspect urbain de la Biosphère

À moins d’avoir un mode de pensée totalement ancré dans les conceptions passéistes, il est évident que le Covid-19 est directement issu des activités humaines. La chose a été très claire lors de l’irruption du coronavirus, puis l’idéologie dominante s’est débrouillée pour faire disparaître des esprits cette certitude. C’est que, forcément, si on constate cela, alors on ne peut que voir que le Covid-19 n’est pas une « catastrophe naturelle » mais bien le produit du démantèlement des équilibres existant sur Terre.

Sans l’étalement urbain, sans la destruction des espaces naturels, sans les opérations à grande échelle de pillage des zones sauvages, sans l’asservissement des animaux de manière gargantuesque, la crise du Covid-19 n’aurait pas pu avoir lieu. Il n’y aurait pas eu le terrain fertile sur lequel un virus a pu prospérer et muté.

Cela ne veut nullement dire que ce virus ne se serait pas pareillement « baladé » sur la planète. Cependant, il l’aurait fait différemment, certainement pas au début du XXIe siècle, pas en semant la mort comme il l’a fait. Le problème de base, c’est que le mode de production capitaliste parvenue à sa décadence amène une modification accélérée et chaotique de la planète, ce qui aboutit à des échanges qui n’auraient pas dû avoir lieu sous cette forme et à ce moment de l’évolution de la planète.

Cette modification accélérée et chaotique ne fait que confirmer la thèse du biogéochimiste soviétique Vladmir Vernadsky (1863-1945) selon laquelle les modifications directement provoquées par les êtres vivants sont devenues moins importantes que celles ayant comme source les techniques d’une humanité vivant dans le cadre du mode de production capitaliste pour la reproduction de son existence.

Vladmir Vernadsky avait raison de voir que la Biosphère – concept qu’il a mis en place scientifiquement – se voit travaillée au corps par d’intenses activités faisant irruption de manière massive et planétaire, par l’utilisation de la technique et de sources importantes d’énergie. L’humanité a commencé, au XIXe siècle, mais encore plus au XXe siècle, sans parler du XXIe siècle, à modifier le visage de la planète. Vernadsky constatait déjà en 1928 qu’on était rentré dans une ère de transformation à grande échelle :

« Pour la première fois dans l’histoire de la Terre, la migration biogène [des atomes] due au développement de l’action de la technique a pu avoir une signification plus grande que la migration biogène déterminée par la masse de la matière vivante.

En même temps, les migrations biogènes ont changé pour tous les éléments. Ce processus s’est effectué très rapidement dans un espace de temps insignifiant.

La face de la Terre s’est transformée d’une façon méconnaissable et pourtant il est évident que l’ère de cette transformation ne fait que commencer. » (L’évolution des espèces et la matière vivante)

I l est évident qu’avec de tels changements, et de cette ampleur, tout développement anarchique ne pouvait qu’avoir des conséquences catastrophiques. L’une des principales raisons, c’est bien sûr la contradiction villes/campagnes, qui a pris une dimension aussi importante que celle entre le travail intellectuel et le travail manuel.

Il est tout à fait intéressant de voir comment l’ONU, dans son document de juillet 2020 Note de synthèse : la COVID-19 dans un monde urbain paru à la mi-septembre en français, cherche à gommer cela. Alors que les villes sont le lieu obligatoire du salariat pour des masses paysannes dépossédées au niveau mondial, qu’elles forment d’immenses blocs de béton sans charme ni espaces verts, ni infrastructures sanitaires ou de transports suffisants, avec une densité contre-nature, l’ONU prétend qu’il n’y a aucune liaison entre celles-ci la diffusion massive du Covid-19.

« Les centres urbains abritant environ 90 % de tous les cas de COVID-19 signalés , ils sont devenus l’épicentre de la pandémie.

La taille de leurs populations et leur fort niveau d’interconnectivité mondiale et locale les rendent particulièrement vulnérables à la propagation du virus.

Cependant, rien ne prouve que la densité soit, en elle-même, corrélée avec un taux supérieur de transmission du virus. Les villes peuvent maîtriser cette crise de façon à en ressortir comme les pôles d’énergie, de résilience et d’innovation qui les rendent si dynamiques et attrayantes que tant de personnes choisissent d’y vivre. »

« Rien ne prouve que la densité soit, elle-même, corrélée »… Comment peut-on professer un tel mensonge, alors que tout le monde sait bien, depuis le XIXe siècle, que l’assemblage de gens dans des boîtes de béton est insupportable et source de maladies ? Il suffit de penser au roman Hygeia, a city of Health (1876) de Benjamin Ward Richardson ou, dans la sphère francophone, aux Cinq cens millions de la bégum (1879) de Jules Verne.

Le discours du docteur Sarrasin appelant à former une cité idéale (France-ville) sonne tout à fait de manière moderne, 150 ans après la publication du roman :

Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel d’attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés.

Ils s’entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d’air et de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers d’infection.

Ceux qui n’y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur santé; leur force productive diminue, et la société perd ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux plus précieux usages.

Pourquoi, messieurs, n’essaierions-nous pas du plus puissant des moyens de persuasion… de l’exemple ? Pourquoi ne réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer le plan d’une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques ?… (Oui ! oui ! c’est vrai !)

Pourquoi ne consacrerions- nous pas ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la présenter au monde comme un enseignement pratique… » (Oui ! oui ! — Tonnerre d’applaudissements.)

On sait également comment Friedrich Engels procéda à une description détaillée de la formation des villes, dans son ouvrage La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844. On y lit entre autres, avec une puissante modernité dans la caractérisation de l’anonymat sordide de la grande ville, cette désagrégation de l’humanité :

Une ville comme Londres, où l’on peut marcher des heures sans même parvenir au commencement de la fin, sans découvrir le moindre indice qui signale la proximité de la campagne, est vraiment quelque chose de très particulier.

Cette centralisation énorme, cet entassement de 3,5 millions d’êtres humains en un seul endroit a centuplé la puissance de ces 3,5 millions d’hommes. Elle a élevé Londres au rang de capitale commerciale du monde, créé les docks gigantesques et rassemblé les milliers de navires, qui couvrent continuellement la Tamise. Je ne connais rien qui soit plus imposant que le spectacle offert par la Tamise, lorsqu’on remonte le fleuve depuis la mer jusqu’au London Bridge.

La masse des maisons, les chantiers navals de chaque côté, surtout en amont de Woolwich, les innombrables navires rangés le long des deux rives, qui se serrent de plus en plus étroitement les uns contre les autres et ne laissent finalement au milieu du fleuve qu’un chenal étroit, sur lequel une centaine de bateaux à vapeur se croisent en pleine vitesse – tout cela est si grandiose, si énorme, qu’on en est abasourdi et qu’on reste stupéfait de la grandeur de l’Angleterre avant même de poser le pied sur son sol.

Quant aux sacrifices que tout cela a coûté, on ne les découvre que plus tard. Lorsqu’on a battu durant quelques jours le pavé des rues principales, qu’on s’est péniblement frayé un passage à travers la cohue, les files sans fin de voitures et de chariots, lorsqu’on a visité les « mauvais quartiers » de cette métropole, c’est alors seulement qu’on commence à remarquer que ces Londoniens ont dû sacrifier la meilleure part de leur qualité d’hommes, pour accomplir tous les miracles de la civilisation dont la ville regorge, que cent forces, qui sommeillaient en eux, sont restées inactives et ont été étouffées afin que seules quelques-unes puissent se développer plus largement et être multipliées en s’unissant avec celles des autres.

La cohue des rues a déjà, à elle seule, quelque chose de répugnant, qui révolte la nature humaine. Ces centaines de milliers de personnes, de tout état et de toutes classes, qui se pressent et se bousculent, ne sont-elles pas toutes des hommes possédant les mêmes qualités et capacités et le même intérêt dans la quête du bonheur ?

Et ne doivent-elles pas finalement quêter ce bonheur par les mêmes moyens et procédés ? Et, pourtant, ces gens se croisent en courant, comme s’ils n’avaient rien de commun, rien à faire ensemble, et pourtant la seule convention entre eux est l’accord tacite selon lequel chacun tient sur le trottoir sa droite, afin que les deux courants de la foule qui se croisent ne se fassent pas mutuellement obstacle; et pourtant, il ne vient à l’esprit de personne d’accorder à autrui ne fût-ce qu’un regard.

Cette indifférence brutale, cet isolement insensible de chaque individu au sein de ses intérêts particuliers, sont d’autant plus répugnants et blessants que le nombre de ces individus confinés dans cet espace réduit est plus grand.

Et même si nous savons que cet isolement de l’individu, cet égoïsme borné sont partout le principe fondamental de la société actuelle, ils ne se manifestent nulle part avec une impudence, une assurance si totales qu’ici, précisément, dans la cohue de la grande ville.

La désagrégation de l’humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière, cette atomisation du monde est poussée ici à l’extrême.

Il en résulte aussi que la guerre sociale, la guerre de tous contre tous, est ici ouvertement déclarée.

Ce qui est évidemment terrible, c’est que la grande ville a englouti le monde. Non seulement la majorité de l’humanité habite dans un environnement urbain au début du XXIe siècle, mais tout l’environnement urbain correspond aux principes de la grande ville, même sans en relever. C’est la grande ville qui amène au rond-point qu’on trouve dans des zones périphériques, loin de la grande ville, car tout mène, tout passe par la grande ville, qui est en fait le simple lieu de l’expression d’une concentration de capital, sans plus aucun rapport avec les besoins réels de l’humanité.

Même la prétention de la grande ville a produire de la culture, de par la rencontre de nombreux esprits, s’enlise toujours davantage. La diffusion du Covid-19 apparaît ici comme le point culminant de toute une évolution aboutissant à l’effondrement des grandes villes. Friedrich Engels, dans son Anti-Dühring, souligne d’ailleurs que :

Seule une société qui engrène harmonieusement ses forces productives l’une dans l’autre selon les lignes grandioses d’un plan unique peut permettre à l’industrie de s’installer à travers tout le pays, avec cette dispersion qui est la plus convenable à son propre développement et au maintien ou au développement des autres éléments de la production.

La suppression de l’opposition de la ville et de la campagne n’est donc pas seulement possible.

Elle est devenue une nécessité directe de la production industrielle elle-même, comme elle est également devenue une nécessité de la production agricole et, par-dessus le marché, de l’hygiène publique.

Ce n’est que par la fusion de la ville et de la campagne que l’on peut éliminer l’intoxication actuelle de l’air, de l’eau et du sol ; elle seule peut amener les masses qui aujourd’hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies (…).

La suppression de la séparation de la ville et de la campagne n’est donc pas une utopie, même en tant qu’elle a pour condition la répartition la plus égale possible de la grande industrie à travers tout le pays.

Certes, la civilisation nous a laissé, avec les grandes villes, un héritage qu’il faudra beaucoup de temps et de peine pour éliminer. Mais il faudra les éliminer et elles le seront, même si c’est un processus de longue durée.

Ce processus implique, bien entendu, la compréhension par l’humanité qu’elle est une partie de la Biosphère, qu’elle ne peut agir comme elle l’entend, qu’elle n’est pas « un empire dans un empire » comme l’a souligné Spinoza. Celui-ci se lamentait de la vanité humaine, comme ici Friedrich Engels qui se moque des prétentions humaines à « diriger » la réalité matérielle générale qu’est la nature :

Bref, l’animal utilise seulement la nature extérieure et provoque en elle des modifications par sa seule présence ; par les changements qu’il y apporte, l’être humain l’amène à servir à ses fins, il la domine. Et c’est en cela que consiste la dernière différence essentielle entre l’être humain et le reste des animaux, et cette différence, c’est encore une fois au travail que l’être humain la doit.

Cependant, ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais en second et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences.

Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’attendre à jeter par là les bases de l’actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’accumulation et de conservation de l’humidité.

Les Italiens qui, sur le versant sud des Alpes, saccageaient les forêts de sapins, conservées avec tant de soins sur le versant nord, n’avaient pas idée qu’ils sapaient par là l’élevage de haute montagne sur leur territoire ; ils soupçonnaient moins encore que, ce faisant, ils privaient d’eau leurs sources de montagne pendant la plus grande partie de l’année et que celles-ci, à la saison des pluies, allaient déverser sur la plaine des torrents d’autant plus furieux.

Ceux qui répandirent la pomme de terre en Europe ne savaient pas qu’avec les tubercules farineux ils répandaient aussi la scrofule. Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu’un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein, et que toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures, de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement.

Et en fait, nous apprenons chaque jour à comprendre plus correctement ces lois et à connaître les conséquences plus proches ou plus lointaines de nos interventions dans le cours normal des choses de la nature.

Surtout depuis les énormes progrès des sciences de la nature au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître les conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d’apprendre à les maîtriser.

Mais plus il en sera ainsi, plus les êtres humains non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu’ils ne font qu’un avec la nature et plus deviendra impossible cette idée absurde et contre nature d’une opposition entre l’esprit et la matière, l’être humain et la nature, l’âme et le corps, idée qui s’est répandue en Europe depuis le déclin de l’antiquité classique et qui a connu avec le christianisme son développement le plus élevé. (Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme)

Il est absolument essentiel d’engager une critique de la vie quotidienne de l’humanité, une critique qui correspond à ses besoins naturels, à rebours de l’idéalisme diffusé par le mode de production capitaliste. L’illusion du « moi » tout puissant du consommateur est l’équivalent direct d’une humanité consommant la réalité, sans voir qu’en réalité elle se consume.

La crise et les deux restructurations du capitalisme

  1. La restructuration capitaliste

a) Marx et la question des restructurations

Pour Karl Marx, fondateur du matérialisme dialectique, le capitalisme est un mode de production qui correspond à la manière dont les êtres humains produisent et reproduisent leurs besoins sociaux et culturels. Un mode de production est un stade historique de développement de l’humanité, dans le cadre du développement contradictoire de la matière universelle.

En ce sens, si il existe des saut qualitatifs entre chaque mode de production, résumés dans le matérialisme historique, chaque mode de production franchit dans son développement interne des seuils. Ces seuils correspondent à l’épuisement par chaque mode de production des possibilités matérielles qu’il développe en lui-même, jusqu’à une limite historique débouchant sur non plus un seuil d’évolution, mais un saut qualitatif, une révolution.

Comme le capitalisme a notamment ce rôle historique de développer de manière grandiose les forces productives, il ne peut que se développer en franchissant des seuils, des paliers. Au XIXe siècle, Marx rappelait déjà deux moments franchis par le capitalisme.

Le premier se fondait sur ce qu’il appelait la « subsomption formelle » du procès de travail. Cela signifie que les travailleurs, encore possesseurs de leurs outils, voire des moyens de production en général, ne sont dépendants du capitaliste qu’en la figure du marchand, qui passe des commandes et vend les productions devenus marchandises.

L’activité et les manières d’organiser la production ne sont pas encore subordonnés totalement au capitalisme. Pour cela, il faut passer un seuil dans le niveau des forces productives, seuil franchi avec des « découvertes » scientifiques.

Ce seuil est franchi avec le second moment du capitalisme, ou ce que Marx appelle à juste titre « le mode de production spécifiquement capitaliste » qui se fonde sur la subsomption réelle du procès de production. Marx parle de mode production spécifiquement capitaliste car il est clair que c’est avec l’entrée de la science (et de la technologie) dans la production sociale que le capitalisme va pouvoir épuiser toute sa nécessité historique progressiste.

C’est un pas en avant à la fois dans la capacité de l’être humain à organiser sa vie sociale sur une base consciente et de s’affranchir de la division bornée du travail grâce à l’abondance des biens permis par l’essor des forces productives. Tout cela forme la base matérielle à un nouveau mode production où l’être humain devient consciemment possesseur de la production et la reproduction de sa vie : le socialisme.

Mais, avant de basculer dans ce saut qualitatif, il faut que l’ancien mode de production épuise l’ensemble de sa dynamique matérielle. Marx et Engels ont saisi comment le capitalisme franchit des paliers de part sa nature « révolutionnaire » :

« La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux… Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement. »

Avec la domination erronée du matérialisme historique sur le matérialisme dialectique, les communistes soviétiques ont négligé cet aspect « révolutionnaire » du capitalisme. L’essor des forces productives a été vu comme débouchant en soi et mécaniquement sur le changement des rapports de production.

Cela ne veut pas dire que la thèse centrale mise en avant par Staline de la non correspondance entre niveau des forces productives et rapports de production soit fausse, mais qu’elle peut malheureusement être comprise de manière unilatérale, non dialectique.

b) La restructuration n’est pas une logique d’organisation

Dans l’approche de la question de la restructuration, il ne faut pas faire l’erreur qui fut celles des révisionnistes soviétiques (ou chinois). Cette erreur ce serait de parler de restructuration « capitaliste » et non pas de restructuration du capitalisme. Une telle proposition ouvre la voie aux analyses sur le « capitalisme organisé », et en particulier à la thèse d’Eugen Varga et Paul Boccarra comme quoi il y aurait une « autre gestion » possible, une « modernisation » possible dirigée par la classe ouvrière.

Cela est très important, car si l’on ne comprend pas la restructuration du point de vue matérialiste dialectique, on entre dans une fascination idéaliste pour les seuils franchis par le capitalisme. Le résultat est la conception qui veut que le capitalisme se nourrisse de ses propres crises et finit par toujours les surmonter. Cette thèse est erronée rien que par le fait que la première crise générale du capitalisme est allée de pair avec la première vague de la révolution mondiale.

Ainsi, dans une telle conception révisionniste, il n’y aurait plus besoin de perspective révolutionnaire, mais simplement d’une nouvelle « orientation », d’un nouveau consensus en faveur de la classe ouvrière en ce qui concerne le partage des richesses dans le cadre de la « nouvelle » restructuration.

Il n’y a, en réalité, pas de modernisation capitaliste du capitalisme : la restructuration du capitalisme est le processus par lequel les contre-tendances à la chute du taux de profit parviennent à stabiliser le capitalisme, en écrasant les luttes de la classe ouvrière, aux dépens de la classe ouvrière.

Marx disait :

« Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur la société avec le capitalisme universel »

L’essor des forces productives n’est que l e reflet scientifique de l’être humain dans le cadre du développement de la matière en général. Le capitalisme ne fait ici qu’exprimer, sous sa propre empreinte historique, une tendance universelle.

Comme la nécessité de la pensée demande l’abstraction, ces seuils doivent être « fixés » et cela prend le terme de « restructuration » mais cela ne peut être vu que comme un processus inter-relié dans la dynamique générale d’ épuisement-effondrement du capitalisme. Il n’y a pas d’anciens ou de nouveaux capitalismes, seulement le parcours d’un mode production qui épuise sa nécessité matérielle, historiquement déterminée.

Disons, pour faire simple que la révolution du transport de l’électricité par câbles à la fin du XIXe siècle permet le taylorisme, et que le complexe de la machine automatisée engendre le « toyotisme ». Mais c’est relatif pour le capitalisme, dont la nature est la même.

  1. La première crise générale et la première restructuration

a) Rationalisation et recomposition de classe

La première crise générale du capitalisme qui a eu lieu au cœur de la Première guerre mondiale a produit une onde de choc révolutionnaire. Le résultat principal a été la victorieuse Révolution d’Octobre de 1917 en Russie. Comme le tablait à l’époque les bolchéviques, 1917 produit la première vague de la Révolution mondiale, avec des élans majeurs en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Hongrie.

Entre 1919 et 1920, l’Europe connaît une importante vague de grève. Au printemps 1919, des grèves éclatent, revendiquant selon les endroits la fin de l’intervention contre-révolutionnaire en Russie, l’amnistie des prisonniers politiques et la semaine de 40 heures. Le 1er mai à Paris se termine par des violents affrontements, avec un mort. Au moins de juin, c’est l’apogée du mouvement avec plus de 2 000 grèves, rassemblant 1,3 millions de travailleurs, dont une majorité d’ouvriers de la métallurgie.

En certains endroits, les comités inter-syndicaux se rebaptisent en « comité de soviets », ce qui révèle bien tout le poids de la conception anarcho-syndicale. Dans l’ouest parisien, les usines automobiles sont le lieu d’affrontements entre grévistes et non-grévistes ainsi qu’avec la cavalerie.

C’est sous le contre-coup de cette poussée ouvrière que le capitalisme va connaître sa première grande restructuration, en s’imposant au départ dans l’automobile et la métallurgie, puis s’étendant très vite à tous les secteurs. La nouvelle organisation du travail proposée par Taylor et mise en œuvre par Henry Ford dans ses usines de Détroit vont être au cœur de la rationalisation.

En écho à la première vague de révolution mondiale, le taux de profit est grippé par la réticence de la force de travail, en écho à la première vague de révolution mondiale. La division entre conception et exécution vise à briser l’autonomie de l’ouvrier professionnel fournissant une base à la culture anarcho-syndicale. De même la mise en place du convoyeur (la chaîne) et de grilles salariales liées aux gains de productivité visent la relance du capitalisme confronté à la double crise de surproduction.

De ce point de vue, la rationalisation du capitalisme qui va s’imposer tout au long des années 1920 est une contre-tendance de la chute du taux de profit, produit interne du mode de production capitaliste.

L es communistes trouveront d’ailleurs un terrain social à leur développement dans les grandes usines automobiles de la banlieue parisienne, notamment en étant an centre de bataille contre la rationalisation. Ils seront à la tête d’une nouvelle génération ouvrière, marquée par une composition de classe précise, marquée par le lien entre l’habitat collectif de proche banlieue, l’usine concentrée et la dépossession totale de l’activité de travail.

Mais il est alors à noter qu’il y a ainsi un rapport précis entre l’élévation des forces productives permettant la rationalisation (la production électrique pour le convoyeur par exemple) et la lutte des classes. La lutte des classes est l’aspect principal de la rationalisation, permis par l’élévation des forces productives. On a là la critique maoïste de l’importance capitale de l’idéologie et de la culture, de la mise en avant du matérialisme dialectique, pour s’opposer aux « villages fortifiées » de la bourgeoisie.

b) L’épuisement des gains de productivité dans les années 1960-1970

Le crash de 1929 a vu une baisse du taux de profit, sans pour autant qu’une restructuration n’ait lieu en « réponse ». C’est que la première restructuration venait à peine d’être achevée. On a ainsi l’usine Renault sur l’île Séguin à Billancourt en 1929 ou encore celle de Fiat dans le quartier turinois de la Mirafiori, inaugurée en 1939.

La seconde guerre mondiale va bouleverser la situation, alors qu’il y a un élargissement de la production, une augmentation de la masse des profits après 1945 avec de nouvelles matières, de nouvelles productions, de nouveaux secteurs à exploiter.

Dans cette période, le mouvement communiste d’Europe passé sous la coupe du révisionnisme a été entièrement intégré à la « gestion » de la rationalisation, comme par exemple avec la négociation régulière des grilles de qualification salariale et la thèse du « capitalisme monopoliste d’Etat », où l’État serait devenu neutre dans sa substance, avec par conséquent le principe de le conquérir par les élections.

L’épuisement des gains de productivité, aux sens du taux de profit, gains engendré par la première restructuration, aura lieu dans la fin des années 1960, et tout au long des années 1970. En écho à la première vague de la Révolution mondiale, une nouvelle génération prolétarienne forme alors des avant-gardes communistes qui assume la bataille pour le pouvoir, contre la nature même de la rationalisation, et non pas un partage de la gestion.

Il est évident que la baisse du taux de profit dans les années 1970 n’est pas simplement liée aux crashs pétroliers (1973, 1979) comme les commentateurs bourgeois l’affirment, mais plus directement à la lutte des classes. Le choc pétrolier augmenta les coûts de la matière première, coûts qui toutefois n’ont été que l’amplificateur d’une contradiction interne au processus de production, à savoir la baisse du taux d’exploitation de la force de travail.

C’est toute la première restructuration fondée sur la division exécution / conception qui se trouve grippée par une nouvelle force de travail enrichie subjectivement par le nouveau cycle d’accumulation post 1945 et porteuse de l’héritage combattant de la période 1920-1940.

Les ordres dans les ateliers ne passaient plus, le turn-over était trop fort, les petits sabotages réguliers, l’absentéisme particulièrement élevé, etc., cela débouchant sur toute une vague d’opposition organisée que cela soit en France de manière isolée avec la Gauche prolétarienne ou en Italie de manière approfondie et de masse avec les Brigades Rouges.

  1. La seconde restructuration comme « base » de la seconde crise générale.

a) Le « toyotisme » et les années 1980

Dans les années 1980-1990, le capitalisme s’est profondément transformé. Non pas qu’il ait changé de forme, de contenu ou de mode de « gestion », mais dans la mesure où il a approfondi ses propres contradictions internes sous le poids de la fatale chute du taux de profit.

Car si la première « restructuration » a été une contre-tendance visant à freiner la double crise de surproduction, il en va de même pour la « seconde » modernisation. Les gains de productivité s’épuisant avec la baisse du taux d’exploitation des travailleurs, la consommation générale ne faisait que baisser du fait notamment du choc pétrolier, bloquant l’ensemble des chaînes de valorisation. Les stocks et les équipements augmentaient sans trouver une rentabilité et les travailleurs refusaient les ordres.

Le « toyotisme » est le nom qu’a pris la seconde restructuration. Là aussi, elle est issue de l’industrie automobile et d’un ingénieur, Taiichi Ohno, dans une usine Toyota du Japon.

Faisant face à la chute du taux profit, l’institut américain du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a comparé la productivité de l’usine de Takaoka de Toyota au Japon à celle de Framingham de Général Motors aux Etats-Unis. Résultat : l’usine japonaise montait une voiture en 16 heures alors que celle de General Motors le faisait en 31 heures.

Les principes sont finalement les mêmes que le « taylorisme », mais il visent finalement une « actualisation » des ceux-ci avec l’essor des forces productives, notamment l’apparition de l’automation et de l’électronique.

Dans un de ses ouvrages, Taiichi Ohno se pose la question suivante : « que faut-il faire pour faire s’élever la productivité, alors que les quantités n’augmentent pas ? ». Il est clair ici que la réponse à une telle question va viser à agir sur le taux de profit et non pas sur sa masse.

L’arrivée de la machine-outils à commande numérique va permettre la restructuration, tout comme le convoyeur l’avait permis dans les années 1920. Avec un système de machinerie quasi autonome, le taux d’exploitation du travailleur va augmenter avec la flexibilité et la polyvalence des tâches, nécessitant une négociation (pseudo) « gagnant-gagnant » avec le syndicat. L’apparition des feux de couleur au-dessus de ces machineries va re-déployer le contrôle de la force de travail et la vitesse de production.

Cette restructuration dans l’infrastructure a correspondu, en France, à l’arrivée au pouvoir des socialistes, car pour faire « accepter » cette restructuration, il fallait l’intégration massive des syndicats à la marche des entreprises. Les lois Auroux de 1982 ont rempli en partie ce rôle.

En fait, on peut dire que les thèses de la « seconde gauche », reprise par le parti socialiste, sur l’ « auto-gestion », la « démocratie participative », la « démocratie d’entreprise » ont été le relais idéologique de la modernisation « toyotiste » de l’appareil productif, tout comme la thèse du « capitalisme organisé » a participé de la première restructuration.

En bref, la restructuration interne au procès de production s’est étendu à l’ensemble de la dynamique d’accumulation. Car le « toyotisme » est à la fois une continuité du tayloro-fordisme en ce qu’il fait la chasse aux temps morts, mais comporte également une modernisation dans la rotation du capital avec la politique dit du « zéro stock » permis par le « kanban » (système d’étiquetage des commandes de production en amont de la chaîne).

Cette restructuration s’est ensuite étendue à l’ensemble des pays capitalistes développés de par l’avance prise par l’industrie nippone, avec notamment ses investissements en Asie du sud-est.

Ainsi les délocalisations, notamment en Chine ou en Europe de l’est dans les années 1990, ont été favorisés par cette « seconde » restructuration et ses conséquences sur la concurrence entre monopoles. La relance du capitalisme des années 1970 est la condition à la seconde crise générale qui est marquée par une nouvelle subjectivité prolétarienne.

b) Recomposition de la classe et retard subjectif

La première restructuration forme ainsi un aspect de la première crise générale et il faut bien une décennie pour que la « rationalisation » des entreprises se stabilise relativement. Cela a littéralement modelé une nouvelle subjectivité prolétarienne, formé un tissu prolétarien conforme à dynamique d’accumulation.

La seconde restructuration se déploie tout au long des années 1980, jusqu’au milieu des années 1990 disons. Il est intéressant de noter d’ailleurs que c’est sous le pouvoir de François Mitterrand que cela se passe, les socialistes jouant ici leur rôle de modernisateur du capitalisme.

La politique du « zéro stock » pour parer aux crises de surproduction de marchandises débouche sur la nécessité d’une grande flexibilité de la circulation du capital, avec pour conséquences, ses routes, ses ronds-points, ses zones industrielles encastrées à proximité de zones pavillonnaires.

C’est une refonte du tissu prolétarien, avec une modification de la composition objective de la classe. Le fait de manier une machinerie automatisée, imposant de nombres de secteurs un travail de surveillance et maintenance, implique une hausse de la qualification.

A l’inverse, des secteurs alimentaires relativement encore encastrés dans la production agricole des années 1930-1960, se sont transformés en une industrie entièrement taylorisée, dominée par les monopoles de la distribution, où les prolétaires subissent un travail à la chaîne répétitif, monotone et aliénant.

c) Il n’y aura pas de « troisième » restructuration

Mais, alors, les deux restructurations du XXe siècle ont-elles été une manière pour le capitalisme de parvenir à surmonter sa propre crise de rentabilité ? Voir les choses comme tel serait une grave erreur.

I l faut comprendre le réel comme quelque chose d’unifié et les restructurations obéissent à la même dynamique générale d’accumulation du capital, dont le taux de profit est l’aiguillon. Le « problème » du capitalisme est que cet aiguillon, qui ne fait que baisser sur le temps long, implique un nouvel essor des forces productives.

La bourgeoisie doit sans cesse mettre à jour les rapports de production en rapport à l’élévation des forces productives, alors que la classe ouvrière développe toujours plus sa maturité historique. La seconde restructuration est le franchissement d’un nouveau seuil qui épuise la totalité du contenu matériel et historique du capitalisme comme mode production.

Avec la rotation du capital à « flux-tendu » et la flexibilité-polyvalence interne aux entreprises, le capitalisme vient se faire superposer les deux grandes contradictions, intellectuel/manuel, ville/campagne, une contradiction unique devant se résoudre dans un changement de civilisation complet.

Cette contradiction se constate dans l’étalement urbain et la disparition de la nature, les zones industrielles sans âmes, l’enfermement dans le 24 sur 24 du capitalisme, avec sa voiture, son pavillon son supermarché, sa télévision…

La première restructuration a fait de l’opposition intellectuel/manuel une contradiction antagoniste, lorsque la seconde restructuration en a fait de même pour l’opposition villes/campagnes tout en approfondissant, au plan psychique, la première.

Le capitalisme a définitivement rempli son rôle de mode production servant le développement de l’humanité en posant maintenant comme antagonistes les deux grandes contradictions, qui sont désormais totalement interpénétrés. Les campagnes ont été massivement industrialisées et une partie du travail manuel s’enrichit de tâches qui se rapprochent d’un travail intellectuel. Le capitalisme exprime ici la tendance à l’unification et la complexification de la matière vivante humaine, par lui et malgré lui.

Car, bien sûr, tout cela se fait par une intense exploitation psychique et une plus grande aliénation faisant du prolétariat la seule classe capable de révolutionner le capitalisme de fond en comble, de faire accoucher le socialisme comme nécessité historique d’époque.

La seconde crise générale, historiquement ouverte par la crise du coronavirus Covid-19, est le prélude à la prise de conscience prolétarienne de cet enjeu historique. Le retard subjectif va être rattrapé, avec une recomposition générale du tissu prolétarien. Il n’y aura pas de « troisième » restructuration.

La seconde crise générale du capitalisme et le concept de « cycle »: la question de la négation de la négation

Ce qui caractérise la crise générale du capitalisme, c’est que l’organisation de la production et de la consommation est profondément bouleversée. Il ne faut bien entendu pas prendre ce terme d’organisation au sens strict, car ce qui caractérise le capitalisme, c’est la concurrence, la compétition et, partant de là, la désorganisation.

Pour trouver une « organisation » dans le capitalisme, et encore seulement de manière relative, il faut se pencher sur les crises qui amène une ré-adéquation par rapport à la réalité ; il y a également les situations marquées par la main-mise des monopoles.

Tout cela n’est, cependant, que relatif. Du moment que les entreprises s’entrechoquent dans leurs activités, aucune organisation n’est possible. C’est là où le concept de cycle intervient.

Karl Marx utilise à plusieurs reprises le terme de « cycle » dans Le capital. Par là, il parle de phénomènes qui se répètent de la même manière, de manière périodique. Cependant, il faut bien considérer ici que Karl Marx traite de ces cycles « toutes choses étant égales par ailleurs », c’est-à-dire qu’il les fige comme catégorie. Or, rien n’est figé, jamais.

Karl Marx n’abuse donc jamais du concept de « cycle ». Il est pourtant courant de trouver le terme dans les présentations de l’analyse du mode de production capitaliste par Karl Marx. Cela est dû à une approche erronée de ce qu’est le mouvement.

Rosa Luxembourg a pu faire cette erreur, par exemple. Figeant les cycles, elle s’est demandée comment le capital parvenait à s’accumuler toujours plus et elle a dû trouver un apport « extérieur » aux cycles, dans les pays non capitalistes qui sont colonisés.

En réalité, les cycles se mêlent et s’entremêlent ; ils partent dans toutes les directions, comme ils viennent de toutes les directions. Le capitalisme n’est pas un assemblage de capitalistes individuels suivant le processus apport d’argent – production de marchandises – récupération de l’apport d’argent à quoi s’ajoute le fruit de l’exploitation des travailleurs.

Ou bien c’est, si l’on veut, un assemblage qualitatif, pas mécanique ni simplement quantitatif. Il faut plus penser à une macédoine de légumes qu’à un gâteau aux strates bien délimitées.

À l’arrière-plan, cela pose la question de la signification de la négation de la négation. En effet, la négation de la négation dit qu’une chose connaît un parcours où elle profite toujours plus de son mouvement en devenant plus complexe.

Le capitaliste pratique la négation de la négation : il apporte a somme A, récupère la somme B, l’investit de nouveau pour obtenir la somme C, et ainsi C est la négation de B qui est elle-même la négation de A.

La progression d’un phénomène semble correspondre ici, économiquement parlant, à la négation de la négation.

Karl Marx lui-même présente la chose ainsi, ou du moins semble le faire, pour présenter le processus révolutionnaire. La petite propriété qui s’est généralisée se fait nier par la formation de grands capitalistes, qui exproprient les propriétaires. Mais les grands capitalistes se font eux-mêmes nier par le prolétariat et ils sont expropriés également. Il y a un processus de négation de la négation.

Voici comment Karl Marx nous explique cela dans Le capital  :

« L’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel.

Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature.

C’est la négation de la négation.

Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l’ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol. »

Cette question de la négation de la négation est très importante à saisir dans son rapport avec la question du cycle. Il apparaît en effet qu’on a ici une contradiction entre le processus général et la réalité particulière.

Si l’on expose qu’il y a la négation de la négation, alors on a trois moments en particulier. On a le moment dont on parle, qui est la négation d’une chose précédente, qui est elle-même la négation d’une chose précédente. Notons d’ailleurs qu’on parle bien en fait d’une seule et même chose, qui s’est transformée.

Or, qui dit parler de trois choses, même pour parler d’une seule chose – disons trois moments – sépare par définition ces phénomènes. Comment conjuguer cela avec le fait que les cycles s’emboîtent tous les uns dans les autres, qu’ils forment un jeu de va-et-vient où tout est lié et dont on ne peut rien séparer ?

Comment peut-on, comme le fait Karl Marx, dire d’un côté qu’on ne peut analyser les phénomènes qu’en les isolant, ce qui est une abstraction, une considération « toutes choses égales par ailleurs », donc de manière limitée, et de l’autre qu’il y a la négation de la négation, avec une séparation tranchée ?

On touche là un aspect très difficile de la dialectique, où il y a une séparation et en même temps il n’y en a pas. D’un côté il y a bien un mode de production féodal qui cède la place à un mode de production capitaliste… De l’autre côté il s’agit d’un seul et même phénomène.

Mao Zedong nous apporte ici beaucoup, car il explique qu’il y a toujours un aspect principal. Comme c’est le même phénomène, car le même univers en mouvement, alors c’est l’aspect principal et la séparation est secondaire.

C’est pour cela qu’il rejette la négation de la négation, qui est pour lui un concept obscurcissant que tout est va-et-vient à tous les niveaux, que tout est en inter-relation et par là-même affirmation et négation, tout le temps.

Essayons de comprendre cela par rapport à la question du cycle. Si on prend un mouvement cyclique, on peut voir qu’on a une répétition ; on a un phénomène, puis le même phénomène qui revient, puis revient encore.

Il y a alors deux possibilités. Soit le cycle existe vraiment et il n’y a que des différences quantitatives entre les éléments du cycle, au sens où un mouvement en suit un autre similaire, qui lui-même en précède un autre similaire, etc.

Soit il n’y a pas de cycle en tant que tel et ce sont deux mouvements qui se suivent dont la différence est qualitative et dont les similitudes, rapprochements, etc. sont secondaires et non principales, mais suffisamment proches pour qu’on parle de cycle.

Dans un premier cas, on a un schéma du type :

2 / 4 / 8 / 16 / 32 / 64 / 128 etc.

Ici soit il y a accumulation dans le cadre des éléments cycliques, soit il y a une répétition mécanique et donc augmentation du nombre d’éléments cycliques effectués.

Dans le second cas, on a un schéma du type :

a / b / c / d / e / f etc.

Ici, b est de même nature que a, mais substantiellement différent, le fait que cela relève d’un même mouvement amenant à qu’on les place au sein d’un même cycle.

Selon qu’on suive le premier ou le second schéma, on a une approche différente.

Dans le premier cas, on analyse le cycle en général et les éléments cycliques en particulier. La définition principale est celle du cycle dans l’absolu ; les différenciations entre les éléments cycliques entre eux sont secondaires.

Dans le second cas, on étudie les éléments « cycliques » en général et le « cycle » en particulier, ce dernier n’étant qu’un descriptif.

On aura compris le problème. Imaginons qu’on parle du mode de production féodal se transformant en mode de production capitaliste. Il n’y a pas d’instant T. Il n’y a pas de moment où les cycles du mode de production féodal s’arrêtent et où ceux du mode de production capitaliste commencent. Les deux modes de productions sont fondamentalement imbriqués.

Mais s’ils sont imbriqué… Comment les distingue-t-on ? Et s’ils se distinguent, c’est bien qu’ils sont différents !

On est ici au cœur de la contradiction entre identité et différence. Et Mao Zedong considère ici qu’on peut bien saisir la chose, si on voit que l’aspect principal est l’unité des contraires, pas leur lutte.

Il y a toujours lutte, mais s’il n’y avait que lutte et pas unité, il n’y aurait rien. Voilà pourquoi, selon lui, il ne faut pas considérer la négation de la négation comme une loi ; elle est une présentation particulière qui, somme toute, relève de la loi de la contradiction en général, qui est universelle.

Cela a une grande importance, forcément, pour comprendre les cycles dans le capitalisme, avec à l’arrière-plan d’ailleurs la transformation des cycles capitalistes en cycles socialistes. Toute la transition du capitalisme au socialisme se joue à ce niveau-là.

Prenons maintenant les cycles et voyons si leur évolution relève du qualitatif, avec modification substantielle, ou bien du quantitatif, avec une accumulation. Eh bien dans les deux cas, cela pose problème.

En effet, que le changement soit qualitatif ou quantitatif, on a tout de même des phénomènes de nature, si ce n’est équivalente, au moins très proche. Comment les distinguer ? Est-il juste de le faire ?

Un enfant grandit par exemple jusqu’à l’âge adulte : il n’y a pas de répétition pure et simple comme le cycle de la lune par rapport à la Terre, il y a bien eu un saut qualitatif, mais en même temps cela reste la même personne. On a un mouvement lunaire et un mouvement de l’enfant ; la lune reste la lune, l’enfant reste l’enfant. L’enfant a cependant changé… tout en restant lui-même.

Cela semble pourtant incohérent de présenter les choses ainsi. Dire qu’un mouvement est uniquement quantitatif est anti-dialectique. Un mouvement quantitatif porte forcément en lui la qualité également, et inversement. Il est absolument impossible, dialectiquement, que le mouvement de la lune soit toujours tout le temps le même, ou du moins pour une période relativement longue.

Pour qui ne comprend pas la dialectique, le tableau accroché au mur ne change pas, ne bouge pas, il est statique, il y a la répétition cyclique d’un mouvement toujours similaire. Cela est impossible du point de vue dialectique, pour qui tout se transforme tout le temps. Le tableau va de fait se dégrader, tout comme le mur, le clou le maintenant sur le mur, etc. etc.

Aucun phénomène ne peut jamais être semblable à lui-même, jamais. Il l’est relativement, car il reste lui-même, mais en même temps il s’insère dans l’univers dont il n’est qu’un aspect. On a un bon exemple ici lorsqu’en Inde, dans les anciens temps, cette problématique a été perçue et qu’il a été tenté de la résoudre avec le principe de la réincarnation. Un être vivant est un être vivant et la réincarnation n’est que le constat idéaliste que chaque être vivant s’insère dans le vivant en général.

C’est qu’il va de soi que si l’on prend la totalité, il est difficile de trouver un début et une fin, une entrée et une sortie. L’enfant n’est ainsi pas passé du jour au lendemain à l’âge adulte. Il en va de même pour le cycle de la lune par rapport à la Terre, dont les éléments sont imbriqués au point que la sortie de l’un est l’entrée dans l’autre. La lune ne s’arrête pas en cours de route ou ne traverse pas une banderole d’arrivée.

C’est pour cela que Karl Marx est notre maître. Il a le premier saisi cette question d’absence du départ et de l’arrivée tout en parvenant, malgré tout, à présenter les phénomènes en mouvement. Le capital est une œuvre admirable précisément pour cette raison. Elle est un chef d’œuvre du matérialisme dialectique.

Comment Karl Marx a-t-il trouvé une voie ? Il a en fait saisi de manière dialectique les contradictions entre unité et lutte, identité et différence, qualité et quantité. Il profitait d’une excellente lecture subjective de ces contradictions et a pu ainsi les retrouver objectivement. On retrouve à l’arrière-plan la question du développement inégal.

La première chose à faire est de reconnaître la dignité du réel. On note alors des nuances entre les choses. Qui dit nuance dit différence, et une différence est en soi une contradiction. Mais quelle est la substance de cette contradiction ?

Dans son Anti-Dühring, Friedrich Engels nous donne ici une indication. Il parle du mouvement biologique d’un brin d’orge et le caractérise comme négation de la négation. Cela rejoint le concept de cycle, car au sens strict un cycle est la négation du cycle précédent, qui lui-même est la négation du cycle précédent, etc.

Pour qu’une chose soit une chose en étant une négation de quelque chose, il faut bien un rapport entre les deux, d’où le raisonnement de Friedrich Engels.

Et cela est vrai qu’il s’agisse d’un cycle « qualitatif » comme d’un cycle « quantitatif », car dans tous les cas un cycle est une progression impliquant une définition et toute définition est négation. C’est pour cela que Friedrich Engels prend comme exemple un cycle biologique pour parler de négation de la négation.

« Prenons un grain d’orge. Des milliards de grains d’orge semblables sont moulus, cuits et brassés, puis consommés.

Mais si un grain d’orge de ce genre trouve les conditions qui lui sont normales, s’il tombe sur un terrain favorable, une transformation spécifique s’opère en lui sous l’influence de la chaleur et de l’humidité, il germe : le grain disparaît en tant que tel, il est nié, remplacé par la plante née de lui, négation du grain.

Mais quelle est la carrière normale de cette plante ? Elle croît, fleurit, se féconde et produit en fin de compte de nouveaux grains d’orge, et aussitôt que ceux-ci sont mûrs, la tige dépérit, elle est niée pour sa part.

Comme résultat de cette négation de la négation, nous avons derechef le grain d’orge du début, non pas simple, mais en nombre dix, vingt, trente fois plus grand. Les espèces de céréales changent avec une extrême lenteur et ainsi l’orge d’aujourd’hui reste sensiblement semblable à celle d’il y a cent ans (…).

Qu’est-ce donc que la négation de la négation ?

Une loi de développement de la nature, de l’histoire et de la pensée extrêmement générale et, précisément pour cela, revêtue d’une portée et d’une signification extrêmes ; loi qui, nous l’avons vu, est valable pour le règne animal et végétal, pour la géologie, les mathématiques, l’histoire, la philosophie (…).

Il va de soi que je ne dis rien du tout du processus de développement particulier suivi, par exemple, par le grain d’orge, depuis la génération jusqu’au dépérissement de la plante qui porte fruit, quand je dis qu’il est négation de la négation.

En effet, comme le calcul différentiel est également négation de la négation, je ne ferais, en renversant la proposition, qu’affirmer ce non-sens que le processus biologique d’un brin d’orge est du calcul différentiel ou même, ma foi, du socialisme.

Voilà pourtant ce que les métaphysiciens mettent continuellement sur le dos de la dialectique. Si je dis de tous ces processus qu’ils sont négation de la négation, je les comprends tous ensemble sous cette loi unique du mouvement et, de ce fait, je ne tiens précisément pas compte des particularités de chaque processus spécial pris à part.

En fait la dialectique n’est pas autre chose que la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée.

On peut aussi faire cette objection : la négation ici accomplie n’est pas une vraie négation : je nie aussi un grain d’orge en le moulant, un insecte en marchant dessus, la grandeur positive a en la biffant, etc.

Ou bien je nie la proposition : la rose est une rose, en disant : la rose n’est pas une rose; et qu’en résulte-t-il si je nie à nouveau cette négation et dis : la rose est pourtant une rose ?

Ces objections sont en fait les principaux arguments des métaphysiciens contre la dialectique, et tout à fait dignes de cette façon bornée de penser.

Nier, en dialectique, ne signifie pas simplement dire non, ou déclarer qu’une chose n’existe pas, ou la détruire d’une manière quelconque. Spinoza dit déjà : Omnis determinatio est negatio, toute limitation ou détermination est en même temps une négation .

Et en outre, le genre de la négation est ici déterminé d’abord par la nature générale, deuxièmement par la nature particulière du processus. Je dois non seulement nier, mais aussi lever de nouveau la négation. Il faut donc instituer la première négation de telle sorte que la deuxième reste ou devienne possible.

Et comment cela ? Selon la nature spécifique de chaque cas pris à part. Si je mouds un grain d’orge, si j’écrase un insecte, j’ai bien accompli le premier acte, mais j’ai rendu le second impossible.

Chaque genre de choses a donc son genre original de négation de façon qu’il en sorte un développement, et de même chaque genre d’idées et de concepts. »

Il y a ici un souci que Friedrich Engels n’a pas vu, ou plus précisément qu’il contourne. En effet, Friedrich Engels dit qu’il y a un cycle biologique, avec par exemple le développement de la plante, depuis sa génération jusqu’à sa fin, alors que ses graines vont donner donc des plantes connaissant le même parcours, et ce à l’infini.

Or, on a perdu ici la qualité, car on n’a pas l’évolution de la plante sur le long terme. Mais surtout on a des éléments entièrement séparés, chaque plante étant un « cycle » de son début à sa fin.

Friedrich Engels dit toutefois qu’il parle du mouvement général et qu’il n’étudie pas le caractère particulier de la plante elle-même dans son développement. Cependant, il tombe alors dans le général en tant que négation du particulier et il manque alors un pôle de la contradiction. Il ne saurait y avoir de général sans particulier et inversement.

C’est ce qui amène au problème suivant. Un phénomène se définit comme négation d’un phénomène qui lui-même a été négation, et ce à l’infini. Mais si l’on parle de négation, alors on définit l’affirmation par la négation, et qui est plus seulement négation de la négation.

Il manque l’affirmation comme pendant dialectique de la négation.

Si on définit tout purement négativement, il n’y a plus d’affirmation, que des négations et alors le processus dialectique est, au sens strict, un mouvement de négation, ou plus précisément un mouvement de négation de la négation. C’est ni plus ni moins que le schéma thèse – antithèse – synthèse, avec l’antithèse n’existant que négativement.

On sait comment Hegel a fait un fétiche de cela, voyant en le qualitatif la question clef et non plus la contradiction. Il s’appuyait lui-même sur Spinoza pour qui « toute définition est négation ». Tant Karl Marx que Friedrich Engels tenaient eux-mêmes en haute valeur cette affirmation.

Or, ce que dit Spinoza ne suffit pas, même si on a déjà le principe de différence. Pourquoi cela ? Car on perd le rapport dialectique dans la différence. De fait, si on parle de négation de la négation, alors on n’a plus toute définition est négation, mais toute négation est définition.

Que cette négation soit quantitative ou qualitative ne change rien à l’affaire.

C’est pour cela que Friedrich Engels peut prendre le cycle biologique en exemple. Il dit : la graine est la négation de la plante morte qui l’a produite. La plante est la négation de la graine, qui elle-même a été négation. Et on n’a que de la négation de la négation de la négation de la négation. Un phénomène conserve du passé quelque chose qui est transporté à travers des mouvements de négation.

Or, affirmer cela, c’est dire que la négation a une signification en soi, tout comme les éléments cycliques auraient un sens : celui d’être le moment d’une négation. On n’a plus la loi de la contradiction, mais la loi de la négation, avec des contradictions.

Si l’on regarde bien, on peut s’apercevoir qu’on a ici la distinction entre l’URSS de Lénine et Staline et la Chine populaire de Mao Zedong. Dans le premier cas, on a le développement des forces productives comme suffisantes à la négation du capitalisme.

Le socialisme est ici la négation du capitalisme ; il faut bien sûr l’accompagner d’une main de fer idéologique, mais le processus est négation. Les révisionnistes passeront par là en gommant la question idéologique et rétabliront de fait le capitalisme.

Chez Mao Zedong, la négation est insuffisante, elle doit être aussi affirmation. D’où le grand bond en avant, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne. Durant cette dernière, les propos suivants de Mao Zedong ont largement été diffusés :

« Engels a parlé au sujet des trois catégories, mais en ce qui me concerne je ne crois pas à deux de ces catégories (l’unité des opposés est la loi la plus fondamentale, la transformation de la qualité et de la quantité l’une en l’autre est l’unité des contraires [que sont] qualité et quantité, et la négation de la négation n’existe pas du tout).

La juxtaposition, au même niveau, de la transformation de la qualité et de la quantité l’une en l’autre, la négation de la négation, et la loi de l’unité des opposés est « triplisme », pas le monisme.

La chose la plus fondamentale est l’unité des opposés.

La transformation de la qualité et de la quantité l’une en l’autre est l’unité des contraires [que sont] qualité et quantité. Il n’y a pas de telle chose comme la négation de la négation.

Affirmation, négation, affirmation, négation… dans le développement des choses, chaque maillon de la chaîne des événements est à la fois affirmation et négation. »

On a ainsi un aperçu suffisant pour comprendre la question et en saisir le rapport au niveau de la seconde crise générale du capitalisme.

Au sens strict, tout est lié et le particulier relève de la totalité, auquel il est lié à tous les niveaux. Cela explique par exemple pourquoi la crise générale du mode de production capitaliste n’est pas seulement « économiques » et d’ailleurs pourquoi un mode de production ne se résume pas à une « économie ».

Tout phénomène particulier connaît un processus de négation de la négation, au sens où il nie quelque chose qui lui-même a nié quelque chose. Ce n’est cependant qu’un aspect : à la négation correspond l’affirmation.

Résumer les choses à une négation de la négation, c’est perdre de vue la dimension qualitative où le nouveau s’affirme. Cependant, on peut parler de négation de la négation en parlant d’un aspect du mouvement d’un phénomène. Il faut, cela étant, qu’il soit clair qu’on parle seulement d’un aspect de ce mouvement.

Lorsqu’on parle d’un cycle au sein du mode de production capitaliste, il ne faut donc pas le résumer à une accumulation, c’est-à-dire à une négation de la négation. Il porte également en lui le nouveau, l’affirmation du dépassement. Au sens strict, l’accumulation capitaliste signifie la négation de la petite propriété, mais également l’affirmation de la socialisation.

Et cela se lit, donc, dans chaque cycle ; chaque élément du cycle, aussi particulier soit-il, porte également l’universel. Si on parle d’un cycle ou bien d’un de ses éléments séparés en le présentant comme séparé du reste, on perd le fil conducteur, puisque tout est inter-relié.

C’est cela seulement qui permet de voir en quoi le covid-19 est directement issu de l’expansion capitaliste et du caractère explosif donné à la contradiction villes-campagnes, comment la bourgeoisie en décadence produit des modes de vie parasitaires et antisociaux, etc.

Ou, pour formuler cela plus simplement : le socialisme est la négation du capitalisme, mais le capitalisme est également l’affirmation du socialisme ; la seconde crise générale du capitalisme est la vague révolutionnaire mondiale et inversement.

10 critères + 3 pour caractériser la crise générale du mode de production capitaliste

Le principe des signes annonciateurs est connu ; la science est très peu avancée à ce niveau, mais on sait qu’il y en a pour les migraines, pour les séismes, pour les accouchements, etc. La raison qui fait que la science souffre en ce domaine est qu’elle s’appuie le principe cause-conséquence et qu’elle ne comprend pas qu’une « conséquence » peut se produire avant sa « cause ».

Les interrelations dialectiques sont extrêmement nombreuses, leurs rapports sont si puissants qu’il n’est pas possible de saisir les choses de manière linéaire. Il ne s’agit pas d’une ligne droite et ce n’est pas parce que la crise générale du mode de production capitaliste éclate avec le covid-19 que ce qui va avec n’apparaît pas « avant » celle-ci, tout en étant celle-ci.

Il faut raisonner ici en termes de cascade, de vague, de marée, en ayant en tête que le mouvement commence de manière interne et entraîne ensuite le reste, les différents autres aspects.

Il est pour cette raison très important de procéder à la recherche des phénomènes relevant de la crise générale du mode de production capitaliste, mais qui se sont produits « avant » son irruption en tant que tel. Ce n’est qu’ainsi qu’on est en mesure de cerner la crise générale.

Les dix critères dans le cadre de l’Internationale Communiste

Pour procéder à cela, on peut essayer de distinguer les phénomènes généraux de la (première) crise générale. Eugen Varga, dans La période de déclin du capitalisme, publié en 1922 dans le cadre de l’Internationale Communiste, fournit dix critères, que voici :

1.L’étalement géographique du mode de production capitaliste se réduit en raison de l’apparition de pays socialistes.

2. Dans les pays capitalistes il y a des tendances à un retour aux formes économiques pré-capitalistes.

3. La division internationale du travail se réduit, le caractère relativement unifié de la production au niveau international est ébranlé.

4. La valeur de la monnaie vacille, la parité-or est remplacée par la planche à billets.

5. L’accumulation du capital cède la place à une désaccumulation.

6. La production se réduit.

7. Le système de crédit s’effondre.

8. Le niveau de vie des masses chute, en raison de l’inflation, du chômage, etc.

9. Une lutte aiguë se produit dans les couches dominantes de la bourgeoisie, ce qui se caractérise par une instabilité politique, l’émergence de nouveaux partis, l’incapacité à disposer d’une majorité parlementaire pour le gouvernement, etc.

10. Le consensus en faveur d’un capitalisme inébranlable commence à disparaître.

Eugen Varga ne prétendait pas ici dresser une liste exhaustive ; de fait, les dimensions psychologique et culturelle, idéologique et militaire ne sont pas ici soulignés.

On a cependant une bonne base de comparaison avec la seconde crise générale du mode de production capitaliste.

Les dix critères dans le contexte de la seconde crise générale

Regardons quelle est la situation aujourd’hui, en rapport avec ces dix critères.

1.L’étalement géographique du mode de production capitaliste se réduit en raison de l’apparition de pays socialistes.

Ce point n’est pas valable aujourd’hui. Cependant, dialectiquement, il montre que la formation de pays socialistes est à l’ordre du jour.

2. Dans les pays capitalistes il y a des tendances à un retour aux formes économiques pré-capitalistes.

Cela est tout à fait le cas. Il y a ici trois exemples tout à fait parlant. On a en effet le mouvement des « ZAD », qui est une utopie artisanale-réactionnaire visant à former des villages à la Astérix et Obélix. Ce « zadisme » a eu un écho très puissant en France, en profitant de l’idéologie de Proudhon et de la petite propriété. On doit mettre cela en parallèle avec la multiplication des initiatives de « circuits courts » dans l’agriculture, de l’apparition administrative du régime de micro-entrepreneurs pour les impôts, etc.

On a également le mouvement des gilets jaunes, qui affirmait l’exigence de « geler » le mode de production capitaliste, tout en exigeant sans en avoir conscience de retourner en arrière. Et de manière encore plus marquée, on a eu le développement de l’État islamique comme utopie coloniale de formation d’une société conforme aux principes de l’époque du prophète musulman Mahomet reflète une tentative de faire tourner la roue de l’histoire en arrière.

L’influence de l’État islamique a été mondial et accompagne le développement d’un esprit littéral, borné, incapable d’analyse, de complexité, à l’instar de toute musique à part d’un chant monophonique totalement tourné vers la religion. Mais en France il reflète toute une volonté d’aller vivre selon une manière « pré-capitaliste », avec même tout le discours romantique allant avec (à l’arrivée un mariage était organisé, une maison fournie pour le couple ainsi qu’un travail pour les hommes).

3. La division internationale du travail se réduit, le caractère relativement unifié de la production au niveau international est ébranlé.

Toute une série de pays semi-féodaux semi-coloniaux ont connu un développement immense de leurs forces productives malgré la nature bureaucratique de leur capitalisme. Des pays comme la Corée du Sud reflètent que le cadre impérialiste enserrant les pays dominés perd toujours plus ses fondements et amène un processus valable toujours plus mondialement. La Corée du Sud a ainsi été en mesure d’affronter la crise sanitaire de manière relativement efficace comparé à la France.

Il y a ainsi un déclassement de la France et une rupture en cours dans la division internationale du travail.

La réaction capitaliste française doit être comprise en ce sens. Lorsque les hommes politiques français exigent un retour de la production, une réindustrialisation, la question des masques et des médicaments n’est qu’un prétexte. Il s’agit d’un esprit de repli, en prévision des batailles à venir.

On a la preuve de cela avec deux phénomènes relevant de la crise générale du mode de production capitaliste, tout en s’étant exprimé avant : le Brexit britannique et l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Le repli national est en cours, cassant l’élan capitaliste allant dans le sens de la mondialisation.

4. La valeur de la monnaie vacille, la parité-or est remplacée par la planche à billets.

Il n’existe plus de parité-or en économie, mais effectivement la planche à billets tourne à fond, par l’intermédiaire des banques centrales. Cela demande un aperçu approfondi.

5. L’accumulation du capital cède la place à une désaccumulation.

Cette thèse d’Eugen Varga est très mal définie et laisse la place à son révisionnisme, comme au prolongement par Paul Boccara, l’économiste historique du P« C »F. Il serait plus juste de parler de non-accumulation, car sinon on a des monopoles subsistant au moyen d’un capitalisme organisé par l’État et un capitalisme « normal » vivotant à ses côtés mais en perdition.

De plus, il faut savoir de quel capital on parle. Si la planche à billets fonctionne à plein, on a en apparence un capital investi, mais c’est en réalité une bulle spéculative. Il faut parler plus concrètement d’incapacité du capital à réaliser son auto-expansion, ce qui s’exprime par une surproduction de capital : un vaste capital toujours plus grand, incapable de trouver où se placer.

L’analyse de ce phénomène est à mener, mais on voit déjà que c’est le cas non seulement depuis mars 2020, mais même avant : les investissements démentiels dans le football sont à eux seuls un exemple de comment le capital cherche à forcer l’ouverture de voies, coûte que coûte. Le transfert du joueur Neymar pour 222 millions d’euros échappe à toute rationalité et ne s’explique que par du capital en surplus, incapable de trouver mieux.

6. La production se réduit.

On a ici la surproduction de marchandises. En raison de la crise sanitaire, on n’a pas encore un aperçu précis de cet aspect, mais sa réalité se fait déjà sentir. Il était déjà clair, même avant mars 2020, que le capitalisme se heurtait à une limite, qu’il avait fait le tour de ce qu’il pouvait faire, et que la formation de nouveaux marchés passait par de l’idéalisme largement diffusé (sans gluten et halal dans l’alimentation, produits Apple avec « style » pour les plus aisés, luxe toujours plus décadents, collaborations dans l’habillement pour provoquer une « hype » ainsi qu’au moyen des « drops », etc.).

7. Le système de crédit s’effondre.

Il faut être ici subtile : le système de crédit ne s’est pas effondré, en raison d’une intervention généralisée des États. Cela ne fait que repousser le problème, car soit les crédits ne sont pas solvables, soit ils le sont mais la garantie étatique provoque alors une désorganisation structurelle. C’est un sujet complexe à analyser, mais qui sera facile à saisir quand les choses se décanteront avec les bilans comptables, les factures à payer, les échéances retardées refaisant surface, etc.

8. Le niveau de vie des masses chute, en raison de l’inflation, du chômage, etc.

Ici encore il faut être subtile, puisque l’État est intervenu pour geler la situation. On a toutefois la même situation. Soit l’État a maintenu artificiellement des entreprises en vie et cela va être un double chaos avec les licenciements plus le coût du maintien artificiel réalisé pour rien, soit l’État a assuré une continuité mais au prix d’une désorganisation et d’une lourde facture.

9. Une lutte aiguë se produit dans les couches dominantes de la bourgeoisie, ce qui se caractérise par une instabilité politique, l’émergence de nouveaux partis, l’incapacité à disposer d’une majorité parlementaire pour le gouvernement, etc.

Il ne faut pas se leurrer : les révélations du Canard enchaîné sur les affaires de François Fillon en pleine campagne présidentielle relève de la manipulation, ce qui se lit très bien avec le parti politique d’Emmanuel Macron né du jour au lendemain grâce à d’importantes puissances financières à l’arrière-plan. On a assisté au coup de force de la bourgeoisie moderniste sur la bourgeoisie traditionnelle. Et pourtant, en raison de la crise, le parti d’Emmanuel Macron ne cesse de se fracturer, de se diviser, etc. On n’a pas encore une situation à la belge, pays où l’implosion politique est absolument exemplaire d’une instabilité chronique tout à fait caractéristique de la crise générale. On ne l’aura sans doute jamais non plus, car de par la force de l’impérialisme français, on aura plutôt un coup d’État militaire pour rétablir la centralisation, dans l’esprit néo-gaulliste. Néanmoins, centralisation et déstructuration relèvent d’un seul et même processus dialectique.

On l’a d’ailleurs bien vu au Royaume-Uni, avec un Brexit sans cesse retardé, avec une incroyable instabilité au sein des partis eux-mêmes, une paralysie gouvernementale. Il en va de même aux États-Unis où les républicains ont vacillé sous l’effet de l’arrivée de Donald Trump et les démocrates avec le développement des forces autour de Bernie Sanders, etc.

10. Le consensus en faveur d’un capitalisme inébranlable commence à disparaître.

C’est le point le plus difficile à saisir et cela en raison de la nature du 24 heures sur 24 du capitalisme. D’un côté, l’apparition de moyens de communication de masse de niveau élevé tels que Facebook, Twitter, Tumblr, Instagram… a permis une accélération de l’unification mondiale des masses à l’échelle planétaire, bousculant très largement les conceptions étroitement nationales.

Les masses s’unifient toujours plus par l’exigence de l’accès universel à une consommation de qualité et au niveau planétaire. Cela s’exprime grandement dans le domaine de l’habillement où la revendication d’avoir à sa disposition de quoi avoir du style est sous-jacent au mode de vie prolétarien, notamment de la jeunesse. On le retrouve également dans le large mouvement vers les meubles (comme avec Ikea), les objets du quotidien en général.

En fait, l’expérience de l’accès direct à la culture, aux biens culturels, de manière gratuite parfois qui plus est comme au moyen du téléchargement illégal et du streaming, a puissamment fait s’exprimer le besoin du communisme mondial dans les masses, comme partage universel et convivial.

D’un autre côté, le non-accès aux produits de qualité a imposé une incroyable aliénation aux masses avec une fascination servile pour l’argent facile et le grand luxe, déchirant littéralement les habitudes sociales et défigurant les mœurs. Il est difficile pour les masses de s’extirper de ce puissant rapport dialectique, car elles ne disposent pas de suffisamment d’orientation idéologique, sont corrompues à bien des niveaux et ne profitent pas de luttes de classe assez solides, assez franches.

Trois autres critères à prendre en compte

De par le passage de l’idéologie communiste du marxisme-léninisme au marxisme-léninisme-maoïsme, on peut et on doit ajouter cinq autres critères pour caractériser la crise générale. Encore une fois il ne s’agit pas d’être exhaustif, pas plus aujourd’hui qu’en 1922, mais de déterminer des orientations, des rapports internes propres à la crise générale.

1. L’abandon de toute prétention universaliste caractérise un échec du projet civilisationnel.

Le mode de production capitaliste n’a plus de projet, plus d’utopie autre qu’individuelle. Toute dimension collective est gommée ; même l’Europe unifiée se présente, comme projet, comme paradis du consommateur.

Il est évident ici que, dans ce processus d’atomisation générale, l’idéologie « LGBT+ » correspond à un phénomène réactionnaire, expression anticipée de la crise générale du capitalisme. Cette négation de la différence naturelle entre hommes et femmes, au profit d’un « choix », accompagne un processus de définition à la fois totalement individualisée et entièrement identitaire, par l’intermédiaire d’un jeu sur le principe communautaire. L’idéologie LGBT+, appuyée par les grands monopoles d’importance transnationale, a été le fer de lance de cette idéologie de la citoyenneté de type « consommatrice », mais celle-ci ne se résume pas à cela : on a également les religions et tous les communautarismes identitaires particularistes (les bikers, les motards, les cyclistes, les ultras au football, les ethno-différentialistes, etc.).

Le phénomène est par ailleurs général : en France, le baccalauréat universel a été rejeté au profit d’options « personnalisées » à choisir, l’art contemporain a anéanti tout principe universel de beauté et d’harmonie, de synthèse et de réalisme, etc.

2. La contradiction villes-campagnes a atteint un stade destructeur.

On doit faire un parallèle strict entre les gilets jaunes, qui a représenté la France des ronds-points, cette horreur absolue, et le covid-19 comme fruit du conflit villes-campagnes en Chine à Wuhan. Dans tous les pays, la contradiction villes-campagnes devient intenable, les déséquilibres se généralisent et le capitalisme ne parvient pas, au moyen des « écologistes » gestionnaires, à maîtriser quoi que ce soit, ne serait-ce qu’en apparence, à part dans une poignée de pays encore endormis de par le caractère encore peu exprimé de la crise (l’Autriche, la Suède, la Suisse, ces pays de neutralité hypocrite et de médiocrité authentique, de néant consensuel).

La destruction des Sundarbans au Bangladesh et l’étalement urbain français relèvent d’un seul et même phénomène, relevant de la crise générale ; dans chaque pays, il faut en analyser en détail les modalités, sans quoi aucune intervention révolutionnaire n’est possible.

3. La tendance à la guerre se généralise.

Eugen Varga n’a pas placé cet aspect dans sa liste, mais c’était sous-entendu et tout le monde le savait dans l’Internationale Communiste. Il était cependant pensé, en 1922, que la vague révolutionnaire triompherait suffisamment rapidement pour empêcher la guerre impérialiste. À partir de la fin des années 1920, l’Internationale Communiste s’aperçoit que ce ne sera pas le cas et le thème ne devient plus tant la crise générale que son expression par la guerre impérialiste.

Il faut ici s’appuyer sur la définition de Mao Zedong comme quoi « trois mondes se dessinent » et prendre en compte que les deux principales forces impérialistes, la superpuissance impérialiste américaine et la superpuissance impérialiste en devenir chinoise, forment une contradiction qui consiste en l’aspect principal pour la tendance à la guerre. Celle-ci se développe parallèlement à l’approfondissement de la crise générale et ici des pays comme la Belgique et la France apparaissent comme des maillons faibles de la chaîne impérialiste.

Une liste qui se fonde sur le primat de la pratique à travers la crise

Il ne s’agit, encore une fois, pas de considérer comme exhaustive cette liste. Il faut bien saisir que tout phénomène est caractérisé par un faisceau de contradictions, avec des tendances et des contre-tendances, qu’aucun phénomène n’est unilatéral. Décrire un phénomène, c’est malheureusement le poser comme fixe, unilatéral : là est le grand danger. Voilà pourquoi la dignité du réel prime dans l’analyse, qui doit se fonder sur le primat de la pratique, sur l’intervention révolutionnaire au plus haut niveau, celui de l’État, pour avoir un aperçu adéquat, une base réelle.

Crise est ici le média essentiel comme source d’analyses et comme lieu d’échanges productifs. C’est un point d’appui à toute activité révolutionnaire.

La violence armée à Dijon de juin 2020, déchéance de la révolte de 2005, expression de la crise générale de l’armée de réserve industrielle

Les « quartiers », base de l’armée de réserve industrielle

Ce qui s’est passé à Dijon pendant plusieurs jours, et surtout plusieurs nuits, révèle l’affirmation d’une contradiction absolument terrible déchirant le tissu populaire des secteurs marginalisés. Cette contradiction est celle entre un capitalisme s’étendant, mais plaçant toujours plus une armée de réserve prolétarienne dans des conditions de précarité et d’isolement social.

L’affrontement de centaines de jeunes d’origine maghrébine et tchétchène, sur une base ethnique et au moyen d’armes allant de la barre de fer au fusil automatique, correspond à une marginalisation, une communautarisation et une aliénation complète de pans entiers du peuple réduits au statut de force de travail éventuelle.

C’est ce que Karl Marx appelle « l’armée de réserve industrielle ». Il explique dans Le Capital que l’approfondissent du capitalisme amenait la formation d’une « armée de réserve » toujours plus grande : « La réserve industrielle est d’autant plus nombreuse que la richesse sociale, le capital en fonction, l’étendue et l’énergie de son accumulation, partant aussi le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail, sont plus considérables. »

Les « quartiers », assemblés par en haut par le capitalisme à partir des années 1960, forment la base de cette armée de réserve industrielle, dont on se sert éventuellement, en s’en servant de soupape également pour pressuriser les salaires. L’origine immigrée prévaut, comme garantie d’un manque de conscience politique et d’expériences des luttes de classe dans le capitalisme, avec aussi un faible niveau d’étude.

L’armée de réserve industrielle est la cinquième roue du carrosse et les « quartiers » sont par essence même marginalisés, avec un pied dans le prolétariat mais, en même temps, un pied dans le lumpenproletariat.

Le tournant des années 1990

Le caractère ultra-violent des événements de Dijon, avec l’absence d’intervention policière voire militaire, a profondément marqué les esprits. Qui observe cela en regardant les années 1990 y voit forcément un écho familier, mais baroque.

Pourquoi les années 1990 ont-elles ici une importance ? A cette époque, le capitalisme français, comme les autres États avancés du capitalisme, a achevé de digérer le contrecoup des soulèvements de 1968. La fin de la décolonisation et l’effondrement du Bloc de l’Est semblaient aussi ouvrir des perspectives désormais illimitées au capitalisme, à quoi il faut ajouter le processus d’unification européenne dans de nombreux domaines : économiques, juridiques, monétaire, etc.

Cette digestion a abouti sur le plan intellectuel à laisser une large place dans les analyses publiques à ce courant de pensée que l’on doit qualifier de « post-moderne ». Par ce terme, on entend ces théories intellectuelles qui se proposent de rendre intelligible les rapports sociaux à l’échelle de l’individu et de son vécu, immédiat ou imaginaire, exprimé à travers des « discours ».

En raison de l’existence de structures de pouvoir qui se pensent utiles au gouvernement des populations, la société constituerait un champ de confrontation de ces discours, les uns dominants, les autres dominés, de manière complexe et « intersectionnelle », ce qui générerait des oppressions au détriment de certains individus.

Il n’est plus alors question de lutte des classes et même de révolution, mais d’émanciper les individus des oppressions qu’ils subissent d’une part et de « gestion » des conflits d’autre part. On ne parle plus de Socialisme mais de « justice sociale ».

Cela accompagne le démantèlement par le capitalisme français de toutes les structures antagoniques relevant du communisme, leur isolement, leur destruction culturelle et idéologique.

L’affirmation de la vision du monde post-moderne

Très intellectuel dans les années 1960-1970, le courant de pensée post-moderne se diffuse plus largement dans les années 1980 dans les médias et dans les structures liés à l’université et l’éducation. Il profite alors largement de la lessiveuse de la pensée « anti-totalitaire » des années 1970, qui s’appuie largement sur la découverte littéraire des « dissidents » de l’Union soviétique de cette époque, comme Milan Kundera ou Alexandre Soljenitsyne.

Puis ce courant fini par gagner les organisations politiques dont les cadres sont progressivement formés dans cette perspective. Après l’épisode de ce que l’on appelé les « nouveaux philosophes » et sur le plan politique la « seconde gauche », la figure du sociologue s’impose dans les représentations culturelles françaises comme la figure par excellence de l’intellectuel à la place de l’écrivain.

C’est à ce moment-là qu’un bourgeois comme Pierre Bourdieu est monté au pinacle de la « contestation », aux côtés du Monde diplomatique et de son prolongement ATTAC, etc. Ce sont les années 1990 et « l’altermondialisme ».

Durant cette décennie, la question des classes populaire prend chez ces gens la forme de celle de la banlieue et de l’immigration, que sociologues et démographes ne cessent de scruter. Bien entendu, tous ne sont pas à l’unisson, mais il y a une véritable dynamique de fond. Depuis les émeutes de Vénissieux (dans le quartier des Minguettes en 1981) dans la banlieue de Lyon et la Marche pour l’égalité (dite « Marche des Beurs », en 1983), les post-modernes ont fait de la banlieue et de l’immigration deux termes symétriques qu’ils analysent comme un « phénomène », selon leurs catégories.

La « découverte » des cités et des « quartiers » dans les années 1990

La vie populaire dans les quartiers « sensibles » des grandes métropoles capitalistes retient grandement l’attention de la société française d’alors, ouvrant un champ sans précédent à l’expression de celle-ci sur le plan culturel.

C’est l’époque où le hip hop décolle en France comme moyen d’expression de ces secteurs des couches populaires françaises, avec tout un style, toute une culture qui marque l’ensemble de la jeunesse de cette génération bien au-delà des celles banlieues et des immigrés ou de leurs descendants. Ainsi, le phénomène des tagueurs a connu dès le départ une nette participation de petits-bourgeois, voire même de bourgeois.

Cependant, avec une certaine justesse, la question des banlieues et de l’immigration a alors été comprise comme une contradiction du capitalisme français et la jeunesse de ces quartiers est allé dans la direction de multiplier de formes relevant de petits soulèvements, à Paris, à Marseille, à Toulouse, partout ensuite.

La nécessité de développer les consciences se fit jour. Sur ce plan, le rap a joué un rôle central, exprimant de manière parfois brutale et vulgaire, mais le plus souvent authentiquement, les contradictions au sein des masses de ces secteurs populaires : la vie morose, la pression permanente des flics et en particulier ceux des organes de répression policier comme la BAC, le vide affectif, l’absence de perspective, les drogues et les trafics, etc…

Les cités et les « quartiers » comme question sociale : 2005

Les sujets s’inspiraient alors très majoritairement de la vie quotidienne et bien peu des questions que l’on appelle « identitaires ». Il n’échappait à personne bien sûr que la questions des migrations était ici centrale, mais cela s’insérait dans une mise en perspective plus globale. Pour preuve, on a deux films emblématiques : La haine de Mathieu Kassowitz en 1995 et Ma 6-T va crack-er de Jean-François Richet en 1997.

Ce dernier était d’ultra-gauche, avant une carrière hollywoodienne, et ainsi le Virgin Megastore des Champs-Élysées était tapissé d’étoile rouges entourées chacune d’une roue dentée et d’un épi de blé. La Bande Originale du film devint un grand classique de par le choix très approfondi de chansons à portée sociale-révolutionnaire, dans une ambiance à la fois très sombre et très antagonique.

La chanson Les flammes du mal, de Passi, reflètent au mieux cette perspective où « c’est certain les plombs vont sauter ma cité va craquer : « Le sang et le feu sont réclamés par la foule / Sur le bitume l’engrenage se déroule / Foutre le dawa, niquer la rhala / Les flammes de l’enfer vu que le paradis n’est pas ».

L’embrasement tant attendu se produira en octobre-novembre 2005, partant de Clichy-sous-Bois pour s’étendre à toute la France. Il y aura pratiquement 10 000 voitures incendiées, 233 bâtiments publics dégradés, l’ensemble des dégâts s’élevant à 250 millions d’euros à peu près.

La révolte de 2005 comme antagonisme

Le noyau allant former le PCF(mlm) salua la révolte et l’encouragea, considérant en janvier 2006, dans « Continuons le processus enclenché, continuons à nous rebeller ! », qu’il y avait une fenêtre de tir pour une affirmation antagonique :

« Nous voulons dire ici quelques mots à propos de la situation issue de la révolte de novembre. Parce que pour nous celle-ci continue.

Pour nous la révolte est dans l’ordre des choses; pour nous il est normal que les masses se révoltent. C’est là-dessus que se fonde notre stratégie communiste (…).

L’une des accusations qui a été faite par ceux qui sont social en paroles, impérialiste dans les faits, est que cette révolte était aveugle, que les révoltés étaient des « lumpen », qu’un tel mouvement était apolitique car n’avait pas de revendications.

Il va de soi qu’un tel discours est celui de représentants de couches sociales opposées à la révolution. Car c’est la jeunesse prolétaire qui s’est révoltée.

Un mouvement révolutionnaire ne peut pas partir de fonctionnaires, dont le poste est garanti à vie, ni des étudiants, qui espèrent tout de même avancer dans le système et s’en sortir individuellement.

Il était inévitable également que les travailleurs subissant le chantage au chômage dans les entreprises capitalistes n’osent pas du jour au lendemain se rebeller, surtout quand tout le monde sait que les syndicats sont opposés aux conflits durs et à la confrontation avec les entreprises.

Il fallait donc que cela soit ceux qui n’ont rien à perdre qui lèvent le drapeau de la révolte et qui rejettent l’ordre social.

« La pauvreté est une force motrice de la révolution, les pauvres sont les plus révolutionnaires, la pauvreté est le plus beau des chants…. La pauvreté n’est pas une opprobre, c’est un honneur. » (Gonzalo)

De plus, une critique de la révolte sincère ne regretterait qu’une chose: qu’il n’y ait pas eu une organisation authentiquement révolutionnaire capable d’approfondir et d’élargir le mouvement (…). Pourtant la jeunesse révoltée a osé, elle n’a compté que sur elle-même. Elle n’a pas écouté ceux qui lui disaient qu’il ne fallait pas le faire, comme les mafias qui préfèrent le calme pour leur business, les religieux qui veulent intégrer l’Etat, etc.

Elle s’est organisée comme les masses s’organisent toujours lorsqu’elles se révoltent.

Il s’agit d’une rébellion authentique (…). La bourgeoisie a d’ailleurs diffusé tous le mensonges possibles sur la révolte.

On a parlé de causes religieuses, ethniques, banlieusardes, etc. On a parlé d’actions violentes pour être violentes, on a parlé d’actions n’ayant aucun sens, de destructions gratuites.

Même ceux qui se prétendaient en opposition au système capitaliste ont repris ce refrain. Leur masque social-impérialiste est tombé : leur discours est social, mais leur pratique impérialiste : en fait ils veulent surtout une France paisible et forte (…).

Le peuple en action, voilà la solution et voilà ce qui s’est passé.

Ce qu’il faut regretter c’est que l’ensemble du prolétariat n’ait pas rejoint la révolte. Le prolétariat aurait dû suivre sa composante la plus opprimée et la plus déterminée : la jeunesse prolétarienne.

Ce qu’il faut critiquer, c’est la soumission des révolutionnaires de salon à la petite-bourgeoisie, révolutionnaires de salon qui ne conçoivent qu’une lutte syndicale et associative, et qui s’enfuient dès que les luttes de classes s’emballent.

Parmi ces gens il y en a aussi pour arriver quand tout est fini et prétendre, eux, « comprendre. » Les masses n’ont pas besoin qu’on les comprenne, elles ont besoin qu’on les organise.

Car oui, c’est vrai, le peuple veut la guerre, oui les masses veulent détruire l’Etat. Seuls les partisans du capitalisme peuvent critiquer cela et la violence qui en découle.

Seuls des petits-bourgeois peuvent préférer un monde paisible, ne dérangeant pas leur commerce. Et seuls des traîtres peuvent rejeter la révolte, ou la passer sous silence, sous prétexte que les formes de la lutte ne sont pas « adéquates » (…).

La révolte de la jeunesse prolétarienne n’est pas une « révolte des banlieues. » C’est une révolte dans la continuité de la révolte des masses contre l’oppression. C’est une rébellion.

Voilà le principe essentiel de la ligne de masses des communistes authentiques.

Et la tâche des communistes, c’est d’accepter le développement inégal de la révolution, le décalage entre la situation sociale et la pratique des masses, pour tout remettre à niveau et développer la conscience révolutionnaire. Voilà les tâches très pratiques des communistes dans les mois à venir. »

La révolte de 2005 et son inaboutissement

Cette fenêtre de tir ne s’est pourtant pas concrétisé et au lieu de contribuer à un antagonisme populaire majeur, la révolte de 2005 s’est transformée en défaite et a amené un recul majeur des positions populaires, prolétariennes.

Le bilan tiré en 2015, dans « 10 ans après les émeutes de novembre 2005 en France », cherche à définir ce qui a empêché l’alliance de la jeunesse révoltée et du prolétariat :

« Il y a des moments dans l’histoire d’un pays où la vie quotidienne, avec son train-train, est bouleversée. Tout s’accélère, brutalement ; les masques politiques et sociaux tombent, tout se révèle à la face de la société.

La crise de mai 1968 a été un tel moment, et d’une manière moins importante mais significative, les émeutes de novembre 2005 ont également consisté en un moment de ce type.

Psychologiquement, cela a été un moment frappant, quasi traumatisant. Si une révolte de banlieues existait comme possibilité aux yeux de la société française, cela restait quelque chose de vague, sans réalité. C’est pourquoi la société française a été frappée de stupeur, littéralement. Il y a ici quelque chose de dommage, et d’inévitable, et d’historiquement très important.

D’inévitable, parce que l’année 2005 était un tournant.

Il y avait alors en au mois de mai le référendum sur la constitution européenne, et le « Non » qui avait gagné apparaissait au PCF(mlm) comme social-chauvin, ouvrant la voie au Front National. Ceux qui réduisent la lutte de classes aux revendications économiques – aidant le fascisme tant en pratique que sur le plan des idées – semblaient avoir gagné.

Si le « Non » avait eu un autre contenu, authentiquement progressiste, réellement de luttes de classes, les émeutes de novembre 2005 n’auraient d’ailleurs pas eu cet effet de division au sein des masses populaires françaises.

Mais comme le « Non » était social-chauvin, les émeutes de novembre 2005 ont été dénoncées, de manière unilatérale. Le Parti Socialiste et le Parti « Communiste » français les condamnaient, pendant que l’extrême-gauche, si prompte à parler de « révolution », était entièrement déboussolée, et n’avait qu’un seul mot d’ordre : se dissocier, à tout prix.

À ce titre, il est significatif que les anarchistes et les trotskystes n’aient pris position qu’une fois que l’état d’urgence a été proclamé. Ils n’ont commencé à parler qu’une fois que l’État avait eu l’initiative, révélant leur nature de supplétif « démocratique » du capitalisme.

Personne ne savait quoi faire de cette violence anti-étatique… personne, bien entendu, à part le PCF(mlm) et les secteurs des militants révolutionnaires autonomes assumant l’antagonisme avec le mode de production capitaliste.

Car pour le PCF(mlm) comme pour les milieux autonomes alors, 2005 aurait pu être une conjonction historique. Les masses populaires avaient connu, dans le secteur de la jeunesse, de multiples expériences de luttes de classe franchement antagoniques avec le capitalisme, notamment avec les luttes anti-CIP (Contrat d’Insertion Professionnelle ou « SMIC Jeunes »), en 1994.

Du côté des travailleurs, les grèves de 1995 avaient été la plus forte vague de ce type depuis 1968 ; il y avait eu de réelles mobilisations de masse tant dans le public que dans le privé contre le « plan Juppé » sur les retraites et la Sécurité sociale.

La culture prolétarienne des assemblées générales était particulièrement vivante et la possibilité d’une vraie émergence d’une autonomie populaire assumant l’antagonisme était considérée comme possible… (…).

Cette révolte n’a, toutefois, abouti à rien et cela est très visible dans le fait qu’elles n’ont justement pas donné lieu à un mouvement d’assemblées générales permettant l’organisation des masses.

En fait, elle a témoigné d’une fracture des masses populaires, entre les secteurs populaires des banlieues, de culture très urbaine et souvent liées à l’immigration, et les masses populaires de la « France profonde ».

L’échec de l’union des masses a provoqué l’émergence d’Alain Soral, de Dieudonné ; cela a renforcé Marine Le Pen.

L’extrême-gauche s’est précipitée dans les thèses d’ultra-gauche, exprimant le point de vue des bobos de centre-ville tentant de gagner les banlieusards.

Les banlieues se sont elles aussi plongées dans les thèses post-modernes, notamment avec l’Islam.

Les masses populaires de province ont, quant à elles, considéré qu’elles étaient seules, abandonnées de tous, et ont choisi de soutenir le Front National.

Tout aurait pu être très différent.

Et la question de l’unité des secteurs populaires doit donc être bien à l’esprit des progressistes : on a là un contre-exemple historique. »

Un rendez-vous raté avec l’Histoire lourd de conséquences

Le bilan, tracé en 2005 par l’avant-garde en France, prévoit de manière admirable le processus allant de 2005 à 2020 : un isolement ouvrier dans le Front National, une basculement dans les idéologies post-modernes, notamment la religion, pour les banlieues, et la transformation de l’extrême-gauche en une ultra-gauche.

On a ici un terrible rendez-vous manqué avec l’Histoire, en raison du refus de reconnaître la signification historique, culturelle et politique de la violence par une gauche française d’un anticommunisme virulent et entièrement inféodée au réformisme, à l’anarchisme et au trotskysme.

En 2002, soit sept ans après une révolte ayant ébranlé le pays, la trotskyste Arlette Laguiller de Lutte Ouvrière fait 5,72% aux présidentielles et le trotskyste Olivier Besancenot de la Ligue communiste révolutionnaire 4,25% des voix, soit plus que Robert Hue du Parti « Communiste » français (3,37%). 2,8 millions de personnes avaient fait le choix pour des partis se présentant comme révolutionnaires !

Il n’en restera pourtant rien, car on est là dans le simulacre, un accompagnement de l’inaboutissement de la révolte de 2005.

Les productions culturelles de cette époque reflètent ce désarroi ; on peut illustrer cela par les ambiguïtés du groupe Sniper, très populaire alors et qui avait cherché à conserver une certaine authenticité, mais qui n’arriva pas à dépasser les incohérences et s’est fait alors rattraper par des séries de polémiques avec les « identitaires ». On a ici en fait un passage la démarche identitaire-communautaire qui s’est généralisée.

Les idéologies post-modernes, qui acceptent le capitalisme mais prétendent révolutionner la société, tout en s’abstenant de faire la révolution, se sont engouffrés dans la défaite de 2005.

Elles ont imposé l’idée de lier la question des migrations non pas aux circulation de population conforme au fonctionnement même du capitalisme, mais au colonialisme français et à ses héritages.

Elles ont imposé l’idée de lier la question des banlieues non pas à la contradiction entre les villes et les campagnes, mais à celle du développement « culturel » des personnes issues de l’immigration, vues d’ailleurs non comme une composante du peuple, mais comme des communautés oppressées par la domination culturelle française et « bourgeoise » au sens que les deux termes seraient synonymes.

Une fuite en avant identitaire et communautaire

Les intellectuels et idéologues post-modernes ont obtenu le soutien de la petite-bourgeoisie d’origine immigrée, mais pas seulement. Les États semi-féodaux semi-coloniaux d’où venaient la majorité des migrants ont joué un grand rôle contre-révolutionnaire dans l’encadrement de ces habitants immigrés ou issus de l’immigration des banlieues et dans l’assaut contre toute compréhension de la lutte des classes.

Des pays comme le Maroc, l’Algérie ou la Turquie notamment ont imposé un encadrement quasi policier fondé sur les superstitions religieuse et la soumission à l’autorité. Ils ont propagé un « anti-impérialisme », une lecture religieuse du monde, un antisémitisme à prétention « révolutionnaire ».

Le salafisme, ce courant de retrait du monde et de refus de la vie politique s’est ici d’autant plus développé qu’il présentait à la fois une expression parallèle, parfois soutenu financièrement, de ces interventions étatiques, et un refus d’avoir affaire à des questions étatiques, institutionnelles.

Son audience a été extrêmement significative, reflétant tout à fait une mentalité de repli, de défaite. Les tenants de « l’État islamique » apparaissent ici comme ceux voulant se replier jusqu’au bout, dans un pays paradisiaque imaginaire défini de manière ultra-romantique.

C’est là une expression de décadence totale, d’effondrement des mentalités sociales et des rapports démocratiques.

C’est l’irruption d’une néo-féodalité au cœur de l’un des pays les plus riches du monde, une chose impensable dont l’existence révèle que tout s’effondre au fur et à mesure.

Tout cela fait qu’à partir de 2005, il est toujours plus marquant que la question des banlieues et de l’immigration telle que formulée dans cette perspective post-moderne, « post coloniale », devient une abstraction de plus en plus éloignée de la vie quotidienne.

C’est la raison de la récupération de la question palestinienne, purgée de sa réalité démocratique, pour en faire un vecteur désincarné d’un anti-capitalisme romantique souvent teinté d’antisémitisme pour disposer d’une « charge » idéologique suffisante. Il s’agit d’une opération de séduction tout à fait calculée, afin d’évincer toute approche communiste.

C’est cette déconnexion, expression d’une crise idéologique extrêmement profonde et d’un désarroi terrible avec une petite-bourgeoisie toujours plus agitée, qui a produit les machines de guerre qu’ont été les « Indigènes de la République » et leur dénonciation des Français « souchiens », l’humoriste Dieudonné et sa « quenelle », Alain Soral et ses succès d’édition autour d’« Égalité et réconciliation », les attentats terroristes islamistes en France, notamment ceux du Bataclan, de Charlie Hebdo et les assassinats antisémites d’enfants juifs à Toulouse.

Une expression de la crise générale de la petite-bourgeoisie et de l’armée de réserve industrielle

Il est marquant que tous ces mouvements identitaire et communautaire produits par la crise ont imaginé être la solution à une crise interprétée selon leurs propres termes. Tous annonçaient un basculement en leur faveur, mais il n’en fut rien, toute tentative de formaliser quelque chose aboutissant à un échec complet. Les « Indigènes de la République » tablaient par exemple « le Bandung du Nord » de 2018, une sorte de colloque international censé élancer « l’anti racisme politique » en France derrière les figures du PIR.

L’événement, qui aurait dû former une « Internationale décoloniale » en tant qu’« alliance politique entre les mouvements décoloniaux d’Occident » se fondant sur les « mouvements sociaux des communautés noires, indigènes, rroms, asiatiques et islamiques », a été en fait sans importance.

Cela n’empêche pas ces « identitaires » et communautaristes de se prétendre au centre de l’Histoire. Lors du colloque « Quelles alliances avec la Gauche ? », Omar Slaouti parle de manière à la fois farfelue et mégalomane de « la centralité du Sud global qui pénètre le Nord par tous les pores » et revendique la « centralité politique ». La déclaration finale affirme que les « diasporas non blanches » seules peuvent frayer « de nouvelles voies politiques ».

C’est en fait une vague petite-bourgeoise, intellectuelle et démagogue, jouant sur l’affect : c’est cela qui explique comment en juin 2020, le collectif « la vérité pour Adama », après avoir été adoubé par la gauche post-moderne en particulier le P«C»F, a pu surfer sur la vague d’émotion anti-raciste en France à la suite du meurtre de George Floyd aux États-Unis par un policier.

Cet empilement de « mouvements » post-modernes a un même fond à vrai dire : il s’agit de mettre à la remorque les masses populaires d’un secteur de la petite bourgeoisie en contournant la lutte des classes pour la désamorcer avec un « nouveau paradigme », qui cible la société et non l’État et la bourgeoisie, afin de mener la lutte des places et non la lutte des classes.

Le cannibalisme social comme agonie de la petite-bourgeoisie et de l’armée de réserve industrielle dans le cadre de la crise générale du capitalisme

C’est cette désintégration sur le mode identitaire et communautaire qui amène un affrontement communautaire entre Maghrébins et Tchétchènes en 2020, là où la révolte de 2005 possédait une dimension sociale évidente de par sa nature même. Et cet a affrontement s’aligne sur la question des clans, menant des trafics, disposant d’armes, cherchant à agir en cannibales sociaux.

On retrouve ici tout un romantisme du semi-féodalisme des masses immigrées de pays semi-coloniaux, notamment en s’appuyant sur les secteurs les plus arriérés du sous-prolétariat urbain des cités.

La famille que serait la mafia, l’honneur dû entre ses membres, l’argent facile, l’idée d’être en « transgression » : cette fascination pour le banditisme a littéralement pourri le rap français dans les années 2000, avec la complaisance des médias et des secteurs de la gauche post-moderne.

Il est dans cette ordre d’idée incroyablement parlant que le réalisateur de Ma 6-T va crack-er se soit installé dans le cinéma hollywoodien avec des films alliant milieu de la criminalité et ultra-violence.

Le crime, le trafic de drogue, la prostitution… sont devenus ni plus ni moins que des éléments « normaux » de la vie des « quartiers », alors que les masses sont incapables de s’y opposer, que ce soit sur le plan moral ou matériel.

Au cours de ce processus, le capitalisme a fait du football, du kebab, du rap, de l’habillement de « rebelle » des quartiers autant d’icônes faussement transgressives.

La marchandisation est bien entendu le grand invisible, la thématique que n’abordent jamais les identitaires, les communautaristes, les post-modernes, car ils sont l’expression du capitalisme le plus extrême, le plus corrosif. Ils expriment sa crise générale, car ils veulent faire vivre un capitalisme différent, entièrement différent, c’est-à-dire redémarré.

Comme c’est impossible, ils sont obligés de charger la barque d’autant plus. L’irrationalisme, le fanatisme et le nihilisme prédominent chez eux toujours plus.

C’est l’agonie de couches sociales portées par le capitalisme, vivant par lui et pour lui, se prétendant contre pour gagner des places, mais indissociablement subordonnée à sa substance et donc condamnées à ne pas pouvoir changer leur condition, seulement à disparaître avec le socialisme.

Qu’est-ce que la crise générale du capitalisme ?

1) Le concept de crise

a) Le profit capitaliste et la chute tendancielle du taux de profit

Le mode de production capitaliste s’appuie sur l’accumulation du capital. Karl Marx, dans Le capital, décrit dès le départ les cycles Argent – Marchandise – Argent et Marchandise – Argent – Marchandise. Le capitaliste apporte de l’argent pour produire des marchandises et obtenir plus d’argent en retour ; la marchandise est mise sur le marché, vendue pour de l’argent, ce qui amène avec cet argent une nouvelle production de marchandises.

Cependant, le capitaliste investit du capital pour avoir toujours plus de capital : le capitalisme entraîne le capitaliste et non le contraire. Il y a en effet d’entraînement, où le capitaliste sert le capital et non le contraire. Cet effet d’entraînement repose sur l’opposition irréductible de deux classes.

Le capitaliste exploite en effet les travailleurs qu’il emploie, en les rémunérant moins que ce qu’ils apportent dans la production. Plus le capitaliste fait grandir son capital, plus il renforce la classe capitaliste aux dépens de la classe laborieuse : le prolétariat.

Plus le capitaliste accumule du capital plus il est lui-même capitaliste et plus il enchaîne le prolétaire comme prolétaire.

Cependant, le paradoxe historique est que les capitalistes, qui forment une seule et même classe, sont divisés entre eux, ils sont en concurrence, en compétition pour parvenir à renforcer l’accumulation du capital qu’ils portent individuellement.

L’exploitation est ainsi renforcée, d’un côté en employant davantage de prolétaires afin de mettre en activité le capital, de l’autre en en mettant de côté afin de rogner sur les salaires. Or, comme c’est le prolétaire qui apporte la richesse « en plus » par son exploitation, les licenciements impliquent un abaissement du taux d’exploitation réaliser par le capitaliste : c’est la baisse tendancielle du taux de profit.

b) La surproduction de capital et la surproduction de marchandise

Les capitalistes constatent la baisse tendancielle du taux de profit mais ne parviennent pas à trouver sa source, ce qui renforce encore plus leur fuite en avant à l’élargissement le plus large possible de l’accumulation du capital d’un côté, aux licenciements en masse de l’autre. Cela accentue encore plus les contradictions et renforce à terme la baisse tendancielle du taux de profit.

Ce processus s’accompagne d’une hausse de la productivité, donc du nombre de marchandises. Il faut toutefois les écouler et les licenciements assèchent le marché où le faire. On se retrouve avec une surproduction de marchandises, la spéculation, les crises, un capital inemployé, une population littéralement mise de côté dans la production et la consommation.

C’est là un paradoxe historique : le capitalisme développe les capacités productives, mais se retrouve à un moment à ne plus être en mesure d’en faire quelque chose. Dans Le capital, Karl Marx synthétise cette contradiction en disant que :

« Plus la force productive se développe, plus elle entre en conflit avec la base étroite sur laquelle sont fondés les rapports de consommation. »

Ce conflit ne s’exprime pas nécessairement par une crise générale. En effet, ce qui caractérise la crise – la surproduction de capital et la surproduction de marchandises, soit l’une, soit l’autre, soit les deux – peut amener un redémarrage : les nouveaux capitalistes prennent la place des anciens ou ouvrent de nouveaux marchés, les marchandises dépréciées mais massives sont employées pour redémarrer un cycle de consommation et d’accumulation.

Pour qu’il y ait une crise générale, il faut que les capitalistes ne puissent plus exercer leur fonction, qu’ils ne soient plus capitalistes, qu’ils ne se déterminent plus par rapport au taux de profit. Cela implique une situation où il y a des monopoles si puissants qu’ils aient mis de côté les capitalistes concurrents et qu’ils puissent se contenter d’accumuler du capital en élargissant leur production, sans viser à un taux de profit toujours plus haut.

Ces monopoles doivent être compris de manière dialectique. Leur forme sont très différentes : monopoles en tant que tel ou quasi-monopoles (Windows, Apple, Boeing, Airbus, Total, BP…), trusts, conglomérats (LVMH, Bouygues, General Electric…), mais cela ne change rien au fait que les grands capitalistes ont des intérêts croisés, entremêlés, en même temps qu’antagoniques et que toutes les formes monopolistes relèvent d’une oligarchie, et ce peu importe la forme de ses activités à la nature monopoliste.

c) La base capitaliste et sa superstructure

Le capitalisme signifie concurrence, mais la tendance à la formation de monopoles est irrépressible. Au cours de ce processus, la compétition toujours plus aiguë s’accompagne d’une chute tendancielle du taux de profit, accentuant les situations de crise et généralisant les faiblesses de la base capitaliste en renforçant les contradictions toujours plus antagoniques.

Le capitalisme peut en soi, abstraitement, toujours surmonter des crises de surproduction sauf que le capitalisme est travaillé de l’intérieur par la formation d’une superstructure consistant en les monopoles. Lénine a défini cela comme l’impérialisme.

Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, il dit :

« La libre concurrence est le trait essentiel du capitalisme et de la production marchande en général ; le monopole est exactement le contraire de la libre concurrence ; mais nous avons vu cette dernière se convertir sous nos yeux en monopole, en créant la grande production, en éliminant la petite, en remplaçant la grande par une plus grande encore, en poussant la concentration de la production et du capital à un point tel qu’elle a fait et qu’elle fait surgir le monopole : les cartels, les syndicats patronaux, les trusts et, fusionnant avec eux, les capitaux d’une dizaine de banques brassant des milliards.

En même temps, les monopoles n’éliminent pas la libre concurrence dont ils sont issus; ils existent au-dessus et à côté d’elle, engendrant ainsi des contradictions, des frictions, des conflits particulièrement aigus et violents. Le monopole est le passage du capitalisme à un régime supérieur. »

On a ainsi un capitalisme monopoliste qui s’impose d’autant plus qu’il étouffe relativement le capitalisme concurrentiel présent et qu’il atteint une telle dimension qu’il échappe à la perspective capitaliste, et donc à la baisse tendancielle du taux de profit, en passant sur un mode purement parasitaire.

Le développement des monopoles est ainsi un aspect de la crise capitaliste : il l’amène, il la porte, il consiste en elle, en amenant l’extinction de la concurrence.

d) Le caractère général de la crise

Le caractère général de la crise est atteint lorsque que la surproduction de capital et la surproduction de marchandises se produisent en commun et ne peuvent plus être surmontées, car aucun redémarrage n’est possible en raison du poids immense des monopoles. Il ne plus y avoir de crise relative, servant de décompression pour un redémarrage.

Cela ne veut nullement dire que dans certains secteurs, il n’existe pas un élan capitaliste concurrentiel, mais cela reste totalement partiel. Les forces productives ne connaissent plus de développement et le seul moyen de résorber ce problème, c’est de procéder à la socialisation des monopoles puis de l’économie toute entière.

Le capitalisme monopoliste, lorsqu’il prédomine et asphyxie l’économie de type capitaliste pour le faire passer à un régime parasitaire, forme l’antichambre du socialisme.

La première guerre mondiale et la révolution russe sont au cœur d’une telle crise générale du capitalisme, la première historiquement.

2) La première crise générale du capitalisme définie par l’Internationale Communiste

a) La définition historique de la crise générale du capitalisme

Le concept de crise générale du capitalismea été développé par l’Internationale Communiste. Celle-ci affirmait sa justification historique par l’ouverture d’une nouvelle époque.

L’affirmation d’une organisation unitaire des communistes à l’échelle mondiale correspondait à la mise en place progressive de la république socialiste mondiale, alors que le capitalisme est entré dans sa phase de déclin, d’effondrement.

Le Programme de l’Internationale communiste, adopté par le VIe Congrès mondial, le premier septembre 1928 à Moscou, présente de la manière suivante cette question :

« La lutte entre les principaux États capitalistes pour un nouveau partage du monde provoqua la première guerre impérialiste mondiale (1914-1918). Cette guerre ébranla le système capitaliste mondial et inaugura la période de sa crise générale (…) .

L’ébranlement profond du capitalisme mondial, l’aggravation de la lutte de classes et l’influence immédiate de la révolution prolétarienne d’Octobre, déterminèrent des révolutions et des mouvements révolutionnaires tant en Europe que dans les pays coloniaux et semi-coloniaux (…). Ces faits et des événements tels que l’insurrection de l’Indonésie, l’effervescence profonde de l’Inde, la grande révolution chinoise qui a ébranlé tout le continent asiatique, forment les chaînons de l’action révolutionnaire internationale et sont les éléments constituants de la grave crise générale du capitalisme.

Ce procès de la révolution mondiale comprend la lutte immédiate pour la dictature du prolétariat, les guerres de libération nationale et les soulèvements coloniaux contre l’impérialisme, indissolublement liés au mouvement agraire des grandes masses paysannes.

La masse innombrable des hommes s’est ainsi trouvée entraînée dans le torrent révolutionnaire. L’histoire du monde est entrée dans une nouvelle phase, celle de la crise générale et durable du système capitaliste.

L’unité de l’économie mondiale s’exprime dans le caractère international de la révolution ; et l’inégalité de développement des diverses parties de l’économie mondiale dans le fait que les révolutions n’éclatent pas simultanément dans les différents pays. »

La crise générale du capitalisme n’est pas présentée comme simplement économique, elle n’est pas considérée non plus comme un « arrêt » du capitalisme, même si les possibilités de développement sont bloquées de par la prédominance de la surproduction de capital et de la surproduction de marchandises.

La crise générale du capitalisme consiste en l’instabilité générale de l’économie, des institutions, des mœurs, de l’idéologie dominante, avec en opposition dialectique une activité des masses dans le sens du soulèvement, une tendance à la révolution démocratique anti-impérialiste et la révolution socialiste.

b) Les phénomènes accompagnant la crise générale du capitalisme

L’Internationale Communiste s’est organisée comme Parti Communiste à l’échelle mondial afin de fournir un état-major donnant des directives aux communistes de chaque pays. Seul un aperçu mondial permettait, selon elle, de déduire les tactiques adéquates dans chaque pays, la crise générale du capitalisme s’y exprimant de manière spécifique dans le blocage de l’économie, mais en correspondance avec des tendances générales.

Les phénomènes accompagnant la crise générale du capitalisme étaient, selon l’Internationale Communiste, les suivants :

– une tendance accrue aux monopoles de la part des entreprises capitalistes afin de chercher à surmonter le manque de débouchés ;

– une pression renforcée sur les masses, amenant leur paupérisation (relative, absolue), afin de leur faire porter tout le poids d’une relance du capitalisme ;

– une fuite en avant dans la recherche technique afin de trouver des solutions miracles ;

– un renforcement agressif de la compétition internationale pour le contrôle des matières premières, des zones d’influence ;

– une intervention étatique approfondie au service des monopoles ;

– une instabilité économique avec l’éruption de crises ;

– une généralisation des initiatives unilatérales par en haut dans le domaine politique ;

– la soumission de l’appareil social-réformiste à l’appareil d’État et la quête de solution planiste ;

– une diffusion rapide des idéologies réactionnaires de type mystiques ;

– un développement urgentiste du fascisme comme mouvement contre-révolutionnaire.

Ces phénomènes correspondent au déclin du capitalisme, le mouvement communiste étant la résolution dialectique de la crise.

c) La décadence des classes dominantes et leur remplacement

Ce qui détermine en fait la nature de la crise générale du capitalisme pour l’Internationale Communiste, c’est à juste titre la question du remplacement des classes dominantes. Ces dernières, entrées en décadence, ne peuvent plus assurer la conduite de la société. Leurs valeurs et leurs décisions n’ont plus d’autre dimension historique que leur propre survie.

Si ces classes dominantes ont pu jouer auparavant un rôle historiquement positif, elles sont désormais passées de l’autre côté du miroir et sont réactionnaires sur le plan historique.

Ces classes dominantes se ressemblent d’ailleurs de moins en moins : la passivité bureaucratique prend le pas sur l’esprit d’initiative, les capacités de décision cèdent le pas au relativisme, l’héritage culturelle historique est rejetée au profit d’une fuite en avant subjectiviste.

La classe ouvrière, elle, se ressemble à elle-même de plus en plus ; elle prend possession de ses moyens historiques et s’affirme politiquement dans une tendance révolutionnaire. Elle cherche à façonner la société selon ses propres valeurs, à conduire les choix de la société dans tous les domaines.

Au sens strict, la crise générale du capitalisme consiste en le remplacement de l’ancien par le nouveau. L’ancien décline et cède la place au nouveau grandissant.

d) Le dépassement du capitalisme comme mode de production

Un mode de production n’est pas une manière avec laquelle sont produites les biens que consomment une société. C’est un type d’organisation productive permettant la reproduction de la vie de l’humanité et son élargissement.

Cette reproduction de la vie concerne en premier lieu les besoins vitaux, mais s’élargit au fur et à mesure à sa vie culturelle. Cela accompagne le développement des forces productives et les rapport sociaux relatifs à un certain développement des forces productives connaissent une révolution lorsque celles-ci exigent une modification.

Les grandes étapes marquées par des révolutions consistent en les modes de production : au communisme primitif succède le mode de production esclavagiste, suivi du féodalisme, du capitalisme, du socialisme et du communisme.

Il ne faut donc pas considérer que le capitalisme serait une « économie » avec d’un côté une certaine forme d’organisation de la production et de l’autre une certaine forme de répartition. Ce n’est en effet qu’un aspect de la question du mode de production ; pour mieux percevoir les choses, il faut raisonner en termes de civilisation, de développement de l’humanité parallèlement à celui des forces productives (et inversement).

Karl Marx, dans la Critique de l’Économie politique, explique que :

« Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles.

L’ensemble de ces rapports forme ; la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle.

Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience.

A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors, et qui n’en sont que l’expression juridique.

Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves.

Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice.

Quand on considère ce bouleversements il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles.

Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout. »

Un mode de production correspond ainsi à toute une étape historique de l’humanité et absolument tous les domaines sont concernés, tant dans la vie quotidienne que dans la vision du monde, tant dans les normes culturelles que dans les valeurs sociales.

La crise générale d’un mode de production entremêle tous ces aspects.

3) La conception erronée d’un capitalisme organisé

a) Le planisme et le néo-socialisme

Le remplacement de l’ancien par le nouveau implique de considérer que tout phénomène relève du mouvement dialectique. Si on adopte un autre point de vue, alors la crise générale du capitalisme ne peut pas être générale. Elle est au mieux un fait, mais conditionné par des choix et des situations.

Ainsi, les réformistes ont affirmé que le capitalisme en crise devait avoir comme réponse non pas le changement des classes dominantes et le dépassement du capitalisme comme mode de production, mais des modifications en profondeur dans le système économique capitaliste.

Cela aboutit notamment aux idéologies « planiste » et « néo-socialiste » des années 1930 qui firent de toute aile du réformisme un mouvement en convergence avec le fascisme. Une figure majeure de cette convergence fut Henri de Man, dont le Parti Ouvrier Belge s’aligna sur le principe « Le Plan, tout le Plan, rien que le Plan ». Il fallait organiser le capitalisme pour le modifier, l’améliorer, le changer et mettre de côté toute autre considération.

En 1926, Henri de Man expliquait dans Au-delà du marxisme :

« Pour le marxisme, la révolution sociale – la crise finale qui doit résoudre la tension entre Bourgeoisie et Prolétariat, entre Capitalisme et Socialisme – ressemble à s’y méprendre à un mouvement de forces mécaniques, tel qu’il résulte du choc de deux corps. Son contenu est donc donné a priori et une fois pour toutes (…).

Les expressions telles que capitalisme et socialisme ne désignent pas des phénomènes empiriques qui appartiennent au monde des réalités. Ce ne sont que des catégories, des produits de l’abstraction conceptuelle. Il n’y a aucune réalité qui corresponde soit au concept capitalisme, soit au concept socialisme.

Le socialisme en particulier n’est qu’une hypothèse, la représentation d’un ordre social possible, ou plutôt de certains traits schématiques et caractéristiques d’un tel ordre, qui n’existe pas encore et qui n’a jamais existé.

Mais le concept capitalisme lui aussi ne correspond qu’à une représentation conçue dans notre cerveau (…).

Qui pourrait dire : à tel moment et à tel endroit le féodalisme prit fin et fit place au capitalisme ? Dans la société actuelle, les formes économiques les plus diverses coexistent (…). Un antagonisme comme celui qui s’exprime dans l’antithèse marxiste Capitalisme-Socialisme est un état de mentalité et non un fait de la réalité objective. »

Il n’y aurait pas de camp figé ni de « capitalisme » en soi : il ne pourrait donc pas y avoir de crise générale du capitalisme, seulement une crise à laquelle il faudrait répondre par un plan cherchant à mobiliser le plus largement possible.

b) la social-démocratie

Une autre conception du capitalisme organisé au sein des réformistes fut développé par toute une série d’intellectuels historiques de la social-démocratie, dont Karl Kautsky et Rudolf Hilferding. En Russie, Boukharine s’aligna sur cette même conception. Ils écrivirent de nombreuses analyses où ils affirmèrent que si le capitalisme peut connaître une crise, la tendance au monopole l’emporte inéluctablement.

Or, si les monopoles l’emportent, alors cela sera la paix mondiale et l’absence de crise, de par un capitalisme désormais unifié et organisé. Il suffirait ensuite de prendre le contrôle de ces monopoles à un moment pour que ce soit le socialisme.

Boukharine résume tout à fait cette conception en disant en 1929 dans un article de la Pravda, « La théorie de la « gabegie organisée » », pour lequel il sera critiqué pour déviationnisme social-démocrate, que :

« Aujourd’hui le capitalisme d’État grandit sur une nouvelle base.

Dans un certain sens, toutes réserves faites sur la nature relative de l’analogie, on peut dire que le capitalisme d’État contemporain, dans les pays capitalistes « avancés », est comparable au capitalisme d’État de [la période de mobilisation générale pendant la guerre de ] 1914-18 (…).

Dans les pays capitalistes la question n’est plus celle d’une théorie de l’économie planifiée dans une forteresse assiégée (le « capitalisme d’État de guerre »), mais concerne l’analyse des tendances vers le capitalisme d’État qui se développe dans un système capitaliste « normal ». »

Le capitalisme d’État correspondrait à une rationalisation du capitalisme, ce qui serait positif et irait dans le sens d’une meilleure organisation, donc du « socialisme », ce dernier étant conçu comme principe d’organisation seulement.

Si crise du capitalisme il peut y avoir, cela ne peut être nullement une crise générale, seulement une crise relative, car le principe d’organisation permettrait au capitalisme de surmonter lui-même ses problèmes internes, allant ainsi indirectement au socialisme.

c) Le « capitalisme monopoliste d’État »

La conception du « capitalisme organisé » après 1918 fut remise en avant par l’économiste Eugen Varga, plaçant cette fois le curseur en 1945. La seconde guerre mondiale aurait amené un interventionnisme d’État majeur aboutissant à une rationalisation du capitalisme par l’appareil d’État.

Eugen Varga explique dans Le Capitalisme du XXe siècle, publié en 1961, que :

« Le capitalisme monopoliste d’État qui a émergé durant la première guerre mondiale s’est pleinement développé (…).

Le capitalisme monopoliste d’État est l’alliance des forces des monopoles et de l’État bourgeois (…), effectué principalement sous la forme de la fusion des monopoles et de la machine d’État.

Les monopoles envoient leurs représentants à des postes dirigeants dans le gouvernement, comme ministres, sénateurs ou membres du parlement.

La réciproque est également vrai – des généraux, des diplomates et des ministres quittent fréquemment le service du gouvernement pour des postes hautement payés dans les monopoles. L’alliance prend aussi la forme de décisions communes au sujet de questions économiques importantes (…).

Le capitalisme monopoliste d’État pleinement développé se manifeste principalement par la régulation étatique de l’économie, des entreprises possédées par l’État et l’appropriation et la redistribution d’une plus part du revenu national par l’État. »

Il ne peut donc plus y avoir de crise générale du capitalisme, puisque le capitalisme est désormais organisé par l’État, présenté comme neutre, et qu’il suffirait de contrôler pour parvenir à contrôler le capitalisme.

d) Le corporatisme

Une partie des réformistes n’accepta pas l’idée que le capitalisme organisé puisse passer par les monopoles et prolongea la conception planiste jusqu’au bout. Cela donne l’idéologie corporatiste, qui considère qu’il n’y a pas tant un capitalisme ou un socialisme – c’est le point commun avec le planisme – qu’une communauté générale d’intérêt.

Il faut donc l’unité du capital et du travail au moyen d’une vaste organisation en corporations, au service de l’ensemble social ayant une dimension nationale. C’est le fascisme italien, le national-socialisme allemand, l’État corporatiste autrichien, ainsi que toutes les variantes espagnole, portugaise, hongroise, roumaine, slovaque, ukrainienne, polonaise, etc.

Le corporatisme ne considère pas qu’il y a un capitalisme qui est en crise, mais une dégénérescence de la société sur le plan des idées et de l’organisation. Le fascisme se présente comme un mouvement régénérateur des élites devant mettre en place une organisation adéquate de la société.

Il est l’expression de l’autodéfense du mode de production capitaliste, sous la direction de l’oligarchie utilisant la petite-bourgeoisie comme levier.

4) L’approfondissement du capitalisme au-delà de la première crise

a) Le dépassement de la première crise

Il n’est pas possible de saisir la crise générale du capitalisme de manière statique, formelle, car elle forme tout un processus. Voilà pourquoi Karl Marx, dans Le capital, utilise à de nombreuses reprises l’expression ceteribus partibus lors de ses explications d’un aspect du capitalisme.

Cela signifie « toutes choses étant égales par ailleurs », comme si on se fondait sur une analyse de la chose « pure », isolément, abstraitement séparée, dans un cadre statique, ce qui n’est jamais réel mais est nécessaire pour les besoins de l’aperçu explicatif général.

Concrètement, la crise générale du capitalisme n’a pas un « point départ » ni un « arrêt ». Comme elle concerne tous les aspects de la vie (car elle est interne à un mode de production et non pas une « économie »), elle est une expression de tout un mouvement historique.

Et le mode de production capitaliste a réussi à s’arracher à sa première crise générale. La raison en est que les facteurs antagoniques n’ont pas joué à plein là où ils le devraient : l’échec des révolutions dans la partie orientale de l’Europe a notamment permis une stabilisation relative dans la partie occidentale, puis le fascisme et l’avancée vers la guerre ont fourni une dynamique suffisante pour tenir dans l’entre-deux guerre.

Après 1945, plusieurs facteurs déjà présents sont alors intervenus en acquérant une qualité nouvelle, repoussant au loin la crise générale en relançant les forces productives.

Le capitalisme américain déjà puissant et le capitalisme japonais en développement avaient été les maillons forts du capitalisme lors de la première crise générale.

C’est pour cette raison qu’après 1945 le capitalisme américain joua le rôle d’aiguillon historique et d’orientation systématique au capitalisme mondial, en profitant du capitalisme japonais ainsi que capitalisme allemand de l’Ouest du pays qui avait été très largement préservé des destructions.

Le capitalisme n’a ainsi pas dépassé sa première crise générale pour des raison extérieures, mais de manière interne car des facteurs secondaires sont devenus principaux, permettant une relance du capital, de la production, de la consommation.

Ces facteurs sont nés dans la crise, par la crise et sur le terrain de la crise, pour répondre à la crise, amenant un dépassement relatif de la crise pour toute une vaste période.

b) L’utilisation des animaux et la systématisation

Le capitalisme américain a historiquement pu profiter de l’absence d’obstacles économiques et culturels pour se développer pleinement, tout en étant constamment renforcée par une immigration apportant tant de la main d’œuvre que de nouvelles qualifications.

C’est le passage extrêmement rapide à une grande densité qui a permis au capitalisme américain de trouver de nouvelles voies, telles le travail à la chaîne organisée sur des assemblages, dont le modèle fut les abattoirs de Chicago, préfigurant les usines de Ford à Detroit. Il ne s’agit pas que du développement de l’organisation du travail, mais bien de la systématisation de l’appropriation capitaliste de tous les aspects possibles de la production et de la consommation.

L’écrivain français Paul Bourget constate déjà en 1893 :

« Je ne sais qui a dit plaisamment qu’un porc entrait à l’abattoir de Chicago pour en ressortir un quart d’heure après, jambon, saucisson, saucisse, pommade à la graisse et reliure de Bible.

C’est l’exagération humoristique, mais à peine chargée, du travail hâtif et minutieux que nous voyons s’accomplir sur les bêtes tuées tout à l’heure devant nous, et la distribution de ce travail, sa précision, sa simplicité, sa suite ininterrompue nous font oublier la férocité, utile mais intolérable, des scènes auxquelles nous avons assisté.

Dans l’immense salle, des comptoirs se succèdent, placés sans trop d’ordre à la suite les uns des autres. Chaque membre de l’animal est détaché et utilisé, sans qu’un tendon ou un os soit perdu. »

La croissance naturelle des animaux a été intégrée au capitalisme et ceux-ci modifiés génétiquement afin d’encore plus contribuer à l’extension et l’intensification de la production. Les animaux ont été employés de manière dantesque dans la production, principalement pour l’alimentation mais également dans toute une série d’autres domaines, absolument tout étant récupéré par la machinerie capitaliste œuvrant à se systématiser.

C’est ce processus qui amène la systématisation des farines raffinées, de McDonald’s et sa mécanique parfaitement rodée au point d’être le symbole du capitalisme américain, de Coca Cola, exemple même de l’utilisation massive du sucre comme moyen de former de nouveaux marchés en faussant tout le rapport naturel du métabolisme à l’alimentation, en aliénant le rapport naturel à celle-ci.

Le capitalisme façonne tout un chacun comme simple consommateur individuel dont les comportements et les attitudes doivent s’insérer dans une consommation capitaliste présente à tous les niveaux.

La chirurgie esthétique, le changement systématique de tout le dentier des stars hollywoodiennes, la « trans-sexualité », la Gestation Pour Autrui… chaque individu ne doit plus exister que par ses choix de consommation, dans tous les domaines, sans aucune limite autre que les possibilités techniques.

c) Le développement technique-technologique et l’encadrement

Le capitalisme a systématisé sa présence à tous les niveaux de la vie individuelle, en forçant sa pénétration dans tous les domaines possibles, et pour cela il a profité du développement technique et des avancées technologiques. Les calculateurs, l’automation, la robotisation, l’informatique… ont incroyablement facilité l’intensification capitaliste.

Moins le capitalisme a été capable de produire des savants, des théories, des conceptions, plus il a reposé son approche sur le calcul des possibilités, les statistiques obtenus de manière toujours plus massive.

Il a fallu, afin de mettre cela en place, non seulement former une vaste couche de cadres, ingénieurs et techniciens, mais également renforcer toujours davantage le réagencement de l’organisation capitaliste, au moyen d’une participation accrue des syndicats. La formation d’une aristocratie ouvrière extrêmement puissante a été un levier essentiel pour la modernisation capitaliste et la mobilisation passive des masses au sein des nouvelles formes productives.

Le formidable développement des réseaux de communication (courrier, colis, téléphone, télex, fax, internet, etc.) a été également un accélérateur de l’intensification et de l’extension du capitalisme à toujours plus de domaines.

Dans ce contexte, tout le mouvement ouvrier a, à partir des années 1950 et parallèlement au révisionnisme soviétique, basculé dans les pays capitalistes dans un soutien intérieur au capitalisme, alors que la classe ouvrière s’est retrouvée rivetée à la production en échange d’une progression matérielle individuelle avec un accès à la propriété.

L’immense consensus qui s’en est produit – la CGT et son bras politique le P«C»F étant en France le principal obstacle au mouvement de mai 1968 – a permis au capitalisme d’approfondir son expansion et de parvenir à de véritables rapports internationaux le servant.

d) Le division mondiale du travail

La décolonisation a été un puissant moteur pour le capitalisme. En effet, le modèle économique colonial était arriéré, alors que la mise en place d’États indépendants en apparence, mais semi-féodaux semi-coloniaux en réalité, permettaient leur intégration modernisée dans la division mondiale du travail.

La gestion directe par un capitalisme bureaucratique de monocultures tels l’huile de palme et le soja, aux croissances très fortes et à ce titre très utiles à l’intensification capitaliste, a été un vecteur immense de l’accumulation capitaliste à l’échelle mondiale. Mais cela est vrai en général pour toutes les matières premières, depuis le café jusqu’aux métaux rares, ainsi que pour la transformation de pays en ateliers géants, voire en usines géantes comme la Chine.

L’intégration de la Chine dans le dispositif capitaliste, à partir de la fin des années 1970, a ici apporté un immense développement au capitalisme mondial. Il a également été profité de l’intégration de l’ensemble des pays de l’Est européen alors que la superpuissance social-impérialiste soviétique s’était effondrée, permettant à la superpuissance américaine mais également à l’impérialisme allemand de grandement en profiter.

Le développement de l’Union européenne comme marché unifié est ici exemplaire également de toute une période de stabilité et de consensus, avec des crises ne marquant que des temps d’arrêt et n’empêchant pas une intensification capitaliste et une extension toujours plus grande de ses domaines.

5) La découverte de la modernisation du capitalisme

a) Une mise en perspective approfondie par le maoïsme

Chaque passage d’une étape à une autre exige un renversement dans tous les domaines. Il ne s’agit pas seulement de l’économie, mais de toutes les approches concernant la vie. Ce sont les communistes chinois, avec Mao Zedong à leur tête, qui ont saisi de manière bien plus approfondie cette question, à travers la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

En constatant le triomphe du révisionnisme en URSS à partir de 1953 et en saisissant les contradictions propres à une société socialiste, les communistes chinois ont saisi l’ampleur des questions idéologiques et culturelles qui sont en jeu dans le processus révolutionnaire.

En 1975, dans De la dictature intégrale sur la bourgeoisie, Zhang Chunqiao qui fut l’une des figures de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne explique que :

« Tout changement important du système de propriété au cours de l’histoire, tant lors de la substitution du système féodal à l’esclavagisme que pendant celle du capitalisme au féodalisme, a invariablement commencé par la prise du pouvoir, pour passer ensuite, en s’appuyant sur la force du pouvoir conquis, à la transformation sur une vaste échelle de la propriété, et à la consolidation et au développement du nouveau système de propriété (…)

Réfléchissons un peu, camarades.

Si, au lieu de comprendre les choses ainsi, on s’emploie, en théorie comme dans la pratique, à limiter, tronquer et altérer le marxisme, à faire de la dictature du prolétariat un mot creux, à mutiler la dictature intégrale sur la bourgeoisie, et que l’on exerce cette dictature dans certains domaines seulement, et non pas dans tous les domaines, à une certaine étape seulement (par exemple avant la transformation du système de propriété) et non pas à toutes les étapes ; autrement dit, si, au lieu de détruire totalement tous les « villages fortifiés » de la bourgeoisie, on en conserve quelques-uns et qu’on la laisse élargir à nouveau ses effectifs, n’est-ce pas préparer là des conditions à la restauration de la bourgeoisie et faire de la dictature du prolétariat un paravent de la bourgeoisie, notamment de la bourgeoisie nouvellement engendrée ? »

En comprenant de manière meilleure la question de la restauration, les communistes chinois indiquent en même temps les exigences du chemin révolutionnaire. L’ancien régime possède des « villages fortifiés » qui lui permettent de reprendre le dessus si son affaiblissement n’est pas poussé jusqu’au bout et concerne tous les domaines de la vie.

Cette manière de voir les choses en profondeur a permis de saisir davantage l’ensemble des aspects du capitalisme et leur interaction.

b) La fin de la première crise générale du capitalisme

La première crise générale du capitalisme a été considérée comme irrépressible par l’Internationale Communiste ; Lénine pensait que le processus de la révolution mondiale se déroulerait relativement rapidement. Il a ensuite été compris que le processus serait complexe et prolongé, que le déclin du capitalisme connaissait par endroits des contre-tendances.

L’irruption du fascisme comme mouvement conquérant le pouvoir dans toute une série de pays et la marche à la guerre impérialiste ont alors précipité les choses. La question était en 1945 de savoir quelle serait la substance de la situation.

Les communistes ont alors fait l’erreur de considérer que la situation n’était que le prolongement du passé et qu’un paupérisation générale se produisait. L’ensemble des analyses communistes produits après 1945 se fonde sur un capitalisme qui serait en train de s’effriter et dont il faudrait simplement accompagner un inévitable tassement jusqu’à l’effondrement.

Cette analyse totalement erronée, alors que se produisait une gigantesque vague d’accumulation capitaliste, a largement contribué à la désagrégation du Mouvement Communiste International alors que le révisionnisme s’infiltrait déjà, notamment à travers la thèse de « l’accompagnement » de la crise capitaliste, par des moyens pacifiques car le phénomène irait de lui-même.

c) La compréhension de la relance du capitalisme après 1945

Les communistes chinois ont repoussé l’ensemble des thèses révisionnistes, mais ils n’ont pas étudié la question de la crise générale du capitalisme. Cela a posé un énorme problème dans les pays impérialistes, car les avant-gardes ont alors cherché à expliquer la stabilité du capitalisme en reprenant la thèse révisionniste du « capitalisme monopoliste d’État » d’Eugen Varga.

L’État « socialiserait » les pertes et « organiserait » le capitalisme pour les monopoles. Accepter cette lecture du révisionnisme, c’était se mettre dans son orbite et disparaître, ou bien se précipiter dans un volontarisme relevant de l’idéalisme.

Heureusement, il y a eu des avant-gardes des pays impérialistes qui n’ont pas basculé dans cette réduction « marxiste-léniniste » du capitalisme à une « économie », car ayant réellement compris le sens profond de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne. Des organisations comme la Fraction Armée Rouge en Allemagne de l’Ouest et à Berlin-Ouest et le Collectif Politique Métropolitain en Italie ont saisi le 24 heures du 24 du capitalisme. La Fraction Armée Rouge affirme avec justesse en 1972 :

« Le fait est que l’exploitation dans le domaine de la production a pris une forme jamais atteinte de charge physique, un degré jamais atteint de charge psychique, avec l’éparpillement plus avancé du travail s’est produite et développée une terrifiante augmentation de l’intensité du travail.

Le fait est qu’à partir de cela, la mise en place des huit heures de travail quotidiennes – le présupposé pour l’augmentation de l’intensité du travail – le système s’est rendu maître de l’ensemble du temps libre des gens.

À leur exploitation physique dans l’entreprise s’est ajoutée l’exploitation de leurs sentiments et de leurs pensées, de leurs souhaits et de leurs utopies – au despotisme des capitalistes dans l’entreprise s’est ajouté le despotisme des capitalistes dans tous les domaines de la vie, par la consommation de masse et les médias de masse.

Avec la mise en place de la journée de huit heures, les 24 heures journalières de la domination du système sur les travailleurs a commencé sa marche victorieuse – avec l’établissement d’une capacité d’achats de masse et la « pointe des revenus », le système a commencé sa marche victorieuse sur les plans, les besoins, les alternatives, la fantaisie, la spontanéité, bref : de tout l’être humain !

Le système a réussi à faire en sorte que dans les métropoles, les masses sont tellement plongées dans leur propre saleté, qu’elles semblent avoir dans une large mesure perdu le sentiment de leur situation comme exploitées et opprimées.

Cela, de telle manière qu’elles prennent en compte, acceptant cela tacitement, tout crime du système, pour la voiture, quelques fringues, une assurance-vie et un crédit immobilier, qu’elles ne peuvent pratiquement rien se représenter et souhaiter d’autre qu’une voiture, un voyage de vacances, une baignoire carrelée.

Il se conclut de cela cependant que le sujet révolutionnaire est quiconque se libère de ces encadrements et qui refuse de participer aux crimes du système.

Que quiconque trouve son identité dans la lutte de libération des peuples du tiers-monde, quiconque refuse de participer, quiconque ne participe plus, est un sujet révolutionnaire – un camarade. »

Si la Fraction Armée Rouge a surestimé cette dimension du rupture, il n’en reste pas moins qu’il y a une part indéniable de vérité quant à la neutralisation des pays impérialiste alors que l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie devenaient la « zone des tempêtes ».

C’est pourquoi le concept de « poids croissant de la subjectivité dans les métropoles impérialiste » fut forgé en Italie afin d’avoir un aperçu correct de cette question du 24 heures sur 24 du capitalisme.

d) La découverte de la systématisation du capitalisme

C’est sur le terrain de l’opposition au 24 heures sur 24 du capitalisme que se sont développés, entre 1945 et 2020, les mouvements révolutionnaires authentiques dans les métropoles impérialistes. Ils ne sont pas partis du fait que le capitalisme moderne amènerait moins d’exploitation, mais au contraire qu’il l’approfondirait d’une manière intense, au point d’amener une aliénation générale.

Ils ont, en pratique, compris que plus le capitalisme se développe, plus il écrase, appauvrit, abrutit les masses, par encore plus d’exploitation physique et psychique, encore plus de dégradation morale. Karl Marx, dans Le capital, souligne de la manière suivante ce rapport dialectique entre le développement du capitalisme et l’écrasement des prolétaires sur le plan humain :

« Mais toutes les méthodes qui aident à la production de la plus-value favorisent également l’accumulation, et toute extension de celle-ci appelle à son tour celles-là.

Il en résulte que, quel que soit le taux des salaires, haut ou bas, la condition du travailleur doit empirer à mesure que le capital s’accumule.

Enfin la loi, qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation et celui de la surpopulation relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher.

C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un pôle, c’est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même. »

C’est ainsi sur le terrain de la rébellion au 24 heures sur 24 du capitalisme, son exploitation, son aliénation, que s’est formée la résistance allant historiquement dans le sens de l’affirmation communiste. Ce processus a été différent selon les situations historiques.

Le Front de Libération Animale s’est formée comme vague populaire en Grande-Bretagne, pays où la problématique animale était apparue en premier au XIXe siècle, au moment de la cynique généralisation industrielle de l’emploi des animaux dans l’industrie alimentaire, les cosmétiques et pour les tests en général.

Les États-Unis, pays de grands espaces, ont connu un vaste mouvement d’écodéfense, comme avec le Front de Libération de la Terre ; en Belgique, c’est dans l’opposition aux initiatives impérialistes dans le cadre de l’OTAN et à l’intégration du prolétariat qu’est apparue la contestation réelle du capitalisme.

L’Italie a connu le basculement de secteurs du prolétariat dans l’autonomie prolétaire afin de remplacer l’État réactionnaire par le pouvoir concret des masses comme nouvel État ; en Allemagne, bastion capitaliste, il y a eu la centaine de logements occupés à Berlin-Ouest puis dans le Berlin réunifié avec les autonomes, dans une critique de la vie quotidienne allant jusqu’à la confrontation avec les initiatives impérialistes.

Les années 1980, apogée de la rébellion dans les pays impérialistes, ont été marqué par l’espoir de former un front de toutes les dynamiques de rupture avec le mode de vie impérialiste.

Cependant, l’effondrement du social-impérialisme soviétique et l’intégration de la Chine dans le circuit capitaliste mondial ont totalement anéanti les fondements mêmes de la démarche, en raison d’un capitalisme sorti renforcé et élargi, profitant également de progrès techniques et technologiques.

6) La seconde crise générale du capitalisme

a) Le covid-19 comme expression d’une crise d’expansion

L’intégration de la Chine comme atelier, puis usine majeure du monde, a permis un très grand élan du capitalisme, la crise du covid-19 étant son expression directe. Le PCF(mlm), dans son document de mars 2020 au sujet de cette question, pose que :

« L’irruption d’une souche de coronavirus particulière, jamais encore identifiée chez l’être humain, ne doit rien au hasard.

C’est un produit – entièrement nouveau, un saut qualitatif du virus – de la collision entre les villes et les campagnes provoquée par le mode de production capitaliste (MPC).

Ces villes et ces campagnes sont, qui plus est, elles-mêmes largement façonnées par le MPC, ce qui est vrai du mode de vie de l’humanité en général.

Et tout cela se déroule de manière planétaire. Il ne faut donc pas penser que la crise sanitaire vienne de l’extérieur de l’humanité, de l’extérieur du MPC, bien au contraire.

Elle naît de l’intérieur même du MPC et du monde qu’il a formé à son image. Un monde qui n’est nullement fini, ferme, stable, permanent… et qui s’effondre sous les coups de boutoir de ce qui est nouveau, exponentiel, en rupture (…).

La maladie à coronavirus 2019 (COVID-19) est directement issue du développement du MPC en Chine, développement monopoliste et bureaucratique, avec des métropoles établies en peu de temps et engloutissant tout leur entourage (…).

Ces sauts entre espèces de virus, qu’on ne trouve pas en situation naturelle, deviennent récurrents en raison de la situation imposée par le MPC.

Tout le monde a pour cette raison entendu parler du VIH, d’Ebola, des grippes aviaires, des grippes porcines. La grippe dite espagnole, qui a tué entre 20 et 100 millions de personnes en 1918, est de ce type également ; provenant d’un élevage d’animaux aux États-Unis, elle reflète le début de la généralisation du rapport dénaturé à la vie.

Le MPC produit, par son action (et son inaction), des phénomènes destructeurs, naissant de la contradiction entre lui et la vie sur Terre.

Rien de tout cela n’est cependant saisissable par le MPC, qui ne cerne la réalité qu’au moyen de statistiques, du « big data », de l’évaluation quantitative de données. 

Le principe du développement qualitatif est étranger au MPC. »

Le capitalisme a connu une expansion telle qu’il s’attaque désormais directement à la dimension biologique et provoque des situations nouvelles, explosives, montrant que la limite a été franchie et que désormais la tendance est unilatéralement à la destruction.

b) La décadence complète des valeurs dominantes

Le capitalisme lessive en général toutes les consciences ; la Fraction Armée Rouge constatait déjà en 1982 que :

« L’impérialisme ne dispose plus d’aucune perspective productive, positive; il n’est plus que destruction. C’est là l’essentiel de l’expérience où s’enracine la nouvelle militance dans tous les domaines de la vie.

Cette expérience est vécue de façon matérielle dans la base économique de la vie, dans l’armement et la préparation de la guerre nucléaire, dans celle des conditions de vie naturelles et sociales, et à l’intérieur de l’individu lui-même, où l’aliénation et l’oppression s’expriment par une déformation massive et la destruction de toute la richesse individuelle de la pensée, de la sensibilité, de la structure de la personnalité. La plupart en perdent tout espoir.

L’impérialisme dans les centres a perfectionné et systématisé sa domination au point qu’ils ne trouvent plus la force de résister.

Taux de suicides en forte augmentation, fuite dans la maladie, l’alcool, les tranquillisants, les drogues, voilà la réaction à la réalité d’une longue histoire d’échecs, d’épreuves et de souffrances, de dépolitisation, alors que la violence extérieure n’est plus perçue comme la cause de tout cela. »

C’est encore plus vrai dans la séquence commencée en 1989, qui a de plus profité de l’effondrement littéral de toutes les résistances s’étant affirmé dans les années 1980.

Les années 1990-2010 ont été une traversée du désert pour les avant-gardes communistes des pays impérialistes, et même dans les pays semi-féodaux semi-coloniaux qui ont été entraîné dans le développement capitaliste.

La révolte durant cette période a été façonnée par le capitalisme comme révolte contre soi-même : au lieu de changer le monde, on change d’identité, de « sexe », de communauté, on tombe dans le sado-masochisme, les drogues, l’alcool, etc.

Le choix par une consommation « différente » est esthétisée en moyen de devenir soi-même, alors qu’en réalité dans le capitalisme les consciences sont aliénés et les personnalités déformées.

Le capitalisme a réussi à former un gigantesque marché aux idées où le nationalisme répond au communautarisme, l’idéologie LGBT au traditionalisme, l’antispécisme au repli localiste, la religion à l’hédonisme, l’esprit mafieux à la démarche de l’entrepreneuriat capitaliste dans le secteur informatique, le hardcore gamer entièrement tourné vers les jeux vidéos à l’utilisateur de réseau sociaux fascinés par le luxe dans la mode, etc.

Ces idéalismes n’existent que sur le terreau de l’aliénation et de la neutralisation du tissu prolétarien permettant la lutte des classes.

C’est la raison pour laquelle ils imprègnent toujours plus la société et dissolvent même les anciens conservatisme, afin de former autant de « villages fortifiés » capitalistes.

c) L’affrontement entre les deux superpuissances américaine et chinoise

Les années 1980 ont été des années de tension extrême, où le risque de guerre impérialiste, sur le territoire de l’Europe de l’Ouest, a été majeure. C’est de là que partait toute conception révolutionnaire authentique. L’effondrement du social-impérialisme soviétique a permis au capitalisme de faire croire qu’il formait désormais une utopie consumériste, mais la tendance à la guerre n’en est que revenue plus forte.

La crise générale du capitalisme s’exprime également par la formation de deux protagonistes en opposition frontale pour l’hégémonie mondiale, en l’occurrence la superpuissance impérialiste américaine dominante et l’outsider qu’est la Chine mettant en place sa dimension de superpuissance.

La crise du covid-19 est issue de la montée en puissance de la Chine vers le statut de superpuissance et des immenses destructions que cela a exigé dans l’environnement et dans le mode de vie. C’est une marche forcée d’autant plus importante que la Chine a grandi précisément dans la relance du capitalisme après 1989 et qu’elle en est une composante essentielle.

L’affrontement entre les deux superpuissances n’est ainsi pas un arrière-plan contextuel, mais bien une composante de la crise générale du capitalisme. Dans tous les domaines, le capitalisme amène l’improductivité ou bien les conflits destructeurs.

d) Paralysie économique et implosion de la société

Le covid-19 a impliqué une paralysie de l’économie en raison du confinement, montrant que la croissance chaotique capitaliste était rentrée en contradiction avec la vie elle-même. En démantelant les réalités naturelles, que ce soit avec les immenses fermes industrielles, la négation des sexes au nom des « genres », le culte des apparences virtuelles, la malbouffe, etc., le capitalisme a soulevé une pierre qu’il a fait retomber sur ses pieds.

L’expansion a été telle que désormais, la surproduction de capital et la surproduction de marchandises sont à l’ordre du jour, alors que d’immenses monopoles sont présents sur la planète. Ceux qui décident toujours plus des orientations, ce sont Nestlé, Danone, VISA, Amazon, Microsoft, LVMH, Berkshire Hathaway, Johnson & Johnson, JPMorgan Chase, Coca Cola, McDonald’s, AT&T, Walmart, Toyota, Siemens, etc.

Le capitalisme voit son élan cassé et son consensus se briser dans ses maillons faibles, aboutissant à une implosion de la société. Ce processus n’a pas été « causé » par la crise du covid-19, il s’agit d’un mouvement général, avec une marée montante de la seconde crise générale du capitalisme.

La société relevant du mode de production capitaliste n’existe que comme fuite en avant, avec des individus isolés portant des projets utiles à l’expansion du capital. Lorsque la machine se grippe, le capitalisme devient comme un pantin désarticulé. Son déclin s’exprime à tous les niveaux et ce déclin correspond, dans les faits, à l’affirmation de la proposition stratégique communiste, au remplacement de l’ancien par le nouveau.

7) La révolution mondiale comme réponse

a) Le mouvement dialectique crise – révolution

Le processus révolutionnaire n’existe pas indépendamment du mode de production ; il est le miroir de son déclin. Il n’y a pas de sens non plus à séparer les conditions objectives des conditions subjectives, car les deux sont liées : s’il y a les conditions objectives mais pas les conditions subjectives, c’est que la lutte des classes n’est pas arrivé encore à ébranler et démanteler les « villages fortifiés » capitalistes, que ceux-ci restent des cibles.

Ce qu’on appelle « guerre populaire », c’est le processus de conquête du pouvoir par la classe ouvrière et ses alliés, sous la direction de la classe ouvrière, qui correspond au déclin des forces capitalistes ayant le pouvoir entre leurs mains.

Il ne peut pas y avoir de révolution qui soit séparée de la crise, car la crise est la révolution et inversement. La crise contient elle-même des étapes et ces étapes sont elles-mêmes celles de la révolution.

Le Parti Communiste du Pérou, en 1988, souligne bien que la révolution démocratique se déroule par rapport à la « crise générale du capitalisme bureaucratique » et que ses modalités sont déterminantes dans le processus.

La guerre populaire est la réponse au fait que le capitalisme, au Pérou, est rentré dans un cul-de-sac : sa crise générale est la guerre populaire et inversement.

« L’État, dirigé par la bourgeoisie bureaucratique, devient donc le moteur de l’économie, mais c’est durant ce moment de l’histoire que l’économie entre dans une grave crise. Et le troisième moment, qui s’ouvre à partir de 1980 et qui se poursuit est celui du début de la crise généralisée du capitalisme bureaucratique et de sa destruction finale ; ce moment s’amorce avec la guerre populaire.

Ce capitalisme qui est né, malade, en état critique, pourri, lié à la féodalité et soumis à l’impérialisme, entre en une crise générale en ce troisième moment et court à sa destruction sans que rient ne puisse le sauver (…).

Le troisième moment est marqué par le début de la guerre populaire, sous la direction du PCP , jalon transcendant de l’histoire et qui la change radicalement par le bond qualitatif supérieur que représente la prise du Pouvoir au moyen de la force armée et de la guerre populaire.

Tout cela prouve l’aspect politique du capitalisme bureaucratique, qui apparaît à peine, et que le Président Gonzalo considère comme un aspect clé, car le capitalisme bureaucratique fait mûrir les conditions pour la révolution et, aujourd’hui, quant il entre dans son étape finale, il fait mûrir les conditions pour le développement et le triomphe de la révolution. »

Ce qui est vrai pour le capitalisme bureaucratique dans les pays semi-féodaux semi-coloniaux est valable pour les pays impérialistes, avec le capitalisme monopoliste. Leur nature parasitaire correspond au tassement du capitalisme, à l’arrivée à sa limite. Chaque pays connaît sa propre expression de la crise, le capitalisme ayant un parcours déterminé dans un cadre national.

b) La crise d’envergure nationale

La crise générale du capitalisme implique la mobilisation toujours plus grande des secteurs de la société, dans une situation donnée, formée dans un cadre national déterminé. Le fascisme vise justement à détourner les masses mobilisées par la crise pour les orienter vers l’option réactionnaire.

Lénine, dans La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), précise de la manière suivante comment la crise et la révolution sont étroitement liés comme pôle d’une contradiction dans un pays :

« La loi fondamentale de la révolution, confirmée par toutes les révolutions et notamment par les trois révolutions russes du XX° siècle, la voici : pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu, il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois.

C’est seulement lorsque « ceux d’en bas » ne veulent plus et que « ceux d’en haut » ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut triompher. Cette vérité s’exprime autrement en ces termes: la révolution est impossible sans une crise nationale (affectant exploités et exploiteurs).

Ainsi donc, pour qu’une révolution ait lieu, il faut: premièrement, obtenir que la majorité des ouvriers (ou, en tout cas, la majorité des ouvriers conscients, réfléchis, politiquement actifs) ait compris parfaitement la nécessité de la révolution et soit prête à mourir pour elle ; il faut ensuite que les classes dirigeantes traversent une crise gouvernementale qui entraîne dans la vie politique jusqu’aux masses les plus retardataires (l’indice de toute révolution véritable est une rapide élévation au décuple, ou même au centuple, du nombre des hommes aptes à la lutte politique, parmi la masse laborieuse et opprimée, jusque-là apathique), qui affaiblit le gouvernement et rend possible pour les révolutionnaires son prompt renversement. »

c) Le programme et la formation d’un nouvel État

La question du pouvoir d’État est central dans la dialectique crise – révolution ; elle en est la substance. Le remplacement d’une classe dominante par une autre, afin d’assurer la direction de la société et de l’orienter vers le positif et non le négatif, est une exigence historique.

La démocratie populaire, comme alliance anti-monopoliste, est la clef pour faire face au capitalisme en déclin, dominé par les monopoles et allant à la guerre. La démocratie populaire aboutit, de manière ininterrompue, au socialisme, car elle s’aligne déjà sur la résolution révolutionnaire des contradictions villes / campagnes et travail manuel / travail intellectuel.

Telle est le noyau de l’orientation du programme révolutionnaire, et cela quelle que soit la composition concrète de celui-ci réalisé dans le parcours concret, qui est spécifique à chaque pays de par les conditions particulières du capitalisme.

Les Brigades Rouges, dans leurs Vingt thèses finales en 1980, affirment la chose suivante quant aux points nodaux de la séquence révolutionnaire :

« Sans un Programme de Transition au Communisme, qui explique les objectifs sociaux de la guerre, il n’est pas possible de localiser toutes les composantes prolétariennes qui y sont objectivement intéressés.

Ce programme, d’autre part, ne naît pas de rien, mais de dix années de luttes prolétariennes, de critique pratique et radicale de l’usine et de la formation sociale capitaliste, il dispose de grandes lignes qui ont été esquissées dans son contenu essentiel, que nous pouvons résumer ainsi :

– réduction du temps de travail : travailler tous, travailler moins ; libération massive du temps social et construction des conditions sociales pour son utilisation évoluée ;

– recomposition du travail manuel et du travail intellectuel, de l’étude et du travail, pour chaque individu et pour tout son temps de vie ;

– renversement de l’exercice du pouvoir et des flux de conception de la finalité collective, à tous les niveaux de la vie sociale :

– restructuration de la production, du rapport homme-nature, sur la base des valeurs d’usage collectivement définis et historiquement possibles ;

– remise à plat de notre formation sociale suivant les principes d’un internationalisme prolétarien effectif. »

d) Le Parti, avant-garde du système de pouvoir populaire

Dans le parcours de la crise générale du capitalisme, il y a un détachement, pas à pas, de différents secteurs populaires, strate par strate, par rapport au consensus capitaliste. L’avant-garde, Parti de la classe ouvrière, permet l’articulation de ces détachements, faisant du démantèlement du consensus dans la crise l’affirmation de la proposition stratégique communiste.

La difficulté est de parvenir à conjuguer politiquement les expériences différentes faites dans l’antagonisme grandissant avec le capitalisme en phase de déclin. De son côté, la bourgeoisie cherche inlassablement à restructurer, afin de relancer le processus capitaliste, toujours aux dépens de la classe ouvrière, et avec la guerre impérialiste comme seule perspective.

L’avant-garde œuvre donc à la sédimentation des acquis de la lutte des classes, pour avancer dans les étapes de destruction du vieil État et de construction du nouveau. La contre-révolution cherche à protéger ce qui doit être détruit et à démanteler ce qui a été formé. Cet affrontement entre révolution et contre-révolution se fait en spirale ; le parcours révolutionnaire, de dépassement de la crise générale, n’est pas linéaire.

Seul un haut niveau de maîtrise du matérialisme dialectique permet la saisie des différents moments, des différentes phases et étapes de concrétisation de la crise générale du capitalisme, et sans cette saisie, aucune orientation n’est possible pour calibrer les termes de l’initiative politique.

Comme l’a formulé Mao Zedong :

« Sans contraste, pas de différenciation.

Sans différenciation et sans lutte, pas de développement. »

La crise générale permet l’affirmation pleine et entière, dans un mouvement en spirale, de la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie ; la guerre populaire est le dépassement de la crise générale par le renversement des classes dominantes et la constitution du nouvel État : l’océan des masses en armes.

Crise générale et guerre impérialiste : le chef d’état-major de l’armée de terre française annonce les conflits militaires ouverts pour 2030

Le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), a été auditionné le 17 juin 2020 par la Commission de la défense nationale et des forces armées. Cela s’est déroulé à huis-clos, mais la perspective est tout de même sortie, alors que parallèlement s’est déroulé un accrochage franco-turc exemplaire de l’entrée dans la nouvelle période, celle allant à l’affrontement ouvert.

La France est partie prenante dans la bataille de deux factions en Libye ; elle agit en soutien à l’une des deux aux côtés des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et de la Russie, tandis que dans l’autre camp on trouve le camp des Frères musulmans, avec la Turquie et le Qatar.

Dans ce contexte, la frégate française « Courbet » a été le 10 juin 2020 ciblé trois fois par les radars de tirs de deux navires turcs, pendant trente-quarante secondes. Cette intervention turque a empêché la frégate française, navigant pour le compte de l’OTAN et supervisé directement par l’état-major maritime de l’OTAN, d’arraisonner un navire turc sans balise ni numéro d’identification, soupçonné de contrebande d’armes à destination de la Libye.

Surtout, elle relève normalement symboliquement d’un acte de guerre aux yeux des armées. La Marine française est folle de rage de l’humiliation subie et prête à monter en gamme dans le conflit. Pourtant, seulement sept pays de l’OTAN sur trente ont été d’accord avec la protestation française. Les contradictions inter-impérialistes sont trop fortes ; il est désormais clair que l’on va aux conflits militaires.

Le général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de terre, a ainsi été limpide devant la Commission de la défense nationale et des forces armées. Présentant la nouvelle vision stratégique de l’armée de terre, il a eu des phrases sont dont certaines ont été savamment sorties du huis-clos :

« Nous imaginions une situation en 2035… Mais en 2020, un certain nombre de cases sont déjà cochées »

« être prêt immédiatement » [pour une guerre, à partir de 2030]

« Nous avons besoin d’une armée de terre durcie prête à faire face à des chocs plus rudes »

« Nous sommes à la fin d’un cycle de conflictualité »

« Le déploiement de la force est devenu un mode de gestion. On teste durement sans avoir peur de l’incident et avec l’utilisation habile de manœuvres sous le seuil »

« Il ne manque que le patient zéro de l’épidémie guerrière »

Finie l’époque où la guerre consistait en une petite expédition de quelques professionnels aguerris épaulées par l’aviation. On rentre désormais dans les scénarios d’une guerre symétrique, avec des forces égales. Il est ouvertement parlé, dans cette perspective, de conflit de haute densité, d’État à État, avec donc un ébranlement des fondations institutionnelles et par conséquent la nécessité d’une unité nationale bien solide.

Le général d’armée Thierry Burkhard table évidemment sur le programme Scorpion pour remettre en marche l’armée française, avec des blindés connectés, des soldats tous en liaison de manière pointue, des drones, une informatisation généralisée des prévisions et des communications, etc.

Le Monde a publié le 17 juin, soit le jour du rapport du général d’armée Thierry Burkhard – aucun hasard à cela – un article annonçant ouvertement l’affrontement… en plein milieu des populations :

« La puissance de demain, c’est la mise en réseau des combattants », explique le général Charles Beaudouin, responsable de « Scorpion » à l’état-major de l’armée de terre.

Pour celui-ci, les guerres des années 2030 se feront en coalition, dans les villes, parmi des populations hyperconnectées informées en temps réel, et avec des pertes humaines importantes.

« Aujourd’hui la manœuvre sur le terrain se fait en fonction des liaisons disponibles, avec des matériels différents, trop facilement détectés », détaille le général.« Demain les différents postes de transmissions et d’information auront des composants communs, se reconnaîtront et se relaieront automatiquement. En cas de perte d’un relais, le système se reconfigurera automatiquement. »

Les chefs pourront alors mieux se concentrer sur l’ennemi.

Il y a, dans les faits, une puissante mobilisation de l’appareil intellectuel et politique en faveur de l’armée, pour qu’il y ait un consensus, un esprit d’unité sans failles. Tout fonctionne par réponse à des signaux, cela tant à l’intérieur d’un pays qu’entre pays, comme lorsque le 12 juin la France effectue l’un de ses très rares tests de missile potentiellement nucléaire mer-sol le jour où la Russie inaugure un sous-marin lanceur de missiles nucléaires, le Prince Vladimir.

On a ici affaire à un élargissement de l’envergure militaire, à une massification de la question militaire. Le général d’armée Thierry Burkhard entend de ce fait également organiser en 2023 un vaste exercice militaire de 15 000 hommes, comme avertissement aux forces « adversaires », mais naturellement cela sera aussi un moyen de mobiliser en faveur de l’armée à l’échelle nationale.

Cette vision stratégique nouvelle, annoncée ouvertement, reflète la crise générale du capitalisme : d’ailleurs la ligne est ouvertement celle de l’affrontement, avec un horizon établi pour 2030.

La crise générale du capitalisme n’a ni « avant » ni « après », ni « cause » ni « conséquence »

La crise générale du mode de production capitaliste (MPC) touche tous les domaines de la vie et par conséquent son mouvement dialectique est véritablement général ; si aucun phénomène n’existe isolément, c’est d’autant plus vrai pour le MPC.

Il faut raisonner en termes de marée montante et ne pas chercher un endroit précis où faire apparaître la crise générale du MPC, comme s’il y avait une cause et que la crise serait une « création » à un moment donné.

Eugen Varga commet très précisément cette erreur. Lors d’un débat en 1947 en URSS concernant sa vision erronée d’un capitalisme désormais organisé (le « capitalisme monopoliste d’État »), il affirme la chose suivante, montrant son incompréhension du matérialisme dialectique :

« On ne peut pas fixer la crise générale du capitalisme à une année précise, un mois ou même un jour particulier.

Il y a des camarades qui prétendent que la crise générale du capitalisme a commencé avec la révolution d’Octobre, avec le début de la division du monde en deux systèmes.

Le camarade Staline fait par contre remarquer que la première guerre mondiale a été l’expression de la crise générale du capitalisme. Si pourtant il en est ainsi, alors nous devons dire que la crise générale du capitalisme était déjà établie.

Lorsqu’un phénomène trouve son expression, alors elle doit également être existante. C’est ma manière de voir les choses.

Et s’il en est ainsi, alors cela signifie qu’il y avait déjà avant 1914 une crise générale du capitalisme. Je suis d’avis que la première étape de la crise générale du capitalisme coïncide avec le plein développement du stade monopoliste du capitalisme. »

Cette conception est totalement fausse. Du fait qu’on ne puisse pas désigner un moment particulier, ce qui reste discutable par ailleurs, Eugen Varga aboutit à la question de trouver un « début ». Ce début est alors repoussé dans le passé, et la fin est toujours repoussé à plus tard, le capitalisme étant en déclin, en crise générale, mais cela pendant des décennies entières !

Ce que n’a pas compris Eugen Varga, c’est que la première guerre mondiale peut tout à fait être l’expression de la première crise générale du capitalisme… Même si celle-ci ne se déclenche qu’après.

Le mouvement dialectique n’a rien à voir avec le principe de « cause » et de « conséquence ». Le mouvement matériel prime également sur le temps, qui n’est que la description du mouvement matériel. Il n’y a pas de « temps » en soi.

La première guerre mondiale a été l’expression de la crise générale du MPC, car celle-ci était justement en train de surgir comme phénomène, et telle une marée montante, elle charrie toute une série de phénomènes avant même d’émerger en tant que tel. Ce n’est pas parce qu’un homme et une femme se rencontrent et tombent amoureux qu’ils vont se marier, mais parce qu’ils sont dans un mouvement où ils vont se marier que leur rencontre connaît un tournant.

Ainsi, on peut très bien considérer que la crise générale du capitalisme se déclenche avec la formation de deux systèmes, tout en disant, dialectiquement, que la première guerre mondiale a été une expression de la crise générale du capitalisme. Il n’y a ni début ni fin dans le mouvement général de la matière, pas de commencement avec un « big bang », ni de fin des temps. Il n’y a pas de négation de la négation, de « cassure » dans le développement général : il y a des sauts.

De la même manière, Eugen Varga n’a pas compris qu’il ne fallait pas chercher une date pour trouver le déclenchement de la crise générale du MPC. C’est un phénomène qu’il faut chercher, qui est lui-même « dans le temps » – et qui en réalité définit le temps, ce dernier étant un moyen pour procéder à la description du mouvement de la matière.

On voit bien par exemple que l’émergence de l’humanité a considérablement accéléré les phénomènes au niveau planétaire. C’est un excellent exemple de crise générale.

Eugen Varga se situait en fait en dehors du processus révolutionnaire, voilà pourquoi il avait besoin de formaliser la crise générale du capitalisme. Celle-ci est un processus et, au sens strict, nous en sommes les protagonistes. Il faudra attendre que le mode de production capitaliste soit entièrement dépasse pour avoir un aperçu adéquat de l’ensemble du processus de crise générale du MPC / révolution mondiale.

C’est lorsque, en effet, tous les aspects de la crise générale du MPC auront connu un saut qu’on pourra les définir adéquatement et voir comment ils se sont transformés. La question animale, par exemple, relève de la crise du MPC et selon l’ampleur de sa transformation, on pourra dire quand le processus s’est enclenché historiquement.

Faut-il partir de la systématisation de l’utilisation d’animaux dans l’industrie dans les années 1950 par le MPC ? De la destruction de la vie à l’échelle planétaire dans les années 2000 ? Et dans quelle mesure l’émergence de l’élevage relève-t-elle de cette question ?

Toutes ces questions sont de type pratiques encore. Et on ne les saisit pas avec un « avant » et un « après », une « cause » et une « conséquence ».

Le rôle déterminant de la sur-alimentation pour le contournement des crises de surproduction de marchandises alimentaires et de capitaux liés à l’agro-industrie

Le capitalisme a contourné les crises de surproduction de marchandises alimentaires et de capitaux liés à l’agro-industrie pendant tout le 20e siècle en raison de la sur-alimentation. Celle-ci n’est pas sans conséquence et en raison de cela, le capitalisme se retrouve face à un mur au 21e siècle dans le cadre de la seconde crise générale du capitalisme.

En transformant l’agriculture, le capitalisme a formidablement bien développé les capacités de production alimentaire, rendant pratiquement impossible toute pénurie comme ce fut souvent le cas dans l’histoire de l’humanité. Seuls les pays à la marge du capitalisme et maintenus dans le sous-développement peuvent connaître ces pénuries aujourd’hui, notamment en Afrique.

Aux États-Unis, où l’agriculture s’est développée directement sous une forme capitaliste, le développement des capacités de production a été particulièrement marqué, permettant une immigration massive et très rapide avec la possibilité de nourrir tout le monde.

Le phénomène s’est produit ensuite, de manière plus lente et relativement moins prononcée, pour l’ensemble du monde capitaliste. Seuls quelques pays capitalistes comme la France, de part la loi du développement inégal, ont gardé une relative base agricole paysanne jusqu’à la deuxième moitié du 20e siècle, avant que le 21e siècle finissent d’y généraliser également l’agro-industrie.

Ce phénomène d’accumulation capitaliste dans le secteur agricole a produit de gigantesques monopoles dans la seconde partie du 20e siècle, avec des capacités productives immenses.

Dix groupes internationaux sont connus pour particulièrement truster le secteur (hors viande), détenant pratiquement l’ensemble des grandes marques existantes depuis les croquettes pour chien jusqu’aux eaux minérales en passant par les desserts. Ce sont les américains Kellogg’s, General Mills, Mondelez, Mars, Coca-Cola et Pepsico, le britannique Associated British Foods, le néerlando-britannique Unilever, le français Danone et le suisse Nestlé, qui détient par ailleurs la première place dans le secteur agro-alimentaire.

Il y a en amont de ces groupes toute une chaîne agro-industrielle pour produire, récolter, raffiner et distribuer essentiellement des céréales et du sucre.

Tous ces groupes monopolisant la production agricole n’ont pas fait que la développer quantitativement. Il a fallu surtout changer la nature de la production elle-même, afin de pouvoir continuer à la développer quantitativement.

Le capitalisme par définition ne sait pas s’arrêter, il doit sans cesse élargir ses bases. On comprend facilement qu’en ce qui concerne l’alimentation, il peut rapidement se retrouver face à un mur. Quand les besoins alimentaires sont couverts, il n’y a plus de possibilité d’élargissement de la production, alors que l’augmentation des capacités de production a été largement plus rapide que l’augmentation de la population au 20esiècle.

D’abord aux États-Unis puis dans le reste du monde capitaliste, le risque a rapidement été celui de la surproduction de marchandises alimentaires et de capitaux agro-industriels, faisant s’effondrer un pan entier de l’économie. Cependant, si la surproduction dans le secteur agricole a existé et existe encore, de plus en plus, cela a été largement contourné pendant des dizaines d’années.

Le soutien à l’élargissement de la production a en fait été permis par l’élargissement de la consommation elle-même, avec ici un phénomène particulièrement important, lié à la nature de l’alimentation humaine, qui a soutenu le processus. Il faut prendre ici le temps de présenter en détail ce phénomène, pour bien le comprendre.

La particularité des marchandises produites par les grands groupes, à base de céréales et de sucre, est qu’il s’agit de produits agricoles raffinés. Si des légumes ne sont globalement que des légumes et sont produits comme légumes, puis vendus comme légumes avec peu de possibilités de transformation, il n’en est pas de même des céréales et du sucre.

Les céréales consommées depuis le 20e siècle par l’humanité n’ont plus rien à voir avec celles consommées auparavant, car elles sont entièrement raffinées, c’est-à-dire transformées dans des usines. Il en est de même du sucre, issus de la betterave (le sucre de canne à sucre est marginal). Cela permet bien sûr la réalisation d’une plus-value par l’exploitation du travail ouvrier dans ces usines et c’est un premier aspect.

Ce raffinage des céréales et du sucre a également permis au capital de se placer et à la surproduction agricole de s’écouler, un produit raffiné nécessitant par définition des machines ainsi que plus de matières premières qu’un produit brut directement vendu comme tel. C’est là un second aspect.


Pour ces deux raisons, durant le 20e siècle, les produits issus des céréales et à base de sucre se sont massifiés et généralisés dans les habitudes alimentaires.

Le troisième aspect, qui découle directement de cela et qui est véritablement déterminant, est que cette transformation qualitative de la production alimentaire a directement transformé l’humanité dans son rapport à la nature, par son alimentation.

C’est une contradiction de plus entre l’humanité et la nature, qui dans le cadre de la contradiction ville-campagne au 21e ne peut que renforcer la seconde crise générale du capitalisme.

Les céréales raffinées et le sucre modifient totalement le rapport métabolique à la nourriture, et plus précisément à la quantité de nourriture mangée.

Autrement dit, une alimentation traditionnelle est limitée quantitativement par la sensation de faim, qui régule l’apport en nourriture, mais il n’en est pas de même pour les céréales raffinées et le sucre. Ces derniers peuvent être mangés dans des proportions immensément plus importantes que pour une nourriture traditionnelle.

C’est précisément cela qui a joué un rôle déterminant dans l’élargissement du capitalisme dans le secteur agricole, évitant temporairement l’émergence d’une grande crise de surproduction dans le domaine agricole et participant à repousser l’émergence inéluctable de la seconde crise générale du capitalisme.

Voyons comment cela est possible.

La première chose à laquelle on pense quand on parle d’augmentation de la consommation alimentaire est l’épidémie d’obésité (au sens d’obésité morbide).

Il faudrait plutôt parler de l’épidémie de surpoids, car si l’obésité est généralisée dans un pays comme les États-Unis, elle n’existe que de manière marginale en France. Le surpoids par contre y est généralisé et relève exactement du même processus.

L’erreur serait ici de croire que le surpoids est une simple conséquence mécanique de l’augmentation de la production agricole, et donc de la consommation alimentaire.

C’est précisément cette vision des choses qui a été développée dans la seconde moitié du 20e siècle, comme discours reflétant directement l’intérêt des monopoles.

Il s’agit en particulier de l’artifice du comptage des kilocalories présentées par les aliments, avec le concept fantasque de « Calories ».

Le surpoids ne serait selon cette conception que la conséquence du déséquilibre d’une prétendue « balance énergétique », avec d’un côté les « Calories » ingérées et de l’autre celles « dépensées » par l’activité chimique de l’organisme.

Comptabiliser (statistiquement) le potentiel énergétique des aliments mangés n’a pourtant aucun intérêt pour un individu, ni pour sa santé en général, ni pour la régulation de son poids. Cela n’apporte aucune indication sur la façon dont sont métabolisés les aliments.

Cette aberration d’ailleurs n’était pas entendable pour les scientifiques des années 1930, qui connaissaient déjà très bien les raisons biochimiques de la prise de poids.

Le problème du surpoids est de nature qualitatif avant d’être quantitatif.

Le surpoids se produit quand, trop régulièrement, une partie de la nourriture (précisément des glucides) est stockée par l’organisme sous forme de graisse plutôt que d’être évacuée ou directement consommée énergétiquement (en fait surtout placée dans des stocks mobilisables facilement et rapidement, les réserves de glycogènes).

Ce n’est pas une affaire de quantité de nourriture en tant que telle, mais de forme de la nourriture qui ne peut pas être métabolisée correctement. On peut tout à fait manger insuffisamment, et produire de la graisse inutile. Cela tient précisément à la structuration chimique des aliments produits par les monopoles de l’agro-industrie, que sont les céréales raffinées et le sucre.

Pour comprendre cela facilement, on peut résumer la chose ainsi :

1) naturellement, l’organisme humain s’est développé par rapport à une consommation d’aliments demandant un travail de digestion particulier, car ceux-ci sont composés de beaucoup de fibres et parfois d’eau, et organisés chimiquement de manière complexe.

2) les céréales raffinées, le sucre, mais aussi les fruits en jus ou en sirop, par contre, existent sous une forme pratiquement pure chimiquement. Si les plantes savent gérer cela, tel n’est pas le cas de l’organisme humain, qui se retrouve débordé par un afflux de glucides pures très rapidement dans le sang.

Autrement dit, le travail devant être fait par l’appareil digestif pour décomposer les aliments et en extraire les glucides (ainsi que les acides aminés, les acides gras, les vitamines et les minéraux) a été lui-même approprié par le capital, dans les raffineries agricoles (supprimant au passage les acides aminés, les acides gras, les vitamines et les minéraux).

Le surpoids n’est qu’une conséquence de cela, un dommage collatéral. Ce n’est pas l’explication de l’élargissement de la production agricole et de la consommation alimentaire (et inversement).

Chez certaines personnes, dont les tissus sont particulièrement lipophiles, une grande partie de l’afflux massif de glucide dans le sang est transformé en graisse, ce qui les fait grossir. Chez d’autres personnes, qui mangent tout autant et aussi mal, cet afflux réussi à s’évacuer autrement sans se transformer en graisse, ou en tous cas beaucoup moins, et en tous cas jusqu’à un certain âge.

Ce qui est réellement déterminant par contre, c’est que, dans les deux cas, on a de la nourriture qui est non pas consommée véritablement en tant que tel (alors qu’elle remplirait son rôle nourrissant), mais qui est soit stockée inutilement, soit évacuée. C’est ainsi que la surproduction agricole est contournée, en produisant des marchandises alimentaires qui ne nourrissent pas, ou très peu, engendrant une hausse de la consommation.

Les personnes en surpoids mangent beaucoup justement pour compenser cela : puisque beaucoup d’aliments ne sont pas métabolisés correctement, alors il y a un manque et une sensation naturelle de faim. Comme de surcroît les produits raffinés et sucrés sont particulièrement attirants, de par l’attirance naturelle de l’organisme pour des produits considérés par les capteurs comme étant énergétiques, alors le phénomène se renforce.

L’obésité n’est que l’exacerbation de ce phénomène, chez des personnes particulièrement aliénées par les marchandises des monopoles, qui ont abandonné leur organisme à ces marchandises.

Le surpoids par contre est généralisé dans un pays comme la France et reflète exactement la même situation, avec une consommation alimentaire décuplée par la pauvreté nutritive et énergétique des aliments consommés.

Cela concerne également de nombreuses personnes qui ne sont pas, ou pas encore, en surpoids.

Il ne faudrait pas penser ici qu’il ne s’agit que du sucre et des produits sucrés, alors qu’il s’agit également de toutes les formes de consommation des céréales raffinées, souvent à base de farine blanche : pain blanc moderne, pizza, quiches, tartes, céréales du petit-déjeuner, biscuits, etc.

Il ne faudrait pas penser non-plus que ce phénomène est récent, alors qu’il existe depuis le 19e siècle, puis s’est entièrement généralisé à la fin du 20e siècle. Le phénomène était d’ailleurs déjà connu au début du 19e siècle en France, alors que le capitalisme commençait à peine à s’approprier la production agricole et à en changer la nature.


En 1825, dans son brillant ouvrage Physiologie du goût, considéré en France comme l’origine de la gastronomie, Jean Anthelme Brillat-Savarin explique cela de manière très précise à travers de nombreuses pages, d’une incroyable clairvoyance pour l’époque alors que les connaissances biochimiques étaient encore limitées.

Voici un extrait où il évoque cela avec une grande acuité :

« Le régime anti-obésique est indiqué par la cause la plus commune et la plus active de l’obésité, et puisqu’il est démontré que ce n’est qu’à force de farines et de fécules que les congestions graisseuses se forment, tant chez l’homme que chez les animaux ; puisque, à l’égard de ces derniers, cet effet se produit chaque jour sous nos yeux, et donne lieu au commerce des animaux engraissés, on peut en déduire, comme conséquence exacte, qu’une abstinence plus ou moins rigide de tout ce qui est farineux ou féculent conduit à la diminution de l’embonpoint.

Oh mon dieu ! allez-vous tous vous écrier, lecteurs et lectrices ; ô mon dieu !

Mais voyez donc comme le professeur est barbare ! voilà que d’un seul mot il proscrit tout ce que nous aimons, ces pains si blancs de Limet, ces biscuits d’Achard, ces galettes de…, et tant de bonnes choses qui se font avec des farines et du beurre, avec des farines et du sucre, avec des farines et des œufs !

Il ne fait grâce ni aux pommes de terre, ni aux macaronis ! Aurait-on dû s’attendre à cela d’un amateur qui paraissait si bon ?

Qu’est-ce que j’entends là ? ai-je répondu en prenant ma physionomie sévère, que je ne mets qu’une fois l’an ; et bien ! mangez, engraissez, devenez laids ; pesants, asthmatiques, et mourez de gras-fondu ; je suis là pour en prendre note et vous figurerez dans ma seconde édition…»

La différence bien évidemment depuis cette époque est que l’obésité, ou en tous cas le surpoids (synonyme d’obésité ici en 1825), ne concerne plus seulement des bourgeois ou des aristocrates s’adonnant sans-cesse à des repas copieux et réguliers, à base de produits raffinés, alors luxueux. Les produits raffinés et sucrés sont devenus depuis tellement courants et quotidiens qu’ils suffisent à faire grossir, même pour une alimentation d’apparence non-excessive, et particulièrement pour les populations les plus pauvres.

Le capitalisme se retrouve cependant de nouveau face à un mur. La pandémie de Covid-19 a particulièrement permis de pointer la dangerosité du surpoids, car les personnes particulièrement grosses sont très durement touchées par la maladie.

Il en est de même pour de nombreuses autres maladies directement liées à la sur-alimentation de produits raffinés, qui sont nécessairement remis en cause par le besoin de civilisation car faisant baisser l’espérance de vie de la population. Il s’agit du diabète et des différents problèmes cardiovasculaires, ainsi que de nombreuses autres pathologies multifactorielles.

Précisons au passage que ce qui est vrai pour la surconsommation de produits agricoles raffinés l’est aussi pour la surconsommation de protéines animales, dont l’action sur les hormones de croissance est directement mis en cause dans le développement des cellules cancéreuses.

Il y a donc une contradiction de plus en plus exacerbée entre la nécessité pour l’humanité de se nourrir et le besoin qu’ont les marchandises alimentaires capitalistes de circuler et le capital lié à l’agro-industrie de se placer.

L’évitement pendant des années de la surproduction de marchandises alimentaires et de surproduction de capital lié à l’agro-industrie, n’a fait qu’amplifier le phénomène.

C’est un aspect déterminant de la seconde crise généralisée du mode de production capitaliste à notre époque.