L’expansionnisme russe anti-ukrainien et sa base idéologique « eurasienne »

Né en 1962, Alexandre Douguine est le principal théoricien nationaliste russe ; il avait notamment fondé en 1993, avec Edouard Limonov, le Parti national-bolchevique. Son importance idéologique est ensuite devenue immense dans la vision du monde de l’expansionnisme russe en général.

Alexandre Douguine fournit en effet les éléments idéologiques justifiant l’ensemble des manœuvres russes pour satisfaire ses ambitions et permettre de former des alliances en ce sens. Et l’idée de base est relativement simple, même si elle est ornée de justifications métaphysiques, religieuses, mystiques, etc.

La Russie ne serait pas un pays, mais un pays continent, où viendrait s’enliser tout ce qui vient des États-Unis. Cela signifie que tout ce qui s’oppose aux États-Unis doit, logiquement, venir s’appuyer sur la Russie, entrer en convergence avec elle.

C’est un appel ouvert aux pays capitalistes de moyenne taille cherchant à s’arracher à l’hégémonie américaine, tels l’Allemagne et la France, mais aussi aux pays semi-féodaux semi-coloniaux, telle la Turquie, l’Iran ou encore la Syrie.

Mais c’est surtout un moyen de s’étendre territorialement, comme avec le Donbass et la Transnistrie.

L’Eurasie ou la Russie comme continent

Dans la conception d’Alexandre Douguine, la Russie aurait été irriguée par les invasions asiatiques et est ainsi devenue porteuse d’une psychologie impériale supra-nationale, de type conservatrice « révolutionnaire ».

Le vaste territoire impliquerait la psychologie de la conquête, de l’expansion, d’une virilité guerrière ; l’existence de multiples communautés au sein de ce vaste territoire s’associerait à l’idée de petites sociétés conservatrices repliées sur elles-mêmes au sein de l’empire.

La Russie, cœur d’un large territoire appelé « l’Eurasie », mêlerait ainsi les religions catholique orthodoxe et musulmane, dans un élan communautaire opposé à l’esprit insulaire de la Grande-Bretagne et des États-Unis, bastion du protestantisme « matérialiste » et individualiste.

Le bien serait porté par la Russie ancrée dans la terre, le mal serait porté par les Anglo-saxons et leur puissance maritime.

Une lecture apocalyptique

La conception « eurasienne » se fonde directement sur le catholicisme orthodoxe avec une insistance très grande sur la dimension apocalyptique. On est, tout comme dans le national-socialisme, dans la tentative de fournir l’idée d’une révolution totale… mais de manière contre-révolutionnaire.

Voici comment Alexandre Douguine présente sa vision à une revue conservatrice révolutionnaire belge en 1991 :

« Après la perestroïka, il adviendra un monde pire encore que celui du prolétarisme communiste, même si cela doit sonner paradoxal.

Nous aurons un monde correspondant à ce que l’eschatologie chrétienne et traditionnelle désigne par l’avènement de l’Antéchrist incarné, par l’Apocalypse qui sévira brièvement mais terriblement. Nous pensons que la “deuxième religiosité” et les États-Unis joueront un rôle-clef dans ce processus.

Nous considérons l’Amérique, dans ce contexte précis, non pas seulement dans une optique politico-sociale mais plutôt dans la perspective de la géographie sacrée traditionnelle. Pour nous, c’est l’île qui a réapparu sur la scène historique pour accomplir vers la fin des temps la mission fatale.

Tout cela s’aperçoit dans les facettes occultes, troublantes, de la découverte de ce continent, juste au moment où la tradition occidentale commence à s’étioler définitivement. Sur ce continent, les positions de l’Orient et de l’Occident s’inversent, ce qui coïncide avec les prophéties traditionnelles pour lesquelles, à la fin des temps, le Soleil se lèvera en Occident et se couchera en Orient. »

L’eurasisme originaire renversé

L’eurasisme n’a pas été inventé par Alexandre Douguine, qui développe son point de vue au tout début des années 1990.

C’est initialement une conception délirante provenant de milieux ultra-conservateurs à la fin du XIXe siècle, comme le moine Constantin Léontiev qui voit en « l’asiatisme » un support à la religion catholique orthodoxe face au monde moderne, alors que l’historien Nikolaï Danilevski pense que ce support se trouve à l’opposé dans le panslavisme (« La Russie et l’Europe », 1869).

Le baron Roman von Ungern-Sternberg tenta, pendant la guerre civile suivant la révolution russe, de former une armée blanche nommée la « division sauvage » au moyen de cavaliers de la partie asiatique de la Russie, dans un syncrétisme orthodoxe-bouddhiste littéralement apocalyptique d’ailleurs soutenu par le Dalaï-Lama.

Puis cet espoir de revivifier le conservatisme russe au moyen d’un soutien extérieur a été développé par des émigrés russes fuyant la révolution d’Octobre 1917 établis en Bulgarie.

Le géographe et économiste Piotr Savitsky, le pionnier de cette idéologie, considérait que l’Eurasie était un « lieu de développement » façonnant un mode de pensée continental, non océanique, les Russes passant dans l’esprit des steppes grâce aux Mongols.

On trouve à ses côtés le linguiste Nikolai Troubetskoï, le théologien Georges Florovski, le critique musical Piotr Suvchinski ; ce groupe publia en 1921 Exode vers l’Orient, renversant les arguments anti-bolcheviks des sociaux-démocrates occidentaux. Ceux-ci accusaient les bolcheviks, c’est-à-dire les sociaux-démocrates russes, d’être trop orientaux dans leur approche ; les eurasistes affirmèrent que les bolcheviks ne l’étaient pas assez.

Des émigrés russes à Prague développèrent la même année une conception très similaire, avec la publication commune Orientations ; ce fut également le cas de George Vernadsky, le fils de l’immense savant Vladimir Vernadsky, qui devint professeur d’université aux États-Unis.

Après 1991, cette idéologie fut récupérée par le régime post-soviétique… Cependant, l’eurasisme est renversé. Alors qu’initialement il s’agissait de soutenir la Russie en appuyant son propre conservatisme par des aides extérieures, asiatiques, désormais la Russie se veut le bastion du conservatisme prêt à épauler les autres.

Une idéologie impériale

L’eurasisme a un aspect impérial : la Russie serait le seul moyen, de par son poids, de s’opposer au « monde moderne ». Il faut donc se tourner vers elle, d’autant plus qu’elle serait naturellement encline à abriter des communautés très différentes.

L’eurasisme s’oppose ainsi aux affirmations nationales, il est d’ailleurs de ce fait résolument opposé au romantisme slave. Il affirme une logique communautaire, où une sorte d’empire protège ses communautés intérieures vivant selon ses valeurs traditionnelles.

La Tchétchénie, avec son président qui est polygame, revendique son identité islamique précisément au nom d’une telle intégration communautaire dans une Russie « continent ».

Il ne s’agit pas d’une idéologie de type nationaliste classique, mais d’une logique impériale-syncrétiste, ce qui fait que n’importe qui n’importe où en Europe ou en Asie peut prétendre que « sa » communauté doit relever de l’approche eurasienne.

De manière « philosophique », on peut dire que les tenants de l’Eurasie opposent un espace au temps du libéralisme : c’est un anti-capitalisme romantique, une révolte irrationaliste contre le monde moderne.

Le « récentisme », une variante de l’eurasisme

Les « récentistes » sont un aspect de l’idéologie eurasiste. Ce sont des illuminés affirmant que la chronologie historique telle qu’on la connaît est fausse ; les civilisations antiques auraient en réalité existé durant le moyen-âge et c’est au 16e-17e-18e siècles qu’il y aurait eu une réécriture du passé.

Il y aurait ainsi au moins 800 années d’événements en trop ; la guerre de Troie serait en réalité une écriture poétique des Croisades, Jésus aurait été crucifié au 11e siècle, les Hittites seraient les Goths, Salomon serait le Sultan ottoman Soliman le Magnifique, etc.

Le fondateur du récentisme est le mathématicien russe de haut niveau, Anatoli Fomenko, né en 1945, qui affirme qu’il faut étudier l’histoire au moyen des statistiques, notamment afin d’éviter les « copies fantômes » relatant les mêmes faits historiques de manière « différente ».

Prenant par exemple les textes historiques de la Rome antique et de la Rome médiévale de manière statistique, il les compare et considère par exemple que la première est une « copie » de la seconde.

Et il explique que la falsification de la chronologie historique vise à « cacher » que, jusqu’à la fin du moyen-âge, le monde avait comme base une « horde russe » de type slave et mongole, qui aurait d’ailleurs même colonisé l’ouest américain ! Les Ukrainiens, les Mongols, les Turcs… seraient une composante historique de cette « horde russe ».

Le récentisme, idéologie relativiste jusqu’au délire, est le prolongement de l’eurasisme comme vision « civilisationnelle », où la Russie serait à travers l’Eurasie la vraie porteuse de la civilisation. L’Histoire est réécrite s’il le faut.

Le club d’Izborsk et les milieux du pouvoir

L’eurasisme ne réécrit pas seulement l’Histoire passée : il prône des orientations dans le temps présent, ce qui est sa véritable fonction en tant qu’idéologie justifiant l’expansionnisme russe. Un élément-clef est ici joué par le Club d’Izborsk.

Izborsk est une localité du nord-ouest de la Russie où l’on trouve des tumulus slaves du 6e siècle et une forteresse historique ayant entre le 12e et le 16 siècle résisté à huit sièges. C’est un symbole de la « résilience » russe, de son caractère « imprenable ».

Le Club d’Izborsk, qui est très lié à Vladimir Poutine et dont fait partie Alexandre Douguine, est le lieu de synthèse « géopolitique » de l’eurasisme. C’est là où sont produits les conceptions concrètes de l’eurasisme, les objectifs d’un expansionnisme agressif au nom d’un « traditionalisme technocratique», qui « allie modernisation technologique et conservatisme religieux ».

Le club dit d’ailleurs ouvertement que :

« Le club d’Izborsk est inclus dans des réseaux de pouvoir influents qui lui permettent de diffuser ses idées. En juillet 2019, le président du club, Alexander Prokhanov, a été invité au Parlement pour projeter son film « Russie – Une nation de rêve », dans lequel il promeut sa vision d’une mythologie scientifique et spirituelle nationale.

Le club d’Izborsk est également proche de personnalités clés de l’élite conservatrice, comme l’oligarque monarchiste Konstantin Malofeev ou le directeur de l’agence [spatiale] Roskosmos, Dmitri Rogozin. Enfin, il est proche du cœur du complexe militaro-industriel. Témoin de ces liens, le bombardier à missiles stratégiques Tupolev Tu95-MK, qui a été baptisé Izborsk en 2014. »

Ce club a publié une déclaration à sa fondation en janvier 2013 :

« Afin de prévenir une catastrophe imminente, nous appelons tous les hommes d’État qui apprécient l’avenir de la Russie à agir comme un front patriotique et impérial uni, opposé à l’idéologie libérale de la mondialisation et à ses adhérents qui agissent dans l’intérêt de nos ennemis géopolitiques.

L’aspect le plus important de notre unité est la compréhension correcte de la difficile situation actuelle.

La Russie a besoin d’une fusion de deux énergies puissantes issues des idéologies « rouge » et « blanche » du patriotisme russe. Cette fusion implique l’introduction dans la structure et le système de l’activité de l’État d’un puissant élément de justice sociale hérité de l’URSS, et un retour aux valeurs orthodoxes – spiritualité chrétienne et universalité de la Russie traditionnelle.

Une telle synthèse rendra notre pays et notre puissance invincibles, nous permettra d’offrir à l’humanité une voie universelle de développement social basée sur l’expérience de la civilisation russe. »

Une idéologie d’alliance

Si l’on regarde les idéologies des « républiques populaires » de Donetzk et Lougansk dans le Donbass, elles témoignent dans un mélange de religiosité orthodoxe et de nostalgie « soviétique » sur un mode impérial. Elles sont dans la ligne droite du Club d’Izborsk et de l’eurasisme.

Un militaire français engagé comme volontaire dans les forces armées de la « République populaire » de Donetzk présente de la manière suivante la mentalité des combattants :

« Ici, les fantasmes hégémoniques d’une Russie blanche, d’un empire soviétique, d’une Europe chrétienne sont incompatibles avec la réalité d’un front où se battent ensemble dans la même tranchée des européens, caucasiens, ouzbeks, tatars, tchétchènes, asiatiques, des orthodoxes, musulmans, païens, athées, des communistes, nationaux-bolcheviques, impériaux, cosaques, anarchistes etc. »

Il est du propre de l’eurasisme de considérer que l’idéologie est un moteur idéaliste personnel et que la question concrète est celle d’un « front » anti-libéral. C’est valable au niveau des États : en 2014 a été fondée l’Union économique eurasiatique avec la Biélorussie, le Kazakhstan et la Russie, rejoints par l’Arménie ; les idéologies des États biélorusse, russe et kazakh sont directement « eurasiennes » d’ailleurs.

Ces États se veulent les bastions d’un conservatisme impénétrable à « l’occidentalisme », avec un idéalisme conservateur. Et cet anti « occidentalisme » serait populaire et donc révolutionnaire.

Il n’est pas difficile ici de voir justement qu’en Europe il existe de nombreuses structures « conservatrices » mais « révoltées » qui convergent directement avec l’eurasisme (comme en France La France Insoumise, le PRCF, l’hebdomadaire Marianne, Égalité & Réconciliation), ou bien convergent avec malgré des réticences concernant l’Islam (le Vlaams Belang en Belgique, Marine Le Pen en France).

La question de l’alliance avec les républiques séparatistes en Ukraine a cependant amené le premier grand défi.

Alexandre Douguine et la partition de l’Ukraine

Dans une interview de 2014 à une revue conservatrice autrichienne, Alexandre Douguine expliqua que l’Ukraine était condamnée, en raison de l’appel de l’eurasisme pour sa « meilleure » partie.

C’est là très exactement l’idéologie de l’expansionnisme russe aux dépens de l’Ukraine.

Il dit :

« Professeur Douguine, le 1er janvier 2015, l’Union Économique Eurasienne deviendra une réalité. Quel potentiel détient cette nouvelle organisation internationale ?

L’histoire nous enseigne que toute forme d’intégration économique précède une unification politique et surtout géopolitique. C’est là la thèse principale du théoricien de l’économie allemand, Friedrich List, initiateur du Zollverein (de l’Union douanière) allemand dans la première moitié du XIXe siècle.

Le dépassement du « petit-étatisme » allemand et la création d’un espace économique unitaire, qui, plus tard, en vient à s’unifier, est toujours, aujourd’hui, un modèle efficace que cherchent à suivre bon nombre de pays.

La création de l’Union Économique Eurasienne entraînera à son tour un processus de convergence politique. Si nous posons nos regards sur l’exemple allemand, nous pouvons dire que l’unification du pays a été un succès complet : l’Empire allemand s’est développé très rapidement et est devenu la principale puissance économique européenne.

Si nous portons nos regards sur l’Union Économique Eurasienne, on peut s’attendre à un développement analogue. L’espace économique eurasien s’harmonisera et déploiera toute sa force. Les potentialités sont gigantesques.

Toutefois, après le putsch de Kiev, l’Ukraine n’y adhérera pas. Que signifie cette non-adhésion pour l’Union Économique Eurasienne ? Sera-t-elle dès lors incomplète ?

Sans l’Est et le Sud de l’Ukraine, cette union économique sera effectivement incomplète. Je suis d’accord avec vous.

Pourquoi l’Est et le Sud ?

Pour la constitution d’une Union Économique Eurasienne, les parties économiquement les plus importantes de l’Ukraine se situent effectivement dans l’Est et le Sud du pays.

Il y a toutefois un fait dont il faut tenir compte : l’Ukraine, en tant qu’État, a cessé d’exister dans ses frontières anciennes.

Que voulez-vous dire ?

Nous avons aujourd’hui deux entités sur le territoire de l’Ukraine, dont les frontières passent exactement entre les grandes sphères d’influence géopolitique. L’Est et le Sud s’orientent vers la Russie, l’Ouest s’oriente nettement vers l’Europe.

Ainsi, les choses sont dans l’ordre et personne ne conteste ces faits géopolitiques. Je pars personnellement du principe que nous n’attendrons pas longtemps, avant de voir ce Sud et cet Est ukrainiens, la “nouvelle Russie”, faire définitivement sécession et s’intégrer dans l’espace économique eurasien.

L’Ouest, lui, se tournera vers l’Union Européenne et s’intégrera au système de Bruxelles. L’État ukrainien, avec ses contradictions internes, cessera pratiquement d’exister. Dès ce moment, la situation politique s’apaisera. »

Alexandre Douguine prônait ainsi que les séparatistes pro-russes en Ukraine établissent une « Nouvelle Russie » dans tout l’Est du pays. Ce fut même le plan initial du séparatisme pro-russe.

Toutefois, les défaites militaires amenant une perte de territoire et de ce fait l’incapacité à conquérir la partie orientale de l’Ukraine amena un « gel » en 2015 du projet, alors qu’en novembre 2014 est limogé le gouverneur de la « République populaire » de Donetzk, Pavel Goubarev.

Alexandre Douguine fut parallèlement mis de côté en Russie, considéré comme allant trop loin dans la logique du conflit avec l’occident, nuisant ainsi à une partie des oligarques profitant largement du capitalisme occidental.

Alexandre Douguine au club d’Izborsk

Dans un article du 9 avril 2021 pour le club d’Izborsk, intitulé « La géopolitique de la Nouvelle-Russie sept ans après », Alexandre Douguine formule le point de suivant au sujet de la crise du Donbass :

« En 2014, c’est-à-dire il y a 7 ans, la Russie a fait une énorme erreur de calcul. Poutine n’a pas utilisé la chance unique qui s’est présentée après [la révolte pro-occidentale de la place] Maidan, la prise de pouvoir de la junte à Kiev et la fuite de Ianoukovitch en Russie. Cohérent dans sa géopolitique, le Président n’a pas été fidèle à lui-même cette fois-ci. Je le dis sans aucune réjouissance, mais plutôt avec une profonde douleur et une rage sincère.

Cette occasion manquée a été appelée « Novorossiya » [Nouvelle-Russie, un nouvel « État » dans l’Est de l’Ukraine], « printemps russe », « monde russe ». Sa signification était la suivante :

– Ne pas reconnaître la junte de Kiev, qui avait pris le pouvoir lors d’un coup d’État violent et illégal, – demander à [Viktor] Ianoukovytch [alors président ukrainien et destitué lors de l’Euromaïdan] de se lever pour restaurer l’ordre constitutionnel, – soutien au soulèvement dans l’est de l’Ukraine,

– introduction de troupes à la demande du président légitime (modèle Assad),

– établir le contrôle sur la moitié du territoire ukrainien,

– mouvement sur Kiev (…).

Le rejet d’un tel développement était motivé par un « plan astucieux ». Sept ans plus tard, il est clair qu’il n’y avait, hélas, aucun « plan astucieux ». Ceux qui l’ont préconisé étaient des scélérats et des lâches (…). C’est alors, et précisément pour ma position sur la Novorossiya, que le Kremlin m’a envoyé en disgrâce. Qui dure jusqu’à aujourd’hui (…).

Le projet Novorossiya a été esquissé par Poutine lui-même, mais il a immédiatement été abandonné (…). La Syrie a été une manœuvre géopolitique réussie et correcte, mais elle n’a en rien supprimé ou sauvé l’impasse ukrainienne. Une victoire tactique a été obtenue en Syrie. C’est bien.

Mais pas aussi important qu’une transition vers un effort eurasien complet pour restaurer une puissance continentale. Et cela ne s’est pas produit. La Nouvelle-Russie était la clé (…).

Aujourd’hui, après l’arrivée brutale de Biden à la Maison Blanche, les choses sont revenues là où elles s’étaient arrêtées en 2014 (…).

Seule l’armée ukrainienne a pu, en 7 ans, se préparer, se rapprocher de l’adhésion à l’OTAN et élever une génération entière de russophobes radicaux. Pendant tout ce temps, le Donbass a été dans un état de flottement. Oui, il y a eu de l’aide ; sans elle, il n’aurait tout simplement pas survécu. Mais pas plus que ça (…).

Au cours des 20 dernières années, la Russie a tenté de trouver un équilibre entre deux vecteurs :

– continental-patriotique et

– modéré-occidental.

Il y a 20 ans déjà, lorsque Poutine est arrivé au pouvoir, j’ai écrit que cet exercice d’équilibre serait extrêmement difficile et qu’il valait mieux choisir l’Eurasie et la multipolarité. Poutine a rejeté – ou plutôt reporté indéfiniment – le continentalisme ou s’en rapproche au rythme d’un petite cuillère par heure.

Ma seule erreur a été de suggérer qu’une telle tiédeur ne pouvait pas durer longtemps. C’est possible et c’est toujours le cas. Mais tout a toujours une fin. Je ne suis pas sûr à 100% que c’est exactement ce qui se passe actuellement, mais il y a une certaine – et très significative – possibilité (…).

Je dis simplement que si Kiev lance une offensive dans le Donbass, nous n’aurons pas la possibilité d’éviter l’inévitable.

Et si la guerre ne peut être évitée, elle ne peut être que gagnée.

Ensuite, nous reviendrons sur ce qui a été décrit en détail dans le livre « Ukraine. Ma guerre » – c’est-à-dire à la Novorossiya, le printemps russe, la libération finale de la sixième colonne [=« c’est-à-dire les libéraux au pouvoir, les oligarques et une partie importante, sinon la majorité, de l’élite russe qui, bien que formellement loyale au cours patriotique du président Poutine, est organiquement liée à l’Occident], la renaissance spirituelle complète et finale de la Russie. C’est un chemin très difficile. Mais nous n’avons probablement pas d’autre issue. »

Pas d’espace pour l’Ukraine

La ligne dure appliquée par la Russie au début avril 2021 indique un retour à la ligne d’Alexandre Douguine. On est dans une perspective annexionniste agressive, plus dans une temporisation comme choisie en 2014. C’est bien évidemment la crise générale qui est la source du renforcement de la fraction la plus agressive de l’expansionnisme russe.

Et dans une telle approche eurasiste, l’Ukraine n’a pas le droit à l’existence, pour deux raisons.

La première tient à ce que dans une perspective purement « eurasiste », l’Ukraine est une petite Russie, une annexe, qui ne peut exister face au « libéralisme » que comme communauté inféodée à l’État-continent. L’expansionnisme russe peut en fait légitimer n’importe quelle subversion en prétendant que les forces « saines » prennent le dessus et qu’il s’agit de les soutenir – en attendant la suite.

La seconde, c’est que la nature nationale ukrainienne n’est finalement qu’une sorte d’accident, de malentendu, la Russie étant le véritable noyau civilisationnel authentique.

La Russie-continent s’imagine ainsi avoir une vocation expansionniste naturelle, allant de l’Atlantique à l’Oural. Et l’Ukraine est sur sa route.

L’origine du conflit Russie-Ukraine : la compétition entre l’expansionnisme russe et la superpuissance américaine

Pour comprendre le conflit russo-ukrainien, il faut cerner ses deux aspects principaux. Il y a tout d’abord la tendance à la guerre, avec des interventionnismes américain et russe très marqués. Il y a ensuite les rapports historiques entre la Russie et l’Ukraine.

La question du rôle du challenger

Dans les années 1960-1970, Mao Zedong a considéré que l’URSS social-impérialiste était la principale menace pour la paix du monde. La raison en est que l’URSS était le challenger. La superpuissance américaine ayant l’hégémonie, elle cherche surtout à maintenir ses positions, alors que le challenger doit venir chercher le numéro un sur son terrain.

Cela ne veut nullement dire que la superpuissance américaine ne poussait pas à la guerre. Néanmoins, la superpuissance soviétique était l’aspect principal de la contradiction entre superpuissances. On voit d’ailleurs que le pacte de Varsovie avait en 1982 pratiquement deux fois plus de tanks que l’OTAN, que l’URSS avait bien plus de têtes nucléaires que les États-Unis, etc.

Le piège de Thucidyde

L’universitaire américain Graham Allison, qui a été notamment conseiller de plusieurs secrétaires d’États (sous Reagan, Clinton et Obama) et est une figure des thinks tanks impérialistes américains, a publié en 2017 un ouvrage intitulé « Destinés à la guerre : l’Amérique et la Chine peuvent-elles échapper au piège de Thucydide ? ».

Il se fonde sur l’ouvrage La Guerre du Péloponnèse de l’Athénien Thucydide, où on lit que « Ce qui rend la guerre inévitable était la croissance du pouvoir athénien et la peur qui en résultait à Sparte. » Plus qu’une analyse géopolitique, cela reflète surtout la ligne stratégique américaine.

Car il ne faut pas confondre l’engrenage menant à la guerre et le caractère inéluctable de la guerre dans un cadre capitaliste, en raison de la nécessité du repartage du monde.

Le caractère inéluctable de la guerre

Staline, évaluant la situation, précise bien en 1952 dans Les problèmes économiques du socialisme en URSS :

« Il se peut que, les circonstances aidant, la lutte pour la paix évolue çà et là vers la lutte pour le socialisme, mais ce ne sera plus le mouvement actuel en faveur de la paix, mais un mouvement pour renverser le capitalisme.

Le plus probable, c’est que le mouvement actuel pour la paix, c’est-à-dire le mouvement pour le maintien de la paix, contribuera, en cas de succès, à conjurer une guerre donnée, à l’ajourner temporairement, à maintenir temporairement une paix donnée, à faire démissionner le gouvernement belliciste et à y substituer un autre gouvernement, disposé à maintenir provisoirement la paix. Cela est bien, naturellement. C’est même très bien.

Mais cela ne suffit cependant pas pour supprimer les guerres inévitables en général entre pays capitalistes. Cela ne suffit pas, car malgré tous ces succès du mouvement de la paix, l’impérialisme demeure debout, reste en vigueur. Par suite, l’inéluctabilité des guerres reste également entière. Pour supprimer le caractère inévitable des guerres, il faut détruire l’impérialisme. »

On doit bien distinguer l’engrenage, qui peut porter sur tel ou tel point et est toujours relatif, de la tendance à la guerre qui est-elle absolue.

Le conflit russo-ukrainien : la compétition impériale

Il n’existe pas de conflit entre les peuples russe et ukrainien, qui historiquement sont fondamentalement liés. L’amitié entre les peuples a cependant été pris en étau par l’expansionnisme russe et par la superpuissance américaine.

La Russie, dans un esprit chauvin où elle est de caractère « grand-russe », par opposition aux « petits-russes », a exigé la satellisation de la Biélorussie et de l’Ukraine. Les forces capitalistes bureaucratiques ont été soutenus, avec une oligarchie contrôlant des pays corrompus où l’opposition est écrasée.

La superpuissance américaine avait-elle préparé le terrain pour mener une révolution idéologique et culturelle et donner naissance à sa propre couche capitaliste bureaucratique.

Cet affrontement va provoquer la partition de l’Ukraine en 2014.

Le conflit russo-ukrainien : le rôle américain

En fait, à partir des années 1980, la superpuissance américaine a, depuis ses universités et surtout Harvard, proposé une relecture de l’histoire russo-ukrainienne des années 1920-1930.

L’URSS aurait voulu briser l’Ukraine, et ce dès le départ. Elle aurait sciemment laissé des gens mourir de faim en Ukraine, afin de l’écraser nationalement.

Il y aurait une extermination par la faim (« Holodomor » en ukrainien), coûtant la vie à entre entre 2,6 et 5 millions de personnes. Cette théorie a été reprise officiellement par l’État ukrainien après l’effondrement de l’URSS, avec une négation systématique de tout ce qui avait un rapport culturel ou historique avec le passé soviétique.

Quant à l’historien américain James Mace, à la tête de la commission américaine sur la « famine en Ukraine » dans les années 1980, et le théoricien du prétendu « holodomor » servant à détruire l’Ukraine en tant que nation, il a été enterré en Ukraine, dans un cimetière dédié désormais aux « patriotes ».

Et la rue de l’ambassade américaine à Kiev, auparavant rue de la Collectivisation puis Yuri Kotsyubinsky (du nom d’un renégat fusillé en 1937), a pris son nom en 2016.

La théorie de l’holodomor

L’idéologie de l’État ukrainien à partir du début des années 1990 est ainsi un pur produit américain. La nation ukrainienne aurait manqué d’être exterminé par l’URSS. L’historien américain James Mace résume cela ainsi en 1982 à Tel Aviv :

« Pour centraliser le plein pouvoir entre les mains de Staline, il était nécessaire de détruire la paysannerie ukrainienne, l’intelligentsia ukrainienne, la langue ukrainienne, l’ukrainien, l’histoire telle que comprise par les Ukrainiens, pour détruire l’Ukraine en tant que telle… Le calcul est très simple et primitif : s’il n’y a pas de peuple, alors il n’y a pas de pays séparé, et par conséquent, il n’y a pas de problèmes. »

On lit, dans cette optique nationale fantasmagorique, dans le document officiel de l’État ukrainien « Holodomor Le génocide en Ukraine 1932-1933, que :

« LES FERMIERS UKRAINIENS n’ont pas été privés de nourriture dans le but de les obliger à rejoindre les fermes collectives ; le processus de la collectivisation bolchevique des terres était pratiquement achevé en été 1932.

Le génocide par la famine a été volontairement dirigé dès l’origine contre la paysannerie ukrainienne en tant que noyau central de la nation ukrainienne qui aspirait à un État indépendant.

Elle était gardienne des traditions séculaires d’une agriculture libre et détentrice de valeurs nationales ; l’un et l’autre contredisaient l’idéologie communiste et suscitaient l’hostilité débridée des dirigeants bolcheviks. »

L’inanité de la théorie de l’holodomor

Les tenants de cette fantasmagorie sont pourtant en même temps obligés de reconnaître que la systématisation de la langue ukrainienne date précisément des années 1920-1930, que l’ukrainisation généralisée a caractérisé la politique soviétique.

Il n’y avait auparavant pas de presse ukrainienne, pas de maisons d’édition, le tsarisme écrasait l’Ukraine. Avec l’URSS, l’Ukraine s’affirme ouvertement sur le plan culturel et national. Il est donc absurde de constater cette affirmation et d’en même temps prétendre que l’URSS aurait voulu « anéantir » l’Ukraine. Il s’agit très clairement d’une interprétation façonnée par la superpuissance américaine afin de faire converger les multiples courants nationalistes ukrainiens.

Le rapport historique entre l’Ukraine et la Russie

Le rôle de la Russie n’est pas moins pervers que celui de la superpuissance américaine. En effet, la Russie abuse des liens culturels et historiques.

Car l’Ukraine est « russe » autant que la Biélorussie et la Russie. La première structure étatique est d’ailleurs la Rus’ de Kiev, qui a existé du 9e au 13e siècle. Elle s’est effondrée sous les coups des Mongols. Il y a alors, pour simplifier, trois forces dans la région :

– un bloc polonais-lituanien-biélorusse-ukrainien, qui existe jusqu’en 1795 comme grand-duché de Lituanie puis République des Deux Nations ;

– une Ukraine cherchant à se libérer de la domination du premier bloc, tout en étant la cible régulière des Tatars passant par la Crimée ;

– un bloc russe avec la grande-principauté de Moscou qui parvient à supprimer le joug mongol pour former un tsarat qui ne va pas cesser de s’agrandir, notamment aux dépens du khanat de Sibérie.

La Pologne, qui aujourd’hui se présente comme un martyr de l’Histoire, a ainsi en fait été une grande puissance visant à l’hégémonie régional, allant jusqu’à occuper Moscou au début du 17e siècle.

Les Ukrainiens devaient quant à eux choisir un camp. Le chef des cosaques, Bogdan Khmelnitski, fit alors le choix de la Russie, après s’être rebellé contre la noblesse polonaise.

Le traité de Pereïaslav de 1654 marque alors littéralement la fusion de l’histoire russe et ukrainienne, comme peuples « russes » parallèles.

Le conflit russo-ukrainien : le rôle russe

L’expansionnisme russe abuse cette histoire « russe » parallèle de manière complète, avec une démagogie sans limites. Elle le fait dans une optique grand-russe, où l’Ukraine ne serait jamais qu’une petite-Russie ne pouvant exister sans sa réelle base historique. Elle diffuse un ardent nationalisme en Russie.

Et aux gens en Ukraine qui sont attachés à la Russie, car il s’agit de deux peuples frères, elle dit que ne pas obéir à la Russie serait perdre tout caractère russe, comme si seule la Russie portait historiquement la Rus’ de Kiev.

Cela marque surtout les gens tout à l’est de l’Ukraine, du Donbass, le bassin houiller du Donets, mais même la partie est du pays en général, particulièrement lié à la Russie et parlant couramment le russe dans leur vie quotidienne, voire le pratiquant comme principale langue.

Il y a bien entendu une part de vérité, car les forces au service de la superpuissance américaine veulent inventer une Ukraine qui n’aurait aucun rapport historique avec la Russie. Et c’est d’autant plus vrai que les forces nationalistes ukrainiennes sont ultra agressives.

Le conflit russo-ukrainien : le nationalisme ukrainien

Le nationalisme ukrainien a une forme très particulière. Sa base historique vient en effet de l’extrême-ouest du pays, ce qui lui confère des traits déformés au possible.

Lorsque le tsarisme s’effondra, les forces bourgeoises ukrainiennes fondirent une « République populaire ukrainienne », qui ne dura que jusqu’en 1920 avec la victoire de l’armée rouge.

La Galicie orientale resta cependant aux mains de la Pologne. Cette région et l’Autriche deviennent alors le bastion des nationalistes ukrainiens, qui fondent en 1929 l’Organisation des nationalistes ukrainiens, avec comme dirigeant Stepan Bandera.

Anti-polonaise, antisémite, antisoviétique, pratiquant dans les années 1930 régulièrement le meurtre jusque des opposants, l’organisation convergea ensuite avec l’Allemagne nazie et forma une légion ukrainienne, puis une Armée insurrectionnelle ukrainienne massacrant notamment 100 000 Polonais dans une perspective de purification ethnique.

Cette « armée » finit par se retrouver à combattre très brièvement l’Allemagne nazie en cherchant un appui américain, avant d’être écrasée par l’avancée de l’armée rouge, alors que Stepan Bandera est exécuté par le KGB en Allemagne de l’Ouest en 1959.

La Galicie orientale devint alors soviétique, mais reste marqué par cette aventure « banderiste », surtout que la mouvance banderiste des pays occidentaux s’est précipité dans le pays après l’effondrement de l’URSS.

La valorisation de Stepan Bandera et de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne relève désormais de l’idéologie officielle et est portée par de multiples organisations nationalistes extrêmement actives et militarisées.

L’Euromaïdan et les nationalistes ukrainiens

Les organisations nationalistes ukrainiennes ont été très médiatisées au moment des rassemblements appelés « Euromaïdan », de par leur activisme violent et leur iconographie ouvertement nazie.

Ces organisations, comme Secteur droit ou Svoboda, se veulent les successeurs de Stepan Bandera, leur bastion est la partie extrême-occidentale du pays, la Galicie qui n’a rejoint le reste de l’Ukraine qu’en 1945.

Elles ont joué le rôle des troupes de choc lors de l’Euromaïdan, c’est-à-dire les rassemblements sur la place Maïdan (c’est-à-dire de l’indépendance) à Kiev, fin 2013 – début 2014. Jusqu’à 500 000 personnes ont protesté contre le régime, corrompu et à bout de souffle.

Ce fut alors la « révolution », c’est-à-dire la mise de côté de l’oligarchie pro-russe et son remplacement par une autre oligarchie, cette fois pro-américaine ou pro-européenne.

La dénomination du mouvement vient de Radio Free Europe, la radio américaine, alors que les États-Unis ont déversé des milliards par l’intermédiaire d’associations et d’ONG. Depuis 2014, le régime en place est ainsi pro-occidental, violemment anti-russe, farouchement anti communiste, réécrivant l’histoire ukrainienne.

Le séparatisme au Donbass et la question de la Crimée

Initialement, il y a eu des révoltes contre la ligne triomphant à l’Euromaïdan. Ces révoltes, manipulées par la Russie, ont immédiatement abouti à des mouvements séparatistes, usurpant l’antifascisme et les références soviétiques. Cela a donné deux pseudos-républiques populaires, celle de Donetsk et celle de Louhansk.

Dans les deux cas il s’agit de régimes satellites de la Russie, de forme anti-démocratique, patriarcale-clanique, avec les exécutions sommaires et la torture, tout comme d’ailleurs chez les unités anti-séparatistes néo-nazies quelques kilomètres plus loin.

L’idée était initialement d’unifier ces deux « républiques populaires » avec l’Est de l’Ukraine, pour former une « Nouvelle-Russie ». D’ailleurs, initialement les séparatistes avaient davantage de territoires ; à la suite de l’intervention ukrainienne, ils en perdu les deux-tiers.

La Russie a également profité de la situation pour annexer la Crimée. Cette région avait été littéralement offerte à l’Ukraine par le révisionniste Nikita Khrouchtchev, alors qu’historiquement la région est russe. Le prétexte était le 300e anniversaire du traité de Pereïaslav signé par Bogdan Khmelnitski avec la Moscovie, liant l’Ukraine à la Russie.

L’écrasante majorité des gens de Crimée a accepté le coup de force et l’annexion russe. Il n’en reste pas moins que c’est une invasion et une annexion contraire au principe du droit international, avec qui plus est des troupes russes sans uniformes afin de masquer les faits.

La Crimée ou la Nouvelle-Russie ?

L’expansionnisme russe fait face à un dilemme qui caractérise toute son attitude militaire et politique. D’un côté, la Crimée est alimentée en eau potable par un canal partant d’Ukraine et désormais fermé. Il lui faut impérativement débloquer cette situation.

Cependant, cela impliquerait, du point de vue expansionniste, d’effectuer un débarquement massif et de s’approprier une bande de terre au bord de la mer Noire, ce qui est délicat à défendre. Il faudrait en fait même étendre cette bande jusqu’aux pseudos « républiques populaires » et cela veut dire que le débarquement doit s’accompagner d’une pénétration massive par les troupes pour maintenir la conquête.

De l’autre, la Russie a l’espoir de disposer de l’accord passif d’une partie de la population à l’Est du pays en cas de passage à une hégémonie russe. Cela veut toutefois dire qu’il faudrait une pénétration militaire massive et, de ce fait, cela ne résoudrait pas la question de l’eau potable pour la Crimée.

Une troisième option serait une double combinaison débarquement – pénétration massive, mais ce serait là littéralement mener une guerre ouverte à l’Ukraine, alors que les deux autres options peuvent se maintenir comme opérations « localisées ».

L’expansionnisme russe se heurte à l’hégémonie de l’OTAN

Dans tous les cas, l’expansionnisme russe à l’Est se heurte à l’hégémonie de l’OTAN, qui s’est installé en Europe centrale et dans pratiquement tous les pays de l’Est européen. Les velléités impérialistes des uns et des autres ne peuvent qu’entrer en contradiction antagonique.

La tendance à l’affrontement impérialiste est inéluctable de par la prise d’initiative des uns et des autres, alors que le conflit sino-américain se dessine en toile de fond comme base pour la troisième guerre mondiale. La question russo-ukrainienne doit être réglée en un sens ou un autre, telle est la logique des deux blocs : les Américains pour passer à la Chine, la Russie pour assumer son expansionnisme.

La prise d’initiative des peuples du monde face à la guerre va être essentielle et cela dans un contexte de seconde crise générale du capitalisme qui va exiger un haut niveau d’engagement de leur part. L’époque va être particulièrement tourmentée et nécessitera une implication communiste à la hauteur.

La vie dans la métropole impérialiste mise à nue par la pandémie

[Crise numéro 9, février 2021]

La pandémie a mis à nu la base de la vie dans la métropole impérialiste, avec le fait que sans la consommation, les gens sont perdus car livrés à eux-mêmes. Incapables de s’orienter par eux-même pour la plupart, ils sombrent dans la dépression, au point que la France connaît en janvier 2021 une rupture de stocks d’anxiolytiques.

C’est bien en cela que la crise générale du capitalisme s’exprime ici. D’un côté, l’expansion du capitalisme dérègle le rapport de l’humanité à la nature, produisant une pandémie. De l’autre, la pandémie agit sur sa source en apportant une perturbation terrible.

Comment le capitalisme s’est insidieusement installé

Le capitalisme s’installe sans que les gens ne possèdent de recul suffisant pour comprendre le sens de cette installation ; prisonniers de la consommation capitaliste, ils participent à l’enracinement d’un mode de production à tous les niveaux de la vie, sans s’en apercevoir.

Un excellent exemple est l’extension du réseau routier en France accompagnant l’expansion de la consommation d’automobiles. Le nombre de morts et de blessés a connu une croissance vertigineuse associée au développement du capitalisme en ce domaine, sans que cela soit dénoncé ou remarqué. Il était en même temps parlé du nombre de morts du contingent en Algérie française, mais celui-ci était pourtant inférieur.

AnnéeNombre d’accidentsNombre de blessésNombre de tués
194925 24722 0002 878
1955140 232147 5518 058
1967215 470302 24512 696
1972259 954386 87418 034

Cette installation du capitalisme a d’autant plus été accepté que l’accès à l’automobile a été un progrès matériel sur le plan pratique, que les automobiles se sont améliorés, ainsi que la sécurité routière. Cela a été un long processus, s’étalant sur plusieurs décennies. Cependant, cela a largement suffi pour qu’il n’y ait aucune remise en cause par les masses tant du réseau routier que de son extension, tant des automobiles que des accidents.

AnnéeNombre d’accidentsNombre de blessésNombre de tués
1979242 975335 90412 197
1984199 454282 48511 525
2000121 223162 1177 643
201956 01970 4903 244

Le modèle américain

Ce qui est vrai pour l’installation du parc automobile et du réseau routier est vrai pour l’ensemble des marchandises. Les différents marchés capitalistes se sont non seulement développés, mais ils se sont en plus répondus les uns aux autres. Cela est vrai à l’intérieur des pays, mais également entre les pays, et encore davantage avec l’instauration de la Communauté européenne et l’intégration de la Chine devenue social-fasciste dans le marché capitaliste international.

Le problème de fond, très facile à comprendre et immédiatement remarquée par l’Internationale Communiste dès sa fondation à la suite de la révolution russe, c’est que les États-Unis d’Amérique n’ont initialement pas été touchés par la première crise générale du capitalisme. En profitant de la modernisation productive (le « fordisme »), ils ont pu s’imposer comme la principale force impérialiste et ont contribué à relancer le capitalisme alors tellement à sec qu’il se précipitait dans la guerre mondiale.

Le mode de vie américain s’est généralisé, avec une consommation présente à tous les niveaux de l’existence, avec tout choix trouvant la possibilité de se réaliser par la consommation. Exister, c’est consommer de telle ou telle manière, un nombre incroyable de marchés se proposant pour satisfaire des goûts d’autant plus multiples que la différence, la différenciation, l’isolement individualiste sont promus par le capitalisme.

Cela représente un saut qualitatif pour le capitalisme, car davantage de marchés capitalistes dans une société, c’est autant d’échos en plus dans le circulation des capitaux et des marchandises. On a alors un cercle en apparence vertueux pour le capitalisme, qui semble toujours s’en sortir, avec une capacité perpétuelle de se récupérer et de récupérer les oppositions.

Avec davantage de capitaux, il y a la capacité d’utiliser de plus en plus d’initiatives venant d’en bas, de récupérer pour le capitalisme toutes les idées, toutes les actions. La capacité du capitalisme à intégrer en son sein même des formes rebelles comme le hip hop, le punk, le grunge… est bien connue.

Le 24 heures sur 24 du capitalisme

C’est ainsi que s’est formé le 24 heures sur 24 du capitalisme, à partir des années 1960, pour se généraliser toujours davantage jusqu’au début du 21e siècle, avec de nombreux secteurs des masses des pays impérialistes se faisant corrompre.

La Fraction Armée Rouge constate en 1972 que :

« La définition du sujet révolutionnaire à partir de l’analyse du système, avec la reconnaissance que les peuples du tiers-monde sont l’avant-garde, et avec l’utilisation du concept de Lénine d’« aristocratie ouvrière » pour les masses dans les métropoles, n’est pas périmée et terminée.

Au contraire, elle ne fait même que commencer. La situation d’exploitation des masses dans les métropoles n’est plus couvert par seulement le concept de Marx de travailleur salarié, dont on tire la plus-value dans la production.

Le fait est que l’exploitation dans le domaine de la production a pris une forme jamais atteinte de charge physique, un degré jamais atteint de charge psychique, avec l’éparpillement plus avancé du travail s’est produite et développée une terrifiante augmentation de l’intensité du travail. L

e fait est qu’à partir de cela, la mise en place des huit heures de travail quotidiennes – le présupposé pour l’augmentation de l’intensité du travail – le système s’est rendu maître de l’ensemble du temps libre des gens.

À leur exploitation physique dans l’entreprise s’est ajoutée l’exploitation de leurs sentiments et de leurs pensées, de leurs souhaits et de leurs utopies – au despotisme des capitalistes dans l’entreprise s’est ajouté le despotisme des capitalistes dans tous les domaines de la vie, par la consommation de masse et les médias de masse.

Avec la mise en place de la journée de huit heures, les 24 heures journalières de la domination du système sur les travailleurs a commencé sa marche victorieuse – avec l’établissement d’une capacité d’achats de masse et la « pointe des revenus », le système a commencé sa marche victorieuse sur les plans, les besoins, les alternatives, la fantaisie, la spontanéité, bref : de tout l’être humain !

Le système a réussi à faire en sorte que dans les métropoles, les masses sont tellement plongées dans leur propre saleté, qu’elles semblent avoir dans une large mesure perdu le sentiment de leur situation comme exploitées et opprimées.

Cela, de telle manière qu’elles prennent en compte, acceptant cela tacitement, tout crime du système, pour la voiture, quelques fringues, une assurance-vie et un crédit immobilier, qu’elles ne peuvent pratiquement rien se représenter et souhaiter d’autre qu’une voiture, un voyage de vacances, une baignoire carrelée.

Il se conclut de cela cependant que le sujet révolutionnaire est quiconque se libère de ces encadrements et qui refuse de participer aux crimes du système. Que quiconque trouve son identité dans la lutte de libération des peuples du tiers-monde, quiconque refuse de participer, quiconque ne participe plus, est un sujet révolutionnaire – un camarade.

De là il s’avère que nous devons analyser la journée de 24 heures du système impérialiste.

Qu’il nous fait présenter pour chaque domaine de la vie et du travail comment la ponction de la plus-value se déroule, comment il y a un rapport avec l’exploitation dans l’entreprise, car c’est précisément la question.

Avec comme postulat : le sujet révolutionnaire de l’impérialisme dans les métropoles est l’être humain dont la journée de 24 heures est sous le diktat, sous le patronage du système.

Nous ne voulons pas élargir le cadre où doit être réalisée l’analyse de classe – nous ne prétendons pas que le postulat soit déjà l’analyse.

Le fait est que ni Marx ni Lénine ni Rosa Luxembourg ni Mao n’ont eu à faire au lecteur du [journal populiste à gros tirage] Bild, au téléspectateur, au conducteur de voiture, à l’écolier psychologiquement formaté, à la réforme universitaire, à la publicité, à la radio, à la vente par correspondance, aux plans d’épargne logement, à la « qualité de la vie », etc.

Le fait est que le système se reproduit dans les métropoles par son offensive continue sur la psyché des gens, et justement pas de manière ouvertement fasciste, mais par le marché.

Considérer pour cela que des couches entières de la population sont mortes pour la lutte anti-impérialiste, parce qu’on ne peut pas les caser dans l’analyse du capitalisme de Marx, est pour autant délirant, sectaire comme non-marxiste.

Ce n’est que si l’on arrive à amener la journée de 24 heures au concept impérialiste / anti-impérialiste que l’on peut parvenir à formuler et à présenter les problèmes concrets des gens, de telle manière qu’ils nous comprennent. »

L’ennui, la laideur, l’anxiété, l’angoisse
dans un espace urbain aliénant

Le 24 heures sur 24 du capitalisme ne permet aucun temps mort et pourtant la capacité à consommer est limitée, sans compter que les bonheurs relèvent du consommables : ils sont éphémères, il faut les renouveler constamment et ainsi avoir les moyens de les renouveler. Or, l’acquisition d’argent pour la consommation implique de participer à la production, qui est bien plus épuisante psychiquement et physiquement qu’auparavant. Le travail épuise les nerfs, la consommation est superficielle sur le plan humain, il s’ensuit une déprime exprimant une certaine conscience de vivre dans une course folle.

C’est que cela se déroule dans un environnement façonné par le capitalisme.

Les villes et les campagnes sont, au début du 21e siècle, entièrement façonnés par le capitalisme.

S’il existe des décisions au niveau des États, des régions, des communes, s’il y a bien un rôle pour les architectes, s’il y a bien une réflexion de la part des urbanistes, s’il existe même des paysagistes, c’est en dernier ressort le mode de production capitaliste qui décide de la tendance générale.

L’habitat répond, dans sa substance même, entièrement aux exigences, à la terreur de la consommation du capitalisme. Un habitat est avant tout un lieu où vit un consommateur et il doit être en mesure de consommer sur cette base. Et cet habitat est défini par lui-même par sa capacité à consommer.

Les bourgeois des centre-villes peuvent se permettre de vivre là, car ils consomment et que leur propre habitat relève de la consommation. Inversement, le prolétariat se fait placer en périphérie, puisque de toutes façons sa consommation est elle-même périphérique.

L’habitat répond cependant également entièrement aux exigences de production du capitalisme. Il faut que le personnel nécessaire à la production soit à disposition. Là encore, il y a une différence entre la Défense comme pôle de décision et les usines de Picardie, entre les périphéries lieux de production et de diffusion des marchandises et des centres focalisés sur la distribution des marchandises.

L’espace urbain maximalise les potentialités de la production et de la consommation et chaque personne doit suivre, se plier, s’adapter, quitte à être broyé. Une fuite n’est pas possible de par les exigences d’un capitalisme qui tourne et qui ne laissent personne à l’écart.

Les villes deviennent ainsi toujours plus laides, les campagnes se vident, tout se dégrade, alors que l’angoisse apparaît inéluctablement comme émotion pour quiconque cherche à se projeter dans un tel environnement.

Cette anxiété produit, tant dans les villes que les campagnes, la fuite dans les jeux d’argent, les drogues, le sado-masochisme, l’idéologie LGBT, l’émigration. Or, tout cela est également une fuite de type capitaliste : c’est simplement un changement de marché, un changement de terrain de la production et de la consommation. Et cela ne modifie pas la laideur générale que produit le capitalisme développé, où une ville comme Dubaï a plus de statut que Prague.

Et encore est-ce là raisonner en termes locaux. Si l’on se déplace dans le pays, on voit à quel point tout se dégrade sans commune mesure, avec un étalement urbain progressant en France de 165 hectares par jour (et bien moins en Belgique pour des raisons géographiques et historiques).

La laideur des réalisations capitalistes entièrement décidées par les intérêts du capital et le mauvais goût de couches dominantes décadents défigure absolument tout le pays, empêchant de trouver sa place et produisant une quête romantique anticapitaliste nihiliste, par absence de compréhension de la lutte des classes et du matérialisme dialectique.

Le piège de la petite propriété

Les villes et les campagnes subissent ainsi de plein fouet la contradiction entre la production et la consommation existante dans le capitalisme. Les intérêts de la production ne sont pas nécessairement ceux de la consommation et inversement.

On arrive alors à une géographie en générale façonnée par les échanges et des zones de vie où les gens sont soit isolés les uns des autres, soit les uns sur les autres. La pandémie se développe en raison de cette accumulation de gens dans le béton, ou bien en raison des échanges à travers un pays entièrement structuré par les échanges capitalistes.

De plus, tout se déroule dans le chaos du marché, même s’il y a des interventions des institutions, qui sont de toutes façons par la rapidité de l’évolution du marché.

Et, surtout, le capitalisme transporte des valeurs amenant à une valorisation, une généralisation de la petite propriété. Pratiquement 60 % des Français sont propriétaires de leurs logements, 72 % en Belgique.

Cela fait que si une minorité peut accuser les propriétaires de leur logement de leur situation insupportable de locataires, la majorité ne peut s’en prendre qu’à elle-même. C’est toutefois au-delà de ses forces, tellement elle est prisonnière de la course capitaliste.

La pandémie met à nu le quotidien
dans la métropole impérialiste

Le 24 heures sur 24 du capitalisme a été fortement perturbé par la pandémie et les gens se sont retrouvés désemparés. Ils ont montré qu’ils n’étaient pas capables d’autonomie, qu’ils attendaient passivement ce que le capitalisme est capable de leur proposer en termes culturels.

Il y aurait pu y avoir un grand retour à la lecture de classiques de la littérature, un vaste passage à des activités comme le dessin, la peinture, l’écriture. Rien de tout cela n’a eu lieu, car cela n’est pas possible pour des gens formatés à consommer et à vivre par la consommation.

Comment un propriétaire, qui est de ce fait impliqué lui-même dans le fonctionnement du capitalisme, dans son succès, peut-il résister à la terrible pression produite par la pandémie ? C’est tout simplement impossible.

Et si on ajoute à cela ceux qui veulent accéder à la propriété, on a une grande majorité de la population.

Bien entendu, on parle ici le plus souvent de ce qui forme une vaste petite-bourgeoisie, ou bien de couches populaires cherchant à accéder à un mode de vie ouvertement petit-bourgeois.

Derrière, il y a un besoin de sécurité, recherché individuellement par la méfiance, l’absence de confiance ou le refus d’une sortie collective aux problèmes posés par le capitalisme.

Cela ne change cependant pas le problème de fond : les gens se sont engagés dans le capitalisme et ils se retrouvent piégés. Il faudrait une classe ouvrière capable d’une mobilisation générale crédible pour être capable d’arracher la petite-bourgeoisie à ses fétiches.

La question collective

Le 24 heures sur 24 du capitalisme a toujours connu des éléments capables de critiques et le désespoir d’une vie quotidienne au ralenti n’a pas touché certains secteurs. Une minorité a compris que cette course capitaliste était insensée, qu’elle était vaine, qu’on gâche sa vie dans un tel système où l’on est subordonné à la production afin de satisfaire une consommation superficielle.

Cependant, sans orientation de classe, cela aboutit en initiatives qui immanquablement s’inscriront dans le capitalisme.

De plus, cela passe à côté du problème central. Le capitalisme défigure la nature et la pandémie a révélé que les espaces de la métropole impérialiste sont ingérables. Soit les hôpitaux sont trop loin, soit ils sont surchargés, alors que les logements s’avèrent largement inaptes pour qu’on y vive de manière prolongée.

C’est qu’en fait la dimension collective est entièrement absente du capitalisme et, lorsque la pandémie a fait que l’accès systématique à la consommation capitaliste a été affaiblie, les individus atomisés ont été livrés à eux-mêmes et c’est alors l’explosion, ou plus exactement l’implosion.

D’où les comportements individualistes, relativistes, notamment dans la petite-bourgeoisie au mot d’ordre de « fêtes » et de « libertés ». Mais la pandémie n’est pas terminée et le mode de production capitaliste apparaît alors comme incapable de faire face à une question collective.

Le mode de production capitaliste, en ayant façonné les gens à son image, n’est plus en mesure de puiser un sens du collectif qu’il pourrait utiliser de manière pragmatique pour s’en sortir.

Ce n’est pas le cas en Chine, car c’est un pays social-fasciste, sur la base d’un capitalisme monopoliste d’État conséquent à la prise du pouvoir des révisionnistes en 1976 à la mort de Mao Zedong. C’est un régime construit par en-haut et il est encore en mesure de prendre des décisions par en-haut, malgré la bureaucratisation généralisée et un capitalisme ultra-violent s’appuyant sur de très puissants monopoles.

Cela produira immanquablement une contradiction en Chine, entre la dimension collective de l’intervention dans la pandémie et sa gestion uniformisée, de type terroriste, par en haut. Inversement, dans les pays impérialistes où le capitalisme s’est développé sans entraves, la contradiction est celle entre des individus atomisés par la vie quotidienne dans le 24 heures sur 24 du capitalisme et les exigences historiques de collectivisme face à la pandémie.

Et c’est là un aspect seulement de la crise générale du capitalisme où les défis sur la table – réchauffement climatique, protection de la nature, condition animale, possibilités d’épanouissement personnel – sont innombrables.

Un aperçu de l’état et du rôle des zones humides dans le monde grâce à la Convention de Ramsar

[Crise numéro 9, février 2021]

La question de la pandémie est indissociable de celle du rapport de l’humanité à la nature. Cette question prend une importance d’autant plus grande que la crise générale du capitalisme implique une accélération des déséquilibres. L’un des points essentiels en ce domaine consiste en les zones humides. Avoir un aperçu sur cet aspect de la nature est incontournable.

Le 2 février 2021 est la vingt-troisième journée internationale des zones humides, lancée pour la première fois en 1997 par la convention de Ramsar afin de faire des zones humides une question publique de premier ordre. La conférence de Ramsar est issue de la signature d’une convention en faveur des zones humides à Ramsar, en Iran en 1971. C’est l’un des « seul traité international ayant force de loi ».

Mise en œuvre en 1975, il y a aujourd’hui 46 ans, ce sont 171 parties qui ont signé cette convention. Cela a pour résultat le classement de 2 300 sites au statut « Ramsar », ce qui recouvre un peu plus de 254 millions d’hectares, soit la surface du Canada. Ici, on peut trouver la présentation des sites « Ramsar » en France.

En cette année 2021, le thème de la journée mondiale porte sur « l’eau, les zones humides et la vie ». C’est l’occasion pour se pencher sur la nature de ces écosystèmes par le biais du rapport « Perspectives mondiales des zones humides. L’état mondial des zones humides et de leurs services à l’humanité 2018 » publié à la même date par le secrétariat de la Convention de Ramsar.

L’enjeu du rapport est annoncé dès le début de la manière suivante : « préserver les fonctions et la bonne santé des zones humides naturelles est essentiel pour garantir un développement durable et assurer la survie de l’humanité ».De 88 pages, ce rapport se décompose en six parties, dont une d’introduction, deux de conclusions (5) et bibliographie (6). Le cœur du rapport est une mise en perspective de l’état et des tendances (2), des moteurs du changement (3) puis des réponses à apporter (4) (Lire le rapport complet).

1. État des lieux

A la page 11, un constat des plus justes est dressé (les éléments importants sont mis en gras) :

« L’importance des zones humides pour le bien-être humain a souvent été négligée ou sous-estimée, d’où la place secondaire occupée par la gestion des zones humides dans la planification du développement.

Au sein d’un secteur donné, les parties prenantes prennent des décisions fondées sur des intérêts étroits et à court terme, perdant ainsi des occasions d’obtenir une multitude d’avantages et provoquant la disparition et la détérioration de nouvelles zones humides. »

Cela est évidement le résultat d’une société où c’est le profit qui guide la production sociale et où le développement est soumis aux aléas de l’échange marchand. Le temps de valorisation du capital, visant nécessairement un taux de rotation le plus élevé, se heurte aux limites naturelles du temps long de formation d’une zone humide.

Globalement, le rapport atteste de la forte pression subie par les zones humides. Elles sont, au mieux dégradées, au pire détruites. On connaît ainsi la donnée comme quoi, entre 1960 et 1990, 35 % des zones humides ont disparu sur la Planète.

On sait moins que :

« Depuis 1700, 87% de la ressource mondiale en zones humides ont été perdus dans les endroits où les données existent (ce qui signifie que ce pourcentage peut ne pas être représentatif de l’évolution au niveau mondial), avec des taux d’appauvrissement en hausse depuis la fin du 20e siècle (Davidson 2014). » (p. 21)

Remarquons d’ailleurs que la connaissance de la dégradation (destruction ou réduction/altération) des zones humides est réalisée grâce à la naissance en 2014 de l’indice WET. Cet indice qui signifie « Wetland Extent Trends » (« Tendances de l’étendue des zones humides ») est donc récent et reste assez limité puisqu’il se base uniquement sur un principe quantitatif (étendue), et non pas directement sur leur rôle qualitatif, ainsi que sur une base de données recueillies.

L’indice se base donc sur les zones humides répertoriées. Cela pose un problème puisque de très nombreuses zones humides ne le sont pas, en raison des manques de moyens par les organismes chargés de cette tâche.

De nombreuses zones sont ainsi peu ou pas connues, parfois classées en « zones potentielle » pendant plusieurs années avant d’avoir un véritable étude pédologique (sol) confirmant ou non le caractère humide. Ces zones « potentielles » sont donc hors champ législatif, plus vulnérables face aux destructions.

Enfin, on apprend de manière fort intéressante que si la superficie des zones humides naturelles diminue, celles des zones humides artificielles ne cesse d’augmenter. Ces zones artificielles sont des réservoirs, des lacs, des rizières qui, malgré qu’elles soient « mieux que rien », restent pauvres en termes de fonctions écologiques (tournées surtout vers l’eau potable et la maîtrise des risques d’inondations).

2. Au cœur de la biosphère

Il n’est de secret pour personne qui se penche sur les zones humides qu’elles sont des formidables écosystèmes. A la lecture du rapport, on comprend qu’elles sont surtout ce qu’on pourrait appeler des canevas de la Biosphère. Ce ne sont pas simplement des zones secondaires (au sens maoïste), dont les fonctions seraient relativement en retrait du reste de la Planète : tout comme les océans et les forêts, elles sont un maillon principal de la chaîne trophique et écologique de la Planète.

Une zone humide se retrouve au centre de cycles aussi variés que ceux de l’azote, du carbone et de l’eau.

Ainsi,

« il se pourrait qu’une grande partie des quelque 19 millions de km2 de roches carbonatées à la surface de la planète reposent sur des zones humides souterraines (Williams, 2008), soit une superficie plus grande que celle des zones humides de surface intérieures et côtière.s » (p. 23)

C’est que les zones humides sont le ferment à toute une vie organique. Elles en concentrent tous les ingrédients : eau stagnante, végétaux divers et variés, intense activité minéralogique et bactérienne.

Pour le comprendre, il ne faut pas séparer les cycles naturels les uns, des autres. On a donc le cycle de l’eau avec un ruisseau avec un volume, et un débit précis. En fonction de cela, il apporte des azotes (sous forme minérale). Ces sédiments viennent se fixer dans le sol des zones humides.

Dans les endroits où l’eau stagne, il y a une absence d’oxygène. Dans ces conditions, des bactéries dites anaérobies (vivant sans air) respirent en captant l’air présents dans les azotes (d’ammoniac par exemple) et les transforment alors en nitrites. C’est le processus d’oxydoréduction, visible lors des études pédologiques permettant d’identifier une zone humide.

Lorsque ces nitrites ont été produites par les bactéries anaérobies, elles entrent alors à leur tour dans le développement d’autres bactéries qui les transforment à leur tour en nitrates minéralogiques, mais aussi gazeux (rejetés dans l’atmosphère, comme le méthane). C’est ce qu’on appelle le processus de dénitrification.

Ces deux processus d’oxydoréduction et de dénitrification aident à purifier l’eau, en contribuant à la croissance des végétaux.

Au même titre que le carbone capté grâce la photosynthèse (cycle atmosphérique du carbone), le cycle de l’eau apporte ainsi des sédiments minéralogiques qui sont transformés par le « travail » des bactéries, et dont le produit devient les nutriments pour la flore, comme le nitrate transformé en diazote par exemple.

Les plantes consomment alors une partie du carbone (CO2) et lors de leur décomposition, celui-ci est absorbé par le sol. C’est la respiration écologique qui fait qu’on parle des zones humides comme des puits de carbone, résultat d’un processus de transformation organique au carrefour des cycles de l’eau et de l’air.

On estime que les zones humides telles que les tourbières, qui représentent seulement 3 à 4% des terres émergées, « piègent » 25 à 30 % du carbone, soit deux fois plus que les forêts. Évidemment, détruire une zone humide, c’est re-libérer dans l’atmosphère ce carbone « emprisonné ».

Enfin, l’eau stagnante est renouvelée, évacuant ainsi le surplus de nitrates, après l’avoir conservé. L’eau est ainsi filtrée, dépolluée. Le reste des composés transformés sont « évacués » dans l’atmosphère sous la forme de gaz (diazote, dioxyde d’azote, dioxyde de carbone, méthane et aussi bien sûr de l’oxygène) s’intégrant à leur tout dans leurs cycles naturels respectifs.

Il faut donc bien voir les zones humides comme un maillon essentiel de la Biosphère ; jouant un rôle précis, en fonction d’équilibres déterminés à l’intérieur de cycles particuliers mais inter-reliés.

Il suffit qu’un paramètre de tel ou tel cycle soit modifié, même de manière minime, pour que tout le système d’équilibre soit perturbé. Pour ne prendre qu’un exemple : le changement de débit d’un ruisseau ou des pluies trop intenses vont engendrer un surplus de sédiments liés au cycle de l’eau.

Cela peut aboutir en définitive à l’eutrophisation du cours d’eau par un apport déséquilibré de « nourriture », avec des plantes qui se développent et asphyxient la zone. C’est là qu’entre en jeu les pollutions qui, engendrées par des activités humaines non planifiées, viennent dégrader, et même détruire l’équilibre de ces écosystèmes.

3. Des destructions ou dégradations de diverses natures

La convention Ramsar cible trois sortes d’impacts qu’ils nomment « moteur du changement » (ce qui devrait plutôt être qualifiés comme des pollutions, voir en certains cas un écocide). Ces moteurs sont à la fois directs et indirects, et reliés à des tendances mondiales.

En tout premier lieu, il convient de citer la pollution maintenant connue des micro-plastiques, dont

« On estime à 5,25 trillions au moins le nombre de particules de plastique à la surface des océans du monde, soit plus de 260 000 tonnes (Eriksen et al. 2014).

Ces débris peuvent persister dans l’environnement pendant des siècles (Derraik 2002). Les particules de plastique perturbent les chaînes alimentaires, nuisent à la faune et libèrent des polluants organiques persistants. » (p. 34)

Au cœur de agressions des zones humides, il y a les canalisations d’eau liées à son exploitation, les constructions en tout genre, et les pollutions d’origine agricole ou industrielle. La surexploitation de l’eau est principalement due à l’agriculture, et notamment à l’élevage d’animaux destinés à la viande, un secteur grand consommateur d’eau et surtout transformant des zones en pâturages et en culture de soja. L’agriculture est à l’origine du phénomènes dit de « poldérisation », soit la conquête des marais par des terres cultivables.

Les centrales électriques participent également d’une pollution thermique, ayant pour conséquence une raréfaction de l’oxygène dans les cours d’eau (perte de biodiversité). Elles ont également un impact en modifiant le régime d’écoulement des eaux, importants pour l’apport en sédiments.

Il peut donc y avoir un manque de nutriments, mais aussi un surplus à cause des engrais azotés rejetés par l’agriculture, mais aussi à cause des dioxydes d’azote, des métaux lourds émis dans l’atmosphère par les activités humaines (usines, transport) qui retombent avec les pluies.

Pour la convention de Ramsar,

« Face à un apport excessif de nutriments, les zones humides peuvent être envahies par des espèces agressives à taux de croissance élevé comme les massettes (Typha spp.) ou, selon l’endroit, le roseau commun (Phragmites spp.) (Keenan & Lowe 2001).

La prédominance d’espèces végétales à forte productivité peut représenter un compromis par rapport à d’autres fonctions des zones humides.

En règle générale par exemple, on assiste à une diminution de la biodiversité, laquelle s’accompagne d’une augmentation du volume de matière organique et de carbone dans les sols » (p. 39)

Tout comme

« De plus fortes concentrations de dioxyde de carbone dans l’atmosphère peuvent également stimuler la croissance des plantes, bien que ce phénomène soit différent d’une espèce et d’un type de zone humide à l’autre (Erickson et al. 2013). » (p. 39)

Ces raisonnements sont erronés car ils isolent les cycles, les séparent de l’équilibre général. Cela peut être juste, mais seulement en partie. Car par exemple, un apport excessif de dioxyde de carbone (Co2) permet la croissance des plantes, mais alors cela va accroître la demande en eau, mais aussi en diazote. La modification d’un paramètre entraîne nécessairement la modification des autres, du paramétrage général.

Au cœur de la disparition et/ou de la dégradation écologique des zones humides, on retrouve des déséquilibres qui proviennent de l’anarchie de la production capitaliste. C’est évidemment le cas des pollutions mais aussi de l’étalement urbain :

« la rapidité de la croissance urbaine entraîne souvent un développement mal réglementé des zones périurbaines, avec des incidences sociales et environnementales préjudiciables » (p. 56)

Ces altérations, ces pollutions qui entraînent un réchauffement climatique, provoque à son tour une cassure dans les processus organiques bactériens que nous avons vu précédemment :

« La hausse des températures imputable au changement climatique se traduise par une augmentation des émissions de gaz à effet de serre à l’intérieur des zones humides, en particulier dans les régions du pergélisol où le réchauffement entraîne la fonte des glaces, ce qui augmente la proportion d’oxygène et d’eau dans le sol.

L’activité microbienne qui en découle génère de grandes quantités de dioxyde de carbone et/ou de méthane qui sont rejetées dans l’atmosphère (Moomaw et al. 2018). (p.38)

Tous ces déséquilibres sont le fruit d’un mode de production qui ne tient pas compte des cycles lent et long de la Biosphère. Ces dégradations sont donc liées au développement de l’Humanité dans un cadre historique de production et de consommation, qu’il s’agit maintenant de transformer pour le mettre en rapport avec les dynamiques géochimiques. Les réponses pour faire face aux déséquilibres sont assez faibles, voir même contre-productives.

4. Compenser… ou défendre ?

La convention énonce de nombreux « objectifs » ou « accords » auxquels la Convention Ramsar se joint. C’est par exemple le cas de l’Accord de Paris, de la COP 21. Dans le cadre de ces objectifs, pour la plupart non contraignants, la Convention établit un « plan stratégique 2016-2024 » liés à quatre buts, dont le premier est « la lutte contre la perte et la dégradation des zones humides ».

Le fait de concevoir un « plan stratégique » est évidemment positif. Mais pour que celui-ci ait un quelconque effet concret, il devrait être conçu dans le cadre d’une planification sociale à l’échelle mondiale. La Biosphère constituée du maillage essentiel des zones humides est une réalité mondiale appelant un gestion populaire, donc coercitive, et planifiée à l’échelle planétaire.

D’ailleurs cette tendance trouve à s’exprimer malgré tous les obstacles capitalistes-nationaux, avec les « zones transfrontalières », des zones humides gérées par différents pays dans le cadre du classement en site Ramsar (une vingtaine de sites actuellement).

Mais comment cela ne peut pas aller plus loin dans le cadre actuel des choses, la Convention Ramsar se replie sur le principe alors sur le principe neutre « éviter-réduire-compenser », principe énoncé d’ailleurs dès le début du rapport :

« L’approche « éviter-atténuer-compenser » préconisée par Ramsar et intégrée dans de nombreuses législations nationales constitue un outil précieux à cet effet » (p. 11)

Principe rappelé donc à la page 64 :

« Les lois nationales sur les zones humides et la biodiversité reposent fréquemment sur un cadre visant à « éviter-réduire-compenser » (Gardner et al. 2012) faisant souvent partie d’un processus d’autorisation d’activités de développement. La nécessité d’éviter la perte de zones humides est généralement identifiée comme un impératif ».

Ce principe est une véritable boite de pandore car finalement elle permet à la fois aux pays contractant de la convention de se montrer respectueux d’un accord international, tout en laissant l’appréciation au libre arbitre des porteurs de projets destructeurs.

Car les entreprises se montrent peu soucieuse d’ « éviter » leur impact : si « le profit en vaut la chandelle », elles prévoient quelques euros de plus pour réaliser un bassin d’eau, altérant ainsi grandement les fonctions écologiques générales de toute zone humide. Les basins d’eaux sont d’ailleurs souvent grillagés, ce qui forme un nouvel obstacles pour les animaux qui gravitent autour.

A cela s’ajoute que ces législations, notamment sur les compensations sont très peu suivies et contrôlées, si bien que qu’on ne sait pas

« si les Parties contractantes appliquant de telles politiques ont atteint cet objectif non seulement pour les zones humides elles-mêmes, mais également pour leurs fonctions. » (p. 65)

Et la convention de Ramsar d’ajouter, un peu naïvement :

« une politique « Aucune perte nette » ne devrait pas être mise en œuvre si elle réduit le principal impératif qui est d’éviter tout impact sur les zones humides naturelles ». (p.65)

Ce tableau montre toute la pauvreté écologique des « zones humides artificielles » en comparaison avec les zones humides naturelles. De fait, le principe de « compensation » absurde.

En juin 2019, la 57e réunion du Comité permanent de la Convention relevait de manière bien froide, dans un tableau également très « administratif » :

« Les solutions fondées sur la nature ne sont pas bien intégrées dans les stratégies nationales.

La gestion des zones humides fonctionne généralement indépendamment des autres stratégies et processus de développement [intérêts économiques et politiques].

Les avantages quantifiables des services écosystémiques sont mal compris. Souvent, les décideurs ne savent pas reconnaître tout l’éventail des valeurs des zones humides, ce qui limite leur capacité à plaider efficacement en faveur de leur inclusion dans les stratégies et plans nationaux.

Des niveaux élevés de coopération intersectorielle et institutionnelle font défaut. »

C’est dire comment la protection des zones humides n’est qu’un leurre, l’accumulation du capital prime forcément sur la reconnaissance de la nature puisqu’une zone humide se dresse comme un obstacle, comme une limite infranchissable. Elle est alors « supprimée » au pire, « déplacer » (compensation) au mieux…

La convention de Ramsar fait avec les moyens qu’elle a à sa disposition, dans le cadre de l’économie capitaliste.

Elle met en avant des sortes de « droits à polluer » avec des systèmes de bons points pour les entreprises, des crédits financiers pour inciter les agriculteurs à gérer une zone humide ou pour attirer des investisseurs à entretenir les zones naturelles.

Tout cela est vain. Étant intégré au jeu institutionnel mondial, la Convention Ramsar n’a qu’une très faible marge de manœuvre. Pour l’avoir, il faut être en dehors du circuit des intérêts économiques et institutionnels dominants, il faut porter la rupture.

Il est évident que la seule perspective est de mobiliser concrètement à la base pour défendre les zones humides, quel que soit leur taille ou leur niveau de fonctionnalité (on peut réparer !).

Mais pour cela, il faut d’abord maîtriser la connaissances de ces écosystèmes complexes, et savoir les identifier. Enfin, il paraît évident que la solution de long terme réside dans la formation d’un nouvel État, disposant d’un ministère spécifiquement dédié à la protection de ces écosystèmes dans le cadre d’une production sociale planifiée selon la dynamique de la biosphère.

Le Pôle de Renaissance Communiste en France, une structure nationaliste tentant de fausser le concept de crise générale du capitalisme

[Crise numéro 9, février 2021]

« Un quart des Français ne peuvent pas faire trois repas par jour »

Tel est le genre d’affirmations fantasmagoriques qu’on trouve de manière régulière à l’ultra-gauche. Il s’agit en l’occurrence ici du Pôle de Renaissance Communiste en France, qui représente la « gauche » du Parti « Communiste » Français. On reconnaît le misérabilisme qui sert à masquer qu’on vit en réalité dans un pays capitaliste avancé, où les larges masses sont corrompues par la société de consommation capitaliste.

En prétendant que les masses françaises sont « pauvres », on masque le caractère impérialiste de la France. De là à expliquer que la France serait un pays opprimé, il n’y a qu’un pas, et le Pôle de Renaissance Communiste en France l’a franchi. Il affirme, comme Jean-Luc Mélenchon, que la France serait un pays victime de l’Allemagne, qu’une oligarchie internationale en aurait pris le contrôle. Il faudrait donc lever le drapeau bleu blanc rouge de la libération nationale.

Mais le Pôle de Renaissance Communiste en France est plus dangereux encore que Jean-Luc Mélenchon, car si ce dernier se revendique populiste, le Pôle de Renaissance Communiste en France se prétend « communiste ». Il apport par conséquent une très grande confusion, en particulier parce qu’il parle parfois de crise générale du capitalisme.

Pour démasquer cela, il suffit de regarder les propos tenus par Georges Gastaud le 13 janvier 2021 dans une interview pour le site initiative communiste, qui relaie les conceptions du Pôle de Renaissance Communiste en France. Georges Gastaud en est le co-secrétaire national et dirigeant historique, depuis l’apparition de ce mouvement, en 2004, comme tendance de « gauche » du Parti « Communiste » Français, avec une influence notable dans la CGT.

Voici la première question et le début de la réponse, qui parle de « crise générale ».

Initiative Communiste – Quelles leçons tirer de la très chaotique “transition” présidentielle aux États-Unis ?

Georges Gastaud – Que la première puissance impérialiste mondiale en soit à offrir au monde médusé le spectacle d’une guerre civile larvée, cela donne la mesure de la crise générale du système capitaliste-impérialiste, laquelle frappe désormais de plein fouet les superstructures de la domination capitaliste états-unienne. 

Quand on lit cela, on peut penser que Georges Gastaud parle d’une situation nouvelle. Or, en réalité, pour le Pôle de Renaissance Communiste en France, cela fait… 30, 50 ans que le capitalisme connaîtrait une crise générale, voire même 90 ou 100 ans, selon les articles. Le concept apparaît en fait très rarement, et de manière incantatoire.

La raison en est très simple : le Pôle de Renaissance Communiste en France se revendique du concept révisionniste de « capitalisme monopoliste d’État » élaboré par le Parti Communiste Français dans les années 1960, sous l’égide de Paul Boccara. Le stade impérialiste du capitalisme aurait été dépassé par un capitalisme organisé au moyen de l’État.

Dans le même interview du 13 janvier 2021, Georges Gastaud dit ainsi :

« Bien entendu, le PRCF comme tel n’a pas pour autant vocation ni compétence pour garantir ou pas tel ou tel vaccin.

Il est en revanche de notre devoir politique de rappeler que dans le capitalisme monopoliste d’État qui règne aujourd’hui sous le pseudonyme de néolibéralisme, les intérêts capitalistes et l’intervention de l’État sont fondus en un mécanisme unique qui soumet la recherche scientifique aux énormes intérêts financiers.

Le dire n’est en rien participer du scepticisme antivaccinal, cet obscurantisme: il s’agit seulement de constater un fait patent. »

On a donc, pour le Pôle de Renaissance Communiste en France, une crise qui dure depuis plusieurs décennies, voire cent ans, avec un capitalisme qui n’est plus le capitalisme classique, ni celui parvenu au stade impérialiste, mais un « capitalisme monopoliste d’Etat », c’est-à-dire un capitalisme organisé.

C’est la thèse traditionnelle de la social-démocratie des années 1920, puis des révisionnistes en URSS au début des années 1950 avec Eugen Varga et son « capitalisme monopoliste d’Etat » justement, que Paul Boccara a repris et systématisé au sein du Parti Communiste Français dans les années 1960, avec une adoption dans l’idéologie officielle du social-impérialisme soviétique et de ses satellites.

Le Pôle de Renaissance Communiste en France est donc sur une ligne révisionniste. Il prétend avoir rejeté la « mutation » du Parti « Communiste » Français. Cependant, cette prétendue mutation est dans la droite ligne de la thèse du capitalisme monopoliste d’État : les analyses du Parti « Communiste » Français se revendiquent ouvertement de Paul Boccara.

Le Pôle de Renaissance Communiste en France n’agit pas différemment. Lui-même ne se revendique d’ailleurs pas de Staline, ni évidemment de Mao Zedong. Quant à la référence à Lénine, elle ne saurait avoir de sens puisque la thèse du « capitalisme monopoliste d’Etat » annule toutes les positions de celui-ci.

Dans la thèse du « capitalisme monopoliste d’État », l’État est neutre et accaparé par les monopoles, il faut donc se les approprier dans le cadre des institutions et les « démocratiser ». Le Pôle de Renaissance Communiste en France est entièrement sur la ligne de l’acceptation de la légalité bourgeoise et du parlementarisme.

Il cherche bien entendu à masquer cela, pour se distinguer du Parti « Communiste » Français. Il a pour cette raison inventé le concept de « Frexit progressiste », une sortie « progressiste » de l’Union européenne. Ce concept lui permet de parler de révolte du peuple et même parfois de « démocratie populaire ». Le Pôle de Renaissance Communiste en France en fait d’ailleurs des tonnes dans le nationalisme, afin de prétendre qu’il y aurait une dimension populaire à son approche.

Cela n’a toutefois rien de vrai. Le nationalisme du Pôle de Renaissance Communiste en France est dans la droite ligne du Parti « Communiste » Français des années 1970. Et il exprime les intérêts de l’aristocratie ouvrière, d’où l’écho significatif du Pôle de Renaissance Communiste en France dans la CGT.

Car la France est un pays extrêmement riche, avec un État parmi les plus puissants du monde, un capitalisme dans les premiers rangs mondiaux, avec une population pacifiée et corrompue par un système social bien entendu très utile, mais visant à éteindre les luttes de classe. Depuis 1968, la stabilité est d’ailleurs complète, l’hypothèse révolutionnaire est totalement isolée. Le capitalisme avancé a neutralisé au maximum les antagonismes.

Le Parti « Communiste » Français, qui a trahi au début des années 1950 la cause communiste en rejetant Staline, en abandonnant l’objectif de la prise du pouvoir par la révolution, a joué un grand rôle dans ce processus d’écrasement de la lutte des classes. La CGT, en tant que syndicat dirigé par le Parti Communiste Français, s’est entièrement opposé à mai 1968, mettant tout son poids pour que les « gauchistes » n’influencent pas les masses populaires.

Le Pôle de Renaissance Communiste en France ne fait que prolonger ce positionnement social-impérialiste du Parti « Communiste Français ». Son discours rejoint alors toute la vague nationaliste qui accompagne la seconde crise générale du capitalisme.

La compétition internationale des pays impérialiste avait déjà provoqué, dans les années 2010, d’importants troubles, notamment dans la superpuissance américaine. Celle-ci, voyant la concurrence chinoise se mettre en place à l’horizon 2030-2050, est allé dans le sens d’un repli et d’une réorganisation stratégique, en vue de la confrontation. C’est le sens de l’élection de Donald Trump comme président et bien entendu il en va de même pour le brexit, qui représente un alignement britannique sur la superpuissance américaine.

Et avec la seconde crise générale du capitalisme, le repli sur la base nationale, afin de profiter des États dans l’affrontement impérialiste, est absolument général.

D’où une systématisation des thèses du « souverainisme » en France, à travers Marine Le Pen (Rassemblement National), Florian Philippot (Patriotes), François Asselineau (Union populaire républicaine), Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), le philosophe Michel Onfray (avec la revue « Front populaire »), le socialiste Arnaud Montebourg.

Il faut également ajouter à ce panorama souverainiste Jean-Luc Mélenchon et La France Insoumise, qui est cependant davantage populiste, ainsi que son accompagnateur François Ruffin.

Quelle place y a-t-il pour le Pôle de Renaissance Communiste en France dans un tel cadre ? Uniquement celui de la convergence avec les impérialistes, en se plaçant comme son aile « sociale ».

Rien d’autre n’est possible, parce que le Pôle de Renaissance Communiste en France rejette le concept d’impérialisme, au nom de la thèse du « capitalisme monopoliste d’État » et d’une crise générale qui ne serait pas nouvelle mais perdurerait depuis des décennies. En révisant l’idéologie communiste, le Pôle de Renaissance Communiste en France se place dans l’orbite de la restructuration capitaliste et, dans une période de crise générale, son « patriotisme » le fait servir le nationalisme des forces les plus agressives de la bourgeoisie.

La tendance à la guerre sera-t-elle le terrain de la restructuration dans la seconde phase de la seconde crise générale du capitalisme?

[Crise numéro 9, février 2021]

La première étape de la crise générale est passée : les États sont intervenus dans l’économie et ont injecté des quantités colossales d’argent : 10 000 milliards de dollars. C’est une somme énorme, alors que l’endettement était déjà une tendance étatique : la même somme avait été injectée entre 2012 et 2019. La dette mondiale des États s’élève désormais à 77 800 milliards de dollars, soit 94 % du PIB mondial.

Rappelons ici que les ménages ont également, dans les pays impérialistes, une année de PIB de dettes, et qu’il en va de même pour les entreprises.

Or, cette injection d’argent va avoir un coût, qui va nécessairement être porté par les masses populaires, et d’une double manière.

En effet, l’injection d’argent a servi à « combler » le manque d’activités. Donc, le capitalisme est censé avoir, sur le papier, continué comme avant, d’une part, et d’autre part prolonger le tir. Or, comme tout a changé, une reprise « normale » n’est pas possible et l’accumulation a été, qui plus est, artificielle.

Les capitalistes vont chercher à forcer, naturellement, et ce seront les masses populaires qui devront porter ce fardeau.

L’autre aspect est la question des sommes empruntées par les États pour injecter dans l’économie de quoi tenir. Il faudra rembourser ces sommes, avec intérêt, puisque les États étaient déjà endettés et ne disposaient pas de sommes propres. La dette publique française, c’est 870,6 milliards d’euros en 2000, 1608 dix ans plus tard, 2638 vingt ans plus tard ; la Belgique est elle à 500 milliards d’euros de dette, soit 115 % du PIB.

Cela implique un poids fiscal toujours plus grand afin de renflouer les caisses étatiques.

La restructuration : économique ou sociale, économique et sociale ?

Il existe plusieurs secteurs de la bourgeoisie qui disent qu’il faut geler la dette, laisser l’économie repartir et digérer la dette avec la reprise, tablant sur une croissance sur le long terme. Cela signifierait que l’État maintient son haut niveau d’engagement social et que la restructuration serait surtout dans le cadre des entreprises.

Pour d’autres secteurs, il faut casser les services sociaux afin de purger la dette de l’État. Il faut libéraliser en masse et laisser le capitalisme d’ailleurs se réorganiser de lui-même, sans forcer les choses.

Ces deux points de vue sont cependant insuffisant du point de vue du matérialisme historique. Le capitalisme aujourd’hui, c’est en effet désormais le 24 heures sur 24 du capitalisme, avec une production et une consommation présente tout au long de la vie quotidienne.

Quelqu’un qui publie du contenu personnel sur Facebook contribue à faire vivre cette entreprise sur le plan économique, au moyen des revenus, tout comme quelqu’un qui achète quelque chose sur Amazon fait vivre cette entreprise. Il en va de même bien sûr quand on achète quelque chose chez un commerçant, mais le système est désormais bien plus rôdé, plus rapide, tout circule plus vite. Si l’on regarde bien, un nombre très important d’actes du quotidien exige des achats de marchandises et l’intégration aussi aisée du smartphone dans la société tient beaucoup à cela.

Il ne faudrait donc pas croire que la restructuration sera seulement économique ou sociale, économique et sociale. Elle concerne le mode de production en lui-même, dans son ensemble. De la même manière que la pandémie est le produit d’un capitalisme déséquilibrant le rapport villes-campagnes, la restructuration va toucher tous les domaines de la vie.

Les outils pour délimiter le terrain de la restructuration

Pour comprendre le terrain de la restructuration, il faut saisir le mouvement du capital dans son accumulation. En cernant les aspects de ce mouvement, on aura les outils adéquats pour saisir comment le capital va forcer son accumulation.

Le mode de production capitaliste consiste en une production de marchandises, donc en du capital investi dans la production, avec un capital plus grand à la sortie de par l’exploitation des travailleurs et la vente des marchandises.

Il faut donc que les capitalistes soient capables d’accumuler du capital, de l’investir, de disposer d’un appareil productif, de disposer de travailleurs, de disposer d’un circuit de distribution, de voir leurs marchandises vendues.

Tous ces éléments peuvent connaître une restructuration. Par exemple, afin d’accumuler plus simplement du capital, les capitalistes peuvent faire tomber des barrières. S’ils voient par exemple que l’État interdit le cannabis, mais qu’il y a un moyen d’accumuler du capital pour investir en ce domaine, ils peuvent chercher à faire tomber l’interdiction. Ils peuvent également, dans un autre registre, faire tomber différentes lois empêchant tel et tel capital de s’allier, comme par exemple en permettant aux gens d’investir plus aisément dans des entreprises.

Afin de disposer d’un appareil productif adéquat, ils peuvent faire en sorte d’avoir des aides de l’État, des commandes de l’État, ou bien pousser l’État à mettre en place le protectionnisme. C’est également une restructuration, car cela renforce la place des capitalistes.

Il y a bien entendu le fait d’abaisser les salaires, que ce soit directement ou bien en passant par l’inflation, ce dernier aspect étant rendu difficile de par l’existence de l’euro, avec différentes économies imbriquées.

Il y a le fait de renforcer le circuit de distributions, comme Amazon et les livreurs de plats des restaurants sont de bons exemples. Il y a le fait de multiplier les marchés, par exemple en renforçant la dimension communautaire afin de multiplier les types de consommation, de pousser à la consommation justement en raison d’une « mode » se définissant selon des critères identitaires.

Bref, le capitalisme est plein de ressources, mais là n’est au sens strict pas la vraie question de la restructuration au sens strict.

La question de la nature particulière de la restructuration dans le cadre de la seconde crise générale du capitalisme

Pour comprendre ce qu’est la restructuration, il faut bien saisir que c’est une réorganisation des rapports entre bourgeoisie et prolétariat, dans le sens d’un renforcement de l’exploitation. Il va de soi que la restructuration, dans les faits, va se dérouler aux différents moments du processus de production et de consommation capitalistes. Cependant, tout ce qui a été défini jusque-là ne consiste en strictement rien d’original : les capitalistes ont toujours voulu faire en sorte que les salaires soient plus bas, que l’État fournisse des aides, que les marchés soient plus étendus, etc.

Or, on parle de la seconde crise générale du capitalisme et il faut bien que la restructuration soit quelque chose qui soit en phase avec celle-ci. Cela ne saurait être une restructuration simplement plus poussée, quantitativement plus forte. Il faut que sur le plan qualitatif, on voit une différence.

Il faut bien comprendre qu’on parle d’une question extrêmement difficile. Lors de la première crise générale du capitalisme, il y a eu d’énormes difficultés pour aboutir à une réponse correcte. Il y a ici un enseignement qu’il faut connaître, afin d’avoir une approche correcte. Ce qui est en jeu, c’est une lecture adéquate du profil même de la restructuration.

Ce question du profil est absolument essentiel.

La restructuration dans le cadre de la première crise générale du capitalisme

Lorsque s’est produit la révolution russe d’Octobre 1917, alors que la guerre impérialiste avait épuisé la plupart des pays capitalistes, Lénine et les bolcheviks ont parlé de première crise générale du capitalisme. Ils considéraient que le capitalisme s’effondrerait à court terme et ils ont fondé l’Internationale Communiste afin d’organiser la vague révolutionnaire.

Puis, voyant que le processus connaissait un tempo non linéaire, ils ont constaté qu’il y avait une stabilisation relative, accompagnée de soubresauts, puis d’une reprise de la vague révolutionnaire, puis d’une période de stabilisation relative, etc. Les analystes se cassaient la tête pour évaluer la situation et l’Internationale Communiste décidait ensuite des orientations à prendre dans chaque pays, selon les estimations de la situation générale et particulière.

Très vite toutefois, c’est le thème de la guerre impérialiste qui a pris le dessus sur la question de la restructuration. La France, la Grande-Bretagne, mais surtout l’Italie et l’Allemagne ont procédé à une restructuration allant dans le sens de la guerre impérialiste. Il est bien connu que l’Allemagne nazie a réorganisé profondément le pays en appuyant un capitalisme monopoliste, permettant un assainissement relatif mais au moyen d’une tendance à la guerre. La restructuration a donc fonctionné, paralysant les masses, au prix d’une guerre que les masses ont vu arriver trop tard. Le drame allemand est qu’en plus les terribles réussites allemandes du début de la guerre ont encore plus galvanisé dans le sens du nazisme.

La restructuration passe-t-elle par la guerre impérialiste ?

La question se pose alors de la manière suivante : la restructuration dans le sens de la guerre impérialiste est-elle inévitable ? Ne doit-on pas même considérer que la restructuration implique, dans sa définition même, la tendance à la guerre impérialiste ?

Il est très important de saisir cela, car l’axe principal n’est pas le même. Dans le premier cas, il y a avant tout une restructuration capitaliste et, à côté, un renforcement de la compétition capitaliste. Dans ce cadre, les États sont appelés à la rescousse puis directement utilisés. La guerre apparaît alors comme une possibilité à côté de la restructuration, comme réalisation de la restructuration si celle-ci ne parvient pas à atteindre un résultat suffisant.

Dans le second cas, la restructuration n’est qu’un accompagnement d’une marche à la guerre qui est immanente au capitalisme. Il y a une restructuration, car c’est inévitable de par la crise. Mais il y a surtout une bataille pour le repartage du monde, parce que la situation ne peut nullement rester la même, qu’il faut trouver un moyen d’accumuler et que cela ne peut, de toutes façons, qu’être fait aux dépens des autres.

L’aspect principal consiste-t-il en la restructuration ou en la bataille pour le repartage du monde ?

Il n’est nullement question de séparer abstraitement la restructuration de la guerre impérialiste. Après 1918, les socialistes ont fait l’erreur de penser que la guerre était évitable et que la restructuration devait être à la fois combattue et travaillée de l’intérieur, comme si le capitalisme allait miraculeusement se transformer en socialisme. Une autre erreur a été celle des courants gauchistes réfutant de lutter contre la restructuration, en disant que de toutes façons la révolution était immédiatement à l’ordre du jour.

La véritable approche ne peut être qu’en la compréhension dialectique entre la restructuration et la guerre impérialiste. Et la contradiction entre les deux pôles que sont restructuration et guerre impérialiste, c’est la politique. Or, pour la bourgeoisie, la politique, c’est l’État. Le véritable lieu de la restructuration, c’est l’État.

L’État comme terrain véritable de la restructuration

La bourgeoisie est la classe dominante ; dans les luttes de classes, le rapport de force est condensé sous la forme de l’État bourgeois. Cela signifie que le premier terrain de la restructuration, c’est l’État. La bourgeoisie va chercher à redéfinir ses rapports aux masses populaires, en restructurant tous ses rapports avec elle, depuis les impôts jusqu’à la police, en passant par les syndicats.

La bourgeoisie va chercher à former, à tous les niveaux, un pacte corporatiste afin de soumettre les masses populaires au préalable divisées.

Inversement, la classe ouvrière est la classe opprimée. De ce fait, c’est par la recomposition de la classe que se condense, de manière inversée à la bourgeoisie, le rapport de force devant aboutir à l’État socialiste. Cette recomposition a comme substance l’autonomie prolétarienne, le refus de tout ce qui sert le pacte corporatiste que la bourgeoisie veut mettre en place.

Mais ce n’est pas tout : l’appareil d’État connaît également de profondes modifications.

L’appareil d’État et sa modification dans la tendance à la guerre

Ce qui se passe, dialectiquement, c’est que certains secteurs capitalistes profitent avant tout de la restructuration, tandis que d’autres profitent avant tout de la tendance à la guerre, parce qu’ils ont déjà atteint un niveau monopoliste tellement parasitaire que la restructuration devient secondaire pour eux. Or, ce sont les secteurs monopolistes qui tendent à l’emporter, et avec eux la tendance à la guerre.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de restructuration en général. Mais les monopoles partent à la conquête de l’État, ils en prennent le contrôle, avec comme but un capitalisme monopoliste d’État comme force de frappe impérialiste, capable de mobiliser pour la guerre.

Cela implique que l’appareil d’État va changer de forme et de personnel, afin de se plier toujours plus entièrement aux exigences des monopoles. C’est un aspect essentiel, car cela veut dire que la fascisation accompagne la restructuration de l’État en général.

C’est là quelque chose de très compliqué, car comme on le sait les réformistes servent la restructuration, mais la restructuration est parallèle à la fascisation. Les réformistes sont pourtant opposés au fascisme, mais ils désarment l’antifascisme en participant à la restructuration.

Il y a ici quelque chose de particulièrement difficile à appréhender dans les faits et l’Internationale Communiste a eu de grandes difficultés à cerner le double caractère des réformistes.

Il faut ainsi distinguer entre la restructuration de l’État en général et son appropriation par les monopoles. Et cela implique de rejeter la thèse révisionniste qui, depuis les années 1960, prétend que l’État relèverait déjà d’un « capitalisme monopoliste d’État » post-impérialiste.

La fermeture des remontées mécaniques des stations des ski en France, un marqueur de la seconde crise générale du capitalisme

[Crise numéro 9, février 2021]

Le tourisme « hivernal » fondé sur les loisirs du ski s’est développé à partir des années 1920-1930. Les congés payés ainsi que le développement de multiples voies ferrées dans les zones montagneuses ont favorisé le développement de ce tourisme. Auparavant utilisé comme un moyen rudimentaire de déplacement par la paysannerie, le ski s’est généralisé comme sport grâce à l’essor des forces productives des années 1960.

Le coup d’arrêt de mars 2020, ainsi que la perspective d’une « saison blanche » 2020-2021 viennent fermer tout un cycle social, économique, et culturel ouvert dans les montagnes françaises au sortir de la seconde guerre mondiale.

La massification du ski dans les années 1970

C’est au sortir de la seconde guerre mondiale que se pose la généralisation du secteur touristique. Il s’ensuit dès les années 1960 une vaste politique de développement de stations de ski, construites de manière ad hoc à moyenne et haute altitudes.

C’est le « plan neige » lancé par le gaullisme, s’étalant de 1964 à 1977, visant à contre-carrer la prolétarisation des couches paysannes, et donc l’exode rural. L’affaiblissement de l’économie paysanne, principalement des alpages, a été le résultat direct de la concentration de l’agriculture dans les mains de quelques gros capitalistes dominés par la grande distribution.

C’est la massification du tourisme hivernal liée à la bourgeoisie et aux couches supérieures de la petite-bourgeoisie. La démocratisation du ski est quant à elle plutôt liée au travail social-démocrate des municipalités dirigées par le P.C.F., avec l’organisation de séjours pour les foyers ouvriers dans le cadres de comités d’entreprises, notamment d’entreprises telles que la SNCF, EDF-GDF.

Massification bourgeoise et relative « démocratisation » peuvent se lire à partir de deux choses culturelles. C’est d’un côté le film populaire « Les bronzés font du ski », de l’autre sa mise en avant pour moderniser l’ancien style bourgeois-conservateur. Cela fait qu’il y a 5,6 millions de français pratiquant le ski alpin, dont plus de 50 % proviennent des villes de plus de 100 000 habitants.

Si le gaullisme a vu les stations de ski comme une manière d’acheter la paix sociale dans les territoires montagneux, l’aile libérale de la bourgeoisie en a fait une partie intégrante de son life style. Cet élan a commencé dans le cadre de la première crise générale, avec notamment la construction d’hôtels et de chalets de luxe à Megève par Noémie de Rothschild, avec la Société française des Hôtels de Montagne fondée en 1919.

On a ainsi les images diffusées à la télévision au milieu des années 1970 du président Valéry Giscard d’Estaing dévalant les pentes de plusieurs stations savoyardes, sans bonnet, avec un simple pull-over et des lunettes de soleil classiques.

Certaines parties des zones montagneuses françaises se sont donc en grande partie développeés sur la base du tourisme hivernal lié à la pratique du ski. Avec l’Autriche et les États-Unis, la France et ses 295 stations, dont 112 sont dans les deux Savoie, sont les trois principaux marchés touristiques du ski dans le monde, suivis ensuite par le Canada, la Suisse, l’Italie et la Slovénie.

Les années 1970-1980 ont été l’apogée de ce qui fut appelé, à raison, l’or blanc

Cet essor social et culturel se base évidemment sur toute une infrastructure logistique, allant de l’hôtellerie-restauration en passant par les commerces de location de ski, jusqu’aux écoles de ski alpin. Mais il y a aussi, toutes la production matérielle qui sous-tend cette activité : industrie du ski, des accessoires vestimentaires, des pylônes de remontées mécaniques, etc.

Les domaines skiables sont de plus en plus concentrés dans des monopoles, que ceux-ci soient de type familial ou de type économique classique.

On a donc soit la grande famille bourgeoise qui gère un domaine tout en s’accaparant et gérant l’ensemble des ressources d’un village sur le mode du notable rural, avec parfois une délégation de gestion à un groupe spécialisé en la matière comme Labellemontagne (onze stations gérées en France).

Soit un monopole tel que la gigantesque Compagnie des Alpes, qui a la Caisse des dépôts et consignations comme actionnaire principal.

Ce monopole gère en partie les fonds de la Compagnie du Mont-Blanc. Elle détient une dizaine de stations françaises comme Val-d’Isère, les Deux Alpes, Serre Chevalier, Flaine, le Grand Massif, Méribel, mais aussi des stations italiennes comme Courmayeur. Elle a également des parts dans La Rosière, Valmorel, Megève, Avoriaz, mais aussi dans les stations suisses de Verbier et Saas Fee. A cela s’ajoute la détention de plusieurs espaces de loisirs et culturels, comme le Futuroscope, le Musée Grévin ou le parc Astérix, des restaurants, plus de 200 magasins de sports.

Avec un bénéfice net de 47,7 millions d’euros (profits) enregistré en mai 2020, la Compagnie des Alpes a perdu un peu plus de 15 millions d’euros suite au premier confinement du printemps 2020 (62,2 Millions d’euros de bénéfices net en 2018-2019).

À la suite des premières annonces de non-ouverture des stations de ski en décembre, des tensions sont d’ailleurs apparues entre le monopole CDA et les stations de ski à gestion familliale-notabilière. Ces dernières ont fustigé la CDA pour soutenir une fermeture en décembre car ayant la trésorerie pour encaisser le coup.

L’hébergement est lui aussi tiré par trois principaux monopoles que sont le « Club Med » avec la possession de 11 villages, « Pierre & Vacances » et ses 6 200 appartements pour 32 500 lits, et « Odalys Vacances », gestionnaire de 128 000 lits et de 257 établissements en France (été/hiver).

Du côté du matériel, on a également un processus de concentration avec principalement deux monopoles que sont Rossignol et Salomon. Ces deux entreprises sont largement élancées dans les années 1950-1960 dans le sillage des « Plan-neige », raflant aujourd’hui respectivement 25 % et 15 % du marché du ski.

Du côté des infrastructures, le secteur est d’autant plus concentré qu’il demande des investissements colossaux en capital constant, pour un taux de rotation du capital assez lent.

On a ainsi pour les remontées mécaniques des monopoles directement lié à leur base nationale : Bartholet pour la Suisse, CCM et Leitner pour l’Italie, Poma et dans une moindre mesure GGM pour la France, Doppelmayr-Garaventa pour l’Autriche et Sky trac pour les États-Unis.

Au niveau des cabines des téléphériques, le secteur est encore plus concentré avec surtout trois entreprises, filiales des groupes précédents : CWA, filiale suisse de l’autrichien Doppelmayr, Gargloff, filiale de BMF, et Sigma Cabins, filiale de Poma.

Ces mastodontes entretiennent toute une activité sous-traitante, comme par exemple la demande en câbles électriques et d’acier, des filiales comme l’usine de Doppelmayr à Modane en Savoie, qui emploie une cinquantaine de personnes fixes, les usines Poma en Isère et en Savoie, etc.

Le tournant des années 1990

Les années 1990 ont été un moment charnière dans les sports d’hiver et l’industrie touristique.

Tout d’abord il y a eu l’essor du snowboard, et du ski freestyle, qui a du être absorbé-intégré par les secteurs capitalistes. L’essor du snowboard est en lien direct avec la critique du ski aseptisé par la bourgeoisie, avec son style « guindé ».

Il fallait pouvoir surfer la neige : c’est ce que propose Jake Burton dès 1979 et qui se généralise progressivement dans les années 1990. Les « snowboarders » ont été très mal vus au départ, avec l’image de punks des neiges, cultivant un entre-soi marginal, alternatif, puisant dans le vie de « saisonniers », souvent vivant en camions aménagés, etc.

Évidemment, les secteurs capitalistes sont parvenus, sans grande difficultés, à intégrer tout cela dans sa machinerie d’accumulation. Il a fallu investir dans de nouveaux moyens de production, former de nouveaux ingénieurs, etc.

Ce qui va apparaître comme un obstacle objectif, lié ici directement à la seconde crise générale, c’est bien évidemment le réchauffement climatique.

L’hiver 1963-1964 avait déjà rappelé la réalité à la bourgeoisie : l’économie du ski est conditionnée à un important aléa climatique. Mais ce sont les hivers « sans neige » de 1988-1989, 1992-1993 puis 2006-2007 qui vont faire basculer les mentalités.

Tout cela a engendré une baisse progressive des volumes de production à partir de la fin des années 1990. À cela s’est ajouté un tassement des marchés asiatiques, principalement celui du Japon, dans le cadre des crises économiques régionales de 1997-1998.

C’est le moment de la restructuration pour les équipementiers, exprimant en fait la baisse tendancielle du taux de profit dans le secteur. On est loin de l’artisan-menuisier, travaillant le bois pour fabriquer des skis, avec des nouvelles technologies, des nouvelles matières, plus d’automation, etc.

Salomon a ainsi été racheté par le groupe finlandais Amer Sports en 1997 à la suite de sa vente par Adidas. En 2008, son dernier site de production de ski à Rumilly en Haute-Savoie est fermé.

Rossignol a quant lui été racheté en 2005 par le groupe américain Quicksilver, avec une série de suppressions d’emplois, avant d’être revendu à fonds australien Macquarie & Jarden courant 2008. En 2013, c’est le fonds norvégien Altor qui rachète finalement le groupe Rossignol.

Depuis les dernières années, ces équipementiers ont cherché à diversifier leur production dans le domaine des loisirs estivaux (trails, randonnées, vtt, etc.), mais cela ne va pas suffire à faire face à l’ampleur de la dégringolade liée à la crise sanitaire de 2020-2021.

Du côté des stations de ski, il y a eu investissement massif dans les canons à neige. Auparavant limités à telle ou telle grand domaine, et à tel piste exposé à l’adret (plein soleil), les canons à neige ont envahi toutes les stations de ski pendant les années 2000.

Cela modifie grandement le cycle d’écoulement des eaux, avec des conséquences négatives sur la faune et la flore. Des conflits ont également lieu quant à l’usage des cours d’eau pour les réserves de canons à neige, rendus explosifs avec les sécheresses de plus en plus régulière.

A ce titre, notons que l’ajout de Pseudomonas syringae pour fabriquer de la neige artificielle malgré des températures positives élevées, porté notamment par la marque Snomax, est interdit dans deux régions autrichiennes ainsi qu’en France. Elle est par contre autorisée en Suisse et aux Etats-Unis.

Le Pseudomonas syringae est une bactérie qui lorsque la neige artificielle fond, s’attaque et tue certains végétaux de l’intérieur. Les tensions produites par la seconde crise générale du capitalisme, sur fond de réchauffement climatique, pourrait rabattre les cartes de cette question.

Il y a également une course à l’extension des domaines, pour proposer des vastes étendues, avec des pentes douces à destination d’une clientèle peu sportive. Cela implique des travaux estivaux de terrassement délétères au plan écologique.

C’est le basculement des stations de ski dans la décadence complète, de plus en plus portée par une clientèle huppée cosmopolite, bien loin de l’effort sportif et très proche de l’esprit loisir-festif avec tout l’impact écologique occasionné.

Si la critique écologique a émergé dans le milieu des années 1970, elle était réduite à l’aspect romantique anthropocentré des « paysages » et de la disparition des milieux paysans. Cette dimension va s’effacer dans les années 1990-2000, avec une insistance plus forte sur un réchauffement climatique qui se découvre à vue d’œil.

Dans les Alpes, la température moyenne a augmenté de + 2°c, avec une baisse de l’enneigement en-dessous de 1600 mètres. Les stations de Pyrénées sont les plus directement touchées.

Le coup d’arrêt brutal de 2020

Les effets sociaux et culturels de la crise sanitaire

On assiste depuis le mois de novembre 2020 à une sorte de fuite en avant des dirigeants du secteur, qui se sont félicités du semi-confinement d’octobre dans l’espoir d’une ouverture pour la fin décembre afin d’attirer la clientèle française.

En décembre, des élus du Parti socialiste sont même allés jusqu’à signer une tribune corporatiste pour légitimer la ré-ouverture des remontées mécaniques. Cela témoigne du renforcement du fascisme, comme reflet du raidissement des monopoles.

Dans une lettre ouverte au premier ministre Jean Castex, Henri Giscard d’Estaing, fils de l’ancien Président décédé du covid-19, et président du Club Med demandait la ré-ouverture pour février. Il constatait que qu’avec plus de « 50 % du PIB de la Savoie, et un peu moins en Haute-Savoie […] plus de 100 000 emplois saisonniers pourraient disparaître ».

Guy Bloch, tout à la fois maire de la station des Plagnes en Savoie, président de l’Association nationale des maires de stations de montagne (ANMSM) et du « syndicat » France montagne, annonce la disparition de dizaines de milliers de commerces, tout en ajoutant dans un article du Figaro :

« Si nous ne sommes pas ouverts pour le 6 février ça va être dramatique car les aides seront insuffisantes pour permettre la survie de l’écosystème.

Ce qui est gagné en hiver est réinvesti le reste de l’année sur tout le territoire donc si le modèle économique disparaît ce sont des dizaines de milliers d’emplois qui seront supprimés et des dizaines de milliers de familles qui quitteront la montagne pour partir en milieu urbain »

Il y a bien là tout un cycle entamé à partir des années 1950, et maintenu coûte que coûte en vie depuis les années 1990. La seconde crise générale du capitalisme marque ainsi une gigantesque rupture, avec bien évidemment un inégale répartition. Ce sont les stations dite de seconde et troisième générations qui sont le plus touchées.

Alors que les premières stations sont celles de basse altitude développées autour d’un village pré-existant (Chamonix, Megève, Grand Bornand, etc.), les stations de seconde génération ont été créées au-delà du village d’origine. L’ensemble de l’espace foncier et commercial du village a été consommé pour les « besoins » du tourisme hivernal, comme Courchevel ou l’Alpe d’Huez.

Quant à la station de troisième génération, elle correspond plus directement au « Plan-neige » des années 1960-1970 : construite à plus haute altitude, elle a comme particularité d’être « intégrée » avec parkings, buildings de plusieurs étages et routes permettant d’accéder aux pistes « ski en main ». C’est le cas de Flaine et d’Avoriaz en Haute-Savoie, Tignes et Isola 2000 en Savoie.

Alors que les stations de moyenne altitude (première et seconde génération) enregistrent un recul de 35 % à 60 % de leur réservation, les grands domaines de type troisième génération ont connu un recul de près de 90 % de leur activité normale. Le village-station a pu limiter la casse en proposant d’autres activités.

Par exemple, à Val Thorens, le mois de décembre n’a enregistré que 2 000 touristes contre 25 000 d’ordinaires. De manière générale, la perte moyenne des stations de ski toutes confondues était estimé mi-janvier à 70 %.

L’apparition des variants britanniques, sud-africain et brésilien à la fin décembre 2020, notamment dans la station de ski suisse de Saint Moritz, a clôt toute perspective d’ouverture pour les vacances de février des stations françaises.

A l’inverse, les stations de ski en Autriche et en Suisse sont restées ouvertes, alors que celles en Italie sont également fermées. Ces inégalités provoquent forcément un aiguisement de la concurrence.

La saison blanche va donc être une véritable onde de choc, avec notamment le bouleversement en profondeur du mode de vie saisonnier. Un mode de vie qui, s’il cherche à s’échapper de manière justifiée de la monotonie prolétaire, est culturellement au service du capitalisme. A ce titre, il va bien leur falloir chercher une solution puisque la réforme de l’assurance-chômage prévue au printemps 2020 n’a fait qu’être repoussé du fait de la crise sanitaire.

Cette impossibilité d’avoir une activité a entraîné toute une contestation portée par une alliance de notables bourgeois des stations, de petits commerçants et d’une partie des travailleurs saisonniers. A l’inverse, une partie de la population montagnarde a vu dans cet arrêt un moment de répit pour les animaux sauvages.

C’est l’expression ici d’une opposition de classe, déjà présente mais que les effets de la crise sanitaire rendent de plus en plus antagoniste, ouvrant un nœud de contradictions révolutionnaires.

Une fuite en avant sous la domination unilatérale des monopoles

Forcées de fermer de manière prématurée en mars 2020, les stations de ski ont enregistré une perte d’environ 1,5 milliards d’euros. L’Agence Savoie Mont-Blanc annonce une perte de 5,8 milliards d’euros si la fermeture des stations est maintenue jusqu’à fin mars, et de plus de 4 milliards dans tous les cas.

Or, plus d’un tiers, voire plus, du PIB de ces départements provient des recettes touristiques. C’est un gigantesque crash. Le directeur générale du Tourisme en Savoie parle d’« une situation de crise totalement inédite » ; celui des Hautes-Alpes affirme que c’est « tout le territoire montagnard qui est mis en péril, par effet domino ».

Les prémices de la future secousse sont déjà là. Pour n’en citer que quelques exemples, l’autrichien Doppelmayr a annoncé le licenciement de 190 salariés.

L’entreprise de ski Rossignol a supprimé 92 postes dès la rentrée 2020, soit avant la saison blanche 2020-2021 et alors que près de 45 % des ventes de ski en France sont pris par les magasins de location en station. Dans la station des Carroz, seulement 80 saisonniers travaillent sur 450 embauchés (800 en temps normal).

Les secteurs les plus touchés vont être l’hôtellerie-restauration, les commerçants de location de matériel, puis les équipementiers de ski comme Rossignol et Salomon, entraînant une véritable effet en cascade sur les clients et fournisseurs qui leur sont liés. Avec 1,4 millions de lits à disposition, les pertes dans le secteur de l’hôtellerie vont être dantesques.

Pour les gestionnaires des remontées mécaniques elles-mêmes, le coût est d’autant plus rude que les charges fixes (loyers, entretien mécanique, damage, sécurisation des couloirs, etc.) sont très élevées. Des charges qui ont continué à être payé comme si la saison allait repartir.

Il y a eu une masse d’argent déboursée pour finalement zéro recettes, car le damage des pistes a continué, et les canons à neige ont continué de tourner. Rien que le damage d’un domaine d’une centaine de kilomètres de pistes coûte 15 à 20 000 euros par nuit.

Le remboursement des aides va être explosif, en plus du gonflement d’une dette faramineuse. La Compagnie des Alpes a contracté par exemple deux PGE (prêt garanti par l’État) avoisinant les 500 millions d’euros, alors même que ses bénéfices net en mai 2020 étaient de 47,7 million d’euros. Il y a un décalage énorme.

A noter d’ailleurs que Dominique Marcel, le Président-directeur général de la Compagnie des Alpes, a pris la présidence de l’Alliance France Tourisme, auparavant occupée par le directeur général du groupe hôtelier Accor.

Enfin dans une moindre mesure les producteurs des infrastructures vont aussi être touchées. Ce dernier secteur est intéressant à analyser, tant il exprime le renforcement des monopoles dans l’appareil d’État.

En effet, avec l’explosion des dettes publiques et privées, les monopoles des remontées mécaniques et des cabines vont également connaître un coup d’arrêt, avec des investissement en berne.

Alors que les monopoles du secteur cherchaient à ré-orienter progressivement leur activité vers le transport par câbles urbain du fait du réchauffement climatique, le coup d’arrêt brutal de 2020 met fin à cette transition « pacifique ». Si l’on regarde seulement ces entreprises, on constate en effet une course à la conquête de marchés extérieures des transports par câbles urbain.

Cela accentue les rivalités inter-impérialistes, comme le montre par exemple le décrochage par Poma de la construction du téléphérique à Oulan-Bator en Mongolie. L’État français a accordé un prêt à la Mongolie, conditionné à l’obtention par Poma de la construction d’un téléphérique à Oulan-Bator. C’est là une preuve de prise de contrôle de l’État par la fraction monopolistique du capital français.

Dans le même temps, au niveau des stations de ski elles-mêmes, il est déjà annoncé un partenariat entre la Banque des territoires (propriété de la Caisse des Dépôts) et le Crédit Agricole des Savoie pour développer, pour l’instant seulement à Aime-La Plagne et La Clusaz des projets, tels que des ascenseurs valléen (transport par câbles), de l’ « immobilier raisonnable », etc. Le prix de l’immobilier a dégringolé en quelques semaines, révélant la surproduction de marchandises.

L’impact de la seconde crise générale du capitalisme sur les stations de ski forme une onde de choc historique pour ces régions. C’est toute la dynamique qui est grippée, avec également une baisse des recettes fiscales pour les communes, les départements, bloquant les investissements publics.

À cela s’ajoutent des professions en dehors des aides de l’État, comme les cabinets de médecins, faisant courir le risque de déserts médicaux déjà prégnant dans ces zones.

Il est évident que les habitantes et les habitants des zones montagneuses voient s’ouvrir une nouvelle période historique, avec en toile de fond la problématique écologique qui se heurte à la bourgeoisie cosmopolite, principale clientèle tirant les stations de ski.

Il y a là une situation explosive pour les prochaines années, d’autant plus forte que ces départements ont été habitués à une richesse touristique débordante, impliquant la formation de subjectivités en rupture avec tout cela.

L’industrie de la reproduction humaine illustre une énième facette de la seconde crise générale du capitalisme

Plus le capitalisme avance, plus il doit trouver de nouveaux marchés pour se reproduire, et pour cela il doit de plus en plus se tourner vers du superflu et faire tomber les barrières morales. Cette dynamique va en s’intensifiant en temps de crise, puisqu’il existe alors une masse de capital cherchant à s’investir.

C’est le cas du marché de la reproduction humaine, qui profite de la stérilité causée par d’autres secteurs détruisant la nature et les capacités de reproduction des espèces, mais aussi de l’égocentrisme inhérent à une société individualiste.

Au lieu d’orienter les incroyables forces productives et technologiques vers le développement d’un mode de vie harmonieux, il y a un désordre caractéristique, où l’on ne raisonne qu’en court terme et en parades des développements anarchiques antérieurs.

En somme, on soigne les maux d’une industrie mortifère par une autre, encore plus aliénante avec de nouveaux intérêts en jeux.

Le grand « avantage » du marché de la reproduction est qu’il place son créneau dans le fondement même de la vie : perpétuer l’espèce. Et celle-ci passe par la capacité à se reproduire. C’est donc quelque chose qui peut passer facilement pour incontournable, dans lequel on ne va pas hésiter à investir.

Cette industrie a tout intérêt à transformer la procréation, déplaçant une production naturelle par une artificielle grâce à la technologie. C’est en cela que peuvent se créer de nouveaux secteurs dans lesquels les capitaux disponibles peuvent venir s’injecter.

Prenons par exemple les dispositifs de congélation des gamètes, l’imagerie médicale de pointe, le matériel obstétrique et bien sûr, le développement des outils génétiques, permettant d’isoler des gènes, de raccrocher des morceaux d’ADN tels que les ciseaux génétiques CRISPR-Cas9.

C’est que pour être réellement un marché viable, la reproduction va devoir toucher les couples hétérosexuels non-stériles, le plus gros marché potentiel. Le moyen d’y arriver est la génétique.

Pour ce marché en pleine expansion, la libéralisation de la PMA n’est pas un droit pour les homosexuels, c’est l’outil principal du processus permettant de faire passer un saut qualitatif au marché en allant à la rencontre des couples fertiles et des femmes seules.

Et pour toucher des couples stériles et des femmes seules, il faut proposer quelque chose d’attractif à banaliser, avec le pragmatisme génétique, « pour le bien de sa descendance ».

On a ainsi un développement extrêmement sophistiqué de la génétique pour pouvoir d’abord proposer l’implantation d’embryons « sains », puis pour pouvoir de plus en plus proposer des « options ».

Le bond de la pratique de la PMA depuis 2015 correspond d’ailleurs à l’amélioration des congélations d’ovocytes, mais aussi à la multiplication des possibilités de diagnostiques préimplantatoires (DPI), avec notamment des techniques permettant, outre d’éliminer un large spectre de maladies génétiques, de choisir le sexe depuis l’analyse génétique de l’embryon.

On a donc des parents non-stériles qui optent pour la PMA pour éviter des « problème génétiques », ceux-ci allant de la trisomie 21 à la dyslexie en passant par le strabisme comme cela peut être proposé au Royaume-Uni. Et d’autres encore, parce qu’ils ne veulent pas de fille, du fait d’une société encore fortement patriarcale comme c’est souvent le cas des couples chinois, par exemple.

Depuis ces améliorations, le marché de la procréation et ses multiples entreprises éparpillées commencent à connaître une activité intense de fusions – acquisitions, montrant une tendance au monopole.

Au début des années 2010, les entreprises étaient éparpillées, avec d’un côté des cliniques « indépendantes », de l’autre quelques banques de sperme et une industrie de niche.

En Europe, c’est l’Espagne qui a constitué le premier pôle à faire de la reproduction un secteur avec un ensemble de cliniques privées (IVI) essaimant à l’étranger, profitant des lois libérales. Dans ce pays, le marché de la procréation était estimé à un chiffre d’affaire de 500 millions d’euros environ en 2018.

À titre comparatif, le marché des jus de fruit dans ce même pays (premier vendeur européen) est de 730,63 millions d’euros. La procréation est un secteur du médical dans lequel l’Espagne est spécialisé, au même titre que les jus de fruits dans l’agro-alimentaire.

Mais pour gagner du terrain il faut pouvoir baisser les prix et bénéficier de lois favorables, cela ne peut se faire qu’en « pesant » toujours davantage.

C’est le sens de la fusion en 2017 d’IVI les cliniques espagnoles et RMANJ les américaines, faisant de IVI-RMA Global le leader mondial du marché de la procréation.

Aux USA, le marché de la reproduction est estimé à 3,6 milliards de dollars en 2017. Toujours à titre comparatif, 1,65 milliard c’est le chiffre d’affaire de Burger King en 2018.

En Asie aussi, le marché de la reproduction est en plein essor, avec une industrie des biotechnologies très développée. La discrimination sexuelle à la naissance au bénéfice des garçons, encore très présente, y promet la popularité du CGP (criblage génétique préimplantatoire, sorte de DPI permettant le choix du sexe).

Progressivement, les leaders du marché de la procréation vont inéluctablement arriver au stade de monopoles, avec 2 grands secteurs :

1) Les services, des cliniques liées aux banques de gamètes et aux agences de mères porteuses, qui sont en lien avec les clients.

2) Les bio-technologies et labos pharmaceutiques (avec les tests ADN, l’imagerie médicale, les outils génétiques, les traitements hormonaux, les instruments obstétriques…) représentant tout de suite des masses de capitaux énormes dont la procréation n’est qu’une nouvelle branche.

La tendance est également à racheter quelques acteurs des services pour disposer d’un contrôle complet de la chaîne de production de fœtus. Plus il y a de cliniques, plus leur industrie a des débouchés.

Viennent ensuite des secteurs adjacents comme l’assurance, le transport, le « tourisme de la santé »…

Évidemment tout cela se fait de manière absolument opaque et anti-démocratique, il est par exemple très difficile de trouver des chiffres, des données et de savoir où tout cela peut bien mener la société.

La pression du secteur est déjà énorme sur les pays n’ayant pas encore libéralisé la PMA, mobilisant toute une couche intermédiaire intellectuelle libérale sous couvert d’égalité des droits.

Il en va de même pour la Gestation Pour Autrui (GPA). Le sandale des nouveaux nés coincés dans le pays de leur « gestatrice » pendant les confinements amène les pro-réglementation à arguer en faveur d’une législation pour faciliter les filiations à l’internationale.

Avec la GPA on normalise le fait de louer le corps d’une femme pour accéder au « désir » d’enfant de tierces personnes. On connaît bien le cas des couples gays, deux hommes ne peuvent pas avoir d’enfants. On connaît aussi le cas des couples hétérosexuels dont l’utérus de la femme ne fonctionne pas. À cela s’ajoute une multitude de raisons tordues de recourir à une mère porteuse : Avoir un enfant après la ménopause, ne pas vouloir abîmer son corps de femme « objectifié » ou encore être un homme et vouloir un enfant tout seul.

À aucun moment il n’est question de morale, tout est une question de pseudo-égalité à posséder des enfants, de possibilités et de choix, et le rôle du libéralisme est de promouvoir une société où la pire des choses n’est pas la traite des êtres humains mais l’entrave à la liberté de choix.

Cependant pour la GPA, l’argument de l’égalité des droits à beaucoup plus de mal à faire son chemin puisque cette pratique relève purement et simplement de la traite des êtres humains.

D’autant plus que l’exploitation reproductive nécessite un réservoir de femmes précaires pour baisser ses prix et pouvoir prétendre à vendre une grossesse à des couples de classe moyenne.

C’est le sens des multiples tentatives d’ouverture de la GPA en Amérique Latine, ou de son développement dans les pays de l’Est de l’Europe. À l’inverse on a pu voir de scandaleuses usines à bébés en Inde, mais la pression populaire a mené à procéder à une législation restrictive en 2015.

La crise du mode de production va entraîner une accélération de ce phénomène avec des injections massives de capitaux et une bourgeoisie moderniste poussant à une élimination complète des barrières morales en contournant le débat démocratique, avec par exemple des résolutions internationales.

La bioéthique va donc être une question cruciale au niveau mondial, c’est un aspect supplémentaire de la friction entre le capitalisme et l’ensemble de la vie, de la biosphère, toujours plus méprisée et bafouée.

Le capital e-commercial dans la seconde crise générale du capitalisme

La crise générale a nécessairement un développent inégal selon les secteurs d’activités. D’ailleurs, c’est une nécessité pour les communistes que de comprendre les modalités de krach de tels et tels secteurs, avec en même temps, dialectiquement, les modalités d’essor accéléré d’autres secteurs. Sinon, on bascule dans une lecture unilatérale et on ne comprend pas la nature profondément contradictoire de la crise.

La plasticité du capitalisme permet à une partie du capital de s’engouffrer dans les possibilités de modernisation-restructuration offerte par la « crise » – en même temps, cela désaxe le capitalisme et accentue la pression sur les capitalistes en général.

À ce niveau, l’essor de la vente en ligne comme expression du capital commercial est un bon exemple pour comprendre le processus dialectique d’essor particulier d’une branche capitaliste qui renforce l’aspect général de la crise.

Dans un communiqué de presse de début décembre 2020, la « fédération e-commerce et vente à distance » (Fevad) note ainsi :

Avec un chiffre d’affaires cumulé de 77,9 milliards sur les 9 premiers mois, les ventes de produits et de services sur internet ont progressé de 5% par rapport à la même période l’an dernier.

A partir de l’analyse des données disponibles à ce jour, la Fevad table sur une progression des ventes de 8,5% au dernier trimestre. Si la croissance des ventes en ligne de produits devrait être plus importante que lors des précédents trimestres, celle-ci ne devrait toutefois pas suffire à compenser la baisse des services.

Dans ce contexte, le chiffre d’affaires annuel du e-commerce en 2020, tous produits et services confondus, devrait progresser de +6% sur un an, contre +11,5% en 2019, pour atteindre 109,6 milliards.

I. L’ « e-commerce » comme une forme spécifique du capital commercial dans la chute tendancielle du taux de profit

a) L’ « e-commerce » accompagne les monopoles industriels

Remarquons d’emblée que : la vente en ligne permet la rotation de telle industrie vestimentaire, telle industrie technologique et culturelle, etc., mais ne joue en rien dans la rotation par exemple de l’accumulation du capital dans l’acier, le pétrole, le ciment, etc. Reprenons donc la question de la baisse tendancielle du taux de profit.

On a des capitalistes qui cherchent à vendre toujours plus de marchandises pour élargir leur capital. Pour cela il faut baisser les coûts de production ainsi qu’élargir les marchés.

Comme on le sait, cela a pour conséquence de faire baisser la part du capital dédiée à l’emploi de la main d’œuvre (baisse coût de production) et d’augmenter la part dédiée à des moyens de production plus sophistiqués afin de produire plus vite, en moins de temps, et que donc que les marchandises soient moins chères et qu’ainsi elles se vendent mieux.

Or si le taux de profit baisse (la part des travailleurs diminue par rapport à la part de la machinerie), la logique même de cette baisse implique une hausse de la masse des profits puisque il y a une machinerie plus productive, donc plus de produits mis sur le marché.

Et comme on l’a compris avec Lénine, cette contradiction entre baisse qualitative (le taux de profit) et hausse quantitative (la masse de profits) aboutit à la formation de monopoles qui sont les seuls à mêmes d’assurer les énormes investissements en capital constant.

Le « e-commerce » qui appartient au capital commercial ne créé ni profit, ni ne produit de plus-value, il est donc entièrement dépendant de la dynamique de valorisation du capital industriel dont il s’approprie une part de survaleur. Il suit donc inévitablement la tendance monopolistique.

Comme le dit Marx à propos du capital commercial :

Le taux du profit de celui-ci est une grandeur donnée, qui dépend d’une part de la masse de profit produite par le capital industriel, et d’autre part du rapport du capital commercial au capital total avancé pour la production et la circulation.

De fait, on considère ainsi que 87 % du chiffre d’affaire du « e-commerce » est réalisé par 5% des acteurs du secteur.

b) Le capital e-commercial, comme un aspect de la contre-tendance à la chute du taux de profit

Dans l’explication de la baisse tendancielle du taux de profit dans le Capital, Karl Marx explique qu’il y a donc des contre-tendances. Au cœur de ce raisonnement, il y a la question du rapport entre le taux de plus-value, le taux de profit, et le capital organique. Et ce rapport se fonde sur un moment précis de l’accumulation du capital qui est le taux de rotation.

La rotation du capital, c’est l’ensemble du temps parcouru pour qu’un capital-argent investi initialement revienne sous la forme-argent, enrichie d’une plus-value produite dans la sphère de la production, « et » réalisée dans la sphère de la circulation. Bien qu’aspect secondaire de l’accumulation, le capital commercial est une clef du processus général d’accumulation.

Marx explique :

Le temps de rotation du commerce mondial a été diminué considérablement et l’activité du capital a été doublée et même triplée.

Il va de soi que cette révolution ne s’est pas accomplie sans contre-coup sur le taux du profit.

Pour apprécier d’une manière exacte l’influence de la rotation sur ce dernier, nous devons admettre que tous les autres éléments (taux de la plus-value, journée de travail, composition centésimale) sont les mêmes pour les deux capitaux que nous mettrons en parallèle. (…) Les taux de profit de deux capitaux de même composition, de même taux de plus-value et de même durée de travail, sont donc en rapport inverse des périodes de rotation.

Pour contrer la baisse continue et inéluctable de la main d’œuvre par rapport à la machinerie en général, le capital produit dans le cours de son accumulation des contre-tendances, des freins à la chute de sa baisse de valorisation.

Et pour bien saisir cela, il faut faire la différence entre le taux de profit et le taux de plus-value. Le taux de plus-value correspond au rapport d’exploitation entre le travail payé et le travail non payé. Le taux de profit correspond au rapport entre le taux de plus-value et le capital organique avancé.

On le voit le taux de plus-value reste central, mais ce taux connaît une tendance à la baisse du fait de l’augmentation de la machinerie « au détriment » de la main d’œuvre, source réelle de la plus-value. Pour un capitaliste, celle-ci peut donc au bien augmenter le taux d’exploitation (augmentation de la journée de travail, donner plus de tâches aux travailleurs, baisse du salaire, etc.).

Mais cela peut aussi donc jouer sur la rotation du capital, ce qui fait référence au taux de profit et non au taux de plus-value. Si le capital connaît 10 cycles de rotation au lieu de 5, cela signifie que lorsqu’il jette la somme initiale de capital-argent pour l’accumulation, il va obtenir 10 « retours sur investissements » (enrichis de la plus-value) sans avoir à rejeter à chaque fois la somme initiale.

Marx explique bien cela dans cet exemple :

Prenons un capital A, ayant la composition 80 c + 20 v = 100 C, et qui, pour un taux de plus-value de 100 %, accomplit deux rotations par an. Son produit annuel sera 160 c + 40 v + 40 pl . Le taux du profit devant être calculé en rapportant 40 pl , non pas au capital employé de 200, mais au capital avancé de 100, nous aurons p’ (profit) = 40 %.

Soit un second capital B = 160 c + 40 v = 200 C qui, pour le même taux de plus-value de 100 %, n’accomplit qu’une rotation par an. Son produit annuel sera également de 160 c + 40 v + 40 pl , mais les 40 pl devront être rapportés au capital avancé de 200, ce qui donnera un taux de profit de 20 %, la moitié de celui de A.

Donc, un capital d’un secteur industriel donné a tout intérêt à maximiser ses rotations, car cela lui permet de freiner la baisse inéluctable de sa valorisation.

On comprend ainsi quel rôle jouent les géants du « e-commerce » pour des branches industrielles, comme le high-tech, le textile, la culture.

Et comme le remarquait bien Lénine à propos du fait que « les monopoles n’éliminent pas la libre concurrence dont ils sont issus ; ils existent au-dessus et à côté d’elle », les monopoles du e-commerce laisse aux petits capitaux la possibilité de se lancer en accédant à la plateforme de vente en ligne qui leur fait économiser des coûts et leur permet d’accéder à un taux de rotation plus élevé.

c) Les géants du e-commerce comme expression de la tendance à la socialisation

En tant qu’agent du capital commercial, le e-commerce est donc l’expression de la chute tendancielle du taux de profit en ce sens qu’il suit la tendance à la concentration monopolistique, tout autant qu’une contre-tendance à cette chute elle-même (taux de rotation).

La chose est que comme il y a de plus en plus de marchandises produites dans le cadre d’une production monopolistique, il faut davantage écouler ces marchandises, au risque de voir la rotation, et donc l’accumulation, se gripper.

Comme le taux de profit ne fait que chuter et que ce qui compte toujours plus c’est sa masse, il faut absolument augmenter les rotations du capital. Pour cela, il faut arriver à faire correspondre au mieux le temps de production et le temps de circulation.

C’est là qu’émerge le « e-commerce », comme expression d’une tendance toujours plus marquée à la socialisation à travers et malgré le capitalisme. À ce niveau, le capital commercial moderne profite des avancées informatiques, et principalement de la combinaison du big data et de l’intelligence artificielle, pour écouler coûte que coûte les marchandises via des comptes individuels à l’abonnement mensuel.

Mieux même, en produisant des besoins-artificiels sur cette base algorithmique, il génère l’illusion comme quoi il n’y aurait plus le chaos entre la production et la consommation. Évidemment cela est illusoire car cela n’ôte en rien la question de la paupérisation dans le cadre de la crise générale.

Le capitalisme est dans l’impossibilité même de faire que la production et la circulation se correspondent : seul le socialisme est à même de réaliser ce saut qualitatif, grâce à la planification. Mais justement, comment bien analyser ce qui relève ici d’une tendance à socialiser sur la base de la révolution socialiste et ce qui relève d’une empreinte capitaliste à démanteler ?

II Le capital e-commercial, une superstructure liée à l’impérialisme

a) La généralisation du fétichisme de la marchandise

A lors que la grande distribution s’est principalement emparée de l’écoulement des biens alimentaires dans les années 1960-1970, les géants de la vente en ligne se sont principalement appropriés la vente de vêtements et d’objets culturels (high-tech compris). Il y a ici une continuité dans la tendance au monopole de la grande distribution, dans les nouvelles conditions de la mutation informatique des années 1990-2000.

On pensera ici à Cdiscount (groupe Casino, 1998), Ebay (1995), Vente Privée (2001), Zalando (2008), PriceMinister (2000, racheté par le japonais Rakuten en 2010), Wish (groupe Alibaba, 1999), Amazon (1994). En 2017, Cdiscount a écoulé 30 millions de colis, Alibaba 821 millions et Amazon plus de 3 milliards. C’est vertigineux.

Avec les modalités de la circulation à flux-tendu du capital, l’épuration rapide des stocks est encore plus nécessaire qu’auparavant – sans rien changer à la nature même du capitalisme. La surproduction de capital oblige à ce que les parties des capitaux investis aient un « retour sur investissement » le plus rapide possible, et donc, dans le même temps, que la surproduction de marchandises soit « évitée » par la garantie de leur écoulement.

De par cette configuration, ce secteur de l’ « e-commerce » pousse jusqu’à l’absurde les tendances à l’éparpillement-gâchis capitaliste. C’est là un des caractères typiques du fétichisme de la marchandise qui occulte les conditions même de sa production réelle.

Ce sont ces camions poids-lourds qui peuvent traverser l’Europe toute entière, avec seulement quelques colis chargés, afin de satisfaire la demande d’une livraison rapide (24 à 48 heures). Ou bien ces palettes entières de marchandises reçues, qui sont sorties de leur carton initial, pour être emballées une seconde fois dans un carton – aux proportions parfois démesurées par rapport à la valeur d’usage contenue – aux couleurs du distributeur.

Notons ici également que l’industrie du carton, et donc l’exploitation du bois, sont des secteurs capitalistes qui ont vu leurs profits exploser avec la crise sanitaire, puisqu’elle fournit les cartons des marchandises.

Cela se heurte là aussi à des contradictions, principalement l’écocide, avec notamment de nombreuses forêts exploitées qui sont rongées par le scolyte, un insecte en prolifération du fait du réchauffement climatique. L’essor de l’industrie du carton est également génératrice d’une forte pollution des eaux, comme cela est visible avec Smurfit Kappa dans le bassin d’Arcachon, provoquant des critiques et oppositions locales. 

L’augmentation de la vitesse de rotation du capital joue ici un rôle dans la contre-tendance à la chute du taux de profit, en accentuant l’aspect extensif-quantitatif de la circulation marchande. Évidemment, cela offre toujours plus de poids aux monopoles car il faut assumer une très lourde logistique.

Avec le boom de l’« e-commerce », on passe un seuil dans le rapport fétichisé à la marchandise. Tout le caractère social de la chaîne de production du bien utile disparaît derrière une valeur d’échange que l’on s’approprie par désir, dans l’isolement et l’atomisation sociale – la figure du livreur étant la seule figure comme fenêtre ouverte dans la saisie des producteurs.

Un maillon de la chaîne qui est d’ailleurs déjà en cours de dissolution avec l’essor des services de livraison en l’absence de clients « grâce » aux boites sécurisées par digicode (« smart box »).

Et avec le big bata « e-commercial », on a un capital commercial qui anticipe des nouveaux besoins, afin d’assurer l’écoulement des marchandises.

Il y a une généralisation à l’ensemble des rapports sociaux de la forme aliénée qu’est la marchandise, où les personnalités ne vivent et ne se réalisent que dans la valorisation marchande elle-même. Le caractère utile, productif, des besoins (et pensons ici aux besoins culturels et intellectuels) disparaît dans des personnalités façonnées, modelées par l’immense automate de l’auto-valorisation.

b) Le caractère parasite du « e-commerce »

L a tendance aux monopoles a ceci de bon qu’elle rapproche inéluctablement du socialisme, de la socialisation complète de la production.

En tant qu’expression de la chute tendancielle du taux de profit, les monopoles de l’« e-commerce » suivent l’augmentation de la productivité sociale du travail. On le voit avec des tas de technologies de stockages, l’approfondissement de l’automatisation de l’entreposage, etc.

T out cela est donc à socialiser dans le cadre de la Révolution socialiste, formant ensuite une base certaine pour la transition au communisme, tout en tenant compte de leur ré-organisation dans le cadre de la résolution de la contradiction ville-campagne.

Mais, il ne faudrait pas pour autant penser de manière unilatérale les choses. Car le « e-commerce » relève dialectiquement d’une infrastructure et d’une superstructure, la seconde étant l’aspect principal.

La superstructure concerne, non pas le contenu, mais la forme de l’ « e-commerce » passant par le fait de « faire son marché » en quelques clics sur internet pour se faire livrer quelques jours plus tard. Cet aspect est à démanteler par une révolution culturelle.

Nulle doute d’ailleurs que toute cette dynamique a suivi l’accès massif des français à la propriété privée, notamment par le biais d’un pavillon en périphérie urbaine ou en zone rurale. Il y a une généralisation du comportement des dominants à l’ensemble de la population qui veut qu’il y ait des gens dont la fonction est de servir leurs intérêts égo-centrés. Cette généralisation suffit de montrer à quel niveau de corruption se situent les masses en France, quel est le taux d’aliénation général.

Nul hasard donc à ce que la Fevad remarque début décembre que :

« Suite à l’annonce du second confinement, la Fevad a mis en place un panel d’une cinquantaine de sites e-commerce dans le secteur non-alimentaire. Si les résultats issus de ce panel n’ont pas valeur d’indicateur global pour l’ensemble du secteur, ils n’en permettent pas moins de mesurer l’évolution de l’activité dans le contexte du confinement.

Ainsi, le chiffre d’affaires global du panel a progressé de 77% pendant ce second confinement. Les enseignes à dominante Meubles-Décoration-Aménagement Maison réalisent près de trois fois le chiffre d’affaires de l’an dernier à la même période. Les enseignes à dominante Produits Techniques près du double. »

La généralisation du « life style » aristocratique, de l’esprit de châtelain pour lequel on paie pour être servi est le reflet de ce que l’on pourrait résumer par : société de service, société de serviteurs.

La société de services, tant vantée comme une société de « l’immatériel » et de l’emploi de couches moyennes, révèle dans la seconde crise générale son vrai visage : une société de serviteurs d’esprits aliénés aux mœurs bourgeois. Et ce ne sont pas des « employés » qui occupent cette tâche, mais tout simplement des prolétaires.

Et tout cela repose sur l’approfondissement de la destruction de la campagne par la ville. Comme le rappelait le président de la Fédération du e-commerce et de la vente à distance lui-même en 2017 :

Partout dans le monde, « on assiste à une mutation profonde et durable de la façon dont les gens font leurs courses, ce qui aura des répercussions sur la géographie des villes d’ici à 10 ans », notamment en ce qui concerne les points de livraison, les entrepôts, etc.

En fait, le principe de livraison de colis-marchandises répond ici à la tendance parasitaire du capitalisme monopoliste. On a des marchandises produites à moindre frais, là où le caractère d’exploitation est largement extensif ; marchandises qui inondent ensuite la métropole avec son esprit de consommation généralisée.

La seconde crise générale ouverte par le virus SARS-CoV-2 accélère alors ce processus du fait des confinements de la population.

Le confinement a posé une question antagonique au capitalisme : comment continuer à faire circuler les marchandises, alors que les flux de population sont sévèrement contraints, que les principaux magasins de vente ont été fermés ?

Comme tout mode de production basé sur la propriété privée le fait, le capitalisme a « répondu » en exploitant une couche sociale prolétarienne au bénéfice de toute la société. C’était là l’expression absurde, misérabiliste, d’esprit typiquement bourgeois, de « premiers de corvées ».

L a France se situe au troisième rang européen pour la vente en ligne, avec 37 millions d’acheteurs ayant dépensé en moyenne 2 200 euros, pour 33 clics-achats en moyenne avec un attrait poussé pour les vêtements. Au milieu des années 2000, la moyenne était de 763 euros. Se faire livrer du papier cadeau à Noël, un sèche-cheveux, des piles, du liquide vaisselle, on est bien loin du service de livraison du magasin de gros meubles…

Bref, on a là devant nous toutes les expressions économiques, sociales et culturelles de la métropole impérialiste ayant transformé le prolétariat en un prolétariat métropolitain, soumis au 24h sur 24h du capitalisme.

c) L’espace de la rupture subjective

C’est l’achèvement de ce que Lénine avait senti venir dans son livre « l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme » où il cite John Atkinson Hobson, un économiste britannique social-libéral qui décrivait le parasitisme des monopoles transnationaux sur les rapports sociaux de la Métropole :

« Telles sont les possibilités que nous offre une plus large alliance des États d’Occident, une fédération européenne des grandes puissances : loin de faire avancer la civilisation universelle, elle pourrait signifier un immense danger de parasitisme occidental aboutissant à constituer un groupe à part de nations industrielles avancées, dont les classes supérieures recevraient un énorme tribut de l’Asie et de l’Afrique et entretiendraient, à l’aide de ce tribut, de grandes masses domestiquées d’employés et de serviteurs, non plus occupées à produire en grandes quantités des produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés ou accomplissant, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie financière, des travaux industriels de second ordre. »

E t Lénine remarquait justement contre ce penseur libéral que toute la question était de savoir quelles luttes de classes auraient lieu pour résister et changer la tendance.

Or, on le sait, le premier cycle de la lutte de classe opposé à ce phénomène a eu lieu das les années 1970-1980 avec les avant-gardes révolutionnaires armées européennes. Des avant-gardes qui ont précisément théorisé à la suite de ce cycle la question du prolétaire métropolitain, de la domination générale du capitalisme sur les subjectivités.

L a seconde crise générale est l’ouverture d’un second cycle de lutte de classe dans lequel la rupture subjective va connaître une densité d’autant plus profonde que le caractère parasite de l’impérialisme pèse sur les mentalités.

Avec l’approfondissement de l’aspect économique de la crise qui voit paupérisme et précarité se renforcer, on voit l’espace qui se forme pour l’émergence de telles subjectivités. Car d’un côté, il y a le renforcement de toute cette dynamique absurde de l’ « e-commerce », avec comme aspect central la question écologique, et de l’autre il y a ratatinement des bases de la consommation, un effritement des bases du remboursement des crédits pour la voiture, le pavillon…

Dans la configuration d’une formation sociale atomisée, où le cannibalisme social va en progressant et l’individualisme s’épanouit, il n’y a aucune barrière morale, culturelle, à cet essor de la livraison à domicile, qui va même aller jusqu’à faire « disparaître » le livreur.

Pour les révolutionnaires, la livraison à domicile est une hérésie. Il faut à tout prix se désengager d’une telle pratique, cela fait partie d’un aspect de la rupture nécessaire avec ce monde. Cela correspond à la même nature que refuser le « fast-food » ou l’idéalisation du restaurant comme moment de détente. C’est là une expression de mentalités individualistes-atomisées qui se « font servir » passivement : un communiste refuse ce principe de la passivité.

L’ouverture d’un second cycle de lutte de classe sur la base de ruptures subjectives est nécessaire, et possible, et cela d’autant plus que l’avancée de la Guerre impérialiste forme tout un arrière-plan à la prise de conscience de tout le caractère parasite-impérialiste de la formation sociale capitaliste.

Les contours militaires des prochains conflits impérialistes et la substance de la guerre populaire au 21e siècle

Si elle n’est pas empêchée, la guerre impérialiste mondiale vers laquelle on tend ne se déclenchera pas de manière directe ; elle va passer par de violents accrochages, dont les contours militaires sont absolument nouveaux. Une importante réflexion est nécessaire à ce sujet.

Il ne s’agit pas seulement que la technologie a modifié la donne, c’est aussi que le matériau humain lui-même a changé. Les êtres humains sont en effet davantage formés dans l’utilisation de la technologie, des réseaux ; leur attention porte beaucoup plus facilement sur le court terme, aux dépens d’ailleurs d’efforts intellectuels et conceptuels prolongés.

Les êtres humains ont d’habitude l’avantage de devoir réagir et interagir, d’être placé dans un réseau d’activité. C’est le reflet d’exigences bien plus grandes du capitalisme quant aux réactions humaines dans les activités manuelles et intellectuelles.

C’est que la grande croissance des forces productives a modifié la donne, dans une situation de stabilité relative qui puise sa source dans la victoire de la superpuissance impérialiste américaine sur la superpuissance social-impérialiste soviétique, d’une part, et l’intégration du social-fascisme chinois dans le marché mondial, d’autre part.

Les êtres humains du début du 21e siècle seraient de ce fait absolument incapables de supporter les tranchées de la première guerre mondiale avec ses combats rudimentaires ; non seulement les conditions de vie leur sembleraient intenables, mais l’ennui et l’incompréhension de la simplicité des tâches leur seraient insupportables.

Même la seconde guerre mondiale, avec ses opérations conjuguées à grande échelle, ne correspond plus à des mentalités habituées à combiner, à apporter une certaine initiative, à ajouter quelque chose dans les activités, et cela à court terme.

Le travail d’aujourd’hui, même élémentaire, exige beaucoup plus d’intensité physique et psychique, de par une division du travail extrêmement approfondi. Les êtres humains sont bien plus insérés dans la production capitaliste qu’avant, même si un certain confort matériel apparaît comme pendant du développement de la consommation.

Cela modifie nécessairement les contours de la guerre.

Les états-majors et l’insertion du matériau humain dans la technologie

Les états-majors ont constaté cette importante modification des êtres humains et le matériau humain pour leurs troupes est désormais sélectionné. L’armée s’est professionnalisée ; elle n’est plus une troupe expérimentée organisant des appelés. C’est là une transformation radicale, parallèle à la spécialisation toujours plus poussée dans la société.

Les états-majors ont ainsi eu le souci d’intégrer cette spécialisation dans leur propre démarche. Ils ont cependant un souci de taille. Si les mentalités humaines sont désormais portés vers une plus grande rapidité de décision, il faut en même temps que cela corresponde aux vues de l’état-major.

Pour procéder à une image pittoresque, il suffit de penser à la contradiction dans le football. Les meilleurs entraîneurs sont devenus des experts en tactique de jeu, mais les joueurs sont le plus souvent peu éduqués et qui plus est aux mœurs simplistes ou décadentes. Les joueurs ne sont donc pas en mesure de suivre les entraîneurs, d’appliquer leurs consignes, voire même de les comprendre.

Les armées ont en un sens le même problème et cherchent à compenser cette contradiction en renforçant à tout prix la dimension « réseau ». Un joueur sur un terrain de football pourra toujours éviter les consignes en se positionnant de manière erronée. Mais les armées peuvent empêcher les soldats d’agir de manière « spontanée » en multipliant les couches de réseaux, c’est-à-dire en récoltant un maximum d’informations et en donnant des ordres en temps réel.

C’est le sens de la professionnalisation de l’armée, moyen essentiel pour systématiser les réseaux. L’expression consacrée en France pour cela est le « combat en réseau infocentré ».

Un soldat livré à lui-même agira relativement comme bon lui semble, en fonction de sa formation et de ses impulsions, alors qu’un soldat connecté en permanence, donnant des informations sur sa position en temps réel, recevant des ordres, dépendant des autres et du type de matériel fourni, n’aura pas d’autres choix possibles que celui de suivre à la lettre les décisions venant par en haut.

Le « combat en réseau infocentré »

Le « combat en réseau infocentré » suit une logique implacable et c’est même sa nature de se constituer comme un raisonnement logique systématique.

Chaque élément donne des informations à une centrale, qui fournit en réponse des ordres aux différents éléments afin d’être le plus efficace possible. C’est la reprise de la théorie de la cybernétique : tout mouvement consiste en des données quantitatives, qu’il faut agencer.

Un tel agencement serait possible de la manière la plus efficace au moyen de scénarios d’évaluation établis au préalable et de calculs rationnels des gains et des pertes. On est dans la logique formelle, avec des données fixées une fois pour toutes, qu’on prévoit avec des scénarios.

Afin de s’assurer que le scénario prévu triomphe, l’accent est mis sur la dimension technologique, car fournissant les paramètres les plus stables.

Le « combat en réseau infocentré » et la technologie comme clef

Le « combat en réseau infocentré » est obligé d’avoir comme aspect principal la technologie et non le matériau humain. Cela tient à sa lecture formelle, qui ne reconnaît pas la dignité du réel, le caractère vivant des processus. Il considère tout comme « mort » et étant donné que le matériau humain est instable, insuffisamment « mort », il cherche à le neutraliser de la manière la plus poussée possible.

Son objectif concret est de réduire autant que possible ce qui n’est pas automatique. C’est le même raisonnement que le capitalisme mettant des gens au chômage en se procurant des machines pour les remplacer, alors que la richesse vient pourtant de ces gens.

Le « combat en réseau infocentré » privilégie donc les couches technologiques, qui en se superposant se neutralisent les unes les autres et permet à l’état-major de tout paramétrer. En pratique, cela donne la chose suivante :

– brouillage électroniques des forces ennemies pour affaiblit leur capacité de réaction ;

– système satellitaire ultra-précis pour dégager les points à viser ;

– missiles guidées de haute précision pour atteindre ces points ;

– envoi de troupes spéciales afin de procurer des informations ou d’attaquer des centres névralgiques ;

– soutien aérien et pilonnage afin de maintenir une domination en surface ;

– emploi de blindés de haut niveau pour asseoir l’emprise territoriale ;

– actions de drones armés téléguidés afin de procéder au harcèlement.

En clair, c’est une progression par petits blocs. L’infiltration désorganise la ligne de front, avec immédiatement une double offensive par l’artillerie et les drones, puis un assaut des blindés.

La supériorité n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, qualitative. La supériorité est purement quantitative : la maîtrise technologique est censée déplacer la nature de la bataille pour asseoir une nouvelle supériorité purement numérique. L’idée est simplement d’anéantir le centre de décision et de désorganiser les troupes ennemies, afin d’être en mesure de prendre le dessus quantitativement. La technologie ouvre la voie.

La guerre populaire et le peuple comme clef

Le « combat en réseau infocentré » se présente sous la forme d’une logique. La guerre populaire est, inversement, un système.

La logique passe par la technologie, par l’assemblage de données sous une forme mathématique, avec un agencement logique, prévu par le calcul. Les « wargames » sont des entraînements aux multiples scénarios. L’armée française a d’ailleurs embauché en 2020 une série d’auteurs de science-fiction pour former une « red team » alimentant l’état-major en scénarios surprenants.

Le système, à l’inverse, passe par le peuple, par la combinaison systématique de la dignité du réel, avec un agencement dialectique, imprévu et construit dans l’interaction. Il ne peut y avoir d’entraînement scénarisé au sens strict, car chaque situation est par définition nouvelle et elle-même en mouvement, en transformation, nécessitant par conséquent un choix adéquat de nature politique.

Cela sous-tend que les forces militaires de la révolution n’existent pas au préalable : elles se construisent au fur et à mesure, dans un processus prolongé. Les états-majors passent par en haut : ils ont leurs troupes et leurs scénarios prévoyant tel ou tel mode opératoire ; les forces révolutionnaires passent par en bas.

La génération des forces militaires de la révolution

La révolution génère les forces pour la faire vaincre et inversement ; c’est un processus dialectique entre les masses populaires et le processus historique, à travers le Parti Communiste dont la substance est de permettre la réalisation de ce processus.

Le Parti ne peut pas, de lui-même, générer abstraitement des organismes de masse, a fortiori des organismes révolutionnaires de masse. Il faut pour cela que la crise générale du capitalisme soit enclenché et déchire tellement la situation historique que même les revendications concernant les besoins immédiats relèvent de l’antagonisme.

La base de cela, c’est la contradiction entre la restructuration capitaliste et la réalité prolétarienne. Lorsque la base prolétarienne ne tolère plus la restructuration, se produit la confrontation et l’émergence du terrain révolutionnaire comme aire de l’autonomie prolétarienne par rapport à l’État et à la bourgeoisie.

C’est dans cette aire que se constituent les forces militaires de la révolution ; c’est un processus à la fois similaire et convergent avec la reconstitution du tissu prolétarien en tant que tel.

Le besoin de communisme et la recomposition du prolétariat

Le Parti Communiste a un aperçu complexe du processus révolutionnaire parce qu’il sait que c’est le besoin de communisme qui s’exprime historiquement et que le prolétariat se recompose secteur par secteur dans la bataille face à l’État et la bourgeoisie, contre la crise et ses restructurations capitalistes, contre la guerre.

L’unification des masses populaires s’accompagne pour cette raison de l’établissement du programme démocratique populaire, dans l’accumulation/synthèse des éléments de ce programme par l’expérience révolutionnaire concrète.

Si l’état-major militaire d’une armée réactionnaire a déjà ses scénarios, ses plans, sa logique, la guerre populaire consiste en un processus concret, non linéaire, porté par la subjectivité révolutionnaire se confrontant au réel et le transformant, accumulant les éléments d’un programme qui, une fois synthétisée, reflète le triomphe de la révolution.

Le Système du pouvoir prolétarien

De par le lent processus de formation des forces militaires révolutionnaires, il ne peut pas y avoir un « centre » de décision qui serait, immanquablement, la cible de la contre-révolution et qui, surtout, n’aurait pas un regard « intérieur ».

L’état-major d’une armée bourgeoise se veut « neutre », « objectif », avec des règles et des principes valables de manière systématique ; les forces révolutionnaires s’appuient de leur côté sur une compréhension dialectique concrète de la dignité du réel, le centre n’étant pas tant un lieu de décision qu’une base idéologique et politique, ayant formé une démarche servant de guide au processus.

C’est sur la base d’une telle pensée-guide que les différentes forces s’étant condensées dans le processus révolutionnaire se reconnaisse et s’agglomère, préservant leur compartimentation pour éviter l’écrasement, mais se reliant de manière dialectique dans les actions se combinant pour former un Système de pouvoir.

Le pouvoir prolétarien se constituant au fur et à mesure consiste en un système articulant de manière naturelle les forces s’accumulant dans le processus révolutionnaire. Il ne répond pas à un plan préétabli ou bien un modèle idéologique abstrait, bref à une logique formelle comme chez les états-majors bourgeois.

Il est le produit naturel d’une généralisation des forces révolutionnaires se combinant, secteur par secteur.

Et cette question de la capacité des forces militaires révolutionnaires à s’agglomérer dépend du niveau des communistes y participant et ayant atteint le niveau pour les diriger, puisqu’en dernier ressort la question décisive est celle de l’interaction dialectique que seuls les communistes peuvent saisir. La capacité des communistes à calibrer les activités des forces révolutionnaires conformément aux termes de l’affrontement en perpétuelle transformation est la clef de la victoire.

La question des termes de l’affrontement

Le « combat en réseau infocentré » exige de connaître au préalable les termes de l’affrontement, alors que la guerre populaire considère que ces termes sont en perpétuelle transformation et ne peuvent être connues au préalable.

Le « combat en réseau infocentré » raisonne en terme de « super-cerveau » plaçant des pions ; la guerre populaire se place comme Système de pouvoir se construisant dans les faits par des contre-pouvoirs démantelant l’ancien État.

Le « combat en réseau infocentré » est une conception de la guerre en général, alors que la guerre populaire est la conception spécifique du prolétariat pour prendre le pouvoir.

C’est que la bourgeoisie ne « pense » pas et ne peut pas voir un aperçu clair de la lutte des classes, alors que le prolétariat acquière une maturité toujours plus grande dans le processus révolutionnaire exposé et orienté par le Parti Communiste.

On peut dresser le tableau suivant des questions principales de la guerre :


BourgeoisieProlétariat
CommandementMécanique-hiérarchiséIdéologique-politique
ContrôleTechnique-satellitaireHumain
CommunicationsTechnique-satellitaireHumain
OrdinateursGrande puissance de calculCapacité de nuisance
InformationsDonnées mathématiquesCombinaison humaine
SurveillanceTechnique-satellitaireHumain
ReconnaissanceTechnique-satellitaireHumain
DoctrineÉcrasementAffirmation
StratégieVisant la résolutionCherchant le prolongé
TactiqueScénariséAdaptation au réel
TechnologiesHaut niveauFaible niveau

Tout cela n’a bien entendu qu’une valeur introductive, le problème se posant concrètement, dans le cadre de la crise générale du capitalisme.

Ce qui compte principalement, c’est de voir que pour le matérialisme dialectique, la guerre populaire a comme cœur le peuple ; pour les états-majors, la guerre impérialiste a comme cœur la technologie. Pour la guerre populaire, le chef est un soldat qui indique une voie et chaque soldat est un chef à petite échelle ; pour la guerre impérialiste, les soldats ne sont que des pions placés selon les calculs de l’état-major.

Pour la guerre populaire, les forces militaires se construisent secteur par secteur ; pour les états-majors, ce sont des forces préexistantes. Pour la guerre populaire, le processus est prolongé ; pour les états-majors, il s’agit de trouver le moyen de mener une frappe décisive.

Les PIB belge et français en 2020 : une dette budgétaire impliquant la restructuration capitaliste

Les institutions belges et françaises ont, à la fin de l’année 2020, fourni des données concernant le recul du PIB. Il faut bien sûr être prudent avec cela, car il est extrêmement difficile dans une société capitaliste d’avoir un aperçu fiable de la comptabilité. Il y a de plus un grand rôle idéologique dans les messages qui sont fait passés par l’intermédiaire de ces institutions. Il s’agit de leur part de montrer que la situation est bien suivie, voire bien supervisée, etc.

Du côté belge, la Banque Nationale de Belgique parle d’une chute du PIB de 6,7 %, avec pour chaque trimestre une évolution respective de – 3,4 %, – 11,8 %, +11,4 %, -1,5 %. Du côté français, l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) parle d’une chute du PIB de 9 %.

Les deux institutions se réjouissent du fait que ces chiffres sont moins importants qu’elles ne le pensaient. Elles constatent cependant qu’un retour à la « normale » ne se produirait pas avant la fin de 2022, avec également beaucoup d’incertitudes en raison de la pandémie encore en cours.

Surtout, elles constatent toutes deux une explosion du déficit des États, qui comme on le sait sont intervenus massivement pour maintenir l’ordre capitaliste. Pour ces institutions, un tel déficit est intenable et doit être réglé, en général mais aussi de manière plus particulière en cas de nouveau choc exigeant une nouvelle intervention. Ce qui se joue donc ici, c’est la future restructuration visant à faire payer la crise aux masses populaires.

La Banque Nationale de Belgique annonce la couleur en parlant de « feuille de route » pour résoudre une situation intenable :

« Le déficit budgétaire se creuserait sensiblement pour atteindre 10,6 % du PIB en 2020, sous l’effet de la crise économique qui induit automatiquement plus de dépenses et moins de recettes, mais aussi en raison des importantes mesures de soutien.

Ces dernières sont cependant principalement de nature temporaire; par conséquent, le déficit devrait se réduire dans les prochaines années, mais il se maintiendrait malgré tout aux alentours de 6 % du PIB.

La dette publique rapportée au PIB grimperait à quelque 120 % en 2023 et, dans l’hypothèse d’une normalisation de la croissance et d’un déficit budgétaire constant, elle continuerait d’augmenter par la suite.

Cette situation budgétaire intenable signifie que les éventuelles mesures de relance supplémentaires doivent être temporaires et cibler les entreprises saines et les groupes vulnérables. Pour donner un caractère durable à la reprise économique, une feuille de route pour l’assainissement des finances publiques s’impose également. »

Il est intéressant de voir la Banque Nationale de Belgique parler de soutenir les entreprises saines… mais aussi les groupes vulnérables, montrant que les groupes forment un secteur à part dans le capitalisme, au-delà de la question d’être « sain » ou pas. On reconnaît ici la force des monopoles dans le capitalisme.

L’INSEE constate pareillement pour la France que c’est l’État qui a assumé les frais de la crise :

« En moyenne annuelle, l’ordre de grandeur du recul du PIB en 2020 est confirmé à – 9 %. Il est intéressant de se pencher sur la décomposition de cette baisse, selon les trois approches du PIB en comptabilité nationale (production, demande, revenu).

L’approche « production » reflète les forts contrastes sectoriels inhérents à la crise actuelle, les pertes d’activité étant largement conditionnées au degré d’exposition de chaque secteur aux mesures d’endiguement sanitaire.

Ainsi, le recul de 9 points du PIB sur l’année est surtout un recul des services marchands (contribution de 5 points), en particulier des transports, de l’hébergement-restauration, du commerce et des services aux ménages.

La construction, l’industrie et les autres services ont également été affectés, en particulier pendant le premier confinement, avant d’apprendre à « vivre avec le virus » via les protocoles sanitaires et le télétravail.

Selon l’approche « demande », près de 8 points des 9 % de recul du PIB sont liés à la contraction de la demande intérieure et 2 points à celle du commerce extérieur, la contribution des variations de stocks ayant été, en sens inverse, légèrement positive.

Tous les principaux postes de la demande se sont bien sûr contractés en 2020 et le recul de la consommation des ménages (laquelle représente plus de la moitié du PIB) pèse lourd dans cette contraction. Mais la consommation des ménages a moins chuté que le PIB, à l’inverse des exportations.

Enfin, l’approche « revenu » traduit les soutiens budgétaires massifs qui ont visé à protéger les revenus et le tissu productif, même si en la matière des disparités existent entre les ménages ou entre les entreprises.

Ainsi, en moyenne annuelle, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut des ménages ne baisserait « que » de l’ordre de 0,3 % en 2020, et de 0,9 % en le ramenant au nombre d’unités de consommation.

Cela traduit notamment le fait que grâce au dispositif de chômage partiel, l’emploi baisserait beaucoup moins que l’activité : entre le quatrième trimestre 2019 et le quatrième trimestre 2020, 600 000 emplois salariés (et 700 0000 en incluant les non-salariés) seraient détruits, soit 2,3 % du niveau d’avant-crise.

Le taux de marge des entreprises perdrait quant à lui près de 4 points en moyenne sur l’année. La plus grande partie des pertes de revenus liées à la crise serait prise en charge par le compte des administrations publiques. »

Il ne faut toutefois pas se fier aux apparences, car si les États ont une dette d’autour de 100 %, c’est également le cas des entreprises et des ménages. La situation est donc plus qu’explosive.

La différence, c’est que les États représentant une forme socialisée à la plus haute échelle, leur faillite s’accompagne forcément de celle de la société toute entière. Il faut donc que les États se renflouent.

Mais comment faire ? Il y a les impôts, qui nécessitent toutefois une vie économique toujours plus élargie. Or, jusqu’à la fin de 2022, on ne sera même pas au niveau de 2019. Il faudrait atteindre 2023 pour espérer une reprise économique, alors qu’entre-temps il peut se passer de nombreuses choses nécessitant davantage de dépenses étatiques.

Il y a les privatisations. Celles-ci vont forcément se développer, à tous les niveaux. L’idée même d’un État assurant un arrière-plan universaliste – avec des musées, une éducation, différents services de santé et de transport, etc. – va nécessairement être remise en cause.

Ce démantèlement de l’État est cependant en conflit fondamental avec la nécessité pour les monopoles d’un État qui soit puissant afin d’être capable d’agir sur le plan mondial, de manière impérialiste. Une roquette antichar, c’est 900 euros, un missile qui parcourt 400 kilomètres et détruit un bunker, cela coûte pratiquement un million d’euros.

Il faut donc que l’armée soit capable d’avoir un budget militaire élevé, avec un appareil d’État de qualité pour gérer cette armée, ce qui a également un coût et implique que l’État ne soit pas réduit à la portion congrue.

On a donc des PIB belge et français en 2020 qu’on doit relier
à une dette budgétaire massive, qui implique une restructuration capitaliste, qui toutefois n’est pas dans l’intérêt des monopoles si cela va avec le démantèlement de l’État.

Les monopoles ont intérêt à un État fort : c’est l’expression, dans la crise générale du capitalisme, à la mise en place d’un capitalisme monopoliste d’État comme forme nouvelle propre à la phase de guerre impérialiste. Le capitalisme nécessite pourtant en même temps un budget qui soit « sain ». La guerre apparaît alors comme la seule porte de sortie.

La guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

[Sera publié dans le prochain numéro de la revue au format pdf Crise (Analyse de la seconde crise générale du mode de production capitaliste)]

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La seconde crise générale du mode de production capitalise a accéléré les processus de conflagration dont la base est la compétition des expansionnismes et des impérialismes. La Turquie, maillon faible des pays semi-féodaux semi-coloniaux, est dans ce cadre une source particulièrement agressive. C’est l’un des aspects de la crise entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan : ce dernier pays est poussé par la Turquie à aller de l’avant dans l’expansionnisme.

Dans le cataclysme de l’effondrement du social-impérialisme soviétique, l’Arménie, dévastée par le séisme de 1988, sombre dans la mobilisation chauvine, qui répond symétriquement au chauvinisme panturc dans lequel s’effondre de son côté l’Azerbaïdjan soviétique.

Jouant à fond la carte de la cohésion ethno-nationaliste, y compris en mobilisant les Arméniens de l’étranger, le régime nationaliste qui prend le pouvoir parvient à faire triompher en partie son propre expansionnisme.

S’appuyant sur les Arméniens du Nagorny Karabagh, il annexe au terme d’une guerre brutale près de 20% du territoire de l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan. Le nationalisme chauvin triomphant des deux côtés avec l’appui de puissances extérieures, la situation est immédiatement bloquée, et l’impasse se transforme peu à peu en piège menaçant en permanence la paix régionale.

La situation géographique du Nagorny Karabagh

L’Arménie se retrouve ainsi un quart de siècle plus tard dans une situation dramatique. Elle fait face à l’Azerbaïdjan, pays qui s’est surarmé au moyen de ses pétro-dollars, avec un appui systématique de la Turquie pour que son agressivité soit le plus libérée possible.

C’est un exemple extrêmement significatif de l’opposition historique entre la démocratie et la guerre, entre la démocratie et l’expansionnisme, entre la démocratie et le nationalisme et finalement, entre les peuples du monde et les intérêts de minorités cherchant toujours davantage de profits, quitte à lever le drapeau noir et sanglant de la guerre.

La conception communiste de la question nationale et ses implications

Il existe deux erreurs traditionnelles concernant la conception communiste des nationalités. La première, c’est de croire que le communisme prône l’indépendance des nations, alors qu’en réalité le communisme affirme l’auto-détermination des nations.

La seconde, c’est de croire que la question nationale est l’aspect principal de toute problématique, alors qu’évidemment, c’est la révolution mondiale qui constitue l’aspect principal. Plus précisément même, la question nationale est un cadre, et ce cadre doit être posé selon une compréhension populaire de la nation et surtout dans une perspective démocratique. C’est l’ensemble de ces éléments qu’il convient d’articuler pour aller dans le sens du communisme.

Ainsi le communisme veut l’auto-détermination des nations, mais cela ne veut nullement dire qu’il faille coûte que coûte réaliser l’indépendance. Cela dépend de la situation propre à chaque peuple et de l’élan démocratique que l’affirmation nationale est en mesure de porter. Dans tous les cas, toute initiative est subordonnée aux intérêts de la révolution mondiale.

Telle a été l’approche des communistes soviétiques en ce qui concerne le Caucase et en particulier les rapports entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

La République démocratique fédérative de Transcaucasie née à la suite de la révolution de février 1917

Lorsque le tsarisme s’effondre en février 1917, le gouvernement provisoire russe a mis en place une République démocratique fédérative de Transcaucasie composée de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie.

Celle-ci prend son indépendance en avril, mais s’effondre dès le mois de mai 1918, avec la fondation de trois « républiques démocratiques », arménienne, azérie et géorgienne.

Celles-ci rentrent immédiatement en conflit, alors que la république turque venant de se former s’affronte également à l’Arménie avec l’intention de rallier Bakou, voire même le nord de l’Iran. Les impérialistes – principalement britannique et américain – tentent alors de procéder à un découpage régional allant dans leur sens.

La république démocratique d’Arménie tente de tirer son épingle du jeu, mais sans y parvenir, tout en s’alliant aux armées blanches pour chercher à faire vaciller l’Azerbaïdjan. Dans ce pays, la révolution bat son plein à Bakou où les Bolcheviks dirigés par l’Arménien Stepan Chahoumian ont pris le pouvoir dès 1917.

Ils doivent faire face aux milices panturques d’un côté et aux bandes arméniennes de l’autre. La Commune tente de tenir face à ces divergences chauvines exacerbées par les menées kémalistes depuis la Turquie en faveur du panturquisme. Malheureusement, ce premier élan révolutionnaire est écrasé en 1918.

L’Arménien Stepan Chahoumian, dirigeant de la commune de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan

La république démocratique d’Azerbaïdjan est proclamée ensuite, elle se retrouve rapidement en guerre face à l’Arménie qui veut annexer le Karabagh.

Mais la République démocratique d’Azerbaïdjan s’effondre finalement devant la révolution et en avril 1920 elle cède la place à une république socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. En décembre 1920, la révolution touche également l’Arménie.

La République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie

La révolution en Géorgie clôt la brève histoire des « républiques démocratiques » et le 12 mars 1922 est fondée une Union fédérative des républiques socialistes soviétiques de Transcaucasie avec donc l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie.

Le 13 décembre de la même année elle se transforme en République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie, qui participe à la fondation de l’URSS le 30 décembre 1922, avec les républiques soviétiques de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine.

L’emblème de la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie

Toute les questions relatives à l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie relèvent alors d’une seule et même problématique, ce qui demande beaucoup d’investissement, puisqu’en 1926, il y a dans cette nouvelle république de 5,8 millions de personnes pas moins de 44 nationalités différentes, dont douze de moins de 30 000 personnes.

Et, comme c’est le cas dans les Balkans, on trouve à la fois des minorités nationales et une dispersion de nationalités ; des gens d’une même nationalité peuvent vivre dans deux zones entre duquel s’intercale une zone avec une autre nationalité, etc. Il y a une grande imbrication des différentes nationalités, même si trois prédominent : les Arméniens, les Azéris, les Géorgiens.

Puis, une fois le régime bien établi et l’étape d’unité des peuples passée, la constitution soviétique de 1936 rétablit les républiques socialistes soviétiques d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de Géorgie. C’était à la fois une avancée puisque les rapports entre les peuples étaient pacifiés, et en même temps un certain recul par rapport à une unification. Cela allait être très lourd de sens par la suite.

La question du Nagorny Karabagh et du Nakhitchevan

L’un des grands succès de la politique soviétique des années 1920 fut la résolution de la question du Nagorny (= montagneux, haut en russe) Karabagh (= en turc le jardin, le verger, du nord, le noir étend assimilée dans la langue turque à cette direction cardinale, comme l’est la Karadeniz = mer Noire, au nord de l’Anatolie).

Cette région montagneuse était peuplée en très grande majorité d’Arméniens, mais intégrée depuis environ deux cents ans à ce qui forme l’Azerbaïdjan, notamment sur le plan économique. Le Nagorny Karabagh est d’ailleurs séparé de l’Arménie proprement dit par un couloir de population azérie, plus précisément kurde.

À l’ouest de ce couloir, on a le Zanguezour (du nom du massif montagneux), qui lui fut intégrée à l’Arménie sous le nom de Syunik. La région à l’ouest de Syunik, le Nakhitchevan, une région peuplée très majoritairement d’Azéris, fut par contre rattachée à l’Azerbaïdjan, mais en tant que République Socialiste Soviétique autonome.

La situation en 1930

Le drapeau de cette république socialiste soviétique autonome du Nakhitchevan était en 1937 le même que celui de la République Socialiste Soviétique d’Azerbaïdjan, avec cependant comme ajout un espace rouge en haut à gauche avec le marteau et la faucille de couleur dorée, avec écrit à la fois en arménien et en langue azérie AzSSR et Nakhitchevan ASSR.

L’emblème, avec le traditionnel soleil levant soviétique, contenait les slogans, encore en arménien et en langue azérie, « République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan », « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », « Nakhitchevan ASSR ».

On a donc géographiquement, d’ouest en est, le Nakhitchevan (=Azerbaïdjan en tant que république autonome), Syunik (=Arménie), un couloir de population azérie-kurde (=Azerbaïdjan), le Nagorny Karabagh (=Azerbaïdjan mais de population arménienne en grande majorité).

Il faut savoir ici que, dans les années 1920, le Zanguezour était alors relié par une route au Karabagh, mais pas à la capitale arménienne, Erevan ; la route ne sera construite que par la suite. Pour rejoindre le Zanguezour et le Nagorny Karabagh depuis Erevan, il fallait faire un détour par le Nakhitchevan.

Le Nagorny Karabagh comme région autonome

Dès le printemps 1921, l’Arménie poussa à l’intégration en son sein du Nagorny Karabagh et commença à prendre des décisions en ce sens. Cela provoqua une série de réactions en chaîne allant jusqu’à la direction de l’URSS, avec une grande remise en cause des décisions unilatérales du côté arménien.

Toutes les options étaient sur la table (rattachement à l’Arménie, référendum, etc.), mais il fut considéré que de par la situation historique du Nagorny Karabagh dans son rapport avec l’Azerbaïdjan, il faudrait qu’il reste dans son giron.

Toutefois, le Nagorny Karabagh devint une région autonome. Cela signifiait que le Parti Communiste avait sa propre organisation, qu’il y avait une administration spécifique au Nagorny Karabagh, que dans le domaine de l’éducation et de la culture il y avait l’autonomie.

L’arménien était une langue reconnue de l’administration, du gouvernement, de la justice, ainsi que des médias.

Afin de renforcer la dimension arménienne, la capitale administrative cessa d’être Shusha, la seule ville au sens strict (et à majorité azérie), pour devenir le bourg rural arménien de Khankend, qui prit par la suite le nom de Stepanakert, en l’honneur justement du révolutionnaire bolchevik de Bakou, Stepan Chahoumian.

Les conflits réapparaissent avec la décadence de l’URSS social-impérialiste

De par la construction du socialisme en URSS, le choix du statut de région autonome pour le Nagorny Karabagh valait ce qu’il valait mais passa l’épreuve du temps. La population arménienne vivait en paix au Nagorny Karabagh, préservant sa culture ; les rapports arméni-azérie étaient pacifiques et constructifs.

Le symbole de cette époque est restée celui du club de football de Bakou, le Neftyanik Bakou, les Neftyanik étant les travailleurs du pétrole en russe, fondé en 1937. Une grande partie de l’équipe, selon les années, parfois même la moitié, était composée d’Arméniens azerbaïdjanais. Il s’est imposé comme la principale équipe de la République soviétique d’Azerbaïdjan ; son premier match d’ailleurs l’a opposé au Dinamo Erevan.

L’emblème du Neftyanik Bakou

La situation se dégrada évidemment après 1953 et le triomphe du révisionnisme en URSS. D’un côté, le nationalisme arménien refit surface et commença une intense propagande, avec même des demandes d’intégration du Nagorny Karabagh à l’Arménie, ce qui fut rejeté. De l’autre côté, le nationalisme azérie, tendant au panturquisme, se développa également de manière particulièrement agressive.

Il est significatif par exemple que l’équipe de Bakou pris alors, en 1967, le nom de Neftchi, c’est-à-dire travailleur du pétrole, mais cette fois en langue turque-azérie. Le nombre d’Arméniens de l’équipe tendant alors à se réduire avant de s’effacer.

Tant que le social-impérialisme soviétique était dans son élan, il n’y avait pas de place pour l’expression de ces nationalismes ; le régime, fonctionnant par la terreur, exigeait à la fois une soumission et une participation complète à son offensive pour l’hégémonie mondiale (surarmement massif, invasion de l’Afghanistan en 1979, satellisation du Vietnam, etc.).

Dès qu’il s’affaiblit, ce fut l’explosion, meurtrière.

La crise assassine de 1988

Le schéma est au fond le même que pour la Yougoslavie : l’effondrement de l’État central amena des massacres immédiats sur la base d’un nationalisme s’étant diffusé pendant des décennies, et encore plus à la faveur de la politique libérale de Mikhail Gorbatchev, secrétaire du PCUS. Cette période voit parallèlement le développement de l’affairisme mafieux dans l’appareil d’État et la grande industrie, autant en Arménie qu’en Azerbaïdjan, comme partout en URSS.

Tout cela a lieu alors que les effets de la guerre en Afghanistan entraîne dans ces régions un essor considérable du complexe militaro-industriel. L’armée soviétique s’entraîne alors sur le terrain du monastère de David Gareji datant du VIe siècle, à la frontière entre l’Azerbaïdjan et la Géorgie. L’infernale spirale de la corruption décadente enchaîne progressivement la banalisation des brutalités et des haines ethniques.

Lorsque la crise apparaît de manière ouverte, sanglante, en 1988-1989, il y a au Nagorny Karabagh 145 500 Arméniens (soit 76,9 % de la population), 40 600 Azéris (soit 21,5%), 3 000 Russes. Les Azéris vivaient principalement dans la ville de Shusha et ses alentours.

Une carte de l’Azerbaïdjan, avec la situation géographique du Yukhari Garabagh (ou Nagorny Karabagh)

Le 20 février 1988, des manifestations eurent lieu à Stepanakert, la capitale du Nagorny Karabagh, pour demander le rattachement à l’Arménie. Des manifestations similaires avaient eu lieu dans la capitale arménienne, Erevan, la veille. Le jour même, les députés de l’administration de la région autonome demandèrent à l’URSS le rattachement à l’Arménie, ce qui fut immédiatement rejeté par la voix de Mikhail Gorbatchev.

La pression montait particulièrement depuis une dizaine d’années, la population azérie en Arménie quittant le pays même en masse (il y a plus de 160 000 Azéris en Arménie en 1979, moitié moins dix ans plus tard). Les nationalistes azéris chauffaient quant à eux à blanc en prônant une ligne dure, s’appuyant sur les réfugiés azéris afin de diffuser largement une haine chauvine ouverte ciblant les Arméniens dans leur ensemble.

La situation explosa alors dans la vile industrielle de Soumgaït. C’était la seconde ville d’Azerbaïdjan, avec 223 000 habitants, dont 17 000 Arméniens.

Les conditions de vie étaient désastreuses, avec un manque terrible de logements, une pollution massive au point d’avoir une mortalité infantile catastrophique ; 1/5 des habitants avaient un casier judiciaire et la moyenne d’âge était de 25 ans. Si on ajoute à cela que les Azéris venaient souvent des campagnes, on avait tous les ingrédients pour une vaste opération de provocation.

Une carte de l’Azerbaïdjan, avec Bakou tout à l’Est et, un peu au-dessus, la ville de Soumgaït (ici dénommé Sumqayit) ; en pointillé, le territoire du Nagorny Karabagh

Les 27, 28 et 29 février 1988, des centaines de nationalistes menèrent un véritable pogrom anti-arménien, avec une démarche systématique de torture, de viols collectifs, de meurtres, n’épargnant personne, ni enfants ni personnes âgées. L’URSS fut débordée, scellant sa fin précisément ici ; elle nia les événements, puis ne parla que de 32 morts, alors qu’il y en eut plusieurs centaines.

La boîte de Pandore était ouverte.

L’effondrement du social-impérialisme soviétique et la crise de Bakou

Dès le massacre de Soumgaït, le nationalisme arménien se mit en branle et domina le pays. La population azérie fut expulsée, l’agitation au Nagorny Karabagh redoubla.

Le 15 juin 1988 le soviet suprême d’Arménie demanda à l’URSS de reconnaître la volonté de la région du Nagorny Karabagh d’intégrer l’Arménie ; le 12 juillet le soviet suprême du Nagorny Karabagh annonça sa sécession par rapport à l’Azerbaïdjan. En réponse, l’URSS mit en place une administration directe de la région autonome, à partir de janvier 1989.

Le nationalisme azéri s’organisa également de manière systématique, multipliant les initiatives et les plans de massacre. Si le pouvoir central disparaissait, les deux protagonistes s’affrontaient immanquablement.

La situation connut donc un nouveau tournant avec l’effondrement du social-impérialisme soviétique. Parallèlement à la chute du mur de Berlin, il y eut en effet l’abandon par l’URSS, le 28 novembre 1989, de l’administration directe du Nagorny Karabagh.

Dans la foulée, le 1er décembre, les députés du soviet suprême Nagorny Karabagh annoncèrent que la région autonome rejoignait l’Arménie. La rupture était consommée.

Or, il y avait à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, 200 000 Arméniens (sur les 1,7 million d’habitants de la ville). Cette population se retrouvait dans une situation intenable : le nationalisme arménien les plaçait véritablement comme un lieu de projection de haine, avec clairement l’espoir de parvenir à une rupture raciste entre les deux communautés.

Celle-ci se produisit en janvier 1990, avec un nouveau pogrom anti-arménien, organisé par les nationalistes qui cherchaient également à en profiter pour renverser le gouvernement fidèle à l’URSS. Les Arméniens de Bakou fuirent en masse et cette crise ouvrit un espace politique majeur aux nationalismes arménien et azéri, avec une logique jusqu’au-boutiste d’épuration ethnique.

Les initiatives nationalistes en Arménie et en Azerbaïdjan

Il existe une différence de qualité entre les nationalismes arménien et azéri en 1990. En effet, en Arménie, la chose est entendue : tout est mobilisé pour la conquête du Nagorny Karabagh. Le Mouvement Panarménien est le mouvement électoral le plus puissant aux élections de mai 1990.

Par contre, en Azerbaïdjan, les nationalistes étaient organisés dans un Front populaire azerbaïdjanais qui avait une dimension de masse, mais était bloqué dans son accession au pouvoir par le gouvernement pro-soviétique, c’est-à-dire pro-russe. D’ailleurs, le pogrom de Bakou – où la police n’intervint pas – fut un prétexte pour l’intervention de l’armée soviétique en Azerbaïdjan.

La répression des nationalistes azéris par le gouvernement soviétique fut très violente, faisant des centaines de morts.

C’est un aspect important, car pour toute cette phase, c’est clairement le nationalisme arménien qui est le plus agressif et à l’initiative.

Le démantèlement de l’URSS et l’indépendance arménienne du Nagorny Karabagh

En août 1991 eut lieu une tentative de putsch de la part des conservateurs soviétiques ; son échec amena le triomphe des forces centrifuges, l’URSS cessant d’exister en décembre de la même année.

L’Azerbaïdjan n’attendit cependant pas et proclama son indépendance le 31 août 1991. C’était la victoire des nationalistes sur le gouvernement pro-soviétique

Les Arméniens du Nagorny Karabagh proclamèrent leur propre indépendance le 2 septembre, après la mise en place d’un référendum organisé à la va-vite et voté uniquement par la population arménienne (avec 99 % de oui).

L’Arménie proclama elle-même son indépendance le 21 septembre et en réponse l’Azerbaïdjan enleva le statut d’autonomie régionale du Nagorny Karabagh le 27 septembre.

L’emblème du régime arménien né en 1991, fondé sur celui de 1918-1922

Le Nagorny Karabagh comme « république d’Artsakh »

Les Arméniens proclamant l’indépendance du Nagorny Karabagh donnèrent au nouveau régime le nom de république d’Artsakh. C’est là un choix tactique du nationalisme arménien.

C’est en effet une fiction, car en réalité l’Arménie contrôle totalement cette zone ; la proclamation d’une pseudo-république sert uniquement à ne pas apparaître comme expansionniste aux yeux de l’opinion publique mondiale. Inversement, le nom choisi sert à galvaniser les masses arméniennes dans leur fanatisme nationaliste, dans une perspective expansionniste.

L’emblème de la république dite d’Artsakh

Le nom d’Artsakh est en effet à la base celui d’une province de la « grande Arménie » de la géographie traditionnelle. L’espace ainsi désigné, majoritairement arménien mais non exclusivement va à la fin de l’époque médiévale être soumis à différentes puissances (ottomane, perse, russe). Cette province, grosso modo sur le territoire du Nagorny Karabagh, fut la dernière de la grande Arménie à être conquise.

En réalité, c’est plus compliqué que cela car le territoire fut à l’origine une composante de « l’Albanie du Caucase », dont les ethnies s’intégrèrent en partie à la culture arménienne. Les Arméniens qui restent en Azerbaïdjan aujourd’hui, sont d’ailleurs considérés aujourd’hui officiellement justement comme des « Albanais du Caucase » devant se dés-arméniser. Dans tous les cas cette partie du monde passa dès le 9e siècle sous domination seldjouk, puis safavide, puis ottomane, puis russe.

C’est donc un symbole mythique du nationalisme arménien, totalement à rebours de tout le parcours historique réalisé entre-temps ; ainsi au milieu du 18e siècle, il y a le khanat d’Erevan, le khanat de Nakhitchevan et celui du Karabagh. L’idée est très clairement de « purifier » l’Arménie et d’en revenir à la grande Arménie pré-médiévale, ce dont témoignent clairement également les cartes proposées par les nationalistes arméniens, qui restaurent partout où ils le peuvent la toponymie des régions, ou nahang, de la tradition classique.

Le territoire de la république dite d’Artsakh avec également les territoires revendiqués à l’Est

Il y a d’ailleurs une appropriation unilatérale du parcours des Arméniens d’Anatolie, qui connurent le génocide et qui culturellement ont leur propre évolution (leur langue arménienne étant d’ailleurs relativement différente), même s’il est en même temps important de noter qu’une part importante de la population de l’Arménie actuelle est composée de descendants de réfugiés anatoliens.

En tout cas, le génocide des Arméniens ottomans est aussi une matière à alimenter le nationalisme de l’Arménie dans la projection chauvine que réalise celui-ci en direction de l’Azerbaïdjan.

La guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

Afin de correspondre aux objectifs de la grande Arménie, l’initiative arménienne ne se contenta pas d’exercer son expansion sur le Nagorny Karabagh. Elle occupa militairement les territoires aux alentours, expulsant les populations non-arméniennes y compris au moyen de la violence, provoquant le départ forcé de 800 000 personnes, 300 000 Arméniens se voyant obliger de leur côté de fuir l’Azerbaïdjan en catastrophe de par la nouvelle situation.

Cette situation se caractérisa par l’affrontement armé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 1991-1993, l’armée azerbaïdjanaise reconquérant 40 % du Nagorny Karabagh en août 1992 avant de s’effondrer, amenant la Turquie à se mobiliser en septembre 1993 en exigeant que le Nakhitchevan ne soit pas envahi par l’Arménie, la Russie menaçant de son côté d’une intervention si la Turquie passait à l’offensive.

L’Arménie vola ainsi finalement de victoire en victoire, au moyen de massacres de civils s’il le fallait, comme dans la ville de Khodjaly, où 613 civils furent assassinés dont 83 enfants. La guerre causa la mort de 30 000 personnes, dont 7 000 Arméniens.

La fuite en avant arménienne

L’Arménie eut tellement le dessus que l’Azerbaïdjan fut dans l’obligation de signer un cessez-le-feu le 24 mai 1994. C’était une défaite totale pour l’Azerbaïdjan : aux 800 000 réfugiés s’ajoutait la perte de 20 % de son territoire. En plus du Nagorny Karabakh, il y avait également les sept districts azéris environnants (avec notamment parfois une importante présence kurde) conquis et dont la population fut expulsée également : Lachin, Kelbajar, Agdam, Fizuli, Kubatly, Jabrayil, et Zangelan.

Les nationalistes arméniens poussèrent au maximum l’humiliation. Robert Kocharian, du Nagorny Karabagh et donc de nationalité azérie, fut le premier président de la « République du Haut Karabagh », de 1994 à 1997. Puis, il fut premier ministre de l’Arménie de 1997 à 1998 et président de l’Arménie de 1998 à 2008 !

Le drapeau de la république dite d’Artsakh, consistant en un drapeau arménien divisé/réunifié

Dans l’idéologie officielle, et c’était vrai depuis 1988, il y eut une assimilation des Azéris aux « turco-tatars » et une assimilation des « turco-tatars » aux « turcs ottomans ». Les Azéris étaient assimilés à des Turcs ne pouvant, aux yeux des nationalistes arméniens, qu’être des fanatiques génocidaires.

Le prix à payer fut énorme pour l’Arménie. Le pays était ruiné, l’émigration massive au point qu’il n’y avait plus que 2,5 millions d’habitants. L’État se retrouvait aux mains de fanatiques nationalistes corrompus, avec une instabilité politique très grande, dont l’une des expressions fut en octobre 1999 une opération commando de nationalistes liquidant en pleine séance parlementaire le premier ministre arménien, le porte-parole du parlement et six autres personnalités politiques.

Les dépenses faites par les nécessités et les effets de cette politique chauvine agressive sont telles que l’Arménie mit des années à moderniser les infrastructures de sa capitale, pendant que le reste du pays était littéralement à l’abandon, y compris la ville de Gyumri, toujours dévastée depuis le séisme de 1988.

Et encore, la corruption s’affiche de manière écœurante dans la ville actuelle, où l’on ne compte plus les casinos, les bars à prostituées ou les églises construites avec l’argent détourné par les élites décadentes. La jeunesse, qui étouffe sous tous ces blocages, l’étau de la guerre et la toute puissance de l’armée, multiplie les soulèvements ou fuit massivement depuis les années 2000.

À cela s’ajoute l’influence russe, massive, avec l’installation d’une grande base militaire, prix à payer pour contrebalancer une éventuelle intervention turque.

Et, surtout, plus l’Arménie s’arrachait, lentement, à l’aveuglement nationaliste, plus l’Azerbaïdjan y sombrait de son côté.

Le groupe de Minsk

L’Arménie s’est en fait reposer sur sa victoire initiale et sur la volonté des impérialistes, alors, de geler la situation. Le début des années 1990 marque en effet un redémarrage de l’expansion capitaliste, dans le prolongement de la chute du bloc du social-impérialisme soviétique. La guerre arméno-azerbaïdjanaise ne collait pas au panorama.

Dans ce cadre fut formé le « Groupe de Minsk », composé d’une série de pays devant superviser des négociations n’ayant jamais réellement lieu en tant que telles : les États-Unis, la France, la Russie, la Biélorussie, l’Allemagne, l’Italie, la Suède, la Finlande, la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Il y a bien de très nombreuses rencontres au plus haut niveau entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui se sont tenus, mais sans jamais aboutir, de par les positions nationalistes antagoniques. L’Arménie s’est imaginée, aveuglée par son oligarchie et les nationalistes arméniens, que la situation en resterait là.

Tous ses efforts tendaient à faire reconnaître progressivement par la communauté internationale, et notamment au Conseil de l’Europe, où siège et l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la réalité de l’indépendance du Haut-Karabagh, voire même son rattachement à l’Arménie.

L’ultra-nationalisme azéri à la conquête de l’hégémonie

Le nationalisme azéri avait été initialement broyé par le gouvernement pro-russe, mais il réussit progressivement à prendre le dessus. La première étape fut la victoire des nationalistes azéris aux présidentielles de 1992, avec 64 % pour Aboulfaz Eltchibeï. Celui-ci dut cependant s’enfuir dès 1993 à la suite d’un coup d’État pro-russe mené par Souret Husseïnov, pavant la voie la même année à la présidence pro-russe de l’autocrate Heydar Aliyev, « père de la nation azérie ».

Son fils Ilham Aliyev prit le relais en 2003, qui dans le même esprit clanique pro-russe nomma sa femme vice-président en 2017 et reçut de l’Ordre de gloire et d’honneur, la plus haute décoration de l’Église orthodoxe russe ! Il fut également réélu avec 86 % des voix aux présidentielles de 2018.

Sa démagogie nationaliste est sans limites. Lorsqu’un officier azerbaïdjanais, Ramil Safarov, tua un officier arménien dans son sommeil dans le cadre d’un programme d’études de l’OTAN, il fit en sorte de le rapatrier pour soi-disant qu’il finisse de purger sa peine au pays. Il le libéra alors immédiatement après l’avoir accueilli en héros, le faisant monter en grade, lui payant plus de 8 ans de solde (le temps qu’il avait passé en prison), lui donnant une maison et une décoration.

Le drapeau de l’Azerbaïdjan

Profitant du développement des activités pétrolières et d’une économie (oligarchique et rentière) en expansion grâce au pétrole (formant 80-90 % des revenus), la ligne fut alors d’aller au conflit et cela convergeait avec la dynamique turque.

L’Arménie se retrouvait alors face à une situation totalement nouvelle à la fin des années 2010, avec l’Azerbaïdjan en expansion économique, se militarisant à coups d’investissements massifs bien supérieurs à ceux de l’Arménie, travaillant de concert avec la Turquie, qui reprenait pied dans la région en se rapprochant également de la Géorgie.

Géorgie dont Recep Tayyip Erdogan, le président de la Turquie, a même affirmé qu’il était originaire lors d’une visite officielle dans ce pays, manière de souligner le caractère soi-disant au-delà des ethnies de ses prétentions panturques en direction du Caucase.

L’emblème de l’Azerbaïdjan

La question iranienne et russe

La seule chose qui sauve relativement l’Arménie est la Russie, qui a une puissante présence tant en Arménie qu’en Azerbaïdjan et qui aimerait bien calmer le jeu, même si elle a initialement soutenu l’Arménie au début des années 1990. La Russie se retrouve dans les faits dans une position intenable.

Il y a également l’Iran. De ses 1254 kilomètres de frontière, les 268 km de frontière avec la Turquie, comme les 996 km avec l’Azerbaïdjan, sont fermés. Reste 165km avec la Géorgie et 35 avec l’Iran, dans une région montagneuse difficilement praticable cependant.

L’Iran pourrait être proche de l’Azerbaïdjan, tous deux ayant une population relevant en majorité de l’Islam chiite, mais le 1/3 environ de la population iranienne est azérie et le régime se méfie d’un éventuel expansionnisme azéri.

Le nationaliste azéri Gudrat Hasanguliyev prônait même en 2008 le changement du nom du pays, d’Azerbaïdjan en Azerbaïdjan du nord, sous-entendant qu’il fallait se « réunifier » avec la partie sud, en Iran.

Il faut cependant noter que c’est davantage l’Iran qui attire les Azéris, de par son importante dynamique culturelle et de par la présence de centaines de milliers de personnes relevant de minorités persanes (tels les Talysh), et que le nationalisme azéri préfère se tourner vers la Turquie, en mode « panturc ».

L’Azerbaïdjan a également besoin de l’Iran pour maintenir sa continuité avec le Nakhitchevan, puisque la seule route qui les relie passe aujourd’hui par son territoire. Ceci fait aujourd’hui de Tabriz le nœud où se croisent les échanges en direction de tous ses territoires voisins, entre lesquels la soi-disant « chute du Rideau de fer » a dressé des barrières autrement insurmontables, baignés du sang de peuples que l’élan démocratique du Socialisme avait commencé à unifier.

Comment l’Arménie peut-elle se sortir de sa dramatique situation ?

L’oligarchie arménienne a joué avec le feu et une partie de la diaspora a cédé aux illusions chauvines d’une expansion « naturelle », sans prendre en compte le tracé de l’histoire ni la perspective démocratique historiquement nécessaire.

Maintenant, l’Arménie est au pied du mur. Et sa situation reflète d’ailleurs celles des peuples d’Orient dans leur ensemble, minés par le nationalisme identitaire, qui les atomise jusqu’au génocide des plus vulnérables selon le jeu des circonstances.

Mais les Arméniens, comme leurs voisins, ont plus à partager, plus à construire, plus à élever que d’alimenter cette noire spirale des petits chauvinismes.

Ces petits manipulateurs de l’identité qui dessinent sur des cartes leurs chimères avec le sang des peuples… échoueront devant la démocratie portée par le Socialisme !

Ces petits traîtres empressés de faire des affaires une fois leur position conquise sur le dos des masses… seront punis par les peuples épris de paix et de fraternité !

L’avenir n’appartient pas à la quête de richesse de la part d’une oligarchie corrompue et décadente qui est la seule à jouir des effets de cet effondrement général de la civilisation.

L’Arménie et particulièrement sa jeunesse doivent lever le drapeau de la démocratie en direction de l’Azerbaïdjan et de ses peuples, tout comme les masses azéries doivent rejeter le panturquisme pour se tourner vers l’internationalisme prolétarien !

Tel est le mouvement même de l’histoire, telle est cette certitude qui doit guider la conscience civilisée, telle est la lumière d’une aube nouvelle vers laquelle les peuples de ces pays doivent se tourner et se rassembler. Telle est la promesse, et l’honneur, du Socialisme.

La crise générale du capitalisme (1950)

Henri Claude (1909-1994) fut dans sa jeunesse un « abondanciste » et actif dans un cercle diffusant à Rouen la conception que le capitalisme allait laisser la place à une société d’abondance et qu’en attendant il menait forcément à la guerre. Il finit par considérer que cela correspondait aux thèses du communisme, mais rejoignit d’abord les rangs des trotskistes juste avant la première guerre mondiale, puis finalement le PCF en 1947.

L’article est tiré de la revue du PCF La Pensée, de septembre-octobre 1950. Il devint par la suite un économiste du PCF devenu révisionniste, dans la ligne de la thèse du capitalisme monopoliste d’État et alors que les « économistes » dont principalement Paul Boccara jouaient désormais un rôle majeur sur les orientations.

Henri Claude fut à ce titre rédacteur en chef de la revue du PCF Économie et politique. Il est notamment l’auteur de Nouvel avant-guerre? et Plan Marshall (tous deux en 1948), Où va l’impérialisme américain? (1950), Le Pouvoir et l’Argent (1972), Les Multinationales et l’Impérialisme (1978), La Troisième course aux armements (1982), Mitterrand ou l’atlantisme masqué (1986).

La notion de crise générale du capitalisme est une notion qui est encore loin
d’être claire à tous les esprits. Cela tient en partie au mot même de crise qui
prête à confusion. La plus grossière consiste à confondre « crise générale du
capitalisme » et « crise économique ». Ce sont pourtant là deux phénomènes
d’une nature entièrement différente, comme le montre le rôle joué par les crises économiques de surproduction dans l’économie capitaliste.

L’économie capitaliste est une économie anarchique et aveugle. Des milliers
de producteurs produisent sans connaître les possibilités du marché ; or c’est le marché qui commande la production. L’industriel travaille en fonction de la demande, mais sans savoir si cette demande se maintiendra ; il ne peut le savoir que lorsque la demande fait effectivement défaut ; mais comme il a produit comme si cette demande restait la même ou allait en augmentant, une partie de sa production ne trouve pas preneur ; il s’aperçoit alors qu’il a produit plus qu’il ne fallait ; il ralentit sa production ou l’arrête pour pouvoir liquider ses stocks et se régler sur la baisse de la consommation. Le ralentissement de l’activité et ses conséquences constituent ce qu’on appelle crise économique.

Comme on le voit, pour l’économie capitaliste la crise est une véritable fonction organique. Et les économistes de la bourgeoisie ont raison de dire de leur point de vue que la crise est un assainissement de l’économie momentanément engorgée. Et comme le capitalisme est incapable d’empêcher ces engorgements, les crises sont un phénomène normal et régulier résultant du fonctionnement même de l’économie capitaliste. Le capitalisme, de par sa nature même, connaîtra toujours des phases de
prospérité et de crises. Il ne peut pas vivre sans connaître ces hauts et ces bas.

Cette analyse succincte nous montre que le caractère essentiel de ce qu’on
appelle la crise générale du capitalisme ne doit pas être recherché dans l’économie.

Elle nous permet en même temps d’écarter une seconde erreur, qui consiste à voir dans la crise générale du capitalisme une crise économique plus violente que les autres et qui serait insurmontable. Mais il n’existe pas de crise permanente de surproduction, de crise économique insurmontable. Sans doute les crises économiques prennent-elles, comme nous le verrons, des caractères nouveaux dans la période de déclin du capitalisme, mais cela n’empêche pas que le mouvement de la vie économique reste fondamentalement le même et qu’une « crise » soit toujours suivie d’une « reprise » et d’une phase de « prospérité ».

La crise économique de surproduction est, et ne peut être qu’un phénomène périodique qui se reproduit régulièrement à des intervalles de sept à dix ans et qui résulte du fonctionnement, de la vie même du système capitaliste.

La crise générale du capitalisme au contraire n’est pas une crise à l’intérieur du système, mais la crise du système capitaliste lui-même ; elle affecte non seulement l’économie, mais le capitalisme pris dans son ensemble ; c’est une maladie qui s’attaque aux centres vitaux de l’organisme capitaliste et les détruit complètement ; ce n’est pas un mal passager et guérissable, mais une maladie qui ne quitte pas le malade et le conduit à la mort…

Et la mort du capitalisme, c’est la fin de la domination et de l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie. Le caractère essentiel de la crise générale est donc social et politique. L’examen exclusif de ses aspects économiques ne peut suffire à en rendre compte. Dire par exemple que la crise du commerce international est le phénomène le plus important de la crise générale du capitalisme dans la période qui suit la deuxième guerre mondiale est une conception « économiste » et erronée de la crise générale.

La crise générale, en réalité, c’est essentiellement la crise du pouvoir de la
bourgeoisie. Et il faut entendre le mot crise au sens non pas d’un ébranlement, mais de l’effondrement, de l’écroulement de ce pouvoir. Car depuis le début du capitalisme, la domination de la bourgeoisie a été souvent ébranlée : rappelons seulement les journées de juin 1848 et la Commune de Paris en France ; mais la crise du pouvoir de la bourgeoisie dans le monde n’a commencé réellement qu’à partir du jour où son pouvoir a été brisé, et brisé définitivement, sur une partie du globe.

Le capitalisme n’est entré ainsi dans sa crise générale qu’avec la Révolution d’octobre 1917 en Russie. Et cela non seulement parce que le pouvoir de la bourgeoisie a été jeté par terre dans un des plus grands pays capitalistes, mais parce que le prolétariat russe a construit à la place de l’ordre ancien un ordre nouveau, l’ordre socialiste qui est l’antithèse vivante de l’ordre capitaliste.

Comme l’indique avec raison Léontiev :

l’indice essentiel de la crise générale du capitalisme consiste dans la division du monde en deux systèmes, le capitalisme et le socialisme (Léontiev, L’aggravation de la crise générale du capitalisme. Paris, Éditions sociales, 1930),

et comme le précise également un éditorial du journal Pour une Paix durable :

la victoire de la grande Révolution socialiste d’octobre, qui a divisé le monde en deux camps opposés, a marqué le début de la crise générale du capitalisme ; ayant créé lès conditions de la fin inévitable et proche de ce système social, elle en hâte la fin (Pour une Paix durable, pour une Démocratie populaire, 28 avril 1950).

La rupture de l’unité du monde capitaliste, l’instauration du socialisme et
la lutte des deux systèmes constituent en effet le trait fondamental de la crise générale.

La crise générale du capitalisme nous apparaît ainsi comme un phénomène
historique, une époque particulière de l’histoire du capitalisme : c’est la période finale de l’impérialisme.

La crise générale, époque finale de l’impérialisme

L’époque de la crise générale n’est pas, dans l’histoire du capitalisme, une.
période nouvelle qui s’ajouterait aux deux époques précédentes qui sont : la
période du capitalisme de libre concurrence, qui s’est terminée dans la décade 1880-90, et la-période du capitalisme des monopoles ou période de l’impérialisme qui lui a succédé.

[Eugen Varga prétend alors déjà le contraire en URSS, puis avec le triomphe du révisionnisme Paul Boccara reprendra cette thèse en France en la développant et acquérant une stature internationale dans le camp révisionniste ; Henri Claude s’inscrira lui-même dans cette perspective.]

L’impérialisme est bien, comme l’a montré Lénine, le stade
suprême du capitalisme. La Révolution d’octobre a prouvé en effet qu’il n’y avait pas de transition entre l’impérialisme et le socialisme, que l’un menait directement à l’autre.

Mais parce que la bourgeoisie a réussi à se maintenir au
pouvoir, en dehors de l’U.R.S.S., le système impérialiste a subsisté, en gardant ses traits essentiels. Toutefois ses conditions d’existence ont radicalement changé avec l’apparition d’une nouvelle contradiction, la contradiction entre le secteur socialiste et le secteur impérialiste. Cette contradiction, d’une nature entièrement nouvelle, a fait entrer l’impérialisme dans la deuxième phase de son histoire, celle de sa crise générale.

Jusqu’alors, c’est-à-dire tant que l’impérialisme constituait un système unique, embrassant toute l’économie mondiale, il existait trois contradictions essentielles :

1° contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie dans les pays impérialistes ;

2° contradiction entre les États impérialistes et les pays coloniaux et dépendants ;

3° contradiction entre les États impérialistes pour un nouveau partage du
monde.

Mais il s’agissait là de contradictions inhérentes au système impérialiste
lui-même, de contradictions internes.

La quatrième contradiction au contraire n’est plus, pour reprendre l’expression de Staline, « une contradiction au sein du capitalisme ; c’est une contradiction entre le capitalisme dans son entier et le pays qui bâtit le socialisme » (Rapport au XVIe congrès du Parti Communiste de l’U.R.S.S., Deux bilans, Bureau d’Éditions, 1930, p. 14).

C’est, si l’on veut, une contradiction externe.

Cette contradiction a ceci de particulier qu’elle est insurmontable pour le capitalisme mondial et qu’elle l’entraîne irrémédiablement dans la tombe. Comment cela ?

Cela tient essentiellement à la nature de la Révolution d’octobre qu’il importe de bien préciser, car c’est elle qui donne à la crise générale du capitalisme ses traits caractéristiques. Cette Révolution a en effet une portée universelle.

Comme l’a montré Staline dans un article célèbre (Les Questions du Léninisme, Éditions sociales, 1946, t.I, pp. 186-192, toutes les citations qui suivent sont tirées de ce texte), elle n’est pas limitée au cadre national ; c’est une révolution d’ordre international, qui met en cause le pouvoir de la bourgeoisie dans le monde entier en aggravant toutes ses contradictions, et notamment en poussant au paroxysme l’antagonisme qui existe entre le prolétariat et la bourgeoisie des pays capitalistes et celui qui oppose les pays coloniaux aux États impérialistes.

« La Révolution d’octobre a inauguré une nouvelle époque, l’époque des
révolutions prolétariennes dans les pays de l’impérialisme ». En effet le fait que le prolétariat russe ait réussi à « percer le front de l’impérialisme mondial », et à « jeter bas la bourgeoisie impérialiste dans un des plus grands pays capitalistes », que « la classe des salariés, la classe des persécutés, la classe des opprimés et des exploités » se soit « élevée à la situation d’une classe dominante » est un exemple prodigieux pour les prolétaires de tous les pays.

De plus la Révolution d’octobre a montré non seulement que le prolétariat
pouvait renverser la bourgeoisie, mais aussi qu’il pouvait construire à la place de l’ordre bourgeois un ordre nouveau, socialiste.

Les succès incontestables du socialisme en U.R.S.S., dit Staline, sur le front de construction ont démontré nettement que le prolétariat peut gouverner avec succès le pays sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie ; qu’il peut édifier avec succès l’industrie sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie ; qu’il peut diriger avec succès toute l’économie nationale sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie ; qu’il peut édifier avec succès le socialisme malgré l’encerclement capitaliste.

Il est évident qu’un tel exemple donne confiance au prolétariat des autres
pays et l’oriente vers la voie révolutionnaire.

En transformant en propriété sociale les moyens et instruments de production appartenant aux propriétaires fonciers et aux capitalistes, en enlevant le pouvoir à la bourgeoisie, en la privant des droits politiques, en démolissant l’appareil d’État bourgeois et en transmettant le pouvoir aux Soviets, la Révolution d’octobre a ensuite montré en quoi consistait concrètement une révolution prolétarienne.

Elle a montré également au prolétariat les moyens d’y parvenir : cette révolution a été rendue possible, elle a pu triompher, puis se maintenir, dans les conditions de l’encerclement capitaliste, grâce à l’existence d’un parti révolutionnaire de type nouveau : le parti bolchevik, armé des principes du marxisme-léninisme.

Enfin elle a amené le prolétariat à faire un progrès idéologique décisif en
rompant avec le réformisme, le social-démocratisme. Or, comme le dit Staline, et comme l’expérience l’a montré :

il est impossible d’en finir avec le capitalisme sans en avoir fini avec le social-démocratisme dans le mouvement ouvrier. C’est pourquoi l’ère de l’agonie du capitalisme est en même temps celle de l’agonie du social-démocratisme dans le mouvement ouvrier.

Aussi parce qu’elle « annonce la victoire certaine du léninisme sur le social-
démocratisme dans le mouvement ouvrier mondial », la Révolution d’octobre annonce la victoire du socialisme dans tous les pays capitalistes.

Mais la Révolution d’octobre n’ébranle pas seulement le capitalisme dans les « centres de domination, dans les métropoles » ; elle frappe encore « l’arrière de l’impérialisme, sa périphérie, en sapant la domination de l’impérialisme dans les pays coloniaux et dépendants ». La Russie tzariste comprenait en effet des peuples opprimés soumis au nationalisme russe.

La Révolution d’octobre a délivré définitivement ces peuples de l’oppression nationale et coloniale et en même temps a montré la voie à la suppression définitive de cette oppression. Les peuples opprimés de la Russie tzariste ne se sont pas libérés en effet sur la base du nationalisme en essayant de prendre une revanche sur le peuple russe et en devenant à leur tour de nouveaux foyers d’oppression, mais au contraire sur la base de l’internationalisme :

Le trait caractéristique, dit Staline, de la Révolution d’octobre, c’est qu’elle a accompli en U.R.S.S. ces révolutions nationales et coloniales, non sous le drapeau de la haine nationale et des conflits entre nations, mais sous le drapeau d’une confiance réciproque et d’un rapprochement fraternel, des ouvriers et des paysans des nationalités habitant l’U.R.S.S., non pas au nom du nationalisme, mais au nom de l’internationalisme.

Précisément parce que les révolutions nationales et coloniales se sont faites, chez nous, sous la direction du prolétariat et sous le drapeau de l’internationalisme, précisément pour cette raison les peuples parias, les peuples esclaves se sont, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, élevés à la situation de peuples réellement libres et réellement égaux, gagnant par leur exemple les peuples opprimés du monde entier.

C’est dire que la Révolution d’octobre a inauguré une nouvelle époque, l’époque des révolutions coloniales dans les pays opprimés du monde, en alliance avec le prolétariat, sous la direction du prolétariat.

La conséquence, c’est qu’

en jetant la semence de la révolution aussi bien dans les centres qu’à l’arrière de l’impérialisme en affaiblissant la puissance de l’impérialisme dans les « métropoles » et en ébranlant sa domination dans les colonies, la Révolution d’octobre a, de ce fait, mis en question l’existence même du capitalisme mondial dans son ensemble.

En effet la victoire de la Révolution d’octobre, en arrachant au système impérialiste mondial un pays aussi vaste que la Russie tzariste et aussi important pour « l’équilibre » du système impérialiste, en tant que territoire d’exploitation pour le capital français, anglais, allemand, en tant que source de matières premières et bastion de la réaction politique dans le monde, a accéléré, comme nous le verrons, le processus de décomposition et de putréfaction qui est né et s’est développé dans la phase précédente de l’impérialisme, et sapé de ce fait les fondements mêmes de l’impérialisme mondial.

En même temps la Révolution d’octobre a donné au mouvement révolutionnaire mondial, pour la première fois, une base qui lui sert d’appui et de soutien et un centre autour duquel il peut se grouper « en organisant le front révolutionnaire unique des prolétaires et des peuples opprimés de tous les pays contre l’impérialisme ». Or ce front unique n’avait jamais pu se réaliser auparavant.

Comme elle élève également « la force et l’importance, le courage et la combativité des classes opprimées du monde entier », en créant pour elles « un phare éclairant leur chemin et leur révélant, des perspectives », « un forum universel ouvert » pour manifester et matérialiser leurs aspirations et leur volonté, on peut dire avec Staline :

La Révolution d’Octobre a porté au capitalisme mondial une blessure mortelle, dont il ne se remettra jamais ; l’ère de la stabilité du capitalisme est révolue, emportant avec elle la légende de l’immuabilité du monde bourgeois, l’ère est venue de l’effondrement du capitalisme.

[En effet] le capitalisme peut se stabiliser partiellement, il peut rationaliser sa production, livrer la direction du pays au fascisme, réduire momentanément la classe ouvrière, mais jamais plus il ne recouvrera ce « calme » et cette « assurance », cet « équilibre » et cette « stabilité » dont il faisait parade autrefois, car la crise du capitalisme mondial a atteint un degré de développement tel que les feux de la révolution doivent inévitablement s’ouvrir un passage, tantôt dans les centres de l’impérialisme, tantôt dans sa périphérie, réduisant à néant les rapiéçages capitalistes et hâtant de jour en jour la chute du capitalisme.


L’époque de la crise générale du capitalisme ou deuxième phase de l’impérialisme est donc bien la phase terminale de ce système. Mais l’analyse que nous venons de faire nous montre aussi que cette période appartient en réalité à deux époques différentes de l’histoire humaine. Si elle appartient encore d’un côté au capitalisme, elle appartient aussi déjà au socialisme.

La Révolution d’octobre, en abolissant le règne de l’exploitation de l’homme par l’homme, en remplaçant la démocratie bourgeoise par la démocratie prolétarienne, en construisant une économie planifiée sur la base de la socialisation des moyens de production, en réalisant l’union, au sein d’un État multinational d’un type nouveau, d’ouvriers et de paysans appartenant aux peuples les plus divers, en mettant fin à l’oppression nationale et raciale et aux haines qui en découlent, a fait entrer l’humanité dans l’ère du socialisme.

Dès lors, l’humanité n’a plus à « inventer » ou à « créer » le socialisme, elle n’a plus qu’à étendre au monde entier ce qui est réalisé sur une partie de la planète. Car entre l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et « l’union des travailleurs de tous les pays dans une seule économie mondiale », il n’y a qu’une différence de quantité et non une différence de nature.

L’époque du socialisme a donc commencé en 1917 et la période actuelle en
est une partie intégrante, comme elle fait aussi partie de l’époque de l’impérialisme. Il faut bien mettre en relief cette double appartenance : car l’essentiel des efforts de la réaction mondiale et des agents avoués ou non, conscients ou non de l’impérialisme (fascistes, sociaux-démocrates de droite, trotskystes) consiste aujourd’hui à dénaturer le caractère de la crise générale du capitalisme en lui enlevant son appartenance au socialisme, c’est-à-dire en niant le caractère socialiste de l’U.R.S.S. et en rejetant dans l’avenir l’ère du socialisme.

Mais indiquer la double appartenance ne suffit pas pour définir l’époque de la crise générale ; il faut aussi montrer que des deux, c’est l’appartenance au socialisme qui est déterminante.

Car les économistes marxistes qui font remonter le début de la crise générale au début de l’impérialisme, comme [Eugen] Varga, ou qui voient davantage l’aspect économique que le caractère politique de la crise générale, qui grossissent d’une manière ou d’une autre l’appartenance « impérialiste » de l’époque de la crise générale et estompent de ce fait son autre appartenance, tombent sans s’en rendre compte dans le jeu de leurs adversaires.

Une définition correcte de la crise générale du capitalisme doit en effet être
faite par rapport à l’avenir et non pas par rapport au passé, par rapport au
socialisme et non par rapport au capitalisme. La période de la crise générale du capitalisme peut ainsi se définir comme la période de transition entre le socialisme dans un seul pays et le socialisme dans le monde entier, entre le succès localisé du socialisme et son triomphe universel.

II. — TRAITS PARTICULIERS DE L’IMPÉRIALISME
A L’
ÉPOQUE DE LA CRISE GÉNÉRALE


Maintenant que nous avons dégagé le caractère essentiel de la période de la
crise générale, nous pouvons analyser sans erreur grave les modifications qui se produisent au sein du système impérialiste au cours de sa deuxième période.

Du point de vue économique, la période de la crise générale du capitalisme
est caractérisée par le renforcement des caractères de l’impérialisme dégagés par Lénine et par l’aggravation des conditions de fonctionnement de l’économie capitaliste, par l’accentuation de sa décomposition et de son parasitisme.

La domination des monopoles, trait essentiel de l’impérialisme, s’affirme toujours davantage dans la période de crise générale.

Depuis la première guerre mondiale la puissance des monopoles s’est en effet accrue de façon considérable : la concentration de la production, le développement sous tous les rapports (dimensions, quantité, importance) des monopoles industriels (cartels, trusts, syndicats) et des monopoles bancaires, la monopolisation de la richesse nationale par le capital financier se sont accélérés dans des proportions énormes (pour les détails, voir Varga et Mendelsohn [qui tous deux sont alors déjà révisionnistes] : Données complémentaires à « l’impérialisme » de Lénine, pp. 317 a 339).

A cette accélération de la vitesse de développement des monopoles s’ajoute un second caractère, plus spécifique encore de la crise générale, à savoir la transformation de plus en plus poussée du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État.

Il ne s’agit pas là d’une tendance nouvelle, puisqu’elle a déjà été décelée
par Lénine, mais elle prend des proportions inconnues jusqu’alors. Il faut souligner que si cette transformation se produit pendant les guerres mondiales, elle se survit dans les périodes dites de « paix ». L’économie allemande sous Hitler, l’économie italienne sous Mussolini sont des types d’économie propres à la crise générale du capitalisme.

Mais ce ne sont pas là des « accidents » : le capitalisme monopoliste d’État se retrouve dans tous les pays capitalistes à un degré plus ou moins grand et tend à devenir la forme universelle et spécifique dé l’impérialisme dans la période de crise générale. Les commandes de l’État (grands travaux et surtout armements) jouent un rôle de plus en plus grand dans la formation des profits du capital financier, comme le montre l’importance croissante des dépenses gouvernementales.

Corrélativement, « l’union personnelle » de l’oligarchie financière avec le gouvernement se développe de façon considérable. Après la deuxième guerre mondiale, aux Etats-Unis les postes les plus importants du gouvernement et de l’appareil d’État sont occupés par les financiers et les industriels les plus en vue et cette « occupation » prend un caractère permanent (pour les détails, voir mon livre : Où va l’impérialisme américain).


Ce phénomène montre que le capitalisme, à l’époque de la crise générale, est définitivement mûr pour le socialisme. Car, comme l’a dit Lénine :

le capitalisme monopoliste d’État est la préparation matérielle la plus complète pour le socialisme, il est le seuil du socialisme.

La domination ainsi accrue du capital monopoleur a aggravé les tendances à la décomposition et au parasitisme propres à l’impérialisme à un degré tel que des phénomènes nouveaux sont apparus.

La décomposition du capitalisme

1. L’instabilité, une instabilité grandissante, apparaît comme un des traits
les plus caractéristiques du système capitaliste à l’époque de sa crise générale.

Cette instabilité ne tient pas seulement, comme nous l’avons souligné, à la victoire de la Révolution d’octobre, mais aussi aux lois et aux contradictions propres à l’impérialisme lui-même, qui en font l’époque des « guerres et des révolutions », et aux aspects particuliers que prend l’inégalité de développement des pays impérialistes dans la période de crise générale.

Une réduction aussi sensible de la sphère d’exploitation que la perte, d’un
sixième du globe a rendu beaucoup plus violente la lutte pour l’écoulement des marchandises, pour le placement des capitaux et pour l’accaparement des matières premières. D’où l’aggravation des antagonismes entre puissances impérialistes et la nécessité de nouvelles guerres.

Mais cette instabilité est aussi une conséquence des guerres mondiales, qui
ont eu une influence décisive sur l’inégalité de développement des pays capitalistes. Privés des produits de l’industrie européenne, des pays agraires ou producteurs de matières premières installent des industries de transformation qui ferment des débouchés à la production de l’Europe ; une jeune bourgeoisie nationale, naît, qui entre en concurrence et en conflit avec les bourgeoisies européennes.

La guerre a permis ensuite à certains pays capitalistes de se développer,
pendant que d’autres régressaient à la suite des défaites militaires ou de la ruine financière. Après la première guerre mondiale, l’Allemagne a perdu toutes ses colonies et ses capitaux placés à l’étranger. Étant donné la place qu’elle occupait avant la guerre dans le monde capitaliste, cette déchéance ne pouvait manquer d’ébranler la stabilité de l’économie capitaliste.

La politique de rapine des vainqueurs a déchaîné en même temps des antagonismes violents entre pays vainqueurs et pays vaincus, source de nouvelles guerres. Parmi les « vainqueurs », certains États impérialistes ont pu, pendant que les autres se ruinaient, développer leur industrie et leur puissance financière, comme le Japon au cours de la première et les Etats-Unis au cours des deux guerres mondiales.

La guerre a provoqué ainsi des conflits parmi les vainqueurs entre les « nouveaux riches » et les « anciens », dont la puissance économique s’est affaiblie, mais qui ont quand même agrandi leur domaine colonial comme l’Angleterre et la France à la suite de la première guerre mondiale. D’où l’aggravation de l’antagonisme entre les Etats-Unis et l’Angleterre après 1918.

Les guerres mondiales ont enfin provoqué un changement brutal dans l’évolution de l’impérialisme : le cercle des « grandes puissances » impérialistes qui s’élargissait au XIXe siècle (l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Italie et le Japon venant prendre place aux côtés de l’Angleterre, de la France, de la Russie et de l’Autriche), s’est restreint, depuis 1914, de façon considérable.

C’est là un aspect caractéristique de l’époque de la crise générale.

Après la première guerre mondiale il n’y avait plus que cinq grandes puissances (Angleterre, France, Italie, Etats-Unis, Japon) au lieu de huit (les mêmes, plus l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Russie tzariste). Après la deuxième guerre mondiale, il n’y en a plus que deux, les Etats-Unis et en partie l’Angleterre.

Avant la première guerre mondiale, les principaux pays exploiteurs étaient
l’Angleterre, la France, l’Allemagne et en partie les Etats-Unis. Après 1918 les
principaux pays créditeurs étaient les Etats-Unis et en partie l’Angleterre. Après la deuxième guerre mondiale, les Etats-Unis sont la seule grande puissance financière. Cette concentration successive de la richesse mondiale a un pôle et l’élargissement corrélatif des pays exploités entraîne une instabilité grandissante du système capitaliste.

2. La contradiction entre les forces productrices et les rapports de production, comme conséquence de la réduction de la sphère impérialiste, de la guerre mondiale et de l’appauvrissement des masses, s’est accentuée au point qu’il s’est créé un excédent continuel de capital, qui a entraîné l’inutilisation chronique d’une partie de l’appareil de production.

C’est ainsi que dans les périodes de « prospérité » maximum du temps de paix, comme en 1929 ou 1948, une partie des moyens de production aux Etats-Unis est restée inemployée. Alors que cet excédent de capital ne se produisait, avant la crise générale du capitalisme, qu’au moment des périodes de crise économique de surproduction, il est devenu depuis un phénomène permanent.

3. Il en est résulté une modification du caractère du chômage. Avant la
crise générale, les chômeurs constituaient pour le capital une armée de réserve dans laquelle il puisait lorsque les commandes affluaient. Depuis la première guerre mondiale, le chômage de masse au contraire est devenu persistant : des chômeurs en grand nombre ont cessé de remplir la fonction de réserve de l’armée industrielle, ils ne sont plus jamais appelés au service actif et sont rejetés définitivement de la production.

4. La période de crise générale a été marquée en conséquence par un ralentissement économique et un piétinement de la production. Alors que dans les seize années d’avant-guerre (1897-1913), les productions mondiales de fonte et de houille augmentaient respectivement de 140 % et de 108 %, elles n’augmentaient plus dans le même laps de temps, de 1913 à 1929, que de 23,8 % pour la première et 7,2 % pour la seconde.

De même, comme le note Léontiev, alors que la production industrielle, pendant les vingt-trois années précédant la première guerre mondiale, s’accroissait en moyenne de 5,8 % par an, dans les vingt-trois années qui ont suivi (1914-1937) elle n’a été que de 1,5 %.

Depuis la première guerre mondiale, l’industrie des principaux pays capitalistes n’a cessé de piétiner autour du niveau de 1913, ne dépassant ce niveau au bout de vingt-cinq ans que de 20 à 30 % : augmentation dérisoire;, sinon nulle, si l’on tient compte de ce que la population du monde capitaliste s’est accrue de 15 % environ et qu’une part grandissante de la production était utilisée à des buts de guerre. On peut en conclure avec Léontiev que

la production industrielle par tête d’habitants n’a pas augmenté en un quart de siècle, mais elle a même vraisemblablement diminué.

5. La première guerre mondiale a, été suivie d’une crise agraire prolongée,
qui est une caractéristique nouvelle de la crise générale. En effet pendant les hostilités, les pays d’outre-Atlantique ont augmenté la superficie des terres emblavés ; lorsque la production européenne réduite par la guerre s’est relevée, une partie de la surface mondiale emblavée s’est trouvée superflue. D’autre part les textiles artificiels ont entraîné la mévente du coton.

6. Ces divers phénomènes ont eu des répercussions sensibles sur les crises
économiques de surproduction et sur le déroulement du cycle économique.

La crise industrielle, dit Staline à propos de la crise de 1929, s’est déchaînée dans les conditions de la crise générale du capitalisme, au moment où celui-ci n’a déjà plus et ne peut plus avoir, ni dans les principaux pays, ni dans les colonies et pays vassaux, la force et la solidité qu’il avait avant la guerre et avant la Révolution d’Octobre ; où l’industrie des pays capitalistes a reçu, en héritage de la guerre impérialiste, un ralentissement chronique des entreprises et une armée de millions de chômeurs, dont elle n’est plus en mesure de s’affranchir (Deux bilans, pp. 5-6).

En conséquence la crise économique de 1929, première crise mondiale de
l’époque de la crise générale a été beaucoup plus profonde, plus aiguë, plus
prolongée et plus dévastatrice que les crises antérieures.

A l’époque du capitalisme industriel et de la libre concurrence, la crise
n’était jamais qu’un ralentissement momentané du rythme de croissance. Dans la période de l’impérialisme antérieure à la crise générale, que nous appellerons la première période de l’impérialisme, la production diminue, mais le recul dans la crise la plus forte (1907-08) atteint à peine la moitié de celui des années 1929-33.

Ensuite l’économie capitaliste a beaucoup plus de mal à sortir de la crise.
La phase de crise proprement dite (1929-1933) est bien suivie, comme dans les crises précédentes, d’une phase de dépression (1934-35), puis d’animation (1930) et de prospérité (1937), mais il s’agit, comme le notait Staline à l’époque, d’une dépression « sortant de l’ordinaire, d’une dépression d’un genre particulier », qui fut suivie non d’une véritable animation mais d’une « certaine » animation, puis d’un « certain » essor, puisque l’indice de la production industrielle en 1937 reste, aux Etats-Unis, au-dessous de celui de 1929.

Alors que, dans la première période de l’impérialisme, il suffisait d’un ou deux ans pour que la production retrouve le niveau maximum atteint antérieurement, il n’a pas fallu moins de cinq ans (1932-37) pour qu’elle y parvienne après la crise de 1929.

Enfin l’essor de 1937 ne s’est pas prolongé : il était si fragile que l’année
suivante la crise reprenait. La crise de 1938 avait ceci de particulier qu’elle
n’avait pas été précédée, comme les crises antérieures, d’une période de prospérité. Elle eut ensuite cette autre particularité d’être suivie d’une phase de prospérité également particulière, puisque ce fut celle des années de guerre 1939-45.

Le principal pays capitaliste, les Etats-Unis, ne connut en fait de nouvelle période de prospérité, après 1929, que dans la deuxième guerre mondiale.
Ainsi la guerre mondiale tend à constituer la phase de prospérité du cycle économique à l’époque de la crise générale du capitalisme.

L’industrie des pays capitalistes continue sa marche cyclique, mais le cycle
est radicalement déformé. Ce phénomène, comme le note justement Léontiev, est encore plus visible après la deuxième guerre mondiale :

La crise actuelle de surproduction, écrit-il, s’avance sur le monde capitaliste, non après une phase d’essor, mais après le boum spéculatif de courte durée qui eut lieu après la guerre sous l’effet de circonstances spécifiques en même temps qu’éphémères.

Cette déformation du cycle montre clairement l’affaiblissement général de la base économique» du capitalisme, sa précarité et sa putréfaction intérieure (L’aggravation de la crise générale du capitalisme, p. 44).

Mais si les divers éléments de la crise générale influent sur la gravité des
crises économiques, celles-ci, à leur tour, approfondissent et aggravent la crise générale dans tous ses domaines : politiques d’abord, en poussant les masses dans la voie de la révolution, économiques ensuite en ébranlant encore davantage les bases du système.

Il y a interaction constante et réciproque de la crise
générale sur la crise économique, et de la crise économique sur la crise générale.

7. On ne s’étonnera donc pas de constater dans ces conditions des bouleversements inconnus jusque-là et incessants dans la sphère de la circulation. A la stabilité et h l’unité monétaires qui règnent au cours du XIXe siècle et jusqu’à 1914 succèdent l’instabilité et le chaos des monnaies après la première guerre mondiale, au cours de la crise de 1920, puis au lendemain de la deuxième guerre mondiale, qui s’expriment dans des dévaluations répétées, dans la cessation de la convertibilité en or des billets de banque, la désorganisation du marché mondial.

Le monde capitaliste ne peut plus retrouver l’équilibre des balances de paiement d’avant la première guerre mondiale ; en provoquant l’industrialisation des pays agraires d’Amérique et d’Asie, il a brisé les circuits d’échanges qui s’étaient constitués entre les produits manufacturés européens et les matières premières d’outre-mer.

La crise des échanges internationaux est un phénomène spécifique de la
crise générale, qui se manifeste :

a) par la diminution du volume des échanges de marchandises à partir de 1929. Alors que le commerce international s’est accru régulièrement pendant tout le XIXe siècle jusqu’à 1913, cet essor a pris fin avec la crise économique de 1929, il a baissé considérablement depuis lors et malgré une certaine reprise en 1937 n’a jamais retrouvé le niveau de 1929.

Il s’agit là d’un phénomène qui met particulièrement en relief la décadence du système capitaliste ; car comme le dit Lénine, « l’extension des échanges tant nationaux qu’internationaux surtout est un des traits distinctifs du capitalisme » (Données complémentaires à « l’’Impérialisme » de Lénine, p.166).

La réduction des échanges internationaux est par là-même un des traits distinctifs du capitalisme agonisant.

b) par la dégradation des échanges qui s’exprime dans la disparition du
système d’échanges multilatéraux d’avant 1914 et dans la politique commerciale des Etats-Unis depuis 1919 et surtout depuis la deuxième guerre mondiale, et qui consiste à vendre sans acheter. Ce « commerce » unilatéral est évidemment la négation de tout commerce.

3. Cet état de choses a des répercussions sur l’exportation des capitaux,
dont le rôle ne s’est pas modifié, qui est toujours aussi nécessaire pour l’impérialisme, mais qui se heurte à tous les obstacles nouveaux soulevés par la crise générale du capitalisme et que nous venons d’énumérer : rétrécissement de la sphère capitaliste, crise du pouvoir de la bourgeoisie en Europe, révoltes coloniales, désorganisation des échanges commerciaux, dépréciations monétaires, interdiction des exportations d’or, refus de reconnaître les dettes étrangères, etc.

La conséquence en est un ralentissement de la cadence d’exportation des capitaux par rapport à l’avant-guerre, dans la période 1920-29, puis, après la crise économique, la diminution et même la cessation des investissements privés à long terme à l’étranger.

On voit alors, de 1929 à 1939, une masse de capital disponible
circuler de pays en pays à la recherche d’un placement spéculatif, s’investissant à court terme et contribuant à aggraver encore plus l’instabilité monétaire.

C’est l’État qui prend alors les risques de l’exportation du capital. Les États-
Unis, principal pays exportateur après 1918, créent dans ce but l’Export-Import Bank ; et, à la suite de la deuxième guerre mondiale, octroient des crédits énormes à tous les pays capitalistes et semi-coloniaux (Plan Marshall, etc.).

Si les investissements privés américains à long terme reprennent à partir de 1945, ils restent extrêmement faibles par rapport à l’exportation de capitaux gouvernementaux. La prédominance des crédits d’État dans l’exportation des capitaux est encore une particularité de la crise générale et un signe de sa décomposition.

Le parasitisme et la putréfaction

La période de crise générale voit une intensification extrême des phénomènes de parasitisme et de putréfaction décelés par Lénine dans l’Impérialisme.

Notons d’abord le freinage du progrès technique, la mise sous boisseau des
brevets dont la période de crise générale offre de nombreux exemples. Le signe le plus caractéristique de la décomposition du système capitaliste est le fait que la technique ne se développe pleinement que pendant la guerre (aviation, industrie chimique, T.S.F. pendant la première guerre mondiale ; énergie atomique, radar. etc…, pendant la deuxième) ou à cause de la guerre (c’est le cas particulier de la fabrication d’essence et de caoutchouc synthétiques et autres produits de synthèse par l’Allemagne hitlérienne, puis par ses concurrents impérialistes).

L’exemple le plus monstrueux de cette décomposition d’un régime est celui
de l’énergie atomique, une des plus grandes découvertes de l’histoire humaine, qui, aux Etats-Unis, n’est employée que dans des buts de destruction.

Ce parasitisme se manifeste également :

— par le retard accru des campagnes sur les villes, et de l’agriculture sur l’industrie, malgré les progrès de l’agriculture capitaliste, qui d’ailleurs se produisent surtout pendant les guerres ou à cause de la guerre ;

— par l’augmentation des bénéfices capitalistes pendant la guerre ou pendant que l’économie traverse une période de décroissance : en 1948 par exemple les bénéfices des sociétés américaines ont dépassé de deux fois ceux de 1944, alors que la production était inférieure de 20 % ;

— par la diminution non plus seulement relative mais parfois absolue du
nombre de travailleurs industriels et l’augmentation de la population employée à la distribution (commerce, services civils, services domestiques et professionnels, etc.) ;

— par l’énormité des frais die publicité qui prennent des proportions
inconnues dans la période antérieure (presse, radio, etc.).

Enfin le caractère destructeur de l’impérialisme s’affirme avec une violence
sans précédent : les destructions de stocks, de moyens de production, de main d’œuvre (chômage) pendant la crise de 1929-33 atteignent une ampleur sans exemple dans l’histoire du capitalisme : les économistes bourgeois estiment que cette crise a coûté autant que la première guerre mondiale.

Mais c’est encore la guerre qui est le principal moyen de destruction des
forces productives.

Les guerres mondiales ne sont pas un phénomène spécifique de la crise
générale ; elles sont une conséquence de la fin du partage du monde, qui est
une des caractéristiques essentielles de l’impérialisme.

Mais la prospérité des monopoles est à ce point liée à la guerre (la capacité
de production n’est utilisée à plein, le chômage n’est résorbé que pendant la
guerre ; la guerre et ses conséquences directes tendent à constituer la phase de prospérité des cycles industriels) et les contradictions de l’impérialisme sont devenues si aiguës que :

a) la période qui sépare les guerres mondiales n’est pas une période de
paix, mais remplie de « petites » guerres et, après chaque guerre mondiale, les dépenses militaires sont toujours supérieures à ce qu’elles étaient avant le déclenchement des hostilités ;

b) les guerres mondiales elles-mêmes sont de plus en plus destructrices (le
nombre des tués est passé de 10 à 50 millions et les dépenses de 200 milliards de dollars à 1000 milliards, de la première à la deuxième guerre mondiale) et de plus en plus rapprochées : comme le montre la volonté des impérialistes américains de déclencher cinq ans après la fin de la deuxième une troisième guerre mondiale.

Le régime bourgeois est donc devenu, à l’époque de la crise générale, non
seulement un obstacle au progrès de l’humanité, mais un danger pour l’existence même de l’humanité. L’exploitation de l’homme est maintenant inséparable de la destruction de l’homme. Le capitalisme, à l’époque de la crise générale, se caractérise comme le régime de la destruction de l’homme par l’homme.

Supprimer le capitalisme n’est plus seulement une action progressive ; c’est une mesure de salut public.

Mais le capitalisme précipite ainsi sa disparition. A l’époque de la crise
générale, qui voit la concentration extrême de la richesse à un pôle et de la
misère à l’autre, les rapports sociaux arrivent à une tension extrême, le joug du capital devient insupportable non seulement à la classe ouvrière, mais aussi aux classes moyennes à la ville et à la campagne. La préparation de la prochaine guerre et les frais des guerres passées écrasent toutes les couches de la population, en dehors de l’oligarchie financière, du capital cosmopolite.

L’inflation et les dévaluations ruinent toute la couche des petits rentiers. Ensuite, pendant la guerre, l’impérialisme fait subir à l’ensemble des masses des souffrances terribles. Mais il donne ainsi des alliés à la classe ouvrière, dans la lutte révolutionnaire. La conclusion de ces alliances est un trait distinctif de la crise générale du capitalisme, qui en fait l’époque des révolutions prolétariennes victorieuses, car l’alliance des ouvriers, des paysans et des classes moyennes, comme le prouve la Révolution d’octobre, signifie la mort de l’impérialisme.

Pour empêcher cette alliance et la révolution socialiste, le grand capital n’a
plus qu’un moyen : la démagogie et les méthodes du fascisme, à l’aide desquelles il utilise, en se servant d’une terminologie « révolutionnaire » et « socialiste », le mécontentement des paysans et de la petite bourgeoisie des villes pour écraser le mouvement ouvrier et régner par la terreur.

Déjà Lénine avais montré que l’impérialisme, c’était « la réaction sur toute
la ligne, quel que soit le régime politique » (L’impérialisme. Données complémentaires, p. 292). Et il avait montré le tournant politique de la bourgeoisie, lors du passage de la libre concurrence au monopole.

Le tournant de la démocratie à la réaction politique représente la superstructure politique de l’économie nouvelle du capitalisme monopoliste (l’impérialisme, c’est le capitalisme des monopoles).

A la libre concurrence correspond la réaction politique (Œuvres complètes, t.XIX, Édition russe, cité par Ségal : Principes d’économie politique, p.350).

Jusqu’à 1914 toutefois, cette réaction s’était exercée dans le cadre du parlementarisme. A l’époque de la crise générale, la bourgeoisie est obligée de renoncer à la démocratie formelle, et de recourir à la dictature terroriste ouverte.

Le fascisme est la forme politique type de la domination des monopoles à
l’époque de la crise générale : c’est, en effet exactement la superstructure politique du capitalisme monopoliste d’État.

Il n’est pas étonnant que le capitalisme américain, à la suite de la deuxième
guerre mondiale, en même temps qu’il prend de plus en plus le caractère d’un capitalisme monopoliste d’État, s’engage dans la voie de fascisation intégrale de l’appareil d’État (pour les développements, voir mon livre : Où va l’impérialisme américain).

Mais le fascisme, s’il permet à la bourgeoisie de faire reculer momentané-
ment la révolution qui s’avance, est en réalité non pas une preuve de force,
mais un symptôme de faiblesse.

Il faut, dit Staline, regarder la victoire du fascisme en Allemagne, non seulement comme un signe de faiblesse de la classe ouvrière et le résultat des trahisons perpétrées contre celle-ci par la social-démocratie qui a frayé la route au fascisme.

Il faut la considérer également comme un signe de faiblesse de la bourgeoisie, comme un signe montrant que cette dernière n’est plus en état d’exercer son pouvoir au moyen des anciennes méthodes de parlementarisme et de démocratie bourgeoise, ce qui l’oblige à recourir, dans sa politique intérieure, aux méthodes de domination par la terreur, comme un signe qu’elle n’a plus la force de trouver une issue à la situation actuelle sur la base d’une politique extérieure de paix, ce qui l’oblige à recourir à la politique de guerre.

En même temps les États impérialistes, non seulement renforcent l’exploitation des travailleurs des pays coloniaux et semi-coloniaux, mais s’en servent également comme mercenaires. Mais ce n’est pas impunément que ces peuples sont à leur tour entraînés dans la guerre ; car ils apprennent à se servir des armes modernes et les tournent contre leurs oppresseurs.

Avec la crise générale commencent ainsi les soulèvements armés qui entraînent les États impérialistes dans des guerres coloniales de longue durée, d’où ils sortent finalement vaincus, comme le montre l’exemple historique de la révolution chinoise que l’impérialisme n’a pas réussi à écraser au bout de vingt années de guerre, et qui a balayé l’impérialisme après la deuxième guerre mondiale.

III. LE DÉVELOPPEMENT DE LA CRISE GÉNÉRALE

De la. victoire du socialisme en Union soviétique
à sa victoire à l’échelle mondiale.

On ne peut avoir une idée exacte de la crise générale du capitalisme si on
ne l’étudie pas dans son développement. Cette étude est essentielle pour un
marxiste, car elle permet de faire le point de la situation et d’orienter dans la voie juste l’action révolutionnaire.

Ce qui doit nous guider dans la détermination des différentes étapes de la
période de crise générale, c’est évidemment la définition que nous avons donnée de cette crise.

En conséquence, c’est le développement du secteur socialiste,
c’est-à-dire l’accroissement de la puissance économique, politique et militaire de l’U.R.S.S., ses progrès dans la voie du communisme ; l’extension géographique du secteur socialiste ; le renforcement idéologique et numérique des partis communistes ; la régression de l’influence réformiste dans les pays capitalistes et, ce, qui résulte de tout cela, l’évolution du rapport des forces entre les deux systèmes, qui nous indiqueront les stades successifs de la crise du système capitaliste.

Vue sous cet angle, la crise générale présente deux périodes distinctes. La
première, qui va de 1917 à la deuxième guerre mondiale, est celle de la brèche unique dans la citadelle capitaliste, celle du socialisme dans un seul pays, au cours de laquelle le capitalisme s’efforce en vain de détruire le nouvel État, mais pendant laquelle le rapport des forces reste cependant favorable au capitalisme.

La deuxième, qui commence avec la deuxième guerre mondiale ou plus
exactement avec les résultats de cette guerre, est celle des brèches multiples
dans la citadelle capitaliste, du socialisme dans plusieurs pays, où l’avantage clans le rapport des forces entre les deux systèmes passe du côté du socialisme et au cours de laquelle l’impérialisme essaie en vain de redresser la situation et succombera définitivement dans ses tentatives.

A. — La première période (1917-1941)

Elle comprend trois parties :

1. 1917-1923. La Révolution d’octobre ouvre une crise révolutionnaire gigantesque : la révolution éclate en Allemagne, en Hongrie, en Autriche ; des mouvements de libération nationale se produisent clans les pays coloniaux et semi-coloniaux, notamment en Syrie, au Maroc, en Chine.

De grandes grèves se déroulent en Angleterre, en France, en Italie et aux Etats-Unis.

Le capitalisme est en même temps ébranlé par les difficultés économiques :
crise de 1920-21, désorganisation des échanges, inflation. Sa stabilité est ébranlée par la montée brusque du capitalisme américain, l’effondrement de l’Allemagne, la désorganisation de l’ancien empire austro-hongrois, etc.

Mais, grâce à l’appui de la social-démocratie dont l’influence est encore
puissante, la bourgeoisie parvient à briser les mouvements révolutionnaires sauf en U.R.S.S. L’écrasement de la Révolution allemande en 1923 marque la fin de cette période, qui se solde en définitive à l’avantage du socialisme par deux gains d’une importance décisive pour l’avenir du capitalisme : la victoire et le renforcement de la dictature du prolétariat en U.R.S.S. malgré l’assaut des puissances impérialistes, et la création de partis communistes marxistes-léninistes dans la plupart des pays capitalistes.

2. 1923-1929. C’est la période dite de stabilisation : stabilisation du capitalisme et du régime soviétique et stabilisation des rapports entre les deux systèmes.

Dans les pays capitalistes européens, la bourgeoisie reconstitue l’économie
ruinée par la guerre et consolide, relativement à la période précédente et dans une certaine mesure, sa domination politique : les surprofits tirés à nouveau de la surexploitation des peuples coloniaux lui permettent de soutenir la social-démocratie et le réformisme dans le mouvement ouvrier.

La production industrielle dépasse le niveau atteint pendant la guerre ou l’avant-guerre. Entre les États impérialistes, les liens économiques rompus par la guerre se rétablissent tant bien que mal et les impérialistes finissent par conclure des accords provisoires sur le pillage en commun de l’Allemagne (plans Dawes et Young) et des colonies.

Enfin les impérialistes renoncent, à la suite de leur échec, à l’agression et même au blocus économique de l’U.R.S.S. et nouent avec elle des rapports commerciaux.

Cette période marque-t-elle une régression ou un ralentissement de la crise générale ? En aucune façon.

D’abord, l’établissement de rapports, pacifiques entre les deux systèmes est
toujours un facteur positif pour le régime socialiste qui peut se consacrer davantage à son développement intérieur et marque un échec des cercles impérialistes les plus réactionnaires. Ensuite et surtout, la nature des deux stabilisations est complètement différente.

La stabilisation en régime capitaliste, dit Staline, se traduisant par le renforcement momentané du capital, aboutit nécessairement à l’aggravation des contradictions du capitalisme […].

Par contre, renforçant le socialisme, la stabilisation en régime soviétique doit nécessairement aboutir à l’atténuation des contradictions et à l’amélioration des rapports : a) entre le prolétariat et la paysannerie de notre pays ; b) entre le prolétariat et les peuples coloniaux des pays opprimés ; c) entre la dictature du prolétariat et les ouvriers de tous les pays.

Le fait est que le capitalisme ne peut se développer sans intensifier l’exploitation de la classe ouvrière, sans maintenir dans un état de demi-famine la grande majorité des travailleurs, sans renforcer l’oppression des pays coloniaux et vassaux, sans entraîner des conflits et des chocs entre les divers groupements impérialistes de la bourgeoisie.

Le régime soviétique et la dictature du prolétariat, au contraire, ne peuvent se développer que par l’élévation constante du niveau matériel et moral de la classe ouvrière, par l’amélioration continue de la situation des travailleurs du pays soviétique, par le rapprochement progressif et l’union de tous les ouvriers de tous les pays, par le ralliement des colonies et des pays vassaux opprimés autour du mouvement révolutionnaire du prolétariat.

Le développement du capitalisme est synonyme d’appauvrissement et de misère pour la grande majorité des travailleurs, de situation privilégiée pour une infime catégorie de travailleurs corrompus par la bourgeoisie.

Le développement de la dictature du prolétariat, au contraire, est synonyme d’un relèvement continu du bien-être de l’immense majorité des travailleurs (Rapport au XIVe congrès du Parti communiste de l’U.R.S.S.).

En effet les bases économiques de la « stabilisation » capitaliste furent la
transformation de l’appareil de production américain, connue sous le nom de rationalisation, et l’investissement de capitaux américains en Europe. La stabilisation reposait ainsi sur l’exploitation plus intense des travailleurs américains et des travailleurs européens ainsi que ceux de tous les pays soumis au capitalisme.

Aussi la lutte de classes ne s’apaise-t-elle pas, comme le montrent la
grève des mineurs en Angleterre, en 1926, la lutte armée des ouvriers de Vienne eu juillet 1927.

En même temps, dans les pays coloniaux, la révolution chinoise se développe, une insurrection se produit en Indonésie, un mouvement révolutionnaire grandit aux Indes.

L’instabilité du capitalisme s’accroît à la suite de nouvelles inégalités dans
le développement des pays capitalistes (les Etats-Unis se développent plus vite pue les pays européens, le Japon plus vite que les Etats-Unis, la France plus vite que l’Allemagne, alors que c’était le contraire avant la guerre ; l’Angleterre piétine) ; et par suite du déséquilibre causé dans les échanges par l’excédent du commerce américain et la position financièrement créditrice des Etats-Unis.

Cela entraîne une aggravation des antagonismes entre les pays, capitalistes
malgré toutes les conférences de paix, comme le montrent la concurrence
acharnée que se livrent les Etats-Unis et l’Angleterre pour les matières premières et les marchés, les conflits entre les créditeurs américains et les débiteurs européens, la rivalité entre le Japon et les Etats-Unis dans le Pacifique, etc..

La stabilisation capitaliste n’était en réalité qu’une stabilisation partielle et provisoire, sans aucune solidité et qui préparait une crise économique plus grave.


Pendant ce temps, l’U.R.S.S. réalise les conditions politiques et matérielles qui vont lui permettre d’entreprendre la construction du socialisme : grâce à la victoire sur le trotskysme de la conception léniniste, soutenue par Staline, concernant la possibilité du socialisme en U.R.S.S. et grâce à l’augmentation de la production industrielle et agricole, dont le rythme dépasse déjà celui de tous les pays capitalistes.

Parallèlement, les partis communistes qui sont nés dans
la période précédente se consolident intérieurement (élimination du trotskysme, des déviations petites-bourgeoises et sectaires).

En France notamment c’est, avec l’accession de Maurice Thorez à la direction du parti, le triomphe du courant prolétarien et léniniste et la défaite des cliques policières Celor-Barbé qui stérilisaient l’action du parti.

L’élaboration du premier plan quinquennal grâce au renforcement de
l’U.R.S.S. et la consolidation intérieure des partis communistes sont deux grands pas de plus faits sur le chemin du socialisme, et par conséquent les deux faits positifs qui marquent l’aggravation de la crise générale du capitalisme de 1923 à 1929.

3. 1929-1941. C’est une période de profonde aggravation de la crise générale,
marquée par trois faits essentiels : le succès de la construction socialiste, le
contraste criant entre les lignes de développement du socialisme et du capitalisme, et l’échec des cercles les plus réactionnaires de l’impérialisme pour réaliser un front d’agression unique du capitalisme mondial contre l’U.R.S.S.

Cette période est essentiellement celle de la victoire du socialisme, en U.R.S.S. et de sa progression dans la voie du communisme, grâce au succès des premier et deuxième plans quinquennaux et à la mise en application du troisième ; c’est celle du renforcement, à un rythme absolument inconnu jusqu’alors, de la puissance économique de l’U.R.S.S., qui, de pays arriéré et agricole, devient un pays industriel et d’avant-garde, qui met en application la Constitution stalinienne de 1936 et qui renforce son unité, sa cohésion et sa force de résistance à l’agression par l’élimination des éléments contre-révolutionnaires des cadres de l’économie et de l’armée.

Dans le même temps que l’U.R.S.S. supprime définitivement le chômage et
les crises économiques, que sa production augmente à un rythme impétueux et qui ne connaît pas de ralentissement, le système capitaliste subit la plus terrible crise de surproduction de son histoire. Commencée aux Etats-Unis, la crise industrielle atteint tous les pays capitalistes sans exception et s’enchevêtre avec la crise agraire qui, elle aussi, n’épargne aucun pays et s’étend à toutes les branches de l’agriculture.

On compte en 1932, officiellement de 30 à 40 millions de chômeurs complets. Le capitalisme étale le spectacle odieux de ses destructions gigantesques (outillages jetés au rebut, bétail abattu, récolte de blé, de coton, de café brûlée), pendant que des dizaines de millions, d’hommes sont sous-alimentés.

Les courants commerciaux, péniblement et artificiellement rétablis dans la période de stabilisation, sont désorganisés : le marché international se disloque sous l’effet des contingentements, du dumping, de « l’autarcie » ; pas une monnaie ne résiste : la livre sterling abandonne la parité or ; le dollar lui-même est dévalué pour alléger la situation des débiteurs.

Tout le système bancaire américain s’effondre et n’est sauvé que par l’intervention de l’État. Enfin, après une courte et fragile reprise en 1936-37, la crise reprend en 1938.

Le développement des pays capitalistes contraste à nouveau avec la période
antérieure : l’Allemagne, grâce au réarmement, accroît sa production industrielle, tandis que celle de la France décline ; la lutte pour les marchés prend une forme suraiguë. Les impérialismes les plus défavorisés dans le partage des colonies et des sphères d’exploitation exigent ouvertement un nouveau partage du monde.

La lutte des classes s’aggrave (manifestations de chômeurs, « marches de la
faim » aux Etats-Unis, etc.). Le capitalisme ne peut sortir de ses contradictions que par le fascisme et une nouvelle guerre mondiale.

L’instauration de la dictature nazie, forme la plus achevée du fascisme, en
Allemagne en 1933 marque le courant décisif vers la guerre, dont une série de guerres partielles (guerre du Japon contre la Mandchourie et la Chine, guerre d’Éthiopie, guerre d’Espagne) constituent le prologue.

Les cercles les plus réactionnaires de l’impérialisme auraient voulu réaliser
une entente entre les différents groupes et États capitalistes pour écraser le pays du socialisme.

Mais leurs plans, malgré la non-intervention en Espagne, Munich et la « drôle de guerre », échouèrent à cause de l’opposition des forces démocratiques et de la politique des partis communistes, qui permirent la formation de Fronts populaires contre le fascisme et la guerre (journées de février 1934 en France) et à cause des oppositions d’intérêts entre les grandes puissances qui, d’accord sur la guerre contre l’U.R.S.S., ne l’étaient plus du tout pour le partage du butin.

La conséquence, c’est que l’impérialisme réussit bien à lancer l’Allemagne contre l’U.R.S.S., mais cette guerre ne se présenta pas du tout dans les conditions qu’il espérait.

D’abord l’U.R.S.S. avait pu profiter des dissensions entre ses. adversaires
pour briser l’encerclement (pacte germano-soviétique de non-agression et non-belligérance avec le Japon) et utiliser la période de répit ainsi gagnée pour hâter sa préparation militaire.

Ensuite, lorsqu’en 1941 la guerre mondiale entra dans sa phase décisive,
l’Angleterre et les Etats-Unis se trouvèrent par la force des choses des « alliés » de l’U.R.S.S. : le front impérialiste était ainsi brisé.

Enfin et surtout, les cercles impérialistes anglo-américains ne purent empêcher que cette guerre, malgré ses causes purement impérialistes et les visées réactionnaires des Churchill et des Hoover, ne prît pour les peuples d’Europe et d’Asie et pour le peuple américain le caractère d’une guerre de libération contre le fascisme.

Ainsi la crise générale du capitalisme s’était à nouveau et considérablement
approfondie.

B. — La deuxième période (1941-…)

Cette deuxième grande période de la crise générale comprend déjà plusieurs étapes :

1. 1941-46. C’est au cours de cette étape que se produit le changement
qualitatif décisif qui marque le début de la deuxième période de la crise générale, c’est-à-dire le changement radical qui se produit en faveur du socialisme dans le rapport des forces entre les deux systèmes.

Cette brusque transformation est due à deux causes essentielles : d’une part, la défaite des pays impérialistes les plus agressifs soutenus par les réactionnaires de tous les pays capitalistes, la mise hors de combat des forces principales de la réaction fasciste internationale militante, et d’autre part, le rôle décisif de l’U.R.S.S. dans cette défaite.

Non seulement, l’État Soviétique ne s’est pas disloqué sous les coups de boutoir de l’impérialisme, mais l’Armée Rouge a écrasé, à elle seule, le gros des armées ennemies. L’U.R.S.S. n’a pas seulement remporté une victoire militaire, mais une victoire politique, morale et idéologique.

« L’importance et l’autorité internationale de l’URSS, constate Jdanov, se sont considérablement accrues par suite de la guerre. » Le système socialiste, qui n’avait plus à démontrer qu’il était viable (c’était chose faite depuis le succès des plans quinquennaux) avait encore à prouver sa supériorité dans l’épreuve décisive de la guerre.

Stalingrad et les offensives victorieuses de l’Armée Rouge ont prouvé définitivement la supériorité du régime socialiste sur le régime capitaliste, en même temps que l’indestructibilité de l’État soviétique.

Les victoires de l’Armée rouge ont eu un certain nombre de conséquences
d’une grande importance qui ont encore considérablement affaibli le système capitaliste et renforcé le système socialiste.

1. Toute une série de pays d’Europe centrale et sud-orientale se sont détachés de la sphère impérialiste. Cela signifiait, d’une part, une nouvelle réduction du champ d’exploitation capitaliste, donc un affaiblissement économique et politique du capitalisme des monopoles, et une aggravation de son instabilité et, d’autre part, la suppression du « cordon sanitaire », c’est-à-dire la disparition du réseau de bases d’agression établies aux frontières mêmes de l’U.R.S.S. et à proximité de ses centres vitaux, donc un affaiblissement stratégique de l’impérialisme.

2. Les forces démocratiques se sont considérablement accrues dans les
pays capitalistes, par suite de l’augmentation de l’influence et de la puissance des Partis communistes et de la diminution corrélative de l’influence des partis socialistes réformistes.

Les Partis communistes qui, à la fin de la première guerre mondiale, n’étaient, en dehors de l’U.R.S.S., qu’à l’état embryonnaire, qui n’existaient pas dans de nombreux pays et qui, même à la veille de la deuxième guerre mondiale, n’avaient encore souvent qu’une influence limitée, sont devenus, dans de nombreux pays, comme en Italie et en France, des partis de masses puissants.

En 1917, le Parti bolchevik russe était le seul parti marxiste
révolutionnaire existant au monde et il groupait seulement 240 000 membres.
Après la deuxième guerre mondiale, il n’était plus un seul pays qui n’eût son
Parti communiste formé selon les enseignements de Lénine et de Staline, et
l’ensemble de ces partis totalisait plus de vingt millions de membres.

À la fin des hostilités, des communistes participent au gouvernement dans plusieurs pays capitalistes d’Europe occidentale, en France, en Belgique, en Italie et même en Amérique du Sud, au Chili.

3. La crise du système colonial commencée avec la première guerre mondiale s’est considérablement accentuée. En Chine, l’Armée populaire après ses victoires sur les envahisseurs nippons occupe d’importantes parties du territoire.

Une république populaire naît en Corée du Nord. Le Viet-Nam et l’Indonésie
proclament leur indépendance. L’Inde la réclame. En Malaisie et en Birmanie, les forces populaires remportent de grands succès. En Afrique noire française, le Rassemblement démocratique africain (R.D.A.) éveille pour la première fois à la conscience politique les masses indigènes.

La vague d’émancipation qui s’élève de nouveau, comme après l’autre guerre, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux atteint, grâce aux victoires de l’Armée rouge, une hauteur et une puissance qu’elle n’avait pas après 1918.

Les peuples des colonies ne veulent plus vivre comme par le passé. Les classes dominatrices des métropoles ne peuvent plus gouverner comme auparavant.

Les tentatives d’écrasement du mouvement de libération nationale par la force militaire se heurtent maintenant à la résistance armée croissante des peuples des colonies et conduisent à des guerres coloniales de longue durée
(A. Jdanov : Rapport sur la situation internationale, conférence des Partis communistes et ouvriers, septembre 1947)

La situation générale du système impérialiste est encore aggravée par le degré d’instabilité extrême qui résulte non seulement du rétrécissement nouveau de la sphère du capitalisme, mais encore de la concentration de la puissance économique, politique et militaire aux Etats-Unis pendant cette période.

Seule puissance capitaliste à bénéficier intégralement de la guerre, ils en sortent plus puissants que tous les autres pays capitalistes réunis (our les détails, voir : Où va l’impérialisme américain) et deviennent puissance dominante du camp impérialiste.

Cette situation nouvelle et l’aggravation des contradictions du capitalisme résultant de la guerre les entraînent dans une politique de domination mondiale, dont l’obstacle essentiel est la puissance de l’U.R.S.S.

Le système impérialiste, sous la direction de l’impérialisme américain, s’engage alors dans une lutte acharnée contre le secteur socialiste pour tenter de redresser la situation en sa faveur : d’abord par le moyen de la guerre « froide » (chantage atomique, pression diplomatique et économique sur l’U.R.S.S. et les démocraties populaires d’Europe, soutien des gouvernements et formations réactionnaires contre les forces démocratiques), ensuite par le moyen de l’agression militaire.

2. 1946-49. Cette étape voit l’échec complet de la « guerre froide » qui se
termine par une véritable déroute de l’impérialisme, une nouvelle augmentation, non seulement relative mais absolue, des forces du socialisme. Le rapport des forces, déjà favorable au socialisme, se modifie à nouveau de façon considérable en sa faveur.


a) L’économie socialiste a liquidé rapidement les séquelles de la guerre ;
le quatrième plan quinquennal a été mis en application et a connu un succès complet.

b) Les Etats-Unis ont perdu le monopole de l’utilisation de l’énergie atomique.

c) Les brèches pratiquées dans la forteresse capitaliste au, cours de l’étape
précédente ont été consolidées grâce au renforcement économique et politique des États démocratiques de l’Europe de l’Est et de la Corée du Nord.

d) Deux nouvelles et énormes brèches ont été faites : création de la République populaire de Chine et de la République démocratique allemande.

La crise générale s’est encore aggravée du fait :

a) du contraste entre les lignes de développement des pays du secteur socialiste et celles du secteur capitaliste, de l’orientation de ces dernières vers la crise économique qui commence à se manifester aux Etats-Unis à la fin de 1948 et se développe au cours de l’année 1949 ;

b) de l’impuissance de la réaction européenne, poussée par l’impérialisme
américain, à écraser les partis communistes d’Europe occidentale ;

c) de l’incapacité des États impérialistes européens à briser le soulèvement
des peuples coloniaux au Vietnam, en Malaisie, en Birmanie ;

d) des difficultés grandissantes des pays capitalistes européens sous la
pression du plan Marshall ;

e) du pourrissement accéléré de l’économie américaine soutenue par
d’énormes dépenses de l’État (crédits extérieurs et armements) ;

f) de la détérioration accrue des échanges internationaux par suite du commerce unilatéral américain ;

g) de l’aggravation de toutes les contradictions internes du capitalisme, qui
se traduisent déjà par l’orientation de l’impérialisme vers le fascisme et la guerre.

3. Avec les années 1949-50 commence une troisième étape : celle de la préparation ouverte, officielle, de la guerre contre l’Union soviétique et de l’intervention directe et non plus par personnes interposées, comme dans l’étape précédente, de l’impérialisme américain contre le secteur socialiste : la signature du Pacte Atlantique, nouveau Pacte Antikomintern, et d’agression de Corée sont les événements qui marquent le début de cette étape qui, dans la pensée des impérialistes américains, doit conduire à une troisième guerre mondiale.


La crise générale touche à sa fin


Que nous enseigne le développement de la crise générale ? Tout d’abord que la crise du système, à cause de la victoire de la Révolution d’octobre, est un phénomène permanent et qu’il s’agit d’une maladie insurmontable et inguérissable.

Ensuite et surtout que le mal fait des progrès de plus en plus rapides à
mesure que les années passent. En particulier l’intensification de la crise générale à la suite de la deuxième guerre mondiale nous montre que les processus de développement du régime socialiste et d’écroulement du capitalisme vont en s’accélérant.

La prise de conscience de cette accélération est d’une importance capitale
pour la lutte du prolétariat, car seule elle permet de comprendre avec Maurice Thorez que « la paix aujourd’hui est comme suspendue à un fil », autrement dit apprend à ne pas sous-estimer le danger de guerre.

En même temps elle donne une confiance accrue à la classe ouvrière, en lui
révélant que le rapport des forces est favorable au prolétariat ; elle décuple sa volonté de lutte, en lui prouvant que le règne de la bourgeoisie touche à sa fin.

L’histoire de la crise générale du capitalisme nous fait comprendre l’opposition fondamentale de l’impérialisme et du socialisme en face de la guerre. L’Union Soviétique et les démocraties populaires, convaincues que le passage du capitalisme au socialisme résulte des lois mêmes de l’évolution sociale, ne craignent pas, mais désirent au contraire la coexistence et la confrontation pacifique des deux systèmes existant dans le monde : elles savent que cette rivalité pacifique permettra aux peuples de choisir librement, et en connaissance de cause, le régime le plus progressif.

Au contraire la peur de l’avenir et la nécessité du surarmement
pour retarder une crise économique encore plus grave que celle de 1929 poussent les impérialistes aux aventures sanglantes.

Mais si les Impérialistes n’ont pas le désir d’une coexistence pacifique des
deux systèmes, ils n’ont pas pour autant le pouvoir de déclencher, à eux seuls et sans le consentement de leurs peuples, la catastrophe d’une troisième guerre mondiale. Dès à présent, en effet, les forces de paix sont, comme le prouve l’étude de la crise générale, objectivement supérieures aux forces de guerre et peuvent imposer aux impérialistes les plus agressifs, des relations pacifiques avec le secteur socialiste.

Pour faire de cette possibilité de paix une réalité, il suffit
que la volonté des peuples vienne s’ajouter aux conditions objectives, que les centaines de millions d’hommes qui veulent la paix dans les pays encore soumis au capitalisme sachent s’unir et agir.

L’échec définitif des fauteurs de guerre ne dépend que de notre action, et
cela dicte à chacun son devoir.

La crise du Covid-19, un aspect urbain de la Biosphère

À moins d’avoir un mode de pensée totalement ancré dans les conceptions passéistes, il est évident que le Covid-19 est directement issu des activités humaines. La chose a été très claire lors de l’irruption du coronavirus, puis l’idéologie dominante s’est débrouillée pour faire disparaître des esprits cette certitude. C’est que, forcément, si on constate cela, alors on ne peut que voir que le Covid-19 n’est pas une « catastrophe naturelle » mais bien le produit du démantèlement des équilibres existant sur Terre.

Sans l’étalement urbain, sans la destruction des espaces naturels, sans les opérations à grande échelle de pillage des zones sauvages, sans l’asservissement des animaux de manière gargantuesque, la crise du Covid-19 n’aurait pas pu avoir lieu. Il n’y aurait pas eu le terrain fertile sur lequel un virus a pu prospérer et muté.

Cela ne veut nullement dire que ce virus ne se serait pas pareillement « baladé » sur la planète. Cependant, il l’aurait fait différemment, certainement pas au début du XXIe siècle, pas en semant la mort comme il l’a fait. Le problème de base, c’est que le mode de production capitaliste parvenue à sa décadence amène une modification accélérée et chaotique de la planète, ce qui aboutit à des échanges qui n’auraient pas dû avoir lieu sous cette forme et à ce moment de l’évolution de la planète.

Cette modification accélérée et chaotique ne fait que confirmer la thèse du biogéochimiste soviétique Vladmir Vernadsky (1863-1945) selon laquelle les modifications directement provoquées par les êtres vivants sont devenues moins importantes que celles ayant comme source les techniques d’une humanité vivant dans le cadre du mode de production capitaliste pour la reproduction de son existence.

Vladmir Vernadsky avait raison de voir que la Biosphère – concept qu’il a mis en place scientifiquement – se voit travaillée au corps par d’intenses activités faisant irruption de manière massive et planétaire, par l’utilisation de la technique et de sources importantes d’énergie. L’humanité a commencé, au XIXe siècle, mais encore plus au XXe siècle, sans parler du XXIe siècle, à modifier le visage de la planète. Vernadsky constatait déjà en 1928 qu’on était rentré dans une ère de transformation à grande échelle :

« Pour la première fois dans l’histoire de la Terre, la migration biogène [des atomes] due au développement de l’action de la technique a pu avoir une signification plus grande que la migration biogène déterminée par la masse de la matière vivante.

En même temps, les migrations biogènes ont changé pour tous les éléments. Ce processus s’est effectué très rapidement dans un espace de temps insignifiant.

La face de la Terre s’est transformée d’une façon méconnaissable et pourtant il est évident que l’ère de cette transformation ne fait que commencer. » (L’évolution des espèces et la matière vivante)

I l est évident qu’avec de tels changements, et de cette ampleur, tout développement anarchique ne pouvait qu’avoir des conséquences catastrophiques. L’une des principales raisons, c’est bien sûr la contradiction villes/campagnes, qui a pris une dimension aussi importante que celle entre le travail intellectuel et le travail manuel.

Il est tout à fait intéressant de voir comment l’ONU, dans son document de juillet 2020 Note de synthèse : la COVID-19 dans un monde urbain paru à la mi-septembre en français, cherche à gommer cela. Alors que les villes sont le lieu obligatoire du salariat pour des masses paysannes dépossédées au niveau mondial, qu’elles forment d’immenses blocs de béton sans charme ni espaces verts, ni infrastructures sanitaires ou de transports suffisants, avec une densité contre-nature, l’ONU prétend qu’il n’y a aucune liaison entre celles-ci la diffusion massive du Covid-19.

« Les centres urbains abritant environ 90 % de tous les cas de COVID-19 signalés , ils sont devenus l’épicentre de la pandémie.

La taille de leurs populations et leur fort niveau d’interconnectivité mondiale et locale les rendent particulièrement vulnérables à la propagation du virus.

Cependant, rien ne prouve que la densité soit, en elle-même, corrélée avec un taux supérieur de transmission du virus. Les villes peuvent maîtriser cette crise de façon à en ressortir comme les pôles d’énergie, de résilience et d’innovation qui les rendent si dynamiques et attrayantes que tant de personnes choisissent d’y vivre. »

« Rien ne prouve que la densité soit, elle-même, corrélée »… Comment peut-on professer un tel mensonge, alors que tout le monde sait bien, depuis le XIXe siècle, que l’assemblage de gens dans des boîtes de béton est insupportable et source de maladies ? Il suffit de penser au roman Hygeia, a city of Health (1876) de Benjamin Ward Richardson ou, dans la sphère francophone, aux Cinq cens millions de la bégum (1879) de Jules Verne.

Le discours du docteur Sarrasin appelant à former une cité idéale (France-ville) sonne tout à fait de manière moderne, 150 ans après la publication du roman :

Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel d’attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés.

Ils s’entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d’air et de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers d’infection.

Ceux qui n’y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur santé; leur force productive diminue, et la société perd ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux plus précieux usages.

Pourquoi, messieurs, n’essaierions-nous pas du plus puissant des moyens de persuasion… de l’exemple ? Pourquoi ne réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer le plan d’une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques ?… (Oui ! oui ! c’est vrai !)

Pourquoi ne consacrerions- nous pas ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la présenter au monde comme un enseignement pratique… » (Oui ! oui ! — Tonnerre d’applaudissements.)

On sait également comment Friedrich Engels procéda à une description détaillée de la formation des villes, dans son ouvrage La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844. On y lit entre autres, avec une puissante modernité dans la caractérisation de l’anonymat sordide de la grande ville, cette désagrégation de l’humanité :

Une ville comme Londres, où l’on peut marcher des heures sans même parvenir au commencement de la fin, sans découvrir le moindre indice qui signale la proximité de la campagne, est vraiment quelque chose de très particulier.

Cette centralisation énorme, cet entassement de 3,5 millions d’êtres humains en un seul endroit a centuplé la puissance de ces 3,5 millions d’hommes. Elle a élevé Londres au rang de capitale commerciale du monde, créé les docks gigantesques et rassemblé les milliers de navires, qui couvrent continuellement la Tamise. Je ne connais rien qui soit plus imposant que le spectacle offert par la Tamise, lorsqu’on remonte le fleuve depuis la mer jusqu’au London Bridge.

La masse des maisons, les chantiers navals de chaque côté, surtout en amont de Woolwich, les innombrables navires rangés le long des deux rives, qui se serrent de plus en plus étroitement les uns contre les autres et ne laissent finalement au milieu du fleuve qu’un chenal étroit, sur lequel une centaine de bateaux à vapeur se croisent en pleine vitesse – tout cela est si grandiose, si énorme, qu’on en est abasourdi et qu’on reste stupéfait de la grandeur de l’Angleterre avant même de poser le pied sur son sol.

Quant aux sacrifices que tout cela a coûté, on ne les découvre que plus tard. Lorsqu’on a battu durant quelques jours le pavé des rues principales, qu’on s’est péniblement frayé un passage à travers la cohue, les files sans fin de voitures et de chariots, lorsqu’on a visité les « mauvais quartiers » de cette métropole, c’est alors seulement qu’on commence à remarquer que ces Londoniens ont dû sacrifier la meilleure part de leur qualité d’hommes, pour accomplir tous les miracles de la civilisation dont la ville regorge, que cent forces, qui sommeillaient en eux, sont restées inactives et ont été étouffées afin que seules quelques-unes puissent se développer plus largement et être multipliées en s’unissant avec celles des autres.

La cohue des rues a déjà, à elle seule, quelque chose de répugnant, qui révolte la nature humaine. Ces centaines de milliers de personnes, de tout état et de toutes classes, qui se pressent et se bousculent, ne sont-elles pas toutes des hommes possédant les mêmes qualités et capacités et le même intérêt dans la quête du bonheur ?

Et ne doivent-elles pas finalement quêter ce bonheur par les mêmes moyens et procédés ? Et, pourtant, ces gens se croisent en courant, comme s’ils n’avaient rien de commun, rien à faire ensemble, et pourtant la seule convention entre eux est l’accord tacite selon lequel chacun tient sur le trottoir sa droite, afin que les deux courants de la foule qui se croisent ne se fassent pas mutuellement obstacle; et pourtant, il ne vient à l’esprit de personne d’accorder à autrui ne fût-ce qu’un regard.

Cette indifférence brutale, cet isolement insensible de chaque individu au sein de ses intérêts particuliers, sont d’autant plus répugnants et blessants que le nombre de ces individus confinés dans cet espace réduit est plus grand.

Et même si nous savons que cet isolement de l’individu, cet égoïsme borné sont partout le principe fondamental de la société actuelle, ils ne se manifestent nulle part avec une impudence, une assurance si totales qu’ici, précisément, dans la cohue de la grande ville.

La désagrégation de l’humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière, cette atomisation du monde est poussée ici à l’extrême.

Il en résulte aussi que la guerre sociale, la guerre de tous contre tous, est ici ouvertement déclarée.

Ce qui est évidemment terrible, c’est que la grande ville a englouti le monde. Non seulement la majorité de l’humanité habite dans un environnement urbain au début du XXIe siècle, mais tout l’environnement urbain correspond aux principes de la grande ville, même sans en relever. C’est la grande ville qui amène au rond-point qu’on trouve dans des zones périphériques, loin de la grande ville, car tout mène, tout passe par la grande ville, qui est en fait le simple lieu de l’expression d’une concentration de capital, sans plus aucun rapport avec les besoins réels de l’humanité.

Même la prétention de la grande ville a produire de la culture, de par la rencontre de nombreux esprits, s’enlise toujours davantage. La diffusion du Covid-19 apparaît ici comme le point culminant de toute une évolution aboutissant à l’effondrement des grandes villes. Friedrich Engels, dans son Anti-Dühring, souligne d’ailleurs que :

Seule une société qui engrène harmonieusement ses forces productives l’une dans l’autre selon les lignes grandioses d’un plan unique peut permettre à l’industrie de s’installer à travers tout le pays, avec cette dispersion qui est la plus convenable à son propre développement et au maintien ou au développement des autres éléments de la production.

La suppression de l’opposition de la ville et de la campagne n’est donc pas seulement possible.

Elle est devenue une nécessité directe de la production industrielle elle-même, comme elle est également devenue une nécessité de la production agricole et, par-dessus le marché, de l’hygiène publique.

Ce n’est que par la fusion de la ville et de la campagne que l’on peut éliminer l’intoxication actuelle de l’air, de l’eau et du sol ; elle seule peut amener les masses qui aujourd’hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies (…).

La suppression de la séparation de la ville et de la campagne n’est donc pas une utopie, même en tant qu’elle a pour condition la répartition la plus égale possible de la grande industrie à travers tout le pays.

Certes, la civilisation nous a laissé, avec les grandes villes, un héritage qu’il faudra beaucoup de temps et de peine pour éliminer. Mais il faudra les éliminer et elles le seront, même si c’est un processus de longue durée.

Ce processus implique, bien entendu, la compréhension par l’humanité qu’elle est une partie de la Biosphère, qu’elle ne peut agir comme elle l’entend, qu’elle n’est pas « un empire dans un empire » comme l’a souligné Spinoza. Celui-ci se lamentait de la vanité humaine, comme ici Friedrich Engels qui se moque des prétentions humaines à « diriger » la réalité matérielle générale qu’est la nature :

Bref, l’animal utilise seulement la nature extérieure et provoque en elle des modifications par sa seule présence ; par les changements qu’il y apporte, l’être humain l’amène à servir à ses fins, il la domine. Et c’est en cela que consiste la dernière différence essentielle entre l’être humain et le reste des animaux, et cette différence, c’est encore une fois au travail que l’être humain la doit.

Cependant, ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais en second et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences.

Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’attendre à jeter par là les bases de l’actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’accumulation et de conservation de l’humidité.

Les Italiens qui, sur le versant sud des Alpes, saccageaient les forêts de sapins, conservées avec tant de soins sur le versant nord, n’avaient pas idée qu’ils sapaient par là l’élevage de haute montagne sur leur territoire ; ils soupçonnaient moins encore que, ce faisant, ils privaient d’eau leurs sources de montagne pendant la plus grande partie de l’année et que celles-ci, à la saison des pluies, allaient déverser sur la plaine des torrents d’autant plus furieux.

Ceux qui répandirent la pomme de terre en Europe ne savaient pas qu’avec les tubercules farineux ils répandaient aussi la scrofule. Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu’un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein, et que toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures, de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement.

Et en fait, nous apprenons chaque jour à comprendre plus correctement ces lois et à connaître les conséquences plus proches ou plus lointaines de nos interventions dans le cours normal des choses de la nature.

Surtout depuis les énormes progrès des sciences de la nature au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître les conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d’apprendre à les maîtriser.

Mais plus il en sera ainsi, plus les êtres humains non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu’ils ne font qu’un avec la nature et plus deviendra impossible cette idée absurde et contre nature d’une opposition entre l’esprit et la matière, l’être humain et la nature, l’âme et le corps, idée qui s’est répandue en Europe depuis le déclin de l’antiquité classique et qui a connu avec le christianisme son développement le plus élevé. (Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme)

Il est absolument essentiel d’engager une critique de la vie quotidienne de l’humanité, une critique qui correspond à ses besoins naturels, à rebours de l’idéalisme diffusé par le mode de production capitaliste. L’illusion du « moi » tout puissant du consommateur est l’équivalent direct d’une humanité consommant la réalité, sans voir qu’en réalité elle se consume.

La crise et les deux restructurations du capitalisme

  1. La restructuration capitaliste

a) Marx et la question des restructurations

Pour Karl Marx, fondateur du matérialisme dialectique, le capitalisme est un mode de production qui correspond à la manière dont les êtres humains produisent et reproduisent leurs besoins sociaux et culturels. Un mode de production est un stade historique de développement de l’humanité, dans le cadre du développement contradictoire de la matière universelle.

En ce sens, si il existe des saut qualitatifs entre chaque mode de production, résumés dans le matérialisme historique, chaque mode de production franchit dans son développement interne des seuils. Ces seuils correspondent à l’épuisement par chaque mode de production des possibilités matérielles qu’il développe en lui-même, jusqu’à une limite historique débouchant sur non plus un seuil d’évolution, mais un saut qualitatif, une révolution.

Comme le capitalisme a notamment ce rôle historique de développer de manière grandiose les forces productives, il ne peut que se développer en franchissant des seuils, des paliers. Au XIXe siècle, Marx rappelait déjà deux moments franchis par le capitalisme.

Le premier se fondait sur ce qu’il appelait la « subsomption formelle » du procès de travail. Cela signifie que les travailleurs, encore possesseurs de leurs outils, voire des moyens de production en général, ne sont dépendants du capitaliste qu’en la figure du marchand, qui passe des commandes et vend les productions devenus marchandises.

L’activité et les manières d’organiser la production ne sont pas encore subordonnés totalement au capitalisme. Pour cela, il faut passer un seuil dans le niveau des forces productives, seuil franchi avec des « découvertes » scientifiques.

Ce seuil est franchi avec le second moment du capitalisme, ou ce que Marx appelle à juste titre « le mode de production spécifiquement capitaliste » qui se fonde sur la subsomption réelle du procès de production. Marx parle de mode production spécifiquement capitaliste car il est clair que c’est avec l’entrée de la science (et de la technologie) dans la production sociale que le capitalisme va pouvoir épuiser toute sa nécessité historique progressiste.

C’est un pas en avant à la fois dans la capacité de l’être humain à organiser sa vie sociale sur une base consciente et de s’affranchir de la division bornée du travail grâce à l’abondance des biens permis par l’essor des forces productives. Tout cela forme la base matérielle à un nouveau mode production où l’être humain devient consciemment possesseur de la production et la reproduction de sa vie : le socialisme.

Mais, avant de basculer dans ce saut qualitatif, il faut que l’ancien mode de production épuise l’ensemble de sa dynamique matérielle. Marx et Engels ont saisi comment le capitalisme franchit des paliers de part sa nature « révolutionnaire » :

« La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux… Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement. »

Avec la domination erronée du matérialisme historique sur le matérialisme dialectique, les communistes soviétiques ont négligé cet aspect « révolutionnaire » du capitalisme. L’essor des forces productives a été vu comme débouchant en soi et mécaniquement sur le changement des rapports de production.

Cela ne veut pas dire que la thèse centrale mise en avant par Staline de la non correspondance entre niveau des forces productives et rapports de production soit fausse, mais qu’elle peut malheureusement être comprise de manière unilatérale, non dialectique.

b) La restructuration n’est pas une logique d’organisation

Dans l’approche de la question de la restructuration, il ne faut pas faire l’erreur qui fut celles des révisionnistes soviétiques (ou chinois). Cette erreur ce serait de parler de restructuration « capitaliste » et non pas de restructuration du capitalisme. Une telle proposition ouvre la voie aux analyses sur le « capitalisme organisé », et en particulier à la thèse d’Eugen Varga et Paul Boccarra comme quoi il y aurait une « autre gestion » possible, une « modernisation » possible dirigée par la classe ouvrière.

Cela est très important, car si l’on ne comprend pas la restructuration du point de vue matérialiste dialectique, on entre dans une fascination idéaliste pour les seuils franchis par le capitalisme. Le résultat est la conception qui veut que le capitalisme se nourrisse de ses propres crises et finit par toujours les surmonter. Cette thèse est erronée rien que par le fait que la première crise générale du capitalisme est allée de pair avec la première vague de la révolution mondiale.

Ainsi, dans une telle conception révisionniste, il n’y aurait plus besoin de perspective révolutionnaire, mais simplement d’une nouvelle « orientation », d’un nouveau consensus en faveur de la classe ouvrière en ce qui concerne le partage des richesses dans le cadre de la « nouvelle » restructuration.

Il n’y a, en réalité, pas de modernisation capitaliste du capitalisme : la restructuration du capitalisme est le processus par lequel les contre-tendances à la chute du taux de profit parviennent à stabiliser le capitalisme, en écrasant les luttes de la classe ouvrière, aux dépens de la classe ouvrière.

Marx disait :

« Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur la société avec le capitalisme universel »

L’essor des forces productives n’est que l e reflet scientifique de l’être humain dans le cadre du développement de la matière en général. Le capitalisme ne fait ici qu’exprimer, sous sa propre empreinte historique, une tendance universelle.

Comme la nécessité de la pensée demande l’abstraction, ces seuils doivent être « fixés » et cela prend le terme de « restructuration » mais cela ne peut être vu que comme un processus inter-relié dans la dynamique générale d’ épuisement-effondrement du capitalisme. Il n’y a pas d’anciens ou de nouveaux capitalismes, seulement le parcours d’un mode production qui épuise sa nécessité matérielle, historiquement déterminée.

Disons, pour faire simple que la révolution du transport de l’électricité par câbles à la fin du XIXe siècle permet le taylorisme, et que le complexe de la machine automatisée engendre le « toyotisme ». Mais c’est relatif pour le capitalisme, dont la nature est la même.

  1. La première crise générale et la première restructuration

a) Rationalisation et recomposition de classe

La première crise générale du capitalisme qui a eu lieu au cœur de la Première guerre mondiale a produit une onde de choc révolutionnaire. Le résultat principal a été la victorieuse Révolution d’Octobre de 1917 en Russie. Comme le tablait à l’époque les bolchéviques, 1917 produit la première vague de la Révolution mondiale, avec des élans majeurs en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Hongrie.

Entre 1919 et 1920, l’Europe connaît une importante vague de grève. Au printemps 1919, des grèves éclatent, revendiquant selon les endroits la fin de l’intervention contre-révolutionnaire en Russie, l’amnistie des prisonniers politiques et la semaine de 40 heures. Le 1er mai à Paris se termine par des violents affrontements, avec un mort. Au moins de juin, c’est l’apogée du mouvement avec plus de 2 000 grèves, rassemblant 1,3 millions de travailleurs, dont une majorité d’ouvriers de la métallurgie.

En certains endroits, les comités inter-syndicaux se rebaptisent en « comité de soviets », ce qui révèle bien tout le poids de la conception anarcho-syndicale. Dans l’ouest parisien, les usines automobiles sont le lieu d’affrontements entre grévistes et non-grévistes ainsi qu’avec la cavalerie.

C’est sous le contre-coup de cette poussée ouvrière que le capitalisme va connaître sa première grande restructuration, en s’imposant au départ dans l’automobile et la métallurgie, puis s’étendant très vite à tous les secteurs. La nouvelle organisation du travail proposée par Taylor et mise en œuvre par Henry Ford dans ses usines de Détroit vont être au cœur de la rationalisation.

En écho à la première vague de révolution mondiale, le taux de profit est grippé par la réticence de la force de travail, en écho à la première vague de révolution mondiale. La division entre conception et exécution vise à briser l’autonomie de l’ouvrier professionnel fournissant une base à la culture anarcho-syndicale. De même la mise en place du convoyeur (la chaîne) et de grilles salariales liées aux gains de productivité visent la relance du capitalisme confronté à la double crise de surproduction.

De ce point de vue, la rationalisation du capitalisme qui va s’imposer tout au long des années 1920 est une contre-tendance de la chute du taux de profit, produit interne du mode de production capitaliste.

L es communistes trouveront d’ailleurs un terrain social à leur développement dans les grandes usines automobiles de la banlieue parisienne, notamment en étant an centre de bataille contre la rationalisation. Ils seront à la tête d’une nouvelle génération ouvrière, marquée par une composition de classe précise, marquée par le lien entre l’habitat collectif de proche banlieue, l’usine concentrée et la dépossession totale de l’activité de travail.

Mais il est alors à noter qu’il y a ainsi un rapport précis entre l’élévation des forces productives permettant la rationalisation (la production électrique pour le convoyeur par exemple) et la lutte des classes. La lutte des classes est l’aspect principal de la rationalisation, permis par l’élévation des forces productives. On a là la critique maoïste de l’importance capitale de l’idéologie et de la culture, de la mise en avant du matérialisme dialectique, pour s’opposer aux « villages fortifiées » de la bourgeoisie.

b) L’épuisement des gains de productivité dans les années 1960-1970

Le crash de 1929 a vu une baisse du taux de profit, sans pour autant qu’une restructuration n’ait lieu en « réponse ». C’est que la première restructuration venait à peine d’être achevée. On a ainsi l’usine Renault sur l’île Séguin à Billancourt en 1929 ou encore celle de Fiat dans le quartier turinois de la Mirafiori, inaugurée en 1939.

La seconde guerre mondiale va bouleverser la situation, alors qu’il y a un élargissement de la production, une augmentation de la masse des profits après 1945 avec de nouvelles matières, de nouvelles productions, de nouveaux secteurs à exploiter.

Dans cette période, le mouvement communiste d’Europe passé sous la coupe du révisionnisme a été entièrement intégré à la « gestion » de la rationalisation, comme par exemple avec la négociation régulière des grilles de qualification salariale et la thèse du « capitalisme monopoliste d’Etat », où l’État serait devenu neutre dans sa substance, avec par conséquent le principe de le conquérir par les élections.

L’épuisement des gains de productivité, aux sens du taux de profit, gains engendré par la première restructuration, aura lieu dans la fin des années 1960, et tout au long des années 1970. En écho à la première vague de la Révolution mondiale, une nouvelle génération prolétarienne forme alors des avant-gardes communistes qui assume la bataille pour le pouvoir, contre la nature même de la rationalisation, et non pas un partage de la gestion.

Il est évident que la baisse du taux de profit dans les années 1970 n’est pas simplement liée aux crashs pétroliers (1973, 1979) comme les commentateurs bourgeois l’affirment, mais plus directement à la lutte des classes. Le choc pétrolier augmenta les coûts de la matière première, coûts qui toutefois n’ont été que l’amplificateur d’une contradiction interne au processus de production, à savoir la baisse du taux d’exploitation de la force de travail.

C’est toute la première restructuration fondée sur la division exécution / conception qui se trouve grippée par une nouvelle force de travail enrichie subjectivement par le nouveau cycle d’accumulation post 1945 et porteuse de l’héritage combattant de la période 1920-1940.

Les ordres dans les ateliers ne passaient plus, le turn-over était trop fort, les petits sabotages réguliers, l’absentéisme particulièrement élevé, etc., cela débouchant sur toute une vague d’opposition organisée que cela soit en France de manière isolée avec la Gauche prolétarienne ou en Italie de manière approfondie et de masse avec les Brigades Rouges.

  1. La seconde restructuration comme « base » de la seconde crise générale.

a) Le « toyotisme » et les années 1980

Dans les années 1980-1990, le capitalisme s’est profondément transformé. Non pas qu’il ait changé de forme, de contenu ou de mode de « gestion », mais dans la mesure où il a approfondi ses propres contradictions internes sous le poids de la fatale chute du taux de profit.

Car si la première « restructuration » a été une contre-tendance visant à freiner la double crise de surproduction, il en va de même pour la « seconde » modernisation. Les gains de productivité s’épuisant avec la baisse du taux d’exploitation des travailleurs, la consommation générale ne faisait que baisser du fait notamment du choc pétrolier, bloquant l’ensemble des chaînes de valorisation. Les stocks et les équipements augmentaient sans trouver une rentabilité et les travailleurs refusaient les ordres.

Le « toyotisme » est le nom qu’a pris la seconde restructuration. Là aussi, elle est issue de l’industrie automobile et d’un ingénieur, Taiichi Ohno, dans une usine Toyota du Japon.

Faisant face à la chute du taux profit, l’institut américain du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a comparé la productivité de l’usine de Takaoka de Toyota au Japon à celle de Framingham de Général Motors aux Etats-Unis. Résultat : l’usine japonaise montait une voiture en 16 heures alors que celle de General Motors le faisait en 31 heures.

Les principes sont finalement les mêmes que le « taylorisme », mais il visent finalement une « actualisation » des ceux-ci avec l’essor des forces productives, notamment l’apparition de l’automation et de l’électronique.

Dans un de ses ouvrages, Taiichi Ohno se pose la question suivante : « que faut-il faire pour faire s’élever la productivité, alors que les quantités n’augmentent pas ? ». Il est clair ici que la réponse à une telle question va viser à agir sur le taux de profit et non pas sur sa masse.

L’arrivée de la machine-outils à commande numérique va permettre la restructuration, tout comme le convoyeur l’avait permis dans les années 1920. Avec un système de machinerie quasi autonome, le taux d’exploitation du travailleur va augmenter avec la flexibilité et la polyvalence des tâches, nécessitant une négociation (pseudo) « gagnant-gagnant » avec le syndicat. L’apparition des feux de couleur au-dessus de ces machineries va re-déployer le contrôle de la force de travail et la vitesse de production.

Cette restructuration dans l’infrastructure a correspondu, en France, à l’arrivée au pouvoir des socialistes, car pour faire « accepter » cette restructuration, il fallait l’intégration massive des syndicats à la marche des entreprises. Les lois Auroux de 1982 ont rempli en partie ce rôle.

En fait, on peut dire que les thèses de la « seconde gauche », reprise par le parti socialiste, sur l’ « auto-gestion », la « démocratie participative », la « démocratie d’entreprise » ont été le relais idéologique de la modernisation « toyotiste » de l’appareil productif, tout comme la thèse du « capitalisme organisé » a participé de la première restructuration.

En bref, la restructuration interne au procès de production s’est étendu à l’ensemble de la dynamique d’accumulation. Car le « toyotisme » est à la fois une continuité du tayloro-fordisme en ce qu’il fait la chasse aux temps morts, mais comporte également une modernisation dans la rotation du capital avec la politique dit du « zéro stock » permis par le « kanban » (système d’étiquetage des commandes de production en amont de la chaîne).

Cette restructuration s’est ensuite étendue à l’ensemble des pays capitalistes développés de par l’avance prise par l’industrie nippone, avec notamment ses investissements en Asie du sud-est.

Ainsi les délocalisations, notamment en Chine ou en Europe de l’est dans les années 1990, ont été favorisés par cette « seconde » restructuration et ses conséquences sur la concurrence entre monopoles. La relance du capitalisme des années 1970 est la condition à la seconde crise générale qui est marquée par une nouvelle subjectivité prolétarienne.

b) Recomposition de la classe et retard subjectif

La première restructuration forme ainsi un aspect de la première crise générale et il faut bien une décennie pour que la « rationalisation » des entreprises se stabilise relativement. Cela a littéralement modelé une nouvelle subjectivité prolétarienne, formé un tissu prolétarien conforme à dynamique d’accumulation.

La seconde restructuration se déploie tout au long des années 1980, jusqu’au milieu des années 1990 disons. Il est intéressant de noter d’ailleurs que c’est sous le pouvoir de François Mitterrand que cela se passe, les socialistes jouant ici leur rôle de modernisateur du capitalisme.

La politique du « zéro stock » pour parer aux crises de surproduction de marchandises débouche sur la nécessité d’une grande flexibilité de la circulation du capital, avec pour conséquences, ses routes, ses ronds-points, ses zones industrielles encastrées à proximité de zones pavillonnaires.

C’est une refonte du tissu prolétarien, avec une modification de la composition objective de la classe. Le fait de manier une machinerie automatisée, imposant de nombres de secteurs un travail de surveillance et maintenance, implique une hausse de la qualification.

A l’inverse, des secteurs alimentaires relativement encore encastrés dans la production agricole des années 1930-1960, se sont transformés en une industrie entièrement taylorisée, dominée par les monopoles de la distribution, où les prolétaires subissent un travail à la chaîne répétitif, monotone et aliénant.

c) Il n’y aura pas de « troisième » restructuration

Mais, alors, les deux restructurations du XXe siècle ont-elles été une manière pour le capitalisme de parvenir à surmonter sa propre crise de rentabilité ? Voir les choses comme tel serait une grave erreur.

I l faut comprendre le réel comme quelque chose d’unifié et les restructurations obéissent à la même dynamique générale d’accumulation du capital, dont le taux de profit est l’aiguillon. Le « problème » du capitalisme est que cet aiguillon, qui ne fait que baisser sur le temps long, implique un nouvel essor des forces productives.

La bourgeoisie doit sans cesse mettre à jour les rapports de production en rapport à l’élévation des forces productives, alors que la classe ouvrière développe toujours plus sa maturité historique. La seconde restructuration est le franchissement d’un nouveau seuil qui épuise la totalité du contenu matériel et historique du capitalisme comme mode production.

Avec la rotation du capital à « flux-tendu » et la flexibilité-polyvalence interne aux entreprises, le capitalisme vient se faire superposer les deux grandes contradictions, intellectuel/manuel, ville/campagne, une contradiction unique devant se résoudre dans un changement de civilisation complet.

Cette contradiction se constate dans l’étalement urbain et la disparition de la nature, les zones industrielles sans âmes, l’enfermement dans le 24 sur 24 du capitalisme, avec sa voiture, son pavillon son supermarché, sa télévision…

La première restructuration a fait de l’opposition intellectuel/manuel une contradiction antagoniste, lorsque la seconde restructuration en a fait de même pour l’opposition villes/campagnes tout en approfondissant, au plan psychique, la première.

Le capitalisme a définitivement rempli son rôle de mode production servant le développement de l’humanité en posant maintenant comme antagonistes les deux grandes contradictions, qui sont désormais totalement interpénétrés. Les campagnes ont été massivement industrialisées et une partie du travail manuel s’enrichit de tâches qui se rapprochent d’un travail intellectuel. Le capitalisme exprime ici la tendance à l’unification et la complexification de la matière vivante humaine, par lui et malgré lui.

Car, bien sûr, tout cela se fait par une intense exploitation psychique et une plus grande aliénation faisant du prolétariat la seule classe capable de révolutionner le capitalisme de fond en comble, de faire accoucher le socialisme comme nécessité historique d’époque.

La seconde crise générale, historiquement ouverte par la crise du coronavirus Covid-19, est le prélude à la prise de conscience prolétarienne de cet enjeu historique. Le retard subjectif va être rattrapé, avec une recomposition générale du tissu prolétarien. Il n’y aura pas de « troisième » restructuration.