La peinture néerlandaise et le sens de la nuance

La capacité à montrer quelqu’un implique de savoir se voir soi-même. Sans acceptation de sa propre vie intérieure, il n’y a pas de marge pour la retrouver chez les autres. On ne sera donc pas étonné que l’autoportrait, comme ici celui d’Adriaen Hanneman en 1656, ait une importance significative.

C’est là où la peinture néerlandaise montre qu’elle a bien compris l’enjeu de la représentation. Il ne s’agit pas simplement de montrer ou d’idéaliser ; ce qui compte, c’est de se tourner vers l’essentiel, et dans le général, l’essentiel c’est le particulier.

Si on en reste toutefois au particulier, alors on ne fait que vénérer l’anecdotique. Il faut donc relancer le processus vers le général et la peinture néerlandaise y parvient justement, en refusant les fétiches.

Même s’il y a des approches thématiques communes, il n’y a pas deux œuvres qui sont pareilles, et elles ne sont pas pareilles justement de par ce qu’elles ont en commun.

Cette capacité dialectique à la différence dans le même est ce qui porte dialectiquement la peinture néerlandaise.

Lorsque Dirck van Santvoort fait le portrait, en 1639, d’Anna Heinz von Jaden, la femme du maire de Prague Casanova del Monte Turris, il cherche certainement à rester fidèle à l’objectif de représentation.

On n’est toutefois pas dans la peinture de cour et ce n’est pas le formalisme qui prédomine. Il y a, toujours par le visage, également par la posture, l’attitude générale, une profonde nuance qui est apportée.

Cela permet de réellement personnaliser l’œuvre, d’accorder des traits propres à la personne représentée.

On a ainsi à la fois quelque chose de standardisé, au sens où rien dans l’habit n’est différent, ni même dans l’attitude au sens strict : il n’y a rien d’original.

Mais le ton est personnel, il y a une nuance qui va jusqu’à la différence si on comprend l’approche du réalisme.

C’est qu’il faut une réelle subtilité pour comprendre l’art ; les agencements dialectiques ne peuvent pas être unilatéraux, et plus ils sont nombreux, plus il faut un grand sens de la nuance.

L es choses semblent plus faciles à comprendre lorsqu’il y a davantage de personnages : on se dit alors que l’accent ne peut plus être sur une nuance imperceptible qu’on aurait à déceler.

En réalité, c’est encore plus difficile, car la nuance se retrouve dans l’unité présentée.

Dans les Officiers et sergents de la Garde civique Saint-Hadrien lors de leur retraite en 1630, montrés devant leur salle de réunion à Haarlem par Hendrick Pot, il y a un jeu de groupe qui est la vraie clef.

Chaque personnage se comporte à sa manière, avec une réaction propre, il n’y a pas du tout de formalisme dans la représentation de ce qui est pourtant un groupe et reconnu comme un groupe.

On n’est donc pas obligé de voir qu’à travers la fenêtre, on devine le portrait du groupe précédent, le changement se faisant tous les trois ans, ni de savoir très précisément de quoi il en retourne.

Cependant, le groupe contient une unité où il faut tout de même trouver les nuances, qui portent l’œuvre. La dignité du réel vient toujours l’emporter.

On peut comparer deux œuvres très similaires : le Portrait d’un couple marié de Pieter Codde, de 1634, et le Portrait de Frederick van Velthuysen et de sa femme Josina par Thomas de Keyser, de 1636.

C’est comme une photographie de couple et, à vrai dire, rien ne semble vraiment distinguer un couple de l’autre. Les hommes ont l’air de benêts et ne savent pas bien se tenir, les femmes ont un air décidé empreint de noblesse.

Chaque couple a pourtant sa nature propre et on croit percevoir l’interaction qui leur est particulière.

On dira que ce n’est pas foncièrement flagrant, ce qui est vrai. C’est que les nuances restent des nuances et les gens ne sont pas non plus si différents que ça.

On a affaire au réalisme ; on n’est pas ici pour le pittoresque à tout prix, ou bien la représentation idéalisée de formes confinant à l’abstraction tellement elles sont « pures ».

Dans tous les cas, ce qu’il faut retenir, c’est que la peinture néerlandaise entend trouver sa voie au réalisme, à la personnalisation.

La formalisation rigide ne l’intéresse pas, et lorsqu’on voit comment Godfried Schalcken réalise le Portrait de Guillaume III (1650-1702), prince d’Orange, stathouder et roi d’Angleterre depuis 1689, on voit bien comment la personnalisation l’emporte.

On remarquera que Guillaume III fait partie de la famille dominant traditionnellement les Pays-Bas, et qu’il fut nommé roi d’Angleterre afin d’accompagner le passage d’une royauté absolue pro-catholique à une royauté non-catholique et soumise à un encadrement parlementaire.

C’est le point le plus marquant de comment le capitalisme des Pays-Bas a irradié autour de lui, étant pris comme support par les forces pro-bourgeoises.

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