Blaise Pascal – Les Provinciales, Troisième lettre (1656)

Troisième lettre

Écrite à un provincial

pour servir de réponse

à la précédente

De Paris, ce 9 février 1656.

Monsieur,

Je viens de recevoir votre Lettre, et en même temps l’on m’a apporté une copie manuscrite de la censure. Je me suis trouvé aussi bien traité dans l’une, que M. Arnauld l’est mal dans l’autre. Je crains qu’il n’y ait de l’excès des deux côtés, et que nous ne soyons pas assez connus de nos juges. Je m’assure que, si nous l’étions davantage, M. Arnauld mériterait l’approbation de la Sorbonne et moi la censure de l’Académie. Ainsi nos intérêts sont tout contraires. Il doit se faire connaître pour défendre son innocence, au lieu que je dois demeurer dans l’obscurité pour ne pas perdre ma réputation. De sorte que, ne pouvant paraître, je vous remets le soin de m’acquitter envers mes célèbres approbateurs, et je prends celui de vous informer des nouvelles de la censure.

Je vous avoue, Monsieur, qu’elle m’a extrêmement surpris. J’y pensais voir condamner les plus horribles hérésies du monde ; mais vous admirerez, comme moi, que tant d’éclatantes préparations se soient anéanties sur le point de produire un si grand effet.

Pour l’entendre avec plaisir, ressouvenez-vous, je vous prie, des étranges impressions qu’on nous donne depuis si longtemps des Jansénistes. Rappelez dans votre mémoire les cabales, les factions, les erreurs, les schismes, les attentats, qu’on leur reproche depuis si longtemps ; de quelle sorte on les a décriés et noircis dans les chaires et dans les livres, et combien ce torrent, qui a eu tant de violence et de durée, était grossi dans ces dernières années, où on les accusait ouvertement et publiquement d’être non seulement hérétiques et schismatiques, mais apostats et infidèles, de nier le mystère de la transsubstantiation, et de renoncer à Jésus-Christ et à l’Évangile.

Ensuite de tant d’accusations si surprenantes, on a pris le dessein d’examiner leurs livres pour en faire le jugement. On a choisi la Seconde Lettre de M. Arnauld, qu’on disait être remplie des plus grandes erreurs. On lui donne pour examinateurs ses plus déclarés ennemis. Ils emploient toute leur étude à rechercher ce qu’ils y pourraient reprendre ; et ils en rapportent une proposition touchant la doctrine, qu’ils exposent à la censure.

Que pouvait-on penser de tout ce procédé, sinon que cette proposition, choisie avec des circonstances si remarquables, contenait l’essence des plus noires hérésies qui se puissent imaginer ? Cependant elle est telle qu’on n’y voit rien qui ne soit si clairement et si formellement exprimé dans les passages des Pères que M. Arnauld a rapportés en cet endroit, que je n’ai vu personne qui en pût comprendre la différence. On s’imaginait néanmoins qu’il y en avait beaucoup, puisque, les passages des Pères étant sans doute catholiques, il fallait que la proposition de M. Arnauld y fût extrêmement contraire pour être hérétique.

C’était de la Sorbonne qu’on attendait cet éclaircissement. Toute la chrétienté avait les yeux ouverts pour voir dans la censure de ces docteurs ce point imperceptible au commun des hommes. Cependant M. Arnauld fait ses apologies, où il donne en plusieurs colonnes sa proposition et les passages des Pères d’où il l’a prise, pour en faire paraître la conformité aux moins clairvoyants.

Il fait voir que saint Augustin dit, en un endroit qu’il cite : Que Jésus-Christ nous montre un juste en la personne de saint Pierre, qui nous instruit par sa chute de fuir la présomption. Il en rapporte un autre du même Père, qui dit : Que Dieu, pour montrer que sans la grâce on ne peut rien, a laissé saint Pierre sans grâce. Il en donne un autre de saint Chrysostome, qui dit : Que la chute de saint Pierre n’arriva pas pour avoir été froid envers Jésus-Christ, mais parce que la grâce lui manqua ; et qu’elle n’arriva pas tant par sa négligence que par l’abandon de Dieu, pour apprendre à toute l’Église que sans Dieu l’on ne peut rien. Ensuite de quoi il rapporte sa proposition accusée, qui est celle-ci : Les Pères nous montrent un juste en la personne de saint Pierre, à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué.

C’est sur cela qu’on essaie en vain de remarquer comment il se peut faire que l’expression de M. Arnauld soit autant différente de celles des Pères que la vérité l’est de l’erreur, et la foi de l’hérésie : car où en pourrait-on trouver la différence ? Serait-ce en ce qu’il dit : Que les Pères nous montrent un juste en la personne de saint Pierre ? Saint Augustin l’a dit en mots propres. Est-ce en ce qu’il dit : Que la grâce lui a manqué ? Mais le même saint Augustin qui dit, que saint Pierre était juste, dit qu’il n’avait pas eu la grâce en cette rencontre. Est-ce en ce qu’il dit : Que sans la grâce on ne peut rien ? Mais n’est-ce pas ce que saint Augustin dit au même endroit, et ce que saint Chrysostome même avait dit avant lui, avec cette seule différence, qu’il l’exprime d’une manière bien plus forte, comme en ce qu’il dit : Que sa chute n’arriva pas par sa froideur, ni par sa négligence, mais par le défaut de la grâce, et par l’abandon de Dieu ?

Toutes ces considérations tenaient tout le monde en haleine, pour apprendre en quoi consistait donc cette diversité, lorsque cette censure si célèbre et si attendue a enfin paru après tant d’assemblées. Mais, hélas ! elle a bien frustré notre attente. Soit que les docteurs Molinistes n’aient pas daigné s’abaisser jusqu’à nous en instruire, soit pour quelque autre raison secrète, ils n’ont fait autre chose que prononcer ces paroles : Cette proposition est téméraire, impie, blasphématoire, frappée d’anathème et hérétique.

Croiriez-vous, Monsieur, que la plupart des gens, se voyant trompés dans leur espérance, sont entrés en mauvaise humeur, et s’en prennent aux censeurs mêmes ? Ils tirent de leur conduite des conséquences admirables pour l’innocence de M. Arnauld. Eh quoi ! disent-ils, est-ce là tout ce qu’ont pu faire, durant si longtemps, tant de docteurs si acharnés sur un seul, que de ne trouver dans tous ses ouvrages que trois lignes à reprendre, et qui sont tirées des propres paroles des plus grands docteurs de l’Église grecque et latine ? Y a-t-il un auteur qu’on veuille perdre, dont les écrits n’en donnent un plus spécieux prétexte ? et quelle plus haute marque peut-on produire de la foi de cet illustre accusé ?

D’où vient, disent-ils, qu’on pousse tant d’imprécations qui se trouvent dans cette censure, où l’on assemble tous ces termes, de poison, de peste, d’horreur, de témérité, d’impiété, de blasphème, d’abomination, d’exécration, d’anathème, d’hérésie, qui sont les plus horribles expressions qu’on pourrait former contre Arius, et contre l’Antéchrist même, pour combattre une hérésie imperceptible, et encore sans la découvrir ? Si c’est contre les paroles des Pères qu’on agit de la sorte, où est la foi et la tradition ? Si c’est contre la proposition de M. Arnauld, qu’on nous montre en quoi elle en est différente, puisqu’il ne nous en paraît autre chose qu’une parfaite conformité. Quand nous en reconnaîtrons le mal, nous l’aurons en détestation ; mais tant que nous ne le verrons point, et que nous n’y trouverons que les sentiments des saints Pères, conçus et exprimés en leurs propres termes, comment pourrions-nous l’avoir sinon en une sainte vénération ?

Voilà de quelle sorte ils s’emportent ; mais ce sont des gens trop pénétrants. Pour nous, qui n’approfondissons pas tant les choses, tenons-nous en repos sur le tout. Voulons-nous être plus savants que nos maîtres ? N’entreprenons pas plus qu’eux. Nous nous égarerions dans cette recherche. Il ne faudrait rien pour rendre cette censure hérétique. Il n’y a qu’un point imperceptible entre cette proposition et la foi. La distance en est si insensible, que j’ai eu peur, en ne la voyant pas, de me rendre contraire aux docteurs de l’Église, pour me rendre trop conforme aux docteurs de Sorbonne ; et, dans cette crainte, j’ai jugé nécessaire de consulter un de ceux qui, par politique, furent neutres dans la première question, pour apprendre de lui la chose véritablement. J’en ai donc vu un fort habile que je priai de me vouloir marquer les circonstances de cette différence, parce que je lui confessai franchement que je n’y en voyais aucune. À quoi il me répondit en riant, comme s’il eût pris plaisir à ma naïveté : Que vous êtes simple de croire qu’il y en ait ! Et où pourrait-elle être ? Vous imaginez-vous que, si l’on en eût trouvé quelqu’une, on ne l’eût pas marquée hautement, et qu’on n’eût pas été ravi de l’exposer à la vue de tous les peuples dans l’esprit desquels on veut décrier M. Arnauld ? Je reconnus bien, à ce peu de mots, que tous ceux qui avaient été neutres dans la première question ne l’eussent pas été dans la seconde. Je ne laissai pas néanmoins de vouloir ouïr ses raisons, et de lui dire : Pourquoi donc ont-ils attaqué cette proposition ? À quoi il me repartit : Ignorez-vous ces deux choses, que les moins instruits de ces affaires connaissent l’une, que M. Arnauld a toujours évité de rien dire qui ne fût puissamment fondé sur la tradition de l’Église ; l’autre, que ses ennemis ont néanmoins résolu de l’en retrancher à quelque prix que ce soit, et qu’ainsi les écrits de l’un ne donnant aucune prise aux desseins des autres, ils ont été contraints, pour satisfaire leur passion, de prendre une proposition telle quelle, et de la condamner sans dire en quoi ni pourquoi ; car ne savez-vous pas comment les Jansénistes les tiennent en échec et les pressent si furieusement, que la moindre parole qui leur échappe contre les principes des Pères, on les voit incontinent accablés par des volumes entiers, où ils sont forcés de succomber ? De sorte qu’après tant d’épreuves de leur faiblesse, ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu’il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons ?

Mais, quoi ! lui dis-je, la chose étant ainsi, leur censure est inutile. Car quelle créance y aura-t-on en la voyant sans fondement, et ruinée par les réponses qu’on y fera ? Si vous connaissiez l’esprit du peuple, me dit mon docteur, vous parleriez d’une autre sorte. Leur censure, toute censurable qu’elle est, aura presque tout son effet pour un temps ; et quoiqu’à force d’en montrer l’invalidité il soit certain qu’on la fera entendre, il est aussi véritable que d’abord la plupart des esprits en seront aussi fortement frappés que de la plus juste du monde. Pourvu qu’on crie dans les rues : Voici la censure de M. Arnauld, voici la condamnation des Jansénistes, les Jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il peu qui la lisent ? combien peu de ceux qui la liront qui l’entendent ? combien peu qui aperçoivent qu’elle ne satisfait point aux objections ? Qui croyez-vous qui prenne les choses à cœur, et qui entreprenne de les examiner à fond ? Voyez donc combien il y a d’utilité en cela pour les ennemis des Jansénistes. Ils sont sûrs par là de triompher, quoique d’un vain triomphe à leur ordinaire, au moins durant quelques mois. C’est beaucoup pour eux. Ils chercheront ensuite quelque nouveau moyen de subsister. Ils vivent au jour la journée. C’est de cette sorte qu’ils se sont maintenus jusqu’à présent, tantôt par un catéchisme où un enfant condamne leurs adversaires, tantôt par une procession où la grâce suffisante mène l’efficace en triomphe, tantôt par une comédie où les diables emportent Jansénius, une autre fois par un almanach, maintenant par cette censure.

En vérité, lui dis-je, je trouvais tantôt à redire au procédé des Molinistes ; mais après ce que vous m’avez dit, j’admire leur prudence et leur politique. Je vois bien qu’ils ne pouvaient rien faire de plus judicieux ni de plus sûr. Vous l’entendez, me dit-il : leur plus sûr parti a toujours été de se taire. Et c’est ce qui a fait dire à un savant théologien : Que les plus habiles d’entre eux sont ceux qui intriguent beaucoup, qui parlent peu et qui n’écrivent point.

C’est dans cet esprit que, dès le commencement des assemblées, ils avaient prudemment ordonné que si M. Arnauld venait en Sorbonne, ce ne fût que pour exposer simplement ce qu’il croyait, et non pas pour y entrer en lice contre personne. Les examinateurs s’étant voulu un peu écarter de cette méthode, ils ne s’en sont pas bien trouvés. Ils se sont vus trop fortement réfutés par son Second Apologétique.

C’est dans ce même esprit qu’ils ont trouvé cette rare et toute nouvelle invention de la demi-heure et du sable. Ils se sont délivrés par là de l’importunité de ces docteurs qui entreprenaient de réfuter toutes leurs raisons, de produire les livres pour les convaincre de fausseté, de les sommer de répondre, et de les réduire à ne pouvoir répliquer.

Ce n’est pas qu’ils n’aient bien vu que ce manquement de liberté, qui avait porté un si grand nombre de docteurs à se retirer des assemblées, ne ferait pas de bien à leur censure ; et que l’acte de protestation de nullité qu’en avait fait M. Arnauld, dès avant qu’elle fût conclue, serait un mauvais préambule pour la faire recevoir favorablement. Ils croient assez que ceux qui ne sont pas préoccupés considèrent pour le moins autant le jugement de soixante-dix docteurs, qui n’avaient rien à gagner en défendant M. Arnauld, que celui d’une centaine d’autres, qui n’avaient rien à perdre en le condamnant.

Mais, après tout, ils ont pensé que c’était toujours beaucoup d’avoir une censure, quoiqu’elle ne soit que d’une partie de la Sorbonne et non pas de tout le corps ; quoiqu’elle soit faite avec peu ou point de liberté, et obtenue par beaucoup de menus moyens qui ne sont pas des plus réguliers ; quoiqu’elle n’explique rien de ce qui pouvait être en dispute ; quoiqu’elle ne marque point en quoi consiste cette hérésie, et qu’on y parle peu, de crainte de se méprendre. Ce silence même est un mystère pour les simples ; et la censure en tirera cet avantage singulier, que les plus critiques et les plus subtils théologiens n’y pourront trouver aucune mauvaise raison.

Mettez-vous donc l’esprit en repos, et ne craignez point d’être hérétique en vous servant de la proposition condamnée. Elle n’est mauvaise que dans la Seconde Lettre de M. Arnauld. Ne vous en voulez-vous pas fier à ma parole ? croyez-en M. Le Moine, le plus ardent des examinateurs, qui, en parlant encore ce matin à un docteur de mes amis, qui lui demandait en quoi consiste cette différence dont il s’agit, et s’il ne serait plus permis de dire ce qu’ont dit les Pères : Cette proposition, lui a-t-il excellemment répondu, serait catholique dans une autre bouche ; ce n’est que dans M. Arnauld que la Sorbonne l’a condamnée. Et ainsi admirez les machines du Molinisme, qui font dans l’Église de si prodigieux renversements, que ce qui est catholique dans les Pères devient hérétique dans M. Arnauld ; que ce qui était hérétique dans les semi-Pélagiens devient orthodoxe dans les écrits des Jésuites ; que la doctrine si ancienne de saint Augustin est une nouveauté insupportable ; et que les inventions nouvelles qu’on fabrique tous les jours à notre vue passent pour l’ancienne foi de l’Église. Sur cela il me quitta.

Cette instruction m’a servi. J’y ai compris que c’est ici une hérésie d’une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n’est que sa personne. C’est une hérésie personnelle. Il n’est pas hérétique pour ce qu’il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu’il est M. Arnauld. C’est tout ce qu’on trouve à redire en lui. Quoi qu’il fasse, s’il ne cesse d’être, il ne sera jamais bon catholique. La grâce de saint Augustin ne sera jamais la véritable tant qu’il la défendra. Elle le deviendrait, s’il venait à la combattre. Ce serait un coup sûr, et presque le seul moyen de l’établir et de détruire le Molinisme, tant il porte de malheur aux opinions qu’il embrasse.

Laissons donc là leurs différends. Ce sont des disputes de théologiens, et non pas de théologie. Nous, qui ne sommes point docteurs, n’avons que faire à leurs démêlés. Apprenez des nouvelles de la censure à tous nos amis, et aimez-moi autant que je suis, Monsieur, etc.

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