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  • L’Équateur

    L’histoire de l’Équateur a le mérite d’une très grande continuité. Les processus s’emboîtent avec relativement de la simplicité, tout en donnant un caractère relativement tourmenté aux événements.

    Si la question nationale reste compliquée, l’établissement comme pays obéit à une véritable cohérence.

    Historiquement, la zone qui correspond à l’Équateur était peuplé de nombreuses tribus, une cinquantaine, vivant à un stade cependant encore relativement éloigné du mode de production esclavagiste.

    Les familles des langues

    Certaines habitaient les zones montagneuses. L’une des plus importantes, celle des Cañaris, se situait au sud et avait développé l’artisanat et l’agriculture (maïs, pomme de terre, quinoa).

    Les Puruae se situaient au centre, pratiquant notamment l’élevage des camélidés et une agriculture avec un système de terrasses agricoles. Les Shiri étaient également au centre ; on sait peu de choses sur eux.

    Figure de la civilisation Jama-Coaque

    D’autres tribus vivaient sur la côte.

    On a les Hancavilca, au centre du pays, qui s’appuyaient sur la pêche et l’agriculture, mais également sur le commerce maritime.

    D’autres tribus similaires étaient les Karas également au centre, les Punae au sud, les Tumbe au nord,

    On a enfin des tribus qui vivaient en Amazonie, dans des régions très difficiles d’accès avant l’époque moderne.

    Les Bracamaro étaient des chasseurs-cueilleurs, tout comme les Jibaros (connus pour leurs réductions de têtes) et les Záparo.

    Figure de la civilisation Jama-Coaque (wikipedia)

    Les conflits entre tribus ont abouti, comme toujours en Amérique précolombienne, à l’établissement d’alliances, sous la forme de confédérations.

    Cela donne ce qui a été appelé le « royaume de Quitu », sous l’égide des Kara, rejoints par les Cañaris et les Puruae.

    Il est difficile de savoir si cette entité relevant de l’embryon d’une cité-État est née véritablement au 15e siècle ou bien est apparue auparavant, en tout cas elle se fait écraser par les Incas, qui selon leurs chroniques intègrent la région en 1460.

    L’expansion inca au nord

    Face à la farouche résistance locale, les Incas vont alors déplacer des populations et commencer une colonisation. Ils mettent en place des systèmes d’irrigation, des temples, des forteresses, etc.

    Quitu devient Quito (et donnera la base de la ville du même nom), centre d’un tambo inca, c’est-à-dire un poste de relais et d’administration.

    Quito acquiert alors une place centrale à la mort du chef des Incas Huayna Capac, car il avait fait le choix de diviser l’empire en deux : le Nord avec Quito revenant à son fils Atahualpa, le Sud avec Cuzco revenant à son fils aîné Huascar.

    S’ensuit une guerre civile et Atahualpa triomphe, dans un empire cependant affaibli.

    Coup de chance inouï pour les conquistadors espagnols dirigés par Francisco Pizarro, c’est à ce moment-là qu’ils débarquent.

    Ils tuent Atahualpa et reprennent à leur compte l’empire inca.

    La mort d’Atahualpa dans la chronique de Felipe Guamán Poma de Ayala, 1615

    Or, comme on le sait, les Espagnols vont mettre en place une nouvelle ville, Lima, comme capitale de la vice-royauté du Pérou, ainsi qu’un port non loin, Callao, par qui tout doit passer.

    Quito est une ville à une altitude élevée, d’environ 2 850 mètres, et se situe à 1300 km de Lima à vol d’oiseau et, aujourd’hui encore, à plus de 1600 km par la route.

    Cela signifie, comme on s’en doute, que la région de Quito est très à l’écart dans le cadre de la vice-royauté du Pérou.

    (wikipedia)

    On a ici une triple réalité, essentielle pour comprendre la question nationale de l’Équateur. Primo, il y a eu une vraie tendance unificatrice avec la confédération des tribus de la région de Quito.

    Secundo, même si de manière très courte, Quito a joué un rôle à part dans le cadre de la guerre civile inca.

    Tertio, le colonialisme espagnol met à l’écart la région de Quito, en fondant la Audiencia y Cancillería Real de Quito (l’audience et chancellerie royale de Quito).

    Le parcours du conquistador Sebastián de Belalcázar

    La Audiencia y Cancillería Real de Quito n’est donc pas indépendante formellement, elle est dépendante dans sa substance puisque tout est décidé à Lima, mais dans sa gestion, elle est clairement autonome, surtout dans le cadre d’une colonisation mise en place par une puissance féodale comme la monarchie espagnole.

    En ce sens, on peut dire que la Audiencia y Cancillería Real de Quito est l’équivalent d’une sorte de baronnie.

    Le baron local peut faire ce qu’il veut, mais il doit apporter ce que lui demande le pouvoir central.

    Les moyens pour cela consistent en diverses formes d’exploitation (encomienda, mita, obraje, etc.) qui obligent les Indiens à travailler de manière semi-esclavagiste, dans l’agriculture et les mines.

    Les gestionnaires de cette exploitation sont les criollos, c’est-à-dire les Espagnols nés en Amérique, mais les grands superviseurs sont les Espagnols péninsulaires, nés en Espagne.

    Ce processus est parallèle à la colonisation, combinant corruption des chefs tribaux, expéditions militaires, envoi de missionnaires, etc.

    Des villes sont fondées au fur et à mesure : Guayaquil et son port en 1537, Cuenca en 1557, Manta en 1583, Latacunga en 1584, Ambata en 1698, etc.

    Les jésuites fondirent de leur côté trois Collèges, à Quito (1586), Cuenca (1638) et Riobamba (1689), ainsi que l’Université Saint-Grégoire à Quito.

    Cependant, la Audiencia y Cancillería Real de Quito devait rester dans un cadre formel très précis.

    La monarchie espagnole était monopoliste de type féodale et dirigeait toutes les richesses vers la métropole.

    Les colonies espagnoles n’avaient le droit de faire que ce que la métropole autorisait ; le commerce intra-colonies était bloqué, tout comme la production de certains biens, afin de maintenir une dépendance généralisée à la métropole.

    Cette situation fut considérée comme intolérable et provoqua deux troubles majeurs, dans le prolongement de la triple réalité de Quito à sa fondation comme Audiencia y Cancillería Real.

    Dès 1592 eut lieu la révolution des Alcabalas (ce terme désignant l’impôt royal).

    Le roi espagnol Philippe II, roi d’Espagne émit un décret établissant le paiement d’une nouvelle taxe de 2 % sur les ventes et les échanges, afin de mettre en place une flotte militaire pour protéger les colonies, notamment des pirates.

    Ce décret de novembre 1591 fut reçu à Quito en juin 1592 et devait être officialisé en août, mais les criollos demandèrent une exemption.

    Les Espagnols péninsulaires gérant l’administration n’y accordèrent aucune intention, aussi des réunions secrètes furent mises en place par les criollos, dans le but d’œuvrer à la lutte contre la taxe.

    Pris de panique, l’administration en informa la Vice-royauté du Pérou, qui envoya des arquebusiers. Les criollos réagirent en mettant en place une force armée de mille hommes.

    Un prêtre dominicain intervint et il fut parvenu à un compromis, les arquebusiers purent rentrer sans encombres dans la ville.

    Une répression commença aussitôt, ce qui provoqua une réaction des criollos, mais il était trop tard : les forces armées royalistes avaient pris le contrôle des principaux points stratégiques, et la seconde vague de répression fut encore plus violente.

    Cet épisode, même s’il concerne une population très restreinte, indique une profonde contradiction entre les criollos et les peninsulares.

    Il se réédita d’ailleurs en 1765.

    La monarchie espagnole avait mis en place une fabrique royale d’eau-de-vie, au statut monopoliste, et un bureau de douane à Quito.

    Cela visait donc les producteurs d’alcool et la contrebande de marchandises et ce fut la révolte, avec l’établissement d’un pouvoir parallèle.

    Les Espagnols péninsulaires étaient réfugiés dans les haciendas et les monastères, alors que les criollos contrôlaient de facto Quito, élisant même un roi mais celui élu refusa.

    Finalement, la monarchie absolue capitula et abandonna ses projets.

    C’était une victoire pour Quito, dialectiquement c’était l’opposé de la défaite de 1592.

    On passe donc à quatre justificatifs pour l’existence du pays : la confédération indienne, Quito comme base centrale avec Cuzco lors de la guerre civile inca, la Audiencia y Cancillería Real de Quito, la double révolte des criollos.

    C’est ce qui amène à l’émergence de Francisco Javier Eugenio de Santa Cruz y Espejo (1747-1795), connu sous le nom d’Eugenio Espejo.

    Eugenio Espejo.

    Ce penseur marqué par les Lumières était notamment l’auteur d’écrits satiriques contre le gouvernement placardés sur les églises ; il diffusa en 1779, sous le manteau, un écrit intitulé El Nuevo Luciano de Quito (Le nouveau Lucien de Quito, une allusion à l’auteur grec de l’antiquité Lucien de Samosate).

    C’était là un acte de la plus haute valeur historique.

    Eugenio Espejo était un métis, donc socialement il était dévalorisé par rapport aux péninsulaires et aux criollos.

    Mais il était médecin et avocat, il portait un degré de culture en conflit flagrant avec la situation de la Audiencia y Cancillería Real de Quito.

    D’autres écrits suivirent ; le régime chercha à s’en débarrasser en lui confiant le rôle de médecin dans une mission d’exploration. Il chercha sans succès à s’enfuir, mais ne fut pas emprisonné pour autant.

    La pression historique était de son côté et, d’ailleurs, on lui confia une étude sanitaire alors que frappait la variole, une maladie qui fut l’une des grandes causes de l’effondrement démographique des Indiens pour qui la maladie était totalement nouvelle.

    Son écrit Reflexiones acerca de un método para preservar a los pueblos de las viruelas (Réflexions sur une méthode pour préserver les peuples de la variole) eut un grand impact, jusqu’à Madrid, mais sa critique des négligences et des méthodes employées l’obligea à prendre la fuite.

    Manuscrit des Réflexions sur une méthode pour préserver les peuples de la variole

    Il prit la défense des Indiens de Riobamba face au clergé, ce qui lui valut des ennuis ; il fut finalement arrêté pour être accusé d’être l’auteur d’El Retrato de Golilla (« Le Portrait de Golilla »), une satire dénonçant le roi Charles III et le marquis de Sonora, ministre colonial des Indes.

    Jugé à Bogota, il est finalement acquitté et, parallèlement, il obtient le droit de mettre en place une Escuela de la Concordia (« École de la Concorde »), qui prit ensuit le nom de Sociedad Patriótica de Amigos del País de Quito (Société Patriotique des Amis du Pays de Quito).

    Cette Société s’installe dans l’ancien siège des jésuites et, récupérant les quarante mille ouvrages laissés sur place (eux-mêmes étant expulsés par la monarchie), Eugenio Espejo devient le directeur de la première bibliothèque publique.

    La Société mit en place le premier périodique de Quito, les Primicias de la cultura de Quito (Les prémisses de la culture de Quito), en 1791.

    Il n’y eut toutefois que sept numéros (Littérature ; Sciences et Arts : Essai sur la détermination des caractéristiques de la sensibilité ; Divers : Lettre au rédacteur en chef du journal sur les défauts du deuxième numéro, Histoire littéraire et économique I, Histoire littéraire et économique II, Histoire littéraire et économique III, Histoire littéraire et économique IV).

    Dès 1793, la monarchie espagnole procéda à la dissolution de la Société.

    Eugenio Espejo écrivit alors des ouvrages en faveur du libre-échange, s’opposant frontalement à la logique économique de la monarchie espagnole et celle-ci le définit en réponse comme « querelleur, espiègle, agité et subversif ».

    Eugenio Espejo

    Il fut envoyé en mission afin de l’éloigner, mais il s’enfuit encore et fut arrêté.

    Il fut finalement accusé de conspiration en 1795 pour avoir placé des banderoles sur les croix de la ville, où étaient inscrits « Sous la protection de la croix, soyez libre, atteignez la gloire et le bonheur ».

    Il est emprisonné et meurt de la dysenterie la même année.

    Quelques années plus tard, en 1809, a lieu la révolte contre la monarchie espagnole, elle-même étant brisée dans la métropole par l’invasion napoléonienne.

    Il semble alors cohérent de considérer que l’Équateur avait tout pour devenir un pays.

    Avec Eugenio Espejo, on passe à cinq justificatifs en plus de la confédération indienne, de Quito comme base centrale avec Cuzco lors de la guerre civile inca, de la Audiencia y Cancillería Real de Quito, de la double révolte des criollos.

    Eugenio Espejo est pour le libre-échange et il est pour que les Indiens aient l’égalité. Il est catholique mais s’oppose aux prérogatives du clergé ; il est pour les études, pour la connaissance. Il est une figure éminemment bourgeoise.

    Cependant, regardons la composition de la Sociedad Patriótica de Amigos del País de Quito.

    Voici le statut social des membres les plus notables :

    – un baron, deux comtes, trois marquis ;

    – l’évêque de Quito ;

    – quatre avocats ;

    – trois militaires ;

    – une artiste en même temps grand propriétaire terrien.

    On a là l’élite typique de la monarchie espagnole.

    Les aristocrates sont d’ailleurs en même temps de grands négociants et de grands financiers, voire des figures des Lumières comme le comte Miguel de Gijón y León, ami de Denis Diderot.

    Mémoire sur le libre commerce
    de Miguel de Gijón y León

    En fait, on a ici l’ambiguïté des Lumières, puisque du point de vue de la monarchie en tant que régime, il était considéré qu’il pouvait être profité de ses apports (c’est le principe du « despote éclairé »).

    Et, chose marquante, l’Équateur doit son nom à une expédition scientifique française, acceptée par le Roi d’Espagne et menée par Charles Marie de La Condamine.

    Il s’agissait de vérifier l’hypothèse scientifique que la Terre est plus plate aux pôles, plus enflé au niveau de l’Équateur.

    C’est pourquoi on doit dire que la révolte des criollos d’Équateur obéit à une combinaison de volonté subjective de modernisation et d’exigence objective d’expansion.

    Voilà la raison pour laquelle la première rupture historique avec la monarchie espagnole sur le continent américain se produisit à Quito, en août 1809, avec la constitution d’un conseil de gouvernement provisoire.

    Toutefois, concrètement, Eugenio Espejo était porté par la couche supérieure des criollos ; il n’est pas un activiste des commerçants et marchands, ni des indigènes.

    Et ce sont les criollos les plus fortunés, de la haute noblesse, qui ont porté l’initiative de la rupture.

    La prise du pouvoir en août 1809 est ainsi qualifié de « révolution des marquis » ; il n’y a aucune participation populaire.

    Juan Pío Montúfar, Marquis de Marqués de Selva Alegre, dirigeant de la première Junta de Gobierno Autónoma de Quito, mourra en prison en Espagne

    Il s’agit simplement d’une sorte de coup d’État, et d’ailleurs sont simplement emprisonnés le régent de la cour royale, le conseiller général, un grand marchand, le percepteur décimal, un commandant, l’administrateur des postes et quelques soldats suspects.

    Le président de la Cour royale a été assigné à résidence.

    La sentence va être tout à fait logique.

    Le nouveau pouvoir est isolé, tant dans la ville que dans la région.

    Il se retrouve tout seul face à quelques milliers d’hommes envoyés par la Vice-royauté du Pérou et il capitule alors.

    C’est là un épisode central de l’histoire de l’Équateur. Toutes les séquences accumulées auparavant avaient donné un véritable contour au pays… et il y aurait pu y avoir un soulèvement général.

    Seulement voilà, ce qu’il faut bien saisir, c’est que dans chaque séquence, c’est la question de l’administration du pays qui a été l’aspect principal.

    La confédération indienne avait modifié les modalités administratives, tout comme ensuite l’empire inca, puis enfin la Audiencia y Cancillería Real de Quito.

    Somme toute, la double révolte des criollos allait dans un sens de changement des mesures prises.

    Seul Eugenio Espejo avait cherché à apporter un réel contenu nouveau, dépassant le principe administratif, pour aller dans le sens d’apporter les Lumières.

    La « révolution des marquis » a assassiné ce projet.

    Le drapeau des criollos révoltés

    C’est très différent des autres pays latino-américains, car ici le projet initial semblait véritablement relever d’une perspective ayant du contenu ; on n’a pas simplement des criollos s’appropriant le pays en profitant de l’échec de la monarchie espagnole face à Napoléon.

    Néanmoins, le caractère élitiste des Lumières dans une partie du monde très isolée a transformé le « projet » en son contraire.

    Par conséquent, dès octobre 1809, l’ordre est rétabli à Quito et s’ensuit une répression.

    Ne restait alors aux élites criollos plus que la fuite en avant.

    Le 2 août 1810, une opération est lancée pour libérer les prisonniers. Cela débouche sur le massacre de 300 personnes par le camp royaliste, ce qui provoque une onde de choc dans l’ensemble des colonies et jusqu’en Espagne.

    La « junte » ayant pris le pouvoir en l’absence du roi en Espagne nomma alors quelqu’un pour aller à Quito, mais cela ne fit qu’embrouiller les choses avec la Vice-royauté du Pérou.

    L’indépendance vis-à-vis de la monarchie espagnole est alors proclamée en octobre 1811 et il fut proclamé artificiellement en février 1812 un Estado de Quito (État de Quito), dont l’armée parvint à battre les Espagnols à la bataille de Chimbo, en juillet 1812.

    Soulignons le nombre très restreint de protagonistes : 1000 soldats contre 600.

    Le palais royal de Quito, où fut proclamé l’Estado de Quito

    Quelques mois plus tard, c’est toutefois la victoire royaliste à la bataille de Mocha (5000 soldats contre 3500), puis une nouvelle fois à celle d’Ibarra (600 hommes contre autant de l’autre côté).

    En décembre 1812, l’Estado de Quito n’existe déjà plus.

    La monarchie espagnole réussit ensuite à maintenir sa domination, le processus d’affirmation de l’Équateur s’est effondré.

    Il faudra la rébellion de Guayaquil en 1820 et le soutien militaire venu d’autres colonies pour que la victoire sur les royalistes soit obtenue (lors de la bataille de Pichincha engageant quelques milliers d’hommes), et encore avec comme conséquence l’intégration en juillet 1822 à la République de Colombie.

    La République de Colombie

    Celle-ci ne put pas se maintenir, de par sa construction artificielle, et Quito se retrouva indépendante en 1830.

    Le premier drapeau de l’Équateur

    Cependant, ce n’était plus Quito, mais désormais Guayaquil qui prévalait.

    C’en était fini du parcours de Quito comme clef de l’histoire de l’Équateur et on a ici un tournant historique.

    Guayaquil, avec son port, devient le grand centre économique, avec des marchands et commerçants tournés vers l’extérieur et désormais alliés aux grands propriétaires terriens de l’intérieur des terres.

    La Quito de Eugenio Espejo s’était transformé en Équateur semi-féodal semi-colonial.

    L’ Équateur en 1830

    C’est un général vénézuélien qui fut le premier président (se faisant débarquer lors de la « révolution de mars » en 1830), le catholicisme devint la religion d’État, etc.

    Comme il se doit, les féodaux maintenaient une pression trop grande sur les capitalistes vendus aux pays européens (principalement le Royaume-Uni), ce qui donna un long conflit entre « conservateurs » et « libéraux ».

    D’abord, on a la dictature de Gabriel García Moreno, chef suprême de la Nation équatorienne, de 1859 à 1875, à la fois meurtrière et catholique fanatique, le pays étant qualifié de « République du Cœur de Jésus ».

    Gabriel García Moreno

    Puis, les libéraux parvinrent finalement à une modernisation, sous l’égide d’Eloy Alfaro, qui fut Chef suprême de la République de 1895 à 1897, puis président de 1897 à 1901 et de 1906 à 1911.

    Eloy Alfaro

    C’est la « révolution libérale », avec l’établissement de la laïcité, des normes sociales, etc. Celle-ci se termine forcément mal, comme il se doit encore et toujours, avec une partie des libéraux qui rejoint les conservateurs.

    Le processus est stoppé, jusqu’à un équilibre qui met en place un capitalisme bureaucratique conjuguant les féodaux et les capitalistes vendus aux pays européens.

    Au passage, Eloy Alfaro finit ainsi lynché par ses opposants, en 1912, alors qu’il tentait de refaire un soulèvement armé comme il l’avait déjà fait auparavant.

    Ses propos suivants reflètent bien ses espoirs, lui qui par ailleurs tendait à prôner un retour de l’Équateur dans la Colombie, cherchant à faire vivre le fantasme d’un libéralisme latino-américain.

    « L’évolution de la pensée libérale en Équateur est de nature sociale, et sans le chemin de fer, sans ce fil conducteur entre le progrès et l’abîme, toute avancée vers l’avenir est impossible.

    Le chemin de fer doit servir le développement du progrès le plus large, en unissant les zones rurales, industrielles et commerciales du pays. Sur la voie de la démocratie, la société équatorienne doit subir une transformation morale, intellectuelle et, si l’on peut dire, physique.

    Sans le chemin de fer, ce fil conducteur révolutionnaire, toute tentative de réforme progressiste est vouée à l’échec. C’est pourquoi mon rêve, ma mission principale, mon programme politique se résument en un seul mot : le chemin de fer. »

    « Mes lignes paraîtront peut-être amères à certains, mais la vie est trop courte pour dissimuler à quelqu’un toute l’obscurité et la prose de l’existence.

    Je suis sûr que le jour viendra où le libéralisme latino-américain remportera la bataille contre les ennemis sans scrupules du progrès, et où les mensonges se transformeront en vérité. »

    L’existence du chemin de fer dont parle Eloy Alfaro s’appuyait bien entendu sur le capital britannique ; les espoirs d’Eloy Alfaro étaient vains, lui-même n’étant que l’agent de la modernisation du capitalisme bureaucratique.

    Sa mort fit cependant de lui un martyr et ce fut le prétexte au nom d’une organisation armée de 1983 à 1991, ¡Alfaro Vive, Carajo! (Alfajro vit, diable !).

    C’est conforme à la tendance dans la plupart des pays latino-américains d’avoir des mouvements idéalisant une faction considérée comme bourgeoise libérale-sociale, en raison de son opposition aux conservateurs.

    Il existe une immense scène littéraire équatorienne, avec un intense rapport au réalisme ou du moins à la réalité.

    Une des œuvres parmi les plus célèbres présente cette opposition libéraux / conservateurs : A la costa [Vers la côte, l’ouvrage n’a pas été traduit en français] de Luis Alfredo Martínez Holguín, publiée en 1904.

    Ami d’Eloy Alfaro, par ailleurs lui-même peintre, diplomate, ministre de l’Éducation, Luis Alfredo Martínez Holguín oppose la costa (la côte) laïque, métisse et tournée vers l’extérieur à la sierra (la zone montagneuse) conservatrice et indienne.

    C’est le contraste équatorien actuel qui joue pleinement dans l’identité du pays.

    Quito et Guayaquil ont approximativement la même population (2,1 millions et 2,6 respectivement, pour 18 millions d’Équatoriens), la première est la capitale administrative et la seconde la capitale économique.

    Guayaquil

    Les habitants de Quito sont considérés comme polis et cultivés, mais froids et hautains, ceux de Guayaquil comme vifs et directs, mais bruyants et désorganisés.

    Quito

    Un ouvrage inversement très connu mondialement est Huasipungo de Jorge Icaza, publié en 1934, une description réaliste particulièrement brutale de la situation des Indiens, dont le prestige fut immense. Le succès de l’ouvrage en URSS l’amena à y devenir l’ambassadeur équatorien.

    Il faut également mentionner le groupe de Guayaquil, avec des auteurs s’alignant sur une certaine perspective réaliste et engagés à gauche dans l’esprit : José de la Cuadra, Enrique Gil Gilbert, Demetrio Aguilera Malta, Alfredo Pareja Diezcanseco, ainsi que le communiste Joaquín Gallegos Lara.

    Il faut également mentionner Humberto Salvador (Camarada en 1933, Trabajadores en 1935).

    Toute cette critique n’est pas que littéraire si on la place dans le prolongement de l’œuvre d’Eugenio Espejo.

    Plutôt que de considérer que le libéralisme a échoué, de s’imaginer qu’Eloy Alfaro a été éventuellement trahi, il faut se fonder sur la dimension semi-féodale semi-coloniale de l’Équateur.

    Cela donne deux aspects. Tout d’abord, la féodalité se maintient, même si à travers des modernisations.

    Si on prend les années 1960, on a moins de 0,5 % des propriétaires fonciers qui contrôlent près de 50 % des terres cultivées du pays. La situation reste la même aujourd’hui.

    Et si on prend les 10 % des plus grands propriétaire fonciers, ils possèdent l’écrasante majorité des terres, hier comme aujourd’hui.

    Le drapeau de 1860 à 1900
    Le drapeau de 1900 à 2009
    Le drapeau depuis 2009

    Ensuite, il y a la pénétration du capital des pays impérialistes, principalement la superpuissance impérialiste américaine. Le libéralisme n’a jamais pu se développer réellement, et ce en raison de l’échec d’Eugenio Espejo, et non d’Eloy Alfaro.

    On a la preuve de cela avec l’instabilité du régime, qui est de type capitaliste bureaucratique.

    Entre 1931 et 1939, la fonction présidentielle fut ainsi successivement occupée par 14 personnes ; plus généralement, il y a la persistance des coups de force, voire des coups d’État en tant que tel.

    La crise sécuritaire massive depuis 2021, avec une affirmation sanglante des organisations criminelles, reflète un problème de fond, lié à un pouvoir diffus lié à des forces centrifuges.

    Il n’y a jamais de développement harmonieux possible, car le féodalisme et la dimension semi-coloniale s’affrontent, tout en étant les deux aspects d’une même pièce.

    Cette faiblesse a coûté cher à l’Équateur, faible intérieurement, faible structurellement.

    En 1857, le pays veut vendre une petite partie de son territoire à des créanciers britanniques, mais le Pérou intervient, prend Guayaquil et annexe le territoire en question.

    En 1942, le Pérou réédita une opération militaire, annexant 200 000 km² de l’Équateur, soit quasiment la moitié du pays !

    Les pertes de territoires, en vert clair (wikipedia)

    Autrement dit, en l’état, l’Équateur est condamné à être à la marge de tout développement réel, exactement comme au début de son histoire, lorsqu’il était la Audiencia y Cancillería Real de Quito !

    Il faut donc repartir de l’échec d’Eugenio Espejo, mais il y a cependant deux aspects qui sont impérativement à prendre en compte, de par leur immense importance.

    D’une part, l’Équateur est d’une signification essentielle sur le plan de la biodiversité. En superficie, c’est la moitié de la France (ou neuf fois la Belgique).

    Cependant, on y trouve 25 000 espèces de plantes vasculaires (contre 17 000 en Amérique du Nord).

    C’est l’un des pays où le nombre d’espèces de vertébrés pour 1 000 km² est le plus élevé. Le nombre d’espèces de mammifères présents est très élevé (entre 300 et 500 selon les définitions).

    Il y a autour de 1600 espèces d’oiseaux (ce qui est le cas également au Brésil, au Pérou, au Venezuela), environ 400 espèces de reptiles, à peu près 500 espèces d’amphibiens, de 800 à 1000  espèces de poissons marins, de 300 à 400 espèces de poissons d’eau douce.

    Toute évolution d’un pays se joue dans le rapport entre celui-ci et les autres pays, entre l’humanité de ce pays et la planète comme Biosphère à travers les modes de production et leurs transformations.

    Par conséquent, la question de la protection de la Nature doit jouer un rôle essentiel en Équateur.

    C’est un aspect essentiel de la dimension démocratique que doit posséder la révolution équatorienne absolument nécessaire pour mettre à bas le capitalisme bureaucratique.

    D’autre part, le métissage n’a cessé de progresser en Équateur.

    La grande majorité de la population est désormais métissée, d’où inversement la tentative post-moderne de jouer sur les identités pour diviser le peuple.

    La Constitution équatorienne de 2008 (voté par référendum avec 63,9 % de votes favorables) est une machine à illusions en général : l’économie équatorienne devrait être une économie sociale et solidaire et non se fonder sur l’économie de marché, par exemple.

    Mais surtout, l’Équateur est défini comme un pays « plurinational ».

    Sont reconnues comme langues officielles des « rapports interculturels » le kichwa (parlé par un million de personnes environ) et le shuar (parlé par 45 000 personnes).

    Cela veut dire que chaque langue porterait une « culture » et qu’elles seraient des outils de contact entre des entités en soi séparées.

    À ce titre, les autres langues amérindiennes se voient reconnues et soutenues par l’État dans les différentes régions dans lesquelles elles sont parlées.

    Le prélude à la constitution souligne dans la même perspective la volonté d’instaurer le « sumak kawsay », une expression kichwa désignant le « bien vivre ».

    C’est un détournement de l’indigénisme et de son communautarisme afin de promouvoir la séparation et de diviser pour régner.

    Bien sûr, on y a également la mise en valeur du mythe de « la integración latinoamericana – sueño de Bolívar y Alfaro » (l’intégration latino-américaine, rêve de [Simón] Bolívar et [Eloy] Alfaro).

    Cela indique bien qu’on est dans la perspective contraire d’Eugenio Espejo. Son échec a provoqué le détour de l’Équateur dans son parcours historique, empêchant l’affirmation de la démocratie et du peuple.

    Seule l’affirmation de la République, porteuse de science et de culture, comme véritable projet national, peut ramener l’Équateur sur le chemin du développement historique, celui qui mène au Socialisme et au Communisme.

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    Les pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique

  • La République dominicaine

    Lorsque Christophe Colomb « découvre » l’Amérique en 1492, il arrive tout d’abord à une île des Bahamas, puis à Cuba et finalement à une île qu’il baptise La Española (Hispaniola dans sa version francisée).

    Le premier voyage de Christophe Colomb (wikipedia)

    Les habitants l’accueillirent très bien : ils furent mis en esclavage et la plupart moururent des maladies apportées. En moins de vingt ans, la population indienne passa de 1,3 millions à autour de 60 000.

    Il ne resta rapidement plus rien des Arawaks, qui étaient répartis en quatre sous-ethnies (Lucayens, Ciguayos, Taïnos, Caraïbes) et qui vivaient de la chasse et de la pêche, avec un début d’agriculture.

    Les habitants de l’île s’intégraient dans
    cinq regroupements dirigés par des « caciques »

    La Española devient alors la première base d’appui à la colonisation espagnole, et ce immédiatement après la « découverte ».

    La première ville fondée, La Isabela, fut abandonnée en raison du manque d’eau potable et de l’absence de possibilité facile pour les navires d’y parvenir ; les deux villes suivantes furent Concepción de La Vega (Concepción faisant référence à la Vierge Marie et La Vega désignant la plaine) et Santiago de los Treinta Caballeros (Saint-Jacques des Trente Gentilshommes).

    Christophe Colomb fut mis de côté, d’autres villes furent fondées, dont la capitale Saint-Domingue, et surtout des esclaves africains furent importés, afin de généraliser les plantations de canne à sucre, ainsi que les mines toutefois très rapidement abandonnées.

    Dans le processus de colonisation espagnole, on trouve à La Española, le premier évêché (1504), la première Capitainerie Générale, la première Vice-royauté et la première Audience Royale (1511), ainsi que la première église (Ermita del Rosario, 1496), les premiers hôpitaux (1503) et la première cathédrale (1530).

    Hispaniola perd cependant son statut initial en raison de la découverte de « l’empire aztèque » qui s’effondre pratiquement immédiatement. Ce qui sera le Mexique par la suite devient alors la Nouvelle-Espagne, centre de gravité de la colonisation.

    L’expansion coloniale espagnole à partir de Cuba et Hispaniola (wikipedia)

    La Española, renommé Santo Domingo, devint un simple centre supervisant Cuba, Porto Rico, le Nicaragua, le Venezuela, et d’autres zones, mais tomba rapidement dans l’oubli, seule une partie de l’île est d’ailleurs réellement occupée.

    Les pirates s’y précipitèrent alors, occupant eux aussi une partie de l’île et s’installant sur une grande île, à quelques kilomètres de la côte, la fameuse Tortuga.

    Une carte de 1723

    La monarchie espagnole pratiqua alors la politique de la terre brûlée sur les 3/5 de la partie qu’ils contrôlaient ou cherchaient à contrôler, mais les Français vinrent alors coloniser l’autre partie de l’île ; les Anglais essayèrent aussi d’occuper une partie de l’île, mais ils n’y parvinrent pas.

    La partie française, la partie ouest de l’île, fut le lieu d’une occupation atroce, avec une main-d’œuvre esclave estimée à plusieurs centaines de milliers de personne, l’exploitation coloniale devint terrible et apporta des richesses majeures à la métropole.

    La révolte des esclaves donnera ensuite naissance à Haïti.

    La partie orientale consiste en Haïti, la partie occidentale en la République dominicaine

    La partie espagnole, l’Est de l’île, fut momentanément occupée par les Français, mais les Espagnols les repoussèrent ; en fin de compte, l’administrateur de Saint-Domingue, José Núñez de Cáceres, fit un coup d’État pour fonder en décembre 1821 l’État indépendant de l’Haïti espagnol, qui annonça rejoindre la République de Colombie récemment formée.

    Cet État n’exista que deux mois, puisque Haïti procéda en 1822 à l’invasion, avec 40 000 soldats, pour un pays approchant du million d’habitants ; l’État indépendant de l’Haïti espagnol n’avait que 80 000 habitants et répondit par l’organisation de 15 000 miliciens pratiquant une guerre de guérilla.

    Le caractère féodal du nouveau régime haïtien avec ses conflits internes, ainsi que l’interdiction de l’espagnol et du catholicisme, galvanisèrent les Dominicains qui parvinrent à vaincre, au bout d’un long conflit, en 1844, sous l’égide de Juan Pablo Duarte, Ramón Matías Mella et Francisco del Rosario Sánchez.

    Juan Pablo Duarte

    Ce fut la naissance de la République dominicaine. Il fallut toutefois en 1861 faire face à une invasion espagnole, qui fut défaite en 1865.

    Si les Dominicains perdirent 4 000 hommes, les Espagnols en perdirent 10 000 dans les combats, et 30 000 de la fièvre jaune.

    Le drapeau de la République dominicaine

    Les États-Unis songèrent alors à annexer la République dominicaine et un référendum y fut tenu en 1870, avec 15 000 votants pour une population de quasi 300 000 personnes.

    99,93 % furent en faveur de l’annexion, mais finalement les États-Unis s’abstinrent de la réaliser.

    Le camp pro-annexion était porté par les grands propriétaires terriens gérant des ranchs, ainsi que les exportateurs d’acajou ; leur faisaient face les grands propriétaires terriens avec des plantations de tabac.

    La situation fut très instable ; de 1865 à 1879, il y eut 21 gouvernements et plus d’une cinquantaine de soulèvements, le pays en restant à un morcellement féodal dépendant des grands propriétaires terriens et de leurs rapports de force.

    Le général Ulises Heureaux exerça alors le pouvoir, jusqu’en 1899, œuvrant à une unification des factions sous l’égide du capital britannique et américain.

    Ulises Heureaux et son gouvernement

    Il y eut, ensuite, en six ans, cinq présidents, quatre « révolutions ».

    Des navires de guerre américains, français, italiens, néerlandais menacèrent alors Saint-Domingue terriblement endettée, et alors que les luttes entre « caudillos » précipitaient le pays dans le chaos, les États-Unis occupèrent le pays de 1916 à 1924.

    Après un court intermède pseudo démocratique, le militaire Rafael Trujillo domina le pays de 1930 jusqu’à son assassinat en 1961, avec notamment la terrible police secrète, le Servicio de Inteligencia Militar.

    Rafael Trujillo

    Rafael Trujillo mettait en avant un nationalisme raciste ; ses photos étaient également manipulées avant de blanchir sa peau.

    Un épisode terrible en ce sens eut lieu en 1937. Nommé Kouto-a (« le couteau ») par les Haïtiens et El Corte (« la coupe ») par les Dominicains, il consista en un immense massacre à la frontière avec Haïti, touchant les familles liées au travail dans la canne à sucre.

    20 000 Haïtiens (hommes, femmes et enfants) furent massacrés, dans le cadre d’une fuite en avant visant à établir une idéologie « fondatrice » au régime.

    Rafael Trujillo et sa famille possédaient des centaines de millions de dollars, la moitié des terres arables et 80 % du commerce de la capitale ; se désignant comme « l’anticommuniste numéro un », il signa en premier en Amérique latine un accord d’assistance militaire mutuelle avec les États-Unis.

    La CIA se débarrassa toutefois de lui en raison d’un attentat mené par le Servicio de Inteligencia Militar au Venezuela ; en fait, Rafael Trujillo commençait à être en roue libre, surestimant sa propre importance dans le cadre du combat américain contre Cuba où Fidel Castro, lié au social-impérialisme soviétique, avait pris le pouvoir.

    Sentant la crise, il avait de toute façon remis le pouvoir en 1960 à un de ses fidèles, Joaquín Balaguer.

    Il ne put rester en place devant la contestation (et s’enfuit aux États-Unis), et Juan Bosch est alors élu en 1962.

    Quelques mois plus tard, un coup d’État renverse celui-ci, en raison des réformes modernistes qu’il comptait entreprendre.

    Des guérillas commencent à agir en réponse et les États-Unis occupèrent de nouveau le pays en 1965-1966.

    Une apparence de démocratie fut alors mise en place, garantissant la stabilité d’un capitalisme bureaucratique dans un pays qui est un protectorat américain, dans un pays où 2,5 % des grands propriétaires terriens possédait 62,5 % des terres.

    C’est ainsi Joaquín Balaguer qui revint, comme président de 1966 à 1978, puis de 1986 à 1996.

    La production du pays reposait principalement sur les plantations de canne à sucre, ainsi que de bananes, avec également le café et le cacao.

    Les bananes étaient naturellement surtout produites par la American United Fruit Company.

    Si Saint-Domingue a réussi à savoir ce qu’elle ne voulait pas être, face à l’Espagne et Haïti, elle n’a pas réussi à se définir nationalement et est, dans les faits, immédiatement passé sous la coupe du capital étranger.

    La croissance du matériau humain accompagne ce processus d’intégration-soumission : on a 146 000 habitants en 1860, 400 000 en 1890, 900 000 en 1920, 3 millions en 1960, 8,5 millions en 2002, 11 millions d’habitants.

    C’est là le cœur de l’émergence nationale qui doit encore se réaliser. La grande majorité de la population est métissée, mêlant des origines espagnoles, africaines et indiennes, pour environ 8 % de noirs et 7 % de blancs.

    L’émergence musicale du merengue et de la bachata, la vigueur du reggaeton et de la salsa, tout cela ne peut qu’amener la constatation de l’émergence du peuple avec des caractéristiques qui lui sont propres, et qui exigent l’expression de la démocratie.

    C’est ce que doit porter la guerre populaire.

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    Les pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique

  • Cuba

    Cuba est une île relativement grande : elle fait 1/5e de la France, 3,6 fois la Belgique. Elle est extrêmement célèbre, de par sa culture et son rapport conflictuel avec les États-Unis.

    Néanmoins, ce n’est pas tout : Cuba, si l’on s’intéresse à l’Amérique latine, a la particularité de ne pas voir les Espagnols criollos, nés en Amérique, chercher à prendre le pouvoir aux dépens des Espagnols peninsulares, nés en Espagne même et au service de la monarchie espagnole.

    Cette particularité a comme origine les modalités de la colonisation. C’est que Cuba a été « découverte » très tôt.

    Christophe Colomb part d’Espagne en août 1492 ; il arrive à la mi-octobre à ce qui sera les Bahamas, puis à la fin octobre à ce qui va devenir Cuba.

    Un mois plus tard, il arrivera à l’île qui donnera Haïti et la République dominicaine.

    (wikipedia)

    Néanmoins, c’est Cuba qui devient la tête de pont de la colonisation espagnole ; c’est de là que partent les navires des conquistadors qui vont prendre très rapidement le contrôle de ce qui sera le Mexique.

    Le processus de démarrage est assez lent : l’île est découverte en 1492, c’est en 1508 qu’il est confirmé que c’est bien une île, car il était initialement considéré que c’était le continent asiatique qui avait été découvert.

    La colonisation de l’île commence en 1511, la ville de Santiago de Cuba est fondée en 1514 et celle de La Havane en 1515.

    Cuba aux 116e-17e siècles

    Les populations autochtones – Guanahatabey, Ciboney et Taïno – sont immédiatement asservies dans la violence, succombant en grande partie aux maladies inconnues de leur système immunitaire.

    La quasi-totalité des 350 000 « Indiens » périt, alors que les colons espagnols ont dès le départ la fièvre de l’or.

    Avant même la fin de la colonisation, l’or accapara leurs efforts ; cependant, les mines exploitées dès 1512 sont déjà épuisées à la fin des années 1570.

    Que faire alors de Cuba ?

    Son emplacement géographique est important, mais le centre de gravité est désormais du côté de la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne, le futur Mexique, juste en face de ses côtes, à 210 km.

    Une carte de 1736

    Il n’y a pratiquement plus d’Indiens et il n’est donc pas possible d’instaurer de vastes plantations où on pourrait les utiliser en les réduisant à un statut de semi-esclaves.

    La solution trouvée fut d’importer une nouvelle marchandise humaine : les esclaves africains. 60 000 esclaves furent amenés à Cuba de 1521 à 1763, afin de travailler dans les plantations de canne à sucre.

    On passe alors, en quelques décennies, à 100 000, puis 300 000 esclaves, en raison de la hausse de demande mondiale pour le sucre alors que la révolution anti-esclavagiste à Haïti y paralysait l’immense production locale.

    Le processus se prolongera encore. Au total, entre 1790 et 1867, Cuba importera 780 000 esclaves.

    Une esclave à Cuba, vers 1870-1880

    Ceux-ci vivaient enfermés la nuit dans des baraquements avec des grilles de fer et des chiens pour les surveiller, ou emprisonnés dans des caves sales et humides.

    Le travail épuisant, les coups incessants et la torture entraînaient un taux de mortalité effroyable, avec évidemment de fréquents suicides.

    De très nombreux ouvriers agricoles étaient employés, consistant en des métis espagnols-indiens, espagnols-noirs, des noirs affranchis.

    Tendanciellement, le travail salarié commençait à l’emporter, de par sa plus haute productivité ; néanmoins, le style général était marqué par l’esclavage et celui-ci était considéré comme incontournable, alors qu’en même temps son abolition semblait inéluctable.

    En 1792, Cuba comptait 478 plantations de canne à sucre, 399 grandes fermes d’élevage et 7 814 petites exploitations de tabac, de légumes et d’élevage.

    Le tabac, de très bonne qualité, va connaître au siècle suivant un très fort développement, notamment avec les cigares.

    Plantation de canne à sucre

    L’île de Cuba était également une base d’opération maritime, afin de surveiller une région où se déroule transit maritime des richesses depuis le continent américain jusqu’à l’Espagne.

    Les pirates étaient très actifs dans la région, avec notamment l’île de Tortuga à 180 km, avec beaucoup de petites îles et d’îlots entre les deux.

    Mais il y avait également les Britanniques, qui occupèrent La Havane pendant quasiment une année, en 1762.

    La présence militaire espagnole et la peur d’une révolte des esclaves comme à Haïti (qui commence en 1791 pour triompher en 1804) explique pourquoi, lorsque la monarchie espagnole s’effondra en 1808 face à l’invasion napoléonienne, Cuba ne bascula pas dans les velléités indépendantistes.

    Qui plus est, plus la monarchie espagnole reconstituée dès 1814, perdant au fur et à mesure ses colonies en Amérique, accorda toujours plus d’importance à Cuba, cette « perle des Antilles ».

    Elle fit des concessions pour conserver l’île dans son empire.

    Enfin, le plus riche des grands propriétaires terriens, Francisco de Arango y Parreño, décida de moderniser toutes ses plantations de canne à sucre, notamment en produisant directement du sucre raffiné.

    Production de sucre raffiné, fin 19e siècle

    Il procéda à des études approfondies en ce domaine et fit en sorte que triomphe la ligne selon laquelle Cuba devait remplacer en ce domaine l’ancien producteur numéro un mondial, Saint-Domingue devenu Haïti.

    Cuba prend alors une direction totalement à rebours de ce qui se passe historiquement. L’esclavagisme vacille dans le monde, alors que la révolution française a un immense impact.

    Même la prise unilatérale du pouvoir par les Espagnols criollos, nés en Amérique, dans les différents pays d’Amérique latine, a comme masque la « République ».

    Cuba devient par contre un bastion esclavagiste d’une monarchie espagnole remise en place et s’arc-boutant sur des fondamentaux.

    Fête de la Vierge en 1871

    Cela ne veut pas dire qu’il n’y eut pas des tentatives de révoltes, mais à chaque fois la répression fut sanglante et leur dimension fut très restreinte.

    Il y eut une contestation indépendantiste en 1810, une révolte des esclaves sous la direction du métis José Antonio Aponte en 1812, une tentative de soulèvement indépendantiste en 1823 par les Soles y Rayos de Bolívar (Soleils et Rayons de Simón Bolívar, Soleils et Rayons étant le nom d’une loge des Francs-maçons représentant les Espagnols criollos).

    Enfin eut lieu en 1843-1844 une pseudo-conspiration dite de la Escalera, en fait une révolte des esclaves.

    La Escalera signifie l’échelle : celle où était attaché un esclave devant être fouettée. 1844 fut el Año del Cuero, l’année du fouet.

    On a alors un épisode, pratiquement inconnu, qui va changer le cours de l’Histoire.

    Le militaire vénézuélien Narciso López cherche des appuis aux États-Unis pour un débarquement à Cuba, afin de prendre le contrôle de l’île.

    Pourquoi est-ce essentiel ? Parce que l’action de Narciso López converge avec les États esclavagistes du sud des États-Unis.

    Or, sa tentative, avec 600 hommes (appartenant la plupart à la franc-maçonnerie), échoue totalement en 1851.

    La conséquence fut qu’incapable d’étendre l’esclavage vers le sud – une même tentative au Nicaragua s’avéra un échec – les États du Sud se virent dans l’obligation de rapidement se confronter à ceux du Nord, ce qui donnera de 1861 à 1865 la guerre de Sécession aux États-Unis, qui fit environ 750 000 morts.

    Ce qu’il faut également noter, c’est que Narciso López avait prévu un drapeau pour son entreprise : c’est l’actuel drapeau cubain, avec un bleu légèrement plus foncé.

    Il est étrange qu’un drapeau lié à un tel personnage ait été adopté.

    Cela s’explique par la suite des événements. L’échec de Narciso López fit considérer aux États-Unis qu’il fallait cesser l’emploi de flibustiers et d’aventuriers, pour passer à un autre niveau.

    On est à l’époque de Monroe, du nom de James Monroe, à la présidence de 1817 à 1825.

    Cette doctrine affirme le rejet de toute intervention européenne sur le continent américain.

    Dès 1854, les États-Unis considèrent ainsi qu’il faut prendre le contrôle de Cuba, non pas tant par hostilité envers l’Espagne, considérée comme une puissance secondaire, que par crainte que les Britanniques ou les Français ne se l’approprient.

    Développement du chemin de fer à Cuba,
    directement en liaison avec la production de sucre

    Il fut proposé 130 millions de dollars à l’Espagne, sous-entendant qu’en cas de refus ce serait la guerre.

    Les anti-esclavagistes américains firent toutefois capoter le projet, par crainte de renforcer les États du Sud par l’apport d’un nouvel État esclavagiste.

    Cependant, les Espagnols criollos commençaient à rompre avec l’Espagne.

    Dans les années 1860, ils avaient réclamé une modification du tarif douanier et le droit pour Cuba d’envoyer des députés en Espagne, ce qui fut refusé.

    Et, en février 1867, la monarchie espagnole introduisit un nouvel impôt sur la propriété foncière et industrielle.

    Aussi, lorsqu’en septembre 1868 la monarchie espagnole commença à s’effondrer avec la reine obligée d’abdiquer, un riche propriétaire terrien lança en octobre la bataille pour l’indépendance.

    Carlos Manuel de Céspedes libéra ses esclaves et, avec 37 personnes, proclama la république en armes ; naturellement, les États-Unis fournirent des armes et des volontaires.

    Carlos Manuel de Céspedes

    Lui-même meurt en 1874 et la guerre, qui dura dix ans, fut atroce, ravageant le pays et causant la mort de 300 000 morts.

    Les 160 000 soldats espagnols mirent en déroute l’armée rebelle avec ses 12 000 soldats et 40 000 partisans.

    La défaite cubaine de 1878 ne fut pas complète, l’Espagne étant obligée de reconnaître une certaine autonomie, l’abolition de l’esclavage en 1880 (réalisée en 1886), l’égalité des droits entre les Blancs et les Noirs en 1893.

    La pression restait par contre quasi entière quant au reste. Les 3/4 du budget de Cuba servaient au remboursement de la dette nationale espagnole, au financement de l’armée, de la marine, de la police et de l’appareil administratif espagnols présents sur place.

    Les taxes étaient énormes ; quant au vote, sur 1,4 million de Cubains, 10 000 avaient le droit de vote – et sur les 129 000 Espagnols présents, seulement 42 000.

    De plus, l’abolition de l’esclavage désorganisa encore plus la production, alors que la bourgeoisie commerciale espagnole avait commencé à racheter des plantations de canne à sucre.

    Commença alors l’instauration du métayage : des colons louaient des terres, dans le cadre d’un contrat avec les grands propriétaires terriens possédant les plantations de canne à sucre et les moyens de le raffiner. Dans les années 1880, 35 à 40 % de la canne à sucre cubaine était produite ainsi.

    Cela ne put pas compenser l’efficacité de la production allemande, produite massivement non pas à partir de canne à sucre, mais à partir de betterave, suivant une découverte de Andreas Sigismund Marggraf en 1747.

    L’Allemagne produisait déjà 1 million de tonnes en 1884, 1 891 461 tonnes en 1894, alors que Cuba ne dépassa le million de tonnes qu’en 1892, pour atteindre quasiment 1,1 million de tonnes en 1894 (soit autour de 15 % de la production mondiale).

    En 1888, l’île comptait 619 ingenios, c’est-à-dire les sucreries liées aux plantations et destinées à produire le sucre raffiné à partir de la canne à sucre ; dans les années 1890, il n’y en avait qu’un peu plus de 400, en 1904, il n’en restait plus que 173.

    Cet effondrement du rôle du sucre est strictement parallèle à la montée de la révolte indépendantiste.

    Mais, en même temps, cette poussée indépendantiste convergeait avec la pénétration américaine.

    Trinidad de Cuba au milieu du 19e siècle

    En 1868, 54 % de la production sucrière était exportée vers les États-Unis ; en 1878, le pourcentage était passé à 81 %, en 1894 à 91,49 %.

    Pour le reste de la production, on peut constater qu’en 1883, l’île comptait 127 fabriques de tabac, 62 distilleries, 27 tanneries et 17 conserveries.

    Si la fin de l’esclavage avait supprimé les esclavagistes – par définition ultra- réactionnaires -, les grands propriétaires de plantations de canne à sucre, de sucreries et de fabriques de tabac formaient une élite rétive à la lutte pour l’indépendance ; ils vivaient à la Havane, un bastion pro-espagnol.

    Cela explique les difficultés pour parvenir à relancer la lutte indépendantiste, et une tentative de relancer le soulèvement échoua en 1878-1879.

    Il faut attendre 1895 pour qu’un groupe relance l’affrontement, sous l’égide du poète José Martí, qui tomba très rapidement les armes à la main.

    José Martí et son fils en 1885

    Une autre figure essentielle sur le plan militaire fut Antonio Maceo, qui participa en tout à 900 combats dans la lutte contre l’Espagne, et s‘affirma également opposé aux États-Unis.

    Il faut également mentionner Ignacio Agramonte et Máximo Gómez, qui jouèrent un rôle de premier plan.

    L’Espagne réagit avec terreur en parquant 400 000 personnes dans les premiers camps de concentration de l’histoire, qui provoqua la mort d’un quart des prisonniers.

    200 000 autres personnes périrent durant le conflit, qui opposa 200 000 soldats espagnols à 50 000 rebelles.

    Et c’est l’intervention des États-Unis, en 1898, qui fit basculer la victoire du côté cubain, avec une guerre hispano-américaine qui dura trois mois et demi.

    L’Espagne céda alors aux États-Unis non seulement Cuba, mais également Porto Rico, Guam et les Philippines.

    Membres de l’insurrection cubaine

    Cuba devint donc « indépendante », mais en réalité c’était une colonie des États-Unis.

    La capacité de ces derniers à intervenir avec autant de puissance provoqua une crise terrible dans les élites des pays décolonisés en Amérique et cela donna naissance à l’idéologie « latino-américaine », avec comme manifeste l’essai Ariel de l’Uruguayen José Enrique Rodó, publié en 1900.

    Les États-Unis firent d’ailleurs signer un traité qui prévoyait l’entrée de troupes américaines à Cuba, avec l’administration de l’île par un gouverneur général américain à compter du 1er janvier 1899, jusqu’à l’adoption d’une constitution et l’élection d’un président par Cuba.

    Le Congrès américain n’a ensuite approuvé la constitution cubaine qu’après avoir reconnu l’amendement Platt, lui-même intégré dans la constitution cubaine.

    On y lit notamment que :

    « Le gouvernement de Cuba accepte que les États-Unis puissent exercer le droit d’intervention pour préserver l’indépendance de Cuba et maintenir un gouvernement capable de protéger les vies, la propriété et la liberté individuelle. »

    Cuba n’avait pas le droit de conclure des accords avec des États étrangers ou de recevoir des prêts étrangers sans le consentement des États-Unis, ces derniers pouvant intervenir dans les affaires intérieures de Cuba et maintenir une base navale à Guantanamo (75 kilomètres carrés de terre et 35 kilomètres carrés pour sa zone maritime).

    L’indépendance cubaine de 1901 est ainsi ouvertement artificielle. Peut-on même parler d’une nation cubaine ?

    Voyons déjà quelle est la situation économique de l’île.

    En 1899, à la veille de l’indépendance obtenue sous l’égide des États-Unis, on a :

    – 1,5 million d’habitants au total ;

    – 295 000 personnes travaillant dans l’agriculture ;

    – 79 000 personnes travaillant dans le commerce et les transports ;

    – 93 000 personnes travaillant dans diverses industries ;

    – 141 000 personnes travaillant comme domestiques ;

    – 8 700 personnes travaillant dans les professions intellectuelles.

    Et l’ossature de tout, c’est le sucre, exporté aux États-Unis surtout. Il faut se fonder là-dessus.

    La dynamique générale est forcée, on a une culture à visée exportatrice, et une économie qui sert celle-ci, depuis sa fondation même.

    Rappelons maintenant la définition scientifique de la nation :

    « une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture » (Staline).

    Cuba n’a pas eu, avant 1901, de communauté stable.

    L’esclavagisme déchirait la population et, comme on le sait, l’esclavagisme implique qu’on en est au mode de production esclavagiste, avant même la féodalité, et loin du féodalisme tardif où le capitalisme émerge et commence à unifier nationalement.

    La vie économique était subjuguée par l’Espagne.

    Il y a la communauté de langue, mais comme appendice colonial, même si en pratique Cuba a fait émerger une puissante littérature.

    On doit alors dire que c’est la formation psychique qui a joué principalement pour Cuba, parce que c’est une île.

    L’exigence d’un pouvoir local, sur une île, apparaît d’elle-même une fois que l’île a une certaine cohérence.

    1901 ne doit donc pas être considéré comme la fin du processus national, mais en fait comme son commencement.

    L’unification du pays et son indépendance formelle pose un cadre qui, comme c’est une île, décide de tout.

    C’est ce qui explique la suite.

    Le premier président, en 1902, fut Tomás Estrada Palma ; cet indépendantiste avait vécu quasiment trente ans aux États-Unis, ayant d’ailleurs acquis la nationalité américaine.

    Il se représenta en 1906 et emporta une élection présidentielle marquée par des violences, les fraudes électorales massives, les manipulations, les pots-de-vin.

    Cela força les États-Unis à intervenir militairement, instaurant un gouvernement militaire, sous la direction de l’amiral William Howard Taft (futur président des États-Unis) puis de Charles Edward Magoon, jusqu’à l’arrivée d’un nouveau gouvernement cubain en 1909.

    L’amiral William Howard Taft, gouverneur provisoire de Cuba, futur président des États-Unis)

    D’autres interventions américaines eurent lieu : en 1912 pour épauler le régime dans sa répression de la grande révolte des Noirs contre le racisme, et en occupant le pays de nouveau de 1917 à 1922 pour stopper l’instabilité du régime.

    On ne saurait parler de nation indépendante quand on voit cela.

    Cependant, ce qui va sauver le régime pendant un temps, c’est que la première guerre mondiale empêche pour beaucoup l’utilisation des terres agricoles produisant du sucre en Europe, avec la betterave, ou bien la distribution de la production.

    Les prix vont augmenter et Cuba, devenu le premier producteur mondial (avec 25 %-30% du total, jusqu’aux années 1970).

    Qui plus est, les États-Unis instaurèrent la prohibition de 1920 à 1933, ce qui fit du pays un lieu de tourisme pour l’alcool.

    La Havane vers 1900

    Cette croissance économique était toutefois désordonnée, de par la naissance de Cuba « indépendante » comme colonie américaine.

    C’est ce qui amène au pouvoir le général Gerardo Machado y Morales, de 1925 à 1933, qui va essayer de verrouiller le système dans la violence, en laissant les choses en état.

    C’était intenable et il fut renversé.

    Les États-Unis feignent alors de ne plus se mêler des affaires cubaines – un traité américano-cubain des relations est signé en 1934 – mais c’est un militaire, Fulgencio Batista, qui prend le pouvoir de 1933 à 1940 par différents présidents homme de paille.

    Il ne faut pas croire, toutefois, qu’on est dans un retour en arrière.

    Bien au contraire, on est dans l’instauration d’un capitalisme bureaucratique moderne, avec par exemple la mise en place d’un ministère du Travail, la nationalisation de l’électricité, la limitation du travail hebdomadaire à 48 heures, le droit de vote des femmes…

    La constitution de 1940 instaure le salaire minimum garanti, les congés payés, la réglementation du licenciement, l’établissement d’un système d’assurances maladie et d’allocations chômage, le financement des retraites…

    On a ici une modernité nécessaire au capitalisme bureaucratique, c’est-à-dire aux grands propriétaires terriens et aux capitalistes liés à l’étranger.

    Cet étranger, ce sont bien sûr les États-Unis. L’écrasante majorité des importations vient des États-Unis, l’écrasante majorité des exportations va aux États-Unis, et consiste surtout en le sucre, qui constitue 30 à 40 % du PIB.

    Les capitalistes des États-Unis détiennent la moitié de la production de sucre, mais également les raffineries de pétrole, les plus grandes usines, des mines, des services publics de l’électricité et du téléphone, des grandes propriétés terriennes et des ranchs, etc.

    Dans ce processus, La Havane est devenue un bastion de la prostitution et des casinos, avec 300 000 « touristes » venant chaque année des États-Unis.

    La mafia américaine est omniprésente : c’est dans un grand hôtel de La Havane qu’elle tient une très grande réunion de ses dirigeants, afin de prendre des décisions stratégiques.

    Il y a donc une réelle croissance : dans les années 1950, le PIB de Cuba est relativement au niveau de celui de l’Italie.

    On y trouve une médecine efficace, le pays a très tôt un service de télévision, et le second pays au monde à avoir la télévision en couleur.

    En même temps, les masses sont appauvries par le caractère purement saisonnier du travail dans les champs.

    L’agriculture du pays est faible ; on y produit du tabac, du café, du cacao, des agrumes, des bananes, de l’ananas, du maïs, du riz, des haricots, mais la quasi-totalité de la farine consommée, une part importante du riz et des matières grasses, sont importés.

    C’est ce qui explique la révolution cubaine de 1959. Ce n’est pas une révolution comme soulèvement contre une situation bloquée, misérable. C’est une révolution afin de modifier la répartition des parts de la croissance.

    Et la cause, c’est le retour de Fulgencio Batista.

    Fulgencio Batista en 1938

    Celui-ci avait perdu les élections en 1944, après les avoir gagné en 1940, en ayant le pouvoir depuis 1933 néanmoins. Il revient en 1952, par un coup d’État.

    La révolution cubaine n’est ainsi pas tant une révolte contre le « second » Batista qu’une tentative de relancer le « premier » Batista modernisateur.

    C’est exactement comme au Venezuela, autre pays où une production particulière joue un rôle central (ici le pétrole), où le « »socialiste » Hugo Chávez prolongeait la modernisation du dictateur militaire Marcos Pérez Jiménez.

    Le cœur de la « révolution cubaine », c’est pour cette raison le Partido del Pueblo Cubano – Ortodoxos (Parti du Peuple Cubain – Orthodoxes), dont l’une des figures est Fidel Castro, notamment passé par l’ultra-activisme très violent à l’université.

    C’est un parti qui regroupe des libéraux, des patriotes horrifiés par la transformation du pays avec la prostitution et les casinos, des nationalistes, des jeunes idéalistes plus ou moins proches des communistes.

    Tout à fait dans la culture latino-américaine du coup de force, Fidel Castro a tenté l’aventure, avec l’assaut par 200 hommes armés, le 26 juillet 1953, à Santiago de Cuba, de la forteresse de la Moncada, un camp militaire hautement fortifié avec une garnison de 3 000 soldats.

    Ce fut un désastre, suivi d’une vague de terreur, avec un état de siège ordonné de 90 jours, durant en réalité plus d’une année.

    Fidel Castro arrêté et interrogé
    après l’échec de l’assaut de la forteresse de la Moncada

    Les libertés civiles furent encore plus suspendues de la part d’un régime qui au total aura assassiné 20 000 opposants, et furent prononcés l’interdiction des grèves et des rassemblements, ainsi que des organisations communistes.

    Afin de lâcher du lest, Fulgencio Batista organisa toutefois des élections en 1954, que bien entendu il gagna. Et après moins de deux années de prison, les assaillants de la Moncada furent libérés.

    Fidel Castro fonda alors le Movimiento 26 de Julio, le Mouvement du 26 juillet. Le débarquement en 1956 sur la côte cubaine à bord d’un yacht, le Granma, depuis le Mexique, avec 82 guérilleros, manqua d’échouer.

    Seulement 22 personnes parvinrent à survivre, dont l’Argentin Ernesto « Che » Guevara.

    Ce fut le début de la mise en place d’une guérilla dans les montagnes de la Sierra Maestra, alimentée en guérilleros par la section urbaine du Movimiento 26 de Julio.

    Dans la Sierra Maestra

    Cette section urbaine était clairement d’orientation libérale.

    Et c’est elle qui va se retrouver aux commandes lorsque le régime, malgré une intervention militaire massive, ne parvient pas à déloger les quelques centaines de guérilleros des zones montagneuses, et qu’en même temps la contestation et la grève générale provoque sa chute.

    Guérilleros à la chute du régime

    La révolution cubaine, qui triomphe le 1er janvier 1959, a amené au pouvoir des gens soucieux uniquement de réformer Cuba.

    Ainsi, le président nommé pour la transition fut l’avocat libéral Manuel Urrutia Lleó, un opposant de longue date à la dictature.

    Le premier ministre nommé fut José Miró Cardona, un autre avocat libéral ; c’est un philosophe libéral, Roberto Agramonte, qui fut ministre des Affaires étrangères. Le ministre de l’Agriculture fut Humberto Sorí Marin, également un libéral.

    Felipe Pazos, nommé à la tête de la Banque de Cuba, était ouvertement pro-capitaliste et d’ailleurs l’un des signataires avec Fidel Castro du Manifiesto de Sierra Maestra, en juillet 1957.

    L’objectif de la révolution est présenté dans ce manifeste comme « una Cuba Libre, democrática y justa » (une Cuba libre, démocratique et juste) ; il n’y a strictement aucun autre contenu que celui de l’idéologie libérale face à la dictature.

    Le troisième signataire du manifeste, Raúl Chibás, fut quant à lui nommé ministre des Finances.

    Tous ces hommes, lors du très rapide tournant effectué par Fidel Castro, vont tous rejoindre ensuite les États-Unis et devenir des opposants farouches au nouveau régime.

    Fidel Castro et l’URSS social-impérialiste ont développé ici l’argument suivant : tous ces gens étaient des bourgeois, qui étaient au gouvernement, mais qui se trouvaient en opposition au peuple qui avait fait la révolution. Heureusement, comme Fidel Castro avait été nommé délégué du président aux forces armées, et étant le chef du Mouvement du 26 Juillet, la révolution avait pu être « sauvée ».

    Tout cela est, bien entendu, totalement faux. Fidel Castro devint rapidement premier ministre, dès fin février 1959 ; en juillet de la même année, le processus de purge est pratiquement terminé.

    Mais ce basculement n’engage pas les masses.

    Fidel Castro en visite à Washington en avril 1959

    Il faut maintenant comprendre ce qui s’est réellement passé. Fidel Castro ne représente pas les masses populaires. Il représente la nécessaire intervention pour maintenir en place le capitalisme bureaucratique.

    C’est là le paradoxe historique, avec l’initiative des libéraux se retournant en leur contraire. Les libéraux ne voulaient pas changer l’ordre social, ils voulaient en rétablir l’équilibre.

    Il était impossible que les larges masses restent à l’écart du développement économique et que le régime soit une simple dictature chapeauté par les militaires à la demande des États-Unis.

    Pour les libéraux, dont Fidel Castro, la trajectoire imposée par Fulgencio Batista et les États-Unis aurait abouti, selon eux, à l’implosion du pays.

    Mais il n’y a pas de remise en cause fondamentale de l’ordre social : on est dans l’aile modernisatrice du capitalisme bureaucratique.

    Ernesto « Che » Guevara et Fidel Castro

    Cependant, de par la configuration des choses, une modernisation impliquait des mesures de fond, permettant l’installation des masses dans la politique et l’ordre économique.

    Il n’y a pas de modernité sans électricité ni sécurité sociale, sans participation des masses aux institutions.

    Fidel Castro représente ainsi l’aile la plus conséquente des libéraux, et dut donc se confronter aux libéraux qui rejetaient l’inscription à marche forcée des masses dans le cadre politique et économique.

    Pour les libéraux, les mesures de Fidel Castro relevaient du communisme – alors qu’en fait, il y avait une dimension collective de par la socialisation exigée. Mais c’était inéluctable du point de vue de la modernité.

    Pourquoi alors Fidel Castro a-t-il réussi sa démarche ?

    Justement parce que cette modernité sociale, où les masses s’engouffraient, ont été soutenues par les masses, donnant une apparence « socialiste ».

    En réalité, tout a été mis en place par en haut, comme dans les autres pays d’Amérique latine, sauf qu’à Cuba la modernisation sous l’égide du capitalisme bureaucratique a nécessité une rupture.

    Et cette rupture s’est produite avec les États-Unis, qui ont simplement été remplacés par l’URSS.

    S’il n’y avait pas eu cette rupture, Cuba se serait totalement effondré, car l’activité des États-Unis à Cuba était insoutenable matériellement. D’où le soutien au nouveau régime.

    Maintenant, il faut bien comprendre que le noyau dur de la situation, c’est le sucre.

    C’est, en fait, exactement la même situation qu’au Venezuela, où c’était toutefois le pétrole qui jouait le rôle du sucre.

    Car, on l’aura compris, l’existence d’une vaste production centrale formait l’ossature du capitalisme bureaucratique.

    La nouvelle bourgeoisie bureaucratique, cette fois soumise à l’URSS et modernisatrice, a pu se mettre en place grâce à un appareil mis en place directement sur la production de sucre.

    Ce sont les bénéfices liés au sucre qui ont permis à Cuba d’avoir un nouveau régime « nationaliste » comme ont pu l’être le Venezuela, l’Iran, les pétro-monarchies.

    En pratique, il est procédé en 1961 à l’unité des organisations du Movimiento 26 de Julio de Fidel Castro, du Partido Socialista Popular (Parti Socialiste Populaire – le Parti Communiste soutenant l’URSS) et le mouvement Directorio Revolucionario 13 de Marzo (Directoire Révolutionnaire du 13 mars, en référence à une tentative d’assassiner Batista le 13 mars 1957 dans une attaque du palais présidentiel).

    Cela donna les Organizaciones Revolucionarias Integradas (Organisations révolutionnaires intégrées), dans une première tentative d’obtenir une base de masse. La fusion générale donna naissance en 1962 au Partido Unido de la Revolución Socialista de Cuba (Parti Uni de la Révolution Socialiste de Cuba).

    Le nom de Partido Comunista de Cuba (Parti Communiste de Cuba) fut finalement choisi en 1965.

    L’annonce de la nouvelle dénomination

    On est naturellement dans une construction totalement fictive, provoquée par la subordination à l’URSS.

    Mais cela a tout un sens historique.

    Les éléments conscients des couches dominantes cubaines se sont précipitées dans les bras de l’URSS social-impérialiste, afin que celle-ci remplace les États-Unis, mais cette fois en acceptant un équilibre interne.

    Et cela a été rendu possible par l’importance du sucre, dont la gestion a permis la formation d’une bureaucratie utilisant l’État comme levier.

    Le capitalisme bureaucratique cubain s’est ainsi transformé : de purement utilitaire pour les États-Unis, à fonctionnel pour l’URSS social-impérialiste.

    D’où un vrai saut qualitatif et quantitatif.

    Quel a été le processus de mise en place du capitalisme bureaucratique cubain modernisé ?

    À la fin des années 1960, l’État cubain disposait du monopole d’État sur le commerce extérieur. 80 % de la production industrielle, des transports et du commerce de gros étaient aux mains de l’État.

    Il contrôlait plus de 90 % des terres soumises à l’expropriation en vertu de la loi de réforme agraire. Et 40% de la production agricole était alors réalisée par les fermes d’État (domaines populaires).

    Plus de 5 000 commerces de détail vendant des vêtements, des chaussures, de la quincaillerie et des articles personnels sont nationalisés, tout comme le petit commerce de détail et l’artisanat.

    Il avait dès 1960 nationalisé 382 entreprises appartenant au grand capital national, dont 105 sucreries, des chemins de fer, des centrales électriques, des banques privées et de grands magasins, ainsi que les entreprises relevant du capital américain.

    La révolution cubaine a été une opération de repartage massif – en apparence, dans un sens socialiste, en réalité, dans une démarche de rééquilibre du capitalisme bureaucratique.

    La base nationale risquait de s’étioler et l’ensemble de l’édifice de s’effondrer : Fidel Castro est un « patriote », c’est-à-dire quelqu’un privilégiant le socle du développement.

    La Havane, 1960 : discussion entre Simone de Beauvoir,
    Jean-Paul Sartre et Ernesto « Che » Guevara

    C’est pourquoi, initialement, les masses ont largement profité de la redistribution des richesses : elles étaient la cible – et non les protagonistes – de la grande modernisation du capitalisme bureaucratique.

    C’est la raison de la lutte acharnée, et victorieuse, contre l’analphabétisme. Le nouveau régime a cherché à compenser à tout prix les défauts d’un capitalisme bureaucratique déséquilibré, mettant trop les masses à distance.

    Voilà le sens réel d’une baisse d’un taux de chômage autrefois plus que significatif, la baisse des prix des loyers, du téléphone et des médicaments, de l’électricité et du gaz.

    Quant aux moyens, ils venaient du sucre.

    En février 1960, un accord commercial cubano-soviétique est signé : l’URSS s’engage à acheter 1 million de tonnes de sucre à Cuba par an pendant 5 ans, en payant 20 % du prix d’achat en dollars.

    Nikita Khrouchtchev et Fidel Castro en URSS

    Quand en décembre 1960, les États-Unis refusèrent d’acheter du sucre à Cuba, l’URSS exprima sa volonté d’acheter 2,7 millions de tonnes de sucre à des prix supérieurs aux cours mondiaux. D’autres pays « socialistes » du bloc soviétique suivirent.

    En 1961, Cuba signa un accord avec l’Union soviétique pour exporter 4,8 millions de tonnes de sucre par an de 1962 à 1965. L’URSS accorde également à Cuba un prêt de 250 millions de dollars.

    Fidel Castro, qui s’était déjà rendu en URSS en 1963, s’y rendit l’année suivante pour un accord commercial à long terme pour l’achat de sucre cubain de 1965 à 1970.

    Cuba commença alors à recevoir de manière régulière de la part de l’URSS d’importantes quantités de pétrole et de produits pétroliers, de bois de construction, de métaux ferreux laminés, de céréales, de farine, de graisses, de médicaments et d’automobiles.

    L’URSS social-impérialiste envoya également des spécialistes soviétiques pour aider dans les domaines de l’exploration géologique, de la construction de systèmes hydrauliques, du développement de la pêche, de la reconstruction des sucreries, de la formation du personnel, du renforcement des capacités de défense du pays.

    Affiche soviétique avec Fidel Castro

    Cela provoqua un important moment de crise. Les États-Unis rejetèrent résolument les initiatives cubaines, et ce dès le départ.

    Cuba avait proposé de payer les biens nationalisés des entreprises américaines avec des titres, remboursables sur 30 ans et payables à hauteur de 25 % du produit de la vente de sucre cubain aux États-Unis.

    Ces derniers s’opposèrent catégoriquement à la démarche. En janvier 1961, ils choisirent la rupture des relations diplomatiques avec Cuba, et soutinrent un Consejo Revolucionario Cubano (Conseil Révolutionnaire Cubain).

    Puis, l’aviation américaine maquillée en aviation cubaine bombarda des bases et des villes à Cuba, avec dans la foulée un débarquement dans la baie des Cochons de 1400 exilés cubains.

    Ce fut un désastre complet, ce qui n’empêcha pas les États-Unis de prévoir une nouvelle invasion. L’URSS social-impérialiste répondit par le déploiement de missiles balistiques soviétiques de moyenne portée à Cuba.

    Fidel Castro en URSS social-impérialiste, à Mourmansk

    La crise des missiles de Cuba, en 1962, est alors connue pour avoir mené pratiquement à la guerre mondiale. Les États-Unis organisèrent le blocus naval de Cuba, officiellement une « quarantaine », afin d’éviter une déclaration de guerre.

    Finalement, les missiles soviétiques furent retirés de Cuba, en échange du retrait des missiles américains d’Italie et de Turquie, et de l’absence de future attaque contre Cuba.

    La séquence scella le parcours de Cuba lié à l’URSS social-impérialiste. Cette dernière, de par l’importance stratégique de Cuba, lui accorda une grande importance et fut largement soutenue.

    De 1958 à 1986, la capacité des centrales électriques passa de 397,1 MW à 2 685 MW, la production annuelle de nickel de 17 800 tonnes à 36 800 tonnes, celle d’acier de 8 900 tonnes à 410 000 tonnes et celle de ciment de 700 000 tonnes à 3,3 millions de tonnes, celle de sucre de 5 millions de tonnes à 7 millions de tonnes, celle des agrumes de 86 000 tonnes à 786 000 tonnes, les prises de poissons de 21 900 tonnes à 244 600 tonnes.

    L’industrie de la construction mécanique vit sa production annuelle des biens passer d’une valeur de 29 millions de pesos à 796 millions de pesos ; le tonnage de la flotte marchande est passé de 72 600 tonnes à 1,3 million de tonnes.

    35 000 kilomètres de routes ont été construits, soit 30 fois plus que dans toute l’histoire du pays avant 1959.

    Le pays a également un des plus hauts taux de médecins par habitant au monde, ce qui lui confère un prestige immense.

    Cela s’associe à la force du système éducatif : en 1986, un tiers de la population était scolarisé dans divers établissements d’enseignement et le pays, de 10,5 millions d’habitants, comptait 240 000 étudiants dans les universités.

    La liaison avec l’URSS social-impérialiste ne cessait de s’approfondir, avec comme organe essentiel la Commission intergouvernementale soviéto-cubaine de coopération économique, scientifique et technique, mise en place en 1970.

    En 1972, Cuba rejoignit le Conseil d’assistance économique mutuelle, qui regroupait les pays dans l’orbite de l’URSS social-impérialiste ; Fidel Castro fit à cette occasion une tournée triomphale de deux mois, en Bulgarie, en Hongrie, en Pologne, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en RDA et en URSS.

    Parmi les visites notables, il faut noter celle du dirigeant soviétique Leonid Brejnev à Cuba en 1974, et celle de Fidel Castro à Moscou en 1980, en 1986 (deux fois), en 1987.

    En 1980, le commerce extérieur de l’URSS avec Cuba s’élevait à environ 4,3 milliards de roubles ; en 1987, il était de 7,6 milliards de roubles.

    Cuba joua surtout le rôle de tête de pont de la pénétration soviétique dans le tiers-monde, afin de fournir une image « anti-impérialiste » à l’ambition hégémonique social-impérialiste.

    L’idée était d’amener indirectement des forces révolutionnaires, d’idéologie petite-bourgeoise, à se positionner dans une convergence avec l’URSS, vue comme « critiquable » mais comme un soutien incontournable.

    Cette initiative passant par Cuba fut très largement soutenue par une large partie des trotskistes dans le monde (principalement en France, où le trotskisme s’associa ouvertement à l’idéologie « tiers-mondiste » cubaine).

    En ce sens eut lieu en 1966 à La Havane une Conférence de la solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, connue comme la Conférence tricontinentale, avec 82 pays du tiers-monde représentés.

    Fut mise en place une Organisation de la solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, dont le rôle fut toutefois négligeable, si ce n’est comme vecteur esthétique de toute une idéologie contestataire utilisant notamment l’image d’Ernesto « Che » Guevara.

    Celui-ci avait fait un discours remarqué à La Havane, un « message à la tricontinentale », où il fut dit que :

    « Comme nous pourrions regarder l’avenir proche et lumineux, si deux, trois, plusieurs Vietnam fleurissaient sur la surface du globe, avec leur part de morts et d’immenses tragédies, avec leur héroïsme quotidien, avec leurs coups répétés assénés à l’impérialisme, avec pour celui ci l’obligation de disperser ses forces, sous les assauts de la haine croissante des peuples du monde !

    Et si nous étions tous capables de nous unir, pour porter des coups plus solides et plus sûrs, pour que l’aide sous toutes les formes aux peuples soit encore plus effective, comme l’avenir serait grand et proche ! »

    Cuba fut également directement actrice du soutien militaire à l’URSS social-impérialiste, par l’intermédiaire de cette idéologie.

    Elle envoya environ 36 000 soldats en Angola entre 1975 et 1988 afin de soutenir les forces soviétiques, ainsi que 17 000 en Éthiopie en 1977-1978 ; auparavant, Ernesto « Che » Guevara avait tenté de lancer une guérilla en Bolivie, mais ce fut un échec complet, lui-même étant tué.

    Ernesto « Che » Guevara avait élaboré la théorie du « foco », du « foyer révolutionnaire », principalement dans La Guerre de guérilla (1961) ; c’est le Français Régis Debray, qui avait été dans la guérilla à ses côtés en Bolivie, qui écrira en 1967 le manifeste de cette approche « foquiste », Révolution dans la révolution.

    On a ici l’idée d’une révolution sans parti, lancée par des guérilleros provoquant un soulèvement par leurs actions armées.

    Cette approche correspondait aux besoins de l’URSS social-impérialiste qui avait besoin d’une pseudo-révolution, vrai coup d’État, avec un alignement de guérilleros « révolutionnaires » sur elle, créant ensuite seulement le « Parti ».

    On notera ici toutefois que le départ d’Ernesto « Che » Guevara en Bolivie a suivi un épisode très opaque.

    Celui-ci s’était, en effet, déjà rendu en Chine en 1959, dans le cadre d’une tournée internationale ; la visite en Chine ne semble cependant pas avoir été annoncé à Fidel Castro.

    Or, on est alors dans la période de la rupture sino-soviétique, la Chine populaire de Mao Zedong dénonçant à juste titre le révisionnisme d’une URSS devenant social-impérialiste.

    En 1965, dans un discours à Alger en février, Ernesto « Che » Guevara parla de la question de l’anti-impérialisme et semblait prendre une position à mi-chemin de la Chine populaire et de l’URSS, mais relativement critique de cette dernière.

    Il disparut alors de la scène publique cubaine ; pourtant de facto numéro 2 du régime, il ne fut même pas présent le 1er mai.

    Fidel Castro annonça en juin qu’Ernesto « Che » Guevara informerait de sa situation en temps voulu, puis rendit public en novembre une lettre de celui-ci où il est expliqué qu’il compte lutter ailleurs.

    Ernesto « Che » Guevara part alors au Congo, puis en Bolivie, où il se fit tuer dans sa tentative d’établir un « foyer révolutionnaire ».

    Soldats cubains dans un char soviétique à Luanda, capitale de l’Angola, en 1976

    Enfin, des conseillers militaires furent également envoyés par Cuba à Guinée-Bissau (1973), au Congo-Brazzaville (1977), à Grenade (1979-1983), et des appuis furent donnés à une pléthore de mouvements armés, tant en Afrique (Mozambique, Zimbabwe, Zambie) qu’en Amérique latine (le FSLN au Nicaragua, le FMLN au Salvador, l’URNG au Guatemala, les FALN en République dominicaine, les FALN à Puerto-Rico, des guérilleros en République dominicaine, etc.).

    Lorsque l’URSS s’effondra en 1989-1991, le capitalisme bureaucratique cubain fut donc forcément en perdition.

    Le pays perdit 80 % de ses marchés, mais ce n’était pas tout : il était privé d’une source stable d’aides financières à des conditions très favorables.

    Cuba connut alors des pénuries extrêmes de biens essentiels, notamment de nourriture, d’essence, de médicaments et d’équipements industriels.

    Le PIB recule par conséquent du tiers et le régime n’a pas le choix : il faut trouver un moyen de remplacer l’absence de l’URSS social-impérialiste.

    Une loi est passée au milieu des années 1990 autorisant la création de coentreprises avec des sociétés étrangères, avec surtout le droit de transférer librement bénéfices et capitaux à l’étranger.

    L’économie a alors absorbé ce capital étranger, qui on l’aura compris compense la liaison organique avec l’URSS social-impérialiste.

    La part des coentreprises dans des secteurs comme l’industrie légère et agroalimentaire, l’exploitation minière, l’exploration pétrolière, la téléphonie et l’exportation de rhum a atteint 100 %, celle de la transformation des agrumes 70 %, celle de la production de nickel et de ciment jusqu’à 50 %. 

    Du côté des pays des capitalistes investisseurs, on a surtout l’Espagne et le Canada, puis l’Italie ainsi que la France et l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Mexique et le Venezuela ainsi que le Brésil, enfin la Chine et la Russie.

    L’Union européenne a alors tenté de jouer sur le régime, pour l’amener à changer de nature ; il y eut également un moment d’apaisement dans les tensions avec les États-Unis, avec notamment la visite à La Havane en 2016 du président américain Barack Obama.

    Cependant, cela ne changea pas la position fondamentale des États-Unis qui placent Cuba sous sanctions et cherche à l’isoler pour arriver à son effondrement économique et social.

    Cuba a, dans un tel contexte, choisi de se placer comme arrière-cour des pays d’Amérique latine, en pleine croissance économique durant la période d’expansion mondiale du capitalisme de 1989 à 2020.

    La mort de Fidel Castro en 2016 marqua alors la fin d’une époque et il est évident que le régime est condamné.

    Mais le peuple a fait une expérience formidable : comme dans la plupart des pays d’Amérique latine, il a commencé à s’unifier malgré le capitalisme bureaucratique, qui a soumis le pays à l’URSS social-impérialiste après l’avoir soumis aux États-Unis.

    La clef, c’est ici le métissage, qui a traversé les décennies, produisant une réelle culture nationale cubaine, malgré l’absence de cadre démocratique pour pouvoir s’exprimer.

    Ce métissage ne concerne pratiquement pas les Indiens, qui ont pratiquement tous été exterminés, et qui forment autour de 1 % de la population. Il touche les blancs et les noirs.

    En 1861, Cuba comptait 1,4 million d’habitants, dont 8 % d’Espagnols, 45 % d’Espagnols criollos (nés en Amérique), 28 % d’esclaves noirs, 16 % de noirs libres et de métis (blancs-noirs).

    En 1943, les blancs constituaient 74,4 % de la population cubaine, mais en réalité la définition de « blanc » visait à séparer également les métis des noirs, et on peut compter qu’autour de la moité des habitants consiste en des noirs et des métis.

    La proportion de blancs aurait chuté à 65 % en 2002, mais là encore il est considéré que le chiffre est surestimé ; on a le même pourcentage en 2011.

    De toute façon, la question ethnique joue pleinement, mais de manière secondaire dans l’émergence de la culture nationale dans le métissage. Cela se lit dans ce qui est mondialement célèbre : la musique cubaine.

    La salsa est devenue un phénomène mondial ; il faut penser également au mambo, à la rumba, à toute une série d’instruments typiques (comme le Tres, une guitare à trois paires de cordes, ou encore la conga).

    La richesse folklorique de Cuba, sur le plan de la musique mais également des chants et des danses, est immense.

    On a une synthèse afro-espagnole qui s’est transformée en base nationale-populaire.

    Il est évident que c’est cette dimension populaire qui est la clef – à la fois particulière-nationale et universelle-populaire – d’une affirmation révolutionnaire démocratique.

    La guerre populaire doit faire sauter la chape de plomb qui étouffe la réalité populaire.

    La révolution doit porter une charge révolutionnaire permettant de poser la question du pouvoir réel – hors de l’idéologie voulant que doit surplomber la société une superstructure capitaliste bureaucratique cherchant à « placer » le pays dans un dispositif.

    Le fait que Cuba soit une île rend la chose malaisée, mais en même temps c’est une force dans l’affirmation nécessaire de l’indépendance qui reste à établir, au-delà des apparences et de la démagogie utilisée massivement pour légitimer les différents régimes.

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    Les pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique

  • La Colombie

    En Colombie, il y a les villes de Bogotá (8 millions d’habitants), Tunja (250 000 habitants), Duitama (130 000 habitants), Sogamoso (130 000 habitants également).

    Ces villes ont été formellement fondées par les conquistadors, mais en réalité toutes les quatre existaient déjà, dans le cadre de confédérations mises par en place les Muiscas (appelés également Chibchas).

    L’organisation en clans avait été dépassée pour laisser la place aux tribus, qui elles-mêmes s’alliaient.

    Ces quatre villes auraient chacune abouti, avec le cours normal des choses, à la mise en place de Cité-État par chaque confédération, avec la pratique de l’esclavage, telles les antiques Babylone, Athènes, Rome, etc.

    Ces quatre confédérations étaient chapeautées par un zipa, une sorte de chef de guerre, qui à sa nomination pratiquait une cérémonie particulière : il se couvrait de poussière d’or et plongeait dans le lac de Guatavita.

    La cérémonie du zipa représenté dans Le radeau d’or, 1295–1410(wikipedia)

    Cela donna naissance à la légende de l’Eldorado et c’est ce qui attira les conquistadors ayant fondé une première base tout au nord du pays, dans les Caraïbes.

    Ils menèrent une expédition en 1536, sous la direction de Gonzalo Jiménez de Quesada, avec 900 hommes (dont seulement 162 survivront).

    Les succès militaires et les alliances réalisées permirent leur victoire sur les quatre confédérations, puis d’avancer vers le sud et de triompher des autres confédérations Muisca formant un autre bloc du même type.

    La civilisation muisca, peuplée de 300 000 à 2 millions de personnes, s’effondra et ses restes formèrent le noyau dur du processus de la colonisation espagnole.

    Celle-ci définit la zone conquise comme le Nuevo Reino de Granada (Nouveau Royaume de Grenade) avec comme centre la Audiencia y Cancillería Real de Santa Fe de Bogotá (Audience et Chancellerie Royale de Santa Fe de Bogotá).

    Carte de 1538, le Nuevo Reino de Granada est en orange

    Le document intitulé Epítome de la conquista del Nuevo Reino de Granada (Résumé de la conquête du Nouveau Royaume de Grenade), sans doute écrit en partie par Gonzalo Jiménez de Quesada, retrace tout ce parcours, tout comme un autre ouvrage en partie romancé, El Carnero. Conquista y descubrimiento del Nuevo Reino de Granada de las Indias Occidentales del mar Océano y fundación de la ciudad de Santa Fe de Bogotá, primera de este Reino donde se fundó la Real Audiencia y Cancillería (Le Bélier. Conquête et découverte du Nouveau Royaume de Grenade des Indes occidentales de la Mer Océane et fondation de la ville de Santa Fe de Bogotá, première ville de ce Royaume où furent établies l’Audience Royale et la Chancellerie).

    Les conquêtes retracées dans l’Epítome de la conquista del Nuevo Reino de Granada (wikipedia)

    Les Indiens furent réduits en semi-esclavage, devant servir les conquistadors s’installant comme de grands propriétaires terriens (même si formellement la propriété relève de la monarchie espagnole).

    C’est vrai pour les Muiscas, mais également pour tous les autres, historiquement moins avancés encore, principalement les Tierradentro, les Tayronas, les Emberá, les Kuna, les Quimbayas, les Zenús, les Arawaks, les Kalinagos…

    Les principales populations
    avant la conquête coloniale espagnole

    Tous furent soumis par la force au Nuevo Reino de Granada, composé désormais de plusieurs régions conquises au fur et à mesure : Santa Marta en 1525, Cartagena de Indias en 1533, Popayán en 1537, Santa Fe de Bogotá en 1538, Tunja en 1539, Antioquia en 1541, Guayana en 1595, Chocó en 1698, ainsi qu’épisodiquement des régions qui relèveront plus tard du Venezuela.

    L’évangélisation fut bien entendu systématique et accompagna entièrement la mise en place du nouveau régime, de type féodal avec une dimension esclavagiste.

    Mais cette mise en place était, comme on le sait, portée par des conquistadors qui étaient des aventuriers liés à un féodalisme, celui de la monarchie espagnole.

    En apparence, tout est nouveau sur le plan de l’économie et des méthodes politiques, mais en réalité, le féodalisme instauré dans le Nuevo Reino de Granada s’intercale fortement avec la réalité préexistante et le matériau humain qui lui est lié.

    Autrement dit, les conquistadors se sont appuyés sur les chefs tribaux, sur les caciques, pour manœuvrer les Indiens dans un certain sens.

    Art de la population zenús, 500-1550

    Or, il est vrai que les Muiscas n’avaient pas atteint le niveau de développement des Incas et des Aztèques et que, donc, le Nuevo Reino de Granada ne saurait être aussi marqué par la civilisation précédente que ne l’ont été le Mexique et le Pérou.

    Néanmoins, il l’est forcément plus que l’Argentine où les Mapuches ont été subjugués, repoussés et anéantis ; surtout que la Colombie n’a pas été une forte terre d’immigration au 19e siècle, puisque seulement 60 000 à 100 000 Européens ont alors émigré dans ce pays.

    Le métissage est ainsi un élément central de la Colombie, également avec des éléments d’origine africaine ; aujourd’hui encore, 10 % des 53 millions de Colombiens sont des « Afro-Colombiens ».

    Les Afrocolombiens en 2005 en Colombie
    (72,7% – 100%,   45% – 72,6%,   20,4% – 44,9%,
    5,8% – 20,3%,   0% – 5,7%) (wikipedia)

    Les Indiens ont été asservis, exploités, mais également intégrés dans un processus de métissage façonnant la réalité colombienne.

    Divers aspects ressortent particulièrement, notamment l’ancienne maîtrise par les Muiscas de l’art de la bijouterie avec les métaux précieux, ainsi que l’art du tissage de différents peuples (dont les Wayuu et les Kuna).

    Néanmoins, ce qui va devenir la Colombie va voir quelque chose de bien particulier jouer ici.

    En effet, on n’a pas Bogotá qui acquière au fur et à mesure une dimension centrale, et sert de catalyseur à une culture provinciale (au sens de la Nouvelle-Grenade comme province coloniale espagnole) relativement unifiée.

    La ville essentielle, initialement, c’est Carthagène des Indes, un nom choisi pour la distinguer de Carthagène en Espagne (elle-même fondée par des Carthaginois comme « nouvelle ville », Qart Hadasht en phénicien).

    Pourquoi Carthagène des Indes ?

    C’est que cette ville se situe sur la mer des Caraïbes, et que son port est donc adéquatement placé avec, pour faire simple, l’Espagne à l’Est, la Vice-royauté du Mexique au Nord, la Vice-royauté du Pérou au sud.

    Carthagène des Indes était un point de départ et d’arrivée, mais également une escale essentielle pour les longs trajets depuis ou vers l’Espagne.

    Elle fut d’ailleurs 18 fois la cible de violentes attaques, du 16e au 18e siècle, de la part des Britanniques, des Français et bien sûr des pirates, dont la région était le cœur historique.

    On a notamment le corsaire britannique Francis Drake qui dévasta Carthagène des Indes en 1586 avec une flotte de 25 navires et 2300 hommes.

    On a une réédition britannique en 1741, cette fois dans un but de conquête, avec 27 000 militaires, 22 frégates, 135 embarcations de transport, mais ce fut un désastre.

    L’importance historique de Carthagène des Indes est immense. C’était le seul véritable nœud maritime de l’empire colonial espagnol ; c’était le seul port, la seule ville qui était en interconnexion avec toutes les provinces de l’empire.

    Rappelons ici que la monarchie espagnole contrôlait étroitement ce que les provinces coloniales avaient le droit de produire et de vendre ; de par son emplacement et sa fonction, seule Carthagène des Indes échappait alors à cela en tant que nœud maritime.

    C’est fondamental : si on ne remarque pas cela, on ne peut pas comprendre pourquoi le rêve d’unité « latino-américaine » est né en Colombie.

    Le principe d’une Amérique latine « unifiée » est tout simplement le fruit de Carthagène des Indes comme port interconnecté ; c’est le rêve libéral établi sur la réalité d’un port « mondial » en fait encastré dans le féodalisme de la monarchie espagnole.

    Ce qui fait que ce ne fut qu’un rêve, c’est que Carthagène des Indes n’était pas la capitale de la Nouvelle-Grenade.

    Et au fur et à mesure, la nuance entre cette ville servant de port et Bogotá jouant le rôle de capitale va devenir une différence.

    En fait, Carthagène des Indes est tourné vers l’extérieur, en raison du rôle des navires.

    Par contre, Bogotá est située loin de la côte, à plus de 600 km de Carthagène des Indes, à 400 km du Pacifique, et sert de carrefour pour les échanges intérieurs à la Nouvelle-Grenade.

    Ce rôle s’impose de lui-même de par la fonction de capitale qu’a Bogotá.

    Cela implique des institutions gouvernementales, les bureaux des fonctionnaires royaux, des églises importantes, les tribunaux, la reconnaissance royale, la présence de l’élite des Espagnols péninsulaires (c’est-à-dire nés en Espagne).

    Les terres autour de Bogotá – la vallée de Cundinamarca et les plaines andines – sont qui plus est très fertiles, et la ville peut se développer en dehors de risques d’attaques.

    Il y a donc deux pôles en Nouvelle-Grenade.

    On a Carthagène des Indes, dont la fonction est prestigieuse et réelle, mais sa nature en même temps cosmopolite.

    On a Bogotá qui sert de centre des rapports féodaux établis par la monarchie, avec un commerce bien plus faible qu’à Carthagène des Indes, mais façonnant tout le territoire.

    Bogotá aujourd’hui

    En 1700, on a donc d’un côté Carthagène des Indes avec autour de 35 000 habitants, et Bogotá avec autour de 55 000 habitants, avec d’autres villes alignées sur elle : Popayán avec autour de 11 000 habitants, Cali avec autour de 6 000, la ville portuaire de Santa Marta avec autour de 11 000, Tunja avec autour de 6 000, Neiva avec autour de 4 000, Pasto avec autour de 6 000, Santa Cruz de Mompox avec autour de 8 000, Barranquilla avec autour de 5 000, Villavicencio avec autour de 2 500, Cúcuta avec autour de 4 500.

    Lorsque la monarchie absolue espagnole va s’effondrer devant l’invasion napoléonienne, en 1808, les colonies espagnoles en Amérique se retrouvent livrées à elle-même.

    Le rôle de Carthagène des Indes s’effondre, surtout que l’empire britannique organise un blocus afin d’étouffer l’empire de Napoléon.

    Cela attribue à Bogotá une nouvelle fonction.

    Bogotá en 1868

    Elle n’était pourtant nullement prête à cela.

    Pourquoi ? Parce que si la base était féodale, en pratique il y avait une dimension relevant de l’esclavagisme au sein des institutions espagnoles.

    Comme on le sait, les Espagnols péninsulaires disposaient de tous les postes les plus importants ; les criollos, Espagnols nés en Amérique, occupaient le terrain réel de la vie locale, mais étaient soumis aux premiers.

    Il faut avoir ici en tête que la monarchie espagnole, suivant une approche féodale, pompait les richesses de l’Amérique latine.

    Cela veut dire que les criollos rentraient nécessairement en conflit d’intérêt avec les péninsulaires et leurs exigences.

    C’était d’autant plus vrai que plusieurs générations passaient. Un style criollos se développait, toujours plus distinct dans ses nuances des péninsulaires.

    À Bogotá, la contradiction entre criollos et péninsulaires s’exprima une première fois de manière très dure en 1715.

    Le président gérant la Audiencia y Cancillería Real de Santa Fe de Bogotá fut remis en cause par les criollos, démis de ses fonctions ; même si l’épisode fut finalement sans conséquence initiale, une profonde modification s’ensuivit puisque la Nouvelle-Grenade changea de statut et devint une Vice-royauté.

    Pedro Mesía de la Cerda,
    Vice-roi de Grenade de 1761 à 1773

    C’était une tendance générale, correspondant au développement de la complexité des affaires ; l’ancien style de gestion par l’intermédiaire de deux entités centralisées, les Vice-royautés du Mexique et du Pérou, correspondait au pillage du vieux féodalisme et avait fait son temps.

    Cela voulait dire, par contre, que le pouvoir local renforcé déplaçait la contradiction entre péninsulaires et criollos, en la rendant apparente.

    Et la rendre apparente, c’était établir une cible aux yeux du peuple.

    Ce peuple composé de criollos, de métis, d’Indiens parfois, bref de toute une population urbaine à tendance plébéienne, se souleva violemment en Nouvelle-Grenade à la suite des réformes fiscales de la toute fin des années 1770.

    Cela donna lieu à une révolte de 15 000 à 20 000 personnes venant chercher la confrontation à Bogotá, profitant d’ailleurs que les troupes avaient été déplacées à Carthagène des Indes en raison de la menace britannique.

    La grande majorité des révoltés venaient de régions en périphérie de Bogotá, notamment de la région de Tunja et de celle de Vélez.

    Le gouvernement capitula en 1781, mais la monarchie absolue annula tout cela.

    Cela provoqua un petit soulèvement l’année d’après, immédiatement écrasé (les trois dirigeants Galán furent pendus, avec exposition publique de leurs têtes, de leurs mains et de leurs pieds ; leurs descendants sont déclarés infâmes, tous leurs biens confisqués et leurs maisons détruites et arrosées de sel).

    Armoirie de la ville de Charalá, lieu de naissance de  José Antonio Galán qui dirigea la révolte de 1871 érigée en prélude de la bataille pour l’indépendance (wikipedia)

    Au-delà de la révolte en soi, tout cela correspond à l’incapacité pour la monarchie espagnole de parvenir à une gestion sophistiquée des colonies ; les réformes, passant toujours par en haut et consistant plus en des taxes qu’autres choses, ne pouvaient que provoquer l’insatisfaction.

    Tel est le contexte au moment où la monarchie espagnole s’effondre devant l’invasion napoléonienne, avec comme conséquence que la Vice-royauté de Nouvelle-Grenade venant d’être formé doit prendre ses décisions toute seules.

    Regardons quelle est sa population, en 1778. Elle est de 1,28 million d’habitants.

    La part la plus nombreuse revient aux Indiens, qui sont autour de 500 000 personnes, soit 40 % du total.

    Juste derrière, on a les métis et les Africains libres, avec 400 000 personnes.

    Suivent les blancs, autour de 300 000. Enfin, il y a les esclaves, autour de 70 000.

    Maintenant, si on se tourne vers les blancs, tous espagnols en théorie, on peut voir qu’il y avait autour de 10-12 000 Espagnols péninsulaires.

    Il est évident que leur légitimité ne tient plus une fois qu’il y a le gel du rapport avec la monarchie absolue, alors en proie à l’invasion napoléonienne, en 1808.

    Cela donne naissance à des juntes, qui prennent le pouvoir en lieu et place des Espagnols péninsulaires : à Carthagène des Indes en juin 1810, puis Bogotá, Cali, Pamplona et Socorro en juillet. Suivent Mompox et Chocó en août.

    Ces juntes ne proclament pas l’indépendance ; elles assurent le pouvoir en soutenant le roi d’Espagne en prise avec Napoléon. Néanmoins, dans les faits, l’ancienne forme de gestion coloniale est supprimée.

    Antonio Baraya refusa de réprimer la révolte indépendantiste, qu’il rejoignit du côté des fédéralistes, puis il fut exécuté par les royalistes

    Soucieux également de voir leur intervention être reconnue au plus haut niveau, la Vice-royauté cède la place à la Confédération des Provinces Unies de la Nouvelle-Grenade, avec les régions de Tunja, Pamplona, Antioquia, Carthagène des Indes et Neiva.

    Chocó ne rejoint pas la confédération, ni Bogotá qui fonde de son côté l’Estado Libre de Cundinamarca (l’État Libre et Indépendant de Cundinamarca).

    Cela aboutit à une guerre entre cet État organisé par Bogotá et la confédération.

    La situation en 1811 : en rose les « fédéralistes », en vert les « centralistes », en jaune les royalistes partisans de l’Espagne (wikipedia)

    Un compromis est cependant trouvé en raison de l’intervention militaire de la monarchie espagnole pour rétablir la Vice-royauté.

    Celle-ci est finalement restaurée sur l’ensemble du territoire de la Colombie actuelle, en 1816. La période de cette première tentative d’autonomie, puis d’indépendance, est appelée « Patria boba », c’est-à-dire la « Patrie devenue folle ».

    Il n’y avait cependant aucune folie là-dedans.

    Le processus ayant donné aux régions un statut autonome a été mécanique, produit par la coupure avec la monarchie espagnole.

    Il fallait gérer la situation locale et les Peninsulares étaient considérés comme hors-sol.

    La prise de pouvoir a toutefois été une révolution de palais, où l’élite criollos s’est arrogé le commandement, prenant une posture administrative-féodale également.

    L’esprit de division et d’égoïsme prévalait nécessairement ; l’absence de perspective était inévitable de par l’absence de contenu significatif en termes de dimension sociale.

    Autrement dit, on parle de couches sociales relevant d’un dispositif féodal-colonial, pas encore de classe au sens strict : pour avoir une classe concrètement, il faut se tourner vers l’Espagne féodale et son aristocratie.

    Le relief de la Colombie (wikipedia)

    La monarchie absolue a d’ailleurs une haute capacité de répression une fois le terrain repris.

    Sont ainsi instaurés à Bogotá un Conseil de guerre permanent pour les mises à mort, un Conseil d’épuration, une Commission des saisies.

    La répression est cruelle, c’est le « régime de terreur » ; Camilo Torres Tenorio est démembré, ses membres placés aux quatre entrées de la ville et sa tête au bout d’une pique au centre d’une place.

    Lorsque Francisco José de Caldas est fusillé, les demandes de grâce en sa faveur, car c’est un savant, valent la réponse suivante du chef de l’intervention espagnole, Pablo Morillo : « L’Espagne n’a pas besoin de savants ! ».

    Francisco José de Caldas,
    botaniste, ingénieur, journaliste, astronome, avocat, inventeur du hypsomètre (instrument utilisé pour la mesure de l’altitude à partir de l’observation de la température d’ébullition de l’eau)

    Cette situation est extrêmement révélatrice. Les régions ayant pris leur autonomie n’ont pas agi dans une logique d’indépendance, mais de débordement du pouvoir en place.

    Un tel débordement est inévitable lorsque des forces locales sont subordonnées à un pouvoir dont la légitimité est ailleurs, qui plus est lointaine et même paralysée.

    Les criollos n’ont pas mis en place un pouvoir nouveau, mais ont simplement repris les prérogatives de l’ancien pouvoir dirigé par les Espagnols péninsulaires.

    Et ils n’ont pas été capables de s’unir, se faisant ainsi écraser en retour par la monarchie espagnole désireuse de reprendre les commandes.

    C’est alors que commence le paradoxe colombien.

    Si on suit le schéma traditionnel des pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique, on a :

    a) Les criollos s’unissent, triomphent des Espagnols, s’affrontent pendant quelques décennies entre libéraux et conservateurs.

    b) Un équilibre est finalement trouvé, car les intérêts finissent par converger d’une manière ou d’une autre.

    c) Les libéraux représentent, en effet, les marchands et commerçants qui passent en fin de compte dans la dépendance du capitalisme occidental (principalement britannique, puis américain). Une fois installés surtout comme intermédiaires avec les pays capitalistes occidentaux, ils s’assagissent et perdent toute ambition bourgeoise libérale traditionnelle.

    d) Les conservateurs, eux, représentent les grands propriétaires terriens. Ils ont plus intérêt à ce que rien ne change, à ce que la religion reste essentielle, etc.

    e) L’alliance des capitalistes liés au capitalisme occidental et des grands propriétaires terriens donne le capitalisme bureaucratique. L’équilibre est précaire et souvent l’armée intervient comme arbitre.

    f) Cependant, la base sociale ne change jamais fondamentalement : les campagnes restent marquées du sceau de la féodalité, même modernisée, et les grands capitalistes sont un aspect secondaire et utilitaire du capital étranger, d’une manière ou d’une autre.

    Or, comme on l’a vu, dans cette partie du monde, les criollos n’ont pas réussi à s’entendre dès le départ pour chasser la monarchie espagnole.

    En apparence, cela ne va pas jouer du tout, mais en réalité c’est une catastrophe en deux temps.

    Le premier temps, justement mis en avant pour masquer la situation, c’est l’intervention depuis le Venezuela voisin de Simón Bolívar, présenté alors comme « libérateur ».

    Simón Bolívar en 1812

    Dans un second temps, l’incapacité à s’unir à la base même, en tant que criollos, va provoquer une impossible unité relative des libéraux et des conservateurs, des grands capitalistes liés à l’étranger et des grands propriétaires terriens.

    Le processus va se dérouler de la manière suivante.

    Le processus d’indépendance s’appuie sur deux axes.

    D’un côté, il y a des groupes de guérilla dans le pays, sous l’égide de Francisco de Paula Santander, qui montent une résistance contre la monarchie espagnole, de l’autre il y a Simón Bolívar intervenant depuis le Venezuela voisin.

    Karl Marx a écrit une longue fiche biographique absolument assassine sur Simón Bolívar, présentant sa nature d’aventurier, d’homme cherchant à se placer et y parvenant.

    C’est en lançant le décret de guerre à mort en 1813 que Simón Bolívar est devenu le symbole de la lutte « jusqu’au bout » au sein de criollos oscillant entre la tentation de l’indépendance et le souci de préserver leurs intérêts avant tout.

    Le drapeau de la « guerre à mort »
    lancée par Simón Bolívar

    La défaite totale face à la monarchie espagnole obligea les criollos de la future Colombie à s’aligner sur Simón Bolívar, au moins jusqu’à la victoire.

    Car celui-ci prônait une coordination des régions à un niveau supérieur afin de parvenir à vaincre, ce qui revenait à dépasser le régionalisme en faveur de l’autonomie pour le transformer en projet de plus grande ampleur, à une échelle même continentale.

    C’était là avant tout une manœuvre pour ne surtout pas mobiliser les masses indiennes, ni se plier aux métis.

    Les criollos de Colombie, incapables de vaincre d’eux-mêmes, et ne voulant pas se tourner vers les Indiens et vers les métis, acceptèrent par conséquent le principe unitaire de Simón Bolívar.

    C’était le saut qualitatif nécessaire, car les criollos n’étaient jamais parvenus à mettre en place une armée régulière.

    Il fallait bien se plier à une centralisation en ce domaine, ce que proposait justement Simón Bolívar, qu’il serait bien temps de mettre de côté une fois le succès obtenu.

    Simón Bolívar en 1823-1825

    Tout cela est possible, bien sûr, parce qu’en pratique, les guerres d’indépendance des pays latino-américains concerneront très peu d’hommes en armes.

    La « campaña Libertadora de la Nueva Granada », ce fut l’affrontement de seulement 10 000 hommes environ dans chaque camp !

    C’est pourquoi ont joué un rôle décisif des officiers anglais, français, allemands et polonais, ainsi que les plus de 5000 hommes de la légion britannique, alors que le Royaume-Uni soutenait justement les forces anti-espagnoles, au moins indirectement.

    Une fois la victoire acquise, Simón Bolívar mit en place une República de Colombia en 1821, englobant la Nouvelle-Grenade, mais également les autres territoires qui lui étaient reliés à l’époque de la monarchie absolue, notamment la région de Quito (le futur Équateur) et de Caracas (le futur Venezuela).

    Simón Bolívar en est alors le Président et Francisco de Paula Santander le Vice-Président.

    La República de Colombia en 1819 (wikipedia)
    La República de Colombia en 1822 (wikipedia)
    La República de Colombia en 1826(wikipedia)

    Ce projet fictif, fondé sur les nécessités militaires face à la monarchie espagnole, s’effondra quasi immédiatement, après avoir auparavant mené la guerre au Pérou.

    On a en toile de fond l’affrontement entre le centralisme de Simón Bolívar et le fédéralisme de Francisco de Paula Santander (« je n’ai pas lutté quatorze ans contre Ferdinand VII pour avoir aujourd’hui un roi appelé Simón Ier »).

    Simón Bolívar meurt en 1830, quelques mois après la República de Colombia procède à sa dissolution, et naît alors en 1831 la República de la Nueva Granada avec comme premier président Francisco de Paula Santander.

    Celui-ci meurt en 1837 et en 1839 le pays implose.

    Dans douze régions sur vingt, le chef local se proclame « supremo » et proclame l’indépendance ; dans quatre autres commencent des troubles.

    La division en provinces de 1832 à 1855

    Le pouvoir central basé à Bogotá parvint à vaincre la rébellion en 1842, mais en 1851 c’est la guerre civile, cette fois car les grands propriétaires terriens s’opposent aux mesures des libéraux, telle la liberté de presse, l’abolition de l’esclavage, la fin de la prison pour endettement, la mise en place de jurys aux procès, l’expulsion des Jésuites.

    Les libéraux l’emportèrent et mirent en place une nouvelle constitution en 1853, avant que la guerre civile ne reprenne en 1854, en raison d’un coup d’État militaire qui échoue au prix de 4 000 morts.

    Le pays devient alors la Confederación Granadina en 1858, avec un fédéralisme accentué, provoquant de nouveau une guerre civile de 1860 à 1862, où les conservateurs doivent encore plus reculer.

    Le pays devient les Estados Unidos de Nueva Granada (États-Unis de Nouvelle Grenade) en 1863, nom changeant la même année pour devenir Estados Unidos de Colombia (États-Unis de Colombie).

    Drapeau des Estados Unidos de Colombia

    S’ensuit une nouvelle guerre civile en 1876-1877, les conservateurs refusant de reconnaître le président libéral nommé par le congrès en raison de l’égalité des voix aux élections.

    Les conservateurs reviennent cependant sur le devant de la scène et les régions libérales refusant l’alternative « Regeneración o Catástrofe » (la Régénération ou la Catastrophe), ce qui provoque de nouveau une guerre civile, emportée par les conservateurs.

    Comme d’usage en Amérique latine une fois qu’un cap est passé dans l’affrontement entre libéraux et conservateurs, la faction modérée des premiers rejoint les seconds, ce qui donne la Constitution de 1886, davantage centraliste.

    Les Estados Unidos de Colombia en 1886 (wikipedia)

    C’est précisément là que commencent les problèmes de la Colombie. Une fois mise en place une telle constitution, il y aurait dû y avoir une certaine stabilité, même si marquée par de nombreuses crises du type coup d’État.

    Et, dans les faits, cette constitution va rester en place, jusqu’en 1991.

    Il va pourtant se produire un désastre : la continuation de la guerre civile entre libéraux et conservateurs.

    En 1899-1902, c’est la « guerre des mille jours », qui fait entre 100 000 et 150 000 morts.

    La partie la plus avancée des libéraux réfuta, en effet, la constitution ; elle échoua cependant dans sa rébellion et accepta de capituler.

    Banquet des conservateurs en 1899

    Le traité de paix définitif est alors signé le 21 novembre 1902… à bord du cuirassé américain USS Wisconsin, amarré dans la baie de Panama.

    L’année d’après, le Panama proclamera son « indépendance », en fait sa séparation sous l’égide des États-Unis.

    La Colombie avait payé très cher le manque de base réelle à la Constitution de 1886. Et la preuve que tout provient de là, l’affrontement renaît par la suite.

    Le conflit est alors terrible et s’étale de 1948 à 1953 ; il provoque la mort de près de 300 000 personnes sur une population estimée à 15 millions d’habitants.

    Le contexte terrible donne naissance en 1964 à des milices d’auto-défense dans les campagnes, qui vont donner naissance aux FARC-EP : Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia – Ejército del Pueblo (Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple).

    La même année apparaît l’Ejército de Liberación Nacional (Armée de Libération Nationale), qui fusionne en 1987 avec le Movimiento de Integración Revolucionaria – Patria Libre pour devenir la Unión Camilista-Ejército de Liberación Nacional, « camilista » étant une référence au prêtre Camilo Torres Restrepo décédé dans ses rangs en 1966.

    Le Partido Comunista de Colombia – Marxista-Leninista apparaît en 1965, présent surtout dans les régions d’Antioquia, de Bolívar, de Córdoba et de Sucre. Il se revendique de Mao Zedong et met en place en 1967 l’Ejército Popular de Liberación (Armée Populaire de Libération).

    Son dirigeant, Pedro Vásquez Rendón, meurt cependant dans un affrontement en 1968 ; le Parti deviendra ensuite « pro-albanais », rejetant le maoïsme, et sa guérilla (composée alors de 2200 personnes) capitulera en 1991.

    En 1974 naît la guérilla du Movimiento 19 de Abril (M19, Mouvement du 19 avril), qui capitulera en 1990.

    Cette menace paysanne armée (du point de vue des grands propriétaires terriens) va aboutir à la mise en place des Autodefensas Unidas de Colombia(Autodéfenses unies de Colombie), une structure terroriste anti-populaire parallèle à l’armée.

    Les affrontements, qui vont durer plusieurs décennies, provoqueront la mort de 450 000 personnes, la disparition de plus de 120 000 personnes et le déplacement de 7,7 millions de personnes.

    Les guérillas, se revendiquant de Che Guevara, de Simón Bolívar, de Cuba, capituleront les unes après les autres, ou se diviseront en de multiples factions, certaines restant actives.

    Maintenant, essayons de comprendre ce qui s’est réellement passé.

    Car il est évident qu’il est trop simple de se dire qu’il existerait un affrontement entre libéraux et conservateurs qui a mal tourné, par hasard, en Colombie.

    La première chose à faire, c’est de se tourner vers les villes.

    Comme on le sait, les villes sont l’expression d’une certaine accumulation historique.

    Il y a le château du noble et les villageois autour, certains villageois font de l’artisanat et vendent leurs produits sur un marché près de l’église locale ; cela donne un bourg.

    L’agrandissement du bourg donne la ville.

    Lors de la colonisation espagnole, cela ne s’est pas passé ainsi, puisque les villes sont nées comme base opérative pour la colonisation espagnole.

    Il y a d’abord la ville comme centres militaires et administratifs et ensuite l’asservissement féodal de la région.

    Cet asservissement, par contre, est mis en place au fur et à mesure ; on n’est pas dans le schéma musulman où les villes sont nées de campements militaires prenant le contrôle d’une agriculture préexistante.

    Portons maintenant notre regard sur les principales villes, c’est-à-dire les plus peuplées ; prenons les quinze premières afin d’être certain de la démarche.

    VillePopulationRégion
    Bogotá8,2 millionsBogotá
    Medellín2,6 millionsAntioquia
    Cali2,5 millionsValle del Cauca
    Barranquilla1,2 millionsAtlántico
    Carthagena1 millionBolívar
    Cúcuta750 000Norte de Santander
    Bucaramanga650 000Santander
    Pereira500 000Risaralda
    Santa Marta500 000Magdalena
    Manizales450 000Caldas
    Ibagué450 000Tolima
    Neiva400 000Huila
    Montería400 000Córdoba
    Valledupar350 000Cesar
    Pasto350 000Nariño

    Que constate-t-on ? Que toutes ces villes sont dans des régions différentes. Elles sont éparpillées dans le pays.

    Portons notre regard sur les distances entre elles, disons pour un trajet en voiture. Barranquilla est à 1483 km de Pasto. Montería est à 776 km d’Ibagué. Bogotá est à 417 km de Medellin. Valledupar est à 693 km de Pereira. Carthagena est à 712 km de Cúcuta.

    Ce sont des distances très importantes. En fait, en superficie, la Colombie c’est… plus de deux fois la France, et plus de 37 fois la Belgique.

    Toutefois, il y a 53 millions d’habitants, soit 0,79 fois la population de la France, et seulement 4,5 fois celle de la Belgique. C’est un pays où l’espace est une caractéristique essentielle.

    C’est l’aspect principal de la question colombienne.

    Densité démographique en Colombie (wikipedia)

    Maintenant, si on dit que le réseau routier reste rudimentaire, qu’il n’y a pratiquement pas de transport ferroviaire de passagers… on comprend que la Colombie fait face à un phénomène marqué : la provincialisation.

    C’est lié à l’espace comme caractéristique essentielle.

    Il existe en Colombie cinq zones régionales bien déterminées, avec des caractéristiques suffisamment propres en soi pour façonner de manière profondément différente.

    Les cinq zones régionales en Colombie (wikipedia)

    On a ainsi la région andine, la région caribéenne, la région pacifique, la région orénoque, la région amazonienne.

    La région andine, c’est celle des villes de Cali, de Medellín et de Bogotá, avec chacune relevant d’une des trois cordillères (c’est-à-dire d’une chaîne de montagnes, Bogotá étant sur celle la plus dans les terres).

    C’est la plus peuplée et la plus développée, c’est celle qui a le plus d’interactions avec les autres régions.

    La région caribéenne est particulièrement tournée vers l’exportation ; on y trouve les ports de Cartagena, de Barranquilla et de Santa Marta. On l’aura compris, cette région relève de la mer des Caraïbes.

    La région pacifique est, quant à elle, tournée vers le Pacifique ; elle aussi est particulièrement tournée vers l’exportation. C’est en fait une bande côtière faisant toute la partie occidentale de la Colombie.

    De manière notable, c’est une région très peu peuplée, avec un million de personnes, à 90 % afro-colombiennes.

    La région orénoque est composée de plaines et est largement axée sur l’agriculture (élevage, riz, soja) et l’exploitation pétrolière ; la région amazonienne est quant à elle relativement isolée tout en faisant 41 % de la superficie nationale.

    Carte topographique de la Colombie

    Il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour voir que les nuances sont significatives : une région est ancrée dans l’Amazone, tandis que deux autres sont liées à deux parties différentes de l’océan. Une région est constituée de plaines, l’autre est dans les Andes.

    Même au début du 21e siècle, de telles disparités jouent un rôle énorme, alors on se doute que c’est massivement le cas depuis la mise en place de la Nouvelle-Grenade.

    Maintenant, justement, si on remontre dans le temps, on se rappelle que les criollos n’étaient pas parvenus à s’unir pour vaincre les Espagnols ; ils n’avaient pas réussi à mettre en place une mobilisation suffisamment grande pour instaurer un pouvoir suffisamment légitime pour disposer d’une armée régulière.

    Il avait fallu l’aide extérieure de Simón Bolívar, avec sa logique de centralisation et son appel à la guerre à mort, pour pousser les choses suffisamment loin.

    Bolívar en Carabobo, Arturo Michelena, 1898 (soit quasiment 70 ans après sa mort)

    Mais Simón Bolívar n’a été qu’un outil, d’où sa mythification. Sa fonction a été historique, c’est pour ça qu’il est tellement employé comme marqueur. Cependant, substantiellement, il n’a pas modifié la réalité ; il n’a été qu’un support à l’instauration du pouvoir des criollos.

    La question spatiale est restée.

    Et, après l’indépendance, la Colombie est retombée dans son travers initial : l’insuffisance de l’unification économico-territoriale, et cela car Carthagène des Indes était trop à l’écart du reste, et surtout de Bogotá.

    En comparaison, Buenos Aires en Argentine a combiné les rôles de Carthagène des Indes et de Bogotá.

    Si on prend cela en compte, alors le conflit entre libéraux et conservateurs n’est pas un réel conflit entre ces deux tendances : c’est le masque de toute une grille d’affrontements fondée sur les intérêts régionaux.

    Les libéraux et les conservateurs forment les prétextes pour les batailles pour le rapport de force – en fait, on n’a pas dépassé la situation initiale lorsque les criollos s’opposaient à la monarchie absolue en voie d’effondrement en raison de l’invasion napoléonienne.

    Et, il faut absolument le souligner, quand on parle d’intérêts régionaux, on ne parle pas seulement des intérêts des régions, mais également à l’intérieur de ceux-ci.

    C’est ce que révèle la période de La Violencia, qui a duré de 1948 à environ 1958, faisant 200 000 à 300 000 morts, et qui commence avec l’assassinat du chef de file des libéraux, Jorge Eliécer Gaitán.

    Jorge Eliécer Gaitán en 1946

    Celui-ci avait notamment organisé, le 7 février 1948, une manifestation de 200 000 personnes silencieuses, habillées de noir, pour protester contre la terrible violence pratiquée par les conservateurs.

    Son assassinat en avril de la même année provoqua de violentes émeutes anti-gouvernementales et anti-Église catholique à Bogotá, un épisode appelé le Bogotazo, terme unissant Bogotá et le suffixe -azo indiquant une augmentation violente.

    S’ensuivit une guerre civile, apparemment entre cachiporros et godos, c’est-à-dire entre libéraux et conservateurs.

    Cependant, c’est là un raccourci.

    Dans la pratique, les différences programmatiques entre libéraux et conservateurs étaient faibles et incompréhensibles pour la grande masse des gens.

    L’identification aux libéraux et aux conservateurs a relevé de motivations extrêmement diverses : familial, clanique, liaison aux grands propriétaires terriens, liaison à l’Église, possibilités de profiter des terres du voisin, appât du gain, querelles, vendettas, goût de l’aventure, banditisme, instauration d’une tyrannie locale, etc.

    Cela a consisté en une sorte de fuite en avant dans l’ultra-violence, avec un fanatisme dans la brutalité la plus sordide, un véritable goût pour le crime.

    Les événements ont été d’une cruauté terrible, avec des tortures, des mutilations extrêmement nombreuses, des femmes enceintes éventrées, des meurtres de masse, des viols, etc.

    Les « zones de violence » établies par la Commission vérité en Colombie

    L’affrontement entre libéraux et conservateurs a été dans les faits un déchaînement de violence féodale.

    C’était l’occasion d’agir pour des hommes armes, afin de s’accaparer des choses, du pouvoir, des terres, etc.

    C’est un équivalent moderne du moyen-âge européen, appliqué au sein d’un même pays, dans toutes les strates et à tous les niveaux. C’est l’instauration d’un rapport de force.

    Il n’est pas bien difficile de deviner que les cartels de la drogue ne sont que le produit d’une telle réalité.

    C’est bien connu en Colombie, où le thème du « bandolerismo », la généralisation des bandits (les « bandoleros ») ayant plus ou moins une cause durant La Violencia, a été étudié.

    Ces bandits ont alors pullulé et agissaient comme hommes de main, agents secrets, assassins, etc., avec des exactions les plus sordides.

    On a par exemple du côté conservateur les Pájaros de León María Lozano, les Chulavitas de Alcides García et d’Enrique Figueroa, Efraín González Téllez qui régnait sur un territoire dénommé « Imperio de la Violencia ».

    Chez les libéraux, on a l’ex-guérillero Jacinto Cruz Usma devenu bandit, responsable d’au moins 120 homicides aggravés, 270 enlèvements, 300 viols de femmes d’âges différents, 150 cas de blessures corporelles, 147 crimes d’extorsion et de chantage et 107 vols.

    On a pareillement Teófilo Rojas Varón, responsable de 592 assassinats, le tueur en série et violeur José William Aranguren, etc.

    Toute cette orgie de violence n’a pas relevé d’une explosion, d’une action vers l’extérieur des conservateurs contre les libéraux ; c’est en fait l’implosion d’une société dont l’État n’a pas réussi à se constituer sur une base suffisamment unifiée, en raison des forces centrifuges.

    Confondre l’implosion avec l’explosion est source d’une gigantesque erreur.

    La publication par German Guzman Campos, un membre du clergé, de l’ouvrage La violencia en Colombia en juillet 1962, a ainsi provoqué un scandale monumental, de par la plaie ouverte que c’était encore pour la Colombie.

    Néanmoins, la position de l’auteur s’appuie sur l’interprétation suivante :

    – les conservateurs ont commencé à faire déborder la répression de manière violente ;

    – les libéraux ont dû réagir par l’auto-défense ;

    – l’engrenage a été fatal.

    Cette position est erronée, car elle s’imagine qu’il y a une « cause » et une conséquence, alors qu’en réalité la contradiction est interne au parcours national colombien.

    On remarquera justement ici que les guérillas – ELN directement, mais en fait également les FARC-EP, etc. – sont historiquement en Colombie un produit de l’aile la plus militarisée des libéraux, ou de forces s’y alignant, dans une perspective de « défense » populaire face aux menées ultra-violentes qui viendraient des conservateurs.

    Cette défense populaire avait été déclenchée au tout début des années 1960, par le Movimiento Obrero Estudiantil Campesino, l’Ejército Revolucionario de Colombia, le Frente Unido de Acción Revolucionaria, le Territorio Vásquez, qui disparurent cependant assez vite en raison de la répression.

    Le « Parti Communiste de Colombie », laquais du social-impérialisme soviétique, a ici joué un rôle particulièrement néfaste en contribuant bien entendu à cette tendance réformiste armée, l’idée soviétique étant bien sûr de parvenir à l’établissement d’une faction bourgeoise bureaucratique qui soit à son service.

    Ce plan a échoué et cela n’a rien donné, avec inévitablement, la réintégration des multiples guérillas dans le régime, à moyen terme.

    Mais il a renforcé l’idée qu’il y aurait une bourgeoisie trop faible et qu’il faudrait faire la révolution à sa place, à travers un simple programme de réforme agraire et de démocratisation libérale.

    Cette illusion aligne en fait les révolutionnaires sur les libéraux, elle a poussé la base historique de ces structures armées à être une expression libérale allant pour ainsi dire jusqu’au bout (en fait exactement dans un même processus qu’à Cuba).

    Pour cette raison, toute cette rébellion armée, et également indéniablement populaire, n’a jamais dépassé la revendication de la réforme agraire ; l’absence de programme a été masquée par un patriotisme symbolique permanent et l’emploi systématique de la figure de Simón Bolívar consiste en un mythe mobilisateur.

    Mais en rien cela ne répondait au problème historique de la Colombie : l’hyper-fragmentation, et ce depuis le départ ; pire encore, la démarche même de ces initiatives, dans leur matrice même, s’insérait dans l’hyper-fragmentation.

    D’où leur incapacité à passer un cap idéologique, à dépasser le réformisme armé, à mettre en place une unification historique formulant une proposition historique concrète.

    On remarquera qu’il s’est passé la même chose en Italie, où les Brigades Rouges se sont organisées en colonnes séparées, qui elles-mêmes prendront une autonomie toujours plus grande, parallèlement à l’éclosion d’une centaine de structures armées indépendantes.

    Au-delà de la démarche révolutionnaire, cela correspondait strictement à la fragmentation de l’Italie, et donc cela ne pouvait qu’échouer face à un État qui, au moins, assumait la dimension centrale.

    Il est d’ailleurs notable qu’en Colombie, les cartels de la drogue, très précisément nés dans les affrontements inter-régionaux et intra-régionaux, ne sont jamais parvenus à un saut qualitatif d’ampleur nationale.

    Initialement, s’ils parviennent à devenir de véritables structures organisées à la fois commercialement et militairement, c’est par le cadre d’affrontements internes généralisés et locaux.

    C’est là le socle pour l’émergence des cartels de Medellín, de Cali, du Nord del Valle, del Golgo, des Rastrojos…

    Mais c’est aussi le socle de leur échec. Parce que ce qui fait naître les cartels – l’hyper-fragmentation – leur ôte en même temps la possibilité de dépasser un certain stade de développement.

    On est ici au cœur du problème, qui se pose de la manière suivante. Le pays existe, il y a une administration, une armée, un État.

    Mais tout cela a été construit par en haut, puisque les Espagnols nés en Amérique (les « criollos ») ont simplement chassé les Espagnols péninsulaires, c’est-à-dire nés en métropole.

    Ces derniers contrôlaient tout administrativement et militairement ; la défaite de la monarchie espagnole face à Napoléon en 1808 leur a cependant ôté toute légitimité.

    Inversement, les élites criollos étaient de grands propriétaires terriens, dont la richesse se fondait que l’encomienda : on remettait des Indiens qu’on devait christianiser et édifier, bien qu’en réalité on les utilisait comme main d’œuvre semi-esclavagisée.

    L’État colonial employait également les Indiens, au nom de la « mita » ou du « repartimiento », pour le travail dans les mines, les chantiers, etc.

    Les élites criollos étaient également solidement installées dans le commerce, là encore dans le prolongement de la réalité féodale du pays.

    Le « capitalisme » n’est pas né par en bas, comme fruit de l’artisanat se développant et amenant l’éclosion des commerçants et des marchands. Ce capitalisme est né par en haut, comme prolongement d’une réalité profondément féodale.

    Certains, de manière profondément erronée, considèrent qu’au début du 21e siècle, il n’y aurait plus de féodalisme en Colombie, seulement des « vestiges ».

    C’est là totalement rater que même si désormais il existe une forme salariale et des échanges de nature capitaliste, la base même de ce capitalisme est bureaucratique.

    Il faut bien saisir le processus qui a donné naissance à une telle erreur de compréhension de la nature de la Colombie.

    Le raisonnement est alors le suivant.

    Comme 1 % de propriétaires possèdent plus de 80 % des terres, cela implique que la paysannerie a été dépossédée, qu’il s’agit donc de travailleurs agricoles. Il y a donc un salaire et, même s’il est misérable, alors on est dans le capitalisme.

    Cela se vérifierait également par l’urbanisation du pays.

    Aujourd’hui, la Colombie a 53 millions d’habitants, dont seulement une petite partie habite dans des villages (7%) et une partie un peu plus grande, mais toujours restreinte, habite dans des zones de faible densité rurale (16%).

    La question de la féodalité aurait donc été réglée d’elle-même.

    Cependant, c’est là ne pas comprendre la dialectique du semi-féodalisme et du semi-colonialisme.

    Un pays semi-féodal semi-colonial n’est pas un pays dont l’agriculture est médiévale et dont les villes sont dirigées par des bourgeois ultra-modernes vendus à l’impérialisme.

    Cela pouvait être vrai auparavant, encore était-ce une caricature.

    En réalité, le semi-colonialisme modernise le semi-féodalisme, et le semi-féodalisme appuie la dimension monopolistique du semi-colonialisme. C’est ce qui forme le capitalisme bureaucratique.

    Que voit-on, justement ? Que 60 % des travailleurs ont un travail dit « au noir ».

    On est dans le capitalisme, mais avec une dimension féodale, puisqu’une partie du travail n’est pas reconnue légalement et relève d’une rente prélevée sur une base autoritaire.

    Chez les travailleurs légaux, 30 % sont des travailleurs indépendants, 15 % des prestataires de service.

    Le travail au noir est une extension de la réalité féodale, tout comme le fait d’employer des gens sans leur donner un autre contrat qu’à la tâche.

    On enlève tout le filet social qui existe normalement dans le capitalisme, et qui permet l’existence des travailleurs comme fournisseurs d’une force de travail employé par le capital.

    Au lieu de les exploiter de manière intensifiée dans le capitalisme, on les opprime de manière féodale pour les forcer à travailler de telle ou telle manière – ce qui consiste en une rente, pas du tout en une exploitation capitaliste normale.

    Les travailleurs sont, concrètement, volés comme un camion-citerne voit son essence volée par des criminels s’appropriant une rente.

    Il pourrait très bien ne plus y avoir d’agriculture du tout que cela ne changerait rien à la dimension féodale de ce capitalisme bureaucratique employant les travailleurs de cette manière.

    Le Qatar ne produit pratiquement rien de sa propre nourriture ; on se doute bien pourtant que les contrats de travail de l’écrasante majorité des travailleurs de ce pays relèvent d’une dimension féodale.

    Ils sont d’ailleurs non-Qataris et ostracisés ; on est dans un système de caste… mais modernisé ; c’est le capitalisme bureaucratique.

    Sans vouloir d’ailleurs en rien attenter à l’honneur des peuples d’Amérique latine, l’ultra-violence des rapports intra-familiaux est sinistre et reflète cette base féodale dans les comportements.

    Le patriarcat généralisé et le féminisme « sexy » l’acceptant tacitement sont des gigantesques obstacles à l’expression de la démocratie en Amérique latine.

    Mañana sera bonito, album de 2023 de Karol G, emblématique d’un féminisme revendicatif mais en même temps inséré dans le patriarcat latino

    Il est ainsi fondamentalement erroné de penser que, comme il y a un développement des forces productives en Colombie, alors ce serait du capitalisme. De la même manière, il est absurde de s’imaginer que le semi-féodalisme implique une arriération fondamentale.

    Bien au contraire même, il faut constater la contradiction révolutionnaire entre un pays hyper-fragmenté et la réalité populaire moderne qui s’est malgré tout développée.

    La musique cumbia née en Colombie a ainsi irradié toute l’Amérique latine ; Cali est la capitale mondiale de la salsa ; Shakira et Gabriel García Márquez sont mondialement célèbres.

    Los Gaiteros de San Jacinto, célèbre groupe de cumbia dont le nom vient de la gaïta, une cornemuse

    L’intensité de la vie populaire colombienne est d’une richesse phénoménale et c’est là précisément la base de la révolution démocratique colombienne.

    L’hyper-fragmentation du parcours colombien souligne, en effet, que les classes dominantes colombiennes ne sont pas parvenues à tisser des liens historiques suffisamment puissants au sein du pays qu’ils se sont accaparés.

    Or, les masses veulent la Colombie ; elles ne veulent pas d’un pays conçu comme simple territoire avec ses divisions, ni d’un pays réduit à un aspect d’une Amérique latine cosmopolite et imaginaire.

    Les masses veulent la reconnaissance de leur existence.

    Le souci des guérillas a été, d’une part de s’aligner sur les libéraux, d’autre part de s’insérer dans l’hyper-fragmentation, justement en raison de l’absence d’un projet national unitaire conforme aux attentes historiques des masses.

    Si on prend les festivals et les célébrations (carnaval de Barranquilla, feria de Cali, fête de la Candelaria à Carthagena, carnaval des Noirs et Blancs…), les musiques, les styles vestimentaires, les populations indiennes encore existantes (avec 710 réserves indigènes peuplées par un peu plus de 900 000 personnes), les Afro-colombiens, la littérature et les arts en général… il y a un puissant torrent historique de masse, qui est née malgré et à travers l’hyper-fragmentation de la Colombie.

    Les masses comme unité forme un particulier qui s’oppose à l’universalité de l’hyper-fragmentation ; l’affirmation nationale-démocratique à travers ses multiples expressions s’oppose aux restrictions et aux contraintes mentales, historiques, culturelles, économiques, politiques et militaires du capitalisme bureaucratique.

    Les masses sont nées en Colombie en dépit de l’incapacité des criollos à unir le pays ; ce n’est pas simplement que la nation est née par en haut, de manière artificielle, c’est aussi que les criollos ont été incapables de mettre en place un cadre adéquat.

    Les masses colombiennes, qui cherchent donc la Colombie, ne la trouvent pas, pas même une Colombie qui serait formulée de manière fictive.

    La révolution colombienne se dessine donc comme perspective immanquable ; elle apparaît donc comme explosive et d’une immense ampleur, puisque, en fin de compte, elle ne doit pas simplement réaliser l’équivalent des tâches de la révolution française, mais également celle des Lumières.

    C’est l’intelligence du socialisme qui doit arborer et synthétiser, dans une guerre populaire dans tous les domaines, la réalité populaire, dépassant l’hyper-fragmentation se présentant comme l’obstacle historique majeur.

    Le paysage culturel du café, zone d’attraction culturelle,
    historique et touristique (wikipedia)

    Il ne faut cependant pas oublier le second aspect : la dimension semi-coloniale.

    C’est le second aspect, car c’est la dimension semi-féodale qui prime.

    Le féodalisme, même modernisé, est le socle qui permet à l’aspect semi-colonial d’exister.

    Pour autant dialectiquement, le semi-colonialisme apparaît comme davantage prégnant, puisqu’il se développe ardemment, en profitant du socle.

    Historiquement, comme dans tous les pays américains, le capital britannique auparavant hégémonique a été dépassé par le capital des États-Unis ; en 1929, les investissements américains en Colombie atteignaient 260 millions de dollars, contre 38 millions de dollars pour les investissements britanniques.

    Il y eut d’ailleurs également une guerre avec le Pérou, qui tenta de s’emparer du port de Leticia sur l’Amazone ; le Pérou était soutenu dans son initiative par les Britanniques, les Américains soutenant inversement la Colombie.

    Cependant, lorsque le capital américain a pris la place de numéro un, il a développé lui-même massivement son capitalisme.

    Au-delà d’un simple semi-colonialisme, il y a l’insertion de la Colombie dans l’hégémonie américaine mondiale.

    Medellin

    Le mode de vie colombien est massivement influencé, déformé par cette réalité ; l’économie colombienne est elle-même modifiée.

    Durant une très grande partie du 20e siècle, le café a représenté autour de 70 % des exportations colombiennes, contribuant à hauteur de 25 % au PIB.

    Cela décroît à partir des années 1970, mais surtout l’expansion massive du capitalisme durant la période 1989-2020 a effacé ce rôle hégémonique.

    Aujourd’hui, le café, c’est 8-10 % des exportations, 2-3 % du PIB.

    Pas plus qu’il n’existe un féodalisme « à l’ancienne », il n’y a plus un colonialisme « à l’ancienne » ; les forces productives sont bien trop développées au niveau mondial pour cela.

    Et c’est là d’ailleurs ce qui ôte toute possibilité à l’hyper-fragmentation d’exister en Colombie : la révolution est à l’ordre du jour.

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    Les pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique

  • La Bolivie

    Une nation existe à travers un processus d’unification : des gens parlent la même langue sur un territoire bien déterminé, menant une vie économique commune et avec la même formation psychique, ce qui donne la culture.

    Ce processus est naturel ; il passe par en bas, par les échanges entre les personnes, les échanges de bien, les rapports aux événements historiques et naturels.

    Ce n’est pas simplement une communauté de destin, c’est un ensemble organisé.

    Il est bien connu qu’une telle évolution s’accompagne toujours de la formation de villes et surtout d’une ville principale, qui sert de foyer de concentration pour le pouvoir, l’économie, la culture, etc.

    Et le problème de la Bolivie, c’est précisément cette question de la ville principale. Le pays en a plusieurs et cela reflète l’existence d’autant de divisions nationales.

    La capitale du pays, selon la constitution, est Sucre. Elle avait d’autres dénominations de par le passé, son premier nom étant Charcas, en référence au peuple indien vivant la région.

    La ville a ensuite pris le nom de La Plata au moment de la vice-royauté du Pérou, puis Chuquisaca pour la période de la vice-royauté du Río de la Plata.

    Finalement, lors de l’indépendance, la ville prit comme nom Sucre, en référence à son premier président, Antonio José de Sucre.

    Mais cette ville de désormais 250 000 habitants n’a finalement pas joué le rôle de centre national.

    C’est que d’autres villes ont possédé une importance considérable. La première, c’est Potosí, qui compte aujourd’hui 160 000 habitants.

    Potosí aujourd’hui

    Cette petite ville nichée à 4070 mètres d’altitude, au pied du Cerro Rico (la « colline riche »). C’est une montagne qui a mangé les hommes, des centaines de milliers d’hommes, plus de dix mille par an sans doute.

    C’est, en effet, une mine d’argent ; du 16e au 18e siècle, 80 % de l’argent dans le monde en provenait.

    À son apogée, la ville a sans doute eu une population de près de160 000 à 200 000 habitants !

    Description du Cerro Rico et de la ville impériale de Potosí,
    Gaspar Miguel de Berrío, 1758

    Néanmoins, à partir de 1650, le minerai récupéré commença à décliner et Potosí ne fut pas en mesure de devenir la principale ville

    Santa Cruz de la Sierra n’y parvint pas non plus, et c’est pourtant la ville la plus peuplée de Bolivie désormais, avec 1,6 million d’habitants.

    C’est que la ville a été fondée par des aventuriers espagnols qui partaient du Paraguay, en quête des trésors mythiques des Indiens.

    Elle fut ensuite quasi immédiatement déplacée à 220 km plus à l’ouest, en raison des attaques indiennes.

    Mais on n’est pas dans les Andes pour autant : on reste dans « l’Orient  » bolivien, issu de la colonisation depuis le Paraguay.

    Santa Cruz de la Sierra (wikipedia)

    La population est issue des Espagnols et du métissage avec les Indiens, tandis que du côté andins, on trouve notamment les Quechuas et les Aymaras, qui étaient liés aux Incas.

    C’est dans les Andes que se trouve justement Nuestra Señora de La Paz, plus connue sous le nom de La Paz, avec actuellement 820 000 habitants.

    Elle se situe à 3640 mètres d’altitude, étant entourée des montagnes Huayna Potosí (6 088 m) et Nevado Illimani (6 460 m).

    La Paz

    La Paz est la capitale administrative du pays ; sa croissance provient de son emplacement à la croisée de routes commerciales.

    Elle a profité du développement de l’industrie minière et du réseau ferroviaire, au point qu’en 1900, sa population était déjà le double de Sucre, avec 52 000 habitants contre 20 000.

    Mais, de manière pittoresque, une autre ville s’est construite sur les hauts plateaux la surplombant : El Alto.

    La ville est née comme centre de bidonvilles proche de La Paz, jusqu’à devenir une ville réelle, jusqu’à atteindre une population de 940 000 personnes.

    On a ainsi cinq villes ayant joué et jouant encore parfois un rôle essentiel dans le pays : Sucre, Potosí, Santa Cruz de la Sierra, La Paz, El Alto.

    C’est là la clef pour comprendre la situation historique de la Bolivie.

    Quel a été le processus où ces villes ont émergé ? En fait, la mine de Potosí a été découverte très tôt et était considéré comme primordiale.

    Il fut donc formé une région administrative devant servir de bulle protectrice à celle-ci.

    La ville de Sucre en était le centre, avec une Audiencia y Cancillería Real de La Plata de los Charcas (Cour Royale et Chancellerie de La Plata de los Charcas).

    (wikipedia)

    La région s’appelait Charcas, on parlait également du Alto Perú, le Haut-Pérou, en référence à un territoire à l’intérieur des terres et en altitude.

    La Audiencia y Cancillería Real, elle-même supervisée par la Vice-royauté du Pérou, avait la tutelle sur le Haut-Pérou, mais également futur Paraguay ainsi que sur la Gobernación del Río de la Plata (Gouvernorat du Río de la Plata) avec le futur Uruguay et ce qui sera le nord de l’Argentine.

    Mais au milieu du 17e siècle, ce qu’on retire de la mine de Potosí ralentit, la ville régresse avec le recul de la production.

    La monarchie espagnole en a également assez de la contrebande portugaise et britannique au niveau de Buenos Aires, et elle s’inquiète du poids de la colonie portugaise qui va devenir le Brésil.

    Est par conséquent formée en 1776 la Vice-royauté du Río de la Plata, avec Buenos Aires comme cœur.

    C’est le renversement dans l’importance : le Haut-Pérou est rattaché à la Vice-royauté du Río de la Plata.

    La la Vice-royauté du Río de la Plata (wikipedia)

    Initialement, le Paraguay et Buenos Aires vivaient à l’ombre de Potosí, ayant même interdiction de commercer avec, tout devant passer par Lima.

    Le développement de Buenos Aires a totalement renversé la situation.

    Ce rattachement a séparé le Haut-Pérou du Pérou, avec qui pourtant les liens culturels étaient extrêmement puissants, de par la dimension indienne et le rattachement à l’empire inca, même si récent (c’est-à-dire peu avant l’effondrement de l’empire).

    Il y eut d’ailleurs de très nombreuses révoltes indiennes contre la monarchie espagnole, y compris conjointement sur les territoires actuels du Pérou et de la Bolivie (avec le Quechua du Pérou José Gabriel Condorcanqui dit Túpac Amaru II et l’Aymara du Haut-Pérou Túpac Katari) ; en 1781, La Paz fut même assiégée pendant une centaine de jours, une opération faisant 20 000 morts.

    Pareillement, même si la Bolivie fut fondée en 1825, avec un nom faisant référence à l’indépendantiste Simón Bolívar ayant joué un rôle militaire central, immédiatement il y eut la tentative de mettre en place une Confederación Perú-Boliviana.

    La Confederación Perú-Boliviana (wikipedia)

    Cela fut considéré comme une menace par le Chili et l’Argentine qui répondirent par une guerre qui dura de 1836 à 1839.

    Il n’y eut donc pas de « retour » au Pérou.

    Mais il faut rappeler ici que les couches dominantes consistent en les criollos, c’est-à-dire les Espagnols nés en Amérique.

    L’indépendance leur a permis d’éjecter les Espagnols péninsulaires, ceux nés en Espagne, qui formaient la caste supérieure.

    Les criollos consistent en une couche de grands propriétaires terriens utilisant les Indiens comme des semi-esclaves, avec également des fractions qui sont tournées vers le commerce.

    Par conséquent, même l’unité entre le Pérou et la Bolivie aurait consisté en une action venant uniquement d’en haut, et d’où les masses auraient été exclues.

    On a affaire à une situation féodale où l’esprit de conquête prolonge le colonialisme initial.

    Exemple significatif, le gouvernement est élu de 1880 à 1920 par… 30 000 personnes seulement.

    On parle là de l’élite des criollos, dont le nombre total était de 200 000 en 1901, pour 100 000 métis et 800 000 Indiens.

    Ces derniers vivaient alors dans une situation de semi-esclavage, au point même d’être encore extérieurs au système monétaire !

    Des paysans boliviens, 1910

    La vraie actualité, c’est le conflit intérieur aux criollos, avec certains qui penchaient vers une modernisation, d’autres vers le maintien d’un statu quo.

    Les premiers, « libéraux », portaient les intérêts des grands commerçants et des propriétaires des mines d’étain de la région de La Paz.

    L’étain devint au fur et à mesure le principal minerai exporté ; le grand propriétaire de mines d’étain Simón Iturri Patiño (1860-1947) était alors l’une des personnes les plus riches du monde.

    Les seconds, « conservateurs », étaient mis en avant par les grands propriétaires terriens et des propriétaires de mines d’argent, surtout des régions de Sucre et de Potosí.

    Cette opposition entre les deux aspects – la féodalité avec les grands propriétaires terriens, la dimension coloniale avec des grands commerçants vendus aux pays capitalistes – se retrouvait bien entendu dans les autres pays.

    Mais ce qui est notable en Bolivie, c’est que finalement les capitalistes vendus aux pays capitalistes européens achetant leurs produits tendaient eux-mêmes à être, non pas tant des marchands modernisateurs, que des grands propriétaires terriens sauf qu’au lieu de terres, ils possédaient des mines.

    On a pour ainsi dire une double féodalité plutôt qu’une réelle opposition entre deux aspects d’une même situation semi-féodale et semi-coloniale.

    Coro Coro, avec la plus grande mine de cuivre de Bolivie

    Naturellement, cela produit une bataille féodale ininterrompue pour le pouvoir, avec des tentatives de coups d’État récurrentes. Impossible d’en faire la liste : entre 1825 et 2025, si on prend la définition des coups d’État au sens le plus large, on en arrive à 190.

    Cela ne peut, évidemment que fragiliser le pays. Les autres États connaissent une modernisation bien plus prononcée, leur équilibre entre l’aspect semi-féodal et l’aspect semi-colonial est tourmenté, mais constitue un capitalisme bureaucratique plus efficace.

    L’épisode clef fut la guerre civile de 1898-1899, appelée la « guerre fédérale », avec les conservateurs basés à Sucre s’opposant aux libéraux basés à La Paz prônant le fédéralisme.

    Les libéraux parvinrent à vaincre, notamment grâce aux Indiens, 40 000 d’entre eux prenant la défense décisive de La Paz. Ils n’appliquèrent pas leurs mesures et assassinèrent notamment Pablo Zárate, surnommé Willca (« son éminence » en aymara).

    D’où une série de catastrophes. Initialement, la Bolivie put se protéger. Ainsi, juste après l’intervention du Chili et de l’Argentine, c’est… le Pérou qui tenta de l’envahir (1841-1842), sans y parvenir.

    Cependant, lors de la guerre du Pacifique (1879-1884), le Chili annexa une partie du territoire bolivien, riche en salpêtre, lui ôtant en même temps un accès à l’océan.

    La Bolivie était désormais enclavée.

    Ensuite, la Bolivie abandonna à l’Argentine la région de la Puna de Atacama (soit 75,000 km²) en échange d’un soutien contre le Chili qui n’eut pas lieu ; l’Argentine récupéra 75 % de la région et le Chili le reste.

    (wikipedia)

    Quelques années plus tard, la Bolivie perdit le territoire de l’Acre (150 000 km²) en 1903 en raison d’une défaite face au Brésil.

    Enfin lors de la guerre du Chaco (1932-1935), la Bolivie perdit un peu moins du tiers de son territoire au profit du Paraguay.

    Ce n’est pas tout.

    Cette situation de la Bolivie qui perd des territoires, dont le régime est instable en raison de l’impossible équilibre entre grands propriétaires terriens, grands propriétaires de mines et capitalistes vendus aux pays capitalistes occidentaux… va produire un ultra-nationalisme de type fasciste.

    Le problème se pose de la manière suivante.

    Les pays d’Amérique latine ont acquis leur indépendance par en haut, le peuple était exclu.

    Cependant, au fur et à mesure, grands propriétaires terriens et capitalistes vendus aux pays capitalistes occidentaux ont formulé une sorte d’équilibre.

    Cet équilibre s’effondre périodiquement, il y a toujours le besoin de trouver une ré-impulsion, cependant il y a bien un capitalisme bureaucratique formé de l’aspect semi-féodal et de l’aspect semi-colonial.

    Cela donne une idéologie « nationale » plus ou moins fictive, renforcée par la durée d’existence du pays et la vie réelle des masses ; même s’il n’y a jamais eu de révolution démocratique et donc de réelle base populaire à l’émergence nationale, les traits nationaux se développent.

    Afin de masquer, de couvrir les faiblesses du processus, il y a l’utilisation de l’idéologie « latino », élaboré par l’Uruguayen José Enrique Rodó dans son essai Ariel, publié en 1900.

    Mais en Bolivie, la mise en place d’un capitalisme bureaucratique relativement élaboré a été tendanciellement mise en échec. D’où une idéologie fasciste au sens strict du terme, ou plus exactement de deux idéologies fascistes.

    La première est un fascisme traditionnel, se revendiquant du fascisme italien, voire de l’Allemagne nazie. C’est un courant de droite assumé, tourné vers la superpuissance impérialiste américaine.

    La seconde est une idéologie nationale-révolutionnaire, revendiquant un indigénisme mystique, exigeant une sorte de « socialisme d’État », avec l’utilisation d’une rhétorique empruntant parfois au marxisme mais toujours pour affirmer une « unité » nécessaire des classes.

    La Bolivie et sa cassure sur le plan de l’altitude des régions

    La première a comme base « l’Orient » de la Bolivie, c’est-à-dire l’Est du pays, avec comme centre Santa Cruz de la Sierra.

    La seconde a comme base La Paz, c’est-à-dire l’Ouest du pays.

    Pourquoi Santa Cruz de la Sierra ? Les raisons sont multiples.

    Elle a de bonnes liaisons avec le Brésil, l’Argentine et le Paraguay. Son climat est tropical et l’agriculture est active toute l’année, ce qui fait que c’est la principale zone agricole du pays.

    Initialement marginalisée, Santa Cruz de la Sierra et « l’Orient » bolivien ont en fait largement profité du développement du capitalisme à l’échelle mondiale à partir des années 1970, devenant un bastion agro-industriel.

    C’est également en Orient, dans la région de Tarija, qu’on a les principales réserves de gaz naturel ; les usines de traitement, les centres de distribution, et les gazoducs l’exportent vers le Brésil et l’Argentine (formant entre 30 et 40 % des exportations boliviennes).

    Santa Cruz de la Sierra est ainsi la capitale économique du pays, qui s’arc-boute sur la Media Luna (la demi-lune), expression née de la forme géographique de cet « Orient » composé des régions de Santa Cruz, Beni, Pando, et Tarija.

    La demi-lune (wikipedia)

    C’est la base pour un chantage permanent visant le gouvernement bolivien, en menaçant de sécession.

    C’est ici qu’on trouve la dynamique donnant la première variante bolivienne de fascisme.

    La colonisation de l’Orient est partie du Paraguay et, dans ce processus, la population est devenue métissée, contrairement à la partie occidentale de la Bolivie où les peuples indiens sont omniprésents.

    C’est la base pour une revendication de type identitaire « blanc », voire à prétention ouvertement racialiste. Inversement, cela donna en même temps naissance à un indigénisme forcené.

    Les deux courants sont indissociables, malgré leur opposition apparente.

    C’est que leur même substance est de parvenir à « inventer » un justificatif transcendant à l’existence de la Bolivie telle qu’elle est.

    Le vecteur fut l’idéologie dénommée « tellurisme » (du mot latin tellus, « terre ») qui attribue à la géographie un facteur principal de formation des « races ».

    Ce fut un mouvement absolument massif en Bolivie, avec beaucoup d’aspects, allant grosso modo du romantisme bucolique à l’indigénisme schizophrène.

    Le fond de l’idée du tellurisme est, en effet, d’un côté de souligner le caractère particulier, spécifique de la Bolivie, en raison de sa géographie, de justifier son existence nationale… et en même temps de présenter les métis de l’Orient boliviens comme supérieurs intellectuellement aux Indiens des Andes.

    Dans certaines variantes, les métis sont mis en avant comme « blancs » et cela ouvre la voie à un rapprochement avec thèses suprémacistes.

    Mais il n’y a pas de règles strictes ; Franz Tamayo considère ainsi que les Indiens sont déficients intellectuellement par rapport aux criollos mais fort au travail manuel, et qu’ainsi les métis formeraient une sorte de race supérieure.

    Dans tous les cas, il y a l’obsession des questions civilisation en puisant dans Oswald Spengler (« Le déclin de l’occident ») et en s’appuyant sur les principes vitalistes de Nietzsche.

    C’est pourquoi l’un des principaux auteurs du tellurisme est Alcides Arguedas Diaz, auteur de l’essai Pueblo Enfermo (« Peuple malade », 1909) sur la faiblesse nationale bolivienne et du roman Raza de Bronce (« Race de bronze », 1919) sur le « problème » indien.

    De manière notable – et c’est justement la complication à la bolivienne, Alcides Arguedas Diaz est considéré comme un auteur « indigéniste ».

    C’est-à-dire que, comme il présente la réalité de la vie quotidienne des Indiens, il leur accorde une valeur en soi, même si de son point de vue leur mode de vie est absurde, plein de souffrance, marquée par la fainéantise, etc.

    C’est très important de voir cela, car les deux variantes de fascisme ne sont absolument pas séparées l’une de l’autre par une muraille de Chine.

    Il y a surtout une ambiguïté profonde dans toute dimension sociale et un refus de toute définition, le but étant avant tout de parvenir à produire un nationalisme.

    C’est une véritable obsession nationale qui passe par le tellurisme, par la prise en considération de la géographie d’un côté, de la question indienne de l’autre.

    Cela touche tous les domaines intellectuels, la littérature bien entendu, mais également la philosophie (Humberto Palza), la musique (comme avec Eduardo Caba), la peinture (Cecilio Guzmán de Rojas), la sculpture (Marina Núñez del Prado).

    C’est même tellement diffus dans les cercles intellectuels et artistiques boliviens au début du 20e siècle qu’on comprend le drame terrible qui s’est noué : l’émergence nationale bolivienne réelle a entièrement plongé dans les élans artificiels, forcés, d’affirmation de la nation bolivienne.

    Quelle est la première variante de fascisme ?

    C’est celle qu’on connaît en Europe dans les années 1920-1930, dans ses grandes lignes.

    Sa première expression fut la Falange Socialista Boliviana (Phalange socialiste bolivienne) fondée en 1937.

    Cette organisation fasciste fonda les « chemises blanches » en 1957, ainsi que la Unión Juvenil Cruceñista (Union de la jeunesse crucéniste, c’est-à-dire de Santa Cruz) qui est une structure paramilitaire participant et au service du Comité Pro Santa Cruz, unissant les élites de l’Orient bolivien (grands propriétaires terriens, banquiers, éleveurs, agro-industriels).

    On a là la première variante du fascisme en Bolivie, qui naturellement a connu des évolutions, des scissions, etc.

    Et, parfois, des alliances en apparence contre-nature, car on l’aura compris la Bolivie est tiraillée en permanence par les deux tendances de fond, elles-mêmes en étroit rapport avec les coups d’État incessants.

    En fait, il y a toujours des groupes très à gauche et très à droite soutenant en même temps le même camp, au nom du fait que l’autre camp serait mauvais en soi.

    C’est absolument typique d’une situation où deux camps réactionnaires se disputent la première place, tout en relevant fondamentalement des mêmes couches dominantes, même si concurrentes.

    La Unión Juvenil Cruceñista

    C’est ce qui permet la légende de la « révolution nationale » de 1952, considérée par la plupart des trotskistes dans le monde comme une révolution volée.

    Cette révolution commence par le triomphe électoral du Mouvement nationaliste révolutionnaire, un mouvement né en 1942.

    Il est produit par toute une frange d’intellectuels puisant dans l’idéalisme européen, des années 1920-1930, principalement au sujet des principes de civilisation, de nation, d’État.

    Autrement dit, on a des membres de la petite-bourgeoisie traumatisée par les défaites militaires de la Bolivie et qui vont chercher à formuler une idéologie à prétention restauratrice.

    Les deux principaux théoriciens sont Carlos Montenegro (auteur de Nacionalismo y coloniaje, une réponse critique au roman Raza de Bronce d’Alcides Arguedas Diaz) et Augusto Céspedes Patzi (auteur de Sangre de Mestizos: Relatos de la Guerra del Chaco, une réflexion sur cette guerre et sa signification historique pour la Bolivie).

    On a, parallèlement, le développement du trotskisme, avec le Partido Obrero Revolucionario (Parti Ouvrier Révolutionnaire) né en 1935, qui fut marqué un temps par l’indigénisme de Tristan Marof (pseudonyme de Gustavo Adolfo Navarro).

    Les trotskistes parvinrent à devenir la principale force chez les travailleurs, notamment chez les mineurs, et ils jouèrent un rôle essentiel dans le mouvement populaire empêchant l’armée de saboter les élections menant le Movimiento Nacionalista Revolucionario (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) au pouvoir en 1951.

    Ce soulèvement populaire fut néanmoins lancé… par le chef de la police avec ses troupes, et ce une année après les élections !

    On a, en fait, on l’aura compris, un coup d’État traditionnel en Bolivie, sauf que cette fois des secteurs populaires vinrent renforcer une des fractions des couches dominantes.

    Cela donna la « révolution nationale bolivienne » jusqu’en 1964, une traditionnelle dictature emprisonnant, torturant et tuant, qui toutefois commença à redistribuer des terres, dans un pays où le tiers des importations consistait en des aliments tellement la situation était catastrophique.

    Ce n’était qu’un écho du « socialisme d’État » mis en place en 1936 par l’armée avec l’appui de jeunes activistes « socialistes ».

    On lit dans la « doctrine » de cette conception officielle alors que

    « Le socialisme d’État est un appel à une solidarité effective entre les membres actifs de la société, à l’instauration d’un règne de droit qui protège le travail ».

    Ce n’est que le masque du corporatisme utilisé afin de tromper les masses afin qu’elle ré-impulse un régime à la dérive et d’ailleurs un décret gouvernemental formula la syndicalisation obligatoire de toute la population en août 1936.

    Les liaisons alors avec l’Allemagne nazie furent d’ailleurs très fortes et date même d’avant 1933 (le chef SA Ernst Röhm fut ainsi instructeur militaire en Bolivie à la fin des années 1920).

    Ce qui n’empêcha pas le régime cultivant ces liens avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste de choisir de ne pas les soutenir pendant la guerre, ni d’ailleurs d’appuyer auparavant Franco durant la guerre civile en Espagne.

    On est dans un mélange perpétuel et, comme on peut s’en douter, le Movimiento Nacionalista Revolucionario se retrouva parfois dans le même camp que la Falange Socialista Boliviana.

    C’est là où on retrouve l’indigénisme, qui a pris une importance toujours plus grande en Bolivie comme idéologie pour permettre au régime en place d’obtenir une certaine légitimité.

    Les élections de 1985

    Au fur et à mesure du 20e siècle, les Indiens sont passés de problème national à moyen de le résoudre ; dans tous les cas, la figure de l’Indien est fonctionnalisée dans un sens ou dans un autre.

    L’indigénisme est ainsi le pendant de la première variante de fascisme, dont le centre est Santa Cruz ; c’est en quelque sorte la réponse de La Paz, mais aussi d’El Alto.

    C’est initialement un bidonville grandissant toujours plus dans le prolongement de La Paz, El Alto est reconnue comme ville en 1988 et a maintenant une population plus grande que La Paz elle-même.

    Elle avait 405 000 habitants en 1992, 649 000 en 2001, 848 000 en 2012, sans doute un million aujourd’hui.

    Afin de trouver un moyen de transport adéquat, il y a eu l’obligation de mettre en place entre les deux villes un téléphérique, qui transporte chaque jour entre 300 000 et 500 000 personnes.

    Les noms de chaque station sont en espagnol et en aymara.

    Ce choix de l’aymara rentre dans le cadre de l’indigénisme appliqué à l’échelle institutionnelle.

    Mettant de côté la réalité du métissage et s’appuyant surtout sur le principe post-moderne d’identité, l’indigénisme maintient qu’une grande part de la population relèverait de peuples indiens cohérents ethniquement et « spirituellement ».

    C’est un prétexte pour empêcher l’unité nationale, soutenir les forces claniques et tribales, diviser les masses au moyen de multiples identités : plus d’une trentaine.

    Il ne s’agit pas que de diviser à l’échelle nationale ; il s’agit également de prétendre que chaque région est foncièrement différente l’une de l’autre, que les peuples se répartissent dans plusieurs de ces régions et qu’il faudrait une autonomie, etc.

    Cela aboutit à la reconnaissance par la Bolivie de 34 « nations » et peuples indigènes originaires ruraux, et autant de langues (aymara, araona, baure, bésiro, canichana, cavineño, cayubaba, chácobo, chimán, ese ejja, guaraní, guarasu’we, guarayu, itonama, leco, machajuyai-kallawaya, machineri, maropa, mojeño-trinitario, mojeño-ignaciano, moré, mosetén, movima, pacawara, puquina, quechua, sirionó, tacana, tapiete, toromona, uru-chipaya, weenhayek, yaminawa, yuki, yuracaré, zamuco).

    Les peuples historiques en Bolivie (wikipedia)

    Voici un tableau indiquant en 2012 la part de la population indienne dans les régions, et le nombre total d’Indiens.

    Les populations les plus nombreuses sont les Aymaras avec 1,6 million de personnes et les Quechuas avec 1,8 million de personnes (il n’y a pas d’intercompréhension entre les langues quechua et ayamara).

    Suivent les Chiquitanos avec 145 000 personnes, les Guaranis avec 96 000, les Chichas avec 59 000 personnes, puis des chiffres bien moins importants.

    RégionPopulation indienneNombre d’Indiens
    Potosí69.50%572 314
    La Paz54.49%1 474 654
    Oruro51.08%252 444
    Chuquisaca50.29%289 728
    Cochabamba47.52%835,535
    Beni31.82%134,025
    Pando23.78%26,261
    Santa Cruz19.65%521,814
    Tarija14.49%69,872

    Cette reconnaissance des identités et des communautés est le moyen trouvé pour compenser l’absence de réalité nationale unitaire ; c’est un projet fasciste avec une ambition néo-corporatiste.

    La grande figure qu’on retrouve ici est Evo Morales, qui fut président de la Bolivie « multinationale » de 2006 à 2019.

    Son mouvement, le Movimiento al Socialismo (Mouvement au Socialisme), est en fait issu… de la Falange Socialista Boliviana !

    Il vient donc de l’extrême-droite normalement dans le style « Santa Cruz » ; néanmoins, ce qui s’est passé, c’est que pour se maintenir, le régime a de plus en plus eu besoin de s’appuyer sur les mobilisations des Indiens, afin de les intégrer par l’indigénisme.

    C’est pourquoi Evo Morales a eu un parcours le menant de la misère comme élément du peuple à la présidence, en passant par l’intermédiaire de revendications ethniques-communautaires et les revendications populaires et syndicales.

    L’altermondialiste français José Bové au côté d’Evo Morales (Pierre Coudouy, wikipedia)

    Un épisode connu est la « guerre de l’eau » dans la ville de Cochabamba, la quatrième du pays, où l’eau avait été privatisée et ses prix doublés.

    Mais plus généralement on est dans la combinaison de la lutte identitaire-communautaire ; le vice-président élu avec Evo Morales fut ainsi Álvaro García Linera.

    Cet intellectuel d’origine espagnol se faisait appeler Qhananchiri (celui qui illumine, en aymara) alors qu’il était l’un des principaux dirigeants d’une petite guérilla ethnique-identitaire qui dura de 1986 à 1992, l’Ejército Guerrillero Túpac Katari (Armée de Guérilla Túpac Katari, du nom de la figure des rébellions indiennes au 18e siècle).

    Le drapeau de
    l’Ejército Guerrillero Túpac Katari

    Cette guérilla affirmait lutter pour les revendications des peuples indiens et contre la décadence occidentale. C’est, au sens strict, l’antithèse fasciste du Parti Communiste du Pérou qui, au même moment dans les Andes, menait la guerre populaire en refusant justement toute définition ethnique-identitaire.

    Autrement dit, que ce soit par la logique bolivienne nationaliste « pure » portée par Santa Cruz, sur la base de la domination des criollos issus de la colonisation espagnole, ou bien par la démarche bolivienne plurinationale identitaire, avec un indigénisme s’appuyant sur El Alto – La Paz, la situation est catastrophique.

    Grande manifestation dite du million à Santa Cruz en 2006

    Toutes les initiatives, revendications, réformes, mobilisations… sont happés par l’une des factions de la haute bourgeoisie bolivienne qui n’a jamais été capable de mettre en place un capitalisme bureaucratique stable.

    L’élection présidentielle de 2025 sont un bon exemple. Luis Arce du MAS ne se représente pas. Le démocrate-chrétien (et fils de président) Rodrigo Paz Pereira fait 32% (et l’emporte au second tour)., le centriste de droite Jorge Quiroga Ramírez (et ancien président) fait 26%, le millionnaire Samuel Doria Medina fait 19%.

    Le MAS, après deux décennies au pouvoir, se retrouve avec simplement deux députés. Il a joué son rôle historique de serviteur d’une des fractions des couches dominantes, derrière une rhétorique socialiste, indigéniste, etc.

    Tout cela tient au fait que les grands propriétaires de mines avaient une dimension féodale, s’ajoutant aux grands propriétaires terriens, provoquant un affaiblissement généralisé de la bourgeoisie commerçante et marchande, même vendue à l’impérialisme.

    On pourrait forcer le trait et dire que la Bolivie est « semi-féodale, semi-féodale » (au lieu de semi-féodale, semi-coloniale), sauf qu’il y a bien entendu en plus de cela les influences impérialistes ainsi que celles de tous les pays voisins.

    Le parcours de la Bolivie est, au sens strict, le cauchemar absolu de la pensée de José Carlos Mariátegui : au lieu de l’unité populaire dans une perspective démocratique, avec les Indiens comme base, on a une instabilité perpétuelle dont les Indiens sont des jouets pour les coups et les contre-coups.

    Il est notable ici que le mouvement communiste n’a jamais réussi à s’implanter en Bolivie.

    Dès le départ, les communistes, avec notamment Oscar Cerruto et Carlos Mendoza Mamani, étaient bien trop nombreux et furent très rapidement interdits, ayant à peine le temps, en 1926-1927, de publier 52 numéros de leur organe Bandera Roja (Drapeau Rouge).

    Ils se maintinrent très difficilement, ne parvenant jamais à devenir une réelle organisation, et à ce titre d’obtenir la pleine reconnaissance de l’Internationale Communiste.

    Cette dernière tira au passage à boulets rouges contre la mise en place par l’un des activistes, José Antonio Arze, d’une sorte de projet panaméricain unissant la Bolivie, le Chili et le Pérou dans une Confederación de las Repúblicas Obreras del Pacífico (Confédération des Républiques Ouvrières du Pacifique).

    Ce sont par conséquent les trotskistes qui arrivèrent à se développer, parallèlement au second fascisme, comme variante plus « radicale ».

    Il faudra attendre 1940 pour que se forme Partido de la Izquierda Revolucionaria (Parti de la Gauche Révolutionnaire) sympathisant avec l’URSS et se revendiquant de Lénine et de Staline.

    Il capitula devant l’une des fractions des couches dominantes et l’aile gauche sortit pour fonder en 1950 le Parti Communiste, qui fut immédiatement interdit.

    Incapable de se lancer véritablement, il passa ensuite lui-même dans l’orbite d’une des fractions des couches dominantes, affrontant qui plus est de nombreuses interdictions.

    Ce sont ainsi les trotskistes du Parti ouvrier révolutionnaire qui eurent toujours le dessus, alors qu’une figure comme Fausto Reynaga devint dans les années 1960-1970 un théoricien indigéniste.

    Il est ainsi nécessaire d’avoir un Parti Communiste guidant les masses pour la fondation d’une véritable république bolivienne, sortant du conflit interne du capitalisme bureaucratique qui oppose, pour ainsi dire, La Paz à Santa Cruz.

    La Bolivie a pris le chemin inverse de celui proposé par José Carlos Mariátegui : c’est là l’erreur dans son parcours historique et dans son émergence nationale-démocratique qui reste à réaliser.

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    Les pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique

  • Le Paraguay

    (wikipedia)

    Au Paraguay, la très grande majorité des gens parlent l’espagnol ainsi que le guarani, une langue amérindienne. Le guarani a été reconnu langue nationale en 1967, puis langue officielle à côté de l’espagnol en 1992.

    Le guarani recule néanmoins, en raison du poids de l’espagnol au niveau mondial. Il y a aussi le fait que l’espagnol est la langue des villes, le guarani celle des campagnes ; l’urbanisation affaiblit l’usage de cette langue.

    Il va de soi, toutefois, que cela reflète un phénomène qui ne peut qu’être celui de l’intégration des masses parlant le guarani lors du processus de colonisation.

    Agustín Barboza, chanteur de “Ñasaindype”, premier enregistrement de guarania, un genre de musique au tempo lent spécifiquement issu de la culture guarani

    L’origine de ce phénomène est d’ailleurs bien connue, de par sa nature assez particulière. Tout repose, en effet, sur l’installation de missions jésuites dans des zones de population guaranies.

    Cela a donné naissance à ce qui a été appelé des réductions (de reducciones, regroupement en espagnol), c’est-à-dire des bases agricoles supervisées par les jésuites apportant des techniques agricoles modernes, tout en procédant à une évangélisation massive.

    Le moine franciscain Luis de Bolaños, qui a organisé les réductions, a dans ce cadre rédigé le premier dictionnaire en langue guarani, ainsi que sa première grammaire.

    Une grande importance était également accordée aux ateliers d’artisanat ; en pratique, on avait une sorte de vaste communauté s’installant autour d’une église.

    Mission, un film de 1986 relativement célèbre (Robert De Niro, Jeremy Irons, Liam Neeson, musique de Enio Morricone, Palme d’or 1986), retrace le parcours des réductions

    Tous les Guaranis n’étaient pas dans ces réductions et il y avait également bien d’autres peuples, comme les Mbayás, les Chanés, les Guanás, les Payaguás, les Mocovies, les Abipones, les Tobas, les Guaycurús etc. Ceux-ci étaient, par contre, du type chasseurs-cueilleurs, alors que les Guaranis entraient dans la phase de l’agriculture.

    Néanmoins, on comprend qu’une telle situation, où les réductions sont organisées et reconnues, impulsait une intégration des Guaranis.

    Ceux-ci se sauvaient indirectement d’une situation bien pire.

    En acceptant de se soumettre, avec une certaine marge de manœuvre dans l’organisation des réductions, ils évitaient les raids portugais à visées esclavagistes, ainsi que les prétentions des colons espagnols œuvrant pareillement à une mise en esclavage ou semi-esclavage.

    En pratique, tout cela fut toléré, soutenu, bref accepté par l’Espagne, car géographiquement on est dans une zone entre les mines du Pérou et le port de Buenos Aires, sans accès à l’Océan.

    Une réduction guarani représentée au 17e siècle

    On est dans une zone en retrait, qu’il fallait bien occuper d’une manière ou d’une autre ; la production de viande et de cuir à exporter hors de la province paraguayenne fut rapidement l’aspect économique principal dans la logique fonctionnelle de la colonisation espagnole.

    Au bout d’un temps, la monarchie finit par modifier sa perspective, pour trois raisons.

    La première, c’est qu’il y avait une tendance historique où les forces coloniales féodales espagnoles voulurent s’approprier la main d’œuvre guaranie. Les réductions constituaient un obstacle en ce sens.

    La deuxième, bien plus spécifique à la monarchie, était que le pouvoir grandissant des Jésuites inquiétait. Pour cette raison, la monarchie espagnole procéda d’ailleurs à leur expulsion dans la seconde moitié du 18e siècle.

    La troisième, c’est que les Guaranis eux-mêmes, par ailleurs, commençaient à être vus comme une menace en tant que telle. Ils s’étaient ainsi soulevés en raison du Traité dit des limites qui, en 1750, fixe les frontières entre les colonies espagnoles et brésiliennes.

    Dans ce cadre, sept réductions devaient se faire expulser, revenant au Portugal. Cela provoqua un soulèvement.

    Les réductions guaranis (wikipedia)

    La monarchie espagnole mit donc au pas les Guaranis, dans une perspective de colonisation plus avancée, menée directement puisque les jésuites étaient expulsés et toutes leurs réductions supprimées (par ailleurs également présentes en Argentine).

    Seulement voilà, la monarchie espagnole n’eut pas le temps d’agir réellement.

    En effet, il y eut l’invasion napoléonienne et, de 1808 à 1814, le régime fit plus que vaciller : il n’était plus opérationnel et les colonies américaines se retrouvaient livrées à elles-mêmes.

    Il se déroula alors au Paraguay un phénomène très particulier, puisque parvint au pouvoir une sorte d’illuminé bourgeois républicain œuvrant comme dictateur et menant de multiples réformes.

    Ce qui a été décisif dans ce processus, c’est l’immédiate volonté d’hégémonie de Buenos Aires.

    Cette ville servait de grand port sud-américain et, s’il y avait eu le désir de s’émanciper largement de la Couronne espagnole, il n’y en avait pas moins la tentative de satelliser les zones avoisinantes.

    Ce fut si vrai que l’Argentine est née dans un processus de guerre civile s’étalant entre 1814 et 1880, Buenos Aires cherchant à prendre le dessus sur les autres provinces.

    L’envoi de troupes de Buenos Aires pour forcer le soutien du Paraguay se déroula très mal, avec la bataille de Paraguarí (10 morts du côté du Paraguay, 70 du côté de Buenos Aires environ, pour 3700 protagonistes ce qui est très peu).

    La bataille de Paraguarí et dans la foulée celle de Tacuari (wikipedia)

    Ce fut surtout très mal pris du côté paraguayen.

    Dans la foulée, la bataille de Tacuarí, qui eut lieu sans avoir réellement lieu, força ensuite le retrait des troupes de Buenos Aires, qui s’étaient attendu de manière erronée à un soutien massif en leur faveur au Paraguay.

    La province du Paraguay avait donc paré à l’offensive de Buenos Aires, mais il restait la question de savoir s’il fallait pour autant soutenir la monarchie espagnole, qui tentait de contrer les indépendantistes sud-américains.

    En l’occurrence, la monarchie espagnole chercha à unir militairement Montevideo, le Haut Pérou (c’est-à-dire la Bolivie) et le Paraguay pour écraser Buenos Aires, en montant même une alliance avec le Portugal contrôlant le Brésil.

    Cela fut refusé par les couches dominantes au Paraguay.

    Celles-ci faiblement développées par ailleurs, voyaient leur seule chance d’exister dans la tentative d’éviter de se retrouver prises en étau.

    Si elles acceptaient de soutenir la monarchie ou Buenos Aires, elles allaient se faire satelliser.

    Et, surtout, prendre parti pour l’un ou l’autre signifiait s’embarquer dans des initiatives dont l’horizon semblait peu clair et où il n’y avait apparemment que des coups à prendre.

    Le Paraguay se replia donc sur lui-même, ce qui permit à José Gaspar Rodríguez de Francia, un lettré, d’émerger comme figure historique, à la tête d’un coup de force en mai 1811.

    José Gaspar Rodríguez de Francia buvant un mate dans une bombilla (lithographie, 1838)

    Initialement, celui-ci représentait les petites couches intellectuelles et surtout l’armée, qui est aux commandes en raison de la situation de crise sécuritaire.

    Ce n’est pas véritablement une armée, évidemment, bien plutôt des hommes en armes sous la direction d’officiers des familles les plus riches.

    C’est un aspect important, car cela implique que l’armée n’était pas en mesure de former un appareil d’État en tant que tel.

    Tout était trop complexe pour les quelques officiers mobilisant ici et là des hommes, surtout dans une situation où le commerce s’effondrait puisque le Paraguay se retrouvait totalement isolé.

    Le Paraguay, enclavé, n’avait plus accès à Buenos Aires et Montevideo, les deux ports d’où partaient les exportations et venaient les importations.

    C’est là où intervient José Gaspar Rodríguez de Francia.

    José Gaspar Rodríguez de Francia en 1824

    Tout d’abord, on a la mise en place d’un congrès, avec 264 députés dont quatre seulement étaient des Espagnols péninsulaires, tous les autres étant des criollos. L’une des premières mesures fut d’ailleurs d’interdire tout poste à responsabilité à un Espagnol non né dans la province du Paraguay.

    Puis, deux autres congrès se produisirent, et là le processus électoral intégra tous les hommes mariés ainsi que célibataires de plus de 23 ans, à l’exception des Indiens (formant autour de 70 % de la population).

    Il ne faut pas penser pour autant qu’on a une assemblée parlementaire qui se soit mise en place.

    C’était simplement une mobilisation pour asseoir le nouveau régime, affirmer l’indépendance du Paraguay en 1813 et justifier une dictature afin de sauver le pays.

    Car personne ne reconnut le Paraguay initialement ; le Brésil ne le reconnaîtra qu’en 1844, l’Argentine en 1852.

    Jusqu’à cette période, ces deux pays visaient clairement à prendre le contrôle du Paraguay et en faire une province.

    Premier drapeau, provisoire, de 1811 – le bleu fait référence à la Vierge Marie de l’Ascension (Asunción est le nom de la capitale)
    Drapeau de 1812 à 1826
    Drapeau utilisé de 1826 à 1842 sous l’impulsion de José Gaspar Rodríguez de Francia,

    Du côté européen, l’Autriche reconnaîtra le Paraguay en 1847, le Royaume-Uni fera de même en 1853, tout comme la France, l’Italie, les Pays-Bas et le Portugal.

    Tel est l’arrière-plan où agit, de manière effrénée et obsessive, José Gaspar Rodríguez de Francia, comme « suprême dictateur perpétuel de la République du Paraguay ».

    C’est un travailleur acharné, qui se soucie de tout et décide de tout, depuis la voirie jusqu’à l’architecture ou bien les détails de ce qui passe en douane.

    Bien entendu, le Paraguay est alors un pays très peu développé et ce qu’il fait se déroule alors somme toute à petite échelle. Néanmoins, il a pris en main à lui tout seul l’organisation d’un État.

    José Gaspar Rodríguez de Francia

    José Gaspar Rodríguez de Francia a ainsi nationalisé pratiquement toutes les terres, devenues « patrimoine national » et les remettant aux paysans pauvres en location.

    Il a nationalisé le commerce extérieur, les exportations consistant alors pratiquement uniquement en le maté, le tabac et le cuir.

    Il a interdit les emprunts en dehors du Paraguay. Toute entrée et sortie d’étrangers est interdite, sauf autorisation spéciale par le régime.

    José Gaspar Rodríguez de Francia a également instauré une loi qui, à partir de 1814, interdit à deux personnes ethniquement espagnoles de se marier entre elles, afin de forcer au métissage.

    Il combattit ardemment l’Église, interdisant notamment la chaire de théologie et en obligeant l’Église catholique à se faire « nationale » et à n’avoir aucun contact ni avec Buenos Aires, ni avec Rome. Les processions hors fête religieuse étaient interdites.

    Il a systématisé l’éducation élémentaire pour tous les habitants, qui savaient ainsi lire et écrire ; il instaura une bibliothèque nationale, scrutant même de quels livres les gens héritaient pour éventuellement les lui attribuer. Il n’y avait par contre aucune éducation de type supérieure.

    On est dans un régime à la fois militarisé et communautaire, dans un cadre autarcique, avec même la mise en place de prévisions économiques pour avoir un aperçu.

    Dans les faits, on en revenait surtout à une économie très élémentaire, où on produisait de quoi vivre et guère plus.

    On en revenait au troc et, chaque année, la grande majorité des sommes passaient à l’achat d’armes en dehors du Paraguay, aux soldes des soldats.

    Dans ce cadre, « El Supremo » vivait de manière ascétique, tout en étant hautement soucieux d’éviter les dangers : personne ne pouvait l’approcher de trop près avec un objet contondant, les gens devaient se prosterner s’il passait à cheval, etc.

    Après sa mort, en 1840, le régime connut les modifications suivantes.

    Drapeau employé de 1842 à 1957

    Une assemblée fut instaurée en 1844, avec 200 députés ayant comme obligation d’être des propriétaires.

    Puis, en 1856, ce nombre passe à 100, devant toujours être propriétaires, et cette fois les électeurs devant l’être aussi.

    Or, la quasi-totalité des terres appartenait à l’État, qui les louait.

    Ce qui s’est passé est simple à comprendre : le régime s’appuyait sur l’armée, José Gaspar Rodríguez de Francia sans fondamentalement toucher aux grandes familles espagnoles nées sur place, les criollos.

    Ceux-ci s’étaient maintenus comme réalité « incontournable ».

    Et, une fois El Supremo décédé, une oligarchie se mit donc en place ouvertement, procédant à l’ouverture du pays.

    Cela améliora grandement la situation et tous les paysans qui louaient la terre à l’État commencèrent à générer un petit capitalisme.

    Le régime dirigé par l’oligarchie appuya le processus, en établissant un chemin de fer, en faisant venir des instructeurs militaires de différents pays, des artisans italiens et allemands, des professeurs français et espagnols, des techniciens anglais.

    Il y eut durant cette période, après la mort de José Gaspar Rodríguez de Francia, deux dirigeants : tout d’abord Carlos Antonio López, le neveu de celui-ci, parvenu au pouvoir grâce à l’armée.

    Il modifia les apparences et devint « président », jusqu’à sa mort en 1862.

    Carlos Antonio López

    Il fut succédé par son fils aîné Francisco Solano López (nommé auparavant colonel à 15 ans, unique général de l’armée et diplomate à 17 ans).

    Francisco Solano López

    Celui-ci fut marié à une courtisane irlandaise passée par Paris, Elisa Lynch ; l’oligarchie fit de la capitale, Asunción, sa place-forte.

    Pour donner un exemple parlant de la situation alors, l’exportation des cuirs n’était pas taxée. Par contre, la majeure partie passait auparavant par des tanneries… appartenant à la famille du président.

    C’est un bon exemple de comment le régime centralisé de José Gaspar Rodríguez de Francia s’était transformé en État servant de plate-forme pour l’oligarchie alors que le pays commençait à se développer économiquement.

    Cela ne passa pas inaperçu alors.

    Ainsi, les États-Unis envoyèrent sans succès des bateaux de guerre pour soumettre le pays en 1858-1859. Le Royaume-Uni, la principale puissance mondiale alors, cherchait également à placer le pays dans son orbite.

    Le Paraguay prit alors l’initiative d’avoir des ambitions territoriales sur la province argentine de Corrientes et la région brésilienne de Rio Grande do Sul. Cela termina en désastre complet, avec l’assaut conjoint de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay (la « triple alliance »).

    La grande guerre de 1865 à 1870 provoqua une immense perte de territoire : le tiers de sa superficie.

    Les territoires perdus, il s’agit bien du tiers, car la carte est erronée: le nord du Paraguay appartient alors encore à la Bolivie (wikipedia)

    Les réparations à payer au Brésil étaient colossales.

    Et le pays était dévasté, avec un énorme prix humain, puisqu’il y a la perte d’une grande partie de sa population, très largement des hommes.

    Le régime dut emprunter massivement au Royaume-Uni, s’ouvrir totalement aux capitalistes étrangers, notamment en vendant toutes les terres.

    Ce dernier aspect est essentiel, puisqu’il se constitua naturellement des grandes propriétés, une tendance historique qui se prolonge jusqu’à nos jours, où 80 % des terres appartiennent à 2 % de la population.

    AnnéePopulation du Paraguay
    1846 (premier recensement officiel)248 000
    1850450 000
    1873221 000 (dont 40 000 de sexe masculin, pour moitié ayant moins de 14 ans, l’autre part étant invalide pour 40 % d’entre eux)
    1900450 000
    19451 182 000
    19702 301 000
    20005 639 000
    20259 581 000

    Avant la guerre, la réputation était d’être un pays sans pauvres ni analphabètes et les perspectives économiques étaient considérées comme bonnes.

    Ce qui s’ensuivit fut une instabilité chronique, avec notamment 22 présidents qui se succèdent entre 1901 et 1932, la terrible dictature du général Higinio Morínigo de 1940 à 1948, puis l’ignoble dictature militaire Alfredo Stroessner s’étalant de 1954 à 1989.

    Alfredo Stroessner(wikipedia)

    La question qui se pose saute aux yeux : faut-il considérer la guerre menée par la triple alliance en 1865-1870 comme l’épisode ayant ruiné le pays, l’ayant conduit à l’abîme, l’ayant sorti de sa trajectoire ?

    Cela reviendrait à dire que tout comme les jésuites, José Gaspar Rodríguez de Francia a voulu instaurer la modernité par en haut, de manière administrative et, donc, forcément bureaucratique de par les forces en présence.

    Les religieux, le bourgeois radical José Gaspar Rodríguez de Francia, puis les deux présidents de la famille Lopez auraient formé l’ossature d’une modernisation décidée arbitrairement, mais du moins réelle.

    Cette approche fut celle du Parti Communiste du Paraguay.

    Pour lui, l’indépendance obtenue en 1811 n’était pas factice, il y avait eu un véritable mouvement historique progressiste, mais il avait été cassé.

    Cela apparut comme suspect aux yeux de l’Internationale Communiste, surtout que la guerre entre la Bolivie et le Paraguay en 1934 – la guerre du Chaco (130 000 soldats tués au total pour les deux côtés, 70 000 civils tués) – avait permis au Paraguay d’augmenter son territoire de 30 %.

    Le Paraguay s’est approprié la majeure partie du Grand Chaco

    La rhétorique particulièrement hostile à la bourgeoisie argentine de la part des communistes paraguayens n’avaient eu cesse de renforcer la problématique, puisque ce sont en pratique les communistes argentins qui jouaient un rôle majeur sur le plan technique pour l’Internationale Communiste en Amérique latine.

    Un document interne du secrétariat sud-américain de l’Internationale Communiste note ainsi :

    « Nous avons eu de sérieux désaccords avec eux sur de nombreux points : la théorie d’un « âge d’or » dans le passé du Paraguay, la prétendue industrialisation du pays avant la guerre de 1870, et la colonisation du pays après la défaite, notamment avec l’aide de l’Argentine.

    Nous pensons que cela est faux.

    À cela s’ajoute la théorie du « schwanz-imperialismus » [schwanz signifie « queue » en allemand] argentin, due au rôle majeur de l’Argentine en tant qu’intermédiaire et à ses intérêts importants dans les industries du [bois] quebracho et de son extraction, dans le yerba maté, etc., ce qui a conduit à des conceptions erronées du rôle de l’Argentine dans la guerre.

    Nous avons également eu des désaccords avec eux sur le rôle des dictatures de Francia et de López. »

    Le point de vue favorable aux régimes d’avant 1870 se retrouve chez l’Ejército paraguayo del pueblo (Armée du peuple paraguayen), une guérilla apparue en 2008 et qui a mené de nombreuses actions significatives.

    Drapeau de l’Ejército paraguayo del pueblo

    Voici ce qu’elle dit dans son programme, où il est parlé de la « révolution franciste du 21e siècle ».

    « 2. LE GOUVERNEMENT DU DR FRANCIA, UN EXEMPLE ET UN PRÉCÉDENT HISTORIQUE DU POUVOIR POPULAIRE.

    Les classes populaires paraguayennes ont déjà mené une grande révolution et installé un gouvernement révolutionnaire par le passé. Elles ont anticipé la révolution que nous, franquistes du XXIe siècle, proposons de mener.

    Nous, francistes du XXIe siècle, adoptons les principes révolutionnaires du régime franciscain et les adaptons au Paraguay contemporain.

    Le francisme des débuts sert de point de départ à la construction d’une grande révolution paraguayenne du XXIe siècle. »

    Grosso modo, José Gaspar Rodríguez de Francia est vu ici comme un bourgeois radical, qui a eu la chance de parvenir au pouvoir et a cherché à réaliser une sorte de programme populaire maximaliste.

    Le problème, c’est que José Gaspar Rodríguez de Francia n’a pas joué le rôle qu’on lui attribue.

    Que voit-on, en effet, si on regarde le Paraguay guidé par El Supremo ?

    Eh bien, on constate qu’on a affaire à une économie paysanne de subsistance, avec en pratique les échanges se faisaient en nature.

    Le Paraguay, coupé de rapports avec l’extérieur et peu développé, a dû s’alimenter lui-même, et c’est pour cela que José Gaspar Rodríguez de Francia a distribué les terres.

    Il a d’ailleurs obligé les paysans à pratiquer également l’agriculture, alors que la tendance était simplement d’élever du bétail.

    Le Paraguay a dû produire lui-même les vêtements, les outils… d’où la militarisation des décisions pour gérer au mieux les pénuries et chercher à s’en sortir au moyen d’un commerce extérieur totalement sous contrôle.

    Toutes les mesures prises ne sont donc pas du type populaires (non démocratiques), mais militaires anti-démocratiques afin de maintenir une cohérence à la province, ainsi que sa survie.

    Le Paraguay est un des pays les plus touchés par la déforestation

    José Gaspar Rodríguez de Francia a joué par là un rôle éminent, il a été un lettré capable de prendre en main la direction d’une province afin de l’organiser pour sa survie et son maintien.

    Cependant, ce qu’il porte, ce n’est pas l’esprit bourgeois de l’entrepreneur, ni les progrès libéraux dans les sciences et les arts, c’est une approche de type administratif-militaire, afin de parer au plus urgent, en permanence, et de maintenir le cadre.

    D’ailleurs, sous son régime, l’économie stagne puis recule. Il n’y a pas d’élargissement de la base sociale des forces productives, seulement un repli ultra-défensif.

    Comment faut-il alors qualifier ce régime, puisqu’il n’y a pas eu de développement autonome du capitalisme au Paraguay, mais un retour à une économie paysanne naturelle, et donc un recul historique ?

    Il suffit de regarder la disposition des classes.

    On voit qu’on a un appareil d’État qui décide de tout à travers José Gaspar Rodríguez de Francia, et qu’on a ainsi la dictature de ceux qui savent, de ceux qui possèdent, de ceux qui ont les armes.

    Le régime est né à travers ceux qui savent, afin d’être en mesure d’organiser sa base.

    Mais ceux qui possèdent, même si mis au pas, relèvent des mêmes couches criollos que ceux qui savent.

    Quant à ceux qui ont les armes, ils vont former une couche à part désormais, mais celle-ci s’associe désormais dans son esprit à la gestion directe du pays, d’où le poids de l’armée dans l’histoire du Paraguay qui suivra.

    Les chutes de Monday (wikipedia)

    On a donc affaire à un féodalisme centralisé : José Gaspar Rodríguez de Francia a joué le rôle d’un duc qui prend des décisions de type militaire afin d’empêcher un effondrement local-régional.

    Car il ne faut pas se leurrer : malgré toutes les qualités de José Gaspar Rodríguez de Francia, le degré de complexité n’était pas si élevé que cela.

    N’importe quel joueur de jeu vidéo de simulation complexe du début du 21e siècle prend en compte autant voire plus de paramètres.

    Reste que là, on est dans un cadre non pas virtuel, mais historique. C’est la culture bourgeoise qui a permis à José Gaspar Rodríguez de Francia, par la connaissance de Rousseau, Robespierre et Napoléon, de sauver le Paraguay en neutralisant les masses et en les insérant dans un processus contrôlé de production.

    Cependant, l’État vit par une rente sur le dos de l’ensemble de la société, parasitant au nom du maintien du cadre général et de la gestion des pénuries dans le rapport à l’extérieur afin de procéder à de rares échanges.

    Les couches dominantes justifiaient ainsi ce qu’on peut appeler une rente, voire un tribut, en échange d’un rôle fonctionnel. Somme toute, cela rapproche des Moghols en Inde, ou bien encore de la Perse impériale pré-islamique, ainsi que des pharaons d’Égypte.

    Dans ce schéma, une « urgence » – les invasions d’ennemies, sa propre conquête ou bien des grands travaux – force à la mise en place d’un État central interventionniste et parasitaire.

    Le Paraguay est le pays du maté ; la variante la plus utilisée, appelée Tereré, est glacée et avec un ajout d’herbes médicinales

    D’ailleurs, si on regarde bien, il n’y a pas de base démocratique qui se soulève après la défaite face à la « triple alliance ».

    Le pays passe sans coup férir sous la coupe du capital britannique, des capitalistes espagnols ou argentins, des grands propriétaires terriens achetant toutes les terres à un État en faillite.

    On peut d’ailleurs remarquer que la traite des esclaves a été abolie en 1842, que l’esclavage a été formellement aboli en 1870.

    Même si cela ne concernait que 5 % de la population, c’est significatif, et ce d’autant plus que sous José Gaspar Rodríguez de Francia l’État s’arrogeait du travail gratuit auprès des Indiens, ou bien les rémunérait bien moins que les métis et criollos.

    Si on regarde donc bien, on peut voir que les réductions sont un accident, car les Jésuites agissaient dans une démarche d’évangélisation et profitaient d’une opportunité.

    L’intégration relative de la population par José Gaspar Rodríguez de Francia est également un accident, provoqué par l’effondrement de la monarchie espagnole, la menace portugaise depuis le Brésil ainsi que les désirs d’hégémonie de Buenos Aires.

    Un autre accident fut le désastre de 1865-1870 et la disparition d’une large partie de la population, surtout des hommes : c’est cela qui fut également un moteur pour le métissage, avec une petite immigration d’hommes se produisant alors, aboutissant à des mariages avec des femmes métisses ou guaranies.

    Il ne faut donc pas avoir en José Gaspar Rodríguez de Francia, ni les présidents Lopez, un cheminement égal allant dans le bon sens ; bien plus, il faut considérer qu’il s’est produit un développement inégal accordant au Paraguay un développement spécifique.

    Il n’y a pas eu d’âge d’or pour le Paraguay ; le Paraguay populaire reste à constituer et il est évident que son moteur principal est le métissage, expression démocratique traversant toutes les divisions artificielles, les traditions féodales ou néo-féodales, sapant tout justificatif à l’oligarchie.

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    Les pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique

  • L’Église catholique et le clergé dans la colonisation espagnole de l’Amérique

    La présentation de chaque pays latino-américain n’accorde qu’une place totalement secondaire à l’Église catholique et au clergé dans la colonisation espagnole. C’est une insuffisance nécessaire.

    Il est indéniable que le catholicisme est culturellement présent de manière massive dans les pays latino-américains, et qu’historiquement il a joué un rôle majeur dans la colonisation, comme source de légitimité (et également de prétexte).

    Cependant, le catholicisme a accompagné la colonisation, il n’en est pas la source. Et lors de la seconde moitié du 19e siècle, la mise en place des États modernes a largement cherché à faire reculer la présence institutionnelle du catholicisme, avec plus ou moins de réussite.

    L’aspect religieux n’est ainsi pas l’aspect principal. Et il n’est pas possible de mentionner la question religieuse en dehors des réalités spécifiques, qui impliquent d’immenses différences de perception de la religion dans les différents pays.

    La Vierge de Guadalupe est, par exemple connue, dans toute l’Amérique latine, mais c’est au Mexique qu’elle possède une centralité historique, dépassant de très loin une simple question religieuse. C’est devenu un symbole national, en plus de la ferveur religieuse.

    L’Uruguay est, inversement, marqué par la laïcité, alors que la Colombie se caractérise par une puissante institutionnalisation de l’Église catholique.

    Et on ne saurait comparer la situation du Paraguay, né historiquement des missionnaires jésuites organisant les Guaranis, avec le Panama qui est né parce que les États-Unis voulaient gérer le plus directement possible le territoire du canal transocéanique.

    Pourtant, il existe une réalité commune à tous les pays : les masses indiennes se sont très rapidement converties au catholicisme, et ce dans toutes les parties colonisées par l’Espagne.

    C’est un fait indéniable. Quel que soit le niveau de développement, que ce soit du côté des chasseurs-cueilleurs, des Incas dans le cadre d’un empire avec une religion à la faible théologie ou des Aztèques dans le cadre d’un empire avec une religion à la théologie (panthéiste) très développée, les conversions ont été rapides, massives, sans retour en arrière.

    Il y a eu des restes des religions passées, des mélanges, des fusions. Cependant, le triomphe du catholicisme a été absolument indiscutable.

    Cela correspond, bien entendu, au fait que le catholicisme provenait de l’avenir du point de vue des peuples américains, il représentait un état d’esprit plus développé, plus avancé.

    Le catholicisme tranquille du mode de production féodal particulièrement développé ne pouvait que vaincre le paganisme et son extrême tension propre à une situation d’esclavagisme ou de vie quotidienne propre aux chasseurs-cueilleurs.

    On peut et on doit regretter la destruction du paganisme qui avait un aspect matérialiste panthéiste résolu, même si basculant dans les explications magiques et les irrationalismes superstitieux.

    Néanmoins, le catholicisme est un monothéisme et le monothéisme correspond à une humanité parvenant à un certain stade de développement dans l’agriculture et la domestication des animaux.

    Les peuples colonisés n’étaient pas parvenus jusque-là ; la révolution de la vie quotidienne qu’a impliqué la colonisation ne pouvait que produire le triomphe du catholicisme.

    Comme cela pose des questions de fond qui éloignent de l’aspect principal ici abordé, à savoir le parcours historique en tant que tel de chaque pays d’Amérique issue de la colonisation espagnole, il n’est pas possible d’aborder cela en tant que tel ici.

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  • Les deux modalités : peninsulares et criollos

    La monarchie espagnole n’a pas fait confiance aux conquistadors, et ce dès le départ. Elle s’est empressée d’établir une administration pour les surveiller.

    Le souci était que si l’on envoie des gens sur place et qu’ils restent sur place, ils vont nécessairement s’acoquiner avec des conquistadors prêts à tout pour frauder.

    La logique de la Reconquista a alors primé et la monarchie espagnole a considéré que plus un représentant était ethniquement proche de la monarchie, plus il était fiable.

    Concrètement, cela veut dire que les principaux fonctionnaires des colonies espagnoles en Amérique étaient des émissaires temporaires.

    Cela impliquait un décalage toujours plus grand entre :

    – un appareil d’État constitué d’Espagnols venant d’Espagne – les peninsulares (péninsulaires) – pour rester quelques années en Amérique ;

    – une élite coloniale constituée d’Espagnols nés en Amérique (les « criollos »), qui sont en réalité, au bout de quelques générations, des Espagnols nés en Amérique dont les ancêtres sont également nés en Amérique.

    Ce qu’il faut bien voir ici, c’est que le nombre de femmes espagnoles s’installant en Amérique est très faible, et que donc il y a un processus de relatif métissage, y compris dans l’élite.

    Ce processus a été occulté, caché, etc., parce que de par la disposition des forces établie par la monarchie espagnole, être espagnol ethniquement était la meilleure chose qui soit et, par conséquent, plus on est métissé, plus on est rabaissé socialement.

    Il existe ainsi à l’époque un catalogue de nuances extrêmement nombreuses définissant les mélanges raciaux.

    Un Quinterón, c’est-à-dire quelqu’un ayant un arrière-arrière-grand-parent d’origine non-européenne, valait dans ce schéma raciste socialement davantage qu’un Cuarterón, c’est-à-dire quelqu’un qui a un seul grand-parent non-européen.

    Cette lecture en castes ethniques – il faut dire caste, car on ne peut pas en sortir en raison de sa couleur de peau et de ses ancêtres – a produit une séparation toujours plus franche entre les Espagnols nés en Espagne et ceux nés en Amérique.

    Et ce qui va catalyser la rancœur et le désir d’affranchissement des élites criollos, c’est que les péninsulaires ont à la fois les meilleurs rôles et le mauvais rôle. Ce sont eux qui décident, bien qu’ils agissent conformément aux décisions de la monarchie espagnole.

    Ils sont vice-rois, intendants, présidents d’audiencias (au rôle administratif, exécutif et judiciaire), juges, inspecteurs royaux, évêques, archevêques, inquisiteurs, administrateur des douanes, receveur royal [des impôts], etc.

    L’élite des fonctionnaires est constituée de quelques dizaines à centaines de personnes dans l’ensemble de l’empire.

    Elle doit rendre des comptes à la monarchie espagnole : à la fin de chaque présence, il y a une « résidence » obligatoire sur place avec vérification du travail fait.

    C’était considéré comme d’autant plus important que du fait du cadre administratif féodal, les hauts fonctionnaires faisaient la pluie et le beau temps, et pouvaient facilement basculer dans la corruption.

    Ils s’enrichissaient de toute façon de manière significative. Même s’ils repartaient la plupart du temps en Espagne, ils pouvaient s’approprier des terres et des mines, dont ils confiaient la responsabilité à un intendant.

    En plus de ces hauts fonctionnaires, on a plusieurs milliers de fonctionnaires d’importance moyenne (corregidor c’est-à-dire un administrateur local, intendant, maire, commandant de garnison, supérieur d’ordre religieux…), et un peu plus de fonctionnaires locaux servant surtout de subalternes et de secrétaires.

    Les fonctionnaires aux meilleurs postes sont évidemment à la fois enviés pour leurs positions et cibles de l’hostilité de ceux qui se voient comme des victimes de l’administration.

    C’était d’autant plus vrai que l’administration cherchait à enserrer les colonies de la manière la plus stricte.

    Elles n’avaient pas le droit de commercer entre elles et l’Espagne entendait les maintenir dépendantes au niveau de plusieurs productions qui leur étaient extrêmement restreintes ou plus couramment interdites tel que la fabrication de biens manufacturés (les textiles, les armes, les meubles, la production de navires, la production de livres, les vignes, les olives, la soie, etc.).

    L’administration apparaissait donc comme d’autant plus importante, car servant de sas avec l’Espagne. Et le fait que le principal personnel soit modifié tous les 3 à 8 ans poussait à voir cette administration comme une réalité abstraite, se surajoutant à la réalité.

    La monarchie espagnole, afin de relâcher la pression un minimum, avait initialement permis que des postes soient remis tout de même à des Espagnols criollos. Elle ne disposait de toute manière pas forcément du personnel adéquat au départ.

    C’est pourquoi, au milieu du 17e siècle, les peninsulares formaient autour de 40 % des fonctionnaires, avec naturellement notamment les plus hauts postes.

    Néanmoins, lorsque la monarchie absolue commença au 18e siècle à entrer dans une profonde décadence, elle se replia sur elle-même et la part des Espagnols criollos se réduisit à autour du quart.

    C’est là ce qui scelle la contradiction entre les peninsulares au service d’une puissance espagnole s’affaiblissant et les criollos soucieux de trouver des opportunités d’élargir leur pouvoir.

    La monarchie espagnole comprit sur le tard que cela ne pouvait plus fonctionner. Une inspection générale avait ainsi été mise en place, en 1778 pour la Nouvelle-Grenade, afin d’étudier la situation des colonies et décider de réorganisations.

    La méthode n’était pas nouvelle, mais par le passé il y avait trop de corruption et il fallait des mois avant que les informations ne parviennent à destination, ce qui est évidemment catastrophique pour approfondir des enquêtes, choisir d’auditionner des témoins et des plaignants, examiner à temps les registres financiers, faire des réformes administratives, remplacer ou révoquer à temps des fonctionnaires, imposer des demandes, etc.

    Au même moment, il y eut aussi la réorganisation géographique du découpage des administrations. Là encore, cela arrivait trop tard et la féodalité de la monarchie espagnole empêchait dans tous les cas une avancée suffisamment solide.

    De manière notable, ce découpage va par contre renforcer les initiatives locales, produisant dans les grandes lignes la délimitation des futurs pays latino-américains.

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  • Les deux modalités : encomiendas et haciendas

    Lors de la Reconquista, la monarchie espagnole a joué sur plusieurs tableaux.

    Elle a remis des terres reprises aux musulmans à des nobles, des chevaliers, des ordres militaires s’étant fait remarquer lors des opérations militaires. C’était une manière de motiver l’esprit d’aventure.

    Ces terres étaient habitées par des chrétiens, mais pas seulement : il y avait des juifs et des musulmans, qui ont été acceptés (jusqu’en 1492), mais seulement comme citoyens de seconde zone, avec l’exigence de la soumission, des tributs, du travail extorqué.

    La monarchie espagnole a également fait en sorte que des colons puissent venir travailler la terre dans les zones reprises aux musulmans.

    Certains étaient libres et avaient des accords pouvant éviter d’être trop défavorables par rapport au Seigneur local, pour d’autres il y avait une dépendance plus poussée (avec une redevance, une location, etc.).

    On a deux choses fondamentales : la remise de terre et l’emploi des populations locales (avec une hiérarchie allant du colon aux juifs et musulmans en passant par les chrétiens réduits à la servitude).

    C’est très exactement le modèle de ce qui a été mis en place en Amérique.

    Rappelons que la colonisation de ce continent a été réalisée par des conquistadors, c’est-à-dire surtout des membres de la petite noblesse (les « hidalgos »), voire de couches non nobles mais propices à la formation d’aventuriers et de mercenaires.

    Les conquistadors étaient avides de richesses, ce sont eux qui ont forcé de manière résolue la colonisation, sans forcément attendre d’autorisations, et même parfois en s’y opposant.

    Leur esprit indiscipliné inquiéta la monarchie espagnole, qui avait toutefois besoin d’eux alors que le potentiel de l’Amérique s’avérait toujours plus immense.

    Dès le départ de la colonisation et des avancées des conquistadors, la monarchie espagnole met ainsi en place l’encomienda. Le principe est simple : le roi d’Espagne « confiait » à un colon espagnol (l’encomendero) une partie de ses nouveaux sujets.

    On parle bien sûr des Indiens : officiellement, ceux-ci devaient découvrir la foi chrétienne et être protégés, en échange de différents services. En pratique, c’était la justification de l’asservissement des Indiens, de manière très cruelle, rapprochant plus de l’esclavage que du servage.

    La monarchie espagnole avait trouvé cette méthode pertinente pour éviter d’être débordée par les conquistadors, car les terres restaient la propriété de la Couronne. C’est le travail des Indiens qui était confié aux conquistadors, et ce en théorie afin de contribuer à l’évangélisation.

    Cette mise en place des encomenderos a grandement contribué, avec les maladies importées d’Europe et inconnues des Indiens, à l’effondrement démographique de la population colonisée. Autour de 90 % des Indiens meurent en l’espace de quelques décennies.

    Une fois le processus de conquête terminé, la monarchie espagnole se débarrassa du système, qui avait deux inconvénients. Le premier était le comportement barbare des encomenderos, le second le manque de productivité.

    La monarchie espagnole avait besoin en Amérique d’une vaste production agricole, de grands élevages, d’une extraction minière de grande ampleur. Cela nécessitait une organisation du travail efficace et pouvant être supervisée.

    C’est ce qui amène à l’établissement d’une base directement féodale en Amérique, qui impliquait de reconnaître des titres fonciers à des nobles en tant que tels.

    Dans les faits, cela correspond à la hacienda. C’est un grand domaine, pratiquant l’agriculture et l’élevage, voire les deux.

    Elle relève de la propriété privée, dont on hérite ou que l’on peut acheter. Les travailleurs consistent bien entendu en les Indiens, qui peuvent être officiellement engagés, mais qui en réalité sont forcés à différentes activités et surtout poussés à s’endetter, ce qui les ramène au statut d’esclave.

    Cet endettement passait par le principe suivant : la hacienda était autosuffisante et les Indiens forcés d’acheter dans la boutique de la hacienda. Ce lieu, avec des prix élevés, consistait en le piège pour tromper les Indiens et les asservir « légalement ».

    Et tout cet environnement autosuffisant économiquement amenait le grand propriétaire terrien, haciendado à faire pratiquement ce qu’il voulait sur son domaine.

    Il est très difficile d’avoir des chiffres, mais on peut considérer qu’il y avait à peu près 30 000 haciendas dans le Mexique actuel et 20 000 dans le Pérou actuel.

    C’est la base de la formation sociale de grands propriétaires terriens, qui ne vont jamais perdre leur hégémonie dans les pays d’Amérique latine, même s’ils devront plus ou moins la partager avec les capitalistes des villes, qui de leur côté s’aligneront très vite surtout sur les pays capitalistes européens (le Royaume-Uni avant tout) puis sur les États-Unis.

    Et le patriarcat latino-américain est le produit de cette formation sociale, prolongement des conquistadors, avec une logique de grands propriétaires agricoles et de cow-boy mangeant de la viande, avec une attitude de conquérant, une aisance dans l’expression de l’ultra-violence, l’obséquiosité et le conservatisme.

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  • L’Amérique latine, des « peninsulares » aux incessants coups d’État

    Les présentations des pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique visent à saisir leur parcours propre, les spécificités de leurs émergences historiques.

    Avec José Carlos Mariátegui qui a réussi à magistralement analyser le parcours historique du Pérou, on sait qu’il faut voir le parcours vivant de la réalité : la vie du mode de production, le parcours du matériau humain en transformation, les manières dont les choses et les êtres humains s’agencent.

    Il ne s’agit pas de faire un fétiche de réalités spécifiques à tel ou tel pays et de s’imaginer que tout dépendrait de ça. Il n’existe pas de telles « structures » décisives.

    L’objectif, c’est au contraire de voir l’Histoire en mouvement, de reconnaître la dignité du réel.

    Et ce qu’il faut toujours garder en tête, c’est que la naissance des pays d’Amérique latine ne se produit pas lors d’une simple crise, avec la monarchie espagnole incapable de conserver le contrôle de ses colonies.

    La naissance des pays d’Amérique latine est elle-même une crise, qui ne s’est jamais terminée. Les incessants coups d’État le prouvent. Il est constamment recherché un équilibre, une stabilité, alors qu’en réalité la contradiction est interne.

    Cette contradiction consiste initialement en la vitalité de la contradiction entre Espagnols peninsulares et Espagnols criollos.

    La monarchie espagnole, lorsque le continent américain est « découvert » en 1492 par Christophe Colomb, vient tout juste de triompher des envahisseurs musulmans. C’est ce qu’on appelle, du point de vue de la monarchie espagnole, la « Reconquista ».

    La Reconquista et sa victoire s’accompagnent de deux modalités.

    D’une part, on est dans une opération militaire de guerre, de prise de contrôle, d’établissement du pouvoir. Cela veut dire que les guerriers sont soutenus, remerciés, valorisés : les chefs de guerre se voient, au fur et à mesure des avancées, remettre des terres, avec notamment des juifs et des musulmans à leur service (avant leur expulsion en 1492).

    Il va se produire la même chose en Amérique.

    D’autre part, on est dans une reconquête et dans une peur paranoïaque de perdre ce qui a été conquis. Par conséquent, les Espagnols des territoires non conquis se voient accorder davantage de confiance que ceux des territoires conquis.

    Les Juifs et les musulmans seront même finalement expulsés, car considérés comme un risque potentiel. Et ceux qui se convertissent seront vus comme suspects par une inquisition fanatique débordant même les consignes du Vatican et obéissant aux exigences particulièrement brutales de la monarchie espagnole.

    Pendant deux siècles, obtenir des postes à responsabilité impliquait en Espagne de prouver sa  limpieza de sangre, sa « pureté de sang », c’est-à-dire la preuve qu’on n’était pas d’une famille de juifs ou de musulmans convertis.

    Il y a une hiérarchie « ethnique » qui est établie, où il est considéré que plus proche on est historiquement du noyau dur de la monarchie espagnole reconquérante, plus on est fidèle à celle-ci.

    Il va se produire la même chose en Amérique.

    L’attribution de fiefs aux conquistadors faisant la conquête de l’Amérique et la hiérarchie ethnique vont permettre à la monarchie espagnole de très vite être en mesure d’établir un pouvoir très fort.

    Sur le long terme, cela ne pouvait que se retourner en son contraire. C’est ce qui donne naissance aux pays indépendants d’Amérique latine, par en haut.

    Mais ces pays sont donc le produit d’un échec, ils sont la négation d’une incapacité.

    Ils sont ainsi eux-mêmes incapables.

    Il faut donc la négation de la négation, c’est-à-dire la réelle naissance des pays d’Amérique latine comme nations, sur une base populaire, donc démocratique.

    L’indépendance des pays issus de la colonisation espagnole en Amérique ne signifie pas que différentes nations ont émergé, seulement qu’un territoire a acquis son autonomie complète. Il est affirmé que des nations sont nées, mais c’est erroné : ce n’est pas la fin, mais le tout début de l’émergence nationale.

    L’indépendance n’est pas le couronnement de l’émergence des nations, mais le tout début. Et la nation émerge, de manière tourmentée, dans un territoire se prétendant déjà nation, mais relevant en réalité d’une construction par en haut.

    Voilà pourquoi chaque pays d’Amérique latine connaît, dans son histoire, une instabilité chronique, des affrontements déchirants de proportion immense, des fuites en avant permanentes de la part des régimes, une opposition frontale entre une petite minorité très aisée vivant à l’écart et des larges masses dans une pauvreté chronique et une précarité prononcée.

    Les révolutions démocratiques sont donc inévitables en Amérique latine ; les masses populaires ne sauraient accepter de s’affirmer numériquement et culturellement et d’être pourtant des laissés pour compte du progrès des forces productives, d’être repoussés avec hostilité de la part de l’appareil d’État.

    L’affirmation d’un État nouveau – ce qui veut dire la guerre populaire – est inéluctable comme nécessité historique. L’Amérique latine va voir les nations naître – ce qui implique la révolution démocratique portée par la classe ouvrière et allant de manière ininterrompue au socialisme.

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  • L’Argentine

    L’Argentine a une histoire très simple à comprendre, tout est très lisible une fois qu’on a saisi la clef.

    Si par contre on suit les événements un par un, on se retrouve devant une avalanche de faits et il faudrait des années d’études pour obtenir ne serait-ce qu’un aperçu.

    (wikipedia)

    Sur quoi faut-il se fonder ? Sur le port de Buenos Aires.

    Il est adéquatement placé sur la côte atlantique du point de vue européen, et pourtant la monarchie espagnole a fait l’erreur stratégique de le mettre de côté, puis de le négliger.

    Initialement, la ville de Buenos Aires est établie en 1536 sous le nom de Puerto de Nuestra Señora Santa María del Buen Ayre, le Port de Notre-Dame-Sainte-Marie-du-Bon-Vent.

    Le choix fait référence au culte catholique, en relation avec les attentes des marins d’un « bon vent ».

    Néanmoins, les attaques des Indiens amenèrent rapidement à l’abandon des installations réalisées, après une situation dramatique marquée par la faim la plus complète.

    Trois soldats, pendus pour avoir mangé un cheval en cachette, virent ainsi leurs cadavres dévorés.

    La colonisation espagnole revint rapidement à la charge cependant, avec une reconstitution en 1580 comme Ciudad de la Santísima Trinidad y Puerto Santa María de los Buenos Aires, Ville de la Très Sainte Trinité et Port de Notre-Dame-Sainte-Marie-du-Bon-Vent.

    Buenos Aires vu par un marin néerlandais, vers 1628

    Le facteur clef fut ici que les colons avaient amené des vaches, ce qui a permis de maintenir une alimentation et, par la systématisation de l’élevage, d’agrandir la petite colonie.

    On a ici un aspect essentiel pour le développement du mode de production.

    L’introduction dans cette partie de l’Amérique latine d’un animal modifié sur un nombre très important de générations en Europe représente un événement de la plus haute importance.

    Le développement de l’Argentine se confond directement, par la suite, justement avec cette production de viande et de cuir fondée sur l’exploitation animale.

    Tableau de 1888 de l’Italien Ignacio Manzoni où un cowboy argentin (un « gaucho ») montre à un étranger le mode de rôtissage local typique (l’asado, également un événement social), alors qu’une jeune fille lui remet un maté à boire

    Et cela se combine avec la démarche de la colonisation, consistant en l’établissement de bases productives, « super »-productives, au moyen de l’accumulation de capacités de production.

    Mais avant d’arriver à comment l’Argentine est née comme projet colonial, et même comme double projet colonial, il faut voir sa situation à sa fondation.

    Et, initialement, Buenos Aires consiste surtout en un port qui est simplement constaté par la monarchie espagnole, et en pratique délibérément délaissé.

    En effet, la monarchie espagnole avait organisé deux bases fondamentales dans sa colonisation. La première était la ville de Mexico, fondée sur les ruines de Tenochtitlan ; la seconde, c’était la ville de Lima, fondé en 1535.

    Au Nord, il y a la Vice-royauté de la Nouvelle Espagne, avec comme axe les restes de l’empire aztèque et un étalement jusqu’à l’Amérique centrale.

    Au Sud, il y a la Vice-Royauté du Pérou, avec comme axe les restes de l’empire inca, et un étalement tout autour.

    Les empires espagnol (en bleu) et portugais (en vert) en Amérique

    Buenos Aires est donc à l’écart des deux bases principales et la monarchie espagnole, étant ce qu’elle est, lui interdit de pratiquer le commerce avec l’Europe.

    Son statut, dans sa zone, est d’être un support éventuel en cas de soucis avec les Indiens ou les Portugais du Brésil, rien de plus.

    En Amérique latine, tout est entièrement subordonné à Lima et au port de Callao, par qui tout doit passer.

    C’était totalement absurde pour deux raisons.

    Les deux cercles sont concentrés sur Lima (avec le port de Callao) et Buenos Aires ; le canal de Panama n’existant pas encore, les navires de Lima vont jusqu’en Amérique centrale, déposent leurs marchandises qui sont ensuite transportées à pied pour ensuite repartir en navire depuis les Caraïbes

    La première, c’est que Buenos Aires se situe dans une zone qui fut appelée le Río de la Plata (la rivière de l’argent) ; long de 280 km, c’est pour certains un estuaire, pour d’autres un golfe, voire un fleuve.

    Le Río de la Plata, avec Buenos Aires et Montevideo

    Deux fleuves y débouchent, le Río Paraná et le Río Uruguay ; le Río Paraná est long de 4 099 km, le Río Uruguay de 1838 km.

    Il était évident que tout processus de pénétration à l’intérieur des terres allait profiter de ces deux fleuves et attribuer un rôle toujours plus important à Buenos Aires.

    C’était même encore plus vrai car le Portugal avait largement commencé à coloniser le Brésil.

    Or, exactement à cette époque, il s’était mis en place une « Union ibérique », union de l’Espagne et du Portugal, avant que ce dernier ne se révolte.

    L’Union ibérique fut éphémère ; elle ne dura que de 1580 à 1640. Mais on est au tout début de l’histoire de Buenos Aires et cela fait que le port put irradier sur une très vaste zone.

    Elle fut pour cette raison le débouché de tous les contrebandiers agissant de manière considérable un peu partout.

    Les universités fondées dans l’empire colonial espagnol : pour l’Argentine actuelle, on a l’Université de Córdoba en 1613, alors que celle de Buenos Aires n’a été fondée qu’après l’indépendance, en 1821

    La monarchie espagnole a réagi de manière assez rapide à cette situation, procédant en 1603 à l’expulsion de tous les Portugais, acteurs majeurs de la contrebande, notamment concernant l’argent des mines de Potosí, en Bolivie.

    Le Portugal, en 1680, finit par réagir avec la mise en place d’une colonie sur la côte en face de Buenos Aires, dénommée Colônia do Santíssimo Sacramento, dans le but de prolonger la contrebande.

    La monarchie espagnole vint écraser l’entreprise, avec succès sur le plan militaire.

    Cela n’assécha toutefois pas la contrebande. Buenos Aires, donnant sur l’Atlantique, bien à l’écart de Lima, était trop intéressante de par son emplacement.

    Ce fut particulièrement vrai pour les marchands d’esclaves, qui ne cessèrent de monter en puissance.

    Entre 100 000 et 200 000 esclaves venus d’Afrique passèrent par Buenos Aires, un chiffre très difficile à évaluer, surtout en raison du rôle de plaque tournante du port de la ville, les esclaves étant dispatchés dans toute la région, voire jusqu’au Pérou.

    La Grande-Bretagne joue un rôle majeur dans ce trafic, tant légalement qu’illégalement, à partir de 1713, date du Traité d’Utrecht entre les grandes puissances européennes.

    Il était alors évident que Buenos Aires jouait un rôle toujours plus important.

    Le roi d’Espagne Charles III fit alors de Buenos Aires une « Intendencia » en 1772, avant de finalement fonder une nouvelle entité en 1776, la Vice-royauté du Río de la Plata.

    Une scène de la Vice-royauté de du Río de la Plata., vers 1784-1806

    Le territoire de cette Vice-royauté correspond aujourd’hui à l’Argentine, à la Bolivie, au Paraguay, à l’Uruguay, une partie du Chili, ainsi que du sud du Brésil.

    Cela officialisait l’ouverture du port de Buenos Aires et l’économie se mit à fleurir, puisque enfin le passage était libre alors que le territoire directement concerné se voyait largement agrandi.

    Le passage de la Bolivie à la Vice-royauté du Río de la Plata, au lieu du Pérou, est l’expression majeure de ce renversement historique.

    Les fermes laitières se transformèrent en grands ranchs, avec la viande exportée notamment au Brésil et les cuirs en Grande-Bretagne (puis au Royaume-Uni).

    Buenos Aires dut cependant aussi faire face aux pirates anglais, néerlandais, français, danois ; surtout, la ville dut faire face à une tentative britannique de prise de contrôle de la région.

    Une vue de Buenos Aires en 1820

    1600 soldats britanniques prirent Buenos Aires en juin 1806, mais la révolte locale et l’intervention espagnole les en chassa dès le mois d’août dans la bataille de la Reconquista.

    10 000 soldats britanniques revinrent quelques mois après, mais leur avant-garde de 5 000 hommes fut défaite et l’opération s’arrêta net.

    Un acteur majeur du côté de Buenos Aires fut Jacques de Liniers, un Français passé au service du roi d’Espagne.

    Mais celui-ci s’appuya surtout sur la mobilisation populaire, avec des milices montées de toute pièce.

    Cela galvanisa l’esprit populaire et cela juste avant que la monarchie espagnole ne s’effondre sur elle-même en raison de l’invasion napoléonienne.

    De plus, au cours de la seconde tentative britannique, le vice-roi Rafael de Sobremonte avait été mis de côté pour son inefficacité déjà prouvée en 1806 lors de la défense ratée de Buenos Aires.

    Il y avait donc déjà une cassure nette de Buenos Aires avec la monarchie espagnole.

    Les ferments d’une affirmation locale étaient déjà présents, tant par le parcours autonome du port de Buenos Aires par rapport à la colonisation classique mexicano-péruvienne, que par la résistance face aux Britanniques.

    Une vue de la cathédrale de Buenos Aires en 1829

    Une réaction des Espagnols péninsulaires, nés dans la métropole et formant la caste supérieure, consista en une tentative de coup de force en 1809, qui échoua. Vint alors la « semaine de mai », en 1810, où une junte locale prit le pouvoir.

    Elle fut mise en place par la tenue d’un cabildo ouvert, c’est-à-dire d’une réunion extraordinaire du conseil municipal de fait élargi.

    C’était de fait l’autonomie décisionnelle des criollos, les Espagnols nés en Amérique, par rapport à une monarchie espagnole ne fonctionnant plus du tout en raison de l’invasion napoléonienne.

    Le Cabildo ouvert de 1810 à Buenos Aires vu par Pedro Subercaseaux en 1910

    Encore cela était-il valable seulement pour Buenos Aires. Qu’allait-il en être dans le reste des territoires de la Vice-royauté du Río de la Plata ?

    C’est très exactement là que se joue l’histoire argentine. C’est la période décisive, tout ce qui va s’ensuivre dépend précisément du foyer de contradictions se formant ici.

    Quel est le problème ? Il est simple : ce qui se passe à Buenos Aires se déroule au début du 19e siècle.

    Néanmoins, on n’est pas à l’échelle d’un pays.

    On est dans une ville, de 60 000 habitants environ, avec surtout des Criollos en majorité, une petite minorité d’Espagnols péninsulaires ayant les postes les plus importants, autour de 30 % de noirs et de métis.

    Et cette ville est à la marge d’un empire colonial, avec des provinces avoisinantes formant un arrière-pays où, dans les faits, tout reste à développer.

    Si on veut donc analyser une situation concrète à un moment concret, on doit donc dire que ce qui se déroule à Buenos Aires en 1810 flotte littéralement historiquement.

    On pourrait assimiler la révolte des criollos à une révolte urbaine contre le pouvoir central telle qu’on en a vu régulièrement au moyen-âge européen. On serait alors dans une situation féodale.

    Il serait également possible d’envisager les choses autrement, en considérant qu’il s’agit d’un affrontement uniquement propre aux castes dominantes, et alors il faudrait pencher vers une situation propre à l’antiquité, avec une révolution de palais.

    Ou, peut-être de manière plus pertinente, il faut rapprocher la situation de Buenos Aires à celle de l’empire d’Alexandre le Grand.

    Lorsque ce dernier meurt, les provinces se séparent les unes des autres, avec un satrape à sa tête.

    La province coloniale est loin et le pouvoir central est affaibli ou dysfonctionnel : il y a sécession.

    Le découpage des provinces de l’Argentine en 1820

    Tout cela pour dire que, en 1810, les classes au sens historique du terme sont loin d’être existantes en tant que tel.

    Il n’y a même pas de cadre national unifié, donc au sens strict on est même avant l’éclosion du capitalisme puisque celui-ci permet celui-là.

    On a pourtant bien des marchands et des commerçants, avec une insertion dans des échanges avec l’Europe, donc un capitalisme réel même si peu élargi.

    Tout cela est dû à la situation historique de Buenos Aires et à l’erreur stratégique commise initialement par la monarchie espagnole de considérer que l’existence de celle-ci serait toujours secondaire.

    Et c’est la raison pour laquelle il faut considérer que la colonisation ne se termine pas avec la fondation de l’Argentine. Au contraire, il y a une seconde session de colonisation.

    Le premier drapeau officiel des provinces unies du Río de la Plata, à partir de 1818

    Deux faits le montrent très simplement : la guerre civile et l’immigration.

    Il y a ainsi bien une proclamation d’indépendance de l’Argentine en 1816 et un affrontement victorieux avec les forces liées à la monarchie espagnole.

    Cependant, c’est la guerre civile qui s’ensuit. Les pouvoirs locaux voient l’affirmation d’un caudillo, sorte de chef suprême, tout le monde se faisant la guerre afin d’obtenir l’hégémonie.

    Sur le papier, on a les fédéralistes qui affrontent les tenants de l’unité, c’est-à-dire ceux favorables à l’hégémonie de Buenos Aires.

    Mais, en pratique, on est dans une situation digne du moyen-âge européen.

    De ce fait, on a une Confédération argentine qui porte au pouvoir Juan Manuel de Rosas, un fédéraliste qui en pratique favorisa finalement Buenos Aires, et mit en place des escadrons d’assassins, la Sociedad Popular Restauradora (connue sous le nom de Mazorca).

    20 000 opposants furent assassinés, jusqu’à la mort de Juan Manuel de Rosas en 1852.

    Tout cela est dramatique et, surtout, clairement dans une logique de fuite en avant. Il y a la tendance historique, de la part des dominants, à tenter de « verrouiller » l’Argentine.

    Le manque total de clarté idéologique, les innombrables événements de cette époque, la multiplication immense des acteurs… ne doivent donc pas appeler à une lecture raisonnable, à une interprétation matérialiste comme on le ferait pour une société bourgeoise.

    On est ici dans une tentative artificielle de forcer les choses, qui relève du féodalisme, avec des barrières qui tombent au point qu’on en revient par moments aux attitudes tyranniques de l’esclavagisme, le tout avec des éléments du capitalisme largement présents.

    Ce processus fut tellement violent qu’il aboutit même à la séparation de Buenos Aires de la Confédération argentine, de 1852 à 1861.

    Le drapeau de Buenos Aires indépendant, de 1852 à 1861
    Le drapeau de la Confédération argentine, de 1852 à 1861

    Buenos Aires fut ensuite victorieuse militairement sur la Confédération argentine à la bataille de Pavón en septembre 1861 ; chaque armée avait autour de 16 000 soldats.

    En comparaison, la guerre de Sécession au même moment en Amérique du Nord va opposer 2 millions de soldats contre un million, faisant entre 600 000 et 800 000 morts. La guerre franco-allemande de 1870 concerna trois millions de soldats.

    On voit tout de suite la nature de la question. On est à petite échelle, on est pas dans un système historique peu développé, tout est très marginal sur le plan historique.

    Le rôle des individus, des aventuriers, des carriéristes, des opportunistes… joue autant qu’il y a des centaines, voire des milliers d’années.

    On est dans une situation où des factions s’affrontent, sans avoir en rien une véritable envergure qui les porte historiquement.

    Naturellement, moins ils en ont, plus ils forceront le trait sur ce plan. Voici quelques lignes lyriques de Bartolomé Mitre. Il fut président du gouvernement de l’État de Buenos Aires de 1860 à 1862, puis président de l’Argentine de 1862 à 1868.

    « Chaque jour qui passe me convainc davantage que les pays du Rio de la Plata sont de beaux pays pour y vivre et y mourir.

    C’est en eux que l’on vit la vie tempêtueuse de la passion, que le cœur se répand en une atmosphère échauffée par des sentiments généreux, que l’intelligence a un culte, des idées et des inspirations reflétées dans les hommes et dans les événements publics, les baignant de cette lumière brillante qui caractérise toutes nos choses si petites qu’elles soient.

    Il est beau d’y mourir parce qu’en mourant dans la plénitude de l’énergie on peut s’écrier : j’ai vécu! »

    La victoire à la bataille de Pavón en 1861 va permettre à Buenos Aires de dicter ses conditions à la Confédération argentine qu’elle réintégra.

    Au cours de ce processus, Buenos Aires devient une ville au sens strict : elle perd son statut de province (dont le territoire s’était élargi d’ailleurs au fur et à mesure).

    Autrement dit, le reste du pays se voit renforcé parallèlement à la reconnaissance de Buenos Aires comme centre névralgique du pays, en tant que capitale et par son port.

    La promenade de Juillet (qui donne donc sur la mer) à Buenos Aires vers 1867

    Commence alors ce qu’on doit appeler la seconde vague de colonisation.

    De 1857 à 1940, le pays accueille une population nouvelle, en masse : 2,9 millions d’Italiens, 2 millions d’Espagnols, 239 000 Français, ainsi que des centaines de milliers de Polonais, Russes, Turcs, Allemands, Austro-Hongrois, Britanniques, Portugais, Yougoslaves, Suisses, Belges, etc.

    En 1809, il y avait 406 000 habitants en Argentine. Commence alors la grande séquence.

    Il y en a 935 000 habitants en 1849, 1,3 millions dix ans plus tard, 1,7 millions vingt ans plus tard.

    Il y a 2,5 millions d’habitants en 1880, 4,5 millions en 1895. On passe à 7,8 millions en 1914 !

    Puis on a 15,8 millions d’habitants en 1947, 20 millions en 1960, 45 millions en 2022. On a alors une progression qu’on peut qualifier de « normal ».

    Buenos Aires, 1937, vue nocturne de la Avenida de Mayo et de la Avenida Roque Sáenz Peña depuis le Palacio Ayerz

    La capitale a, bien entendu, connu une croissance parallèle. En 1778, Buenos Aires avait 24 000 habitants. En 1836, elle en avait 62 000.

    On a alors une progression fulgurante, puisqu’elle en a ensuite 313 000 en 1880, 660 000 en 1895, 1,5 millions en 1914, 2,9 millions en 1947.

    Elle en a désormais 3 millions, mais 16 millions si on compte l’agglomération.

    Ce qui compte véritablement, c’est que de 1857 à 1940, on a une immigration massive qui se déverse sur le pays.

    Mais plus que d’immigration, il faut parler de colonisation.

    Car les immigrants ne s’insèrent pas seulement dans un cadre préexistant : ils l’élargissent.

    Ils remplissent les provinces, et les provinces elles-mêmes s’agrandissent, puisque de 1878 à 1885, l’Argentine procède à la « conquête du désert », c’est-à-dire à l’élimination des dernières régions encore sous contrôle des Indiens.

    L’avancée avant la « conquête du désert » (wikipedia)
    Les quatorze provinces de l’Argentine et en vert le territoire des Mapuches de l’Est de la cordillère des Andes (« Puelmapu ») (wikipedia)
    La conquête du désert (wikipedia)

    Cette colonisation à la fois territoriale et de peuplement appuie ce qui est déjà en place. On a ainsi tout un système où un propriétaire foncier confiait ses terres à des grands métayers, qui eux-mêmes les louaient par parcelles.

    Et les principales familles criollos issues de la première colonisation possédaient de vastes terres arables et des pâturages, allant jusqu’à 500 000 hectares.

    On a ainsi un processus de « l’un dans l’autre » ; l’ancienne colonisation s’imbrique dans la nouvelle, et inversement.

    Cela permit un cycle d’accumulation marqué : en 1920, l’Argentine était le premier exportateur de blé et de viande, tout en ayant un capitalisme qui se développait, avec notamment des industries du textile, du ciment, du verre, de la métallurgie, de l’électrotechnique et de la construction navale.

    Bien sûr, ici Buenos Aires accueillait les 2/3 des entreprises et les ouvriers, dans leur très large majorité, étaient nés hors d’Argentine.

    Le théâtre Colón de Buenos Aires, datant de 190! et dédié à l’opéra et au ballet, la ville étant un centre mondial des spectacles et du théâtre

    Les vaches, Buenos Aires et l’immigration sont les facteurs clefs de l’émergence de l’Argentine, dont la naissance ne date pas de la proclamation de l’indépendance, ni de la colonisation-immigration.

    Sa naissance provient de la contradiction entre la proclamation de l’indépendance et la colonisation-immigration, de leur enchevêtrement.

    Cela veut dire aussi qu’il y a une multitude de couches différentes se superposant durant cette période.

    Ainsi, si Buenos Aires est en 1914 une ville historiquement moderne, dans les provinces par contre on trouvait aisément des rapports féodaux, voire semi-esclavagistes dans les plantations de canne à sucre, de tabac et de maté.

    Et le capital britannique jouait un rôle majeur dans l’économie, dont le symbole était que les 25 000 km du réseau ferroviaire relevaient d’entreprises britanniques.

    Le capital venant des États-Unis commença également à s’installer massivement.

    Cela fit que, lorsque commence la première générale du capitalisme en 1914-1917, l’Argentine se retrouve sans perspectives. Si la croissance avait été continue, elle aurait pu très largement s’affirmer.

    Mais un ralentissement, lié à la situation mondiale, impliquait que le « l’un dans l’autre » des deux vagues de colonisation commence à jouer à plein : la contradiction entre la première vague de colonisation et la seconde devenait alors principale.

    D’un côté, cela permettait à l’Argentine de se poser comme réalité historique. On avait dépassé la simple proclamation et il ne s’agissait plus que de simplement Buenos Aires.

    De l’autre, ce n’était pas une naissance liée à l’émergence du capitalisme dans un cadre féodal.

    C’était le produit d’un port oublié se retrouvant au croisement d’échanges, pour obtenir son autonomie et parvenir à devenir la pièce maîtresse de toute une zone régionale.

    L’immigration depuis l’Europe accentua le processus de développement et de modernisation, lui accordant des touches démocratiques, avec des masses immigrées cherchant à trouver une place par le travail et l’esprit d’entreprise, et parfois en étant porteuses de valeurs socialistes.

    Néanmoins le cadre restait fondamentalement prisonnier du « l’un dans l’autre ».

    Cela veut dire qu’il y avait l’État et les poids lourds économiques qui étaient issus de la première colonisation, qui se définissaient par ce processus.

    C’est de là que vient le caractère explosif de la réalité politique argentine, qui est prisonnière de cet arrière-plan.

    Il y a ainsi, en permanence, la tentative de concilier l’ancien cadre propre à la première colonisation avec l’acquisition de la modernité propre à la seconde colonisation. Le processus a été horriblement violent.

    Les années 1930 sont appelées la décennie infâme, car le gouvernement conservateur gouvernait par la fraude, dans une ambiance ignoble.

    Les dirigeants de la décennie infâme

    En 1943, c’est le coup d’État militaire puis Juan Perón qui l’emporte aux élections de 1946, mettant en place un régime populiste. Il s’ensuivit un coup d’État militaire en 1955, un nouveau en 1962, encore un autre en 1966.

    Juan Perón revint en 1973, un coup d’État militaire se produisit de nouveau en 1976.

    Juan Perón

    La dictature militaire fut cruelle dans sa répression généralisée et paranoïaque, causant la « disparition » de 30 000 personnes, enfermant 9 000 prisonniers politiques, provoquant l’exil de 1,5 million de personnes (le pays a alors 32 millions d’habitants).

    Le gouverneur militaire de Buenos Aires Ibérico Saint Jean llegó a parfaitement résumé la ligne en cours alors : « d’abord, nous tuerons tous les subversifs, ensuite nous continuerons avec leurs complices, et finalement nous éliminerons les indifférents ».

    Cette phrase révèle le fond de la question, car l’Argentine n’a certainement pas connu une réelle contestation révolutionnaire de haut niveau à ce moment-là, malgré une très grande contestation, y compris violente.

    En réalité, le régime argentin est en permanence obligé de contrecarrer la « modernité » et la massification provoquée par la seconde colonisation, afin de sauver le cadre propre à la première colonisation.

    C’est ce qui explique que Juan Perón est un fasciste, mais peut donner l’image d’un simple populiste, voire d’une personnalité de « gauche » ou socialisante : en réalité, il relève de la seconde colonisation, il se veut ainsi « moderne » et de masse.

    Juan Perón

    L’armée, elle, a toujours cherché à revenir au cadre traditionnel, national-argentin tel que défini dans la première colonisation.

    La tentative de concilier les deux tendances, le « l’un dans l’autre », a donné naissance à de nombreux bricolages depuis le retour à la « démocratie » en 1983, dont le dernier exemple est l’idéologie du libertarien Javier Milei.

    Celui-ci a une approche typique de la « modernité » et des masses, mais rejette en même temps le populisme de Juan Perón.

    Il veut en fait, sans le savoir, tenter de formuler un « l’un dans l’autre » équilibré, avec d’un côté un conservatisme idéologique, de l’autre un refus d’un État « de masse ».

    Javier Milei avec une tronçonneuse, symbole de sa volonté de réduire l’existence de l’Etat (wikipedia)

    Il va de soi que la réponse révolutionnaire consiste justement en la position inverse – mais cela présuppose le rejet idéologique du triptyque vaches – Buenos Aires – immigration, c’est-à-dire de l’esprit de colonisation, l’esprit d’entrepreneuriat.

    Le libertarianisme de Javier Milei n’est qu’une expression directe de l’esprit argentin produit depuis Buenos Aires : non pas tant machiste que colonial – conquérant.

    On voit ici à quel point l’Argentine n’est pas le Pérou, ni le Mexique. Il n’y a pas eu de population intégrée en masse dès le départ dans un système bien rôdé.

    Il ne s’agit pas d’une situation où on a à l’origine une contradiction entre des criollos bien installés durant la colonisation et abusant des Indiens et des masses placées dans une situation féodale ou soumise à un capitalisme bureaucratique.

    On a un phénomène de colonisation par en bas, mais en deux temps, et la seconde vague (par une immigration de masse encadrée, assumée, sélectionnée, etc.) est chapeautée par la première.

    C’est le facteur déterminant.

    =>Retour au dossier sur
    Les pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique

  • Le Chili

    (wikipedia)

    Lorsqu’on pense à la destruction d’une civilisation en Amérique, on pense avant tout aux Incas ou aux Aztèques.

    On a ensuite à l’esprit les Amérindiens écrasés par les États-Unis et le Canada (ainsi que la France et l’Angleterre).

    Puis, on se souvient qu’il y avait également de nombreuses tribus dispersées en Amérique centrale, ainsi qu’en Amérique du Sud.

    En réalité, il existait d’autres peuples très nombreux, dont l’un d’eux consiste en les Mapuches.

    Et si la monarchie espagnole a, en quelque sorte, repris de manière totalement différente la domination des Aztèques pour la vice-royauté de Nouvelle-Espagne et celle des Incas pour la vice-royauté du Pérou, les Mapuches ont été quant à eux purement et simplement éliminés.

    Et ce processus a duré non pas un ou deux siècles, mais jusqu’au 19e siècle.

    La naissance du Chili et son affirmation tiennent à cette colonisation aux dépens des Mapuches ; la dynamique que cela accorde à l’État chilien tient en une nature particulièrement agressive et expansionniste.

    C’est même, paradoxalement, l’un des pays latino-américains au régime parmi les plus militarisés.

    Paradoxalement, car il ne s’agit pas ici d’avoir simplement un caudillo, un brillant général prenant les commandes du pays.

    Dans sa genèse même, le Chili naît comme pays sous contrôle d’une oligarchie capable de centraliser la direction du pays et d’attribuer au développement des caractéristiques véritablement violentes.

    C’est que le Chili est né comme conquête en marge de la prise de contrôle de l’empire inca par la monarchie espagnole.

    L’empire inca s’était étalé dans le Nord actuel du Chili à la fin du 14e siècle ; il avait été toutefois freiné par la résistance armée des tribus des Mapuches, le principal peuple présent dans une région très peuplée, puisque la population indienne alors présente sur le territoire du Chili actuel était d’environ un million de personnes.

    L’empire inca (wikipedia)

    La monarchie espagnole construisant la vice-royauté du Pérou sur les ruines de l’empire inca, les affrontements avec les Mapuches voisins furent immédiats. Et ils ne cesseront plus, s’étalant au total de 1536 à 1810.

    La première mauvaise expérience espagnole se produisit dès le départ, avec la première tentative d’exploration, par Diego de Almagro. De manière notable, celui-ci fut ensuite tué pour avoir tenté de s’approprier le pouvoir au Pérou, où il avait été initialement mis de côté.

    La conquête du Chili actuel représentait, à l’époque, un vecteur pour les aventuriers, pour une seconde vague de conquistadors.

    La grande figure de ce processus est Pedro de Valdivia.

    Portrait posthume de Pedro de Valdivia

    Il parvint en 1541 à établir les fondements d’une première ville, sur les bords du Río Mapocho : Santiago de la Nueva Extremadura.

    C’est la future Santiago du Chili ; Nouvelle-Estrémadure était le nom donné à la région nord du Chili.

    Ce nom disparaîtra assez rapidement, au profit de celui de Chili, sans qu’on connaisse réellement son origine, très vraisemblablement d’origine indienne.

    Fondation de Santiago de Nueva Extremadura,
    peinture de Pedro Lira (1888)

    Fort de sa lancée, Pedro de Valdivia devint gouverneur en 1541 et le territoire grandissant va dans la foulée être connu comme royaume du Chili, puis Capitainerie générale du Chili.

    Pedro de Valdivia mit également en place les bases de nouvelles villes : La Serena (1544), Concepción (1550), Santa María la Blanca de Valdivia ainsi que Santa María Magdalena de Villa Rica et La Imperial (1552), Los Confines et Santiago del Estero (1553).

    Plusieurs d’entre elles, ainsi que d’autres, furent détruites par les Mapuches dans le cadre de la grande révolte de 1598, avec notamment la bataille de Curalaba (où périrent 50 Espagnols et 300 Indiens supplétifs).

    On retrouve ici la première grande contradiction du Chili naissant. On a les villes qui s’opposent aux campagnes. Mais les villes ne sont pas de véritables villes, ni les campagnes de véritables campagnes. Les villes ne sont pas nées des campagnes et il ne s’agit pas du même peuple dans les deux cas.

    Qui sont les Espagnols ? La caste véritablement supérieure chez eux, qui décide de tout, consiste en les Espagnols « péninsulaires », nés en Espagne. Ils relèvent de l’élite politique, militaire, religieuse et intellectuelle.

    En dessous d’eux, il y a des Espagnols nés en Amérique, qu’on appelle les criollos, les créoles.

    Ils agissent dans le cadre d’une colonisation de peuplement et la couche supérieure chez eux descend directement des premiers conquistadors, à qui on a remis des territoires en récompense, avec le droit d’utiliser la force pour employer la main-d’œuvre indienne (officiellement pour leur édificatio).

    Femmes de la colonie, Pedro Subercaseaux, 1900

    Rapidement, les colons espagnols établiront la culture du blé et mettront en place des élevages. Leurs techniques agricoles sont bien plus développées que celles des Indiens, tout comme naturellement leurs armements, leurs tactiques militaires, leur organisation politique, etc.

    C’est qu’en face, dans les campagnes, les Indiens sont très loin d’être parvenus au féodalisme. En fait, au sens strict, ils n’en sont même pas encore au stade des cités–États et du mode de production esclavagiste.

    Les plus nombreux, les Mapuches, étaient des semi-nomades s’appuyant sur une agriculture extensive.

    Carte des peuples avant la colonisation (wikipedia)

    Si les Chon et les Changos étaient des chasseurs et pêcheurs, les Atacameños élevaient des lamas et des alpagas tout en ayant une agriculture fondée sur l’irrigation et une solide connaissance de l’emploi de l’or, de l’argent et du cuivre.

    Les Pazioca (connus sous le nom de Diaguitas) étaient quant à eux passés maîtres dans l’art de la céramique ; ils consistaient en des chasseurs-cueilleurs ayant fait un grand pas dans l’élevage et l’agriculture.

    Les Kawésqar étaient nomades, mais sur les mers, vivant sur des canots et des pirogues parfois assemblés. Il en allait de même pour les Yahgan, tandis que les Selknam vivaient principalement de la chasse du guanaco (l’animal sauvage dont descend le lama).

    D’autres peuples encore existaient, plus ou moins liés aux Mapuches ; dans tous les cas, on est au niveau d’organisation tribale ou clanique.

    Une famille mapuche, 1848, par l’explorateur français Claude Gay, premier directeur du Musée national d’histoire naturelle du Chili

    La colonisation espagnole put donc s’appuyer sur deux leviers : l’écrasement militaire et la corruption des chefs.

    Si on ajoute à cela les maladies apportées par les Espagnols (et inconnues des Indiens) et la mise en semi-esclavage, cela fit que la population indienne du Chili n’était plus composée que de 125 000 à 150 000 personnes au début du 19e siècle.

    Tout cela se déroula parallèlement à l’avancée coloniale et à l’établissement des villes, en relation avec le développement économique.

    Rancagua est fondée en 1743 (sous le nom de Santa Cruz de Triana), la ville minière de Copiapó en 1744, Punta Arenas en 1848, Puerto Montt en 1853, la ville d’Antofagasta avec son port pour exporter le phosphate en 1868.

    Le développement autonome de cette colonisation fut même reconnue par la monarchie espagnole. Ainsi, en 1778, le Chili obtint le statut de capitainerie générale.

    Le royaume du Chili en 1776 (wikipedia)

    Cela signifiait qu’un capitaine général, nommé par la monarchie espagnole, était investi des pouvoirs civils et militaires, alors qu’auparavant c’est la vice-royauté du Pérou qui restait le centre de décision.

    En 1798, c’est la séparation de la capitainerie générale du Chili d’avec la vice-royauté du Pérou qui fut officialisée.

    Cela veut dire que, avant même que ne s’enclenche un processus d’indépendance, la colonisation du Chili avait pris un caractère spécifique.

    Cela implique que l’indépendance du Chili ne modifie pas en soi une tendance déjà présente, relevant d’un élan colonial. Cela se prouve dans les événements qui suivront justement.

    Et les difficultés initiales pour l’obtention de l’indépendance ne doivent pas être considérées autrement que comme de simples vicissitudes – inversement, l’idéologie réactionnaire du Chili attribue à cette lutte une nature héroïque, spécifique, de haute valeur, etc.

    Le processus a simplement consisté en un va-et-vient.

    Lorsque la monarchie espagnole s’effondra sous les coups de l’invasion napoléonienne, la capitainerie générale allait former la base administrative pour la prise du pouvoir par les élites créoles, c’est-à-dire les Espagnols nés en Amérique.

    Ceux-ci formaient une véritable aristocratie, avec une véritable logique de caste ; les métis étaient mis à l’écart et formaient une sorte de catégorie intermédiaire, tandis que les Indiens se retrouvaient en bas de l’échelle.

    En 1810, le gouverneur fut déposé et une Junte gouvernementale mise en place, pavant la voie à la tenue d’un congrès en 1811 et en 1812 ce fut l’indépendance.

    Tableau de 1945 de Pedro Subercaseaux présentant
    la proclamation et le serment de l’indépendance de 1812

    Il s’ensuivit une victoire puis une défaite, et enfin dans le contexte général en Amérique latine, où les indépendantistes se soutenaient initialement les uns les autres, la défaite des Espagnols.

    Le processus d’affirmation coloniale reprit alors son cours, sous la supervision des criollos désormais.

    Symbole de cette continuité, une figure majeure de l’indépendance et par ailleurs Director Supremo entre 1817 et 1823 fut Bernardo O’Higgins.

    Or, son père Ambrosio O’Higgins, un Irlandais passé au service de la Couronne espagnole, avait été pas moins que vice-roi du Pérou et gouverneur du Chili !

    Cela en dit long sur la nature sociale des créoles, qui ne voulaient en pratique que mettre de côté les Espagnols « péninsulaires », nés en Espagne, afin de s’approprier littéralement un pays en pleine expansion.

    Bernardo O’Higgins
    par José Gil de Castro, 1820

    Il faut ici souligner le caractère très restreint sur le plan numérique des affrontements entre troupes indépendantistes et royalistes.

    La bataille de Rancagua en 1814 opposa 2000 hommes à 4500 hommes, celle de Maipú en 1818 vit l’engagement total de 12 000 hommes environ.

    On est dans un conflit élitiste dès le départ, qui concerne des groupes sociaux qui tentent de mobiliser largement, mais sans jamais parvenir à une dimension de masse.

    Cette dernière ne va exister qu’après l’indépendance, et pour le Chili cela va passer par des séries d’initiatives brutalement bureaucratiques.

    Cela tient au fait que, par l’élan colonial, la direction chilienne a immédiatement obtenu une certaine cohérence.

    Le drapeau du Chili de 1812 à 1912

    Cela n’a pas empêché, bien sûr, le chaos initial et les affrontements internes, car on ne parle pas d’une classe née historiquement à travers un parcours cohérent.

    Les criollos forment dès le départ une couche bureaucratique – parasitaire vivant à l’ombre de la domination espagnole. La disparition de celle-ci leur a valu de prendre les commandes et cela ne pouvait se faire que de manière tourmentée.

    Néanmoins, le Chili a réussi rapidement à mettre en place un régime défini de manière approfondie, avec une réelle substance conforme aux exigences des criollos.

    La figure-clef ici fut Diego Portales (1793-1837), qui fut ministre de la Guerre, ministre des Affaires étrangères et ministre de l’Intérieur, tout en étant le plus grand capitaliste financier du pays.

    Diego Portales en 1937

    C’est lui qui fut l’artisan de l’établissement d’un régime présidentiel fort. Le président avait un droit de veto absolu ; il choisissait tous les hauts fonctionnaires, ainsi que les officiers et les diplomates.

    Il était à la fois commandant en chef des forces armées du pays et l’inspecteur en chef de la police ; le gouvernement lui-même lui était entièrement subordonné.

    Cela ne fut obtenu qu’au prix d’une guerre civile, en 1829-1830, faisant 2000 morts et marquant la défaite des forces libérales représentant la bourgeoisie commerçante et les marchands d’affaires.

    Les pelucones (les « gros bonnets ») l’emportèrent sur les pipiolos (les « sans expérience », les « candides »).

    La Constitution de 1833 exigeait de ce fait, pour être élu, d’être un homme sachant lire et écrire et remplissant les conditions de propriété.

    Il était nécessaire d’avoir un revenu d’au moins 500 pesos pour être élu à la Chambre des députés du Congrès, et d’au moins 2 000 pesos pour être élu au Sénat.

    C’était là l’affirmation des grands propriétaires terriens, qui formaient une véritable aristocratie.

    Plus particulièrement au Chili s’est mis en place l’inquilinat, où des personnes endettées devaient travailler gratuitement pour un propriétaire terrien (dans l’élevage, l’abattage surtout) en échange d’un lopin de terre.

    L’inquilinat ne disparaîtra que dans les années 1960, les forces productives rendant caduc ce véritable servage relevant du semi-esclavage. Et ce n’était qu’un aspect de la réalité féodale du Chili.

    En 1868, 2 300 propriétaires possédaient 70 % des terres cultivées, le reste étant aux mains de 27 000 petits et moyens propriétaires, qui bien entendu tombaient aisément dans les mains des usuriers.

    Quant au reste, l’écrasante majorité des paysans, soit la moitié de la population, n’avait aucune terre.

    Le régime présidentiel fort n’était ainsi que le masque d’une terrible oppression, où l’on n’avait pas simplement les criollos au pouvoir, mais en fait une véritable oligarchie structurée.

    Rapidement, l’opposition entre les pelucones et les pipiolos devint secondaire ; les grands propriétaires terriens avaient l’hégémonie, mais il est évident que les forces féodales convergeaient avec les capitalistes toujours moins nationaux et toujours plus liés aux Britanniques, et inversement.

    Cette convergence fut dénoncée dans le roman Don Guillermo, de 1860 et dans une perspective satirique et fantastique. Écrit par José Victorino Lastarría, on trouve le périple de Don Guillermo, un aristocrate, au pays d’Espelunco (anagramme de « pelucones »).

    José Victorino Lastarría

    José Victorino Lastarría dut s’exiler à Lima, en raison de son action dans le cadre de la Sociedad de la Igualdad (Société de l’Égalité) fondée par Francisco Bilbao et Santiago Arcos sur une base libérale-démocratique tournée vers le peuple.

    Fondée en avril 1850, elle eut immédiatement un vif succès, avec 4000 adhérents, menant une vaste campagne d’agitation.

    Dès novembre de la même année, le régime ordonna l’état de siège dans la capitale Santiago et procéda à son interdiction.

    La révolte libérale que cela provoqua immédiatement à Santiago et La Serena ne parvint à aucun succès ; une seconde révolte dans la capitale, où Benjamín Vicuña Mackenna joua un rôle important, fut pareillement écrasée un an plus tard.

    Le parcours de Benjamín Vicuña Mackenna est ici significatif. Il fut effectivement un acteur majeur en 1851, alors qu’il avait été nommé à 19 ans le secrétaire de la Société de l’Égalité.

    Mais il était le petit-fils de l’Irlandais Juan Mackenna, général de l’armée chilienne lors de l’indépendance ; son père Francisco Ramón Vicuña Larraín avait également joué un grand rôle politique.

    Et lorsque les libéraux furent « intégrés » au régime par les conservateurs par la suite, Benjamín Vicuña Mackenna accepta de se soumettre, et devint l’intendant de la capitale.

    Portrait de Benjamín Vicuña Mackenna comme intendant de la capitale

    Cela montre la faiblesse du libéralisme, porté par des idées bourgeoises européennes, mais sans réelle bourgeoisie nationale pour les porter.

    La tentative de révolte libérale en 1859, par 2000 hommes en armes, n’eut une porte historique qu’anecdotique.

    Au Chili, les féodaux avaient le dessus dès le départ, avec les libéraux désormais liés au Royaume-Uni mis de côté se sont soumis, avec un Chili devenant semi-féodal semi-colonial, tandis qu’une petite fraction, relevant réellement de la bourgeoisie nationale, a tenté de se soulever, sans succès.

    L’échec de 1850-1851 conditionne le développement du Chili, marqué par une centralisation au service d’une oligarchie qui, de simple force féodale, a réussi à constituer un véritable capitalisme bureaucratique.

    Cela implique une agressivité très active, avec des initiatives ininterrompues du régime.

    Manuel Bulnes, président du Chili de 1841 à 1851 (et chef de l’armée de 1841 jusqu’à sa mort en 1866)

    Celui-ci fit la guerre au Pérou de 1836 à 1839, occupant notamment Lima, afin d’empêcher la mise en place d’une confédération entre celui-ci et la Bolivie.

    Il mena la « pacification de l’Araucanie » de 1861 à 1883, écrasant la dernière poche contrôlée par les Mapuches.

    Il mena la guerre du Pacifique contre le Pérou et la Bolivie entre 1879 et 1884, annexant une partie du territoire de ces deux pays. La « chilenisation » fut particulièrement brutale et systématique.

    Il annexa l’île de Pâques en 1888 et revendiqua une partie de l’Antarctique.

    Le Chili « tricontinental » actuel comme il se représente, avec ses revendications maritimes

    Ce processus expansionniste accompagnait l’insertion de l’économie chilienne au service de la principale puissance alors, le Royaume-Uni.

    Fort de sa situation, l’oligarchie associa sa dimension féodale à une ouverture avec les capitalistes britanniques, donnant au Chili une nature semi-coloniale.

    Dès 1840, les mines de cuivre chiliennes alimentaient les fonderies britanniques, au prix bien entendu de l’exploitation la plus dure des travailleurs.

    Dès les années 1860, il y avait au Chili 1500 mines de cuivre, couvrant quasiment 50 % de la production mondiale.

    En 1870, des gisements d’argent ont été découverts à Caracoles, dans le désert d’Atacama, au nord du Chili, provoquant un réel développement en ce domaine, le Chili étant au premier rang des exportateurs.

    Les débuts de la mine de Caracoles

    Le Chili exportait également le guano et le salpêtre ; l’extraction du charbon fut mise en place (notamment utilisé pour les mines de cuivre, le charbon étant auparavant britannique).

    Tout cela contribua fortement à la mise en place d’une réelle industrie (chaussures, meubles, etc.) et le chemin de fer apparut pour la première fois en 1852 dans le nord du pays, reliant la ville minière de Copiapó à la ville portuaire de Caldera.

    Naturellement, ce chemin de fer était sous contrôle du capital britannique, comme beaucoup d’entreprises minières et bien sûr l’industrie du salpêtre (à 84%). 45 % des importations chiliennes étaient britanniques.

    Des travailleurs chiliens dans la production de salpêtre,  Biblioteca del Congreso Nacional de Chile

    Cette avancée tout au long du 19e siècle ne pouvait toutefois aller sans déséquilibre.

    Le président José Manuel Balmaceda Fernández tenta de s’arroger tellement de prérogatives que cela déboucha sur un conflit avec le parlement. L’armée de terre soutint le premier, la marine le second et cela produisit la guerre civile de 1891, avec 10 000 morts.

    Le parlement l’emporta et encadra par la suite la présidence jusqu’en 1925, date où l’armée imposa une nouvelle constitution à la suite du coup d’État militaire du 11 septembre 1924.

    Cette date rappelle immédiatement celle du 11 septembre 1973, où l’armée fit pareillement un coup d’État, sous la direction du général Augusto Pinochet.

    Et, concrètement, les deux coups d’État ont une nature similaire.

    En 1924, le pays était en crise, parce que tout l’élan économique du 19e siècle était épuisé.

    Le cours du cuivre avait baissé, le salpêtre n’était plus nécessaire car on pouvait en produire de manière synthétique, les dettes devenaient trop grandes.

    Cela voulait dire un renforcement de la contradiction entre les forces féodales et celles liées à la dimension semi-coloniale du pays.

    En 1973, le gouvernement de Salvador Allende s’appuyait sur la petite-bourgeoisie pour faire basculer le pays dans un rapprochement avec le social-impérialisme soviétique.

    Là encore cela renforçait la contradiction entre les forces féodales et celles liées à la dimension semi-coloniale du pays.

    Pourquoi cela ? Pour une raison très simple.

    La partie des couches dominantes qui est liée le plus directement à la dimension semi-coloniale doit toujours ajuster sa propre réalité, afin de rester au service de forces impérialistes.

    Par contre, la partie des couches dominantes qui repose sur le féodalisme se doit de toujours aller dans le sens de renforcer le conservatisme.

    On a en apparence une même opposition conservateurs/modernistes dans les pays capitalistes, par exemple entre les Républicains et les Démocrates aux États-Unis.

    Néanmoins, on parle là d’une opposition entre des secteurs capitalistes.

    Dans un pays semi-féodal semi-colonial comme le Chili, cette opposition n’a pas la même nature.

    Elle n’exprime pas le fruit d’un développement capitaliste « naturel », avec une perspective offensive de développement, mais une tentative de colmater les brèches et de maintenir un équilibre entre deux forces fondamentales « contrôlant » le pays au moyen d’un capitalisme bureaucratique.

    La junte militaire en 1973

    On a une preuve très simple de cela avec la constitution de 1980. Elle est rédigée par la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Un référendum l’approuva la même année, par 69 % de oui contre 31 % de non.

    Il va de soi que la fraude fut de rigueur. Cependant, même si la constitution de 1980 fut largement amendée, elle est toujours en vigueur.

    Une tentative de la « gauche » de la remplacer en 2020 fut rejetée par 62 % des voix contre 38 % (avec 85 % de participation).

    Une seconde tentative de la remplacer, en 2023 et cette fois venant de la « droite », fut elle aussi rejetée, par 55,7 % des voix contre 44,3 % des voix (avec 84,5 % de participation).

    Il y a la surface du régime, avec l’équilibre institutionnel entre les forces liées au féodalisme, celles liées au colonialisme, les deux formant le capitalisme bureaucratique.

    Et il y a la base réelle, où cohabitent le semi-féodalisme et le semi-colonialisme comme deux aspects contradictoires, avec l’armée faisant basculer les choses d’un côté ou de l’autre.

    De par l’importance de la superpuissance impérialiste américaine, qui a remplacé le Royaume-Uni, on se doute que c’est par la fuite en avant que se résolvent les problèmes.

    Cependant, c’est vrai à la base même. Le Chili est né comme projet colonial en expansion et c’est cela qui a façonné historiquement les « élites ».

    Le Chili a ainsi toujours été une sorte de « démocratie des élites », avec des scènes de conflit qui, finalement, aboutissent toujours à la convergence et à la collusion.

    La capitale Santiago aujourd’hui

    C’est la raison pour laquelle le Parti Communiste a dès le départ été réprimé dans le sang ; entre 1927 et 1931, c’est par centaines que les communistes sont torturés, emprisonnés, exilés.

    Il existera jusqu’en 1938 de manière relativement clandestine. Suivra une petite accalmie avant une interdiction en 1947, accompagné de l’établissement d’un camp de concentration à Pisagua.

    Pour cette raison et de par l’ampleur de la répression qui a suivi en 1973, l’opposition révolutionnaire aujourd’hui au Chili est constituée de mouvements levant le drapeau mapuche et d’une très forte scène anarchiste insurrectionnaliste prônant la lutte armée.

    Il s’agit là de deux forces qui naissent sur le seul terrain laissé libre sur le plan des idées et de la pratique par l’oligarchie chilienne et son régime « d’équilibre ».

    Il va de soi que c’est erroné, car les Mapuches n’ont pas été une nation, et que l’anarchisme vise un capitalisme qui est en fait bureaucratique (ce qui fait que les anarchistes expriment en réalité un libéralisme réel, de type capitaliste).

    Néanmoins, cela reflète une véritable résistance à la nature fondamentale de l’État chilien, né par et pour l’expansion, focalisé sur les questions militaires et il ne peut pas en être autrement.

    Pourquoi ? Car le Chili fait 4 265 kilomètres de long, pour une largeur d’entre 15 et 350 km. C’est une catastrophe stratégique du point de vue militaire.

    Il faut donc entretenir, par définition même, une puissante armée. Les soldats retraités ont leur propre caisse de retraite, à hauteur de 15 % du budget des armées, qui lui-même forme 7 % des dépenses publiques.

    Le Chili a moitié moins d’habitants que l’Argentine (19,7 contre 45,7), mais son budget militaire est plus élevé (4,1 milliards de dollars contre 3,1).

    Il faut ajouter à cela l’existence des Carabineros, strict équivalent des Carabinieri italiens, étant donc une force paramilitaire présente non pas simplement dans les campagnes (comme les gendarmes français) mais également dans les villes.

    Les Carabineros ont été mis en place en 1927, dans le prolongement de la mise en place de la constitution de 1925.

    Ils reflètent l’esprit militaire qui prédomine au Chili, dans le cadre d’un État né par et pour l’expansion.

    Le régime est toujours obligé d’aller de l’avant dans cette perspective : c’est là sa principale faiblesse, source de ses déséquilibres auxquels il répond nécessairement par l’intermédiaire de l’armée comme « arbitre » du rapport entre l’aspect semi-féodal et l’aspect semi-colonial.

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    Les pays issus de la colonisation espagnole de l’Amérique

  • Le cambriolage du Louvre relève de la lutte de classe

    Le cambriolage du Louvre est un événement dramatique aux yeux des amis de la culture française, c’est une tragédie du point de vue des nationalistes qui idéalisent le passé.

    C’est un non-événement dommageable pour les gestionnaires libéraux du pays, c’est un fait divers pour les contestataires professionnels de la politique.

    Pour qui se fonde sur le matérialisme dialectique, par contre, c’est un événement de la plus haute importance et cela relève de la lutte de classe.

    Celle-ci ne concerne, en effet, nullement seulement l’économie. La question révolutionnaire, ce n’est certainement pas qu’une question de répartition des richesses.

    Toute révolution relève d’une transformation du mode de vie. Le mode de vie esclavagiste bouleverse celui des chasseurs-cueilleurs, tout comme le féodalisme révolutionne celui de l’esclavagisme.

    Le capitalisme transforme de fond en comble le féodalisme, et naturellement le socialisme dépasse en profondeur les habitudes, les mentalités propres au capitalisme.

    C’est pourquoi, en plus de la révolution socialiste, il y a la nécessité ensuite de procéder à plusieurs révolutions culturelles.

    Cependant, de par l’importance de la société de consommation dans le capitalisme, il va de soi qu’une révolution culturelle, ou quelque chose qui s’en approche, est également nécessaire avant la révolution socialiste.

    Le cambriolage du Louvre est ici un excellent exemple de cette question. Les masses, prisonnières de la vie quotidienne du capitalisme, ne sont pas en mesure de porter une attention suffisante à un tel événement.

    En même temps, ces mêmes masses relèvent de tout un parcours historique.

    L’émergence de la nation française s’est accompagnée d’un vaste développement de la culture. Le Louvre représente un aspect historique essentiel de cette culture.

    Mutiler le Louvre, c’est mutiler l’Histoire des masses françaises et donc les masses elles-mêmes.

    Elles ne peuvent pas ne pas le ressentir, et cela malgré toutes les contaminations d’idéologies cosmopolites ou identitaires relevant des fictions générées par une société capitaliste de consommation qui divise pour régner.

    Il n’y a pas de place pour le Louvre et plus généralement l’Histoire populaire dans l’idéologie cosmopolite inclusive de l’Union européenne, ni dans le nationalisme français fantasmant un passé idéalisé.

    Il n’y a pas non plus de place pour le Louvre du côté des bobos profitant avidement des richesses des centres-villes, ni du côté des travailleurs aliénés éjectés à la périphérie des villes et écrasés socialement, marginalisés culturellement.

    En fait, le Louvre ne peut être défendu que par ceux et celles assumant la civilisation.

    Et conformément au principe « Socialisme ou retombée dans la barbarie », seul le prolétariat, classe qui n’a rien à perdre, est en mesure de porter la transformation nécessaire pour avancer sur le plan de la civilisation.

    Le capitalisme n’a pas besoin du Louvre, il a besoin de l’art contemporain. Voilà pourquoi il maltraite le Louvre et pourquoi, également, il le marginalisera, le transformera en attraction commerciale, touristique.

    C’est déjà le cas avec les marches forcées de consommateurs en ses lieux, prenant des photos et incapables d’apprécier les valeurs esthétiques et historiques des œuvres. C’est bien entendu vrai dans tous les musées du monde.

    La notion même de musée est incompatible avec la consommation permanente et le caractère ostentatoire qui lui est liée. Le musée exige la connaissance et la patience, deux notions hostiles en soi à la société capitaliste de consommation.

    Le musée, c’est, si l’on veut, l’antithèse sur le plan existentiel du smartphone et de l’agitation qui l’accompagne. Le smartphone apporte des stimuli éphémères, des satisfactions artificielles ; il est concentré sur l’ego, sur la vie individuelle, sur la nouveauté permanente.

    La visite d’un musée apporte inversement une satisfaction esthétique, le sentiment océanique d’appartenir à un développement historique.

    Et le Louvre apporte de manière très marquée une telle sensation d’appartenir à l’humanité en transformation.

    L’attaque du Louvre est ainsi une attaque contre une telle sensation. Ce n’est pas simplement un cambriolage relevant de l’esprit de rapine. C’est un pillage relevant de la barbarie attaquant la civilisation.

    Le barbare méprise la culture, car il ne la comprend pas, il n’en voit pas le sens ni la signification. Ce qui compte pour lui, c’est le pragmatisme propre au vol et dans un esprit d’agression.

    En ce sens, le fait même de chercher à cambrioler est d’une portée culturelle aussi grande que le cambriolage lui-même. C’est une expression de barbarie morale, intellectuelle et spirituelle. C’est la mentalité du cannibale pour qui tout ce qui existe est propice au parasitisme.

    Le capitalisme se fait, en pratique, rattraper par ceux qui sont plus capitalistes que les bourgeois eux-mêmes.

    Les voleurs, les gangsters, les narcos… appliquent les principes du capitalisme, mais en effaçant toute règle et en revenant à l’utilisation de démarches relevant du féodalisme, et même de l’esclavagisme.

    C’est le retour de formes sociales passées, ce qui est la preuve que le capitalisme a fait son temps.

    Le Louvre se retrouve victime dans une telle situation, et il faut rapidement une armée rouge pour le défendre, pour en faire une forteresse de la culture.

    Seul le pouvoir populaire, organisé autour de la classe ouvrière, peut parvenir à écraser les forces hostiles à la culture et à la civilisation.

    C’est ce qui correspond à la nécessité historique du Parti Matérialiste Dialectique.

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  • Le matérialisme dialectique et la dialectique d’avoir tort ou raison

    Deux personnes discutent ; appelons les A et B.

    Elles sont en désaccord : A pense avoir raison, B également.

    On part du principe que leurs points de vue ne se distinguent pas par des nuances, mais constituent une différence.

    Cela veut dire que A considère que B a tort, et inversement.

    Peu importe que l’un ait réellement raison ou que ce soit l’autre ; possiblement les deux peuvent avoir tort, voire même raison.

    Ce qui compte, c’est seulement leur différence.

    Ce qu’il s’agit de remarquer ici, c’est que l’erreur serait de considérer que A doit positivement reconnaître le point de vue de B, ou B celui de A.

    En effet, si elles sont en désaccord, A considère que B formule le point de vue négatif, et B considère la même chose pour le point de vue de A.

    A, en ayant raison, nie le point de vue de B, tout comme B nie le point de vue de A.

    A considère que le point de vue de B n’existe pas : il est absurde.

    Et B voit la même chose pour le point de vue de A.

    Mais, en plus d’être absurde, le point de vue erroné freine le point de vue juste, selon l’un et l’autre.

    Cela veut dire qu’ils ont la même perspective, mais pour deux points de vue différents.

    C’est là une contradiction, au-delà même de la contradiction concernant ce qu’ils disent.

    Le fait même de poser la différence implique la contradiction.

    Maintenant, quel est l’intérêt de remarquer cela ?

    C’est de constater que convaincre quelqu’un, ce n’est pas l’amener à rejoindre positivement son propre point de vue.

    Lorsque quelqu’un n’a pas le même point de vue qu’un autre, il ne s’agit pas simplement d’une « absence » de point de vue, mais d’une négation du point de vue.

    Autrement dit, lorsque les révolutionnaires discutent avec des non-révolutionnaires, ces derniers n’expriment pas seulement l’absence de point de vue révolutionnaire, mais également sa négation.

    Ce qui veut dire que convaincre quelqu’un, ce n’est jamais simplement l’amener à exprimer positivement un point de vue, comme le considérait par exemple le philosophe grec de l’antiquité Socrate, qui expliquait qu’il faut faire accoucher les âmes, qu’il faut amener l’esprit à rejoindre un point de vue, en posant les bonnes étapes dans le cheminement de la pensée.

    En réalité, toute détermination est négation.

    On ne rejoint pas un point de vue par une adhésion positive, mais d’abord par une négation – celle de sa propre négation initiale.

    Le positif naît comme négation de la négation.

    Et, en même temps, la négation de la négation n’existe pas, car toutes les contradictions sont reliées, rien n’existe isolément.

    C’est pourquoi, en pratique, la lutte pour la vérité apparaît comme combat entre l’ancien et le nouveau.

    Cela nous permet de saisir l’explication de Lénine au sujet de la conscience révolutionnaire, qui ne naît jamais spontanément chez les travailleurs.

    Elle vient de l’extérieur de leur vécu direct dans le travail salarié dans le capitalisme ; elle est produite par une compréhension scientifique de l’ensemble des rapports sociaux.

    Il y a d’abord dans la conscience d’un travailleur la négation de la négation de la révolution, car le travailleur avait accepté qu’il ne devait pas y avoir de révolution.

    Puis cette négation de la négation s’efface, en fait, dans la compréhension révolutionnaire de la société, c’est-à-dire la compréhension scientifique du monde, le matérialisme dialectique.

    C’est là qu’on constate l’affrontement entre l’ancien et le nouveau, la transformation ininterrompue de la matière éternelle dans un univers infini.

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    sur le matérialisme dialectique

  • L’arbre préfère le calme, mais le vent continue de souffler: la France basculera inévitablement dans la Guerre Populaire

    L’arbre préfère le calme, mais le vent continue de souffler. La bourgeoisie exige la tranquillité pour ses affaires, la petite-bourgeoisie est perpétuellement angoissée à l’idée d’être prise entre deux feux, les masses laborieuses espèrent toujours être en mesure d’améliorer leur sort.

    C’est là tout à fait normal ; l’être humain est un animal qui cherche à se préserver et, s’il le peut, à s’épanouir. C’est dans l’ordre des choses, c’est un sentiment naturel, même s’il peut apparaître comme égoïste.

    Toutefois, on ne saurait en faire un fétiche. Il n’y a pas de « fin de l’Histoire » parce que la bourgeoisie l’aurait décidée. Il n’y a pas de capitalisme en expansion permanente.

    La France des ronds-points et des centre-villes bobos est de toute façon inacceptable, tout comme est condamnable le nivellement par le bas qu’impose constamment le capitalisme de masse.

    Le mode de vie capitaliste a en effet une dimension de masse : sans la consommation de masse, il n’y a pas de capitalisme moderne.

    Mais nous, communistes, célébrons les masses et leur créativité, pas le capitalisme de masse, son absence de sens, son exploitation du tiers-monde.

    Il n’est ni possible ni souhaitable d’avoir comme modèle des petits propriétaires qui vont au McDonald’s, commandent sur Amazon et Temu, sont fascinés par la téléréalité, scrollent à l’infini sur Facebook, Youtube, TikTok et Instagram, sont obsédés par les fausses bonnes affaires de Carrefour et Lidl, font de l’apéro et du barbecue l’alpha et l’oméga de la convivialité, banalisent la pornographie et la prostitution, voient d’un œil positif les chasseurs et les pêcheurs, etc.

    Même si on admettait qu’il n’y avait pas de crise du capitalisme français, le niveau de civilisation dans notre pays exigerait la révolution, tellement la société française est marquée par la décadence, : l’abrutissement, le nivellement par le bas ainsi qu’une vie quotidienne aliénée, pleine d’agressions, sans même parler de l’exploitation toujours plus dure psychiquement

    Nous ne voulons pas pour autant de l’élitisme et du retour d’une aristocratie. Ce que nous exigeons, c’est le développement de la culture, de l’intelligence, de la science.

    Nous voulons que les masses commandent tout dans la société, nous attendons le meilleur d’elles et ne cédons en rien là-dessus, car nous avons une absolue confiance en elles.

    C’est pourquoi nous disons que la solution historique aux problèmes de la société française, c’est la Guerre Populaire, c’est la grande séparation historique entre les masses laborieuses et la société capitaliste avec ses valeurs consuméristes, superficielles, racoleuses et morbides.

    Le peuple en mouvement, s’organisant et prenant les armes pour prendre le pouvoir, pour instaurer son propre pouvoir, voilà ce qui est à l’ordre du jour et se produira inéluctablement, de par la loi historique exigeant le passage du mode de production capitaliste au socialisme.

    Il peut y avoir des détours dans l’avènement de la Guerre Populaire, notamment en raison du basculement dans la nostalgie, les religions, le comportement de cannibale social, la quête d’un bouc-émissaire, l’extrême-droite.

    Cependant, en tant que communistes, nous savons que la Guerre Populaire émergera inévitablement. Nous le savons, car nous voyons comment l’avenir veut transformer le présent, comment la révolution veut devenir la grande actualité dans notre pays.

    C’est la raison pour laquelle nous arborons, défendons et appliquons les enseignements du Communisme, de Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Zedong, du marxisme-léninisme-maoïsme c’est-à-dire du matérialisme dialectique.

    Nous maintenons bien haut le drapeau rouge, affirmant qu’il ne doit en rien être sali par des idéologies de contre-bande.

    Être communiste, ce n’est certainement pas se mettre à la remorque de la CGT, s’imaginer que le Hamas apporterait quelque chose de positif au monde, pratiquer le racolage sur les réseaux sociaux ou bien utiliser le nationalisme comme levier démagogique.

    Il n’y a pas de place pour le révisionnisme et l’opportunisme ; le matérialisme dialectique est la science de notre époque, qui permet de transformer la réalité.

    Et que dit la réalité politique de notre pays ? Elle expose qu’il y a trois camps :

    – celui des modernisateurs, qui veulent réimpulser et restructurer le capitalisme (au moyen de l’intelligence artificielle, des migrants, de l’idéologie LGBT, des acquis sociétaux, du cannabis, du syndicalisme, etc.) ;

    – celui des conservateurs, qui visent à freiner le moindre développement, congeler les mœurs, voire retourner en arrière au moins sur le plan des mentalités ;

    – celui qui n’est pas celui de la bourgeoisie de gauche ni celui de la bourgeoisie de droite, mais du prolétariat, avec en perspective la Guerre Populaire pour établir l’État socialiste et aller au communisme.

    Ce camp de la Guerre Populaire, c’est celui des communistes authentiques, qui assument la ligne de la révolution.

    « La tâche centrale et la forme suprême de la révolution, c’est la conquête du pouvoir par la lutte armée, c’est résoudre le problème par la guerre.

    Ce principe révolutionnaire du marxisme-léninisme est valable partout, en Chine comme dans les autres pays. » (Mao Zedong)

    Être communiste, c’est vouloir la révolution, c’est rêver et œuvrer à un océan armé de masses, affrontant le régime, le renversant, faisant flotter le drapeau rouge sur l’Élysée, l’Assemblée nationale, tous les ministères.

    Voilà pourquoi, plein d’amour pour les masses, nous les critiquons durement. Nous sommes très exigeants envers elles, parce que nous attendons le meilleur d’elles.

    Au sens strict nous attendons absolument tout d’elles, car nous savons que tout repose sur elles.

    Nous voulons la Guerre Populaire, qui établisse le Nouveau Pouvoir, qui fasse émerger l’État socialiste à partir des masses organisées et conscientes, qui prennent leur destin en main !

    « [Friedrich] Engels nous a appris qu’il y a deux pouvoirs sur la terre, la force armée de la réaction et la masse inorganisée.

    Si nous organisons ce pouvoir, ce qui est en puissance devient en acte, le potentiel devient réel, ce qui est loi et nécessité devient un fait frappant, qui balaie tout ce qui se croyait ferme.

    Sans être soutenu par la masse rien n’est solide, tout n’est que château de cartes, et quand elle parle, tout frémit, l’ordre commence à trembler, les plus hautes cimes s’abaissent, les étoiles prennent une autre direction, parce que les masses font et peuvent tout.

    Si cette conviction commence à faillir en nous, l’âme des communistes commence à tomber en morceaux (…).

    Que nous a dit le Président Mao ?

    Que nous les athées nous n’avons qu’une seule divinité, les masses ; ce sont ces dieux que nous invoquons pour qu’ils nous écoutent, et quand cela se produira, il n’y aura plus d’exploitation.

    Forgeons les militants selon ces critères, aujourd’hui plus que jamais et demain encore plus.

    Les masses exigent à cor et à cris l’organisation de la rébellion.

    C’est pourquoi le Parti, ses dirigeants, ses cadres et militants ont une obligation, aujourd’hui impérative, un destin : organiser le pouvoir désorganisé de la masse, et cela ne se fait que les armes à la main.

    Il faut armer la masse, pas à pas, secteur par secteur, jusqu’à l’armement général du peuple, et lorsque cela arrivera il n’y aura plus d’exploitation sur la terre. » (Parti Communiste du Pérou, Commençons à démolir les murs et à déployer l’aurore, 1980)

    La société française est en crise, car c’est le mode de vie capitaliste qui s’effondre, en raison de la bêtise qu’il provoque, des comportements antisociaux qu’il génère, de l’individualisme qu’il produit à la chaîne, de l’indifférence qu’il engendre, de la nervosité permanente qu’il déclenche.

    Les gens le comprennent sans le comprendre, ils le voient sans le voir. Nous sommes ainsi dans le camp des masses, mais nous sommes en décalage avec elles. Voilà ce qui fait que

    « nous sommes, nous communistes, des gens d’une facture à part. Nous sommes taillés dans une étoffe à part. » (Staline)

    Nous savons que ce qui a l’air stable ne l’est jamais, car tout se transforme ; nous n’en avons pas peur, car nous savons que la révolution triomphera inéluctablement, instaurant le socialisme, menant au Communisme.

    Ce qui a été ne peut plus être : le nouveau chasse l’ancien. Il n’y aura jamais aucun retour à la France du passé, il n’y a pas de place pour la nostalgie.

    Entièrement tournés vers l’avenir, tout en assumant le meilleur du passé, nous sommes révolutionnaires, et les masses ne le sont pas encore, telle est la contradiction.

    Cette contradiction a un sens historique : la révolution. La révolution consiste en le saut qualitatif de cette contradiction, avec les masses rejoignant l’avant-garde, suivant le principe : les masses font l’Histoire, le Parti les dirige.

    Les communistes assument l’avenir, alors que les masses sont enfermées mentalement, socialement, culturellement dans un présent trompeur, épuisant, plein d’aliénations et d’exploitations, de culs-de-sacs moraux et sentimentaux, d’agressions. Puis vient la révolution où les deux pôles de la contradiction se rejoignent.

    Cela implique que l’avant-garde et les masses soient sur le même terrain historique. Tout cosmopolitisme mène à la faillite ; il faut toujours agir en pleine conscience de ce qu’est le pays, de ce que sont les masses dans ce pays, de ce qu’est le parcours historique du pays.

    Un communiste se doit de connaître Montaigne et l’humanisme, Calvin et les guerres de religion, Molière ainsi que Racine lors du grand siècle que fut le 17e siècle, l’Encyclopédie et les Lumières, Balzac et le développement du capitalisme français, le Parti communiste français de l’Internationale Communiste avec le Front populaire et la Résistance.

    Sans cela, il n’est ni possible de connaître les mentalités françaises, ni le parcours historique propre à la France.

    Les Français sont rationalistes et sceptiques, par nature ; c’est ce qu’ils appellent être cartésien, en référence à René Descartes et sa méthode de tout réanalyser en permanence depuis le début.

    L’écrivain français Romain Rolland, dans une discussion avec Staline en 1935, dit fort justement :

    « Il faut tenir compte du tempérament, de l’idéologie propre de chaque pays, – et je parlerai ici seulement de la France. La méconnaissance de cette idéologie de nature peut causer − elle cause en fait − de graves malentendus.

    Il ne faut pas attendre du public même sympathisant de France cette « dialectique » de la pensée, qui est devenue en U.R.S.S. une seconde nature.

    Le tempérament français est habitué à une logique abstraite de l’esprit raisonneur et rectiligne, moins expérimentale que déductive. Il faut la bien connaître, pour la surmonter.

    C’est un peuple, une opinion, qui sont habitués à raisonner. Il faut toujours leur donner des raisons de l’action. »

    S’appuyer sur le rationalisme des Français, mais dépasser leur scepticisme, voilà la clef pour affirmer le matérialisme dialectique ; dans la lutte de classe plus directement, seule la compréhension de la dialectique peut les amener à se transcender, car sans cela ils ne comprennent pas ce qu’est un saut qualitatif, et donc le principe de révolution, et ainsi la nécessité de la Guerre Populaire.

    L’Histoire trouve toujours son chemin, c’est à cela que nous contribuons, dans le cadre français, et nous sommes certains qu’inexorablement, la proposition historique révolutionnaire s’imposera, que les masses françaises se transformeront en océan armé instaurant le Nouvel État.

    Le capitalisme français peut essayer de s’en sortir par tous les moyens, il peut endormir les masses et chercher les corrompre, il peut utiliser les médias de manière agressive, il peut payer une armée d’intellectuels bourgeois utilisant les universités comme outil de légitimité.

    Tout cela ne changera rien au destin du prolétariat qui est de s’élever au niveau d’une classe dominante.

    La dictature du prolétariat est inéluctable, et elle s’applique dans tous les domaines : la politique, l’économie, les questions militaires, la culture, la littérature et les arts, l’écologie.

    La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine populaire, avec Mao Zedong, a bien montré l’ampleur du combat.

    Il en va de la transformation de l’humanité, de son épanouissement, par sa propre reconnaissance qu’elle est une composante de Biosphère qu’est la planète Terre, et qu’elle doit cesser de faire la guerre à celle-ci, tout comme elle doit cesser de faire la guerre à elle-même.

    C’est le besoin de Communisme qui ne peut que se généraliser et il ne faut jamais reculer devant la dimension démesurée de ses propres buts. Il faut assumer les grandes séparations, et la Guerre populaire jusqu’au Communisme !

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