Lorsque Mai 1968 se produit, le Parti Communiste Français est totalement dépassé.
Il va dénoncer le « gauchisme » comme un agent du gaullisme.
Et pourtant, le grand paradoxe va être qu’il va apparaître comme le mouvement politique qui va en plus le profiter.
Il y a, en fait, un conflit générationnel.
Avec la théorie de la paupérisation, équivalent de la thèse trotskiste de la fin de la croissance des forces productives, le Parti Communiste Français s’imagine que rien n’a changé depuis 1945.
Il a ainsi une aversion fondamentale pour qui pose des questions au sujet d’une société qui a changé ; la chanson de Jean Ferrat, « Pauvres petits c…. », en 1967, est emblématique du rejet des « gauchistes » accusés d’être seulement des bourgeois cherchant à manipuler la jeunesse ouvrière.
Dans l’Humanité du 3 mai 1968, Georges Marchais parle « De faux révolutionnaires à démasquer ».
Le contenu est très développé ; le Parti Communiste Français a tout à fait conscience qu’il est en train de risquer de se faire déborder sur la gauche.
Il utilise alors le levier principal dont il dispose : le fait qu’il soit un parti syndicaliste, ce qui veut dire pesanteur mais en même efficacité pragmatique.
« Comme toujours lorsque progresse l’union des forces ouvrières et démocratiques, les groupuscules gauchistes s’agitent dans tous les milieux.
Ils sont particulièrement actifs parmi les étudiants ; à l’Université de Nanterre, par exemple, on trouve les « maoïstes », les « Jeunesses communistes révolutionnaires » qui groupent une partie des trotskistes, le « Comité de liaison des étudiants révolutionnaires » lui aussi à majorité trotskiste, les anarchistes, divers autres groupes plus ou moins folkloriques.
Malgré leurs contradictions, ces groupuscules – quelques centaines d’étudiants – se sont unifiés dans ce qu’ils appellent « Le Mouvement de 22 Mars : Nanterre » dirigé par l’anarchiste allemand Cohn-Bendit.
Non satisfait de l’agitation qu’ils mènent dans les milieux étudiants – agitation qui va à l’encontre des intérêts de la masse des étudiants et favorise les provocations fascistes – voilà que ces pseudo-révolutionnaires émettent maintenant la prétention de donner des leçons au mouvement ouvrier.
De plus en plus on les trouve aux portes des entreprises ou dans les centres de travailleurs immigrés distribuant tracts et autre matériel de propagande.
Ces faux révolutionnaires doivent être énergiquement démasqués car, objectivement, ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes.
Un des maîtres à penser des gauchistes est le philosophes allemand Herbert Marcuse qui vit aux États-Unis.
Ses thèses peuvent être résumées de la façon suivante : les partis communistes « ont fait faillite », la bourgeoisie a « intégré la classe ouvrière qui n’est plus révolutionnaire », la jeunesse surtout dans les universités « est une force neuve, pleine de possibilité révolutionnaire » elle doit s’organiser « pour la lutte violente ».
Bien entendu, les adeptes de Marcuse, chez nous, doivent tenir compte de la force, de l’influence du Parti Communiste Français et de la combativité de la classe ouvrière.
Mais tout en y mettant des formes, ils portent leurs coups contre notre parti – et la CGT- et cherchent à mettre en cause le rôle fondamental de la classe ouvrière dans la lutte pour le progrès, la démocratie, le socialisme.
Les thèses et l’activité de ces « révolutionnaires » pourraient prêter à rire.
D’autant qu’il s’agit, en général, de fils de grands bourgeois – méprisant à l’égard des étudiants d’origine ouvrière – qui rapidement mettront en veilleuse leur flamme révolutionnaire pour aller diriger les entreprises de papa et y exploiter les travailleurs dans les meilleures traditions du capitalisme.
Cependant on ne saurait sous-estimer leur malfaisante besogne qui tente de jeter le trouble, le doute, le scepticisme parmi les travailleurs et notamment les jeunes.
D’autant que leurs activités s’inscrivent dans le cadre de la campagne anti-communiste du pouvoir gaulliste et des autres forces réactionnaires.
De plus, des journaux, des revues, des hebdomadaires – dont certains se réclament de gauche – leur accordent de l’importance et diffusent à longueur de colonnes leurs élucubrations.
Enfin et surtout, parce que l’aventurisme gauchiste porte le plus grand préjudice au mouvement révolutionnaire.
En développant l’anti-communisme, les groupuscules gauchistes servent les intérêts de la bourgeoisie et du grand capital.
Le Parti Communiste Français est le meilleur défenseur des revendications immédiates des travailleurs manuels et intellectuels.
Il représente une force essentielle dans le combat pour éliminer le pouvoir des monopoles et de lui substituer un régime démocratique nouveau permettant d’aller de l’avant dans la voie du progrès social de l’indépendance nationale et de la paix.
Il est le meilleur artisan de l’union des forces ouvrières et démocratiques et de l’entente entre tous les partis de gauche, condition décisive pour atteindre des objectifs.
Sans le Parti Communiste, il n’est pas véritable gouvernement de gauche, il n’est pas de politique de progrès possible (…).
Pour atteindre ses objectifs notre Parti Communiste fonde son action avant tout sur la classe ouvrière qui est la force sociale décisive de notre époque.
La grande mission historique de la classe ouvrière est de liquider le capitalisme et d’édifier le socialisme, seule société véritablement humaine.
Il en est ainsi parce que la classe ouvrière ne possède toujours aucun moyen de production, qu’elle est la classe la plus exploitée et par conséquent la seule classe véritablement révolutionnaire jusqu’au bout.
Il en est ainsi parce que les conditions mêmes de développement de la production fait que la classe ouvrière est la mieux organisée, la plus disciplinée et la plus consciente.
Les pseudo-révolutionnaires de Nanterre et d’ailleurs auront beau faire, ils ne changeront rien à cette réalité historique (…).
Nous devons aussi leur rappeler ces paroles d’Anatole France à l’intention des intellectuels : ’’Pour combattre et vaincre nos adversaires rappelez-vous, citoyens, que vous devez marcher avec tous les artisans de l’émancipation des travailleurs manuels avec tous les défenseurs de la justice sociale et que vous n’avez pas d’ennemis à gauche.
Rappelez-vous que sans les prolétaires, vous n’êtes qu’une poignée de dissidents bourgeois et qu’unis, mêlés au prolétariat, vous êtes le nombre au service de la justice.’’«
Cette posture, qui relève de l’imposture, se révéla immédiatement absurde, alors que le mouvement étudiant commençait précisément à ce moment-là s’étendre de manière exponentielle, avec les barricades à Paris dans le quartier latin.
On a bien sûr la même chose du côté de l’Union des étudiants communistes (UEC), qui le 4 mai 1968 expliquait que :
« Gauchistes et Fascistes font le jeu du pouvoir »
Quelques jours plus tard, l’UEC fut forcée de s’aligner sur le mouvement.
Tout cela bien entendu sans impact aucun : Louis Aragon se fit huer à la Sorbonne par 5 000 étudiants, en présence des trois principales figures du mouvement : l’anarchiste Daniel Cohn-Bendit, le président du syndicat enseignant Snesup Alain Geismar qui lui est maoïste, le vice-président du syndicat étudiant Unef Jacques Sauvageot qui est membre du Parti socialiste unifié.
Tous les trois se retrouvent alors en tête du cortège de la grande manifestation unitaire, donc avec le Parti Communiste Français et la CGT, du 13 mai 1968, qui rassemble un million de personnes, alors qu’un autre million de personnes se rassemble dans une trentaine de villes.
C’est l’ouverture de la grande grève générale dans le pays et la fin de la période spécifiquement étudiante du mouvement.
Cependant, même cela, le Parti Communiste Français ne l’a pas compris.
Il se fait dépasser et ne participe donc pas au grand meeting de la « seconde gauche » au stade Charléty le 27 mai 1968.

Politiquement, le Parti Communiste Français est donc brisé.
Mais il lui reste une carte, de grande valeur : la CGT. Celle-ci n’appelle pas à la grève générale, mais prône la négociation et se pose comme représentative.
Le régime répond favorablement et soutient en sous-main tant le Parti Communiste Français que la CGT, qui se posent alors en garants de la stabilité. Georges Séguy, à la tête de la CGT, explique dans l’Humanité le 22 mai 1968 que :
« L’opinion publique a été très favorablement impressionnée par la façon dont nous avons, avec fermeté, stoppé les provocations et les mots d’ordre aventuriers…
Nous seuls avons ramené à la raison les étudiants prêts à envahir Renault…
Cela n’aurait pas été possible si nos militants responsables, conformément à nos recommandations, n’avaient occupé, dès les premières heures, les lieux, ce qui leur permet en outre d’assurer la sécurité et l’entretien de tout ce qui est névralgique.
Le gouvernement sait à quoi s’en tenir ».
Le 25 mai 1968, la CGT et la CFDT en appellent tous deux au gouvernement :
« Dans des circonstances où des millions de travailleurs en grève et l’opinion publique attendent du gouvernement et du patronat qu’ils prennent leurs responsabilités comme les organisations syndicales ont pris les leurs, la CFDT et la CGT déclarent qu’elles ne sauraient admettre de décision unilatérale du pouvoir.
Elles sont prêtes à prendre part à de véritables négociations pour l’avenir par l’extension des droits syndicaux. »
Le même jour, Jacques Chirac, secrétaire d’État à l’Emploi, rencontre secrètement Henri Krasucki, numéro 2 de la CGT et bien entendu membre de la direction du Parti Communiste Français.
Un accord est trouvé : c’est la fin du mouvement.
Les accords de Grenelle sont signés le 27 mai 1968, accordant beaucoup d’avantages sociaux, le prestige en revenant aux syndicats, du moins c’est ce qu’il va en rester à moyen et long terme.
Sur le moment, c’est la déception : partis à la suite de la signature des accords respectivement aux usines Renault de Billancourt et aux usines de Citroën à Paris, Georges Séguy et Henri Krasucki sont hués par les ouvriers.
Le 30 mai, de Gaulle dissout l’Assemblée nationale et les gaullistes organisent un défilé monstre sur les Champs-Élysées.
Le Parti Communiste Français fait tout alors pour que le mouvement s’éteigne. Le titre de l’Humanité du 4 juin 1968 est alors :
« Gouvernement et patronat prolongent la grève. »
Deux jours plus tard, Étienne Fajon alors membre du Bureau politique et directeur de l’Humanité écrit dans cette dernière :
« Dans son dernier communiqué le Bureau confédéral de la CGT “estime que partout où les revendications essentielles ont été satisfaites, l’intérêt des salariés est de se prononcer en masse pour la reprise du travail dans l’unité”.
La grande organisation syndicale donne, disons cela, une nouvelle preuve de son sens des responsabilités au service de la classe ouvrière.
Nous approuvons pleinement, quant à nous, sa juste position. Toute autre attitude fournirait à De Gaulle le prétexte qu’il attend.
Il faut le souligner d’autant plus que des groupes pseudo-révolutionnaires, après s’être ingéniés à saboter le grand mouvement en cours sous prétexte que les revendications n’auraient plus d’intérêt, essaient à présent d’empêcher la reprise du travail là où la conclusion victorieuse a couronné la lutte (…).
La défaite de ceux qu’ils servent sera en même temps leur propre défaite. »
Le 9 juin, le Bureau Confédéral de la CGT déclare :
« Tout appel à la reprise de la grève générale, qui n’a dans les circonstances présentes aucune justification, doit être considéré comme une provocation dangereuse ne pouvant servir que les ennemis de la classe ouvrière et de la démocratie. »
Le 10 juin 1968, Waldeck Rochet déclare lors d’un meeting au Palais des Sports à Paris :
« Tout au long des récents événements, les hommes et les femmes de notre pays ont pu constater que les communistes se comportaient en hommes responsables, en démocrates sincères et conséquents (…).
C’est pourquoi nous avons dénoncé et combattu la démagogie, la surenchère et les provocations des “groupes ultra-gauchistes” — soutenus par le PSU — se réclamant du maoïsme, de l’anarchisme ou du trotskisme. »
Le 12 juin 1968, toutes les principales organisations gauchistes sont dissoutes.
Aux élections législatives françaises des 23 et 30 juin 1968, c’est le triomphe gaulliste.
| voix au premier tour | % | voix au second tour | % | sièges | |
Union pour la défense de la République | 8 255 741 | 37,28 | 6 989 308 | 47,94 | 294 |
Listes communes UDR-RI | 1 467 897 | 6,63 | Fusion avec l’Union pour la défense de la République | ||
Républicains indépendants | 395 474 | 1,79 | Fusion avec l’Union pour la défense de la République | 64 | |
Parti radical allié au gaullisme | 89 576 | 0,4 | 157 258 | 1,08 | 9 |
Divers droite | 166 672 | 0,75 | Fusion avec le Parti radical allié au gaullisme | ||
Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste | 3 662 443 | 16,54 | 3 100 099 | 21,26 | 57 |
Parti Socialiste Unifié | 862 515 | 3,89 | 83 780 | 0,57 | 0 |
Parti Communiste Français | 4 423 648 | 19,97 | 2 921 639 | 20,04 | 34 |







































