Georgi Dimitrov : Le front unique pour la paix (1936)

Staline et Georgi Dimitrov
Staline et Georgi Dimitrov

(Le front unique pour la paix – avril 1936)

I

Jamais encore depuis 1914, la menace d’une guerre mondiale n’a été aussi grande qu’aujourd’hui.

Et jamais encore la nécessité n’a été aussi urgente de mobiliser toutes les forces pour détourner cette catastrophe, qui menace toute l’humanité. Mais, pour cela, il est nécessaire avant tout de comprendre clairement d’où vient le danger, quels en sont les agents, quels sont les pays qu’ils s’apprêtent à assaillir.

Il serait faux de croire que la guerre qui vient, menace seulement l’Union soviétique, ou du moins la menace en premier lieu. N’est-ce pas un fait que l’occupation de la zone rhénane, par l’armée de Hitler crée une menace directe pour la France, la Belgique et d’autres pays européens ?

C’est également un fait que les plans de conquête de Hitler pour le plus proche avenir visent à la conquête de territoires appartenant à des Etats voisins, où se trouve une population allemande.

Si Hitler parle aujourd’hui de la « souveraineté de l’Allemagne », il parlera demain de la « souveraineté de tous les Allemands ».

Sous ce mot d’ordre, il tentera de réaliser l’annexion de l’Autriche, la destruction de la Tchécoslovaquie comme Etat indépendant, l’occupation de l’Alsace-Lorraine, de Dantzig, de la partie méridionale du Danemark, de Memel, etc.

Et c’est parfaitement compréhensible : il est beaucoup plus facile au fascisme allemand d’envoyer tout d’abord une armée conquérir des territoires appartenant à des Etats voisins, sous le mot d’ordre de l’ « union nationale de tous les Allemands », et de commencer seulement ensuite la guerre contre le puissant pays des Soviets.

Le fascisme allemand, qui se fortifie maintenant sur le Rhin, constitue également, bien que les gouvernants actuels de la Pologne aient avec lui des rapports d’alliance, une menace pour l’indépendance du peuple polonais.

En ce qui concerne l’Extrême-Orient, il n’y a pas de doute que le coup immédiat est dirigé contre le peuple chinois, bien que la camarilla militaire fasciste du Japon prépare la guerre contre l’Union soviétique et se soit entendue avec Berlin pour cette éventualité.

Le Japon a déjà occupé la Mandchourie et s’empare maintenant, l’une après l’autre, des provinces de la Chine. L’impérialisme japonais cherche, par ailleurs, à soumettre tous les peuples de l’Asie, y compris l’Inde, à s’emparer des Philippines et de l’Australie.

Il se prépare au règlement de comptes décisif avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

Il est donc évident que les peuples de l’Occident commettraient une erreur fatale s’ils se laissaient bercer de l’illusion qu’ils ne sont pas menacés par les fauteurs fascistes de guerre en Europe et en Extrême-Orient.

En particulier, les peuples des pays voisins de l’Allemagne sont fondés à réfléchir sérieusement sur la défense de leur indépendance et de leur liberté.

La principale cause des guerres impérialistes, comme on le sait, réside dans le capitalisme lui-même, dans ses visées conquérantes.

Mais, dans la conjoncture internationale concrète d’aujourd’hui, l’instigateur de la guerre qui vient, est le fascisme, le poing ganté de fer des forces les plus agressives et les plus belliqueuses de l’impérialisme.

Si le danger de guerre est devenu si directement menaçant c’est qu’on n’a pas barré à temps le chemin du pouvoir au fascisme allemand.

Après avoir instauré sa domination par la guerre intérieure contre les masses populaires de son propre pays, le fascisme s’est développé en une menace directe de guerre pour tous les peuples du monde. Après avoir asservi son peuple, il passe, la torche de la guerre à la main, à l’offensive contre les autres peuples.

Le danger de guerre s’est encore extrêmement aggravé du fait qu’il s’est créé un état d’impunité pour l’agresseur fasciste. La préparation du fascisme allemand à la guerre (introduction du service militaire obligatoire, armements aériens et navals), s’est effectuée avec la complaisance systématique des puissances capitalistes et le concours direct des milieux dirigeants anglais.

La passivité et les hésitations de la Société des nations à l’égard de l’offensive du Japon contre la Chine et de l’agression italienne en Abyssinie ont encouragé l’insolence de l’agresseur.

Mais l’agressivité grandissante du fascisme allemand et de la camarilla militaire japonaise sont, avant tout et surtout, la conséquence du fait que le prolétariat international n’a pas réussi à réagir unanimement, en déployant toutes ses forces gigantesques, à rassembler autour de lui tous les travailleurs et tous les amis de la paix en un front puissant contre la guerre. 

La résistance de la partie réactionnaire des chefs de l’Internationale ouvrière socialiste et de la Fédération syndicale internationale au front unique de lutte n’est pas encore brisée.

Et le rejet des actions indépendantes et unies du prolétariat contre la guerre de la part de ces leaders réactionnaires qui soutiennent la politique impérialiste de leur bourgeoisie, l’engourdissement des masses par l’illusion que la Société des nations fera tout le nécessaire pour le maintien de la paix, ont été un frein pour la lutte du prolétariat contre la guerre et ont paralysé sa pression sur les gouvernements capitalistes.

A côté des leaders ouvertement réactionnaires qui sabotent l’unité d’action du prolétariat international pour la défense de la paix, on voit aussi se dresser les phraseurs de « gauche » qui prêchent des idées fatalistes sur l’impossibilité d’éviter la guerre et l’impossibilité de conserver la paix.

Du moment que la cause essentielle de la guerre est le capitalisme, disent-ils, on ne peut pas, tant qu’il existe, éviter la guerre, et il est stérile et absurde de lutter pour le maintien de la paix.

De telles gens sont des doctrinaires encroûtés, sinon de purs et simples charlatans. Ils voient partout les forces déchaînées de la guerre, mais ne remarquent nullement les puissants facteurs de paix.

L’Union soviétique – l’Etat du prolétariat victorieux – est, avec sa politique de paix résolue et conséquente, un de ces facteurs de paix.

Un autre facteur de paix, c’est le prolétariat des pays capitalistes.

Voilà les forces dirigeantes de la défense de la paix contre les fauteurs de guerre.

Les masses de la paysannerie, tous les travailleurs, les plus vastes masses populaires dans tous les pays capitalistes, sont également pour le maintien de la paix.

Un certain nombre d’Etats capitalistes sont, en ce moment, intéressés au maintien de la paix. Et dans les pays où règne le fascisme, comme dans ceux dont les gouvernants favorisent les instigateurs d’une nouvelle boucherie, les peuples ne veulent pas la guerre.

Les doctrinaires phraseurs, par exemple ceux de l’Independent Labour Party d’Angleterre, présentent la situation comme si la question de la guerre et de la paix dépendait exclusivement des gouvernements capitalistes.

Oui, il en serait ainsi si les masses populaires jouaient le rôle de simples pions entre les mains des gouvernements et ne luttaient pas pour le maintien de la paix en dépit de leurs gouvernements.

Mais c’est précisément cette façon de considérer les masses populaires comme de simples marionnettes entre les mains du gouvernement qui est absolument fausse.

Si ces masses, sans lesquelles il est impossible de faire la guerre, interviennent résolument et à temps contre les desseins militaires des gouvernements, elles pourront les contraindre à renoncer à la guerre et à l’indulgence envers ceux qui complotent la guerre.

Toute la question est d’organiser à temps la lutte des peuples pour le maintien de la paix et de mener cette lutte tous les jours et en tout lieu contre les fauteurs fascistes de guerre et contre leurs auxiliaires.

Ce qu’il faut, c’est un front unique de la paix qui groupe non seulement la classe ouvrière, la paysannerie, les intellectuels travailleurs et les autres travailleurs, mais aussi les nations opprimées et les peuples des pays dont l’indépendance est menacée par les fauteurs de guerre.

Ce qu’il faut, c’est un front de la paix qui s’étende à toutes les parties du monde, de Tokyo à Londres, de New York à Berlin, un front de la paix qui agisse avec cohésion contre les fauteurs de guerre, contre le fascisme allemand en Europe, contre la clique militaire japonaise en Extrême-Orient.

Et ce front de la paix deviendra puissant et invincible s’il déploie des actions pratiques de masse et ne se borne pas à des protestations, résolutions et déclarations.

Il faut, à l’aide de mesures économiques et politiques, placer les fauteurs de guerre dans les conditions d’un véritable état de siège. 

Il faut les acculer pour leur enlever les moyens de réaliser leurs desseins criminels.

Il faut ceindre le globe d’un réseau d’organisations des amis de la paix tellement dense, d’un mouvement de solidarité internationale tellement puissant, de mesures relevant d’une politique internationale unique du prolétariat dans l’intérêt du maintien de la paix tellement efficaces, que les mains criminelles des fauteurs de guerre s’en trouvent enchaînées.

Il faut faire sentir énergiquement à l’agresseur fasciste que des millions d’hommes suivent chacun de ses pas avec vigilance et que toute tentative de sa part d’attaquer d’autres peuples se heurtera à la résistance résolue du prolétariat et des travailleurs du monde entier.

Seul le prolétariat, en réalisant l’unité dans ses rangs peut être l’organisateur d’un tel front de paix, en être la force motrice, l’ossature.

Là réside maintenant la tâche centrale du prolétariat international tout entier.

Du succès de sa réalisation dépend aussi le succès de la lutte contre le fascisme lui-même.

II

Il ne suffit pas de vouloir la paix.

Il faut lutter pour la paix. Il est tout à fait insuffisant de mener une propagande générale contre la guerre.

La propagande contre la guerre « en général » n’empêche nullement les conspirateurs siégeant à Berlin ou à Tokyo de tramer leur dessein infâme ; ils seraient très contents que la classe ouvrière n’allât pas au-delà d’une propagande générale de ce genre.

Afin que la lutte pour le maintien de la paix soit couronnée de succès, il faut absolument que les actions communes du prolétariat et des masses populaires les plus considérables soient dirigées contre les fauteurs de guerre et contre les forces qui, à l’intérieur du pays, les favorisent directement et indirectement. De ce point de vue il est extrêmement important d’élaborer la lutte pour le maintien de la paix, en tenant compte de la situation du Parti et du mouvement ouvrier du pays en question, ainsi que de sa situation intérieure et internationale.

Dans les pays où le fascisme est au pouvoir, la classe ouvrière, plaçant au centre de la lutte contre la dictature fasciste la dénonciation de la démagogie chauvine et des préparatifs de guerre, rassemble toutes les forces pour conjurer la catastrophe dans laquelle le fascisme veut précipiter le peuple.

En luttant contre le pouvoir du fascisme et contre son agression militaire, le prolétariat et les grandes masses populaires d’Allemagne, d’Italie et des autres pays fascistes ne travaillent pas seulement à leur propre salut, mais aussi dans l’intérêt de la paix, dans l’intérêt de tous les peuples de l’humanité tout entière.

A l’heure actuelle, l’attitude à prendre à l’égard de la politique extérieure du gouvernement et de la défense nationale est un point particulièrement important de la tactique de la classe ouvrière, surtout dans les pays qui sont directement sous la menace de l’agression.

Il n’est pas du tout indifférent pour la classe ouvrière et pour tous les travailleurs de savoir quelle est la politique extérieure du gouvernement à l’égard des ennemis fascistes de la paix : cette politique contribue-t-elle à la consolidation de la sécurité collective ou lui fait-elle obstacle ?

Le gouvernement favorise-t-il les agents de l’agresseur fasciste ou prend-il contre eux des mesures efficaces ?

Comment traite-t-on les enfants du peuple qui se trouvent dans les rangs de l’armée ? Dans quel esprit les éduque-t-on ?

De quels éléments se composent les cadres de commandement de l’armée ?

Ces éléments sont-ils sûrs, en ce qui concerne la lutte contre l’ennemi fasciste, ou sont-ils des éléments réactionnaires fascistes ?

Comment la population est-elle protégée contre les horreurs de la guerre ? etc.

Se montrer indifférent aux questions de défense nationale, les laisser sans contrôle à la discrétion du gouvernement bourgeois, c’est là une position qui ne sert nullement l’œuvre de défense de la paix.

Ce n’est pas par hasard que les sommets dirigeants de la bourgeoisie ont toujours considéré ce domaine comme leur monopole, comme une sorte de « sanctuaire ».Il faut, une fois pour toutes, mettre fin à ce monopole de la bourgeoisie.

Le prolétariat ne saurait se passer, dans ces questions, d’une politique à lui, d’une politique indépendante.

Sans glisser en aucun cas aux positions de la bourgeoisie, le parti du prolétariat doit intervenir activement avec sa plateforme, avec ses revendications, dans la politique extérieure et dans les questions de défense nationale.

Partisan dévoué de la défense active de son peuple et de son pays contre l’asservissement fasciste, le prolétariat doit relier de la façon la plus étroite les questions de défense nationale aux revendications visant à étendre les droits démocratiques des ouvriers et des paysans, à défendre leurs intérêts vitaux, en partant du fait que seules la démocratisation du régime dans les pays, la démocratisation de l’armée, son épuration des éléments fascistes et des autres éléments réactionnaires et la satisfaction des revendications les plus urgentes des masses ouvrières et paysannes sont en mesure de renforcer la capacité de défense du peuple contre l’agression fasciste.

Dans chaque situation concrète, les représentants de la classe ouvrière se prononcent pour des propositions de ce genre et cherchent à faire prendre des mesures qui permettent aux grandes masses du peuple d’exercer le maximum de pression sur la politique extérieure du gouvernement, ainsi qu’un contrôle effectif de ses actes dans les questions de défense nationale. Ils se prononcent également pour toutes les mesures qui rendent plus difficile la capitulation des gouvernements bourgeois devant l’agresseur fasciste et la trahison par ces gouvernements de l’indépendance et de la liberté du peuple.

Tout en soulignant que seul le pouvoir du prolétariat est en mesure d’assurer une défense effective du pays et de son indépendance, comme le montre avec évidence l’exemple de l’Union soviétique, les communistes, dans les conditions d’une menace directe de guerre de la part d’un agresseur fasciste, travaillent à créer un gouvernement de Front populaire. 

En prenant des mesures énergiques contre le fascisme et les éléments réactionnaires dans le pays, contre les agents et les auxiliaires des ennemis de la paix, en assurant le contrôle de la défense nationale par les masses organisées, un tel gouvernement contribuera au renforcement de la capacité de défense du peuple contre l’agresseur fasciste.

Dans la mesure même où le pouvoir se trouve aujourd’hui entre les mains de gouvernements bourgeois qui n’offrent pas de garantie pour la défense véritable du pays et qui mettent en action les forces armées de l’Etat contre les travailleurs, le parti de la classe ouvrière ne peut assumer aucune responsabilité politique pour les mesures de défense de ces gouvernements : c’est la raison pour laquelle il se prononce contre la politique militaire du gouvernement et contre le budget de la guerre dans son ensemble.

Cela n’exclut pas, dans des cas concrets, une abstention motivée lors du vote de différentes mesures de défense nationale qui sont nécessaires pour rendre plus difficile l’attaque de l’agresseur fasciste (par exemple, la fortification des frontières) de même que le vote et l’intervention pour des mesures dictées par les intérêts de la défense de la population contre les horreurs de la guerre (abris contre les gaz, masques à gaz, secours sanitaires, etc.).

Les temps sont révolus où la classe ouvrière ne participait pas d’une manière indépendante et active au règlement de questions vitales comme la guerre et la paix. La différence entre les communistes et les réformistes, entre les hommes politiques révolutionnaires et réactionnaires du mouvement ouvrier, ne consiste nullement dans le fait que ces derniers participent au règlement de ces questions tandis que nous, les révolutionnaires, nous devrions rester à l’écart. Non.

La différence réside dans le fait que les réformistes, dans ces questions comme dans les autres, défendent les intérêts des capitalistes, et les révolutionnaires, ceux des travailleurs, ceux du peuple.

Cette souple tactique bolchevik qui est l’application à une question distincte des conceptions tactiques générales données par le VIIe congrès de l’I.C., résulte nécessairement de toute la situation internationale présente, et, en particulier, de l’existence d’agresseurs fascistes déterminés.

Et il est vraiment comique de voir les phraseurs de « gauche » de tout acabit se dresser contre cette tactique en posant aux révolutionnaires intransigeants !

A les en croire, tous les gouvernements sont des agresseurs.

Ils se réfèrent même à Lénine qui, pendant la guerre impérialiste de 1914-1918, a rejeté à juste titre l’argument des social-chauvins : « On nous a attaqués, nous nous défendons. »Mais à cette époque, le monde était divisé en deux coalitions impérialistes belligérantes qui cherchaient dans une mesure égale à établir leur hégémonie mondiale et qui avaient préparé et provoqué dans une mesure égale la guerre impérialiste.

Il n’y avait pas alors de pays où le prolétariat fût vainqueur, ni de pays à dictature fasciste.

Mais, maintenant, la situation est autre. Maintenant, il y a : 1. Un Etat prolétarien qui est le plus grand rempart de la paix ; 2. Des agresseurs fascistes déterminés ; 3. Nombre de pays qui se trouvent sous la menace immédiate d’une attaque de la part d’agresseurs fascistes et de la perte de leur indépendance en tant qu’Etat et nation ; 4. D’autres Etats capitalistes qui, dans le moment donné, sont intéressés au maintien de la paix. Il est donc tout à fait faux de présenter maintenant tous les Etats comme des agresseurs.

Seuls des hommes qui cherchent à couvrir les agresseurs véritables, peuvent défigurer ainsi les faits.

III

La paix existante est une mauvaise paix. Mais cette mauvaise paix est, en tout cas, meilleure que la guerre.

Et à chaque partisan conséquent de la paix apparaît de soi-même la nécessité de soutenir toutes les mesures qui peuvent contribuer à son maintien, y compris les mesures de la Société des nations et notamment les sanctions.

Les sanctions peuvent fournir un moyen d’action efficace contre l’agresseur.

Si les sanctions adoptées par la Société des nations n’ont pas empêché l’Italie de poursuivre la guerre contre l’Abyssinie, cela ne milite nullement contre les sanctions, mais contre les puissances qui en ont saboté l’application.

Et si le fascisme allemand lance aujourd’hui un défi aux peuples du monde entier, c’est précisément parce qu’il compte sur l’impunité, parce que les sanctions n’ont pas été appliquées à l’égard du Japon, parce que les sanctions contre l’Italie ont été mises en échec par les Etats capitalistes, parce qu’enfin Hitler, en dirigeant ses troupes vers les frontières de la France et de la Belgique, était convaincu d’avance que les sanctions décidées contre lui seraient sabotées par la bourgeoisie anglaise.

On dit que l’application des sanctions accroît le danger de guerre et aboutira à la guerre. C’est faux.

Bien au contraire, c’est l’impunité de l’agresseur qui accroît le danger de guerre. Plus les sanctions d’ordre financier et économique seront appliquées résolument contre l’agresseur fasciste (refus total de crédits, cessation du commerce et des fournitures de matières premières), et moins le fascisme allemand sera résolu à déclencher la guerre, car le risque, sera d’autant plus grand pour lui.

Il faut critiquer impitoyablement la Société des nations pour ses hésitations, sa passivité, son inconséquence. La classe ouvrière doit mener une lutte intransigeante contre les gouvernements de ceux des Etats impérialistes membres de la Société des nations qui, mus par des intérêts cupides, aident l’agresseur, sabotent les mesures de maintien de la paix et sacrifient les intérêts des petits peuples à ceux des grandes puissances impérialistes.

Mais il ne s’ensuit nullement qu’il faille, d’une manière générale, adopter une attitude négative à l’égard de la Société des nations.

Quel intérêt le prolétariat a-t-il à faire le jeu des fauteurs de guerre qui, tous aujourd’hui, sont contre la Société des nations ?

Ce sont précisément les principaux instigateurs de la guerre, l’Allemagne et le Japon, qui ont quitté la S.D.N.

L’Union soviétique, qui, de tout son poids international, défend la cause de la paix et de la sécurité collective, se trouve dans la Société des nations.

Font également partie de la Société des nations certains autres Etats qui ne veulent pas permettre aux agresseurs fascistes d’attaquer d’autres peuples.

Quiconque ne sait pas faire la distinction entre la Société des nations de jadis et la Société des nations d’aujourd’hui, quiconque ne sait pas différencier son attitude à l’égard des divers membres de la Société des nations, quiconque renonce à faire jouer la pression des masses sur la Société des nations et les différents gouvernements capitalistes en faveur des mesures pour le maintien de la paix, est un bavard et pas un révolutionnaire, pas un homme politique du prolétariat.

La classe ouvrière doit soutenir celles des mesures de la Société des nations et des différents Etats qui, de fait, tendent au maintien de la paix (pactes de non-agression, d’assistance mutuelle contre l’agresseur, pactes de sécurité collective, sanctions financières et économiques).

Elle ne doit pas seulement les soutenir, mais, par un puissant mouvement anti-guerrier de masse, obliger la Société des nations aussi bien que les gouvernements des différents pays capitalistes à prendre des mesures sérieuses pour la défense de la paix.

Il est faux de prétendre que la politique de concessions incessantes aux exigences des fauteurs de guerre fascistes, tant de la part de la Société des nations que de la part de différents Etats (Angleterre, France, Belgique, etc.), peut contribuer à maintenir la paix.

Les ouvriers n’ont pas oublié qu’en son temps, dans la politique intérieure de l’Allemagne, ce fut précisément l’esprit de compromission et de capitulation devant l’offensive du fascisme qui fraya à celui-ci la voie du pouvoir.

Sur l’arène internationale, une pareille politique de capitulation laisse au fascisme belliqueux le champ libre pour l’attaque.

Il est également faux de prétendre que la cause de la paix gagnerait à ce que l’on essayât de poser aujourd’hui la question d’une nouvelle répartition des sources de matières premières, des colonies et des territoires sous mandat, comme le tentent les chefs social-démocrates réactionnaires. On n’agit ainsi, au fond, que pour détourner l’attention des masses de la lutte concrète contre les fauteurs de guerre.

D’un autre côté, pareille proposition cache le désir d’accorder des colonies au fascisme allemand, ce qui ne ferait que renforcer davantage encore ses positions de guerre.

Ce n’est pas au prolétariat à se prononcer pour telle ou telle répartition des colonies et des mandats coloniaux entre les impérialistes.

Sa tâche est de soutenir la lutte des peuples coloniaux pour leurs intérêts et leurs droits, pour la libération définitive de ces peuples du joug impérialiste.

IV

En exigeant de la Société des nations et des gouvernements bourgeois des mesures efficaces contre l’agressivité des instigateurs fascistes de la guerre, le prolétariat ne doit pas perdre un seul instant de vue que le point principal quand il s’agit de la sécurité de la paix, que le point fondamental, décisif, ce sont les actions indépendantes des grandes masses pour la défense de la paix contre les fauteurs de guerre précis.

Il n’y a pas le moindre doute que si le prolétariat international avec ses organisations de masse, en particulier avec ses syndicats, était intervenu d’une façon unanime et, par les grèves et autres mesures, avait empêché le départ de chaque navire, de chaque train soit d’Italie, soit à destination de l’Italie, le fascisme italien eût été contraint depuis longtemps de cesser sa guerre de rapines contre le peuple abyssin.

Mais la création d’un Front populaire de paix vraiment large et suffisamment puissant pour mener une telle lutte contre le fascisme belliqueux, n’est possible qu’à la condition d’avoir l’unité d’action du prolétariat lui-même. 

C’est précisément l’établissement de l’unité d’action de la classe ouvrière qui a permis aux prolétariats français et espagnol de former un puissant Front populaire antifasciste.

La conférence de Londres de l’Internationale ouvrière socialiste et de la Fédération syndicale internationale, déchirée par les contradictions intérieures, a éludé, sous la pression de son aile réactionnaire, la question de la nécessité de réaliser immédiatement l’unité d’action du prolétariat à l’échelle nationale et internationale.

Elle n’a pas appelé les masses ouvrières à des actions indépendantes, mais s’est bornée à les inviter à s’en remettre entièrement à la Société des nations.

Elle n’est pas intervenue pour la défense du peuple chinois attaqué par le Japon.

Elle n’a condamné d’aucune manière ceux des chefs travaillistes et social-démocrates qui se font les défenseurs de la politique agressive du fascisme allemand, sous le couvert des phrases sur le « maintien de la paix ».

Mais, en même temps, dans les rangs de l’Internationale ouvrière socialiste et de la Fédération syndicale internationale, un mouvement se développe rapidement depuis quelque temps en faveur du front unique de la classe ouvrière.

Les intérêts vitaux du prolétariat international tout entier exigent que ces forces prennent le dessus et qu’elles surmontent la résistance des adversaires du front unique.

Le passage à l’offensive militaire du fascisme qui utilise la désunion dans les partis et les organisations de la classe ouvrière des différents pays demande, de toute nécessité, une politique internationale unique de la classe ouvrière dans l’intérêt du maintien de la paix.

En bref, la réalisation de cette politique internationale unique du prolétariat est possible sur les bases suivantes :

En premier lieu, rétablissement et consolidation de la véritable solidarité prolétarienne internationale pour la défense des intérêts des masses travailleuses les plus considérables ; rupture résolue des partis social-démocrates avec les intérêts impérialistes de leur bourgeoisie respective.

En second lieu, appui le plus large à la politique de paix de l’Union soviétique, de l’Etat prolétarien qui, avec une constance inébranlable, monte la garde de la paix entre les peuples.

Mais cela implique, avant tout, la lutte résolue des partis ouvriers contre les tentatives contre-révolutionnaires d’identifier la politique extérieure de l’Union soviétique avec la politique des Etats impérialistes, d’identifier l’Armée rouge, ce rempart de la paix, avec les armées des Etats impérialistes, tentatives qui font le jeu des instigateurs fascistes de la guerre.

En troisième lieu, à chaque moment donné, diriger et concentrer les coups sur l’agression fasciste, prendre une attitude distincte à l’égard de l’agresseur, d’une part et des victimes de son agression, d’autre part.

Dénoncer toute tentative d’estomper la différence entre les Etats fascistes et non-fascistes.

En quatrième lieu, lutte autonome du prolétariat pour le maintien de la paix, ne dépendant ni des gouvernements capitalistes, ni de la Société des nations, ce qui exclut la subordination du mouvement ouvrier aux combinaisons de coulisses des gouvernements impérialistes affiliés à la Société des nations.

La lutte pour le maintien de la paix est, dans les conditions actuelles, une lutte contre le fascisme ;elle est donc, au fond, une lutte révolutionnaire.

Le maintien de la paix est un danger mortel pour le fascisme, car, en augmentant ses difficultés intérieures, il aboutit à saper la dictature fasciste de la bourgeoisie ; le maintien de la paix favorise l’accroissement des forces du prolétariat, des forces de la révolution ; il permet de surmonter la division dans les rangs du mouvement ouvrier ; il aide le prolétariat à devenir la classe dirigeante dans la lutte de tous les travailleurs contre le capitalisme ; il mine les fondements du régime capitaliste; il accélère la victoire du socialisme.

La guerre peut éclater à l’improviste. De nos jours, les guerres ne se déclarent pas.

Elles commencent tout simplement. (J. Staline : le Socialisme, c’est la paix ! Entretien avec M. Roy Howard (1er mars 1936), p. 5, B.E., 1936.)

C’est cela qui exige, en premier lieu, de la part des communistes, une vue claire tant de l’envergure et du caractère du danger de guerre que des voies et moyens de le combattre.

Le pas décisif pour établir l’unité d’action du prolétariat international contre les instigateurs de la guerre est aujourd’hui le déploiement par le Parti communiste, dans chaque pas, dans tous les domaines de la vie sociale et politique, de la campagne la plus active, la plus persévérante et la plus étendue pour le maintien de la paix.

Les communistes mènent cette campagne sans attendre la conclusion de pactes d’unité d’action avec la direction du parti social-démocrate, mais ils la mènent absolument sous le signe de la lutte pour l’établissement de l’unité d’action du Parti communiste avec le parti social-démocrate.

Les communistes font tous leurs efforts pour surmonter la résistance des chefs social-démocrates réactionnaires au front unique et pour consolider de toutes les façons les liens de lutte commune noués entre ouvriers communistes et social-démocrates contre l’ennemi commun.

Une telle campagne, en favorisant le rapprochement des ouvriers communistes et social-démocrates, contribuera à activer et à souder toutes les forces du prolétariat non seulement à l’échelle nationale, mais aussi à l’échelle internationale.

C’est là le moyen le plus puissant de contribuer à l’intégration dans le mouvement des autres couches de travailleurs des villes et des campagnes, des masses de la petite bourgeoisie, de la paysannerie et des intellectuels, de tous les partisans de la paix.

Tout cela accélérera la formation d’un front invincible de lutte du prolétariat international, de tous les travailleurs, de tous les peuples pour le maintien de la paix.

Lutter pour la paix, c’est lutter contre le fascisme, c’est lutter contre le capitalisme, c’est lutter pour la victoire du socialisme dans le monde entier.

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