Le matérialisme dialectique et la pensée comme réflexion des deux cerveaux

Prenons la vue. Le champ visuel total horizontal d’un être humain, les deux yeux ouverts, incluant la vision périphérique, est d’environ 200° – 220°.

Pour un aigle, c’est environ 300°, pour un dauphin 300° –
330°, pour un cochon d’inde 340°.

Dialectiquement, plus le champ visuel est large, moins la compréhension du relief est bonne, et inversement.

Mais tout est dialectique, aussi il y a des nuances : le dauphin utilise l’écholocalisation, qui lui permet de saisir le relief acoustiquement.

L’aigle a lui, en quelque sorte, une vision double, au moyen de deux fovéas par œil pour renforcer les détails, en plus de voir en large.

Et, autre fait dialectique marquant, tous les vertébrés… voient à l’envers. L’image est inversée sur la rétine, comme pour une lentille.

L’image est donc retournée verticalement et horizontalement.

haut ───── bas ▶
bas ───── haut ▶
gauche ───── droite ▶
droite ───── gauche ▶

On voit littéralement à l’envers un monde à l’endroit.

Prenons maintenant ce que voit chaque œil. L’un voit davantage ce qui est tout à gauche, l’autre ce qui est davantage tout à droite.

Ce que voit chaque œil est superposé, ce qui donne une image en trois dimensions en raison du décalage de l’un par rapport à l’autre.

Très schématiquement, cela donne ça :

Œil
gauche
seul

Binoculaire
(les deux yeux)

Œil
droit
seul


0 ———– 20 —————————– 80 ————— 100

On a saut qualitatif qui vient du rapport dialectique des deux yeux.

Rentrons maintenant dans le vif du sujet.

Ce qu’on voit à gauche, c’est l’hémisphère droit du cerveau qui le réceptionne.

Ce qu’on voit à droite, c’est l’hémisphère gauche qui le réceptionne.

Et cela pour chaque œil.

Il n’y a pas un œil par hémisphère. Il y a une moitié du champ visuel de chaque œil réceptionnée par un hémisphère, et comme tout est dialectique, par le côté inverse !

ŒIL GAUCHE
[gauche] ────────> hémisphère droit
[droite] ────────> hémisphère gauche

ŒIL DROIT
[gauche] ────────> hémisphère droit
[droite] ────────> hémisphère gauche


Ainsi, si un hémisphère ne fonctionne plus, alors on perd la capacité à saisir une partie du champ visuel.

La plasticité du cerveau permet de tendre à une reconfiguration pour l’amélioration. Néanmoins, il est évident que parler du cerveau au singulier est une erreur.

Si on parle de deux yeux, de deux mains et de deux jambes, alors il faut tout autant parler de deux cerveaux.

Cette thèse est rejetée au nom du fait que les deux hémisphères du cerveau sont reliés par le corps calleux et qu’ils ne fonctionnent pas indépendamment.

C’est cependant raisonner de manière formelle. Si on suit le principe de la contradiction, alors on voit bien qu’on a deux pôles qui interagissent, formant une unité contradictoire.

Si on se fonde là-dessus, on peut essayer de parvenir à présenter le cheminement de la pensée.

Prenons le fait d’avoir soif et de se dire qu’on a soif ; on pense qu’on a soif.

Il est impossible que cela se déroule ainsi ; ce n’est pas dialectique.

« J’ai soif » s’oppose à « je n’ai pas soif » ; cela veut dire que si on se dit à un moment qu’on a soif, c’est que le reste du temps on se dit qu’on n’a pas soif.

S’il n’en était pas ainsi, il ne pourrait pas se produire une pensée affirmant qu’on a soif.

Regardons maintenant une pensée plus élaborée.

Imaginons qu’on pense : « Il faudrait que j’aille au musée du Louvre ».

Il est évident qu’on ne se disait pas, auparavant, en permanence : « Il ne faudrait pas que j’aille au musée du Louvre ».

Comment se produit alors une telle pensée ?

Si on ne peut pas trouver un autre pôle contradictoire, alors il faut se tourner vers la contradiction que porte cette pensée en elle-même.

Il y a ici un défi immense et le philosophe français René Descartes est très connu pour la solution qu’il a proposée.

Selon lui, on peut dire « je pense donc je suis » ; il veut dire par là que nous sommes notre pensée, que notre pensée est nous.

La pensée n’est ainsi pas contradictoire ; elle est même unifiée et c’est nous.

La faille de ce raisonnement est que si on dit « je pense donc je suis », c’est qu’on pense qu’on pense, puisqu’on peut le dire, et que si on pense qu’on pense, alors on pense qu’on pense qu’on pense et ce, forcément, à l’infini.

Il n’y a donc aucune base pour considérer sa propre pensée.

Il n’y a en réalité qu’une seule solution pour avoir une distance avec sa propre pensée : qu’il y ait un miroir.

Et là on retombe sur l’hypothèse des deux cerveaux : si tel est bien le cas, alors on peut effectivement savoir qu’on pense, puisqu’un cerveau constate que l’autre pense.

Mais là on en revient au problème de la démarche de René Descartes.

En effet, on a le schéma suivant, qui se déroule pareillement à l’infini : le cerveau 1 pense que le cerveau 2 pense.

Le cerveau 2 pense que le cerveau 1 pense que le cerveau 2 pense.

Le cerveau 1 pense que le cerveau 2 pense que le cerveau 1 pense que le cerveau 2 pense.

Et ce à l’infini.

Toutefois, cet infini existe, contrairement à l’infini du « je pense donc je suis » de René Descartes.

On a, en effet, une sorte de ping-pong ininterrompu – et c’est cela la pensée.

Rappelons-nous ici justement la thèse d’Aristote, cet immense matérialiste, qui fut reprise de manière admirable par les titans que furent Alexandre d’Aphrodise, Avicenne et Averroès : l’être humain ne pense pas.

Si on rejette la théorie de l’âme et d’un Dieu personnel, alors il n’y a aucune raison d’accepter la conception idéaliste d’une pensée
individuelle.

Aristote et ses disciples ont essayé alors d’expliquer la réflexion humaine et l’ont attribuée à la conjonction avec la réalité telle qu’elle est ; l’intellect passif qu’est le cerveau qui reflète le réel retombe sur l’intellect agent qui est l’univers organisé.

C’est tout à fait juste si on conçoit un univers figé, conçu une bonne fois pour toutes (et cela explique pourquoi des philosophes musulmans ont pu se retrouver en Aristote, de par l’importance du Coran aussi éternel que l’univers).

Nous, nous considérons que l’univers est éternel, infini ; il n’y a ni début, ni fin.

Nous ajoutons la dialectique et la pratique au matérialisme unilatéral et contemplatif d’Aristote.

Et lorsqu’il est dit « l’être humain ne pense pas », c’est vrai, sauf que ce zéro de la pensée, c’est en réalité l’infini de la réflexion dialectique, car zéro, c’est l’infini.

Cette hypothèse nécessite, bien entendu, beaucoup de choses pour pouvoir être vérifié. Néanmoins, elle sonne juste et puissante.

Elle explique pourquoi Aristote a formulé la « métaphysique », qui serait alors un « système embarqué » dans l’un des deux cerveaux, alors que le second cerveau serait directement fonctionnel.

Mahomet lui-même aurait eu cette intuition avec son Coran incréé, tout autant consubstantiel à l’univers que la métaphysique l’était pour Aristote.

On comprend également pourquoi Karl Marx avait comme livre préféré Don Quichotte.

Le héros éponyme a trop lu de livres de chevalerie emplis de merveilleux. Il intègre cette vision du monde – pour ainsi dire dans un cerveau.

Il agit alors dans la vie quotidienne – au moyen de l’autre cerveau – en se fondant sur les principes établis par l’autre cerveau.

Comme le système embarqué est naturellement erroné – il n’y a pas de géants, ni de chevaliers merveilleux – le décalage avec la réalité est immense et on rit des situations où se retrouve Don Quichotte.

Ce dernier avait fondé sa vie sur une idéologie erronée, et
c’est le propre de ceux qui ne saisissent pas la réalité correctement, qui ne comprennent pas la transformation du monde.

Mais où se trouve cette idéologie si elle fait que des individus continuent à faire ce qu’ils font, tout en voyant que cela ne marche pas ?

Il faut bien qu’il y ait deux entités séparées et que les simples constatations d’un cerveau ne modifient pas encore assez les principes de l’autre cerveau.

Cela expliquerait le retard des consciences sur la réalité : le système embarqué est de nature plus figée.

Et on ne peut pas expliquer la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne si ce n’est comme une tentative de modifier le système embarqué.

Tout cela est, comme déjà dit, une hypothèse puissante et fascinante, mais nullement prouvable en l’état.

Seule une humanité avec davantage de recul sur elle-même peut vérifier si c’est bien le cas, sans parler même des vérifications sur les plans physico-chimiques et biologiques.

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