Jacob Cats et les moments évalués

Jacob Cats (1577-1660) est une figure incontournable des Pays-Bas du 17e siècle ; il fut avocat et homme politique, plusieurs années d’ailleurs au poste de grand pensionnaire du pays (soit premier ministre).

La résidence officielle du Premier ministre des Pays-Bas à La Haye est d’ailleurs la maison construite par Jacob Cats.

Il fut également un poète, et surtout un fabuliste-philosophe hors pair, dont la renommée populaire fut immense.

Il est considéré que le peuple n’avait souvent que deux livres : la Bible et une œuvre de Jacob Cats. Ce dernier est à ce titre connu commeVader Cats, « père chat ».

Sa production passe par les longues réflexions éparpillées, des guides moraux ainsi que le livre d’emblèmes, qui combine texte et image pour une morale.

Le principe est d’avoir une image, qui est interprétée de manière allégorique ou symbolique par une phrase, qui est parfois sous la forme d’un aphorisme, d’une sentence.

On a par exemple des formules, à la fois philosophiques et humoristiques, comme : « Aussi rapide que soit le mensonge, la vérité le rattrapera », « Les enfants sont une nuisance », « Même si le singe porte un anneau d’or, il est et reste une chose laide ».

L’utilisation d’une image est bien entendu typique du protestantisme : chassées des églises, les images ont une fonction non religieuse et sont présentes partout.

Le Tchèque Comenius organisait au même moment toute sa pédagogie dans le sens de l’interaction de l’élève, avec des mots et des images, dans le prolongement de la première forme de protestantisme que fut le hussitisme tchèque au début du 15e siècle.

Voici ce qu’ont lit dans un article d’Albert Réville de 1869, publié dans la Revue des Deux Mondes : « Un Moraliste néerlandais – Jacob Cats et ses œuvres ».

« Parmi les foyers de civilisation européenne qui ont fait preuve d’une grande puissance de rayonnement, il faut compter la Néerlande, et rien ne serait plus trompeur que de mesurer cette force rayonnante à l’exiguïté du territoire qui forme aujourd’hui le royaume des Pays-Bas(…).

C’est ainsi qu’on vit aux XVIe et XVIIe siècles cette république de marchands épuiser l’Espagne, tenir tête glorieusement à Louis XIV, disputer et même pendant tout un temps arracher aux Anglais l’empire des mers, offrir un suprême refuge à la pensée libre, traquée partout ailleurs, et servir de quartier-général à cette révolution de 1688 qui, en chassant les Stuarts et leur système, arrêta net la sombre réaction absolutiste qui menaçait de transformer notre vivante Europe en une Chine occidentale, inerte, pétrifiée, abêtie comme l’autre (…).

Les œuvres de Jacob Cats, dont le nom est à peu près inconnu en dehors de la Hollande et des pays de même langue, trônent à côté de la Bible dans les affections des vieilles familles néerlandaises.

On a souvent désigné l’in-folio qui contient ses nombreux ouvrages sous le titre de la Seconde Bible du peuple hollandais, et ce titre n’a rien d’exagéré.

Poète moraliste par excellence, chantre de la vie de famille et de la vie agricole, — cette autre passion de ce peuple singulier qui n’est pas volontiers soldat, mais qui cultive comme il navigue, avec passion, — Jacob Cats représente, je ne dis pas précisément les plus grands côtés, mais la moyenne honnête, sensée, pratique avant tout, du caractère national.

Ses œuvres abondent en conseils, en remarques, en maximes, en historiettes, dont l’application à la vie quotidienne est immédiate et continue.

Son in-folio, que des réimpressions nombreuses ont répandu partout, se voit chez les pauvres et les riches, à la campagne comme à la ville.

Il y en a long, très long à lire, et quand c’est fini, on peut recommencer. On y trouve toujours du nouveau.

Quand les enfants ont été sages pendant la semaine, le père ou la mère leur montre le dimanche ce gros livre étrange où il y a des seigneurs et des belles dames, des monstres et des fous, des mains mystérieuses et des jardins, et tout cela si drôle, prêtant à tant d’histoires !

Toutefois, vu le temps encore assez grossier où l’ouvrage a été écrit et le genre de sujets qu’il traite, la revue d’une partie des images terminée, il faut serrer de nouveau le gros livre dans l’armoire jusqu’à la semaine prochaine.

Le paysan, dans les soirées d’hiver, tandis que, séparées par une simple cloison mobile, ses vaches bien-aimées dorment en poussant leur souffle égal et doux qui réchauffe toute la chaumière, le paysan cherche dans le père Cats les bons conseils qu’il donne à l’agriculteur et au bouvier.

Le petit marchand, la ménagère, y recueillent d’excellentes directions d’économie domestique.

Le boer exilé dans les prairies de l’Afrique méridionale, rêvant de l’Europe, sa vraie patrie, qu’il ne verra jamais, se figure en feuilletant son Jacob Cats la société agitée, variée, passionnée, des pays habités par ses pères.

C’est comme le parfum des jours antiques de sa race que le gros livre lui conserve dans sa région perdue à l’autre bout du monde.

Et plus d’une fois, en Hollande même, il arrive au vieillard, au penseur, au savant, de parcourir avec un respect attendri ce livre de la sagesse nationale qui lui rappelle les jours de son enfance, et il s’étonne de trouver souvent chez le vieux conteur qui rabâche un peu des aperçus, des remarques, dont sa propre expérience lui révèle maintenant la finesse et l’originalité (…).

L’Espagne dut enfin céder. La petite Néerlande entra désormais dans la famille européenne.

Sa lutte de quatre-vingts ans aboutissait à la liberté pleine et entière. Jamais persévérance plus héroïque n’avait été plus glorieusement récompensée.

En même temps que la situation politique et commerciale accusait une prospérité inouïe, que des marins tels que Ruyter, Tromp, G. De Witt, promenaient triomphalement sur les mers l’étendard national, les sciences, les lettres, les arts, semblaient avoir élu la jeune république pour leur asile de prédilection.

Grotius, Saumaise, Vossius, Vondel, par leurs écrits, Rembrandt, van der Helst, Hobbema, Berchem, les van de Velde, Cuyp, Ruysdael et tant d’autres, par leurs toiles immortelles, lui conciliaient les sympathies de toute l’Europe. Spinoza allait bientôt se révéler, Descartes ne voulait pas vivre ailleurs, « Dans quel pays, écrivait-il [en mai 1631]] à [Jean-Louis Guez de] Balzac, trouve-t-on plus aisément tout ce qui peut intéresser la vanité ou flatter le goût ?

Y a-t-il un pays dans le monde où l’on soit plus libre, où le sommeil soit plus tranquille, où il y ait moins de dangers à craindre, où les lois veillent mieux sur le crime, où les empoisonnemens, les trahisons, les calomnies, soient moins connus, où il reste plus de traces de l’heureuse et tranquille innocence de nos pères? » (…)

Cats n’est point de la famille des grands poètes, aux conceptions audacieuses, qui imposent l’admiration par la tragique beauté de leur génie. Ce n’est point dans le voisinage de Dante et de Shakespeare qu’il convient de lui assigner une place.

C’est plutôt dans la catégorie des grands humoristes qui ont su donner à leur philosophie de la vie humaine et du cœur humain ce tour original, piquant, qui assaisonne si agréablement des vérités en elles-mêmes très simples et dictées par le bon sens.

Il y a dans Cats du Montaigne et du La Fontaine. De tous deux il a la naïveté, la joie de vivre, la curiosité toujours éveillée.

Du premier, il a la faconde un peu prolixe, l’abandon, la fantaisie, la bonne foy vis-à-vis de lui-même et des autres ; du second, il partage le goût de la nature modeste, des jardins, des prairies; sa morale, comme celle du fabuliste, revient ordinairement à ce mot unique : prudence !

Sous d’autres rapports, il reste lui-même. Il n’est ni sceptique comme Montaigne, ni relâché dans ses mœurs comme La Fontaine (…).

Un autre trait commun de J. Cats avec Montaigne, c’est que ses œuvres, du moins pour nous modernes, ne sont pas de nature à être lues de suite. Il est trop bavard, trop plein de digressions interminables.

Ces énormes poèmes entassés l’un sur l’autre effraient d’avance par leur masse, et sa versification, quoique facile, naturelle, empruntant même un charme particulier aux formes archaïques, devient à la longue très monotone; mais quel plaisir de feuilleter son gros livre !

C’est l’ami de la maison, le compagnon des rêveries du foyer (…).

Signalons le côté fantastique de ses compositions, qu’il fit illustrer de gravures exécutées sous ses yeux et sur ses indications par un graveur, van Venne, qui jouissait en son temps d’une certaine réputation.

Ce n’est pas comme dessin, ni même au point de vue de l’art du graveur que ces gravures sont remarquables, bien que les premières éditions en contiennent certaines d’un mérite réel sous le rapport de l’exécution : c’est comme images parlantes, vigoureuses, enfonçant d’un trait dans l’esprit la sentence qu’elles ont pour but de présenter aux yeux.

De là le goût passionné des enfans pour vader Cats (…).

Voici, par exemple, une gravure emblématique.

Dans une cuisine hollandaise bien propre et bien rangée, une jeune dame et sa servante, toutes les deux fort engageantes, philosophent à leur façon devant une vaste cheminée où brûle un grand feu.

Deux vases de grandeur inégale renferment de l’eau qu’il s’agit de faire bouillir.

Le grand vase est sur les charbons, dans la flamme, et ne donne encore aucun signe d’ébullition; le plus petit, qui est seulement posé devant le feu, fait déjà un terrible vacarme.

La scène a pour titre A little pot is soon hot, proverbe anglais que nous pouvons traduire par ces mots : A petit pot grand feu ne faut. Où se trouve, dira-t-on, l’enseignement moral ?

C’est ce que la jeune dame nous dit avec son fin sourire et la complète approbation de sa servante, et comme si le petit vase, qu’elle montre du doigt, la faisait penser à quelqu’un de sa connaissance :

« Celui qui est dans la flamme, — et qui pourtant ne laisse rien échapper de ce qu’il contient, — c’est un grand et puissant vase — qui contient une eau profonde et froide, — qui n’est pas vite mise en mouvement, — ni promptement soulevée par la chaleur.

— Mais ce pot de petite contenance, — qui ne renferme pas grand’ chose, — à l’instant même il est agité — dès que seulement le feu l’a touché. — Maintenant, ami, écoute un peu ce que cela veut dire.

— Quand un noble cœur est provoqué, — qu’on cherche à l’agacer de ci et de là, — il ne s’émeut pas promptement, — ne s’abandonne pas vite à la colère.

— Il examine froidement ce qu’on lui fait. — L’homme de petit esprit, — dès seulement qu’on le touche, — bouillonne comme s’il était sur des charbons ardents. — Petite cervelle, prompte querelle! » (…)

Un dernier aphorisme illustré du vieux poète : il s’agit d’un fou attaché par un simple fil et se lamentant de sa captivité.

Des enfans rient de sa sottise. Ce n’est pas le fil qui l’enchaîne, c’est sa folie. Fac sapias, et liber cris, lui dit le moraliste ; deviens sage, et tu seras libre. »

L’une des sentences connues de Jacob Cats était : « Ce que chantent les vieux, les jeunes le fredonnent ».

Cela veut dire que les jeunes reprennent les mentalités et les attitudes qu’ils ont constatées.

Jan Steen peignit treize tableaux différents autour de ce thème, comme ici en 1662.

On peut dire qu’il a réalisé une peinture de genre, mais c’est réducteur, le but étant de représenter une réalité elle-même synthétisée par une sentence de Jacob Cats.

Il ne s’agit pas d’une caricature de la réalité, ni même d’un résumé. Il s’agit d’un portrait, et si c’est de la peinture de genre, c’est par sa visualisation du typique.

Voici une autre version, de 1668-1670.

Il est considéré que Jan Steen a accordé une dimension autobiographique à l’œuvre : c’est lui qui apprend, jeune enfant, à fumer la pipe.

On notera la présence d’un perroquet.

On a ici l’un des effets terribles des débuts de la mondialisation, avec une importation massive de cette espèce d’Afrique, d’Amérique et d’Asie.

Voici une autre peinture de Jan Steen où l’on voit un tel oiseau, Intérieur avec une femme qui nourrit un perroquet, vers 1665.

On voit par exemple cet oiseau également dans la Vue d’un corridor, de Samuel van Hoogstraten, en 1662.

La mortalité de ces oiseaux était immense.

Il y avait déjà le transport, à quoi il faut ajouter l’impossibilité de les nourrir correctement, sans compter la rudesse du climat, alors qu’ils viennent de milieux tropicaux.

Il n’y a également ni soins vétérinaires, ni même des connaissances élémentaires sur le plan des soins.

L’enfermement dans des cages minuscules, dans la solitude, était bien entendu la norme pour ces oiseaux vivant normalement en groupes.

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la peinture néerlandaise