Le Parti Communiste Français prit une initiative majeure avec la conférence internationale sur le capitalisme monopoliste d’État de Choisy-le-Roi, du 26 au 29 mai 1966.
L’ambition était énorme, puisqu’il s’agissait ni plus ni moins que de mettre en place une nouvelle doctrine économique au sujet du capitalisme.
Le discours d’ouverture est tenu par Georges Frischmann, membre du Bureau Politique depuis 1954 et figure de la CGT ; c’est bien sûr le secrétaire général Waldeck Rochet qui prononce celui de clôture.
Et tout cela se déroule en présence de Georges Marchais, Jacques Duclos, Étienne Fajon, Raymond Guyot, René Piquet et Gaston Plissonnier.
Aucun ne participe au sens strict à la conférence ; c’est la revue Économie et politique, avec à sa tête Henri Jourdain, dirigeant syndical métallurgiste qui avait proposé la mise en place d’une telle conférence, qui gère le tout.
Et comme véritable théoricien, on a l’économiste Paul Boccara (1932-2017).
Celui-ci avait tenu, en janvier 1966, deux conférences dans le cadre de « l’Université nouvelle », au sujet du Capital de Karl Marx.
Il y exposait le fait que Karl Marx n’aurait pas analysé le capitalisme jusqu’au bout, qu’il fallait forcément approfondir la critique, la développer.
C’est une application dans l’économie de la conception révisionniste sur le plan idéologique. Paul Boccara explique ainsi pas moins qu’il va prolonger Karl Marx !
« Songez que longtemps, sous l’influence du dogmatisme [c’est-à-dire le marxisme-léninisme défini par Staline], on a tendu à croire que « Le Capital » contenait toute la théorie du capitalisme, au moins pour l’époque de Marx.
Alors qu’au contraire Marx, en décidant d’écrire « Le Capital », veut élaborer une œuvre volontairement relative et à dépasser.
Cependant n’exagérons pas, ce « Capital en général », qui contient déjà la quintessence de la théorie du capitalisme, va voir son contenu enrichi avant de devenir l’ouvrage que nous connaissons avec des emprunts importants faits aux autres parties sans doute et notamment aux livres 2 et 3 de la « Contribution » prévus sur la propriété foncière et sur le travail salarié (…).
Le « Capital » est doublement daté et limité, en tant qu’ouvrage d’une époque historique bornée par la vie de Marx, daté et limité en tant que moment d’une recherche interrompue par la mort de Marx.
Certes, toute œuvre est datée et relative. Mais le caractère profondément scientifique du « Capital » résulte du fait qu’il se sait et se veut daté, limité, relatif (…).
Il faut souligner ce caractère antidogmatique du « Capital » qui se veut un moment de la recherche et non une somme définitive, comme on l’a cru parfois.
Loin de barrer la route à la recherche ultérieure, il appelle explicitement à le dépasser. »
En fait, Paul Boccara a tenu ce discours dès le départ, dès 1959.
Sa logique clairement révisionniste lui ouvre la voie de la reconnaissance et, finalement, il va devenir le véritable théoricien en chef du Parti Communiste Français.
C’est que Paul Boccara propose un concept clé en main qui correspond parfaitement aux besoins du Parti Communiste Français : celui de « capitalisme monopoliste d’État ».
Au sens strict, le premier théoricien de ce concept est le soviétique Eugen Varga, qui l’avait développé dans les dernières années de l’URSS de Staline et fut pour cette raison mis de côté.
Paul Boccara l’a repris cependant dans un sens beaucoup plus profond et il n’aura de cesse, pendant plusieurs décennies, d’approfondir cette thèse, qui soutient l’existence même du Parti Communiste Français.
Si auparavant il y avait le thorézisme, à partir de 1966 et en remplacement, c’est le « boccarisme » qui décide de tout.
Mais pourquoi cela ?
C’est qu’il justifie toutes les positions du Parti Communiste Français dans la configuration d’après 1958, non seulement en général, mais également en particulier.
Pourquoi en général ? Parce que la thèse de Paul Boccara est la suivante : après 1945 et en raison des destructions, l’État a pris un statut nouveau dans les sociétés, il joue un grand rôle dans l’économie.
Il faudrait même dire, selon lui, que sans l’intervention de l’État, les monopoles ne pourraient pas assurer leurs profits.
C’est, pour faire simple, la théorie du « privatiser les profits, nationaliser les pertes ».
Ce n’est pas tout : selon Paul Boccara, l’État est devenu un outil ; en gagnant en importance, il est devenu un terrain neutre purement fonctionnel.
Il y aurait donc la possibilité de s’emparer de cet État et de le faire utiliser ses moyens non plus au service des monopoles, mais des larges masses.
Voilà justifiée la participation aux institutions, à tous les niveaux.
Pourquoi en particulier ? Parce qu’en France, le régime instauré par de Gaulle en 1958 est très largement centralisé.
La Ve République a une dimension plébiscitaire et une prétention « nationale » très forte.
La thèse du capitalisme monopoliste d’État est donc très utile, car elle permet d’accuser de Gaulle de représenter un tel capitalisme monopoliste d’État, en proposant inversement la démocratie, concept qui sera nommé ensuite la « démocratie avancée ».
En pratique, il s’agit bien sûr d’un tour de magie, afin de continuer à ne pas affronter la bourgeoisie.
Le thorézisme dénonçait « l’oligarchie » et voulait l’unité des Français de bonne volonté ; le « boccarisme » appelle à l’union la plus large de toutes les couches sociales non monopolistes.
Le thorézisme visait la « République », le boccarisme l’appareil d’État ; c’est une modification-adaptation et ainsi le concept de « Capitalisme Monopoliste d’État » est le vrai produit de la séquence qui va de la mise de côté d’Auguste Lecœur à la mort de Maurice Thorez.
C’est l’idéologie de remplacement et tout le débat sur la nature de l’idéologie n’aura été qu’une parenthèse, un débat au niveau de la superstructure d’un appareil dont la vraie base est d’être une fin en soi, comme expression « politique » de la CGT et de l’intégration de la classe ouvrière dans le dispositif capitaliste moderne.
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Le Parti Communiste Français :
du thorézisme au boccarisme (1959-1966)