Le parcours du védisme à l’hindouisme, initialement en mode accéléré, puis ralenti et bloqué, fournit les contradictions internes de celui-ci aujourd’hui.
Être hindou, c’est ainsi, avant tout, relever d’une expression populaire, sous la forme de la joie, dans le cadre de grands festivals communautaires.
Cela suit le principe de la bhakti, l’adoration du divin, dont la Bhagavad-Gītā fut un vecteur essentiel.
Sur le plan matérialiste, c’est la reconnaissance d’un sentiment océanique ; c’est la capacité des masses à célébrer la vie et à reconnaître, d’une manière ou d’une autre, l’univers.

La forme traditionnelle tient en les chants dévotionnels (Bhajans et Kirtans) et les pèlerinages (Yatras).
Ici, pas besoin de brahmanes, on est seul effaçant son ego devant l’infini, en s’exprimant dans sa propre langue, sans barrière de caste.
Cependant, cette bhakti, cette dévotion populaire si belle, si créatrice, si inspirante, indispensable et augurant de l’avenir communiste, est contrebalancée par tous les garde-fous accumulés dans l’incapacité de l’hindouisme à aller jusqu’au bout.
Le brahmane réapparaît ainsi au temple, mais également au quotidien lors des mariages, des naissances, des rites funéraires (avec les crémations).
L’espace quotidien est également marqué par le patriarcat, puisqu’il y a un autel familial, avec une grande insistance par ailleurs au culte des ancêtres.
Le chef de famille est ici une notion sacrée.

film de Mrinal Sen (1972)
Chaque jāti a, de plus, également sa divinité tutélaire, à qui il faut maintenir le culte au-delà de la dévotion envers un autre dieu.
La bhakti se voit ainsi défigurée par la réalité sociale.
Naturellement, même un hindouisme développé ne consiste pas en le socialisme ; néanmoins, en raison du parcours civilisationnel propre à l’Inde, les masses ont été des protagonistes à grande échelle.
L’hindouisme, à l’instar du christianisme, est né par en bas, à moins de considérer comme juste la thèse d’une religion élaborée par en haut et imposée brutalement au cours de l’expansion indo-aryenne.
On le voit bien d’ailleurs avec la cérémonie quotidienne, la pūjā, où les prières varient selon le dieu choisi, mais où le rite est convenu : on invite le dieu, on lui offre un siège, on lui lave les pieds (en versant de l’eau depuis une cuillère), puis on lui offre de l’eau, des vêtements, du parfum de santal, des fleurs, de l’encens, de la lumière (la flamme) et de la nourriture.
Il y a un engagement populaire, mais en même temps dans un encadrement patriarcal et, d’ailleurs, le prolongement naturel est le fait d’aller au temple, de manière hebdomadaire ou plus.

film de Ritwki Ghatak de 1962
La bhakti est ainsi puissamment encadrée et défigurée ; il est évident ici que sans recalibrer la bhakti dans le sens du communisme, il est impossible d’avancer.
Un tel engagement populaire est un levier puissant, dans un sens comme dans un autre.
Qui plus est, on fait face à une telle complexité idéologique que, pour le coup, c’est vraiment une systématisation matérialisme dialectique qu’il faut être en mesure de produire comme contre-système de vision du monde.
Le problème étant naturellement ici que l’hindouisme se forge une vraie carapace.
Les gens plus « intellectualisés » sont éloignés de la bhakti et poussés à l’étude des textes historiques forgés lors de tout le parcours du védisme à l’hindouisme.
Les anciens documents sont réinterprétés n’importe comment, de toute façon il y a plusieurs traditions et plusieurs écoles, etc.
C’est de plus vite prétexte au nationalisme hindou, qui va jusqu’à expliquer que par le passé, il y avait une technologie plus avancée, un âge d’or, etc.
L’irrationalisme est ici un facteur très importun.

Enfin, la contradiction entre ces deux aspects – bhakti populaire et contenu réactionnaire – a comme nexus toute la quête psychologique, dont deux aspects connus sont la recherche d’un gourou pour guider personnellement dans les choix et la focalisation sur la force mentale, dont le « yoga » occidental est, en fait, une version commerciale se réduisant aux postures physiques avec un léger aspect méditatif.
On a ici une quête de citoyenneté universelle, mais déformée, comme dans l’Islam, ce qui fait la grandeur et la dimension tyrannique de ces deux religions.
Tel est, dans le principe, le moteur de l’hindouisme actuel.
=>retour au dossier
Du védisme à l’hindouisme : l’accélération civilisationnelle