La peinture néerlandaise, la bourgeoisie calviniste et son moteur oligarchique

Il faut bien comprendre que si les images ont été retirées des églises, elles perdent en même temps leur nature apologétique, ou si l’on préfère propagandiste.

Le calvinisme n’est pas favorable aux images religieuses en général, au nom de la raison.

Si Le couronnement d’épines de Dirck van Baburen, datant de 1622-1623, présente bien le Christ dans une situation terrible, on peut voir qu’il est en souffrance marquée, ce qui ramène l’image au luthéranisme.

L’esthétique est cependant bien plus italo-espagnole : on n’est pas réellement dans ce que la peinture néerlandaise a de spécifique.

Autrement dit, la peinture néerlandaise n’a pas d’orientation religieuse.

Elle n’a pas non plus une dimension « éducative » comme on le retrouve chez les luthériens.

Et il n’y a pas d’indications cachées, de messages indirects et autre hermétisme qui sont typiques du Moyen Âge, et qu’on trouve encore chez Brueghel l’Ancien.

La peinture néerlandaise est produite par le calvinisme, pour une société façonnée par le calvinisme.

La raison prime et la vie intérieure est reconnue : il ne saurait y avoir place pour l’idéalisme ou une dimension autre que directe, pratique.

La Nature morte avec un gobelet en argent, de Simon Luttichuys, peinte au milieu du 17e siècle, doit être prise pour ce qu’elle est.

On est dans le matérialisme, il est vrai empiriste, car il n’y a guère de synthèse, même si on a tout de même toute une attention mélancolique qui est caractéristique des Pays-Bas.

L’objet est réel ; en cela, c’est une révolution.

Et elle préfigure les bouleversements sociaux en Angleterre et en France.

Une humanité capable de s’arrêter sur la réalité n’a plus rien à voir avec celle prisonnière de l’idéalisme et de la religion.

Le calvinisme apparaît ainsi comme austère et systématique dans le rapport qu’on a avec lui, mais il est en réalité un support au mode de vie bourgeois.

Reste que la bourgeoisie néerlandaise est purement pragmatique. En théorie, on a une république fédérale ; dans la pratique, les bourgeois les plus riches contrôlent la vie locale.

On parle ici des grands marchands, des banquiers, des grands propriétaires urbains.

De manière habile, ces « régents » au nombre d’environ une centaine font que leur fonction procède par cooptation.

On fonctionne en cercle fermé et, du moment que l’économie progresse parallèlement à la puissance maritime, le pays suit sans souci.

L’organisation sociale suit ce modèle à la fois oligarchique et patriarcal.

Voici un tableau de 1669 de Karel du Jardin présentant Les Régents du Spinhuis [=maison du filage] et du Nieuwe Werkhuis [=nouvel atelier] à Amsterdam, deux centres de rééducation par le travail.

Lorsque les événements se précipiteront, avec l’attaque simultanée de la France et de l’Angleterre, soutenus par les principautés de Cologne et de Münster, ainsi que d’autres États allemands, les Pays-Bas seront obligés de se centraliser.

Mais, en attendant, les « troupes » bourgeoises et calvinistes encadrent le pays.

On connaît les milices (schutterijen), souvent représentées dans des tableaux.

Dans la pratique, ces milices étaient plus symboliques qu’autre chose.

Elles se tenaient prêtes pour d’éventuels troubles et servaient plus concrètement à symboliser qui était aux commandes du pays, regroupant d’ailleurs la haute bourgeoisie.

Voici une peinture de Govert Flinck présentant en 1645 La compagnie du capitaine Albert Bas et du lieutenant Lucas Conijn.

On a l’habitude typique des hommes regroupés entre eux, avec une vanité patriarcale, le goût de l’apparat ; inversement, on notera que, comme toujours, chaque figure représentée a ses particularités.

Ce n’est pas un bloc indifférencié.

Il était par ailleurs tout à fait courant ou systématique que les regroupements d’hommes procèdent à leur représentation en peinture.

Voici Les syndics [=administrateurs] de la guilde des orfèvres d’Amsterdam, représentés par Thomas de Keyser en 1627.

Ces peintures visent à souligner l’unité de l’état d’esprit, mais également l’esprit de corps, la continuité, l’établissement d’une réelle tradition (alors en fait nouvelle).

Il faut également prendre en considération que la puissance maritime accompagne l’essor néerlandais. La représentation des bateaux est somme toute secondaire sur le plan esthétique, même si les œuvres ont été très nombreuses.

De manière plus significative, justement dans la démarche de valorisation oligarchique, elles sont associées à des personnages importants, à l’instar de Jan Van Nes, peint ici en 1666 par Ludolf de Jongh.

L’année suivante, avec son frère Aert, il participa au raid sur la Medway en Angleterre, où la flotte anglaise fut violemment attaquée et même le Royal Charles, le navire amiral, emporté par les Néerlandais.

Le navire devint une attraction touristique plusieurs années, son tirant d’eau étant de toute façon trop grand pour les côtes néerlandaises.

Il fut détruit devant les protestations du roi d’Angleterre, une partie du tableau arrière étant tout de même conservée pour le prestige et mise au musée.

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