Imaginez une peinture qui soit tournée vers le réel, qui accorde sa primauté au réel. Elle n’est pas là pour chercher des artifices, elle n’est pas là pour feindre, idéaliser, représenter symboliquement.
Elle sert à démontrer visuellement la richesse de la vie, dans son existence même, et donc dans sa simplicité, car le multiple est lui-même au maximum quand il est porté par une seule chose.
C’est cette formidable concentration de la peinture néerlandaise qui est si difficile à comprendre sans connaître les principes du réalisme. Le but est de présenter le réel, tel qu’il est, dans sa dignité la plus élémentaire.
Ce n’est pas de l’aridité, du simplisme, du réductionnisme et encore moins est-ce de l’austérité. C’est le matérialisme transporté comme charge dans une peinture, qui expose la réalité à nos yeux, sans véhiculer autre chose que celle-ci.
Ce n’est pas une imitation du réel, mais une reconnaissance de celui-ci, son acceptation pleine et entière, sa transposition dans une image.
La Nature morte avec un verre de bière et de la vaisselle de porcelaine avec du poivre peinte par Jan Jansz van de Velde en 1647 admet que la réalité se suffit à elle-même, qu’il n’est nul besoin de chercher dans l’au-delà un sens à ce qui est.

Le paradoxe est bien entendu que c’est une religion, le protestantisme dans son essence la plus « pure » qu’est le calvinisme, qui a permis une telle peinture.
Cette religion était toutefois celle des commerçants et des marchands, avec à l’arrière-plan les artisans œuvrant à approfondir leur travail, les conduisant à l’expansion capitaliste.
La peinture néerlandaise, portée par le « siècle d’or » des Pays-Bas développant le capitalisme, revendique la personnalité, la capacité à s’appesantir sur la réalité, pour en trouver l’importance, la valeur, la dignité.
On n’est pas dans l’idéalisme de la Renaissance italienne, on est bien au contraire dans la subtilité, la finesse, mais sans tapage aucun. Il ne s’agit pas de se perdre dans la multiplicité, le nombre ; les peintres des Pays-Bas concentrent leur âme et leurs efforts en des points précis.
Toute la dénonciation absurde de l’austérité protestante s’effondre à la simple vue de La jeune fille à la perle, chef-d’œuvre de Johannes Vermeer, peint vers 1665.

On a affaire à des êtres réels, la vie s’exprime de manière exponentielle à partir de rien. L’intérêt accordé au détail n’est pas « technique », il est tourné vers la vie elle-même.
Et dans cette finesse, on trouve partout la modernité. Loin des attitudes étriquées – qui sont en fait celles du catholicisme – c’est à des personnalités concrètes auxquelles on fait face.
On dirait qu’ils sont prêts à se mouvoir, à intervenir face à nous, à partir d’une pose qui semble anodine et pourtant permet de poser la vie de telle manière à ce qu’elle soit prête à s’étendre.
Le Garçon en turban tenant un bouquet a une dimension qui, du point de vue du second quart du 21e siècle, est déjà cinématographique et hautement personnelle.

Cette peinture de Michiel Sweerts, réalisée entre 1658 et 1661, est pour faire simple une mise en scène qui pourrait être celle présente sur les réseaux sociaux, si ces derniers relevaient d’une dimension personnelle et non pas consumériste, s’ils étaient en rapport avec l’épanouissement et l’esthétique, au lieu du mensonge et de l’artificialité.
La peinture néerlandaise est une peinture de gens vrais pour des gens vrais, par des gens vrais. C’est la réalité exposée, car celle-ci est acceptée, reconnue et valorisée.
Ce n’est pas une fuite dans l’idéalisme.
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la peinture néerlandaise