C’est le Portrait d’une femme inconnue qu’a réalisé Michiel Sweerts en 1654. On a là une œuvre au réalisme magistral, capable de se plonger dans une personne pour la montrer, non pas simplement physiquement, mais dans sa dignité personnelle.

Le fait que la femme représentée reste inconnue ne change rien à l’affaire ; elle est d’ailleurs bien là dans la peinture qu’on voit, sa présence est indéniable.
Le fait d’accorder toute sa valeur à une femme inconnue tranche résolument avec l’idéalisme de la Renaissance italienne ; la conscience capable d’apprécier ce tableau sait se tourner vers la profondeur des caractères, la vérité personnelle de l’âme.
Il faut bien comprendre les enjeux. Tout le monde a entendu parler de la Renaissance italienne, de sa peinture connue pour être gracieuse et claire, alors qu’inversement, la peinture néerlandaise semble lointaine, froide et obscure.
On trouvera pareillement une bibliographie gigantesque sur la Renaissance italienne, visant un très large public ; inversement, la peinture néerlandaise apparaît comme réservée à un public de connaisseurs.
Si on prend le mot « pop », venu de la musique mais élargi comme concept, on peut dire que la Renaissance italienne apparaît comme « pop », alors que la peinture néerlandaise formerait un monde en soi, réservé et isolé.
C’est un paradoxe incroyable quand on pense que la peinture de la Renaissance italienne était portée par une élite, catholique ou bien aristocratique, visant un raffinement dans l’entre-soi, alors que la peinture néerlandaise était tournée vers le pays tout entier.
Mais c’est que les catholiques et les aristocrates sont des gens bavards, vantant par de beaux discours les œuvres conformes à leur idéalisme, alors que les commerçants et marchands néerlandais travaillaient, en silence.
On cherchera en vain des œuvres théoriques produites par la peinture néerlandaise, on y trouve bien quelques références, sans intérêt historique pourtant. Inversement, la Renaissance italienne a su s’auto-congratuler en permanence, chaque peintre soulignant la vigueur de l’autre, etc.
Cela va si loin que la peinture néerlandaise n’a jamais connu d’analyses conséquentes. Les thèses de l’idéalisme de la Renaissance italienne sont faciles à connaître et à comprendre : il y a la recherche de l’harmonie, un savoir-faire dans la représentation qui est tourné vers le « beau ».
Cependant, que dire de la peinture néerlandaise ? Elle montre le réel, le quotidien, sans dire qu’elle le fait. Ce n’est, en effet, pas du réalisme socialiste ; il n’y a pas le recul, il n’y a pas la compréhension de ce qu’est la production historique, de ce qu’est la synthèse.
La peinture néerlandaise relève d’un matérialisme direct, à prétention immédiate, et surtout sans arrières-pensées. La jeune femme versant de l’eau d’une cruche, de Gérard Dou en 1647, ne prétend rien.

Elle ne se pose même pas comme un témoignage du réel – le penser serait réduire la peinture néerlandaise à un reflet sans intérêt, une sorte de photographie avant l’heure.
C’est le réel lui-même qui est montré et c’est là où on est dans le réalisme, avec des personnages typiques dans une situation typique, avec la synthèse de tout un moment dans sa véracité et sa dignité.
La réalité est d’une richesse formidable, la moindre parcelle de réel a une valeur en soi et la peinture peut être là pour le montrer.
C’est la reconnaissance de la dignité du réel.
Lorsque Godfried Schalcken, par ailleurs spécialisé dans la représentation de la luminosité, nous montre en 1650 Un jeune homme et une jeune femme examinant une sculpture à la lueur d’une bougie, il n’est pas dans l’idéalisme, ni l’abstraction.

Il représente la connivence, la complicité, l’amour également ; il est en mesure de parler de la vie intérieure, d’en faire le témoignage.
C’est là une rupture essentielle avec le féodalisme et son formalisme, avec l’esclavagisme et son idéalisme.
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la peinture néerlandaise