L’armée industriellede réserve comme nexus

Le Livre premier du Capital aboutit à la notion d’armée industrielle de réserve, qui doit être considérée comme le nexus du mode de production capitaliste.

Par nexus, nous voulons dire le point où les contraires se transforment l’un en l’autre ; c’est le moment le plus intense de la contradiction.

Karl Marx parle ainsi de cela comme de la « loi générale de l’accumulation capitaliste ».

Maintenant, nous faisons face à un problème d’importance.

Cette notion d’armée industrielle de réserve a, après Karl Marx, été considérée comme secondaire.

La définition qui s’est imposée est celle de Karl Kautsky.

Or, on sait que ce dernier était somme toute un évolutionniste ; il n’avait pas compris la dialectique. Il a donc interprété, de manière unilatérale, l’armée industrielle de réserve comme consistant en les chômeurs.

On en est resté là par la suite.

Cependant, c’est une erreur à corriger, car cela ne correspond pas du tout à l’importance qu’a accordée Karl Marx à cette notion.

Il faut absolument établir un panorama de la situation qui caractérise cette armée industrielle de réserve.

Pour cela, il faut se fonder sur les termes choisis par Karl Marx.

Par « armée », on entend les troupes, qui sont à disposition et obéissent facilement.

Par « industrielle », on veut dire que c’est la production industrielle qui est concernée.

Par « réserve », on veut dire qu’elle n’est pas employée, bien qu’elle puisse l’être. « Armée » implique la mobilisation, « réserve » la possibilité de cette mobilisation. « Industrielle » est le nexus des deux aspects s’opposant.

On a ici plusieurs indicateurs.

Le lumpenproletariat, qui cherche à éviter le travail, ne semble pas tout à fait concerné, du moins pas totalement. Les chômeurs, s’ils sont déclassés, n’ont pas l’air beaucoup plus mobilisables.

Surtout, on a du mal à voir en quoi la situation de l’armée industrielle de réserve, qui peut être utilisée ou jetée, se distingue de la notion de prolétariat en général.

Par définition, un prolétaire dépend du bon vouloir du capitaliste pour être embauché, et il peut être licencié.

On peut y voir plus clair en considérant les choses selon l’angle de la loi.

Ce que Karl Marx dit, c’est que plus la production capitaliste grandit, plus le capitalisme à la fois absorbe les prolétaires et les rejette, dans un double mouvement.

Ce mouvement contradictoire est le noyau dur de la contradiction interne du mode de production capitaliste.

Dans les faits, cela se concrétise par le fait que le nombre des ouvriers exploités en général va en augmentant, mais qu’inversement ce même nombre diminue proportionnellement à l’échelle de la production.

La population augmente, il y a plus d’ouvriers, mais la part des ouvriers dans la part production recule.

Le capitalisme est de plus en plus « technique », si l’on veut.

Ici, avec le recul, on pense tout de suite aux zones sinistrées du capitalisme en Europe et aux États-Unis, avec des régions ouvrières qui ont connu un effet de décomposition sociale.

On pense souvent que c’est seulement les salaires à bas prix qui ont amené les usines à se délocaliser ; c’est vrai, il ne faut pas être unilatéral cependant : il y a eu un saut technique, technologique parallèlement.

Les délocalisations de la production de jouets ou de biens textiles sont une chose, mais celles pour des produits bien plus compliqués en sont une autre, et là ont joué à plein l’électronique, l’informatique et la robotisation.

L’armée industrielle de réserve, ce ne sont donc pas que les chômeurs, si on suit ce schéma.

On aboutit alors à des masses décomposées socialement, qui sont à la fois des prolétaires et n’en sont pas, car ils sont bien dans le capitalisme, mais leur place ne se lit plus du tout clairement.

Ces masses sont bien à disposition, on peut les mobiliser, car elles ne sont pas tombées dans le lumpenproletariat.

En même temps, elles ne peuvent pas profiter des « acquis » de l’accumulation capitaliste comme les autres travailleurs, car elles ont été mises de côté dans un processus aux contours qui restent à définir.

Et si l’on suit le schéma dialectique du capital, c’est précisément là qu’on a la contradiction interne dans sa tension explosive.

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plan dialectique du Capital : le Livre premier