Molière et l’affirmation du portrait type avec L’École des maris

Molière a tenté, après Sganarelle ou le Cocu imaginaire, de développer certains aspects propres aux portraits. Le choix fut cependant erroné, puisqu’il tenta de faire une comédie héroïque, c’est-à-dire une comédie dont les principaux protagonistes sont des aristocrates aux valeurs typiques selon eux-mêmes : vertueux, combatifs, etc.

La pièce, intitulée Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux, ne fut pas un succès. L’intrigue consistait en fait en une farce transposée chez les aristocrates, avec un homme jaloux alors qu’en fait son concurrent, qui aide la princesse à revenir sur le trône, était en fait le frère de celle-ci. Une telle démarche ne pouvait qu’échouer.

Aussi, l’oeuvre suivante de Molière, L’École des maris, nous ramène dans la société elle-même, dans une problématique bourgeoise. Deux frères s’occupent de l’éducation de deux sœurs qu’ils veulent marier par la suite.

Celui qui l’éduque de manière libérale arrive à aboutir au mariage, la seconde privée de liberté s’enfuit dès qu’elle le peut pour marier un jeune homme. On est ici dans la mise en valeur de l’épanouissement libéral propre à la bourgeoisie progressiste à l’époque.

Voici comment s’exprime le frère réactionnaire, tourné en définitive vers la féodalité, défendant l’enfermement des femmes :

« Sganarelle

Vous souffrez que la vôtre aille leste et pimpante :
Je le veux bien ; qu’elle ait et laquais et suivante :
J’y consens ; qu’elle coure, aime l’oisiveté,
Et soit des damoiseaux fleurée en liberté :
J’en suis fort satisfait. Mais j’entends que la mienne
Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne ;
Que d’une serge honnête elle ait son vêtement,
Et ne porte le noir qu’aux bons jours seulement ;
Qu’enfermée au logis, en personne bien sage,
Elle s’applique toute aux choses du ménage,
À recoudre mon linge aux heures de loisir,
Ou bien à tricoter quelque bas par plaisir ;
Qu’aux discours des muguets elle ferme l’oreille,
Et ne sorte jamais sans avoir qui la veille.
Enfin la chair est foible, et j’entends tous les bruits.
Je ne veux point porter de cornes, si je puis ;
Et comme à m’épouser sa fortune l’appelle,
Je prétends corps pour corps pouvoir répondre d’elle. »

A l’inverse, l’autre frère explique que « les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes ni des filles », et les femmes elles-mêmes s’expriment de manière rationnelle, organisée, convaincante.

C’est à ce titre que le frère « moderne » donne le choix à la femme :

« Ariste

Si quatre mille écus de rente bien venants,
Une grande tendresse et des soins complaisants
Peuvent, à son avis, pour un tel mariage,
Réparer entre nous l’inégalité d’âge,
Elle peut m’épouser ; sinon, choisir ailleurs.
Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs ;
Et j’aime mieux la voir sous un autre hyménée,
Que si contre son gré sa main m’était donnée.

Sganarelle

Hé ! Qu’il est doucereux ! C’est tout sucre et tout miel. »

Il y a même plus : à la rationalité s’ajoute la confiance. Le frère progressiste a toute confiance en la vérité et en le libéralisme. Il explique ainsi :

« Ariste

Moi je n’aurai jamais cette foiblesse extrême
De vouloir posséder un coeur malgré lui-même.
Mais je ne saurais croire enfin… »

Ce qui est également frappant, c’est que la figure du frère réactionnaire est exposé en prenant en compte la contradiction villes-campagnes. Sganarelle, qui donc entend obliger la femme à se soumettre, dénonce la ville de Paris, se sent malade en ville et salue la morale des « champs » :

« Sganarelle

Il faut sortir d’ici.
Le séjour de la ville en moi ne peut produire
Que des…

Valère

Il faut chez lui tâcher de m’introduire.

Sganarelle

Heu !… J’ai cru qu’on parloit. Aux champs, grâces aux cieux,
Les sottises du temps [c’est-à-dire de l’époque] ne blessent point mes yeux. »

Dans un même esprit, la jeune femme qui se rebelle assimile sa situation à celle de femmes en Orient. Là encore on a une dénonciation de la féodalité et de ses mœurs.

L’École des maris est ainsi une œuvre véritablement de haute valeur, car présentant deux personnages typiques par rapport à une question sociale brûlante. C’est tout l’affrontement entre le progrès et la réaction qui est exposé.

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