Port-Royal, le jansénisme et la dixième des «Provinciales»

La dixième lettre est pratiquement la dernière des Provinciales, les autres se voulant des lettres ouvertes à des révérends pères, c’est-à-dire des religieux. On notera qu’historiquement, ces attaques auront un grand écho dans leur attribution d’une mauvaise image des jésuites, du point de vue catholique lui-même.

Il s’agit d’une dénonciation des jésuites, du côté catholique même. Voici un exemple significatif, avec la définition justement de l’adjectif révérend par le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. On retrouve précisément Port-Royal et une attaque contre les jésuites :

− [En adj. épith. devant père ou mère (abrév. RP, RM au plur. RR PP, RR MM)] Cette mélodie, qui semblait partir d’au-dessus des nuées, n’aurait pas duré moins de six heures et demie, tout le temps de l’agonie de la révérende mère abbesse (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 5, 1859, p. 541).Parmi les choses assommantes que je viens d’avaler, je ne connais rien de pire que les ouvrages des RR PP jésuites (Flaub., Corresp., 1873, p. 67).Le révérend père Trubel appartenait, en effet, à cette compagnie des missionnaires blancs spécialisés dans les noirs et dont le grand homme demeure ce cardinal Lavigerie (H. Bazin, Vipère, 1948, p. 42).

La onzième lettre, donc, commence de nouveau en attaquant le libéralisme des jésuites, justifié par leur logique baroque de conquête des masses :

« De Paris, ce 2 août 1656.

Monsieur,

Ce n’est pas encore ici la politique de la Société, mais c’en est un des plus grands principes. Vous y verrez les adoucissements de la Confession, qui sont assurément le meilleur moyen que ces Pères aient trouvé pour attirer tout le monde et ne rebuter personne. »

Toute la lettre se développe sur ce thème de la confession. On retrouve le reproche janséniste comme quoi pour les jésuites, une reconnaissance formelle de ses péchés, même sans y croire, suffirait.

Voici un exemple significatif :

« Aussi Diana, notre ami intime, a cru nous faire plaisir de marquer par quels degrés on y est arrivé.

C’est ce qu’il fait p. 5, tr. 13, où il dit : Qu’autrefois les anciens scolastiques soutenaient que la contrition était nécessaire aussitôt qu’on avait fait un péché mortel ; mais que depuis on a cru qu’on n’y était obligé que les jours de fêtes, et ensuite que quand quelque grande calamité menaçait tout le peuple ; que, selon d’autres, on était obligé à ne la pas différer longtemps quand on approche de la mort.

Mais que nos Pères Hurtado et Vasquez ont réfuté excellemment toutes ces opinions-là, et établi qu’on n’y était obligé que quand on ne pouvait être absous par une autre voie, ou à l’article de la mort. Mais, pour continuer le merveilleux progrès de cette doctrine, j’ajouterai que nos Pères Fagundez, praec. 2, t. 2, c. 4, n. 13 ; Granados, in 3 part. contr. 7, d. 3, sec. 4, n. 17 ; et Escobar, tr. 7, ex. 4, n. 88, dans la pratique selon notre Société, ont décidé : Que la contrition n’est pas nécessaire même à la mort, parce, disent-ils, que si l’attrition avec le sacrement ne suffisante pas à la mort, il s’ensuivrait que l’attrition ne serait pas suffisante avec le sacrement.

Et notre savant Hurtado, de sacr. d. 6, cité par Diana, part. 4, tr. 4, Miscell. r. 193, et par Escobar, tr. 7, ex. 4, n. 91, va encore plus loin ; écoutez-le : Le regret d’avoir péché, qu’on ne conçoit qu’à cause du seul mal temporel qui en arrive, comme d’avoir perdu la santé ou son argent, est-il suffisant ? Il faut distinguer.

Si on ne pense pas que ce mal soit envoyé de la main de Dieu, ce regret ne suffit pas ; mais si on croit que ce mal est envoyé de Dieu, comme en effet tout mal, dit Diana, excepté le péché, vient de lui, ce regret est suffisant. C’est ce que dit Escobar en la Pratique de notre Société. Notre P. François Lamy soutient aussi la même chose, T. 8, disp. 3, n. 13. »

La lettre se termine, telle une conclusion de l’ensemble, par une longue attaque contre les jésuites, où l’interlocuteur reproche au jésuite à qui il parle toute une série de points, principalement de trahir l’esprit de la religion, la rigueur des principes.

Les lignes suivantes sont les plus parlantes :

« On viole le grand commandement, qui comprend la loi et les Prophètes ; on attaque la piété dans le cœur ; on en ôte l’esprit qui donne la vie ; on dit que l’amour de Dieu n’est pas nécessaire au salut ; et on va même jusqu’à prétendre que cette dispense d’aimer Dieu est l’avantage que Jésus-Christ a apporté au monde.

C’est le comble de l’impiété. »

On comprend maintenant quel a été le but de Blaise Pascal : montrer le caractère incohérent de la démarche des jésuites, au-delà de leurs terribles approches libérales.

On touche ici le cœur de l’approche de Port-Royal. Ce qui est en jeu dépasse la simple théologie, il en va de l’approche qu’on doit avoir devant le monde et sa complexité. La menace n’est pas le calvinisme seulement, c’est l’humanisme qui va avec, la science qui va avec, tout ce que la bourgeoisie porte comme approche matérialiste de la réalité.

Les jésuites sont dénoncés, car ils tentent de concurrencer le calvinisme, en allant sur son terrain pour la bataille des masses, sur celui des sciences, de la morale, etc., alors que du point de vue de Port-Royal, il faut refuser d’accepter d’aller sur le terrain ouvert par l’ennemi.

Il faut aller en arrière, dans le passé idéalisé des premiers chrétiens, dans une optique mystique cléricalo-féodale, pour ne pas accepter le combat présent sur le terrain de la bourgeoisie.

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