La Turquie, maillon faible de la chaîne des pays dépendants

Si l’on prend les 500 entreprises mondiales les plus importantes, on trouve pour la Turquie, à la 420e place la Koç Holding, qui regroupe 113 entreprises dont des institutions de crédit, une raffinerie de pétrole, des usines de tracteurs, des usines de carrosseries d’autobus, des entreprises touristiques, la production d’électro-ménager notamment avec Beko, etc. On trouve également, de manière importante bien que moins puissante, la Sabancı Holding (avec notamment l’un des leaders du textile Kordsa Teknik Tekstil), la OYAK Holding, ainsi que trois monopoles étatiques : Turkish Airlines, la Halkbank et la Vakıfbank.

Dans tous les cas, on est très loin d’une exportation de capital de type impérialiste, dans un pays où le quart des femmes se marient avant 18 ans. D’ailleurs, pour une partie significative de leurs activités, toutes ces principales entreprises turques sont en étroit partenariat avec des entreprises de pays impérialistes (Toyota, Citibank, Philip Morris, Carrefour, DuPont, etc.).

La Turquie est en fait un pays dépendant très actif. Cela se lit dans les chiffres suivants. Ses investissements directs à l’étranger étaient de 27 millions de dollars en 1991, d’un milliard de dollars en 2005, de 4,7 milliards de dollars en 2015. En apparence, c’est très impressionnant. Cependant, en réalité, en 2015, cela ne formait pour autant que 0,32 % des investissements directs à l’étranger dans le monde, contre 0,01 % en 1991. Cela reste profondément marginal. La Turquie a profité de l’élan capitaliste après 1989, mais n’a pas changé de base. D’ailleurs, en 2015, la Turquie a connu une pénétration du capital étranger de 16,5 milliards de dollars, soit bien plus que ses propres interventions capitalistes hors de son territoire.

L’agressivité expansionniste du militarisme turc

Pourtant, malgré cette faiblesse très claire du point de vue économique, la Turquie est particulièrement agressive. Elle est active avec l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, elle a occupé une partie de Chypre en 1974, elle fait du Kurdistan irakien un satellite, elle intervient en Libye, elle a soutenu activement l’État islamique afin de profiter de pénétrer militairement en Syrie et elle a décidé, au nom de forages pétroliers en mer, d’assumer une position frontale avec la France et la Grèce.

Signe de cette tendance, la Turquie produit 70 % de son armement et le but, à l’horizon 2023, c’est de parvenir à ce que ce soit à hauteur de 100 %. On voit mal comment c’est possible technologiquement, comme le prouve l’achat à la Russie, au grand dam de l’impérialisme américain, du système de défense anti-aérienne et anti-missile S 400, extrêmement avancé.

La question de savoir d’où provient une telle agressivité est d’une grande importance. Il existe de très nombreuses organisations révolutionnaires en Turquie depuis les années 1970 et elles s’écharpent précisément sur cette question. Certaines voient la Turquie exprimer une agressivité propre au capitalisme, d’autres y voient l’activité d’un satellite américain, d’une néo-colonie. Certaines parlent de semi-capitalisme, d’autres de capitalisme avec des restes féodaux dans la superstructure ou encore de capitalisme bureaucratique.

La matrice de la Turquie : la crise générale du capitalisme

Ce n’est nullement un hasard que la Turquie devienne particulièrement agressive dans le cadre de la seconde crise générale du capitalisme. Ce pays est né de la première crise générale du capitalisme. C’en est même une composante.

Depuis la fondation de la République de Turquie par Mustafa Kemal en 1923, ce pays connaît d’innombrables soubresauts politiques, économiques, militaires, idéologiques, au point qu’en fait il aura été en crise permanente pendant pas moins d’un siècle. La moitié de son existence, au moins une partie du territoire aura été sous le régime de l’état d’urgence !

Il faut saisir que le pays est né sur les ruines de l’empire ottoman, ce qui a généré l’expulsion de plus d’un million de Grecs de son territoire, à quoi il faut ajouter à l’arrière-plan le génocide arménien de 1915 à 1923. La Turquie a réussi à sa fondation à expulser de son territoire les armées étrangères visant à une occupation permanente, mais est passée sous emprise allemande, puis sous emprise britannique, enfin sous emprise américaine. Il y a eu une instabilité permanente, avec des coups d’État militaires en 1960, 1971 et en 1980. Il y a de plus une importante minorité nationale kurde, qui a été inlassablement réprimée militairement pendant un siècle, alors que le pays a également d’importantes autres minorités, tels les Lazes, les Tcherkesses, les Arabes, les Zazas, de nombreux peuples caucasiens, etc.

Le régime turc, traversé par la violence

La Turquie est ainsi un pays d’une immense culture, mais également d’une immense complexité. Il existe de très nombreuses minorités, le pays a été formé par en haut ; il est à la fois un mélange de peuples et de nations et en même temps il forme une véritable bloc unifié. L’État central est quant à lui, depuis sa naissance, ultra-paranoïaque. Lors de l’effondrement de l’empire ottoman, les pays impérialistes voulaient en effet dépecer la partie turque de celui-ci et ont envoyé des troupes d’occupation. Une partie devait passer sous domination britannique, une autre sous domination française, des zones grecque et arménienne être mises en place et Istanbul former un petit État.

Ce scénario de cauchemar du point de vue turc est une clef de ce dispositif ultra-militariste turc, profitant d’un énorme écho populaire au nom de la « défense » des intérêts nationaux, mais en réalité au service de grands propriétaires terriens alliés à une haute bourgeoisie liée aux pays impérialistes et servant d’intermédiaires. Dans un tel cadre, l’armée joue un rôle omniprésent et les interventions clandestines de sa part – par des « disparitions », des meurtres, la contre-guérilla – ont été innombrables.

Cela fait de ce pays l’un des principaux maillons faibles de la chaîne des pays dépendants. Le pays est né sur le tas, dans le cadre de la première crise générale du capitalisme. Il a été relativement « gelé » avec l’affrontement des superpuissances américaine et soviétique. Mais une fois le cadre général remis en cause par la seconde crise générale du capitalisme, il repart en roue libre.

Le kémalisme

Le kémalisme naît comme réponse bourgeoise nationale à la tentative de partage impérialiste du pays. C’est ce qui explique son nationalisme ultra, son insistance sur la primauté absolue de l’État central et sur les nécessités de moderniser le pays. Les premiers succès militaires de Mustafa Kemal et le développement de la première crise générale du capitalisme aboutirent à un compromis et le kémalisme instaura un régime avec la reconnaissance des impérialistes, en échange d’une importante pénétration de ceux-ci dans le pays.

La Turquie est alors un pays comme bloqué. La bourgeoisie a commencé sa guerre d’indépendance mais s’est vendue dès le départ, en alliance avec les grands propriétaires terriens afin d’asseoir le nouveau régime. La bourgeoisie nationale authentique, arrivée trop tard historiquement (et en partie non-turque et notamment arménienne), s’est effacée devant une bourgeoisie « turquifiée » vendue à l’impérialisme .

Tout au long des années 1920, la Turquie connaît alors un terrible déficit commercial, alors que le capital des pays impérialistes s’approprie des entreprises ferroviaires, des mines, des industries, des commerces, des banques. En 1924, l’Allemagne possédait déjà 2352 des 4086 km de voies ferrées ; en 1937, 42 % des exportations et 36,5 % des importations sont avec l’Allemagne. La Turquie soutiendra d’ailleurs indirectement l’Allemagne nazie, maintenant ses échanges économiques massifs jusqu’à la toute fin de la guerre.

Cela se situait dans le prolongement d’une pression toujours plus grande sur les masses. De très nombreuses grèves avaient été réprimées dans le sang par le régime, alors qu’en janvier 1921 avait déjà été liquidée physiquement la direction du Parti Communiste de Turquie.

À partir de 1931 la police avait toute latitude pour les arrestations ; en 1934 le parlement donne à Mustafa Kemal le nom d’Atatürk, « le père des Turcs ». En 1936 furent supprimés les jours fériés et l’interdiction du travail des enfants, avec même une loi sur le travail repris de l’Italie fasciste ; en 1931 la presse fut contrôlée et en 1939 toute organisation chapeautée par l’État ; en 1943 les produits agraires furent taxés de 12 %, frappant durement les petits paysans, etc.

Le changement de tutelle après 1945

Le CHP, Parti républicain du peuple, qui avait été pro-Allemagne nazie, perdit la main après la seconde guerre mondiale au profit du DP, le parti démocratique, qui était pro-américain. La Turquie « bénéficia » du plan Marshall et d’un soutien militaire massif, les entreprises des pays capitalistes investirent en Turquie de manière approfondie, ce pays basculant dans l’OTAN en 1952 et en 1955 dans ce qui sera appelé le CENTO, faisant de ce pays une forteresse pro-impérialiste aux frontières avec l’URSS. C’est alors l’armée qui est passée aux commandes, commençant à mettre en place un complexe militaro-industriel.

C’est ainsi elle qui renverse le gouvernement du DP en 1960, qui avait été incapable de stabiliser le régime malgré sa démagogie pro-religieuse et nationaliste, aboutissant notamment à l’émeute d’Istanbul de 1955 contre la dernière communauté grecque, avec de nombreux morts et des dégâts très importants contre des bâtiments liés aux Grecs (4348 magasins, un millier de maisons, 110 hôtels, 27 pharmacies, 23 écoles, 21 usines, 73 églises, 2 monastères, une synagogue…). Cela provoqua l’exode de plus de 100 000 Grecs.

Le DP devenu AP (Parti de la justice) reprit le pouvoir quelques années après, accompagnant la transformation de la Turquie en une base productive pour les pays impérialistes, le déficit commercial de 1960 à 1972 étant d’entre 113 et 677 millions de dollars selon les années. La Turquie dépend alors très largement des États-Unis et de l’Allemagne de l’Ouest, puis de la France, du Japon, de la Grande-Bretagne, de la Suisse, de l’Italie, des Pays-Bas, de la Belgique.

Le social-impérialisme soviétique fut également toujours plus présent, fournissant entre 1966 et 1979 2,7 milliards de dollars de crédit, soit plus que les États-Unis entre 1930 et 1974. L’instabilité continua cependant au point que l’armée intervint de nouveau, pour un second coup d’État, en 1971.

Les années 1970 et la systématisation de l’ultra-violence

En 1970, le régime turc était à l’agonie. Le quart du budget du pays passait à l’armée, contre seulement 4,7 % pour le développement de l’agriculture où vivait 65 % des habitants en 1970, et 3,8 % pour la santé. En 1970, plus du tiers des habitants des villes habitaient dans des bidonvilles (les « gecekondus », bâtiment construits en une nuit) ; plus de la moitié de la population est analphabète. 55 % des enfants meurent avant d’atteindre 18 ans. L’émigration devint massive vers l’Allemagne de l’Ouest, mais aussi l’Autriche, la Suisse.

Dans ce contexte misérable, marqué par des révoltes alors que l’impérialisme s’installa toujours plus largement, que les grands propriétaires terriens écrasaient les paysans, l’armée bascula alors dans l’écrasement. Le coup d’État de 1971 ouvrit une séquence qui allait s’étendre jusqu’à la fin des années 1990, avec une systématisation de l’ultra-violence. Face à la crise ininterrompue, l’armée prit les commandes en tant que tel et généralisa les arrestations, les meurtres, la torture, les interventions violentes, légales comme clandestines, directes ou par l’intermédiaire de réseaux nationalistes mafieux. Ceux-ci agirent notamment de manière marquante avec leur massacre, en décembre 1978, dans la ville de Kahramanmaraş, d’un millier de militants de gauche, jusque leurs familles.

Le premier mai 1977 avait déjà été marqué par des tirs contre la foule, faisant des dizaines et des dizaines de tués, alors que manifestaient 600 000 personnes. Les services secrets, le MIT, développaient directement des stratégies avec l’impérialisme US, pour contrer la multitude d’organisations révolutionnaires issues des trois premières initiatives du début des années 1970, la THKO, le THKP/C, le TKP/M-TIKKO, qui développaient la lutte armée. Les affrontements se généralisaient, avec une dizaine de morts par jour, plus de 5 000 au total, dont plus de 2000 militants des organisations révolutionnaires.

Alors que l’économie était à deux doigts de l’effondrement, l’armée prit alors l’initiative de mener un nouveau coup d’État, en décembre 1980, arrêtant 650 000 personnes, plaçant 1,6 million de personnes sur des listes noires, etc.

Des années 1980 à l’affirmation expansionniste ouverte

L’armée géra directement le pays de 1980 à 1983 et les organisations révolutionnaires ne furent pas en mesure de se réorganiser avant 1987, atteignant ensuite un haut niveau de combativité durant les années 1990. Les organisations révolutionnaires qui eurent alors le plus de succès furent le DHKP/C (guévariste), le MLKP (hoxhaiste), ainsi que relativement le TKP(ML) et le TKP/ML (tous deux maoïstes). Elles se sont toutefois enlisées, alors qu’inversement le PKK connaissait un succès toujours plus grand dans les masses kurdes, atteignant une grande ampleur et réussissant clairement à soumettre les organisations révolutionnaires par rapport à son propre agenda, sauf le DHKP/C.

L’échec des organisations révolutionnaires à faire basculer les choses dans les années 1990 a comme pendant le succès de Recep Tayyip Erdoğan. Celui-ci a été élu maire d’Istanbul en 1994, premier ministre de 2003 à 2014, année où il est devenu président de la République. Sa domination politique correspond à tout un changement dans la réalité turque. Islamiste, Recep Tayyip Erdoğan prônait une réactivation de l’idéologie islamique-ottomane, et non plus simplement un républicanisme « turc ». Il était en phase avec une haute bourgeoisie cherchant l’expansion.

L’erreur des organisations révolutionnaires de Turquie a ainsi été très simple. Toutes ont considéré que la Turquie était entièrement soumise à l’impérialisme américain par l’intermédiaire de l’armée. Or, l’arrivée de Recep Tayyip Erdoğan au pouvoir correspond à l’arrivée d’une nouvelle faction au pouvoir. On en a la preuve avec le procès de centaines de personnes à la fin des années 2000, accusées de faire partie du réseau Ergenekon composé de militaires et de membres des services secrets. C’était là la décapitation de l’appareil d’État kémaliste. La réponse américaine fut notamment la tentative de coup d’État en 2016 par l’intermédiaire de la congrégation islamique Gülen, qui a échoué.

Mais le nouveau régime a réussi à se mettre en place. Il dépasse le nationalisme kémaliste né de la première crise générale du capitalisme pour y ajouter et placer comme aspect principal les visées néo-ottomanes.

La question du PKK et la Rojava

L’affirmation expansionniste de la Turquie ne pouvait concrètement pas être suivie par les Kurdes, ce qui explique que le PKK a été le seul mouvement capable de tenir face à la déferlante nationaliste-islamique, puisque les organisations révolutionnaires avaient fait l’erreur de croire qu’il y aurait un statu quo dans le suivisme des États-Unis.

Le PKK, Parti des Travailleurs du Kurdistan, est historiquement un mouvement très incohérent ; né sur une base communiste, il a néanmoins immédiatement cherché l’affrontement militaire, à la fin des années 1970, avec les organisations révolutionnaires de Turquie, et il a souvent été adepte du coup de force contre elles, jusqu’à aujourd’hui. Le PKK ne tolère aucune concurrence.

Inversement, il peut par moment exprimer un véritable internationalisme et une grande sympathie pour celles-ci, de par une convergence naturelle, notamment de sa base. De plus, le PKK exprime une bataille démocratique des masses kurdes et cela produit une abnégation par moments, un combat démocratique d’une grande profondeur. Il est également d’autant plus difficile d’appréhender le PKK de par le fait que les Kurdes sont historiquement divisés territorialement dans plusieurs pays (Turquie, Iran, Irak, Syrie).

En tout cas, afin de subsister politiquement et surtout militairement lors de l’existence de branches armées, toutes les organisations révolutionnaires de Turquie, à l’exception du DHKP/C, se sont alors mises littéralement à la remorque du PKK. Cela est vrai dès juin 1998 avec la Plate-forme des forces révolutionnaires unies (BDGP), regroupant le PKK, le TKP(ML), le MLKP, le TKP/ML, le TDP, le DHP, le TKP-Kıvılcım. Et cela prendra une ampleur encore plus grande lorsque dans la guerre civile syrienne, les forces kurdes établissant une zone indépendante, la Rojava, amenant en Turquie et au Rojava la mise en place du Mouvement révolutionnaire uni des peuples (HBDH), avec le PKK, le TKEP/L, le TKP/ML, le MKP, TIKB, le DKP, le MLKP, le THKP-C/MLSPB, le DK.

Est-ce là un choix adéquat contre la Turquie expansionniste ? En fait, à l’arrière-plan, il y a la question de savoir si la Turquie existe réellement et si la révolution se définit dans son cadre, ou bien si elle doit disparaître au profit d’un cadre régional de dimension proche-orientale. Il va de soi que le PKK pousse en ce dernier sens, de par son agenda national se définissant sur plusieurs pays, alors qu’inversement il y a une lecture considérant qu’un cadre national est toujours spécifique, à l’instar du DHKP/C et du TKP/ML (ce dernier s’étant retiré du HBDH précisément au sujet de cette question).

La fuite en avant panturquiste de la Turquie

Les organisations révolutionnaires furent ainsi dépassées par cette émergence d’une Turquie ouvertement agressive ; à leurs yeux, cela n’était pas concevable. Pourquoi les organisations révolutionnaires de Turquie ont-elles fait cette erreur ? En fait, elles n’ont pas vu que la Turquie partait en roue libre. En 1974, la Turquie avait déjà occupé une partie de Chypre, affirmant son expansionnisme qui ensuite, avec l’effondrement du social-impérialisme soviétique, s’est d’autant plus exprimé. Il existe en effet de très nombreux peuples dans le monde qui relèvent de l’histoire turque, avec son langage et sa culture : les Ouzbeks, les Ouïgours en Chine, les Azéris, les Kazaks, les Kirghizes, de nombreux peuples de Russie tels les Iakoutes ou les Tatars, les Turkmènes, etc.

Beaucoup de ces peuples vivaient en URSS et l’impérialisme américain a massivement appuyé le panturquisme afin de contribuer à déstabiliser son concurrent. La Turquie actuelle prolonge en fait, en roue libre, cette démarche, qui est un fanatisme culturalo-racialiste. Ainsi, une partie importante des gens d’origine turque en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en France, en Suisse… refuse toute assimilation, se définissant comme « Turcs », ne se mariant qu’entre Turcs, etc. Le panturquisme vise à l’union des Turcs et ce jusqu’en Chine et en Sibérie.

Il y avait là un espace pour que la haute bourgeoisie turque, disposant d’une armée massive issue de la guerre froide, ultra-agressive de par les fondements de la Turquie « moderne », se précipite dans une orientation expansionniste.

Ces ambitions démesurées ont littéralement porté une nouvelle vague politique en Turquie, dont

Recep Tayyip Erdoğan est l’expression directe. La dimension musulmane est toutefois également extrêmement importante ici, car le panturquisme, déjà largement présent dans le kémalisme, s’est couplé aux Frères musulmans, dont le Qatar et la Turquie sont les bastions.

La fuite en avant ottomane de la Turquie et le Qatar

Il n’y a pas d’Islam (sunnite) sans calife et c’est l’empire ottoman qui pendant plusieurs siècles a joué le rôle du califat. Son effondrement en 1918 a provoqué la naissance de l’islamisme comme mouvement visant à la reconstitution d’un califat. Lancé dans ses velléités expansionnistes, la Turquie a réactivé l’idéologie de l’empire ottoman, se proposant comme « protectrice » de l’Islam. Cela l’amène à avoir une influence très importante en Albanie et en Bosnie-Herzégovine.

Cette ligne islamique néo-ottomane est évidemment en conflit avec les prétentions de l’Arabie saoudite à se proposer comme modèle et gardienne de la Mecque. Les « wahabites » saoudiens sont ainsi en conflit ouvert avec la Turquie qui se fonde sur l’idéologie des frères musulmans, dont le bastion est le Qatar. Le « printemps arabe », où la chaîne qatarie Al-Jazeerah a joué un grand rôle, a en fait été une série de révoltes pro-frères musulmans, notamment en Égypte.

Le Qatar a très peu d’investissements en Turquie, mais très ciblée, épaulant celle-ci lorsque ses dettes sont trop importantes, faisant en 2008 l’acquisition pour plus d’un milliard de dollars du second groupe de médias (dirigé entre 2007 et 2013 par le gendre de Recep Tayyip Erdoğan), achetant pour 1,4 milliards de dollars le plus grand satellite de télévision turque, rentrant à 49 % dans une production de véhicules militaires avec même un représentant militaire qatarie membre de la direction.

La Turquie et la double dynamique de sa fuite en avant

La Turquie est dans un double système idéologique : d’un côté, en tant que « prolongement » de l’empire ottoman, il se prétend le cœur de l’Islam, ce qui justifie son hégémonie ; de l’autre, il y a un discours racialiste non religieux. Ce bricolage a comme base des velléités expansionnistes, mais en même temps il ne peut tenir que par les velléités expansionnistes.

On peut dire que, depuis le départ, la Turquie est le maillon faible de la chaîne des pays dépendants, parce qu’elle est née dans un bricolage issu de la première crise générale du capitalisme, qu’elle s’est maintenue artificiellement dans le cadre de la guerre froide et qu’avec la seconde crise générale du capitalisme sa fuite en avant se transformer littéralement en détonateur.

La bourgeoisie nationale qui a immédiatement joué le rôle de bourgeoisie bureaucratique à l’indépendance, en alliance avec les grands propriétaires terriens, a profité de son importance durant la guerre froide pour asseoir ses bases et prolonger sa fuite en avant au moyen d’une perspective néo-ottomane correspondant à son agressivité redoublée alors que la seconde crise générale du capitalisme s’affirme.

La Turquie est ainsi toujours en crise depuis 1923 et elle bascule, selon la nature de la crise générale au niveau mondial, dans telle ou telle agressivité. Elle se perd elle-même, comme le reflète le fanatisme et l’irrationalisme religieux.

Les tourments de l’histoire turque seront ainsi au cœur de la seconde crise générale du capitalisme. Des bouleversements de grande ampleur sont inévitables. La Turquie va connaître une période intense de crise durant les années 2020 et sera l’un des pays au cœur de la question révolutionnaire au niveau mondial.

La crise du covid-19 et la seconde crise générale du capitalisme

[This article in English]

[Article du prochain numéro de la revue internationale au format PDF Communisme.]

La crise sanitaire, qui est en même temps une crise écologique, n’est pas séparable de la crise générale du capitalisme ; tout se conjugue en fait dans un faisceau de contradictions. Le mode de production capitaliste (MPC) a atteint sa limite et sa crise vient de lui-même, le condamnant à mort.

Les modalités de cette nouvelle crise générale du capitalisme sont différentes selon les pays, conformément au principe du développement inégal. Elle ne laisse cependant aucun autre choix à part la guerre impérialiste ou la révolution.

La naissance du concept de crise générale du capitalisme

Le concept de crise générale du capitalisme a été mis en place par l’Internationale Communiste dès sa fondation, afin de décrire le déclin du capitalisme alors que se développe la vague de la révolution mondiale.

L’évaluation de cette crise était bien sûr considérée comme décisive pour définir la tactique de chaque Parti Communiste, puisque les modifications sociales, rapide et brutales, amenaient des tournants politiques qu’il fallait savoir appréhender.

On retrouve ici le principe du développement inégal. L’Internationale Communiste avait bien vu que les États-Unis et le Japon, puissances montantes, étaient épargnées par la crise générale du capitalisme, mais que cela ne pouvait pas durer car l’Europe s’était effondrée. Et si les pays de l’Ouest européen parvenaient dans un premier temps à neutraliser les effets de la crise en pressurisant au maximum les ouvriers, dans les pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, c’était l’effondrement.

L’Internationale Communiste avait ainsi bien analysé la situation et cela d’autant plus qu’elle annonçait dès le départ qu’on allait à une nouvelle guerre mondiale entre impérialistes. Il s’avéra par contre très difficile de gérer de manière centralisée des situations nationales très différentes.

La situation après 1945

Le capitalisme américain avait, en 1918, pris la place de la Grande-Bretagne comme fer de lance du MPC. Profitant de son relatif isolement, de son grand territoire, d’une immigration constante, d’un capitalisme par en bas toujours renouvelé mais déjà aussi de puissants monopoles, le capitalisme américain réussit à franchir un cap dans son développement de l’accumulation.

Le capitalisme américain avait en fait systématisé des démarches améliorant grandement la productivité et la consommation, avec notamment l’utilisation industrielle de grande ampleur des animaux dans l’alimentation. Il avait élargi les champs de la consommation et de la production et ce processus parvint à toujours plus s’approfondir.

En s’exportant après 1945, ce modèle capitaliste américain modernisa le capitalisme et permit toute une vague de croissance capitaliste dans les années 1950, 1960, 1970. Le processus de décolonisation fut également dévoyé par le MPC en établissement de formes semi-féodales semi-coloniales dans la majorité des pays de la planète, totalement intégrées dans le MPC.

L’URSS devenue social-impérialiste après 1953 s’intégrait elle-même d’ailleurs dans le MPC et l’effondrement de 1989 amena une modernisation capitaliste encore plus avancée. L’ajout de la Chine social-fasciste de Deng Xiaoping profita alors énormément au MPC.

L’évaluation de la situation après 1945

Dans l’immédiate après-guerre, il fut considéré par le Mouvement Communiste International que la situation n’était que le prolongement de celle passée. Les besoins de la reconstruction furent sous-estimés, mais surtout les sauts dans le développement du mode de production capitaliste (MPC).

Il fallut attendre les années 1960-1970 pour qu’une nouvelle génération communiste, non corrompue par le développement capitaliste précédent, soit à la hauteur de l’approfondissement du MPC. Dans les pays semi-féodaux semi-coloniaux, cela fut porté par toute une génération de dirigeants comprenant comment le MPC avait utilisé un néo-féodalisme pour former un capitalisme bureaucratique par en haut maintenant une dimension coloniale prégnante. Ce furent les Siraj Sikder, Ibrahim Kaypakkaya, Akra Yari, Charu Mazumdar.

Dans les pays capitalistes, ce fut la Fraction Armée Rouge qui inaugura la compréhension du vingt-quatre heures sur vingt-quatre du capitalisme, les Brigades Rouges italiennes leur emboîtant le pas à partir du Collectif Politique Métropolitain qui avait pareillement saisi la nature de ce processus.

Les trois interprétations de la crise générale du capitalisme

Il existe trois options quant à l’interprétation de la crise générale du capitalisme. La première est de dire que la crise commence en 1917-1918 et qu’elle se prolonge depuis. Cette option n’est pas vraisemblable et Trotsky affirmait ainsi que les forces de production n’avaient pas progressé depuis cette date, ce que les trotskistes assument encore aujourd’hui. Les courants gauchistes bordiguistes tiennent un discours similaire.

Cela est anti-dialectique et d’ailleurs même pas conforme à ce que disait l’Internationale Communiste, qui n’a jamais abordé la question du déclin du capitalisme de manière unilatérale. Un développement d’une branche particulière peut très bien exister au milieu d’une crise générale. Toutefois, on voit bien après 1945 qu’il s’agit bien d’un large développement et pas du tout d’une crise générale.

La seconde option est de supprimer le concept de crise générale du capitalisme ou de le neutraliser. C’est ce qu’ont fait la plupart des organisations, le supprimant dans la plupart des cas, le maintenant formellement, simplement comme très rare rhétorique par exemple lors de textes fondamentaux.

La troisième option est de comprendre que le MPC s’est bien développé après 1945, mais a atteint la limite. C’est cela qui est correct.

L’irruption du covid-19 et la seconde crise générale du capitalisme

La crise du mode de production capitaliste (MPC) s’est exprimée par celle provoquée par le covid-19, car c’est par une accumulation forcenée que le MPC a été amené à renforcer sa pression extrême sur les milieux naturels. La contradiction entre la réalité naturelle et le MPC a été explosive. La conséquence en a été que le MPC, reproduction de la vie sociale, est une machine en partie enrayée.

La crise économique ne s’ajoute donc pas à la crise sanitaire, pas plus que la crise écologique serait parallèle à la crise économique. Tout cela relève d’une seule et même chose, d’un faisceau de contradictions qu’on ne peut concrètement saisir qu’à la lumière du marxisme-léninisme-maoïsme, évidemment quand on en a compris la réelle substance.

Si le MPC n’était pas décadent, il pourrait affronter la crise sanitaire – mais il ne le peut pas, et en fait la crise sanitaire n’aurait eu dialectiquement pas lieu s’il n’était pas décadent.

Il est erroné de chercher une source de la crise dans « l’économie » avant la crise sanitaire ou de résumer la crise au covid-19. Il n’y a dialectiquement pas de cause et de conséquence, ni même d’avant ou d’après : il y a un phénomène unifié aux multiples aspects, le MPC.

La seconde crise générale du capitalisme est un tout et on ne peut pas séparer abstraitement la surproduction de marchandises de la production industrielle d’animaux de ferme dans les années 1960 ni de la destruction des conditions naturelles des années 2000.

Le premier moment : la petite-bourgeoisie encaisse le coup

Il faut bien sûr analyser en détail les modalités de la crise, mais on peut voir qu’avec l’irruption de la crise sanitaire et le confinement s’en suivant, le MPC a immédiatement fait face à une crise de surproduction de marchandises. Les circuits de distribution étant en partie stoppés, on a trop de pétrole, trop d’électricité, trop de fleurs, trop de pain. Le boulanger peut fermer sa boutique et espérer passer l’orage. Mais les producteurs de fleurs ont procédé à des destructions par millions. Les centrales atomiques peuvent se restreindre en France, les autres moyens de production d’électricité ralentir. Mais les stocks de pétrole américains ont par exemple été jusqu’à se vendre avec du déficit.

Ce ne sont que des exemples, naturellement, pour indiquer que selon les secteurs la cassure n’a pas été la même. Mais elle fait très mal par endroits. C’est là la raison de l’idéologie du déconfinement rapide. La bourgeoisie liée aux secteurs cassés est ultra-revendicatrice, sa pression est énorme.

Tous les secteur fonctionnant à flux tendu de par une dynamique petite-bourgeoise, comme l’hôtellerie, les petits commerces, les petits artisanats, ou même l’industrie de nombreux sports comme le football ou le hockey… ont été poignardés par la crise sanitaire.

Le second moment : la tendance au déconfinement

La petite-bourgeoisie n’est pas une classe, mais une couche entre bourgeoisie et prolétariat. Il est cohérent qu’elle ait été la première à connaître le coup initial. Cependant, la crise sanitaire étant d’ampleur, le basculement aux dépens d’une des deux classes était inévitable. C’est la raison pour laquelle la bourgeoisie dans son ensemble a tendance à être d’accord pour le déconfinement.

Elle a peur que les rapports sociaux, si bien encadrés, si bien stabilisés, puissent être touchés, que cela aboutisse à des revendications à ses dépens. Elle veut à tout prix éviter la recomposition du tissu prolétarien.

Elle considère de plus que la casse a été limitée, qu’on peut chercher à relancer au plus vite les mouvements « gelés ». Elle est d’ailleurs très inquiète des conditions « anormales » de production et de reproduction élargie du capital. Il faut ajouter à cela l’idée qu’une remise à niveau rapide permettrait de renforcer le capitalisme national dans le cadre de la concurrence mondiale.

Cette conception d’un confinement puis d’un déconfinement, éventuellement d’un nouveau confinement, puis d’un déconfinement, etc. se heurte toutefois à toute une série d’obstacles.

D’ailleurs, il faut avoir les moyens de le faire. Ensuite, il y a des alliances exigeant une solidarité interne. Enfin, il y a le marché mondial qui est indépendant du marché national.

Le troisième moment : la perfusion étatique

Les bourgeoisies ont rapidement compris que la logique nationaliste les plaçait face à un scénario catastrophe possible : réussir pourrait se faire parallèlement à un effondrement général. C’est surtout vrai en Europe, où l’Allemagne avec son satellite autrichien aurait bien menée seule sa barque, avec les Pays-Bas notamment, avant de s’apercevoir que son statut de principale puissance européenne lui imposait de maintenir le cadre européen.

Un effondrement italien, espagnol, et pire encore français, la plongerait elle-même dans la crise. D’où la tendance à une mise en place d’une perfusion étatique dans l’économie. On parle ici de centaines et de centaines de milliards. Tous les commentateurs économistes ont à juste titre parlé d’un « argent magique » provenant des États pour assurer des crédits et perfuser l’économie.

Il va de soi ici que c’est le prolétariat qui devra fournir cet argent magique. Dans le premier temps la petite-bourgeoisie a encaissé le choc, dans le second la bourgeoisie a voulu relancer directement, dans le troisième elle s’est aperçue des difficultés et compte faire payer le prolétariat.

Surproduction de capital et surproduction de marchandises

La crise générale du capitalisme repose sur une dialectique entre une surproduction de capital et une surproduction de marchandises. Cette dernière a bien eu lieu et elle continue d’avoir lieu. Avec une bonne partie des circuits de distribution bloquée, avec l’empêchement de sortir de chez soi pour aller consommer classiquement, les marchandises s’accumulent sans être vendus.

En se prolongeant, la crise fait que les cycles de la consommation capitalistes ont été puissamment cassés par endroits. On ne peut tout simplement pas redémarrer en se fondant directement sur J-1. Des déséquilibres puissants vont apparaître selon les secteurs, avec des faillites massives, et cela va faire écho entre secteurs.

De facto, il y a également une crise de surproduction de capital sous-jacente, car une partie de l’économie étant à l’arrêt, le capital ne parvient plus à se placer, il est « en trop ». L’idée des États est de maintenir le plus de capital possible là où il est en venant à la rescousse des grandes entreprises. Il s’agit de maintenir les pôles d’attraction traditionnels du capital.

Le maintien des activités principales et leur relance doit empêcher un gel et un éparpillement du capital. On peut ici profiter de l’exemple de la première crise générale du capitalisme pour savoir comment cela se déroule.

Le développement inégal de la crise général du capitalisme

Lors de la crise générale du capitalisme après 1917, certains pays ont réussi à faire payer la crise aux travailleurs pour redémarrer de manière relative, dans le cadre du déclin du capitalisme à l’échelle mondiale. Ce fut notamment le cas en France et en Grande-Bretagne, où l’élan révolutionnaire a été rapidement brisé. Les Partis Communistes de ces deux pays ont un parcours isolé. Cela n’a par contre pas réussi dans les pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale, provoquant des crises profondes et l’affirmation de Partis Communistes réellement massifs et combatifs.

On a désormais pratiquement le schéma inverse. Les pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale connaissent une grande stabilité, soit en raison d’un MPC puissant comme en Allemagne et en Autriche, soit en raison d’un capitalisme bureaucratique profondément enraciné comme en Tchéquie, en Slovaquie, en Pologne, en Hongrie, etc.

Par contre, des pays comme l’Italie, l’Espagne, la France et l’Angleterre sont frappés de plein fouet. Leur capitalisme connaissait trop de problèmes internes déjà et l’expression de la crise générale se conjugue directement avec ceux-ci. Il suffirait concrètement d’une réelle poussée des masses pour que ces pays connaissent une crise de la plus grosse ampleur.

La France, maillon faible

Avec le Brexit, le nationalisme a en Grande-Bretagne une longueur d’avance sur la proposition stratégique communiste. L’Espagne connaît des dissensions internes massives où les bourgeoises nationales, notamment celle catalane, peut tirer les marrons du feu. L’Italie et la France apparaissent d’autant plus comme le maillon faible de la chaîne impérialiste.

L’Italie est cependant prisonnière d’une multiple de problèmes structurels paralysant toute capacité de projection politique centralisée. Il n’y a plus de véritable base révolutionnaire depuis les années 1990, alors que l’extrême-droite s’est massivement développée.

La France, par contre, connaît une crise centralisée. La vague réactionnaire des « gilets jaunes », un mouvement ultra-minoritaire mais très bruyant et reflétant la panique de la petite-bourgeoisie, avait déjà ébranlé la réalité sociale. La vague de grève contre la réforme des retraites, avec surtout les cheminots, de début décembre 2019 à fin février 2020, a été un échec complet, mais a pareillement déstabilisé les rapports sociaux.

On retrouve ici la situation d’après 1918, mais cette fois sans possibilité de sortie. L’Internationale Communiste constatait déjà le contraste entre des objectifs extrêmement ambitieux de l’impérialisme français et sa base en perdition, avec un capital largement parasitaire déjà remarqué par Lénine. La France s’en était alors sorti par sa base agraire et son immense petite-bourgeoisie. Cela ne sera cette fois pas possible.

Il suffit de voir les bricolages du capitalisme français. La France a ainsi largement profité de la formation d’un département, la Seine Saint-Denis, servant de levier immigré à la base parisienne, provoquant une situation de tiers-mondisation massive. La présence d’enfants immigrés dormant dans les rues de Paris, de toxicomanes dans le métro parisien, de pickpockets en bandes sur les Champs-Elysées… témoignent que l’État est dépassé. L’incapacité à disposer ne serait-ce que de masques pour la population et même pour le personnel soignant est l’expression directe d’une crise de grande envergure.

La Belgique dans un faisceau de contradictions

La situation en Belgique est à la fois très similaire et particulièrement différente à celle d’en France, les contradictions allant principalement dans la même direction explosive. L’État belge a littéralement démissionné de ses responsabilités quant à l’application du confinement dans certains quartiers, témoignant de sa décadence comme de son mépris pour la santé de la population.

L’État est en fait en décalage toujours plus complet avec les larges masses. Un exemple tout à fait significatif est la piétonnisation du centre historique de Bruxelles, louable abstraitement, mais qui dans les faits s’est révélé une base concrète pour le développement accru des comportements anti-sociaux, depuis la délinquance jusqu’au trafic de drogues, avec des regroupements de pickpockets ou de toxicomanes allant jusqu’à harceler les passants.

Néanmoins cet exemple se retrouve au milieu des contradictions nord/sud, Wallonie/Flandres, masses/Etat, prolétariat/bourgeoisie, qui s’entremêlent et ne cessent, en l’absence de solution révolutionnaire, de provoquer un effondrement politique.

L’étude nécessaire de la crise générale du capitalisme

Il est nécessaire de procéder à l’étude de la seconde crise générale du capitalisme. Il faut en étudier les aspects, les interrelations. Il s’agit d’une contribution qui est inévitablement nécessaire pour parvenir à se repérer dans une période entièrement nouvelle, une période révolutionnaire.

On rentre dans l’époque des masses et leur parcours suit dialectiquement le développement de la crise générale du capitalisme. Qui est incapable de comprendre le MPC, de saisir les modalités de sa crise, sera incapable de diriger la révolution.

L’irruption de la crise de Covid-19 comme test d’économie politique

[This article in English]

[Article du prochain numéro de la revue internationale au format PDF Communisme.]

L’irruption de la crise de Covid-19 a produit une série de réactions et de non-réactions qui en disent long sur l’économie politique des organisations révolutionnaires, ou parfois leur absence, ou même le caractère non révolutionnaire de celles-ci.

Il est bien connu que le principal dilemme révolutionnaire est d’éviter le réformisme tout en étant réaliste et d’éviter la tendance ultra-gauchiste tout en étant révolutionnaire. C’est la principale contradiction expliquant les positions qui ont été prises à travers le monde.

Cette contradiction est bien entendu accentuée par la profondeur de la crise. Il s’agit littéralement d’un crash test.

La négation de la crise

Le plus souvent, il n’y a eu, plus ou moins, aucune réaction. La plupart des organisations révolutionnaires sont en fait de type petit-bourgeois radicalisé, isolées, dans une bulle, n’agissant que sous une forme parasitaire, ayant besoin de « mouvements sociaux » pour faire semblant d’exister. Elles n’ont donc pas pu faire face à l’irruption de la crise. Leur manque d’économie politique les a tout simplement paralysées. Un groupe français comme « Unité Communiste Lyon » est en mesure de publier des articles à la trotskyste lorsque les syndicats sont actifs (« demandons plus », « allons plus loin » etc.), mais n’a tout simplement rien à dire sur la crise lorsque celle-ci arrive, car son identité est purement parasitaire.

Mais ce que nous voyons peut aussi être étonnant. Le média allemand « Dem Volke dienen », qui soutient le maoïsme, n’a pas réagi du tout, continuant comme si rien ne se passait (comme avec la publication de la photo d’un simple graffiti à Berlin en soutien à la libération de l’Irlande), avec très peu d’articles… dénonçant la mesures gouvernementales d’interdiction des groupements (pour bloquer la propagation du virus) ! Il y a même eu un petit groupe « rebelle » se regroupant dans les rues dans la ville de Brême pour soutenir les prisonniers politiques. Dans le même esprit, un appel à la manifestation du 1er mai a été signé par des associations turques de Suisse et d’Autriche liées au TKP/ML.

Il s’agit d’une réaction de négation de la crise. Elle n’a pas été prise au sérieux, elle a simplement été prise comme un « événement » qui ne serait pas directement lié à la lutte des classes, au mode de production capitaliste. Donc, comme cela proviendrait de « l’extérieur », cela ne pourrait pas avoir un vrai sens en soi. Et comme on le voit, avec une telle caricature, la seule critique possible porterait donc sur la quarantaine (dénoncée comme une pratique « du Moyen Âge »), les restrictions de circulation, etc. Tout cela serait un complot impérialiste, une utilisation capitaliste de la crise ! La situation serait dictatoriale. En France, comme disent de façon fantasmée certaines personnes se faisant passer pour des « maoïstes »:

« La police harcèle les passants, et surtout les jeunes qui ont l’air noirs ou arabes. »

Le groupe finlandais Punalippu (Drapeau Rouge) résume de la manière suivante cette interprétation d’ultra-gauche :

« La seule position légitime, marxiste-léniniste-maoïste, est que toutes les actions de la dictature bourgeoise doivent être condamnées, car elles ne servent pas le peuple mais l’impérialisme, et donc il n’y a qu’une seule option pour lui : une révolution (…).

La menace coronaire a mis en évidence un grand nombre de capitulations. La gauche légale et les forces sous le joug de son influence semblent généralement soutenir la capitulation. Certains se sont déjà matérialisées, par exemple le 13 mars avec la grève pour le climat prévue à Tampere – et, semble-t-il, dans d’autres villes également – qui a été annulée sous prétexte d’empêcher la propagation du coronavirus.

Apparemment, cette maladie infectieuse est une menace plus grave que la crise climatique dont on parle beaucoup? Il n’y a pas de coronavirus sur une planète morte ? »

Le « complot » de la crise, « l’alarmisme » et le « suivisme »

Dans certains cas, il y a eu une autre forme de négation de la crise, avec une théorie du complot. La bourgeoisie utiliserait le virus Covid-19 pour masquer la crise du capitalisme. Le média norvégien « Tjen Folket » a par exemple publié le long appel long du Rød Front pour la manifestation du 1er mai, qui ne contient que trois fois le mot corona :

« La crise du capitalisme n’est pas avant tout une « crise corona ». L’économie capitaliste explose dans une nouvelle crise cyclique tous les dix ans environ.

La crise d’aujourd’hui fait suite aux crises et récessions de 1990-93, 1998-2002 et 2008-2009.

Depuis 200 ans, le système capitaliste est en crise tous les 8 à 10 ans. La crise fait partie du capitalisme. Elles sont appelées « crise bancaire », « crise informatique », « crise financière », « crise pétrolière » ou « crise corona », uniquement en fonction des circonstances ou du moment où la crise se manifeste pour la première fois, mais ces noms ne décrivent jamais la véritable cause de la crise (…).

Nous voyons maintenant que partout le virus corona est utilisé comme prétexte pour enfermer les gens et les empêcher d’organiser et de lutter contre le chômage et la pauvreté. Un couvre-feu est instauré et un couvre-feu est imposé avec violence. Pourquoi ? Parce que les dirigeants tremblent parce qu’ils savent que la crise peut provoquer une rage incontrôlable des masses. »

Ce n’est pas du matérialisme dialectique, mais pratiquement une conception magique du monde. Et comme c’est magique, petit-bourgeois, c’est irrationnel. Le comité éditorial d’Incendiary,un média maoïste américain, a dans ce contexte éjecté sa principale figure, qui en réponse a fait une autocritique :

« Les camarades aux États-Unis ont généré deux lignes à ce sujet : que le COVID-19 est un vrai tigre et que le COVID-19 est un tigre de papier.

Malgré les centristes qui joueraient avec les mots pour faire appel au populisme, qui essaient de maintenir les slogans révolutionnaires tout en gobant l’alarmisme de la bourgeoisie, ce sont les deux seules lignes existantes.

Bien que des camarades bien intentionnés peuvent placer sur le même plan les deux lignes opposées, leur centrisme sert en fait la classe dirigeante. Il est urgent qu’ils comprennent cela, le reconnaissent et réalisent des autocritiques pour leur alarmisme et leur suivisme, qui nie l’organisation de la révolution socialiste.

Non seulement le COVID-19 n’est pas le vrai tigre de papier que la bourgeoisie et même certains camarades prétendent qu’il est, mais ce n’est même pas la cause de la crise économique. »

La crise sanitaire n’aurait pas une dimension réelle – nous revenons ici à la conception erronée de la crise de Covid-19 interprétée comme venant de « l’extérieur » du capitalisme.

La conception absurde de la crise sanitaire comme masque

Un article important résumant ici cette fausse lecture de la situation est L’économie mondiale se dirige vers la dépression : le coronavirus cache la crise de l’impérialisme, article publié par le média brésilien A nova democracia. Il donne des informations sur la faiblesse de l’économie capitaliste fin 2019 et dit :

« La production industrielle et les bourses des marchés financiers se sont effondrées début mars dans pratiquement le monde entier. Le déclencheur, comme l’annonce le monopole de la presse mondiale, serait l’expansion du coronavirus.

Mais c’est en réalité la crise de surproduction relative de capital.

Le coronavirus à lui seul ne pouvait pas avoir un tel impact sur l’économie mondiale. La raison de l’interruption de la reproduction du capital est le capital lui-même. Le portail Crítica da Economia, citant des journaux de la réaction elle-même, a noté que le coronavirus est désormais moins meurtrier que la grippe (…).

La présence de coronavirus n’est qu’un fait qui aggrave l’économie. Cependant, derrière ce fait, il y a déjà une surproduction relative de capital latente.

La crise de surproduction relative de capital survient lorsque la production de capital dépasse trop la capacité de consommation de la société définie, en définitive, par la contradiction entre le caractère social de la production et l’appropriation capitaliste du produit. »

C’est absolument non dialectique. Ce qui est dit ici :

– ne comprend pas que la crise de Covid-19 ne vient pas de l’extérieur du mode de production capitaliste, mais qu’elle en est une composante ;

– sous-estime de manière mécanique les effets d’une crise sanitaire, en raison de la compréhension du capitalisme non pas comme un mode de production (de la vie quotidienne) mais comme un « système structurel » ;

– a la conception petite-bourgeoise du mode de production capitaliste comme en mesure de « penser » et de « masquer ».

Dire que le Covid-19 ne peut qu’aggraver une crise propre au capitalisme n’est pas le marxisme, mais le structuralisme. C’est parler du capitalisme de manière telle qu’il flotterait au-dessus de la réalité.

Réformistes et révisionnistes sur le front

La crise du Covid-19 a montré la vacuité de l’ultra-gauche. Mais elle a aussi permis aux réformistes et aux révisionnistes d’exprimer leur capacité à s’adapter. En se positionnant comme « planistes » dans le capitalisme, ils peuvent se permettre de développer une démagogie efficace, car ils n’ont pas besoin de donner de contenu. Ils ont juste besoin de prétendre avoir une meilleure forme d’organisation. Ils obtiennent naturellement beaucoup plus d’écho que l’ultra-gauche, car ils reconnaissent la crise sanitaire et ils proposent une « solution ».

En fait, ils ne proposent rien, mais c’est facile : ils disent qu’ils agiraient mieux, grâce à une orientation tournée vers le peuple. Le meilleur exemple en est le Parti du Travail de Belgique. Sa dénonciation de « l’austérité » et sa promotion d’une « médecine pour le peuple » sont absolument formelles. Il n’y a pas de contenu sauf un point de vue, carrément chrétien, du bien contre le mal. C’est d’autant plus frappant lorsqu’on sait que ce parti prétendait, dans les années 90, être le centre névralgique du Mouvement Communiste International.

Un autre bon exemple, parce qu’idéologiquement du même genre, est le Parti communiste révolutionnaire du Canada, une organisation se définissant comme maoïste mais ayant le même rejet complet de la Grande Révolution culturelle prolétarienne que le Parti du Travail de Belgique. Le PCR du Canada présente donc les choses de la même manière mécaniste, sans aucun contenu, dans son article COVID-19 : des événements qui nous révèlent que nous sommes dans l’antichambre du socialisme :

« En fait, la situation actuelle révèle, encore plus clairement qu’à l’habitude, qu’avec un niveau de concentration économique aussi élevé qu’au Canada et qu’avec la somme considérable de connaissances, de techniques et de moyens qui accompagnent nécessairement un tel niveau de concentration, il serait relativement facile de solutionner l’ensemble des problèmes de la société (pauvreté, chômage, crises économiques, corruption, gaspillage, maladies, manque de services, pénuries, etc.) et de répondre à l’ensemble des besoins du peuple en mettant en place une planification centralisée et en mobilisant les masses populaires.

En fait, si cela ne se produit pas, c’est uniquement parce que le processus qu’il faudrait enclencher pour y parvenir – l’abolition de la propriété privée bourgeoise et la collectivisation complète des moyens de production – irait à l’encontre des intérêts et de la volonté de la classe des capitalistes présentement au sommet de la société. »

Le socialisme est ici aussi simple que d’appuyer sur le bouton « centralisation », puis sur celui de « mobiliser les masses ». Il n’est pas possible d’être plus vide. Ce vide est au moins caché sous le romantisme avec l’approche de promouvoir la Chine et Cuba comme combattant avec efficacité la crise de Covid-19. Ces pays seraient « socialistes » et leur sens de l’organisation, tout comme leurs intérêts « socialistes », leur auraient permis de réussir sur le front sanitaire. Le Parti Communiste des Philippines fait l’éloge de Cuba, les éditions prolétariennes françaises qui soutiennent Mao louent la Chine comme appliquant avec succès de nos jours les principes de la révolution culturelle (!), le PRCF français, unissant la «gauche» du PC révisionniste français, vante les deux.

L’Union Ouvrière Communise (MLM) de Colombie le fait aussi, dans son article L’URSS et sa lutte contre les épidémies, d’une manière à la fois cachée et absurde à tous les niveaux. Il est parlé de « capitalisme monopoliste d’État », concept absurde inventé par Eugen Varga et soutenu par le révisionnisme de Khrouchtchev. Et une telle forme monopoliste est considéré comme une meilleure forme sociale, alors qu’en fait elle devrait être considérée comme totalement décadente et réactionnaire!

« Aujourd’hui, il n’y a le socialisme dans aucun pays, bien qu’il y ait des pays qui se présentent comme tels, par exemple en Chine, en Corée du Nord ou au Vietnam, qui étaient socialistes il y a des décennies ; aujourd’hui il n’y a qu’un capitalisme d’État monopoliste.

L’actuelle pandémie de coronavirus (Covid-19) a montré que ces pays étaient mieux lotis que les pays capitalistes où le rôle de l’État est moindre et au service exclusif des monopoles privés, même si, s’ils avaient été vraiment socialistes, ils auraient vaincu l’épidémie plus facilement.

Alors que l’Italie, l’Espagne et maintenant les États-Unis, pays capitalistes où les systèmes de santé privés prédominent, sont dévastés par l’épidémie, avec peu de possibilités de manœuvre et avec tout le fardeau pour les travailleurs de ces pays. »

C’est un incroyable éloge du social-fascisme!

Contre la théorie du complot et contre le planisme

La crise de Covid-19 a prouvé que la plupart de l’économie politique des organisations révolutionnaires n’est pas révolutionnaire ou que ce ne sont pas des organisations. Ce sont des expressions informes de la petite-bourgeoisie visant à peser sur la bourgeoisie. Leur vision du monde est éclectique, avec une forte tendance petite-bourgeoise à considérer le capitalisme comme organisé, l’État bourgeois comme un monstre unilatéral.

Leurs propositions utopiques, lorsqu’elles sont réellement construites, deviennent de manière inévitable du planisme, qui n’a rien à voir avec la planification socialiste, celle-ci n’étant pas une méthode mais une conduite idéologique des forces existantes sur la base de la vision communiste du monde. La théorie du « complot » par en-haut pour masquer la crise du capitalisme est même ici typique des socialistes anticommunistes des années 1920-1930, et même le planisme correspond de manière importante à leur conception mécanique de la « centralisation » comme solution à tous les problèmes.

Le problème à l’arrière-plan est l’incapacité à comprendre le mode de production capitaliste, et leur idéalisme les amenant à considérer que le Covid-19 vient de l’extérieur et ne serait donc qu’un petit paramètre de plus dans la « structure » capitaliste.