Staline : Discours prononcé à l’assemblée des électeurs de la circonscription Staline de Moscou

9 février 1946

LE PRÉSIDENT : La parole est à Joseph Vissarionovitch Staline. (L’apparition de Staline à la tribune est saluée par les électeurs d’une ovation enthousiaste qui dure plusieurs minutes. Tous les assistants, debout dans la salle du Grand Théâtre, acclament Staline : « Pour le grand Staline, hourra ! » « Vive le grand Staline, hourra ! » « Pour notre cher Staline, hourra ! »)

STALINE : Camarades, Huit années se sont écoulées depuis les dernières élections au Soviet Suprême. Cette période a été riche en événements décisifs. Durant les quatre premières années, les citoyens soviétiques ont travaillé avec ardeur à l’exécution du troisième plan quinquennal.

Les quatre années suivantes embrassent les événements de la guerre contre les agresseurs allemands et japonais, – les événements de la seconde guerre mondiale. Il est certain que la guerre est le fait principal de la période écoulée.

Ce serait une erreur de croire que la seconde guerre mondiale soit due au hasard ou à des fautes commises par tels ou tels hommes d’État.

On en a commis, pourtant. En réalité, la guerre est née comme résultat inévitable d’un développement des forces économiques et politiques mondiales sur la base de l’actuel capitalisme de monopole.

Les marxistes ont plus d’une fois déclaré que le système capitaliste de l’économie mondiale porte en soi des éléments de crise générale et de collisions de guerre, et que pour cette raison le capitalisme mondial, à notre époque, ne se développe pas dans le sens d’une progression harmonieuse et égale, mais à travers des crises et des catastrophes de guerre.

C’est que, d’ordinaire, le développement inégal des pays capitalistes aboutit à la longue à compromettre brusquement l’équilibre à l’intérieur du système mondial du capitalisme.

Et le groupe de pays capitalistes qui s’estime le moins pourvu en matières premières et en débouchés, tente ordinairement de modifier la situation et de repartager à son profit les « sphères d’influence », en employant la force armée. Il en résulte une division du monde capitaliste en deux camps ennemis, et la guerre entre eux.

On pourrait peut-être bien éviter les catastrophes de guerre, s’il était possible de redistribuer périodiquement les matières premières et les débouchés entre les pays, en fonction de leur importance économique respective, au moyen de décisions concertées et pacifiques. Mais la chose est impossible dans les conditions capitalistes actuelles du développement de l’économie mondiale.

C’est ainsi que la première crise du système capitaliste de l’économie mondiale a eu pour résultat la première guerre mondiale, et la seconde crise, la seconde guerre mondiale. Il ne s’ensuit pas, bien entendu, que la seconde guerre mondiale soit la copie de la première.

Bien au contraire, la seconde guerre mondiale se distingue foncièrement de la précédente par son caractère. Il ne faut pas oublier qu’avant d’attaquer les pays alliés, les principaux États fascistes – Allemagne, Japon, Italie – avaient détruit chez eux les derniers vestiges des libertés démocratiques bourgeoises.

Ils ont instauré chez eux un régime de cruauté et de terrorisme ; foulé aux pieds le principe de la souveraineté et du libre développement des petits pays ; déclaré que la politique de conquête des terres d’autrui était leur politique à eux, et ils ont proclamé hautement qu’ils recherchaient l’hégémonie mondiale et la propagation du régime fasciste dans le monde entier.

Au surplus, en envahissant la Tchécoslovaquie et les régions du centre de la Chine, les États de l’Axe ont montré qu’ils étaient prêts à mettre à exécution leur menace d’asservissement de tous les peuples épris de liberté.

Aussi bien, à la différence de la première, la seconde guerre mondiale, la guerre contre les États de l’Axe, a-t-elle pris dès le début le caractère d’une guerre antifasciste, libératrice, dont l’une des tâches était aussi le rétablissement des libertés démocratiques.

L’entrée de l’Union Soviétique en guerre contre les États de l’Axe ne pouvait que renforcer – et elle a effectivement renforcé – le caractère antifasciste et libérateur de la seconde guerre mondiale.

C’est sur cette base que s’est formée la coalition antifasciste de l’Union Soviétique, des États-Unis d’Amérique, de la Grande-Bretagne et des autres États épris de liberté, coalition qui a joué par la suite un rôle décisif dans la défaite des forces armées des États de l’Axe.

Voilà comment se présenta la question relative à l’origine et au caractère de la seconde guerre mondiale.

Tout le monde semble reconnaître aujourd’hui que, effectivement, la guerre n’a été ni ne pouvait être un événement fortuit dans la vie des peuples ; qu’elle est devenue pratiquement la guerre des peuples pour leur existence, et que, pour cette raison précisément, elle ne pouvait être rapide, foudroyante.

En ce qui concerne notre pays, cette guerre a été pour lui la plus cruelle et la plus dure de toutes les guerres que connaisse l’histoire de notre Patrie.

Mais la guerre ne fut pas seulement une malédiction. Elle fut aussi une grande école où toutes les forces du peuple ont été mises à l’épreuve et vérifiées.

La guerre a mis à nu tous les faits et tous les événements de l’arrière et du front ; elle a arraché implacablement tous les voiles et camouflages qui dissimulaient la physionomie véritable des États, des gouvernements, des partis, et les a exhibés sur la scène sans masque, sans fard, avec tous leurs défauts et qualités. La guerre a fait subir une sorte d’examen à notre régime soviétique, à notre État, à notre gouvernement, à notre Parti communiste : elle a fait le bilan de leur activité, comme pour nous dire : les voilà, vos hommes et vos organisations, leurs faits et gestes, examinez-les attentivement, et que chacun reçoive selon son mérite.

Là est un des côtés positifs de la guerre. Ceci a une grande importance pour nous, électeurs, parce que cela nous permet d’apprécier rapidement et avec objectivité l’action du Parti et de ses hommes, et d’en tirer des conclusions justes.

Autrement, l’on eût été obligé d’étudier les discours et les rapports des représentants du Parti, de les analyser, de confronter leurs paroles et leurs actes, de faire le bilan, et ainsi de suite. Travail compliqué et difficile qui, du reste, ne vous offre pas la certitude de ne point commettre d’erreurs.

Il en va différemment maintenant que la guerre est finie, et que celle-ci s’est chargée elle-même de contrôler le travail de nos organisations et de nos dirigeants, et d’en dresser le bilan. Il nous est bien plus facile d’y voir clair à présent, et d’aboutir à des conclusions justes.

Quels sont donc les résultats de la guerre ?

Il en est un, le principal, sur la base duquel sont nés tous les autres résultats. Il consiste en ceci : à l’issue de la guerre nos ennemis ont subi la défaite, tandis que nous, avec nos Alliés, nous sommes vainqueurs. Nous avons terminé la campagne par une victoire complète sur les ennemis, et c’est là le principal résultat de la guerre.

Mais ce résultat étant par trop général, nous ne pouvons pas en rester là. Certes, battre l’ennemi dans une guerre comme la seconde guerre mondiale qui est sans précédent dans l’histoire de l’humanité, c’est remporter une victoire d’une portée universelle.

Tout cela est vrai. Mais cela n’en est pas moins un bilan d’ordre général, et nous ne pouvons pas en rester là.

Pour comprendre la grande portée historique de notre victoire, il faut examiner la chose d’une manière plus concrète.

Ainsi, comment faut-il entendre la victoire que nous avons remportée sur nos ennemis ? Qu’est-ce que cette victoire peut signifier du point de vue de l’état et du développement des forces intérieures de notre pays ?

Notre victoire signifie, avant tout, que c’est notre régime social soviétique qui a triomphé ; que le régime social soviétique a subi avec succès l’épreuve du feu de la guerre et a prouvé sa parfaite vitalité.

On sait que la presse étrangère a affirmé maintes fois que le régime social soviétique était une « expérience hasardeuse » vouée à l’échec ; que le régime soviétique n’était qu’un « château de cartes » sans racines dans la vie et imposé au peuple par les organes de la Tchéka ; qu’il suffirait d’une petite poussée du dehors pour que ce « château de cartes » fût réduit en poussière.

Nous pouvons dire aujourd’hui que la guerre a renversé toutes ces affirmations de la presse étrangère, comme dénuées de fondement.

La guerre a montré que le régime social soviétique est un régime véritablement populaire, issu des profondeurs du peuple et bénéficiant de son puissant appui ; que le régime social soviétique est une forme d’organisation sociale absolument viable et bien assise.

Mieux : il n’est plus question de savoir maintenant si le régime social soviétique est viable ou non, car après les leçons de choses fournies par la guerre, nul sceptique n’ose plus émettre de doutes sur la vitalité du régime social soviétique.

Maintenant il est question de ceci, que le régime social soviétique s’est révélé plus viable et plus solidement assis que le régime social non soviétique ; qu’il est une forme d’organisation sociale meilleure que tout autre régime social non soviétique.

Notre victoire signifie, en second lieu, que c’est notre régime politique soviétique qui a triomphé ; que notre État soviétique multinational a résisté à toutes les épreuves de la guerre et a prouvé sa vitalité.

Comme on le sait, des personnalités marquantes de la presse étrangère se sont maintes fois prononcées en ce sens que l’État multinational soviétique était une « création artificielle et peu viable » ; qu’au cas où des complications se produiraient, l’Union Soviétique ne manquerait pas de se désagréger ; que le sort de l’Autriche-Hongrie attendait l’Union Soviétique.

Nous pouvons dire aujourd’hui que la guerre a réfuté ces déclarations de la presse étrangère, comme dénuées de tout fondement. La guerre a montré que le régime de l’État multinational soviétique a résisté avec succès à l’épreuve ; que, affermi encore pendant la guerre, il est apparu comme un régime politique parfaitement viable.

Ces messieurs n’avaient pas compris que la comparaison avec l’Autriche-Hongrie était inconsistante, car notre État multinational n’a pas poussé sur une base bourgeoise, qui stimule les sentiments de méfiance et de haine nationales, mais sur une base soviétique qui, au contraire, cultive les sentiments d’amitié et de collaboration fraternelle entre les peuples de notre pays.

Du reste, après les leçons de la guerre, ces messieurs n’osent plus nier la vitalité du régime politique soviétique. Il n’est plus question maintenant de la vitalité du régime politique soviétique, car elle est hors de doute.

Il est question maintenant que le régime politique soviétique est apparu comme un modèle d’État multinational ; que le régime politique soviétique représente un système d’organisation de l’État, où la question nationale et le problème de la collaboration des nations ont été mieux résolus que dans tout autre État multinational.

Notre victoire signifie, en troisième lieu, le triomphe des forces armées soviétiques, le triomphe de notre Armée rouge. Elle signifie que cette dernière a héroïquement résisté à toutes les épreuves de la guerre ; qu’elle a battu à plate couture les armées de nos ennemis et est sortie victorieuse de la guerre.

(Une voix : « Sous la direction du camarade Staline ! » Toute la salle se lève. Longs et vifs applaudissements qui tournent en ovation.)

Tout le monde reconnaît à présent – nos amis comme nos ennemis – que l’Armée rouge s’est montrée à la hauteur de sa grande mission. Il n’en était point ainsi quelque six ans plus tôt, avant la guerre.

On sait que des personnalités marquantes de la presse étrangère et maints spécialistes militaires renommés à l’étranger, ont plus d’une fois déclaré que l’état de l’Armée rouge inspirait de grands doutes ; que l’Armée rouge était mal équipée et manquait d’un véritable personnel de commandement ; que son moral était au-dessous de toute critique ; qu’elle pourrait peut-être servir à la défensive, mais serait inapte à l’offensive ; qu’au cas d’une attaque des troupes allemandes, l’Armée rouge se désagrégerait comme un « colosse aux pieds d’argile ».

Pareilles déclarations furent faites non seulement en Allemagne, mais en France, en Angleterre et en Amérique. Nous pouvons dire aujourd’hui que la guerre a réfuté toutes ces déclarations, comme ridicules et dénuées de fondement.

La guerre a montré que l’Armée rouge n’était pas un « colosse aux pieds d’argile », mais une armée de nos jours de premier ordre, possédant des armes parfaitement modernes, un personnel de commandement très expérimenté et de très hautes qualités morales au combat. Il ne faut pas oublier que c’est l’Armée rouge qui a battu à plate couture l’armée allemande, laquelle, hier encore, faisait trembler les armées des pays d’Europe.

Notons que les « censeurs » de l’Armée rouge sont de moins en moins nombreux. Bien mieux : les journaux étrangers de plus en plus souvent constatent les hautes qualités de l’Armée rouge, l’habileté de ses soldats et de ses officiers, l’impeccabilité de sa stratégie et de sa tactique. Cela se conçoit, d’ailleurs.

Après les brillantes victoires remportées par l’Armée rouge devant Moscou et Stalingrad, devant Koursk et Bielgorod, devant Kiev et Kirovograd, devant Minsk et Bobrouïsk, devant Léningrad et Tallinn, devant Iassy et Lvov, sur la Vistule et le Niémen, sur le Danube et l’Oder, devant Vienne et Berlin, comment ne pas reconnaître après cela que l’Armée rouge est une armée de premier ordre, auprès de qui l’on pourrait apprendre bien des choses ? (Vifs applaudissements.)

Telle est l’idée concrète que nous nous faisons de la victoire de notre pays sur ses ennemis.

Tels sont, pour l’essentiel, les résultats de la guerre.

Ce serait une erreur de croire qu’une telle victoire historique puisse être remportée sans une préparation préalable du pays entier pour une défense active.

Il ne serait pas moins faux de croire qu’une telle préparation puisse être réalisée en un temps réduit, dans l’espace de trois à quatre ans. L’erreur serait encore plus grande d’affirmer que nous devons notre triomphe uniquement au courage de nos troupes. Certes, il est im- possible de vaincre quand on manque de courage.

Mais le courage à lui seul ne suffit pas pour venir à bout d’un ennemi possédant une armée nombreuse, un matériel de premier ordre, des cadres d’officiers bien entraînés et un service de ravitaillement qui n’est pas mal organisé.

Pour faire face à un tel ennemi, pour lui donner la riposte et lui infliger ensuite une défaite totale, il fallait avoir, outre l’incomparable courage de nos troupes, un matériel parfaitement moderne et en quantité suffisante, un service de ravitaillement bien organisé, et dans des proportions également suffisantes.

Mais il fallait avoir pour cela – en assez grand nombre – des choses élémentaires comme du métal pour la fabrication des armes, des munitions, de l’outillage pour les usines ; du combustible pour assurer le fonctionnement des usines et des transports ; du coton pour la fabrication des effets d’équipement ; du blé pour le ravitaillement de l’Armée.

Peut-on affirmer qu’au seuil de la seconde guerre mondiale notre pays disposait déjà d’un minimum de ressources matérielles indispensables pour pourvoir, dans l’essentiel, à ces besoins ? Je pense qu’on peut l’affirmer. Il avait fallu, pour préparer cette œuvre immense, l’exécution de trois plans quinquennaux du développement de l’économie nationale. Ce sont ces trois plans quinquennaux qui nous ont aidés à créer ces ressources matérielles. En tout cas, à cet égard, la situation de notre pays à la veille de la seconde guerre mondiale, en 1940, était plusieurs fois meilleure qu’avant la première guerre mondiale en 1913.

De quelles ressources matérielles notre pays disposait-il à la veille de la seconde guerre mondiale ?

Pour vous aider à voir clair dans cette question, il me faudra vous rendre rapidement compte, ici, de l’activité du Parti communiste en ce qui concerne la préparation de notre pays pour la défense active.

Si l’on compare les chiffres de 1940, – à la veille de la première guerre mondiale, – nous verrons ce qui suit.

En 1913, notre pays avait produit 4 millions 220 000 tonnes de fonte, 4 millions 230 000 tonnes d’acier, 29 millions de tonnes de houille, 9 millions de tonnes de pétrole, 21 millions 600 000 tonnes de céréales marchandes, 740 000 tonnes de coton brut. Telles furent les ressources matérielles de notre pays, au seuil de la première guerre mondiale. C’était la base économique que l’ancienne Russie pouvait utiliser en vue de la guerre.

En ce qui concerne 1940, notre pays a produit an cours de cette année 15 millions de tonnes de fonte, soit presque quatre fois plus qu’en 1913 ; 18 millions 300 000 tonnes d’acier, soit quatre fois et demie plus qu’en 1913 ; 166 millions de tonnes de houille, soit cinq fois et demie plus qu’en 1913 ; 31 millions de tonnes de pétrole, soit trois fois et demie plus qu’en 1913 ; 38 millions 300 000 tonnes de céréales marchandes, soit 17 millions de tonnes de plus qu’en 1913 ; 2 millions 700 000 tonnes de coton brut, soit trois fois et demie plus qu’en 1913.

Telles furent les ressources matérielles de notre pays, au seuil de la seconde guerre mondiale.

C’était la base économique que l’Union Soviétique pouvait utiliser en vue de la guerre. Vous le voyez, la différence est énorme.

Cet accroissement inouï de la production, on ne saurait le considérer comme le développement pur et simple d’un pays, passant de l’état arriéré au progrès. Ce fut un bond qui permit à notre Patrie de se transformer, de pays arriéré en pays d’avant-garde, de pays agraire en pays industriel.

Cette transformation historique s’est faite au cours de trois périodes quinquennales, à partir de 1928, première année de la première période quinquennale.

Jusque-là nous avions dû nous occuper de restaurer l’industrie détruite et de cicatriser les blessures de la première guerre mondiale et de la guerre civile.

Si l’on tient compte que le premier plan quinquennal a été exécuté en quatre ans, et que la guerre a interrompu l’exécution du troisième plan quinquennal à sa quatrième année, il en résulte qu’il n’a fallu que treize ans environ pour faire de notre pays agraire un pays industriel. Force est de reconnaître que treize ans est un délai excessivement court pour accomplir une œuvre aussi immense.

C’est ce qui explique d’ailleurs pourquoi la publication de ces chiffres avait provoqué à l’époque, dans la presse étrangère, une tempête de notes discordantes. Nos amis avaient cru à un « miracle ». Les malveillants, eux, déclarèrent que les plans quinquennaux étaient de la « propagande bolchévique » et des « trucs de la Tchéka ».

Mais comme il n’est point de miracles dans ce monde, et que la Tchéka n’est pas assez puissante pour abolir les lois du développement social, « l’opinion publique » à l’étranger, a dû accepter les faits.

Au moyen de quelle politique le Parti communiste a-t-il pu assurer ces ressources matérielles à son pays, en un temps aussi réduit ?

Tout d’abord au moyen de la politique soviétique de l’industrialisation du pays.

La méthode soviétique de l’industrialisation du pays diffère essentiellement de la méthode d’industrialisation capitaliste. L’industrialisation dans les pays capitalistes commence généralement par l’industrie légère.

Comme les sommes à investir y sont moins importantes, le roulement des capitaux plus rapide, et que réaliser des profits y est chose plus facile que dans l’industrie lourde, l’industrie légère devient là-bas le premier objet de l’industrialisation.

Ce n’est qu’au bout d’une longue période, pendant laquelle l’industrie légère accumule des profits et les concentre dans les banques, que vient le tour de l’industrie lourde et que les capitaux accumulés commencent peu à peu d’y affluer pour que soit créées des conditions favorables à son développement.

Mais c’est là un processus de longue haleine, qui demande plusieurs dizaines d’années, au cours desquelles il faut attendre que l’industrie légère se développe, et végéter en l’absence de l’industrie lourde.

On conçoit que le Parti communiste n’ait pu s’engager dans cette voie. Le Parti savait que la guerre était imminente ; qu’il était impossible de défendre le pays sans avoir une industrie lourde ; qu’il fallait au plus tôt en activer le développement, et qu’à retarder en cette affaire on risquait de tout perdre.

Le Parti n’oubliait pas les paroles de Lénine, qui avait dit que sans industrie lourde il était impossible de sauvegarder l’indépendance du pays ; que sans elle le régime soviétique pouvait périr.

Voilà pourquoi le Parti communiste de notre pays a repoussé la voie « ordinaire » de l’industrialisation et a commencé à industrialiser le pays en poussant le développement de l’industrie lourde. La chose était très difficile, mais faisable.

La nationalisation de l’industrie et des banques y a grande- ment contribué, ce qui a permis de réunir rapidement les fonds et de les investir dans l’industrie lourde.

Il est hors de doute que, sans cela, il eût été impossible, en un temps aussi réduit, de transformer notre pays en pays industriel.

En second lieu, au moyen de la politique de collectivisation agricole. Pour en finir avec notre retard dans l’agriculture et fournir à notre pays une plus grande quantité de blé marchand, de coton, etc., il fallait passer de la petite exploitation paysanne à la grande, cette dernière étant seule capable de se servir du matériel agricole moderne, de profiter de tous les progrès agronomiques et de fournir une plus grande quantité de produits destinés au marché. Cependant, les grandes exploitations peuvent être de deux sortes ; capitalistes on collectives.

Le Parti communiste ne pouvait s’engager dans la voie du développement capitaliste de l’agriculture, non seulement pour des raisons de principe, mais parce qu’elle implique un développement trop long et exige la ruine préalable des paysans et leur transformation en salariés agricoles.

Aussi le Parti communiste s’est-il engagé dans la voie de la collectivisation de l’agriculture, afin d’agrandir les exploitations agricoles en groupant les fermes paysannes en kolkhoze.

La méthode de collectivisation s’est révélée progressive au plus haut point, non seulement parce qu’elle n’entraînait pas la ruine des paysans, mais surtout parce qu’elle a permis en quelques années de couvrir tout le pays de grandes exploitations collectives capables d’utiliser un matériel moderne, de profiter de tous les progrès agronomiques et de fournir an pays une plus grande quantité de produits destinés au marché. Il est certain que sans la politique de collectivisation, nous n’aurions pas pu en finir, en un temps aussi réduit, avec le retard séculaire de notre agriculture.

On ne peut pas dire que la politique du Parti n’ait pas rencontré d’opposition.

Des hommes arriérés, qui tournent toujours le dos à tout ce qui est neuf, mais aussi beaucoup de membres marquants du Parti ont systématiquement tiré le Parti en arrière et essayé de toutes les manières de le pousser sur la voie « ordinaire », capitaliste, du développement.

Toutes les machinations tentées par les trotskistes et les droites contre le Parti, tout leur « travail » visant à saboter les mesures arrêtées par notre gouvernement, ne poursuivaient qu’un but : faire échec à la politique du Parti et freiner l’industrialisation et la collectivisation.

Mais le Parti ne s’est laisse influencer ni par les menaces des uns, ni par les clameurs des autres ; il a marché de l’avant d’un pas assuré, en dépit de tout. Le mérite du Parti, c’est qu’il n’a point cherché à s’adapter aux éléments retardataires ; il n’a pas craint de remonter le courant, et a toujours gardé sa position de force directrice.

Il est hors de doute que sans cette fermeté et constance morale, le Parti communiste n’aurait pu sauvegarder la politique d’industrialisation de notre pays et de collectivisation de l’agriculture.

Le Parti communiste a-t-il su exploiter judicieusement les ressources matérielles ainsi créées, afin de développer les fabrications de guerre et de fournir à l’Armée rouge le matériel indispensable ?

Je pense que oui, et cela avec le maximum d’efficacité. Si l’on fait abstraction de la première année de la campagne, alors que l’évacuation de l’industrie vers l’Est a freiné le développement des fabrications de guerre, le Parti a su, au cours des trois années suivantes, obtenir des succès qui lui ont permis de pourvoir le front en quantité suffisante de canons, de mitrailleuses, de fusils, d’avions, de tanks et de munitions, mais aussi d’accumuler des réserves. Et l’on sait qu’au point de vue de la qualité notre matériel, loin d’être inférieur à celui des Allemands, le surclassait même en règle générale.

On sait que pendant les trois dernières années de guerre, notre industrie des chars a produit chaque année une moyenne de plus de 30 000 tanks, canons autopropulsés et autos blindées.
(Vifs applaudissements).

On sait ensuite que notre industrie aéronautique a produit, pendant la même période, près de 40 000 avions par an. (Vifs applaudissements.)

On sait de même que notre industrie de l’artillerie a produit, annuellement, pendant la même période, près de 120000 canons de tout calibre (vifs applaudissements) , près de 450 000 fusils-mitrailleurs et mitrailleuses lourdes (vifs applaudissements) , plus de 3 millions de fusils (applaudissements) et environ 2 millions de mitraillettes (applaudissements) .

On sait enfin que durant la période 1942-1944, notre industrie des mortiers a produit une moyenne de près de 100 000 mortiers par an (vifs applaudissements).

Il va de soi que, dans le même temps, on a fabriqué une quantité correspondante d’obus, de mines de tout genre, de bombes d’aviation, de cartouches à fusils et à mitrailleuses. On sait, par exemple, que dans la seule année 1944, il a été fabriqué plus de 240 millions d’obus, de bombes et de mines (applaudissements) et 7 milliards 400 millions de cartouches (vifs applaudissements).

Tel est dans ses grandes lignes le tableau du ravitaillement de l’Armée rouge en matériel de guerre et en munitions.

Vous le voyez, il diffère du tableau que présentait le ravitaillement de notre armée au cours de la première guerre mondiale, quand le front éprouva un manque chronique d’artillerie et d’obus ; quand l’armée dut combattre sans tanks ni avions, et qu’on ne distribuait qu’un fusil pour trois soldats.

En ce qui concerne le ravitaillement de l’Armée rouge en vivres et en effets d’équipe- ment, tout le monde sait que, loin de manquer de quoi que ce soit à cet égard, le front disposait même de stocks nécessaires.

Voilà où en était le travail du Parti communiste de notre pays pendant la période qui a précédé les hostilités, et au cours même de ces hostilités.

Et maintenant quelques mots au sujet des plans de travail du Parti communiste pour le proche avenir. Comme on le sait, ces plans ont été exposés dans le nouveau plan quinquennal qui sera ratifié prochainement.

Les tâches essentielles prévues dans le nouveau plan quinquennal consistent à rétabli les régions éprouvées, à ramener au niveau d’avant- guerre l’industrie et l’agriculture et à le dépasser ensuite dans des proportions plus ou moins considérables.

Sans compter que les cartes de ravitaillement seront prochainement supprimées (vifs applaudissements prolongés) , on accordera une attention particulière à l’accroissement de la production des articles d’usage courant, au relèvement du niveau de vie des travailleurs, en réduisant progressivement le prix de toutes les marchandises (vifs applaudissements prolongés), et à la création de toute sorte d’instituts de recherches scientifiques (applaudissements) pouvant permettre à la science de développer ses forces (vifs applaudissements) .

Je suis certain que si nous donnons à nos savants l’aide nécessaire, ils sauront non seulement rejoindre, mais dépasser, dans un proche avenir, les résultats acquis par la science hors de notre pays (applaudissements prolongés).

En ce qui concerne les plans de plus longue durée, le Parti se propose de susciter un nouvel et vigoureux essor de l’économie nationale, qui nous permettrait de hausser notre industrie, par exemple, au triple du niveau d’avant-guerre. Nous devons faire en sorte que notre industrie puisse produire annuellement près de 50 millions de tonnes de fonte (applaudissements prolongés) , près de 60 millions de tomes d’acier (applaudissements prolongés) , près de 500 millions de tonnes de houille (applaudissements prolongés) , près de 60 millions de tonnes de pétrole (applaudissements prolongés) .

C’est à cette condition seulement que l’on peut dire que notre Patrie sera à l’abri de toutes les surprises (vifs applaudissements).

Cela demandera assurément trois nouveaux quinquennats, sinon davantage. Mais c’est une besogne que nous pouvons faire, et nous devons la faire (vifs applaudissements) .
Tel est mon bref exposé sur l’activité du Parti communiste pour le passé récent, et sur ses plans de travail pour l’avenir. (Vifs applaudissements prolongés.)

A vous de juger dans quelle mesure le Parti a bien travaillé et continue de bien travailler (applaudissements) , et s’il n’aurait pas pu travailler mieux. (Rires, applaudissements).

On dit que les vainqueurs ont toujours raison (rires, applaudissements) , qu’on ne doit pas les critiquer, ni contrôler. Ce n’est pas juste. On peut et on doit juger les vainqueurs, (rires, applaudissements) ; on peut et on doit les critiquer et les contrôler.

Cela est utile non seulement pour l’œuvre entreprise, mais pour les vainqueurs eux-mêmes (rires, applaudissements) : il y aura moins de présomption, plus de modestie. (Rires, applaudissements) .

J’estime que la campagne électorale est le jugement que les électeurs porteront sur le Parti communiste, comme parti gouvernant. Les résultats du scrutin se- ront le verdict prononcé par les électeurs (rires, applaudissements) .

Le Parti communiste de notre pays ne vaudrait pas grand-chose s’il avait peur de la critique, du contrôle. Le Parti communiste est prêt à recevoir le verdict des électeurs. (Vifs applaudissements.)

Le Parti communiste ne se présente pas seul dans la lutte électorale. Il va aux élections en faisant bloc avec les sans-parti. Il fut un temps où les communistes gardaient un certain sentiment de méfiance envers les sans-parti et la non-appartenance au Parti.

Cela s’explique par le fait que sous l’étiquette de sans-parti se cachaient souvent divers groupes bourgeois qui n’avaient pas avantage à se présenter sans masque devant les électeurs. Il en fut ainsi autrefois.

Mais les temps ont changé. Maintenant les sans-parti sont séparés de la bourgeoisie par une barrière, le régime social soviétique. Cette même barrière unit les sans-parti et les communistes dans une seule et commune collectivité d’hommes soviétiques.

Groupés au sein de cette commune collectivité, ils ont lutté ensemble pour augmenter la puissance de notre pays ; ensemble ils ont combattu et versé le sang sur les fronts au nom de la liberté et de la grandeur de notre Patrie ; ils ont forgé et obtenu ensemble la victoire sur les ennemis de notre pays. Ce qui les distingue seulement, c’est que les uns sont membres du Parti, les autres non.

Mais c’est là une différence de forme. L’important, c’est que les uns et les autres font œuvre commune. C’est pourquoi le bloc des communistes et des sans-parti est chose naturelle et d’un intérêt vital. (Vifs applaudissements prolongés).

En terminant, permettez-moi de vous remercier de la confiance que vous me faites (longs applaudissements. Une voix lance : « Pour le grand capitaine, auteur de toutes nos victoires, pour le camarade Staline, hourra ! ») en posant ma candidature à la députation au Soviet Suprême. Vous pouvez être certains que je tâcherai de justifier votre confiance. (La salle se lève. Vifs applaudissements prolongés qui tournent en ovation.

D es acclamations portent de tous les points de la salle : « Vive le grand Staline, hourra ! » « Pour le grand chef des peuples, hourra ! » « Gloire au grand Staline ! » « Vive le camarade Staline, candidat du peuple entier ! » « Gloire au camarade Staline, artisan de toutes nos victoire ! »)

=>Oeuvres de Staline

Staline : Discours du 7 novembre 1941

Discours prononcé à la revue de l’Armée rouge le 7 novembre 1941 sur la Place rouge, à Moscou, et radiodiffusé

Camarades soldats et marins rouges, commandants et travailleurs politiques, ouvriers et ouvrières, kolkhoziens et kolkhoziennes, travailleurs intellectuels, frères et sœurs qui, à l’arrière de notre ennemi, êtes tombés momentanément sous le joug des bandits allemands, − nos glorieux partisans et partisanes − qui détruisez les arrières des envahisseurs allemands !

Au nom du Gouvernement soviétique et de notre Parti bolchevik, je vous salue et vous félicite à l’occasion du 24e anniversaire de la Grande Révolution socialiste d’Octobre.

Camarades, nous célébrons aujourd’hui le 24e anniversaire de la Révolution d’Octobre en une heure très grave.

L’agression perfide des bandits allemands et la guerre qu’ils nous ont imposée mettent en péril notre pays. Nous avons perdu temporairement une série de régions. L’ennemi est aux portes de Leningrad et de Moscou.

Il comptait qu’au premier choc notre armée serait dispersée et notre pays mis à genoux. Mais l’ennemi s’est cruellement trompé.

Malgré les insuccès temporaires, notre année et notre flotte repoussent héroïquement les attaques ennemies sur toute la ligne du front, lui infligeant de lourdes pertes ; et notre pays − tout notre pays, − a formé un seul camp de guerre pour assurer, de concert avec notre armée et notre flotte, la débâcle des envahisseurs allemands.

Il y a eu des jours où notre pays connut une situation encore plus pénible. Rappelez-vous l’année 1918, date à laquelle nous célébrions notre premier anniversaire de la Révolution d’Octobre. Les trois quarts de notre pays se trouvaient alors aux mains de l’intervention étrangère.

Nous avions momentanément perdu l’Ukraine, le Caucase, l’Asie centrale, l’Oural, la Sibérie, l’Extrême-Orient.

Nous n’avions pas d’alliés, nous n’avions pas d’Armée rouge, − nous étions seulement en train de la créer ; nous manquions de blé, d’armement, d’équipements. 14 Etats enserraient notre pays, mais nous ne nous laissions pas décourager, ni abattre.

C’est dans le feu de la guerre que nous organisions alors notre Armée rouge et avions changé notre pays en un camp retranché. L’esprit du grand Lénine nous inspirait alors pour une guerre contre l’intervention étrangère. Et qu’est-il advenu ?

Nous avons battu l’intervention, récupéré tous les territoires perdus et obtenu la victoire.

Maintenant la situation de notre pays est bien meilleure qu’il y a vingt-trois ans. Notre pays est de beaucoup plus riche, maintenant en industrie, en denrées alimentaires et en matières premières, qu’il y a vingt-trois ans. Nous avons maintenant des alliés qui forment avec nous un front unique contre les envahisseurs allemands.

Nous jouissons maintenant de la sympathie et du soutien de tous les peuples d’Europe tombés sous le joug de la tyrannie hitlérienne. Nous possédons maintenant une armée remarquable et une remarquable flotte, qui font un rempart de leurs corps pour sauvegarder la liberté et l’indépendance de notre Patrie. Nous n’éprouvons pas un sérieux manque de produits alimentaires, ni d’armement, ni d’équipements.

Tout notre pays, tous les peuples de notre pays soutiennent notre armée, notre flotte ; ils les aident à battre les hordes d’invasion des fascistes allemands. Nos réserves en hommes sont inépuisables. L’esprit du grand Lénine et son victorieux drapeau nous exaltent aujourd’hui, comme il y a vingt-trois ans, dans la guerre pour le salut de la Patrie.

Peut-on douter que nous pouvons et devons vaincre les envahisseurs allemands ?

L’ennemi n’est pas aussi fort que le représentent certains intellectuels apeurés. Le diable n’est pas si noir qu’on le fait. Qui peut nier que notre Armée ronge ait plus d’une fois mis en fuite les fameuses troupes allemandes prises de panique ?

Si l’on en juge non pas d’après les déclarations fanfaronnes des propagandistes allemands, mais d’après la situation véritable de l’Allemagne, on comprendra sans peine que les envahisseurs fascistes allemands sont à la veille d’une catastrophe.

La famine et la misère règnent actuellement en Allemagne ; en quatre mois de guerre l’Allemagne a perdu 4.500.000 soldats, son sang coule à flots, ses réserves en hommes sont près de s’épuiser, l’esprit d’indignation s’empare non seulement des peuples de l’Europe tombés sous le joug des envahisseurs allemands, mais aussi du peuple allemand lui-même, qui n’aperçoit pas la fin de la guerre.

Les envahisseurs allemands tendent leurs dernières forces. Il est hors de doute que l’Allemagne ne peut soutenir longtemps une tension pareille. Encore quelques mois, encore six mois, peut-être une petite année, et l’Allemagne hitlérienne devra crouler sous le poids de ses forfaits.

Camarades soldats et marins rouges, commandants et travailleurs politiques, partisans et partisanes ! Le monde entier voit en vous une force capable d’anéantir les hordes d’invasion des bandits allemands. Les peuples asservis de l’Europe, tombés sous le joug des envahisseurs allemands, vous regardent comme leurs libérateurs, une grande mission libératrice vous est dévolue.

Soyez donc dignes de cette mission. La guerre que vous menez est une guerre libératrice, une guerre juste.

Puisse vous inspirer dans cette guerre le glorieux exemple de nos grands ancêtres Alexandre Nevski, Dimitri Donskoï, Kouzma Mininc, Dimitri Pojarski, Alexandre Souvorov, Mikhaïl Koutouzov !

Que le drapeau victorieux du grand Lénine vous rallie sous ses plis !

Pour l’écrasement complet des envahisseurs allemands !

Mort aux usurpateurs allemands !

Vivent notre glorieuse Patrie, sa liberté, son indépendance !

Sous le drapeau de Lénine, en avant vers la victoire !

=>Oeuvres de Staline

Staline : 25e anniversaire de la Grande Révolution socialiste d’Octobre

Rapport présenté par le Président du Comité d’Etat pour la Défense, à la séance solennelle du Soviet des députés des travailleurs de Moscou, élargie aux organisations sociales et du Parti de cette ville, le 6 novembre 1942

Camarades,

Nous célébrons aujourd’hui le 25e anniversaire de la victoire de la Révolution soviétique dans notre pays. Vingt-cinq ans ont passé depuis que le régime soviétique a été instauré chez nous.

Nous nous trouvons au seuil de l’année suivante, de la vingt-sixième année d’existence du régime soviétique.

Dans les séances solennelles consacrées à l’anniversaire de la Révolution soviétique d’Octobre, il est d’usage de faire le bilan du travail des organismes de l’Etat et du Parti pour l’année écoulée.

Je suis chargé de vous présenter un rapport d’activités justement sur les résultats acquis depuis novembre de l’an dernier jusqu’à novembre de cette année-ci.

Au cours de la période écoulée, l’activité de nos organismes de l’Etat et du Parti s’est poursuivie dans deux directions : construction pacifique et organisation d’un arrière fort pour notre front, d’une part, et conduite des opérations défensives et offensives de l’Armée rouge, d’autre part.

1. LE TRAVAIL D’ORGANISATION A L’ARRIÈRE.

Le travail de construction pacifique de nos organismes de direction a consisté, dans cette période, à déplacer les bases de notre industrie de guerre, comme de notre industrie civile, vers les régions est de notre pays, à évacuer et installer, en ces nouveaux lieux, les ouvriers et l’outillage des entreprises, à étendre les surfaces ensemencées et augmenter les labours d’automne à l’est, enfin à améliorer radicalement le fonctionnement de nos entreprises travaillant pour le front et renforcer la discipline du travail à l’arrière, tant dans les usines que dans les kolkhoz et les sovkhoz.

Il faut dire que ç’a été un vaste travail d’organisation des plus difficiles et des plus compliqués, pour tous nos commissariats du peuple, économiques et administratifs, y compris nos transports par chemin de fer. Néanmoins nous avons pu triompher des difficultés.

Et maintenant nos usines, nos kolkhoz et sovkhoz, en dépit de toutes les difficultés du temps de guerre, travaillent incontestablement d’une façon satisfaisante. Nos usines de guerres et les entreprises subsidiaires pourvoient, honnêtement et régulièrement, l’Armée rouge en canons, mortiers, avions, chars de combats, mitrailleuses, fusils, munitions.

Nos kolkhoz et sovkhoz pourvoient avec non moins d’honnêteté et de régularité la population et l’Armée rouge en vivres, et notre industrie en matières premières. Il faut avouer que notre pays n’a jamais encore eu un arrière aussi fort et aussi organisé.

A la suite de tout ce travail complexe d’organisation et de construction, non seulement notre pays, mais aussi les gens de l’arrière, ont changé. Les hommes sont devenus plus ramassés ; ils ont moins de laisser-aller, plus de discipline ; ils ont appris à travailler sur le pied de guerre ; ils ont pris conscience de leur devoir envers la Patrie et envers ses défenseurs au front, envers l’Armée rouge.

Les bailleurs aux corneilles et les fauteurs d’indiscipline, dépourvus du sentiment de leur devoir civique, deviennent de moins en moins nombreux à l’arrière. Les hommes organisés et disciplinés, pénétrés du sentiment de leur devoir civique, deviennent de plus en plus nombreux.

Mais l’année écoulée n’est pas seulement, comme je l’ai déjà dit, une année de construction pacifique. Elle est aussi celle de la guerre pour le salut de la Patrie contre les envahisseurs allemands, qui ont attaqué lâchement et perfidement notre pays pacifique.

2. LES OPÉRATIONS MILITAIRES
SUR LE FRONT SOVIETO-ALLEMAND.

En ce qui concerne l’activité militaire de nos organismes dirigeants pour l’année écoulée, elle a consisté à assurer les opérations offensives et défensives de l’Armée rouge contre les troupes fascistes allemandes.

Les opérations militaires du front soviéto-allemand pour l’année écoulée peuvent être divisées en deux périodes : la première, c’est principalement la période d’hiver où l’Armée rouge, après avoir repoussé l’attaque des Allemands contre Moscou, a pris l’initiative en main, est passée à l’offensive, a chassé les troupes allemandes et, en quatre mois, a avancé, par endroits, de plus de 400 kilomètres, − et la seconde période, celle de l’été, où l’armée fasciste allemande, profitant de l’absence d’un deuxième front en Europe, a ramassé toutes ses réserves disponibles, percé le front dans la direction sud-ouest et, ayant pris l’initiative en main, a fait par endroits, en cinq mois, jusqu’à 500 kilomètres.

Les opérations militaires de la première période, et surtout l’action victorieuse de l’Armée rouge dans les régions de Rostov, de Toula, de Kalouga, devant Moscou, devant Tikhvine et Leningrad, ont révélé deux faits marquants.

Elles ont montré, premièrement, que l’Armée rouge et ses cadres de combat se sont transformés en une force sérieuse, capable non seulement de résister à la poussée des troupes fascistes allemandes, mais de les battre dans un franc combat et de les refouler.

Elles ont montré, en second lieu, que les troupes fascistes allemandes, avec toute leur résistance, ont de graves défauts organiques qui, certaines conditions favorables étant acquises pour l’Armée rouge, peuvent amener la défaite de l’Armée allemande.

On ne saurait attribuer au hasard le fait que les troupes allemandes, après avoir triomphalement parcouru toute l’Europe et réduit d’un seul coup l’armée française, considérée comme une armée de premier ordre, n’ont rencontré que dans notre pays une riposte militaire véritable, − pas seulement une riposte, − et qu’elles ont été obligées, sous les coups de l’Armée rouge, d’abandonner leurs positions et de reculer sur une distance de plus de 400 kilomètres, laissant sur le chemin de leur retraite une quantité énorme de canons, de véhicules, de munitions. On ne saurait nullement expliquer ce fait par les seules conditions de l’hiver.

La seconde période des opérations militaires sur le front soviéto-allemande est marquée par un tournant qui s’est opéré au profit des Allemands ; par le passage de l’initiative entre les mains de ces derniers ; par la percée de notre front dans le secteur sud-ouest ; par l’avance des troupes allemandes et leur débouché dans la région de Voronèje, de Stalingrad, de Novorossiisk, de Piatigorsk, de Mozdok.

Profitant de l’absence d’un deuxième front en Europe, les Allemands et leurs alliés ont jeté sur le front toutes leurs réserves disponibles et, les ayant aiguillées dans un sens unique, dans le secteur sud-ouest, ils se sont assuré un avantage numérique considérable et ont obtenu un succès tactique important.

Il faut croire que les Allemands ne sont plus assez forts pour mener simultanément l’offensive dans les trois directions, vers le sud, le nord et le centre, comme cela s’est passé dans les premiers mois de l’offensive allemande, l’été dernier ; mais ils sont encore suffisamment forts pour organiser une offensive sérieuse dans une seule direction.

Quel est le but principal que poursuivaient les stratèges fascistes allemands en ouvrant leur offensive d’été sur notre front ?

A en juger par les échos de la presse étrangère, y compris l’allemande, on peut croire que le but principal de l’offensive était d’occuper les régions pétrolières de Grozny et de Bakou.

Mais les faits démentent nettement cette hypothèse. Ils attestent que l’avance des Allemands vers les régions pétrolières de l’URSS n’est pas leur but principal, mais subsidiaire.

Quel était donc, en ce cas, le but principal de l’offensive allemande ? C’était de tourner Moscou par l’est, de la couper de son arrière − de la Volga et de l’Oural, − pour ensuite marcher sur elle.

L’avance des Allemands vers le sud, en direction des régions pétrolières, avait pour but subsidiaire non pas seulement et non pas tant d’occuper les régions pétrolières, que d’attirer nos principales réserves vers le sud, d’affaiblir le front de Moscou, et d’obtenir ainsi un succès d’autant plus facile en marchant sur Moscou. C’est ce qui explique proprement que le gros des troupes allemandes se trouve actuellement non pas au sud, mais dans la région d’Orel et de Stalingrad.

Dernièrement, nos hommes ont capturé un officier de l’Etat-major général allemand. On a trouvé sur cet officier une carte où était marquée, par dates, le plan de progression des troupes allemandes.

De ce document, il ressort que les Allemands se proposaient d’être à Borissoglebsk le 10 juillet dernier : à Stalingrad, le 25 juillet ; à Saratov, le 10 août ; à Kouibychev, le 15 août ; à Arzamas, le 10 septembre ; à Bakou, le 25 septembre.

Ce document confirme entièrement nos informations que le but principal de l’offensive allemande, au cours de l’été, était de tourner Moscou par l’est et de marcher sur cette ville, alors que l’avance vers le sud avait pour but, entre autres choses, d’attirer nos réserves loin de Moscou et d’affaiblir ce front pour porter plus facilement un coup à la capitale.

En bref, le but principal de l’offensive allemande de l’été était de cerner Moscou et de finir la guerre cette année.

En novembre de l’an dernier les Allemands comptaient, par une attaque de front sur Moscou, prendre la ville, forcer l’Armée rouge à capituler et finir ainsi la guerre à l’est. Ce sont les illusions dont ils nourrissaient leurs soldats.

Mais ces calculs des Allemands, on le sait, ne se sont pas vérifiés. Après s’être brûlé les doigts l’an dernier, dans leur tentative d’attaquer Moscou de front, les Allemands conçurent le plan de prendre la capitale cette année, mais alors par un mouvement tournant, et de finir ainsi la guerre à l’est. Ce sont les illusions dont ils nourrissent maintenant leurs soldats trompés. Ces calculs des Allemands, on le sait, ne se sont pas vérifiés non plus. Résultat : en courant deux lièvres – le pétrole et l’encerclement de Moscou, – les stratèges fascistes allemands se sont mis dans une situation difficile.

Ainsi les succès tactiques de l’offensive allemande de l’été se trouvent être inachevés, en raison du caractère nettement irréel de leurs plans stratégiques.

3. LA QUESTION DU DEUXIÈME FRONT EN EUROPE.

Comment expliquer que les Allemands ont cependant réussi cette année à prendre en main l’initiative des opérations militaires et à remporter de sérieux succès tactiques sur notre front ?

Cela s’explique par le fait que les Allemands et leurs alliés ont pu rassembler toutes leurs réserves disponibles, les lancer sur le front est, et s’assurer dans une des directions un avantage numérique considérable. Il est hors de doute que s’ils n’avaient pas pris ces dispositions, les Allemands n’auraient pas pu obtenir des succès sur notre front.

Mais pourquoi ont-ils pu rassembler toutes leurs réserves et les lancer sur le front est ? Parce que l’absence d’un deuxième front en Europe leur a permis de réaliser cette opération sans courir le moindre risque.

Ainsi donc, la cause essentielle des succès tactiques des Allemands sur notre front, cette année est que l’absence d’un deuxième front en Europe leur a permis de jeter sur notre front toutes les réserves disponibles et de s’assurer un avantage numérique considérable dans la direction sud-ouest.

Admettons qu’un deuxième front ait existé en Europe, comme il a existé dans la première guerre mondiale et qu’il ait retenu, disons, 60 divisions allemandes et 20 divisions des alliés de l’Allemagne.

Quelle aurait été la situation des troupes allemandes sur notre front ? Il n’est pas difficile de deviner que leur situation aurait été lamentable.

Bien plus, c’eût été le commencement de la fin pour les troupes fascistes allemandes, car alors l’Armée rouge ne serait point là où elle est maintenant, mais quelque part aux environs de Pskov, de Minsk, de Jitomir, d’Odessa.

C’est dire que déjà l’été dernier l’armée fasciste allemande aurait été placée devant la catastrophe. Et s’il n’en est pas ainsi, c’est parce que l’absence d’un deuxième front en Europe a sauvé les Allemands.

Examinons la question du deuxième front en Europe dans son aspect historique.

Au cours de la première guerre mondiale, l’Allemagne avait dû faire la guerre sur deux fronts, à l’ouest, principalement contre l’Angleterre et la France, et à l’est, contre les troupes russes.

Ainsi donc, dans la première guerre mondiale, le deuxième front existait contre l’Allemagne. Des 220 divisions que l’Allemagne comptait alors, pas plus de 85 divisions allemandes tenaient le front russe.

Si l’on y ajoute les troupes alliées de l’Allemagne sur le front russe, à savoir 37 divisions austro-hongroises, 2 divisions bulgares et 3 divisions turques, on obtiendra un total de 127 divisions contre les troupes russes.

Les autres divisions de l’Allemagne et de ses alliés tenaient le front surtout contre les troupes anglo-françaises, et une partie d’entre elles assuraient le service de garnison dans les territoires occupés de l’Europe.

C’est ainsi que se présentaient les choses dans la première guerre mondiale.

Comment se présentent-elles aujourd’hui, dans la deuxième guerre mondiale, par exemple, en septembre dernier ?

D’après des informations contrôlées et qui ne sauraient être mises en doute, des 256 divisions que compte actuellement l’Allemagne il y a sur notre front au moins 179 divisions allemandes.

Si l’on y ajoute 22 divisions roumaines, 14 divisions finlandaises, 10 divisions italiennes, 13 divisions hongroises, 1 division slovaque et 1 division espagnole, il y aura au total 240 divisions qui se battent actuellement sur notre front.

Les autres divisions allemandes et alliées assurent le service de garnison dans les pays occupés (France, Belgique, Norvège, Hollande, Yougoslavie, Pologne, Tchécoslovaquie, etc.) ; une partie d’entre elles font la guerre en Libye pour la conquête de l’Egypte, contre l’Angleterre, et le front de Libye retient au total 4 divisions allemandes et 11 divisions italiennes.

Ainsi donc, au lieu des 127 divisions de la première guerre mondiale, nous comptons aujourd’hui, contre notre front, au moins 240 divisions ; et au lieu des 85 divisions allemandes, nous en comptons aujourd’hui 179 qui se battent contre l’Armée rouge.

Là est la cause principale et la base des succès tactiques de l’armée fasciste allemande sur notre front, au cours de l’été dernier.

On compare souvent l’invasion de notre pays par les Allemands à l’invasion de la Russie par Napoléon. Mais cette comparaison ne résiste pas à la critique.

Des 600 000 hommes partis en campagne contre la Russie, Napoléon avait amené sous Borodino à peine 130 000 à 140 000 hommes.

C’est tout ce dont il pouvait disposer devant Moscou.

Or nous, nous avons maintenant plus de 3 millions d’hommes en face de l’Armée rouge et qui sont pourvus de tous les moyens de la guerre moderne. Comment voulez-vous établir ici une comparaison ?

Parfois on compare aussi l’invasion de notre pays par les Allemands à l’invasion de la Russie par l’Allemagne pendant la première guerre mondiale.

Mais cette comparaison non plus ne résiste pas à la critique.

D’abord, dans la première guerre mondiale, il existait un deuxième front en Europe, qui rendait très difficile la situation des Allemands ; tandis que dans cette guerre il n’existe pas de deuxième front en Europe.

En second lieu, dans la guerre présente, notre front a en face de lui deux fois plus de troupes que dans la première guerre mondiale. Il est évident que la comparaison ne tient pas.

Vous pouvez vous représenter maintenant combien sérieuses et peu communes sont les difficultés qui se dressent devant l’Armée rouge, et combien grand est l’héroïsme dont fait preuve l’Armée rouge dans sa guerre libératrice contre les envahisseurs fascistes allemands.

Je pense qu’aucun autre pays et qu’aucune autre armée n’auraient pu soutenir une telle poussée des bandes déchaînées de brigands fascistes allemands et de leurs alliés.

Seul notre pays soviétique, et seule notre Armée rouge sont capables de soutenir une telle poussée. (Vifs applaudissements.) Non seulement de la soutenir, mais encore de la surmonter.

On demande souvent : Mais enfin, y aura-t-il un deuxième front en Europe ?

Oui, tôt ou tard ce front existera. Il existera non seulement parce qu’il nous est nécessaire à nous, mais avant tout parce qu’il n’est pas moins nécessaire à nos alliés.

Nos alliés ne peuvent pas ne pas comprendre qu’après que la France a abandonné les rangs, l’absence d’un deuxième front contre l’Allemagne fasciste peut tourner mal pour tous les pays attachés à la liberté, y compris les alliés eux-mêmes.

4. L’ALLIANCE DE COMBAT ENTRE L’URSS, L’ANGLETERRE ET LES ETATS-UNIS D’AMERIQUE CONTRE L’ALLEMAGNE HITLÉRIENNE ET SES ALLIES EN EUROPE.

On peut dès maintenant tenir pour certain que dans le cours de la guerre imposée aux peuples par l’Allemagne hitlérienne, il s’est fait une délimitation radicale de forces, il s’est formé deux camps opposés, celui de la coalition italo-allemande et celui de la coalition anglo-soviéto-américaine.

Il est certain aussi que ces deux coalitions opposées s’inspirent de deux programmes d’action différents, opposés.

Le programme d’action de la coalition italo-allemande peut être caractérisé par les éléments suivants : haine de race ; domination des nations « élues » ; sujétion des autres nations et mainmise sur leurs territoires ; asservissement économique des nations assujetties et pillage de leur avoir national ; abolition des libertés démocratiques ; établissement du régime hitlérien dans tous les pays.

Programme d’action de la coalition anglo-soviéto-americaine : abolir l’exclusivisme racial ; instituer l’égalité en droits des nations et l’inviolabilité de leurs territoires ; affranchir les nations asservies et rétablir leurs droits souverains ; assurer à chaque nation le droit d’organiser sa vie comme elle l’entend ; prêter une assistance économique aux nations victimes de l’agression et les aider à assurer leur bien-être matériel ; rétablir les libertés démocratiques ; anéantir le régime hitlérien.

Le programme d’action de la coalition italo-allemande a fait que tous les pays occupés de l’Europe − Norvège, Danemark, Belgique, Hollande, France, Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Grèce, les régions occupées de l’URSS − brûlent de haine contre la tyrannie italo-allemande, nuisent par tous les moyens aux Allemands et à leurs alliés, et guettent le moment où ils pourront se venger de leurs oppresseurs, pour les humiliations et les violences qu’ils leur font subir.

Ceci étant, une des caractéristiques de la situation actuelle, c’est que nous voyons augmenter progressivement l’isolement de la coalition italo-allemande et l’épuisement de ses réserves politiques et morales en Europe ; cette coalition s’affaiblit et se décompose de plus en plus.

Le programme d’action de la coalition anglo-soviéto-américaine a fait que tous les pays occupés de l’Europe sont pénétrés de sympathie pour les membres de cette coalition, et sont prêts à leur donner tout l’appui dont ils sont capables.

Ceci étant, une autre caractéristique de la situation actuelle, c’est que les réserves politiques et morales de cette coalition augmentent de jour en jour en Europe, − et que cette coalition voit se joindre à elle progressivement des millions de sympathisants, prêts à se battre à ses côtés contre la tyrannie d’Hitler.

Si l’on examine le rapport des forces des deux coalitions du point de vue des ressources en hommes et en matériel, on est obligé de conclure que nous avons ici une supériorité incontestable du côté de la coalition anglo-soviéto-américaine.

Mais une question se pose : cet avantage à lui seul suffit-il pour remporter la victoire ? Car il est des cas où les ressources sont nombreuses, mais sont dépensées avec une telle absence de discernement, que l’avantage se réduit à zéro.

Il est évident qu’en plus des ressources il faut encore avoir la capacité de les mobiliser, et savoir les dépenser judicieusement.

Y a-t-il lieu de douter que ce savoir et cette capacité existent chez les hommes de la coalition anglo-soviéto-américaine ? Il en est qui mettent la chose en doute.

Pour quelle raison doutent-ils ? En leur temps les hommes de cette coalition ont montré qu’ils savaient l’art et qu’ils étaient capables de mobiliser les ressources de leur pays respectif, et de les dépenser judicieusement aux fins de construction économique, politique et culturelle.

La question se pose : quelles raisons peut-on avoir de croire que les hommes qui ont fait preuve de capacité et de savoir, quand il s’est agi de mobiliser et de répartir les ressources pour des fins économiques, politiques et culturelles, seront incapables de fournir le même effort pour atteindre des buts militaires ? Je crois que ces raisons n’existent pas.

On dit que la coalition anglo-soviéto-américaine a toutes les chances de vaincre et que sa victoire aurait été certaine, si cette coalition n’avait pas un défaut organique capable de l’affaiblir et de la décomposer.

Ce défaut, de l’avis de ces gens, est que cette coalition est composée d’éléments hétérogènes dont l’idéologie diffère, et que ceci ne leur permettra pas de conjuguer leurs efforts contre l’ennemi commun.

Je pense que cette affirmation n’est pas juste. Il serait ridicule de nier cette différence quant à l’idéologie et au régime social des pays faisant partie de la coalition anglo-soviéto-américaine. Mais cela exclut-il la possibilité et l’utilité d’une action conjuguée des membres de cette coalition contre l’ennemi commun qui apporte la menace de l’asservissement ?

Non, assurément. Bien plus, la menace qui s’est créée dicte impérieusement aux membres de la coalition la nécessité d’une action commune pour garantir l’humanité contre un retour à la barbarie et aux atrocités moyenâgeuses.

Est-ce que le programme d’action de la coalition anglo-soviéto-américaine ne suffit pas pour organiser sur sa base la lutte commune contre la tyrannie hitlérienne et pour en triompher ?

Je pense qu’il suffit amplement.

L’hypothèse de ces gens est fausse encore pour la raison qu’elle est entièrement démentie par les événements de l’année écoulée.

En effet, si ces gens avaient raison, nous observerions des exemples d’éloignement progressif entre les membres de la coalition anglo-soviéto-américaine.

Or, non seulement nous n’observons rien de pareil, mais au contraire les faits et les événements attestent un rapprochement progressif entre les membres de la coalition anglo-soviéto-américaine, et leur union dans une seule alliance de combat.

Les événements de l’année écoulée en sont une preuve directe.

En juillet 1941, quelques semaines après l’agression de l’Allemagne contre l’URSS, l’Angleterre a passé avec nous un accord « Sur l’action commune dans la guerre contre l’Allemagne ». A cette époque nous n’avions avec les Etats-Unis d’Amérique aucun accord sur ce sujet.

Dix mois plus tard, le 26 mai 1942, pendant la visite faite par le camarade Molotov en Angleterre, ce pays a signé avec nous un « Traité d’alliance dans la guerre contre l’Allemagne hitlérienne et ses complices en Europe, de collaboration et d’assistance mutuelle après guerre ». Ce traité porte sur une durée de vingt ans.

Il marque un tournant historique dans les rapports entre notre pays et l’Angleterre.

En juin 1942, pendant la visite du camarade Molotov aux Etats-Unis d’Amérique, ceux-ci ont signé avec nous un « Accord sur les principes applicables à l’assistance mutuelle dans la conduite de la guerre contre l’agression », accord qui marque un sérieux progrès dans les rapports entre l’URSS et les Etats-Unis.

Enfin, il convient de signaler ce fait important qu’est la visite rendue à Moscou par le premier ministre de Grande-Bretagne, Monsieur Churchill, et pendant laquelle une entière compréhension réciproque s’est établie entre les dirigeants de ces deux pays.

Il est hors de doute que tous ces faits attestent un rapprochement progressif entre l’URSS, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d’Amérique, et leur union dans une alliance de combat contre la coalition italo-allemande.

Ainsi la logique des choses l’emporte sur toute autre logique.

Une seule conclusion s’impose : la coalition anglo-soviéto-américaine a toutes les chances de vaincre la coalition italo-allemande, et il n’est pas douteux qu’elle vaincra.

5. NOS TACHES.

La guerre a déchiré tous les voiles et mis en lumière tous les rapports. Désormais la situation est nette au point que rien n’est plus facile que de fixer nos tâches dans cette guerre.

Dans son entretien avec le général turc Erkilet, publié dans le journal turc Cumhuriyet, le cannibale Hitler dit : « Nous détruirons la Russie pour qu’elle ne puisse jamais plus se relever. »

C’est clair, je pense, encore que peu intelligent. (Rires.)

Nous ne nous assignons pas la tâche de détruire l’Allemagne, car il est impossible de détruire l’Allemagne comme il est impossible de détruire la Russie. Mais détruire l’Etat hitlérien, on le peut et on le doit. (Vifs applaudissements.)

Notre première tâche consiste justement à détruire l’Etat hitlérien et ses inspirateurs. (Vifs applaudissements.)

Au cours du même entretien avec ce même général, le cannibale Hitler dit encore : « Nous continuerons de faire la guerre jusqu’à ce que la Russie n’ait plus de force militaire organisée. » C’est clair, je pense, encore que ce soit une niaiserie. (Rires.)

Nous ne nous assignons pas la tâche de détruire toute force militaire organisée en Allemagne, car tout homme un peu cultivé comprendra que cela est non seulement impossible à l’égard de l’Allemagne comme à l’égard de la Russie, mais que ce serait irrationnel du point de vue du vainqueur. Mais détruire l’armée hitlérienne, on le peut et on le doit. (Vifs applaudissements.)

Notre deuxième tâche consiste précisément à détruire l’armée hitlérienne et ses dirigeants. (Vifs applaudissements.)

La racaille hitlérienne a pour règle de torturer les prisonniers de guerre soviétiques, de les massacrer par centaines, de vouer des milliers d’entre eux à la mort par la famine.

Elle violente et assassine la population civile des territoires occupés de notre pays, hommes et femmes, enfants et vieillards, nos frères et nos soeurs.

Elle s’est assigné pour but de réduire en esclavage ou d’exterminer la population de l’Ukraine, de la Biélorussie, des Pays baltes, de la Moldavie, de la Crimée et du Caucase.

Seuls d’infâmes misérables, ayant perdu tout honneur et qui sont tombés dans la bestialité, peuvent se permettre ces atrocités à l’égard d’une population innocente et désarmée.

Mais cela n’est pas tout. Ils ont couvert l’Europe de potences et de camps de concentration. Ils ont introduit l’odieux « système des otages ». Ils font fusiller et pendre des citoyens innocents, des « otages », parce qu’une brute allemande a été empêchée de violer des femmes ou dévaliser les habitants. Ils ont fait de l’Europe une prison des peuples. Et ils appellent cela l’« ordre nouveau en Europe ».

Nous connaissons les fauteurs de ces atrocités, les bâtisseurs de l’« ordre nouveau en Europe », tous ces gouverneurs généraux, et simplement gouverneurs frais émoulus, tous ces Kommandants et sous-Kommandants. Leurs noms sont connus des dizaines de mille hommes martyrisés.

Qu’ils sachent, ces bourreaux, qu’ils n’échapperont pas à la responsabilité pour leurs crimes, et qu’ils ne pourront se soustraire au bras vengeur des peuples martyrisés.

Notre troisième tâche consiste à détruire l’exécré « ordre nouveau en Europe », et à châtier ses bâtisseurs. Telles sont nos tâches. (Vifs applaudissements.)

Camarades, nous menons une grande guerre de libération.

Nous ne la menons pas seuls, mais en commun avec nos alliés. Elle nous apporte la victoire sur les infâmes ennemis de l’humanité, sur les impérialistes fascistes allemands. Cette guerre inscrit sur ses drapeaux :

Vive la victoire de l’alliance de combat anglo-soviéto-américaine ! (Applaudissements.)

Vive l’affranchissement des peuples d’Europe du joug de la tyrannie hitlérienne ! (Applaudissements.)

Vivent la liberté et l’indépendance de notre glorieuse Patrie soviétique ! (Applaudissements)

Mort et malédiction aux envahisseurs fascistes allemands, à leur Etat, à leur armée, à leur « ordre nouveau en Europe » ! (Applaudissements.)

Gloire à notre Armée rouge ! (Vifs applaudissements.)

Gloire à notre Marine militaire ! (Vifs applaudissements.)

Gloire à nos partisans et à nos partisanes ! (Longs et vifs applaudissements. Tous se lèvent. Ovation de toute la salle.)

=>Oeuvres de Staline

Staline : Adresse au peuple du 9 mai 1945

Camarades, compatriotes, hommes et femmes,

Le grand jour de la victoire sur l’Allemagne est arrivé.

L’Allemagne fasciste, mise à genoux par l’Armée rouge et les troupes de nos Alliés, s’est déclarée vaincue et a capitulé sans conditions.

Le 7 mai, a été signé à Reims l’acte provisoire de capitulation.

Le 8 mai, les représentants du Haut Commandement allemand, en présence des représentants du Commandement Suprême des troupes alliées et de celui des troupes soviétiques, ont signé à Berlin l’acte définitif de capitulation, dont l’exécution a commencé le 8 mai, à 24 heures.

Connaissant la nature perfide des meneurs allemands, pour qui traités et accords ne sont que de simples chiffons de papier, nous n’avions pas de raison de les croire sur parole.

Mais depuis ce matin, en exécution de l’acte de capitulation, les troupes allemandes ont commencé à mettre bas les armes et à se rendre en masse à nos troupes.

Ce n’est plus un chiffon de papier.

C’est la capitulation réelle des forces armées de l’Allemagne.

Il est vrai qu’en Tchécoslovaquie, un groupement de troupes allemandes se refuse encore à capituler, mais j’espère que l’Armée rouge saura bien leur faire entendre raison.

Nous avons à présent toutes les raisons d’affirmer que le jour historique est venu de la défaite définitive de l’Allemagne, le jour de la grande victoire de notre peuple sur l’impérialisme allemand.

Les grands sacrifices que nous avons consentis au nom de la liberté et de l’indépendance de notre Patrie, les privations et les souffrances sans nombre que notre peuple a connues dans cette guerre, le labeur intense à l’arrière et au front, offert sur l’autel de la Patrie, n’ont pas été vains ; ils ont été couronnés de la victoire complète sur l’ennemi.

La lutte séculaire des peuples slaves pour leur existence et leur indépendance a abouti à la victoire sur les envahisseurs allemands et sur la tyrannie allemande.

Désormais le glorieux drapeau de la liberté des peuples et de la paix entre eux flottera sur l’Europe.

Il y a trois ans, Hitler déclarait hautement qu’il se proposait de démembrer l’Union Soviétique et d’en détacher le Caucase, l’Ukraine, la Biélorussie, les Pays baltes et d’autres régions.

Il a déclaré explicitement : « Nous anéantirons la Russie, afin qu’elle ne puisse plus jamais se relever. » C’était il y a trois ans.

Mais les idées insensées d’Hitler ne devaient pas se réaliser, – le cours de la guerre les a réduites à néant.

En réalité il s’est produit quelque chose de directement opposé à ce qui faisait délirer les hitlériens. L’Allemagne est battue à plate couture. Les troupes allemandes capitulent.

L’Union Soviétique chante victoire bien qu’elle ne se propose ni de démembrer, ni d’anéantir l’Allemagne.

Camarades, la Grande Guerre pour le salut de la Patrie s’est close par notre victoire totale. La période de guerre en Europe a pris fin.

La période de développement pacifique est ouverte.

Je vous félicite de la victoire, chers compatriotes !

Gloire à notre héroïque Armée rouge qui a sauvegardé l’indépendance de notre Patrie et remporté la victoire sur l’ennemi !

Gloire à notre grand peuple, peuple victorieux !

Gloire immortelle aux héros tombés dans les combats contre l’ennemi et qui ont sacrifié leur vie pour la liberté et le bonheur de notre peuple !

=>Oeuvres de Staline

Staline : Les taches politiques de l’Université des peuples d’Orient

Discours prononcé à l’Assemblée des étudiants de l’U.C.T.O., le 18 mai 1925

Camarades, permettez-moi, tout d’abord, de vous féliciter à l’occasion du quatrième anniversaire de l’Université communiste des travailleurs d’Orient. Inutile de dire que je souhaite à votre Université toutes sortes de succès dans sa tâche difficile, qui consiste à former des cadres communistes pour l’Orient.

Permettez-moi ensuite de m’excuser d’être si rarement chez vous ; je devrais, en effet, y venir plus souvent. Mais que faire ! Je suis accablé de travail et je n’ai pas la possibilité de vous rendre plus fréquemment visite.

Passons maintenant à la question des tâches politiques de l’Université des travailleurs d’Orient.

Si l’on analyse la composition de cette Université, on y remarque une certaine dualité. Cette Université englobe les représentants de 50 nationalités et groupes ethniques d’Orient. Mais cette définition ne donne pas encore une idée claire et complète de cette institution. Parmi les étudiants de l’Université, il existe deux groupes fondamentaux.

Le premier est composé de ceux qui sont venus à nous de l’Orient soviétiste, des pays qui ont secoué le joug impérialiste et où les ouvriers ont renversé la bourgeoisie et sont maintenant au pouvoir.

Le deuxième est composé de ceux qui sont venus à nous des pays coloniaux et vassaux, des pays où règne encore le capitalisme, où le joug de l’impérialisme subsiste, où il faut encore conquérir l’indépendance et chasser les impérialistes.

Ainsi, nous avons en quelque sorte deux Orients qui vivent d’une vie différente et se développent dans des conditions différentes.

Inutile de dire que cette composition spéciale du contingent des étudiants met forcément son empreinte sur le travail de l’Université des travailleurs d’Orient. C’est ce qui explique que cette Université s’appuie en somme, d’un côté, sur le terrain soviétiste et, de l’autre, sur le terrain des colonies et des pays vassaux.

De là, pour l’Université deux tâches : création de cadres pour les besoins des républiques soviétistes d’Orient et création de cadres pour les besoins des masses laborieuses des colonies et pays vassaux d’Orient.

Examinons chacune de ces tâches.

I – Les tâches de l’U.C.T.O.
à l’égard des Républiques soviétistes d’Orient

Qu’est-ce qui distingue la vie et le développement de ces républiques de ceux des pays coloniaux et vassaux ?

Tout d’abord, ces républiques sont libérées du joug impérialiste.

En second lieu, elles se développent et se consolident en tant que nations non pas sous l’égide du régime bourgeois, mais sous l’égide du pouvoir soviétiste. C’est là un fait sans exemple dans l’histoire, mais c’est un fait.

En troisième lieu, ces républiques, peu développées au point de vue industriel, peuvent s’appuyer entièrement sur le soutien du prolétariat industriel de l’Union soviétique.

En quatrième lieu, libérées du joug colonial, protégées par la dictature du prolétariat et membres de l’Union soviétique, ces républiques peuvent et doivent participer à l’édification socialiste de notre pays.

La tâche fondamentale consiste à faciliter aux ouvriers et aux paysans de ces républiques leur participation à la réalisation du socialisme dans notre pays, à leur créer des conditions d’existence susceptibles d’accélérer cette participation.

De là découlent les tâches courantes qui incombent aux militants de l’Orient soviétiste. Ces tâches consistent :

1° A créer dans les républiques soviétistes d’Orient des foyers industriels qui permettront aux paysans de se grouper autour de la classe ouvrière. Comme vous le savez, cette œuvre est déjà entreprise et elle progressera au fur et à mesure que l’Union soviétique se développera économiquement. Le fait que ces républiques possèdent des matières premières diverses, nous garantit que cette œuvre sera, avec le temps, menée à bien ;

2° A développer l’agriculture, et avant tout l’irrigation. Vous savez que cette œuvre est également entreprise, tout au moins en Transcaucasie et au Turkestan ;

3° A amener la masse des paysans et des artisans à la coopération, qui est le plus sûr moyen d’inclure les républiques soviétistes d’Orient dans le système général de la construction économique soviétiste ;

4° A rapprocher les soviets des masses, à les rendre nationaux par leur effectif et à implanter ainsi une forme d’Etat soviétiste national proche des masses laborieuses et accessible à ces dernières ;

5° A développer la culture nationale, à créer un large réseau de cours et d’écoles pour l’instruction élémentaire, ainsi que pour l’instruction professionnelle en langue indigène et à préparer ainsi des cadres de communistes et de techniciens recrutés parmi la population locale.

S’acquitter de ces tâches, c’est faciliter l’œuvre d’édification socialiste dans les républiques soviétistes d’Orient.

On parle des républiques modèles de l’Orient soviétiste. Mais qu’est-ce qu’une république modèle ? Une république modèle est celle qui accomplit honnêtement, consciencieusement toutes ses tâches, attirant par là même les ouvriers et les paysans des pays coloniaux et vassaux voisins au mouvement libérateur.

J’ai dit plus haut qu’il fallait rapprocher les soviets des masses laborieuses indigènes, qu’il fallait nationaliser les soviets.

Mais qu’est-ce que cela signifie et comment faut-il s’y prendre dans la pratique ?

A mon avis, la délimitation nationale qui vient d’être faite au Turkestan constitue un excellent exemple de la façon dont il faut se rapprocher des masses.

La presse bourgeoise voit dans cette délimitation une « ruse bolchéviste ». Pourtant il est clair qu’il n’y a pas là une « ruse » de notre part, mais uniquement le désir de satisfaire l’aspiration profonde des masses populaires turkmènes et ouzbeks qui veulent posséder leurs propres organes de pouvoir. Avant la révolution, ces deux pays, morcelés et rattachés à différents khanats et Etats, représentaient une proie facile pour les seigneurs qui les pressuraient. Maintenant le moment est venu où il est possible de réunir ces tronçons en Etats indépendants pour rapprocher les masses laborieuses turkmène et ouzbeks des organes du pouvoir.

La délimitation du Turkestan est avant tout une reconstitution des lambeaux de ces pays en Etats indépendants.

Si ces Etats ont désiré dans la suite entrer dans l’Union soviétique en qualité de membres ayant les mêmes droits que les autres nations fédérées dans l’U.R. S. S., cela prouve uniquement que les bolcheviks ont su satisfaire les aspirations des masses populaires d’Orient et que l’U. R. S. S. est au monde l’unique union volontaire des masses travailleuses des différentes nationalités.

Pour reconstituer la Pologne, il a fallu à la bourgeoisie une série de guerres. Pour reconstituer le Turkménistan et l’Ouzbékie, il n’a fallu aux communistes que quelques mois de propagande.

Voilà comment il faut rapprocher les organes administratifs, en l’occurrence les soviets, des larges masses des travailleurs des différentes nationalités.

Voilà ce qui prouve que la politique nationale bolchéviste est la seule juste.

J’ai dit plus haut qu’il fallait élever la culture nationale dans les républiques soviétistes d’Orient. Mais qu’est-ce que la culture nationale ? Comment la concilier avec la culture prolétarienne ? Lénine n’a-t-il pas dit avant la guerre que nous avions deux cultures : la culture bourgeoise et la culture socialiste, que le mot d’ordre de culture nationale était un mot d’ordre réactionnaire de la bourgeoisie, qui s’efforçait d’intoxiquer de nationalisme la conscience des travailleurs ?

Comment concilier le développement de la culture nationale, le développement de cours et écoles où l’enseignement est donné en langue indigène et l’élaboration de cadres recrutés parmi la population locale avec la réalisation du socialisme, l’édification de la culture prolétarienne ? N’y a-t-il pas là une contradiction irréductible ?

Pas le moins du monde ! Nous nous efforçons de réaliser une culture prolétarienne. C’est là un fait incontestable.

Mais il est incontestable également que la culture prolétarienne, socialiste par le fond, revêt des formes et des moyens d’expression différents selon les peuples participant à la construction socialiste, selon leur langue, leurs coutumes, etc. Prolétarienne par le contenu, nationale par la forme, telle est la culture générale à laquelle tend le socialisme.

La culture prolétarienne, loin d’empêcher la culture nationale, lui donne au contraire un contenu. Et, inversement, la culture nationale, loin d’empêcher la culture prolétarienne, lui donne une forme. Le mot d’ordre de culture nationale a été un mot d’ordre bourgeois tant que la bourgeoisie a détenu le pouvoir et que la consolidation des nations s’est effectuée sous l’égide du régime bourgeois.

Ce mot d’ordre est devenu un mot d’ordre prolétarien lorsque de prolétariat a pris le pouvoir et que la consolidation des nations a commencé à s’effectuer sous l’égide du pouvoir soviétiste. Ceux qui n’ont pas compris cette différence essentielle des deux situations ne comprendront jamais rien au léninisme ni à l’essence de la question nationale telle qu’elle se présente sous l’angle du léninisme.

D’aucuns, (par exemple Kautsky) parlent de la création, en période de socialisme, d’une langue unique pour toute l’humanité, langue qui remplacerait peu à peu toutes les autres. Cette théorie d’une langue universelle unique me laisse assez sceptique.

En tout cas, loin de la confirmer, l’expérience la dément. Jusqu’à présent la révolution socialiste n’a pas diminué, mais augmenté la quantité des langues, car éveillant les masses profondes de l’humanité et les amenant à la politique, elle éveille à une nouvelle vie une série de nationalités inconnues ou presque inconnues auparavant.

Qui eût cru que l’ancienne Russie tsariste renfermait au moins cinquante nationalités et groupes ethniques ? Or, la révolution d’Octobre, qui a brisé les chaînes d’une série de peuples et de nationalités en quelque sorte oubliés, leur a donné une nouvelle vie et de nouvelles possibilités de développement.

On parle maintenant de l’Inde comme d’un tout unique. Mais il n’est pas douteux que si la révolution éclate dans ce pays, elle fera surgir de nombreuses nationalités inconnues auparavant, ayant leur langue, leur culture particulière. Quant à la communion des différentes nationalités dans la culture prolétarienne, il est presque certain qu’elle s’effectuera sous des formes correspondant à la langue et aux coutumes de ces nationalités.

J’ai reçu récemment une lettre dans laquelle des camarades bouriates me demandent de leur expliquer la question importante et compliquée des rapports qui existent entre la culture humaine générale et la culture nationale.

Voici cette lettre : « Nous vous prions instamment de nous donner des explications sur les questions suivantes, que nous considérons comme extrêmement sérieuses et qui pour nous sont très difficiles. Le but final du parti communiste, c’est l’instauration d’une culture unique pour toute l’humanité. Comment concevez-vous que les cultures nationales qui se développent dans les limites de chacune de nos républiques autonomes doivent se transformer en une culture humaine générale ? Comment doit s’effectuer l’assimilation des particularités des différentes cultures nationales (langue, coutumes, etc.) ? »

Ce que j’ai dit plus haut pourrait, me semble-t-il, servir de réponse à la question alarmée des camarades bouriates.

Ces camarades posent la question de l’assimilation des différentes nationalités au cours de la réalisation de la culture prolétarienne générale humaine. Il est indubitable que certaines nationalités pourront, et même seront sûrement assimilées. L’histoire nous offre des exemples d’assimilation analogue.

Mais le processus d’assimilation de certaines nationalités, loin d’exclure, présuppose le processus de renforcement du développement d’une série de nationalités puissantes, car le processus partiel d’assimilation est le résultat du processus général du développement des nationalités.

C’est pourquoi l’assimilation possible de certaines nationalités isolées, loin d’affaiblir, confirme la thèse d’après laquelle la culture humaine prolétarienne n’exclut pas, mais implique et alimente la culture nationale, de même que cette dernière ne supprime pas, mais complète et enrichit la culture humaine prolétarienne.

Telles sont, dans l’ensemble, les tâches courantes qui incombent aux militants des républiques soviétistes d’Orient.

Il est nécessaire de profiter de la période actuelle d’activité économique intense et de nouvelles concessions à la paysannerie pour faire progresser l’accomplissement de ces tâches et, par-là, faciliter la participation des républiques soviétistes d’Orient, pays ruraux par excellence, à la réalisation du socialisme en U. R. S. S.

On dit que la nouvelle politique à l’égard de la paysannerie, à laquelle on fait une série de nouvelles concessions (bail à court terme, embauchage de main-d’œuvre salariée), renferme quelques éléments de recul.

Est-ce exact ? Oui. Mais si nous admettons ces éléments, nous conservons néanmoins une prépondérance énorme de force au parti et au pouvoir soviétiste.

Monnaie stabilisée, industrie et transports en voie de développement, système de crédit de plus en plus consolidé, au moyen duquel on peut, par certains privilèges, ruiner ou élever à un degré supérieur une couche quelconque de la population sans le plus léger bouleversement, tout cela constitue, pour la dictature prolétarienne, des réserves grâce auxquelles certains éléments de recul sur un secteur ne peuvent que faciliter la préparation de l’offensive sur tout le front.

C’est pourquoi, les nouvelles concessions consenties par le parti à la paysannerie n’entraveront pas, mais faciliteront à un moment donné la participation de cette dernière à la réalisation du socialisme.

Quelle est l’importance de ce fait pour les républiques soviétistes d’Orient ? Il fournit aux militants de ces républiques un nouvel instrument qui facilite et accélère l’incorporation de ces pays au système général du développement économique soviétiste.

Telle est la liaison entre la politique du parti à la campagne et les tâches courantes qui incombent aux militants de l’Orient soviétiste. Par suite, la tâche de l’Université des peuples d’Orient à l’égard des républiques soviétistes d’Orient est de former des cadres pour ces républiques et d’assurer ainsi l’accomplissement des tâches indiquées plus haut.

L’université des peuples d’Orient ne peut se détacher de la vie. Elle doit être liée par toutes ses fibres à la vie réelle. Par suite, elle ne peut se désintéresser des tâches courantes qui se posent devant les républiques soviétistes d’Orient. Voilà pourquoi elle doit en tenir compte dans la formation des cadres destinés à ces républiques.

A ce propos, il convient de signaler deux déviations dans l’action pratique des militants de l’Orient soviétiste, déviations que l’Université doit combattre afin de former des cadres et des révolutionnaires véritables.

La première déviation consiste à simplifier à l’excès les tâches dont j’ai parlé plus haut, à chercher à appliquer mécaniquement aux républiques autonomes de la périphérie des méthodes d’organisation économique parfaitement compréhensibles et applicables au centre de l’Union soviétique, mais contraires aux conditions du développement de ces républiques.

Les camarades qui donnent dans cette déviation ne comprennent pas, premièrement, que les conditions au centre et à la périphérie sont loin d’être les mêmes et, deuxièmement, que les républiques soviétistes d’Orient elles-mêmes ne sont pas homogènes, que les unes, par exemple la Géorgie et l’Arménie, sont arrivées à un degré supérieur de formation nationale, que d’autres, comme les républiques des Tchétchènes et des Kabardes, sont à un degré inférieur de formation nationale, que d’autres enfin, par exemple le pays des Kirghiz, occupent une situation intermédiaire entre ces deux extrêmes.

Ils ne comprennent pas, en outre, que si l’on ne s’adapte pas aux conditions locales, si l’on ne tient pas compte de toutes les particularités de chaque pays, il est impossible d’édifier quelque chose de solide et de durable. Ceux qui donnent dans cette déviation se détachent forcément des masses et deviennent des phraseurs de « gauche ».

La tâche de l’Université des peuples d’Orient est de former des cadres dans l’esprit de la lutte implacable contre cette simplification.

La deuxième déviation consiste, au contraire, à exagérer les particularités locales, à oublier les éléments communs qui relient les républiques soviétistes d’Orient aux rayons industriels de l’Union soviétique, à passer outre aux tâches socialistes, à s’inspirer dans son activité d’un nationalisme étroit et borné. Ceux qui tombent dans cette déviation s’occupent peu de l’organisation intérieure de leur pays, dont ils préfèrent laisser le soin à la marche naturelle des choses.

Pour eux, le principal, ce n’est pas la construction intérieure, mais la politique « extérieure », l’extension des frontières de leur république, les litiges avec les républiques avoisinantes, le désir d’enlever aux voisins un morceau de territoire et d’être considérés comme les défenseurs à outrance de leur pays.

Ceux qui tombent dans cette déviation se détachent du socialisme et en viennent à se transformer en nationalistes bourgeois ordinaires. L’Université des peuples d’Orient doit, dans la formation des cadres communistes, mener une lutte impitoyable contre ce nationalisme latent. Telles sont les tâches de l’Université des peuples d’Orient à l’égard des républiques soviétistes d’Orient.

II – Les tâches de l’U.C.T.O.
à l’égard des pays coloniaux et vassaux d’Orient

Passons à la seconde question, à celle des tâches de l’U. C. T. O. à l’égard des peuples coloniaux et vassaux d’Orient.

En quoi ces pays se distinguent-ils des républiques soviétistes d’Orient ?

Premièrement, en ce qu’ils vivent et se développent sous le joug de l’impérialisme.

Deuxièmement, en ce que l’existence d’un double joug : le joug intérieur (bourgeoisie indigène) et le joug extérieur (bourgeoisie impérialiste étrangère), y aggrave et y accentue la crise révolutionnaire.

Troisièmement, en ce que, dans quelques-uns de ces pays, par exemple dans l’Inde, le capitalisme progresse à un rythme accéléré, y engendrant et y développant une classe plus ou moins nombreuse de prolétaires indigènes.

Quatrièmement, en ce que, au fur et à mesure que le mouvement révolutionnaire se développe, la bourgeoisie nationale de ces pays se scinde en deux parties : la partie révolutionnaire (petite bourgeoisie) et la partie conciliatrice (grande bourgeoisie), dont la première continue la lutte révolutionnaire, et la seconde fait bloc avec l’impérialisme.

Cinquièmement, en ce que, parallèlement au bloc impérialiste, il se forme dans chacun de ces pays un autre bloc, le bloc des ouvriers et de la petite bourgeoisie révolutionnaire, bloc anti-impérialiste qui se donne pour but de libérer entièrement le pays de l’impérialisme.

Sixièmement, en ce que la question de l’hégémonie du prolétariat et de la libération des masses populaires de l’influence de la bourgeoisie nationale conciliatrice revêt dans ces pays un caractère de plus en plus actuel.

Septièmement, en ce que ce dernier fait facilite considérablement la soudure du mouvement de libération nationale de ces pays avec le mouvement prolétarien des pays avancés d’Occident.

De là, au moins trois déductions :

1 ° Il est impossible d’arriver à libérer les pays coloniaux et vassaux de l’impérialisme sans une révolution victorieuse : l’indépendance ne s’obtient pas gratuitement ;

2° Il est impossible d’accélérer la révolution et de conquérir l’indépendance complète des colonies et des pays vassaux avancés sans isoler la bourgeoisie nationale conciliatrice, sans soustraire les masses révolutionnaires bourgeoises à l’influence de cette bourgeoisie, sans réaliser l’hégémonie du prolétariat, sans organiser les éléments avancés de la classe ouvrière en un parti communiste indépendant ;

3° Il est impossible d’obtenir une victoire durable dans les pays coloniaux et vassaux sans souder le mouvement émancipateur de ces pays au mouvement prolétarien des pays avancés d’Occident.

C’est sur ces déductions que doivent se baser les communistes des pays coloniaux et vassaux dans leur travail révolutionnaire.

Quelles sont, par suite, les tâches courantes du mouvement révolutionnaire des colonies et des pays vassaux ?

Ce qui caractérise actuellement les colonies et les pays vassaux, c’est que l’Orient comme colonie unique n’existe plus. Auparavant, on représentait l’Orient colonial comme un tout unique et uniforme.

Maintenant, cette conception ne correspondant plus à la réalité. Nous avons maintenant au moins trois catégories de pays coloniaux et vassaux. Tout d’abord, les pays comme le Maroc, qui n’ont pas ou presque pas de prolétariat et qui, au point de vue industriel, sont extrêmement arriérés. En second lieu, les pays comme la Chine et l’Egypte, qui sont industriellement peu développés et dont le prolétariat est relativement peu nombreux. En troisième lieu, les pays qui, comme l’Inde, sont plus ou moins développés au point de vue capitaliste et possèdent un prolétariat assez nombreux.

Il est clair qu’on ne saurait mettre tous ces pays sur le même plan.

Dans les pays comme le Maroc, où la bourgeoisie nationale n’a pas encore de raisons de se scinder en partis révolutionnaire et conciliateur, la tâche des éléments communistes est de prendre toutes les mesures nécessaires pour la création d’un front national unique contre l’impérialisme.

La sélection des éléments communistes en un parti unique ne peut s’effectuer dans ces pays qu’au cours de la lutte contre l’impérialisme, particulièrement après une guerre révolutionnaire victorieuse contre l’impérialisme.

Dans les pays comme l’Egypte ou la Chine, où la bourgeoisie nationale s’est déjà scindée en partis révolutionnaire et conciliateur, mais où la fraction conciliatrice de la bourgeoisie ne peut encore se souder à l’impérialisme, les communistes ne peuvent déjà plus se donner pour but la constitution d’un front national unique contre l’impérialisme.

De la politique du front national unique, ils doivent passer à la politique du bloc révolutionnaire des ouvriers et de la petite bourgeoisie.

Ce bloc peut revêtir la forme d’un parti unique, d’un parti ouvrier-paysan, comme le Kuomintang, à condition toutefois que ce parti soit réellement le bloc de deux forces : le parti communiste et le parti de la petite bourgeoisie révolutionnaire. Dévoiler la duplicité et l’irrésolution de la bourgeoisie nationale et mener une lutte décisive contre l’impérialisme, telles sont les tâches de ce bloc.

Un tel parti, dualiste par sa composition, est nécessaire et rationnel s’il ne lie pas les mains au parti communiste, s’il ne gêne pas sa liberté d’agitation et de propagande, s’il n’empêche pas le ralliement des prolétaires autour du P. C, s’il facilite la direction effective du mouvement révolutionnaire par le P. C.

Un tel parti n’est ni nécessaire ni rationnel s’il ne répond pas à toutes ces conditions, car il ne pourrait qu’amener la dilution des éléments communistes parmi les éléments bourgeois et enlever au P. C. la direction de l’armée prolétarienne.

Dans les pays comme l’Inde, la situation est quelque peu différente. Ce qu’il y a d’essentiel et de nouveau dans les conditions d’existence de colonies comme l’Inde, c’est non seulement que la bourgeoisie nationale s’y est divisée en partis révolutionnaire et conciliateur, mais surtout le fait que la fraction conciliatrice de cette bourgeoisie s’est déjà, dans les questions importantes, liée à l’impérialisme.

Craignant la révolution plus que l’impérialisme, s’occupant des intérêts de sa bourse plus que de ceux de sa propre patrie, cette partie de la bourgeoisie, la plus riche et la plus influente, est entièrement du côté des ennemis irréductibles de la révolution, car elle a fait bloc avec l’impérialisme contre les ouvriers et les paysans de son propre pays. On ne saurait faire triompher la révolution sans briser ce bloc.

Mais pour le briser, il faut concentrer le feu sur la bourgeoisie nationale conciliatrice, dévoiler sa trahison, arracher les masses laborieuses à son influence et préparer méthodiquement les conditions nécessaires pour l’hégémonie du prolétariat.

Autrement dit, il s’agit, dans les colonies comme l’Inde, de préparer le prolétariat au rôle de chef du mouvement libérateur en délogeant progressivement de ce poste de direction la bourgeoisie et ses hérauts.

Créer un bloc anti-impérialiste révolutionnaire et assurer l’hégémonie du prolétariat dans ce bloc, telle est la tâche à accomplir.

Ce bloc peut revêtir, mais cela n’est pas toujours nécessaire, la forme d’un parti ouvrier-paysan unique lié formellement par une plate-forme unique. L’indépendance du parti communiste dans les pays de cette catégorie doit être le mot d’ordre essentiel des éléments avancés du communisme, car l’hégémonie du prolétariat ne peut être préparée et réalisée que par le parti communiste.

Mais ce dernier peut et doit faire ouvertement alliance avec l’aile révolutionnaire de la bourgeoisie afin d’isoler la fraction conciliatrice de la bourgeoisie nationale et d’entraîner à sa suite la masse de la petite bourgeoisie urbaine et rurale à la lutte contre l’impérialisme.

Par suite, les tâches à l’ordre du jour du mouvement révolutionnaire dans les colonies et les pays vassaux développés au point de vue capitaliste consistent :

1 ° A gagner les meilleurs éléments de la classe ouvrière à la cause du communisme et à créer des partis communistes indépendants ;

2° A constituer le bloc révolutionnaire des ouvriers, des paysans et des intellectuels révolutionnaires contre le bloc de la bourgeoisie nationale conciliatrice et de l’impérialisme ;

3° A assurer l’hégémonie du prolétariat dans ce bloc ;

4 ° A lutter pour arracher la petite bourgeoisie urbaine et rurale à l’influence de la bourgeoisie nationale conciliatrice ;

5° A assurer la soudure du mouvement libérateur et du mouvement prolétarien des pays avancés.

Tels sont les trois groupes de tâches courantes qui incombent aux militants des pays coloniaux et vassaux d’Orient.

Ces tâches revêtent un caractère particulièrement sérieux et une importance exceptionnelle si on les considère à la lumière de la situation internationale actuelle.

La situation internationale est caractérisée en ce moment par une période d’accalmie du mouvement révolutionnaire. Mais qu’est-ce que l’accalmie, que peut-elle signifier à l’heure actuelle ?

Elle ne peut signifier qu’un renforcement de la pression sur les ouvriers d’Occident, sur les colonies d’Orient, et en premier lieu sur l’Union soviétique, porte-drapeau du mouvement révolutionnaire de tous les pays.

La préparation de cette pression sur l’Union soviétique a déjà commencé chez les impérialistes.

La campagne de calomnies entreprise à l’occasion de l’insurrection en Estonie, la campagne contre l’U. R. S. S. à l’occasion de l’explosion de Sofia, la campagne générale de la presse bourgeoise contre notre pays sont le prélude de l’offensive.

C’est là une préparation de l’opinion publique contre l’Union soviétique, préparation destinée à créer les prémisses morales pour une intervention. A quoi cette campagne de mensonges et de calomnies aboutira-t-elle, les impérialistes se risqueront-ils à entreprendre une offensive sérieuse, c’est ce que nous verrons.

Mais il est évident que ces attaques ne promettent rien de bon pour les colonies. C’est pourquoi, la préparation de la contre-offensive des forces coalisées de la révolution en réponse à l’attaque probable de l’impérialisme est une question des plus urgentes.

Voilà pourquoi l’accomplissement méthodique des tâches courantes du mouvement révolutionnaire dans les colonies et les pays vassaux acquiert à l’heure actuelle une importance spéciale.

En quoi consiste par suite la mission de l’Université des peuples d’Orient à l’égard des pays coloniaux et vassaux ? Elle consiste à tenir compte de toutes les particularités du développement révolutionnaire de ces pays et à éduquer les étudiants venus de ces pays de façon à assurer l’accomplissement des différentes tâches courantes que nous avons exposées plus haut.

L’Université des peuples d’Orient comprend environ dix groupes d’étudiants qui sont venus à nous des pays coloniaux et vassaux et qui ont soif de lumières et de connaissances.

Elle doit en faire des révolutionnaires véritables armés de la théorie du léninisme, munis de son expérience pratique et capables de s’acquitter consciencieusement des tâches courantes du mouvement libérateur des colonies et des pays vassaux.

Il est nécessaire, à ce propos, de signaler deux déviations qui se manifestent dans le travail des militants de l’Orient colonial et qu’il faut combattre résolument si l’on veut former des cadres véritablement révolutionnaires.

La première déviation consiste à sous-estimer les possibilités révolutionnaires du mouvement libérateur et à surestimer l’idée d’un front national unique englobant tous les éléments des colonies et des pays vassaux, sans tenir compte de la situation et du degré de développement de ces pays.

C’est là une déviation de droite qui menace de ravaler le mouvement révolutionnaire et de diluer les éléments communistes parmi les nationalistes bourgeois. La lutte résolue contre cette déviation est un devoir pour l’Université des peuples d’Orient.

La deuxième déviation consiste à surestimer les possibilités révolutionnaires du mouvement libérateur et à sous-estimer l’importance de l’alliance de la classe ouvrière avec la bourgeoisie révolutionnaire contre l’impérialisme.

Cette déviation est, me semble-t-il, le fait des communistes de Java, qui, récemment, ont lancé à tort le mot d’ordre du pouvoir soviétiste pour leur pays. C’est là une déviation de gauche qui menace de détacher le parti des masses et de le transformer en secte. La lutte résolue contre cette déviation est la condition nécessaire de la formation de cadres véritablement révolutionnaires pour les colonies et les pays vassaux d’Orient.

Telles sont, en général, les tâches politiques de l’U.C.T.O. à l’égard des travailleurs de l’Orient soviétise et colonial.

Espérons que l’Université des peuples d’Orient saura s’acquitter honorablement de ces tâches.

=>Oeuvres de Staline

Staline : A propos de la stratégie et de la tactique des communistes russes

Publié 14 mars 1923, dans le numéro 56 de la Pravda,
consacré au 25° anniversaire du Parti communiste (bolchévik) de Russie

Le présent article a pour base les conférences sur “La stratégie et la tactique des communistes russes” [1] que j’ai faites à différentes dates au club ouvrier du quartier de la Presnia et à la fraction communiste de l’Université Sverdlov [2].

Si je me suis déterminé à publier cet article, c’est non seulement parce que j’estime de mon devoir de répondre au vœu de mes auditeurs de la Presnia et de l’Université Sverdlov, mais encore parce qu’il me semble qu’il ne sera pas sans utilité pour la génération nouvelle des militants de notre Parti.

Je tiens cependant à spécifier qu’il ne prétend pas ajouter quelque chose de nouveau, quant au fond, à ce qui a déjà été dit à plus d’une reprise dans la presse du Parti russe par nos camarades dirigeants.

Il faut le considérer comme un exposé succinct et schématique des idées fondamentales du camarade Lénine.

 I – NOTIONS PRÉLIMINAIRES

1. Deux aspects du mouvement ouvrier.

La stratégie politique s’occupe du mouvement ouvrier, de même que la tactique.

Mais le mouvement ouvrier se compose lui-même de deux éléments : l’élément objectif ou spontané, et l’élément subjectif ou conscient. L’élément objectif, spontané, c’est cette catégorie de processus qui a lieu indépendamment de la volonté consciente et régulatrice du prolétariat.

Le développement économique du pays, le développement du capitalisme, la désagrégation du pouvoir ancien, les mouvements spontanés du prolétariat et des classes qui l’entourent, les conflits entre classes, etc. : autant de faits dont l’évolution ne dépend pas de la volonté du prolétariat ; c’est le côté objectif du mouvement.

La stratégie n’a que faire de ces processus, puisqu’elle ne saurait ni les supprimer ni les modifier ; elle ne peut qu’en tenir compte et les prendre pour point de départ. C’est un domaine dont l’étude incombe à la théorie du marxisme et au programme du marxisme.

Mais le mouvement a en outre un côté subjectif, conscient. Ce côté subjectif est le reflet des processus spontanés dans le cerveau des ouvriers ; c’est le mouvement conscient et méthodique du prolétariat vers un but précis. L’intérêt que ce côté présente pour nous, c’est qu’à la différence du côté objectif, il se prête entièrement à l’action directrice de la stratégie et de la tactique.

Si la stratégie est impuissante à modifier quoi que ce soit dans les processus objectifs du mouvement, elle trouve ici, dans son côté subjectif, conscient, un champ d’application étendu et varié, puisqu’elle peut, selon ses qualités ou ses défauts, accélérer ou ralentir le mouvement, l’engager dans la voie la plus courte ou l’entraîner dans une voie plus pénible et plus douloureuse.

Accélérer ou ralentir le mouvement, le faciliter ou l’entraver : tels sont le domaine et les limites d’application de la stratégie et de la tactique politiques.

2. La théorie et le programme du marxisme.

La stratégie n’étudie pas les processus objectifs. Force lui est néanmoins de les connaître et d’en tenir compte à bon escient si elle ne veut pas commettre des erreurs grossières et funestes dans la direction du mouvement. Ce sont la théorie du marxisme d’abord, le programme du marxisme ensuite, qui étudient les processus objectifs.

Aussi la stratégie doit-elle s’appuyer entièrement sur les données de la théorie et du programme du marxisme.

En étudiant les processus objectifs du capitalisme dans leur développement et leur dépérissement, la théorie du marxisme aboutit à la conclusion que la chute de la bourgeoisie et la prise du pouvoir par le prolétariat sont inévitables, de même que le remplacement du capitalisme par le socialisme.

La stratégie du prolétariat ne peut être qualifiée de réellement marxiste que si elle a pris cette conclusion fondamentale de la théorie du marxisme pour base de son activité.

En partant des données de la théorie, le programme du marxisme définit scientifiquement, dans ses différents points, les buts du mouvement prolétarien.

Le programme peut embrasser tonte la période du développement du capitalisme, en y comprenant le renversement de ce régime et l’organisation de la production socialiste, ou bien envisager une phase déterminée du développement du capitalisme : par exemple, le renversement de ce qui reste du régime féodal et absolutiste et la création des conditions propres à assurer le libre développement du capitalisme.

Par suite, le programme peut se composer de deux parties : un programme maximum et un programme minimum.

Il va sans dire que la stratégie conçue en fonction du programme minimum différera nécessairement de celle qui est conçue en fonction du programme maximum, et qu’une stratégie ne peut être qualifiée de réellement marxiste que si elle s’inspire des objectifs du mouvement formulés dans le programme du marxisme.

3. La stratégie.

La mission essentielle de la stratégie est de déterminer la direction principale que doit prendre le mouvement de la classe ouvrière et dans laquelle le prolétariat pourra porter à l’adversaire le coup principal avec le plus d’efficacité, afin d’atteindre les objectifs fixés par le programme. Le plan stratégique est un plan qui organise le coup décisif dans la direction où il est susceptible de donner, dans les moindres délais, le maximum de résultats.

On pourrait esquisser sans trop de peine les traits fondamentaux de la stratégie politique en se référant par analogie à la stratégie militaire, par exemple pendant la guerre civile, lors de la lutte contre Denikine.

Chacun se rappelle la fin de 1919, quand Denikine était devant Toula. Des discussions très intéressantes se sont déroulées à l’époque entre militaires : il s’agissait de déterminer d’où le coup décisif devait être porté aux armées de Denikine.

Certains militaires proposaient pour axe d’effort principal la direction de Tsaritsyne-Novorossiisk ; d’autres, au contraire, voulaient porter le coup décisif dans la direction de Voronèje-Rostov, pour couper en deux, cette étape une fois franchie, les armées de Denikine et les écraser ensuite séparément.

Certes, le plan n° 1 offrait des avantages, puisque la prise de Novorossiisk aurait coupé toute retraite aux armées de Denikine. Mais, d’une part, il avait cet inconvénient que notre avance se serait opérée à travers des régions (province du Don) hostiles au pouvoir des Soviets et aurait exigé par suite de gros sacrifices ; d’autre part, il était dangereux, puisqu’il laissait la route de Moscou, par Toula et Serpoukhov, ouverte aux armées de Denikine.

L’autre plan était le seul juste : d’une part, en effet, il envisageait l’avance du gros de nos forces à travers des régions (province de Voronèje, bassin du Donetz) qui sympathisaient avec le pouvoir des Soviets et, par suite, il n’exigeait pas de sacrifices importants ; d’autre part, il désorganisait les opérations des forces principales de Dénikine en direction de Moscou.

La majorité des militaires s’est ralliée au plan n° 2, ce qui a décidé de l’issue de la guerre contre Denikine.

Autrement dit, déterminer l’axe de l’effort principal, c’est décider d’avance du caractère des opérations pour toute la durée de la guerre, déterminer par conséquent pour les neuf-dixièmes l’issue de toute la guerre. Telle est la mission de la stratégie.

Il faut en dire autant de la stratégie politique.

Le premier conflit sérieux entre les dirigeants politiques du prolétariat russe au sujet de l’orientation générale du mouvement prolétarien a éclaté au début du XX° siècle, lors de la guerre russo-japonaise.

On sait qu’une fraction de notre Parti (les menchéviks) estimait alors que dans sa lutte contre le tsarisme, le mouvement prolétarien devait s’orienter essentiellement vers la constitution d’un bloc du prolétariat et de la bourgeoisie libérale, la paysannerie n’étant pas prise en considération dans ce plan, ou presque pas, comme facteur révolutionnaire important, et la direction de l’ensemble du mouvement révolutionnaire étant laissée à la bourgeoisie libérale.

L’autre fraction du Parti (les bolchéviks) affirmait au contraire que l’effort principal devait porter sur la formation d’un bloc du prolétariat et de la paysannerie, la direction de l’ensemble du mouvement révolutionnaire devant revenir au prolétariat et la bourgeoisie libérale devant être neutralisée.

Si, par analogie avec la guerre contre Dénikine, on se représente l’ensemble de notre mouvement révolutionnaire, du début du XX° siècle à la révolution de février 1917, comme une guerre des ouvriers et des paysans contre le tsarisme et les grands propriétaires fonciers, il est bien évident que le sort du tsarisme et des grands propriétaires dépendait pour beaucoup de l’adoption de l’un ou de l’autre de ces plans stratégiques (menchévik et bolchévik), de l’adoption de l’une ou de l’autre de ces orientations fondamentales par le mouvement révolutionnaire.

Si, lors de la guerre contre Denikine, la stratégie militaire, en déterminant l’axe d’effort principal, a décidé pour les neuf-dixièmes du caractère de toutes les opérations ultérieures jusque et y compris la liquidation de Denikine, dans la lutte révolutionnaire contre le tsarisme, notre stratégie politique, en assignant au mouvement révolutionnaire une orientation générale conforme au plan bolchévik, a déterminé le caractère de l’activité de notre Parti pour toute la période de la lutte ouverte contre le tsarisme, de l’époque de la guerre russo-japonaise à la révolution de février 1917.

La stratégie politique a pour mission, avant tout, de déterminer correctement, en s’inspirant de la théorie et du programme du marxisme, et compte tenu de l’expérience de la lutte révolutionnaire des ouvriers de tous les pays, l’orientation générale à donner au mouvement prolétarien de tel ou tel pays pour la période historique envisagée.

4. La tactique.

La tactique, partie de la stratégie, lui est subordonnée et s’applique à la servir. La tactique s’occupe non de la guerre dans son ensemble, mais de ses différents épisodes, des combats, des batailles.

Si la stratégie s’attache à gagner la guerre, ou à mener à bonne fin, disons, la lutte contre le tsarisme, la tactique, elle, s’efforce de gagner telle ou telle bataille, tel ou tel combat, d’assurer le succès de telle ou telle campagne, de telle ou telle action plus ou moins conforme aux conditions concrètes de la lutte à un moment donné.

La tactique a essentiellement pour mission de déterminer les voies et moyens, les formes et méthodes de lutte qui répondent le mieux à la situation concrète du moment donné et préparent le mieux le succès stratégique. Aussi faut-il apprécier les actions tactiques et leurs résultats non en eux-mêmes, non au point de vue de leur effet immédiat, mais au point de vue des objectifs et des possibilités de la stratégie.

Il est des moments où le succès tactique facilite l’exécution des missions stratégiques.

Ce fut le cas, par exemple, sur le front Denikine à la fin de 1919, lors de la libération d’Orel et de Voronèje par nos troupes, quand les succès remportés par notre cavalerie devant Voronèje et par notre infanterie devant Orel assurèrent des conditions favorables à une offensive sur Rostov.

Ce fut le cas en août 1917 en Russie, quand le passage des Soviets de Pétrograd et de Moscou aux bolchéviks créa une situation politique nouvelle, qui plus tard facilita le grand coup frappé en octobre par notre Parti.

Il y a aussi des moments où des succès tactiques dont l’effet immédiat est brillant, mais qui ne sont pas proportionnés aux possibilités stratégiques, créent une situation “inopinée”, funeste pour l’ensemble de la campagne.

Ce fut le cas pour Dénikine à la fin de 1919 quand, grisé par la réussite aisée de son avance rapide et spectaculaire sur Moscou, il étira son front de la Volga au Dniepr et prépara ainsi la perte de ses armées.

Ce fut le cas en 1920, lors de la guerre contre les Polonais, quand, sous-estimant l’importance du facteur national en Pologne et grisés par la réussite aisée d’une avance spectaculaire, nous entreprîmes, — objectif alors au-dessus de nos forces, — de percer vers l’Europe par Varsovie, dressâmes contre les troupes soviétiques l’immense majorité de la population polonaise et créâmes de la sorte une situation qui réduisit à néant les succès remportés par les armées soviétiques devant Minsk et Jitomir et compromit le prestige du pouvoir des Soviets en Occident.

Enfin, il est des moments où il faut négliger le succès tactique, se résigner à bon escient à des échecs et à des pertes d’ordre tactique pour s’assurer des avantages stratégiques dans l’avenir.

Cela arrive assez souvent à la guerre, quand l’une des parties, pour sauver les cadres de ses troupes et les soustraire aux coups d’un adversaire supérieur en forces, bat méthodiquement en retraite et abandonne sans coup férir des villes et des régions entières, afin de gagner du temps et de regrouper ses forces en vue des combats nouveaux, des combats décisifs de l’avenir.

Ce fut le cas en Russie en 1918, au moment de l’offensive allemande, quand notre Parti dut accepter la paix de Brest-Litovsk, qui présentait de très gros inconvénients quant à l’effet politique immédiat, afin de conserver l’alliance de la paysannerie assoiffée de paix, d’obtenir une trêve, de créer une armée nouvelle et de s’assurer ainsi des avantages stratégiques pour l’avenir.

Autrement dit, la tactique ne saurait être subordonnée à des préoccupations éphémères, elle ne doit pas se laisser guider par la considération de l’effet politique immédiat ; encore moins doit-elle perdre le contact des réalités et bâtir des châteaux en Espagne : il faut qu’elle soit fixée en fonction des objectifs et des possibilités de la stratégie.

La tactique a surtout pour mission de déterminer, en suivant les indications de la stratégie et en tenant compte de l’expérience de la lutte révolutionnaire des ouvriers de tous les pays, les formes et les méthodes les mieux appropriées aux conditions concrètes de la lutte à un moment donné.

5. Les formes de lutte.

Les méthodes de conduite de la guerre, les formes de guerre ne sont pas toujours identiques. Elles changent avec les conditions du développement, surtout avec le développement de la production. Sous Gengis Khan, on faisait la guerre autrement que sous Napoléon III ; au XX° siècle, on la fait autrement qu’au XIX°.

L’art militaire, dans les conditions actuelles, consiste à bien connaître toutes les formes de la guerre et toutes les réalisations de la science dans ce domaine pour les utiliser rationnellement, les combiner à bon escient ou appliquer au moment voulu telle ou telle de ces formes, selon les circonstances.

Il faut en dire autant des formes de la lutte dans le domaine politique. Elles sont plus variées encore que les formes de la guerre.

Elles changent avec le développement de l’économie, de la vie sociale, de la culture, avec l’état des classes, le rapport des forces qui s’affrontent, le caractère du pouvoir, enfin avec les relations internationales, etc.

Lutte clandestine sous l’absolutisme, avec grèves partielles et manifestations ouvrières ; lutte ouverte lorsqu’il existe des “possibilités légales”, et grèves politiques de masse des ouvriers ; lutte parlementaire, par exemple à la Douma, et action extraparlementaire des masses allant parfois jusqu’à l’insurrection armée ; enfin, formes étatiques de lutte après la prise du pouvoir par le prolétariat, quand celui-ci a la possibilité de s’assurer toutes les ressources et toutes les forces de l’Etat, y compris l’armée : telles sont, dans l’essentiel, les formes de combat que présente la pratique de la lutte révolutionnaire du prolétariat.

Le Parti a pour devoir de connaître à fond toutes les formes de lutte, de les combiner rationnellement sur le champ de bataille et de concentrer de façon judicieuse son effort sur celles qui conviennent le mieux à la situation.

6. Les formes d’organisation.

Les formes d’organisation des armées, les armes et catégories de troupes sont d’ordinaire adaptées aux formes et méthodes de conduite de la guerre.

Elles changent avec ces dernières. Dans une guerre de mouvement, c’est souvent la cavalerie, opérant par grandes unités, qui décide.

En revanche, dans une guerre de positions, la cavalerie ne joue aucun rôle, ou ne joue qu’un rôle secondaire : ce sont l’aviation et l’artillerie lourde, les gaz et les chars qui entraînent la décision.

L’art militaire a pour devoir de s’assurer le concours de toutes les armes, de les porter à leur perfection et d’en combiner judicieusement l’emploi.

On peut en dire autant des formes d’organisation en politique. Ici comme dans le domaine militaire, elles s’adaptent aux formes de la lutte.

Organisations clandestines de révolutionnaires professionnels à l’époque de l’absolutisme ; organisations éducatives, syndicales, coopératives et parlementaires (groupe à la Douma, etc.) à l’époque de la Douma ; comités d’usine, comités paysans, comités de grèves, Soviets des députés ouvriers et soldats, comités militaires révolutionnaires et large parti prolétarien reliant entre elles toutes ces formes d’organisation, dans la période des actions de masse et des insurrections ; enfin, forme étatique d’organisation du prolétariat, quand le pouvoir est concentré entre les mains de la classe ouvrière : telles sont, pour l’essentiel, les formes d’organisation sur lesquelles le prolétariat en lutte contre la bourgeoisie peut et doit s’appuyer dans des conditions données.

Le Parti a pour devoir de s’assimiler toutes ces formes d’organisation, de les porter à leur perfection et de combiner judicieusement leur activité à tout moment.

7. Le mot d’ordre. La directive.

Des décisions bien formulées, qui traduisent les buts de la guerre ou de la bataille et sont populaires parmi les troupes, ont parfois au front une importance décisive pour galvaniser l’armée, maintenir le moral, etc.

S’ils sont bien adaptés, les ordres du jour, les mots d’ordre ou les proclamations à l’adresse des armées sont aussi importants pour toute la marche de la guerre qu’une excellente artillerie lourde ou d’excellents chars rapides.

Les mots d’ordre ont plus d’importance encore dans le domaine politique, où l’on a affaire à des dizaines, à des centaines de millions d’hommes, avec leurs revendications et leurs besoins différents.

Un mot d’ordre est l’énoncé clair et concis des buts de la lutte, immédiats ou lointains, donné par un groupement dirigeant, par exemple celui du prolétariat, c’est-à-dire son parti. Les mots d’ordre diffèrent selon que les objectifs de la lutte embrassent soit toute une période historique, soit certaines phases ou certains épisodes de cette période.

Le mot d’ordre “A bas l’autocratie !”, lancé pour la première fois par le groupe “Libération du Travail” [3] dans les années 1880-1890, était un mot d’ordre de propagande, puisqu’il se proposait de gagner au Parti des adhésions individuelles ou celles de groupements composés des lutteurs les plus fermes et les plus conséquents.

A l’époque de la guerre russo-japonaise, quand l’instabilité de l’autocratie devint plus ou moins évidente pour les couches les plus larges de la classe ouvrière, il devint un mot d’ordre d’agitation, puisqu’il visait désormais à gagner des millions de travailleurs.

Dans la période qui précéda la révolution de février 1917, quand le tsarisme eut fait définitivement faillite aux yeux des masses, le mot d’ordre d’agitation “A bas l’autocratie !” devint un mot d’ordre d’action, puisqu’il visait à entraîner des millions d’hommes à l’assaut du tsarisme.

Pendant la révolution de février, ce mot d’ordre devint une directive du Parti, c’est-à-dire un appel direct à s’emparer de telle et telle administration, de tel et tel point dans le système tsariste en un délai déterminé, puisqu’il s’agissait cette fois de renverser le tsarisme, de le détruire.

La directive est un appel direct du Parti à agir à un moment et sur un point déterminés, un appel qui a force de loi pour tous les membres du Parti et qui, d’ordinaire, est appuyé par les larges masses de travailleurs s’il formule leurs revendications d’une façon juste et précise, s’il vient réellement à son heure.

Il est aussi périlleux de confondre mot d’ordre et directive, ou mot d’ordre d’agitation et mot d’ordre d’action, qu’il peut être dangereux, sinon funeste, d’agir ou trop tôt ou trop tard.

En avril 1917, le mot d’ordre “Tout le pouvoir aux Soviets !” était un mot d’ordre d’agitation. La manifestation qui entoura le Palais d’Hiver à Pétrograd, en avril 1917, en proclamant le mot d’ordre “Tout le pouvoir aux Soviets !”, était une tentative – et une tentative prématurée, donc néfaste, – de faire de ce mot d’ordre un mot d’ordre d’action [4].

C’était l’exemple d’une confusion des plus dangereuses entre un mot d’ordre d’agitation et un mot d’ordre d’action. Le Parti eut raison de blâmer les promoteurs de cette manifestation, puisqu’il savait que les conditions faisaient encore défaut pour transformer un tel mot d’ordre en un mot d’ordre d’action et qu’une intervention prématurée du prolétariat pouvait entraîner l’écrasement de ses forces.

D’autre part, il est des cas où le Parti se trouve dans l’obligation d’annuler ou de modifier “dans les vingt-quatre heures” un mot d’ordre (ou une directive) opportun et déjà adopté, afin d’éviter le piège de l’adversaire, ou de remettre l’exécution d’une directive à un moment plus favorable.

Ce fut le cas à Pétrograd, en juin 1917, quand une manifestation d’ouvriers et de soldats préparée avec soin et fixée au 10 juin fut “inopinément” décommandée par le Comité central de notre Parti en raison des changements intervenus dans la situation.

Le Parti a pour devoir de transformer judicieusement et à point nommé les mots d’ordre d’agitation en mots d’ordre d’action, ou les mots d’ordre d’action en directives concrètes ; ou encore, si la situation l’exige, de faire preuve de la souplesse et de la fermeté requises pour retirer en temps utile tels ou tels mots d’ordre, fassent-ils populaires, fussent-ils pressants.

 II – LE PLAN STRATEGIQUE

1. Les tournants historiques. Les plans stratégiques.

La stratégie du Parti n’est pas quelque chose de constant, qui serait donné une fois pour toutes. Elle change avec les tournants de l’histoire, avec les transformations historiques.

Ces changements se traduisent par l’établissement, pour chaque tournant historique, d’un plan stratégique particulier, qui lui correspond et qui reste en vigueur durant toute la période comprise entre deux tournants. Le plan stratégique comporte la détermination de l’axe de l’effort principal des énergies révolutionnaires et le schéma de la disposition adéquate de millions d’hommes sur le front social.

Naturellement, un plan stratégique bon pour une période historique qui a ses caractères propres, ne saurait convenir à une autre période dont les particularités sont toutes autres. A chaque tournant historique correspond le plan stratégique nécessaire pour lui et adapté à ses besoins.

On peut en dire autant par rapport à l’art militaire. Le plan stratégique élaboré contre Koltchak ne pouvait convenir à la campagne contre Denikine ; cette fois, il en fallait un autre, lequel, à son tour, ne pouvait servir, disons, pour la guerre de 1920 contre les Polonais puisque les axes d’effort principaux, aussi bien que les schémas relatifs à la disposition du gros des forces, ne pouvaient manquer de différer dans ces trois cas.

L’histoire russe contemporaine a connu trois tournants principaux qui ont donné naissance, dans la vie de notre Parti, à trois plans stratégiques différents. Nous croyons devoir les retracer brièvement pour montrer comment le Parti, d’une façon générale, change ses plans stratégiques en fonction des mouvements nouveaux de l’histoire.

2. Le premier tournant historique et l’orientation sur la révolution démocratique bourgeoise en Russie.

Ce tournant a commencé au début du XX° siècle, pendant la guerre russo-japonaise, quand la défaite des armées tsaristes et les grèves politiques grandioses des ouvriers russes eurent mis en branle et précipité dans la lutte politique toutes les classes de la population. Il a pris fin lors de la révolution de février 1917.

Au cours de cette période, deux plans stratégiques se sont affrontés au sein de notre Parti : celui des menchéviks (Plékhanov-Martov, 1905) et celui des bolchéviks (le camarade Lénine, 1905).

La stratégie menchévik prévoyait que le coup principal contre le tsarisme serait porté par une coalition de la bourgeoisie libérale et du prolétariat.

Partant du fait que la révolution était alors considérée comme bourgeoise, ce plan attribuait l’hégémonie (la direction) du mouvement à la bourgeoisie libérale et vouait le prolétariat au rôle d’”opposition d’extrême-gauche”, de “stimulant” de la bourgeoisie, en perdant de vue, ou presque, le fait que la paysannerie était l’une des forces révolutionnaires essentielles.

On conçoit sans peine que ce plan était foncièrement utopique, puisqu’il laissait de côté les millions de paysans dans un pays comme la Russie ; il était réactionnaire, puisqu’il confiait le sort de la révolution à la bourgeoisie libérale (hégémonie de la bourgeoisie) ; celle-ci, en effet, était toujours prête à mettre fin, en transigeant avec le tsarisme, à la révolution, dont la victoire complète ne l’intéressait nullement.

La stratégie bolchévik (voir Deux Tactiques [5] du camarade Lénine) prévoyait que le coup principal de la révolution contre le tsarisme serait porté par une coalition du prolétariat et de la paysannerie, la bourgeoisie libérale étant neutralisée.

Partant du fait que la bourgeoisie libérale n’était pas intéressée à la victoire complète de la révolution démocratique bourgeoise, qu’à la victoire de la révolution elle préférait une transaction avec le tsarisme aux dépens des ouvriers et des paysans, ce plan attribuait l’hégémonie du mouvement révolutionnaire au prolétariat, seule classe de la Russie qui fût révolutionnaire jusqu’au bout.

Ce plan avait ceci de remarquable que non seulement il tenait un compte correct des forces motrices de la révolution, mais il renfermait en germe l’idée de la dictature du prolétariat (hégémonie du prolétariat) ; il prévoyait d’une façon géniale la phase suivante, la phase supérieure, de la révolution de Russie et facilitait le passage à cette phase.

Le cours ultérieur de la révolution jusqu’en février 1917 a confirmé entièrement la justesse de ce plan stratégique.

3. Le deuxième tournant historique et l’orientation sur la dictature du prolétariat en Russie.

Le deuxième tournant a commencé avec la révolution de février 1917, après le renversement du tsarisme ; à ce moment, la guerre impérialiste avait mis à nu les plaies mortelles du capitalisme dans le monde entier ; la bourgeoisie libérale, incapable de prendre la direction effective du pays, avait dû se contenter d’un pouvoir tout formel (Gouvernement provisoire) ; les Soviets des députés ouvriers et soldats, qui détenaient en fait le pouvoir, manquaient d’expérience et manquaient aussi de la volonté de faire de ce pouvoir l’usage nécessaire ; les soldats du front, les ouvriers et les paysans de l’arrière gémissaient sous le poids de la guerre et de la ruine économique ; le régime de la “dualité du pouvoir” et de la “commission de contacts” [6], déchiré par ses contradictions internes et également incapable de faire la guerre ou la paix, loin de trouver une “issue à l’impasse”, ne faisait qu’ajouter à la confusion.

Cette période s’est terminée par la Révolution d’octobre 1917.

Deux plans stratégiques s’affrontaient alors au sein des Soviets : le plan des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, d’une part, le plan bolchévik, d’autre part.

La stratégie menchévik et socialiste-révolutionnaire qui, les premiers temps, hésitait entre les Soviets et le Gouvernement provisoire, entre la révolution et la contre-révolution, s’est cristallisée définitivement lors de l’ouverture de la Conférence démocratique (septembre 1917).

Elle visait à écarter, peu à peu mais sans relâche, les Soviets du pouvoir, et à concentrer tout le pouvoir dans le pays entre les mains d’un “Préparlement”, préfiguration du futur parlement bourgeois.

Les questions de la paix et de la guerre, les questions agraire et ouvrière, ainsi que la question nationale, étaient ajournées jusqu’à la convocation d’une Assemblée constituante, elle-même ajournée sine die.

“Tout le pouvoir à l’Assemblée constituante !” : c’est ainsi que les socialistes révolutionnaires et les menchéviks formulaient leur plan stratégique. C’était un plan qui préparait la dictature de la bourgeoisie, dictature bien peignée et bien pommadée, il est vrai, et “parfaitement démocratique”, mais qui n’en était pas moins une dictature de la bourgeoisie.

La stratégie bolchévik (voir les Thèses du camarade Lénine publiées en avril 1917 [7]) prévoyait que le coup primordial serait porté par les forces réunies du prolétariat et de la paysannerie pauvre, afin de liquider le pouvoir de la bourgeoisie et d’organiser la dictature du prolétariat sous la forme d’une république des Soviets.

Rupture avec l’impérialisme et sortie de la guerre ; affranchissement des nationalités opprimées de l’ancien Empire russe ; expropriation des grands propriétaires fonciers et des capitalistes ; préparation des conditions permettant d’organiser une économie socialiste : tels étaient les éléments du plan stratégique des bolchéviks durant cette période.

“Tout le pouvoir aux Soviets !” : c’est ainsi que les bolchéviks formulaient alors leur plan stratégique. Il avait ceci d’important que, non seulement il tenait un compte correct des forces motrices de la révolution nouvelle, de la révolution prolétarienne, en Russie, mais il facilitait et accélérait le déclenchement d’un mouvement révolutionnaire en Occident.

Le cours ultérieur des événements jusqu’à la Révolution d’Octobre a confirmé entièrement la justesse de ce plan stratégique.

4. Le troisième tournant historique et l’orientation sur la révolution prolétarienne en Europe.

Le troisième tournant a commencé avec la Révolution d’Octobre ;

à ce moment, la lutte à mort que se livraient les deux groupements impérialistes d’Occident avait atteint son point culminant ;

il était manifeste que la crise révolutionnaire mûrissait en Occident ;

en Russie, le pouvoir bourgeois, ayant fait faillite et empêtré dans ses contradictions, était tombé sous les coups de la révolution prolétarienne ;

une fois victorieuse, cette révolution, après avoir rompu avec l’impérialisme et être sortie de la guerre, avait trouvé dans les coalitions impérialistes d’Occident des ennemis jurés ;

les actes du nouveau gouvernement soviétique relatifs à la paix, à la confiscation des terres des grands propriétaires fonciers, à l’expropriation des capitalistes et à l’affranchissement des nationalités opprimées lui avaient gagné la confiance de millions de travailleurs du monde entier.

C’était un tournant de portée internationale, puisque pour la première fois le front mondial du Capital était rompu, pour la première fois la question du renversement du capitalisme était posée en pratique.

Par là-même, la Révolution d’Octobre cessait d’être une force purement nationale et russe, pour devenir une force internationale ; et les ouvriers russes, autrefois détachement retardataire du prolétariat international, passaient à son avant-garde, en éveillant par leur lutte pleine d’abnégation les ouvriers d’Occident et les pays opprimés d’Orient.

Ce tournant n’a pas encore atteint le terme de son développement, il ne s’est pas encore effectué à l’échelle internationale ; mais sa teneur et son orientation générale se sont déjà révélées d’une façon suffisamment claire.

Deux plans stratégiques s’affrontaient alors dans les milieux politiques de Russie : le plan des contre-révolutionnaires, qui avaient entraîné dans leurs organisations la partie active des menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, et le plan des bolchéviks.

Les contre-révolutionnaires et les éléments actifs des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks visaient à grouper dans un même camp tous les mécontents : les officiers de l’ancien régime à l’arrière et au front, les gouvernements nationalistes bourgeois des régions périphériques, les capitalistes et les grands propriétaires fonciers expropriés par la révolution, les agents de l’Entente qui préparaient l’intervention, etc.

Ils s’orientaient sur le renversement d’un pouvoir des Soviets par des soulèvements ou par l’intervention étrangère, et sur la restauration du régime capitaliste en Russie.

Les bolchéviks, au contraire, visaient à consolider la dictature du prolétariat à l’intérieur de la Russie et à étendre la sphère d’action de la révolution prolétarienne à tous les pays du monde en unissant l’effort des prolétaires de Russie à ceux du prolétariat européen et des pays opprimés d’Orient contre l’impérialisme mondial.

Le camarade Lénine a résumé ce plan stratégique en une très remarquable formule, brève et précise, que l’on trouve dans sa brochure La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky : “[Faire] le maximum de ce qui est réalisable dans un seul pays (le sien. – J. S.) POUR le développement, le soutien, l’éveil de la révolution, dans tous les pays [8].

” Ce qui fait la valeur de ce plan stratégique, c’est que non seulement il tenait un compte correct des forces motrices de la révolution mondiale, mais il prévoyait et facilitait l’évolution des choses qui, par la suite, a imposé la Russie soviétique à l’attention du mouvement révolutionnaire du monde entier et a fait d’elle le porte-drapeau de l’émancipation des ouvriers d’Occident et des colonies d’Orient.

Le développement ultérieur de la révolution dans le monde entier et les cinq ans d’existence du pouvoir des Soviets en Russie ont entièrement confirmé la justesse de ce plan stratégique.

Quand on voit, par exemple, les contre-révolutionnaires, les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks, qui ont tenté à plusieurs reprises de renverser le pouvoir des Soviets, se morfondre aujourd’hui dans l’émigration, alors que le pouvoir des Soviets et l’organisation prolétarienne internationale deviennent un instrument de première importance de la politique du prolétariat mondial, n’est-il pas manifeste que ces faits plaident en faveur du plan stratégique des bolchéviks ?

NOTES

[1] L’article de Staline : “A propos de la stratégie et de la tactique des communistes russes” parut le 14 mars 1923, dans le numéro 56 de la Pravda, consacré au 25° anniversaire du Parti communiste (bolchévik) de Russie, ainsi que dans la Pétrogradskaïa Pravda, n° 57, 58 et 59 en date des 14, 15 et 16 mars 1923, et dans la revue Kommounistitcheskaïa Révoloutsia, n° 7 (46) du 1er avril 1923. Des extraits en furent reproduits plus tard, sous le titre “La Révolution d’Octobre et la stratégie des communistes russes”, dans l’ouvrage de Staline : La Révolution d’Octobre, Moscou, 1932.

[2] Université Sverdlov, ou Université communiste ouvrière et paysanne J. Sverdlov. Sur l’initiative de J. Sverdlov, on avait organisé en 1918, auprès du Comité exécutif central de la RSFSR, des cours de brève durée pour propagandistes et agitateurs ; ces cours prirent, en janvier 1919, le nom d’Ecole d’administration soviétique. C’est sur la base de cette institution que le VIII° Congrès du PC (b) décida de créer une Ecole centrale du travail dans les Soviets et le Parti, qui devint, dans la seconde moitié de 1919, l’Université communiste ouvrière et paysanne J. Sverdlov.

[3] Le groupe “Libération du Travail”, premier groupe marxiste russe, fut fondée à Genève en 1883 par G. Plékhanov. (Sur son activité et son rôle historique, voir l’Histoire du PC (b) de l’URSS, Moscou, 1953, pp. 13-23).

[4] Lors de la manifestation politique de masse qui se déroula à Pétrograd les 20 et 21 avril 1917, un groupe de membres du Comité de Pétrograd du Parti bolchevik (Bagdatiev et autres) lança le mot d’ordre de renversement immédiat du Gouvernement provisoire, malgré la directive du Comité central du Parti bolchévik qui recommandait de donner à cette manifestation un caractère pacifique. Le Comité central condamna le geste de ces aventuriers de “gauche” (voir V. Lénine : Œuvres, 4° édition, t. 24, pp. 208-210).

[5] Lénine : Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (voir Oeuvres, 4° édition, tome IX, pp. 1-119).

[6] La “Commission de contact”, composée de Tchkhéïdzé, Steklov, Soukhanov, Philippovski et Skobélev (et, par la suite, de Tchernov et de Tsérétéli), avait été désignée par le Comité exécutif (d’opinion menchévik et socialiste-révolutionnaire) du Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd, le 7 mars 1917, pour entrer en contact avec le Gouvernement provisoire, “influer” sur lui et “contrôler” son activité.

En fait, la “commission de contact” aida le Gouvernement provisoire à appliquer sa politique bourgeoise et essaya de détourner les masses ouvrières de la lutte révolutionnaire active tendant à faire passer tout le pouvoir aux Soviets. Elle subsista jusqu’en mai 1917, date à laquelle les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires se firent représenter directement au Gouvernement provisoire.

[7] Lénine : Les tâches du prolétariat dans notre révolution (voir Oeuvres, 4° édition, tome XXIV, pp. 1-7).

[8] Lénine : La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky (voir Oeuvres, t. 28, p. 302).

=>Oeuvres de Staline

Staline : Discours radiodiffusé du 3 juillet 1941

Camarades ! Citoyens !
Frères et Sœurs !
Combattants de notre armée et de notre flotte !
Je m’adresse à vous, mes amis !

La perfide agression militaire de l’Allemagne hitlérienne, commencée le 22 juin, se poursuit contre notre Patrie.

Malgré la résistance héroïque de l’Armée rouge, et bien que les meilleures divisions de l’ennemi et les unités les meilleures de son aviation aient déjà été défaites et aient trouvé la mort sur les champs de bataille, l’ennemi continue a se ruer en avant, jetant sur le front des forces nouvelles.

Les troupes hitlériennes ont pu s’emparer de la Lituanie, d’une grande partie de la Lettonie, de la partie ouest de la Biélorussie, d’une partie de l’Ukraine occidentale.

L’aviation fasciste étend l’action de ses bombardiers, en soumettant au bombardement Mourmansk, Orcha, Moguilev, Smolensk, Kiev, Odessa, Sébastopol.

Un grave danger pèse sur notre Patrie.

Comment a-t-il pu se faire que notre glorieuse Armée rouge ait abandonné aux troupes fascistes une série de nos villes et régions ?

Les troupes fascistes allemandes sont-elles vraiment invincibles comme le proclament sans cesse à cor et a cri les propagandistes fascistes fanfarons ?

Non, bien sûr.

L’histoire montre qu’il n’a jamais existé et qu’il n’existe pas d’armées invincibles.

On estimait que l’armée de Napoléon était invincible.

Mais elle a été battue successivement par les troupes russes, anglaises, allemandes.

L’armée allemande de Guillaume, au cours de la première guerre impérialiste, était également considérée comme une armée invincible ; mais elle s’est vu infliger mainte défaite par les troupes russes et anglo-françaises, et elle a été finalement battue par les troupes anglo-françaises.

Il faut en dire autant de l’actuelle armée allemande fasciste de Hitler.

Elle n’avait pas encore rencontré de sérieuse résistance sur le continent européen.

C’est seulement sur notre territoire qu’elle a rencontré une résistance sérieuse.

Et si a la suite de cette résistance les meilleures divisions de l’armée fasciste allemande ont été battues par notre Armée rouge, c’est que l’armée fasciste hitlérienne peut également être battue et le sera comme le furent les armées de Napoléon et de Guillaume.

Qu’une partie de notre territoire se soit néanmoins trouvée envahie par les troupes fascistes allemandes, cela s’explique surtout par le fait que la guerre de l’Allemagne fasciste contre l’URSS a été déclenchée dans des conditions avantageuses pour les troupes allemandes et désavantageuses pour les troupes soviétiques.

En effet, les troupes de l’Allemagne, comme pays menant la guerre, avaient été entièrement mobilisées.

170 divisions lancées par l’Allemagne contre l’URSS et amenées aux frontières de ce pays se tenaient entièrement prêtes, n’attendant que le signal pour se mettre en marche.

Tandis que, pour les troupes soviétiques, il fallait encore les mobiliser et les amener aux frontières.

Chose très importante encore, c’est que l’Allemagne fasciste a violé perfidement et inopinément le pacte de non-agression conclu, en 1939, entre elle et l’URSS sans vouloir tenir compte qu’elle serait regardée par le monde entier comme l’agresseur.

On conçoit que notre pays pacifique, qui ne voulait pas assumer l’initiative de la violation du pacte, ne pouvait s’engager sur ce chemin de la félonie.

On peut nous demander : comment a-t-il pu se faire que le Gouvernement soviétique ait accepté de conclure un pacte de non-agression avec des félons de cette espèce et des monstres tels que Hitler en Ribbentrop ?

Le Gouvernement soviétique n’a-t-il pas en l’occurrence commis une erreur ?

Non, bien sûr.

Le pacte de non-agression est un pacte de paix entre deux Etats.

Et c’est un pacte de ce genre que l’Allemagne nous avait proposé en 1939.

Le Gouvernement soviétique pouvait-il repousser cette proposition ?

Je pense qu’aucun Etat pacifique ne peut refuser un accord de paix avec une Puissance voisine, même si a la tête de cette dernière se trouvent des monstres et des cannibales comme Hitler et Ribbentrop.

Cela, bien entendu, a une condition expresse : que l’accord de paix ne porte atteinte, ni directement ni indirectement, a l’intégrité territoriale, a l’indépendance et a l’honneur de l’Etat pacifique.

On sait que le pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS était justement un pacte de ce genre.

Qu’avons-nous gagné en concluant avec l’Allemagne un pacte de non-agression ?

Nous avons assuré a notre pays la paix pendant un an et demi et la possibilité de préparer nos forces a la riposte au cas où l’Allemagne fasciste se serait hasardée a attaquer notre pays en dépit du pacte.

C’est la un gain certain pour nous et une perte pour l’Allemagne fasciste.

Qu’est-ce que l’Allemagne fasciste a gagné et qu’est-ce qu’elle a perdu, en rompant perfidement le pacte et en attaquant l’URSS ?

Elle a obtenu ainsi un certain avantage pour ses troupes pendant un court laps de temps, mais elle a perdu au point de vue politique, en se démasquant aux yeux du monde comme un agresseur sanglant.

Il est hors de doute que cet avantage militaire de courte durée n’est pour l’Allemagne qu’un épisode, tandis que l’immense avantage politique de l’URSS est un facteur sérieux et durable, appelé à favoriser les succès militaires décisifs de l’Armée rouge dans la guerre contre l’Allemagne fasciste.

Voilà pourquoi toute notre vaillante armée, toute notre vaillante flotte navale, tous nos aviateurs intrépides, tous les peuples de notre pays, tous les meilleurs hommes d’Europe, d’Amérique et d’Asie, enfin tous les meilleurs hommes de l’Allemagne flétrissent l’action perfide des fascistes allemands et sympathisent avec le Gouvernement soviétique, approuvent la conduite du Gouvernement soviétique et se rendent compte que notre cause est juste, que l’ennemi sera écrasé, et que nous vaincrons.

La guerre nous ayant été imposée, notre pays est entré dans un combat a mort avec son pire et perfide ennemi, le fascisme allemand. Nos troupes se battent héroïquement contre un ennemi abondamment pourvu de chars et d’aviation.

L’Armée et la Flotte rouges, surmontant de nombreuses difficultés, se battent avec abnégation pour chaque pouce de terre soviétique.

Les forces principales de l’Armée rouge, pourvues de milliers de chars et d’avions, entrent en action. La vaillance des guerriers de l’Armée rouge est sans exemple. La riposte que nous infligeons a l’ennemi s’accentue et se développe. Aux côtés de l’Armée rouge le peuple soviétique tout entier se dresse pour la défense de la Patrie.

Que faut-il pour supprimer le danger qui pèse sur notre Patrie et quelles mesures faut-il prendre pour écraser l’ennemi ?

Il faut tout d’abord que nos hommes, les hommes soviétiques, comprennent toute la gravité du danger qui menace notre pays et renoncent a la quiétude et a l’insouciance, a l’état d’esprit qui est celui du temps de la construction pacifique, état d’esprit parfaitement compréhensible avant la guerre, mais funeste aujourd’hui que la guerre a radicalement changé la situation.

L’ennemi est cruel, inexorable.

Il s’assigne pour but de s’emparer de nos terres arrosées de notre sueur, de s’emparer de notre blé et de notre pétrole, fruits de notre labeur.

Il s’assigne pour but de rétablir le pouvoir des grands propriétaires fonciers, de restaurer le tsarisme, d’anéantir la culture et l’indépendance nationales des Russes, Ukrainiens, Biélorussiens, Lituaniens, Lettons, Estoniens, Ouzbeks, Tatars, Moldaves, Géorgiens, Arméniens, Azerbaidjans et autres peuples libres de l’Union soviétique ; de les germaniser, d’en faire les esclaves des princes et des barons allemands.

Il s’agit ainsi de la vie ou de la mort de l’Etat soviétique, de la vie ou de la mort des peuples de l’URSS ; il s’agit de la liberté ou de la servitude des peuples de l’Union soviétique.

Il faut que les hommes soviétiques le comprennent et cessent d’être insouciants ; qu’ils se mobilisent et réorganisent tout leur travail selon un mode nouveau, le mode militaire, qui ne ferait pas quartier a l’ennemi.

Il faut aussi qu’il n’y ait point de place dans nos rangs pour les pleurnicheurs et les poltrons, les semeurs de panique et les déserteurs ; que nos hommes soient exempts de peur dans la lutte et marchent avec abnégation dans notre guerre libératrice pour le salut de la Patrie, contre les asservisseurs fascistes.

Le grand Lénine, qui a créé notre Etat, a dit que la qualité essentielle des hommes soviétiques doit être le courage, la vaillance, l’intrépidité dans la lutte, la volonté de se battre aux côtés du peuple contre les ennemis de notre Patrie.

Il faut que cette excellente qualité bolchevique devienne celle des millions et des millions d’hommes de l’Armée rouge, de notre Flotte rouge et de tous les peuples de l’Union soviétique.

Il faut immédiatement réorganiser tout notre travail sur le pied de guerre, en subordonnant toutes choses aux intérêts du front et à l’organisation de l’écrasement de l’ennemi.
Les peuples de l’Union soviétique voient maintenant que le fascisme allemand est inexorable dans sa rage furieuse et dans sa haine contre notre Patrie qui assure a tous les travailleurs le travail libre et le bien-être.

Les peuples de l’Union soviétique doivent se dresser pour la défense de leurs droits, de leur terre, contre l’ennemi.

L’Armée et la Flotte rouges ainsi que tous les citoyens de l’Union soviétique doivent défendre chaque pouce de la terre soviétique, se battre jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour nos villes et nos villages, faire preuve de courage, d’initiative et de présence d’esprit, – toutes qualités propres a notre peuple.

Il nous faut organiser une aide multiple a l’Armée rouge, pourvoir a son recrutement intense, lui assurer le ravitaillement nécessaire, organiser le transport rapide des troupes et des matériels de guerre, prêter un large secours aux blessés.

Il nous faut affermir l’arrière de l’Armée rouge, en subordonnant a cette œuvre tout notre travail ; assurer l’intense fonctionnement de toutes les entreprises ; fabriquer en plus grand nombre fusils, mitrailleuses, canons, cartouches, obus, avions ; organiser la protection des usines, des centrales électriques, des communications téléphoniques et télégraphiques ; organiser sur place la défense antiaérienne.

II nous faut organiser une lutte implacable contre les désorganisateurs de l’arrière, les déserteurs, les semeurs de panique, les propagateurs de bruits de toutes sortes, anéantir les espions, les agents de diversion, les parachutistes ennemis en apportant ainsi un concours rapide à nos bataillons de chasse.

Il ne faut pas oublier que l’ennemi est perfide, rusé, expert en l’art de tromper et de répandre de faux bruits.

De tout cela il faut tenir compte et ne pas se laisser prendre à la provocation.

Il faut immédiatement traduire devant le Tribunal militaire, sans égard aux personnalités, tous ceux qui, semant la panique et faisant preuve de poltronnerie, entravent l’œuvre de la défense.

En cas de retraite forcée des unités de l’Armée rouge, il faut emmener tout le matériel roulant des chemins de fer, ne pas laisser à l’ennemi une seule locomotive ni un seul wagon ; ne pas laisser a l’ennemi un seul kilogramme de blé, ni un litre de carburant.

Les kolkhoziens doivent emmener tout leur bétail, verser leur blé en dépôt aux organismes d’Etat qui l’achemineront vers les régions de l’arrière.

Toutes les matières de valeur, y compris les métaux non ferreux, le blé et le carburant qui ne peuvent être évacués doivent être absolument détruites.

Dans les régions occupées par l’ennemi il faut former des détachements de partisans à cheval et à pied, des groupes de destruction pour lutter contre les unités de l’armée ennemie, pour attiser la guérilla en tous lieux, pour faire sauter les ponts et les routes, détériorer les communications téléphoniques et télégraphiques, incendier les forêts, les dépôts, les convois.

Dans les régions envahies il faut créer des conditions insupportables pour l’ennemi et tous ses auxiliaires, les poursuivre et les détruire a chaque pas, faire échouer toutes les mesures prises par l’ennemi.

On ne peut considérer la guerre contre l’Allemagne fasciste comme une guerre ordinaire.

Ce n’est pas seulement une guerre qui se livre entre deux armées. C’est aussi la grande guerre du peuple soviétique tout entier contre les troupes fascistes allemandes.

Cette guerre du peuple pour le salut de la Patrie, contre les oppresseurs fascistes, n’a pas seulement pour objet de supprimer le danger qui pèse sur notre pays, mais encore d’aider tous les peuples d’Europe qui gémissent sous le joug du fascisme allemand.

Nous ne serons pas seuls dans cette guerre libératrice.

Nos fidèles alliés dans cette grande guerre, ce sont les peuples de l’Europe et de l’Amérique y compris le peuple allemand qui est asservi par les meneurs hitlériens.

Notre guerre pour la liberté de notre Patrie se confondra avec la lutte des peuples d’Europe et d’Amérique pour leur indépendance, pour les libertés démocratiques.

Ce sera le front unique des peuples qui s’affirment pour la liberté contre l’asservissement et la menace d’asservissement de la part des armées fascistes de Hitler.

Ceci étant, le discours historique prononcé par le Premier ministre de Grande-Bretagne, Monsieur Churchill, sur l’aide à prêter à l’Union soviétique et la déclaration du gouvernement des Etats-Unis se disant prêt à accorder toute assistance a notre pays ne peuvent susciter qu’un sentiment de reconnaissance dans le cœur des peuples de l’Union soviétique ; ce discours et cette déclaration sont parfaitement compréhensibles et significatifs.

Camarades, nos forces sont incalculables.

L’ennemi présomptueux s’en convaincra bientôt.

Aux côtés de l’Armée rouge se lèvent des milliers d’ouvriers, de kolkhoziens et d’intellectuels pour la guerre contre l’agresseur.

On verra se lever les masses innombrables de notre peuple.

Déjà les travailleurs de Moscou et de Leningrad, pour appuyer l’Armée rouge, ont entrepris d’organiser une milice populaire forte de milliers et de milliers d’hommes.

Cette milice populaire, il faut la créer dans chaque ville que menace le danger d’une invasion ennemie ; il faut dresser pour la lutte tous les travailleurs qui offriront leurs poitrines pour défendre leur liberté, leur honneur, leur pays, dans notre guerre contre le fascisme allemand, pour le salut de la Patrie.

Afin de mobiliser rapidement toutes les forces des peuples de l’URSS, en vue d’organiser la riposte a l’ennemi qui a attaqué perfidement notre Patrie, il a été formé un Comité d’Etat pour la Défense, qui détient maintenant la plénitude du pouvoir dans le pays.

Le Comité d’Etat pour la Défense a commencé son travail, il appelle le peuple entier a se rallier autour du Parti de Lénine et de Staline, autour du Gouvernement soviétique, pour soutenir avec abnégation l’Armée et la Flotte rouges, pour écraser l’ennemi, pour remporter la victoire.

Toutes nos forces pour le soutien de notre héroïque Armée rouge, de notre glorieuse Flotte rouge !

Toutes les forces du peuple pour écraser l’ennemi !

En avant vers notre victoire !

=>Oeuvres de Staline

Staline : Coup d’œil rapide sur les divergences dans le parti

10 mai 1905

Publié d’après le texte de la brochure éditée par le Comité de l’Union caucasienne du P.O.S.D.R. en mai 1905. Traduit du géorgien.

Cette brochure a été écrite à la fin d’avril 1905 en réponse aux articles de N. Jordania : “Majorité ou minorité”, paru dans le Social-démocrate, “Qu’est-ce qu’un parti ?”, publié dans le Mogzaouri, etc. Le Centre bolchévik à l’étranger en apprit bientôt la parution et, le 18 juillet 1905, Nadiejda Kroupskaïa demandait dans une lettre au Comité de l’Union caucasienne du P.O.S.D.R. qu’on en expédiât des exemplaires à l’étranger. Elle fut largement diffusée parmi les organisations bolchéviks de Transcaucasie ; c’est par elle que les ouvriers avancés apprirent à connaître les divergences à l’intérieur du parti et la position prise par Lénine et les bolchéviks. La brochure avait été publiée en mai 1905 par l’imprimerie clandestine d’Avlabar de l’Union caucasienne du P.O.S.D.R., en géorgien, et au mois d’août en russe et en arménien ; il en fut tiré 1.500 à 2.000 exemplaires dans chaque langue. (N.R.).

“La social-démocratie, c’est l’union du mouvement ouvrier et du socialisme.” Karl Kautsky.

Ils sont vraiment par trop importuns, nos “menchéviks” ! Je parle des “menchéviks” de Tiflis. Ayant eu vent des divergences dans le parti, les voilà qui vont répétant : qu’on le veuille ou non, partout et toujours nous parlerons de ces divergences ; qu’on le veuille ou non, nous nous en prendrons en toutes circonstances aux “bolchéviks” !

Et ils s’en prennent à nous comme des possédés. A tous les carrefours, entre eux ou devant des étrangers, bref, n’importe où, ils clament la même chose : méfiez-vous de la “majorité”, ces gens ne sont pas des nôtres, ils ne sont pas sûrs ! Non contents de leur champ d’action “habituel”, ils ont porté “l’affaire” dans les publications légales et par là, ils ont porté “l’affaire” une fois de plus, montré au monde leur… importunité.

De quoi la “majorité” s’est-elle rendue coupable ? Pourquoi notre “minorité” est-elle si “en colère” ?

Interrogeons l’histoire.

La “majorité” et la “minorité” sont apparues pour la première fois au deuxième congrès du parti (en 1903).

C’était le congrès où nos forces dispersées devaient s’unir en un parti unique, en un parti puissant. Nous autres, militants du parti, nous fondions de grands espoirs sur ce congrès. Enfin, nous exclamions-nous avec joie, nous allons pouvoir nous grouper au sein d’un parti unique ; nous pourrons agir suivant un plan d’ensemble !…

Sans doute notre action s’était-elle déjà exercée, mais elle était dispersée et inorganisée. Sans doute avions- nous déjà tenté de nous unir, et c’est pour cela que nous avions convoqué le premier congrès du parti (en 1898) ; notre “union” s’était même faite apparemment, mais cette unité n’existait qu’en paroles : le parti demeurait fractionné en groupes distincts ; ses forces toujours éparses demandaient à être réunies.

Et voici que le deuxième congrès du parti devait rassembler les forces dispersées, les souder. Nous devions créer un parti unique.

Mais il est apparu en fait que nos espoirs étaient jusqu’à un certain point prématurés. le congrès n’a pu nous donner un parti un et indivisible ; il n’a fait qu’en poser les fondements. En revanche, il nous a montré clairement qu’il existait deux tendances dans le parti : celle de l’Iskra (il s’agit ici de l’ancienne Iskra) [1] et celle de ses adversaires.

En conséquence, le congrès s’est scindé en deux parties : la “majorité” et la “minorité”. Les premiers se sont ralliés à la tendance de l’Iskra et se sont groupés autour d’elle ; les seconds, en tant qu’adversaires de l’Iskra, ont adopté la position contraire.

De cette façon, l’Iskra est devenue le drapeau de la “majorité” du parti, et sa position celle de la “majorité”.

Quelle voie suivait l’Iskra, que défendait-elle ?

Pour le comprendre, il faut savoir dans quelles conditions elle est apparue dans l’histoire.

L’Iskra a commencé à paraître en décembre 1900. C’était à l’époque où une crise s’était ouverte dans l’industrie russe. Peu à peu, la prospérité industrielle, qui s’était accompagnée d’une série de grèves corporatives (1896-1898), faisait place à la crise. Celle-ci, s’aggravant de jour en jour, devenait un obstacle aux grèves corporatives.

Néanmoins, le mouvement ouvrier se frayait un chemin et continuait à progresser : les petits ruisseaux se mêlaient pour ne former qu’un même torrent, le mouvement prenait une nuance de classe et s’engageait peu à peu dans la voie de la lutte politique. Le mouvement ouvrier grandissait avec une rapidité surprenante…

Seulement on ne voyait pas d’avant-garde, une social-démocratie [2] susceptible d’introduire dans ce mouvement une conscience socialiste, de l’unir au socialisme et de donner ainsi à la lutte du prolétariat un caractère social-démocrate.

Que faisaient donc les “social-démocrates” d’alors (on les appelait les “économistes”) ? Ils encensaient le mouvement spontané et répétaient avec insouciance : une conscience socialiste n’est pas si nécessaire au mouvement ouvrier, il atteindra bien son but sans elle ; l’essentiel, c’est le mouvement lui-même. Le mouvement est tout, la conscience une vétille. Un mouvement sans socialisme, voilà à quoi ils tendaient.

Quel sera, dans ce cas, le rôle de la social-démocratie de Russie ?

Celui d’instrument docile du mouvement spontané, affirmaient-ils. Il ne nous appartient pas d’introduire la conscience socialiste dans le mouvement ouvrier, il ne nous appartient pas de prendre la tête de ce mouvement : simplement de demeurer attentifs au mouvement et de noter avec précision ce qui se passe dans la vie sociale, – nous devons nous mettre à la remorque du mouvement spontané [3]. En un mot, on représentait la social-démocratie comme un poids mort dans le mouvement.

Qui ne reconnaît pas la social-démocratie ne doit pas non plus reconnaître le Parti social- démocrate. Voilà pourquoi les “économistes” répétaient si opiniâtrement que l’existence d’un parti politique du prolétariat était impossible en Russie.

Que les libéraux s’occupent de la lutte politique : cela leur sied mieux, disaient-ils. Nous devons exister comme par le passé sous forme de cercles distincts et agir isolément, chacun dans son coin.

Pas de parti, mais un cercle ! disaient-ils.

C’est ainsi que, d’une part, le mouvement ouvrier grandissait et avait besoin d’une avant- garde pour le guider ; et que, d’autre part, la “social-démocratie”, en la personne des “économistes”, au lieu de prendre la tête du mouvement, se récusait et se mettait à sa remorque.

Il fallait proclamer bien haut que le mouvement ouvrier spontané sans le socialisme n’est qu’un tâtonnement dans les ténèbres, qui peut-être aboutira un jour, mais sait-on quand et au prix de quelles souffrances ; que la conscience socialiste a donc une très grande importance pour le mouvement ouvrier.

Il fallait dire de même que la social-démocratie, qui incarne cette conscience, a le devoir d’introduire la conscience socialiste dans le mouvement ouvrier, d’en prendre toujours la tête au lieu de regarder du dehors le mouvement ouvrier spontané, de se mettre à sa remorque.

Il fallait d’autre part formuler cette idée que la social-démocratie de Russie a expressément le devoir de rassembler les différents détachements d’avant-garde du prolétariat, de les grouper en un parti unique et de mettre fin ainsi, une fois pour toutes, au désarroi du parti.

Et c’est l’élaboration de ces problèmes que l’Iskra avait abordée.

Voici ce qu’elle déclare dans son article-programme (voir l’Iskra n°1) :

“La social-démocratie, c’est l’union du mouvement ouvrier et du socialisme”[5], c’est-à-dire qu’un mouvement sans socialisme, ou un socialisme qui reste à l’écart du mouvement, sont des phénomènes indésirables, et que la social-démocratie doit les combattre.

Et comme les “économistes” et le groupe du Rabotchéié Diélo s’inclinaient devant le mouvement spontané, qu’ils diminuaient l’importance du socialisme, l’Iskra signalait que “détaché de la social- démocratie, le mouvement ouvrier s’amenuise et s’embourgeoise nécessairement”. Dès lors, la social-démocratie a pour devoir d’ “indiquer à ce mouvement son but final, ses tâches politiques, de préserver son indépendance politique et idéologique”.

Quels sont les devoirs qui incombent à la social-démocratie de Russie ?

De là, poursuit l’Iskra, découle naturellement la tâche que la social-démocratie russe est appelée à réaliser : faire pénétrer les idées socialistes et la conscience politique dans la masse du prolétariat et organiser un parti révolutionnaire indissolublement lié au mouvement ouvrier spontané, c’est-à-dire qu’elle doit toujours se trouver à la tête du mouvement et que son premier devoir est de grouper en un parti unique les forces social-démocrates du mouvement ouvrier.

C’est ainsi que la rédaction de l’Iskra [4] motive son programme.

L’Iskra a-t-elle réalisé ce superbe programme ?

Chacun sait avec quelle abnégation elle a appliqué ces idées si importantes. C’est ce qu’a clairement montré le IIe congrès du parti, qui, par une majorité de 35 voix, a reconnu l’Iskra comme organe central du parti.

N’est-il pas ridicule de voir, après cela, certains pseudo-marxistes se mettre à “démolir” la vieille Iskra !

Voici ce qu’écrit au sujet de l’Iskra le Social-démocrate menchévik :

Elle

[l’Iskra]

aurait dû analyser les idées de “l’économisme”, en rejeter les idées fausses, en adopter celles qui étaient justes et lui faire prendre un cours nouveau… Mais il n’en fut point ainsi. La lutte contre “l’économisme” fit tomber dans un autre extrême : on rabaissa la lutte économique, on prit à son égard une attitude de dédain et on accorda la prédominance à la lutte politique. La politique sans l’économie [probablement : “sans l’économique”], telle est la nouvelle tendance. (Voir le Social-démocrate n°1, “Majorité ou minorité ?”).

Mais où, quand, dans quel pays tout cela s’est-il passé, honorable “critique” ? Que faisaient Plékhanov, Axelrod, Zassoulitch, Martov, Starover ? Pourquoi n’ont-ils pas engagé l’Iskra dans la voie de la “vérité” ? N’étaient-ils pas la majorité dans la rédaction ? Et vous même, où étiez-vous jusqu’à présent, très honorable ami ? Pourquoi n’avez-vous pas mis en garde le IIe congrès du parti ? Il n’aurait pas alors reconnu l’Iskra comme organe central.

Mais laissons là le “critique”.

La vérité est que l’Iskra a bien noté quelles étaient “les questions d’actualité” ; elle s’est engagée dans la voie dont j’ai parlé plus haut et elle a appliqué son programme avec abnégation.

Lénine, dans son admirable Que faire ? a défini avec encore plus de netteté et de façon plus probante la position de l’Iskra.

Arrêtons-nous sur ce livre.

Les “économistes” se sont inclinés devant le mouvement ouvrier spontané ; mais qui donc ignore que le mouvement spontané est un mouvement sans socialisme, et que “c’est là le trade-unionisme” [5] qui ne veut rien voir au-delà du capitalisme ? Qui donc ignore qu’un mouvement ouvrier sans socialisme ne peut que piétiner sur place, dans le cadre du capitalisme, errer à tâtons autour de la propriété privée ; peut-être aboutira-t-il un jour à la révolution sociale, mais sait-on quand et au prix de quelles souffrances ?

Est-il différent pour les ouvriers d’entrer dans la “terre promise” très prochainement ou au bout d’un long intervalle de temps, par un chemin facile ou pénible ?

Il est clair que quiconque exalte le mouvement spontané et s’incline devant lui, creuse, qu’il le veuille ou non, un fossé entre le socialisme et le mouvement ouvrier, diminue l’importance de l’idéologie socialiste, la bannit de la vie et assujettit, qu’il le veuille ou non, les ouvriers à l’idéologie bourgeoise, parce qu’il ne comprend pas que la “social-démocratie, c’est l’union du mouvement ouvrier et du socialisme [6]”, que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de “l’élément conscient”, du rôle de la social-démocratie, signifie par là même, qu’on le veuille ou non, cela n’y fait absolument rien, un renforcement de l’influence de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers [7].

Précisons. Il ne peut exister de nos jours que deux idéologies : l’idéologie bourgeoise et l’idéologie socialiste.

Ce qui les différencie, c’est entre autres, que la première, c’est-à-dire l’idéologie bourgeoise, est beaucoup plus ancienne, plus répandue et plus profondément ancrée dans la vie que la seconde ; que l’on se heurte aux conceptions bourgeoises, partout et toujours, dans un milieu étranger et dans le sien propre, alors que l’idéologie socialiste n’en est qu’à ses premiers pas, ne fait que s’ouvrir un chemin. Inutile de dire que s’il s’agit de la diffusion des idées, l’idéologie bourgeoise, c’est-à-dire la conscience trade-unioniste, se propage bien plus aisément et imprègne bien plus largement le mouvement ouvrier spontané que ne le fait l’idéologie socialiste, encore à ses premiers pas. Cela est d’autant plus vrai que, de lui-même, le mouvement spontané – le mouvement sans socialisme, – “tend précisément à se subordonner à l’idéologie bourgeoise [8]”.

Or, cette subordination à l’idéologie bourgeoise signifie l’éviction de l’idéologie socialiste, puisqu’elles sont la négation l’une de l’autre.

Comment ! nous demandera-t-on, la classe ouvrière n’est-elle pas attirée vers le socialisme ? Si, elle l’est. Sinon l’action de la social-démocratie resterait vaine. Mais il est vraie qu’à cette attirance s’oppose et fait obstacle une autre attirance : celle de l’idéologie bourgeoise.

Je viens de dire que notre vie sociale est imprégnée d’idées bourgeoises ; aussi est-il beaucoup plus facile de diffuser l’idéologie bourgeoise que l’idéologie socialiste. Il ne faut pas oublier qu’entre temps les idéologues bourgeois ne dorment pas ; qu’à leur manière ils se déguisent en socialistes et s’efforcent inlassablement de soumettre la classe ouvrière à l’idéologie bourgeoise.

Si à leur tour les social-démocrates, à l’instar des “économistes”, bayent aux corneilles et se mettent à la remorque du mouvement spontané (le mouvement ouvrier est spontané quand la social-démocratie se conduit de la sorte), il va de soi que le mouvement ouvrier spontané suivra ce chemin battu et se soumettra à l’idéologie bourgeoise, bien entendu jusqu’à l’heure où, à force d’errer et de souffrir, il lui faudra bien rompre avec l’idéologie bourgeoise et s’élancer vers la révolution sociale.

Voilà ce qui s’appelle l’attirance de l’idéologie bourgeoise.

Écoutons Lénine :

La classe ouvrière est attirée spontanément vers le socialisme, mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscité sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément s’impose surtout à l’ouvrier [9]. C’est pourquoi précisément le mouvement ouvrier spontané, tant qu’il est spontané, tant qu’il ne s’est pas uni à la conscience socialiste, demeure soumis à l’idéologie bourgeoise et tend à cette soumission [10].

S’il n’en était pas ainsi, la critique social-démocrate, la propagande social-démocrate seraient superflues, et l’ “union du mouvement ouvrier et du socialisme” le serait également.

La social-démocratie a le devoir de lutter contre cette attirance vers l’idéologie bourgeoise et d’en favoriser une autre – vers le socialisme.

Certes, un jour, après avoir longtemps erré et souffert, le mouvement spontané, même sans l’aide de la social-démocratie, arrivera à ses fins, se présentera aux portes de la révolution socialiste, car “la classe ouvrière est attirée spontanément vers le socialisme” [11].

Mais comment se comporter d’ici là, que faire en attendant ? Se croiser les bras, à l’exemple des “économistes”, et laisser le champ libre aux Strouvé [12] et aux Zoubatov [13] ? Répudier la social-démocratie et favoriser ainsi la domination de l’idéologie bourgeoise, trade-unioniste ? Oublier le marxisme et ne pas “unir le socialisme au mouvement ouvrier” ?

Non ! La social-démocratie est l’avant-garde du prolétariat [14], et elle a pour devoir de marcher toujours à sa tête ; elle a pour devoir de “détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, et de s’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire [15]”.

Le devoir de la social- démocratie est de faire pénétrer la conscience socialiste dans le mouvement ouvrier spontané, d’unir le mouvement ouvrier au socialisme, et de donner ainsi à la lutte du prolétariat un caractère social-démocrate.

On dit que, dans certains pays, la classe ouvrière a élaboré elle-même une idéologie socialiste (le socialisme scientifique) et qu’elle en élaborera une elle-même aussi dans les autres pays ; qu’il se(rait donc parfaitement superflu d’introduire du dehors la conscience socialiste dans le mouvement ouvrier.

Mais c’est là une erreur profonde. Pour élaborer le socialisme scientifique, il faut être à la pointe de la science, il faut être armé de connaissances scientifiques et savoir analyser à fond les lois du développement historique.

Or la classe ouvrière, tant qu’elle reste classe ouvrière, n’est pas de force à se placer à la pointe de la science, à la faire progresser et à analyser scientifiquement les lois historiques : elle n’en a ni le temps ni les moyens. Le socialisme scientifique “ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique…” dit Kautsky.

…Cependant le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois [souligné par Kautsky]. C’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés [16].

Lénine déclare en conséquence : tous ceux qui s’inclinent devant le mouvement ouvrier spontané et qui, les bras croisés, le regardent de loin ; qui amoindrissent constamment le rôle de la social-démocratie et laissent le champ libre aux Strouvé et aux Zoubatov, se figurent que ce mouvement va, par lui-même, élaborer le socialisme scientifique. “Mais c’est une erreur profonde [17]”. Certains pensent que les ouvriers de Pétersbourg qui firent grève de 1890 à 1900 avaient une conscience social-démocrate ; mais c’est encore une erreur ! Cette conscience, ils ne l’avaient pas, et ne pouvaient pas l’avoir.

Elle

[la conscience social-démocrate]

ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, livrée à ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques et économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels.

Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois [18].

Certes, il ne s’ensuit pas, continue Lénine, que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration. Mais ils n’y participent pas en qualité d’ouvriers, ils y participent comme théoriciens du socialisme, tels les Proudhon et les Weitling [tous deux étaient des ouvriers] ; en d’autres termes, ils n’y participent que dans la mesure où ils parviennent à acquérir la connaissance plus ou moins parfaite de leur époque, et à l’augmenter [19].

Toutes ces choses, on peut se les représenter à peu près ainsi. Il existe un régime capitaliste. Il y a des ouvriers et il y a des patrons. Entre eux, c’est la lutte. On ne voit nulle part encore de socialisme scientifique.

Il n’en était pas question alors que les ouvriers luttent. mais ils luttent séparément contre leurs patrons, se heurtent aux autorités locales ; là, ils organisent des grèves, ici, ils vont à des meetings et à des manifestations ; là, ils réclament des droits aux autorités, ici, c’est la boycottage ; les uns parlent de lutte politique, les autres de lutte économique, etc.

Néanmoins, cela ne veut pas encore dire que les ouvriers ont une conscience social-démocrate ; cela ne veut pas encore dire que leur mouvement se propose d’abattre le régime capitaliste ; qu’ils sont aussi sûrs du renversement du capitalisme et de l’instauration du régime socialiste qu’ils le sont de l’inévitabilité du lever du soleil ; qu’ils considèrent la conquête de leur domination politique (la dictature du prolétariat) comme un moyen indispensable pour faire triompher le socialisme, etc.

Entre temps, la science fait des progrès. Le mouvement ouvrier attire peu à peu son attention. La plupart des savants en arrivent à voir dans le mouvement ouvrier une révolte d’agités qu’on ferait bien de mettre à la raison à coups de nagaïka. D’autres pensent que le devoir des riches est d’accorder aux pauvres quelques miettes, autrement dit que le mouvement ouvrier est un mouvement de mendiants, dont le but est de recevoir une aumône.

Et entre mille de ces savants il ne s’en trouvera peut-être qu’un pour aborder scientifiquement l’étude du mouvement ouvrier, pour analyser scientifiquement toute la vie sociale, suivre de près le conflit des classes, prêter l’oreille au murmure de la classe ouvrière et, enfin, démontrer scientifiquement que le régime capitaliste n’est pas le moins du monde quelque chose d’éternel ; qu’il est aussi passager que le fut le féodalisme ; qu’après lui viendra inévitablement sa négation : le régime socialiste, qui ne peut être instauré que par le prolétariat au moyen de la révolution sociale. Bref c’est le socialisme scientifique qui s’élabore.

Certes, s’il n’y avait ni capitalisme ni lutte des classes, il n’y aurait pas non plus de socialisme scientifique. Mais ce qui est vrai aussi, c’est que ces hommes peu nombreux. Marx et Engels par exemple, n’auraient pas élaboré le socialisme scientifique s’ils n’avaient pas possédé des connaissances scientifiques.

Qu’est-ce que le socialisme scientifique sans le mouvement ouvrier ? Une boussole qui, laissée sans emploi, ne pourrait que se rouiller, et ne serait plus bonne qu’à être jetée par- dessus bord.

Qu’est-ce que le mouvement ouvrier sans le socialisme ? Un navire sans boussole qui finira bien par accoster l’autre rive, mais qui, s’il possédait une boussole, accosterait beaucoup plus vite et s’exposerait à moins de périls.

Unissez-les, et vous aurez un excellent navire qui ira droit à la rive opposée et gagnera le port sans dommage.

Unissez le mouvement ouvrier au socialisme, et vous aurez un mouvement social-démocrate qui s’élancera tout droit vers “la terre promise”.

Dès lors, le devoir de la social-démocratie (et non seulement des intellectuels social- démocrates) est d’unir le socialisme au mouvement ouvrier, d’introduire dans le mouvement la conscience socialiste et de conférer ainsi au mouvement ouvrier spontané un caractère social-démocrate.

Ainsi parle Lénine.

Certains affirment que, selon Lénine et la “majorité”, le mouvement ouvrier, s’il n’est pas lié à l’idéologie socialiste, ira à sa perte, n’aboutira pas à la révolution sociale. Mais c’est là une pure invention, une invention d’oisifs, qui ne pouvait venir à l’esprit que de pseudo- marxistes comme Ane. (Voir “Qu’est-ce qu’un parti ?”, le Mogzaouri [20], n°6).

Lénine affirme catégoriquement que “la classe ouvrière est attirée spontanément vers le socialisme” [21] ; et s’il ne s’y attarde pas longuement, c’est qu’il estime superflu de démontrer ce qui l’a déjà été suffisamment. En outre, Lénine ne se proposait point d’étudier le mouvement spontané ; il voulait simplement montrer aux praticiens ce qu’ils avaient à faire de façon consciente.

Voici ce que dit Lénine dans un autre passage où il polémise contre Martov :

“Notre parti est l’interprète d’un processus inconscient”. C’est bien cela. Et c’est pourquoi l’on aurait tort de vouloir que “chaque gréviste” puisse s’intituler membre du parti ; car si “chaque grève” n’était pas simplement l’expression spontané d’un puissant instinct de classe et de la lutte de classe menant inévitablement à la révolution sociale ; si elle était l’expression consciente de ce processus, alors… notre parti… en finirait d’un seul coup avec toute la société bourgeoise [22].

Comme on le voit, selon Lénine, la lutte de classe et les batailles de classe qui ne sauraient être appelées social-démocrates, n’en conduisent pas moins inévitablement la classe ouvrière à la révolution sociale.

Si l’opinion d’autres représentants de la “majorité” vous intéresse, écoutez bien. Voici ce que dit l’un d’eux, le camarade Gorine, au IIe congrès du parti :

Que se passerait-il si le prolétariat était laissé à lui-même ? Quelque chose d’analogue à ce qui a eu lieu à la veille de la révolution bourgeoise. Les révolutionnaires bourgeois ne possédaient aucune idéologie scientifique.

Et néanmoins, le régime bourgeois est né. Le prolétariat sans idéologues aurait, bien entendu, travaillé en fin de compte, dans le sens de la révolution sociale, mais instinctivement… D’instinct aussi, le prolétariat aurait pratiqué le socialisme, mais il n’aurait pas eu de théorie socialiste. Le processus n’aurait été que ralenti et plus laborieux [23].

Cela ne nécessite pas d’éclaircissements.

Ainsi, le mouvement ouvrier spontané, le mouvement ouvrier sans socialisme, dégénère inévitablement et revêt un caractère trade-unioniste : il se soumet à l’idéologie bourgeoise. Peut-on en conclure que le socialisme est tout, et que le mouvement ouvrier n’est rien ? Évidemment non ! Seuls des idéalistes parlent ainsi. Un jour, d’ici très longtemps, le développement économique conduira inévitablement la classe ouvrière à la révolution sociale et, par suite, l’obligera à rompre tout lien avec l’idéologie bourgeoise. Seulement cette voie sera très longue et très douloureuse.

D’autre part, le socialisme sans le mouvement ouvrier, si scientifique que soit le terrain sur lequel il est né, restera une phrase creuse et perdra toute portée. Peut-on en conclure que le mouvement est tout, et que le socialisme n’est rien ? Evidemment non ! Seuls raisonnent ainsi de pseudo-marxistes pour qui la conscience n’a aucune valeur du fait qu’elle naît de la vie sociale elle-même. on peut unir le socialisme au mouvement ouvrier et le transformer ainsi, de phrase creuse, en arme acérée.

La conclusion ?

La voici : le mouvement ouvrier doit être uni au socialisme ; l’activité pratique et la pensée théorique doivent fusionner et conférer au mouvement ouvrier spontané un caractère social-démocrate, car “la social-démocratie est l’union du mouvement ouvrier et du socialisme” [24]. Alors le socialisme, uni au mouvement ouvrier, de phrase creuse, deviendra, entre les mains des ouvriers, une force immense. Alors le mouvement spontané, devenu social-démocrate, marchera dans la bonne voie et à grandes enjambées vers le régime socialiste.

Ainsi, quel est le rôle de la social-démocratie de Russie ?

Que devons-nous faire ?

Notre devoir, le devoir de la social-démocratie, est de détourner le mouvement spontané des ouvriers de la voie trade-unioniste et de l’engager dans la voie de la social-démocratie. Notre devoir est d’introduire dans ce mouvement la conscience socialiste [25] et d’unir les forces d’avant-garde de la classe ouvrière en un parti centralisé. Notre tâche est de marcher toujours à la tête du mouvement, de lutter inlassablement contre tous ceux qui, ennemis ou “amis”, s’opposeront à l’accomplissement de ces tâches.

Telle est en gros la position de la “majorité”.

La position de la “majorité” ne plaît point à notre “minorité” : elle est, voyez-vous, “non marxiste”, elle “contredit foncièrement” le marxisme ! Vraiment, très honorables amis ? Où donc, quand, sur quelle, planète ? Lisez nos articles, disent-ils, et vous verrez que nous avons raison. Soit, lisons-les.

Voici l’article : “Qu’est-ce qu’un parti ?” (Voir le Mogzaouri, n°6). Quelles sont les accusations que le “critique Ane adresse à la “majorité” du parti ?

Elle

[la "majorité"]

… se proclame la tête du parti… et exige des autres la soumission… et pour justifier sa conduite, elle va jusqu’à inventer de nouvelles théories comme, par exemple : le peuple ouvrier ne peut s’assimiler [souligné par moi] par ses propres moyens les “idéals élevés”, etc.

La question se pose maintenant : la “majorité” formule-t-elle, a-t-elle jamais formulé de pareilles “théories” ? Nulle part, jamais ! Au contraire, le représentant des idées de la “majorité”, le camarade Lénine, dit tout à fait explicitement que la classe ouvrière s’assimile avec beaucoup d’aisance “les idéals élevés”, qu’elle s’assimile avec beaucoup d’aisance le socialisme. Écoutez :

On dit souvent : la classe ouvrière est attirée spontanément vers le socialisme. Cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière : c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément [26].

On voit que, selon la “majorité”, les ouvriers s’assimilent avec aisance les “idéals élevés” que l’on appelle le socialisme.

Mais alors, pourquoi Ane ratiocine-t-il ? Où a-t-il déniché sa singulière “découverte” ? c’est que, lecteur, le “critique” Ane avait en vue tout autre chose. il avait en vue le passage de Que faire ? où Lénine, parlant de l’élaboration du socialisme affirme que la classe ouvrière ne peut élaborer par ses propres moyens le socialisme scientifique [27].

Qu’est-ce à dire, demanderez-vous ? L’élaboration du socialisme est une chose, son assimilation en est une autre. Pourquoi Ane a-t-il oublié les passage où Lénine parle si nettement de l’assimilation des “idéals élevés” ? Vous avez raison, lecteur, mais que voulez-vous que fasse Ane s’il a si grande envie de jouer au “critique” ? Pensez donc, quel exploit héroïque : inventer soi-même une “théorie”, l’attribuer à l’adversaire pour pouvoir ensuite bombarder le fruit de sa propre fantaisie ! En voilà une critique ! En tout cas, il est certain qu’Ane “n’a pu s’assimiler par ses propres moyens” le Que faire ? de Lénine.

Ouvrons maintenant le journal qui s’intitule le Social-démocrate. Que dit l’auteur de l’article : “Majorité ou minorité ?” (Voir le Social-démocrate, n°1.)

Ayant pris son courage à deux mains, il part bruyamment en guerre contre Lénine, parce que, selon ce dernier le mouvement ouvrier évolue naturellement (il fallait dire : “spontanément”) non vers le socialisme, mais vers l’idéologie bourgeoise [28].

L’auteur, on le voit, ne comprend pas que le mouvement ouvrier spontané, c’est le mouvement sans socialisme (à l’auteur de prouver le contraire) ; or, un mouvement de cette nature se soumet nécessairement à l’idéologie bourgeoise et trade-unioniste, il est attiré vers elle, puisque de nos jours il ne peut exister que deux idéologies – l’idéologie socialiste et l’idéologie bourgeoise ; et là où la première fait défaut, la seconde apparaît forcément et prend sa place (prouvez le contraire !).

Oui, c’est ainsi que parle Lénine. Mais il n’oublie cependant pas une autre tendance propre au mouvement ouvrier : celle vers le socialisme, qui n’est éclipsée que pour un certain temps par la tendance vers l’idéologie bourgeoise.

Lénine dit explicitement que “la classe ouvrière est attirée spontanément vers le socialisme” [29], et il remarque très justement que le devoir de la social-démocratie est d’accélérer la victoire de cette tendance, entre autres en luttant contre les “économistes”. Mais alors, honorable “critique”, pourquoi n’avez-vous pas cité dans votre article ces paroles de Lénine ? Ne sont-elles pas de ce même Lénine ? Cela n’était pas à votre avantage, n’est-il pas vrai ?

Selon Lénine… l’ouvrier, de par sa situation [souligné par moi], est plutôt un bourgeois qu’un socialiste [30]… poursuit l’auteur. Voilà une sottise à laquelle je ne m’attendais pas, même chez un tel auteur ! Est-il question chez Lénine de la situation de l’ouvrier ? Affirme-t-il que par sa situation l’ouvrier est un bourgeois ?

Quel homme stupide peut dire que, par sa situation, l’ouvrier est un bourgeois, – l’ouvrier privé des instruments de production et ne vivant que de la vente de sa force de travail ?

Non ! Lénine dit tout autre chose. La vérité est que je puis être un prolétaire et non un bourgeois par ma situation, sans toutefois prendre conscience de ma situation, et en conséquence me soumettre à l’idéologie bourgeoise. C’est le cas, en l’occurrence, pour la classe ouvrière. Et cela est très différent.

D’une façon générale, l’auteur aime à lancer des paroles en l’air : il explose soudain, sans avoir réfléchi ! Ainsi, il répète obstinément que “le léninisme contredit foncièrement le marxisme [31]” ; il le répète sans comprendre où cette “idée” le conduira. Admettons un instant qu’en effet le léninisme “contredise foncièrement le marxisme”.

Et après ? Qu’en résultera-t-il ? Ceci : “Le léninisme a entraîné” l’Iskra (la vieille Iskra), – cela l’auteur ne le nie pas, – par conséquent, l’Iskra, elle aussi, “contredit foncièrement le marxisme”. Le IIe congrès du parti, par une majorité de 35 voix, a reconnu l’Iskra comme organe central du parti et a rendu vivement hommage à ses mérites [32] ; par conséquent, ce congrès, son programme et sa tactique “contredisent foncièrement le marxisme”… Ne trouvez-vous pas cela ridicule, lecteur ?

L’auteur n’en continue pas moins : “Selon Lénine, le mouvement ouvrier spontané tend à l’union avec la bourgeoisie…” Oui, oui, l’auteur tend assurément à l’union avec la sottise, et il serait fort bon qu’il quitte ce chemin.

Mais laissons là le “critique”. Tournons-nous vers le marxisme.

L’honorable “critique” répète obstinément que la position de la “majorité” et de son représentant, Lénine, contredit foncièrement le marxisme, car, à l’en croire, Kautsky, Marx et Engels disent le contraire de ce qu’affirme Lénine ! En est-il bien ainsi ? Examinons cela !

K. Kautsky, nous annonce l’auteur, écrit dans son Programme d’Erfurt :

“Les intérêts du prolétariat et de la bourgeoisie sont si contraires que les aspirations de ces deux classes ne peuvent être unies pour un temps plus ou moins long. Dans chaque pays capitaliste, la participation de la classe ouvrière à la politique aboutit tôt ou tard à sa séparation d’avec les partis bourgeois et à la formation d’un parti ouvrier indépendant”.

Que s’ensuit-il ? Uniquement ceci, que les intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat se contredisent ; que “tôt au tard” le prolétariat se séparera de la bourgeoisie pour former un parti ouvrier indépendant (retenez bien ceci ; un parti ouvrier, et non un parti ouvrier social- démocrate). L’auteur présume que, sur ce point, Kautsky s’écarte de Lénine ! Or, Lénine dit que tôt ou tard le prolétariat non seulement se séparera de la bourgeoisie, mais accomplira la révolution sociale , c’est à dire renversera la bourgeoisie [33]. La tâche de la social- démocratie, ajoute-t-il, est de faire en sorte que cela s’accomplisse le plus tôt possible et s’accomplisse consciemment. Oui, consciemment et non spontanément, car c’est précisément de cette conscience qu’il est question chez Lénine.

…Là où l’on a abouti à la formation d’un parti ouvrier indépendant, poursuit le “critique” en citant le livre de Kautsky, ce parti doit pas une nécessité naturelle s’assimiler tôt ou tard les tendances socialistes, s’il ne s’en est pas pénétré dès le début, et devenir finalement un parti ouvrier socialiste, c’est-à-dire une social-démocratie [34].

Qu’est-ce à dire ? Uniquement ceci, que le parti ouvrier s’assimilera les tendances socialistes. Mais Lénine le nie-t-il ? En aucune manière ! Lénine dit explicitement que non seulement le parti ouvrier, mais toute la classe ouvrière s’assimile le socialisme [35]. Qu’est-ce que cette ineptie que nous débitent le Social-démocrate et son héros enfoncé jusqu’au cou dans le mensonge ? Pourquoi toutes ces balivernes ? Autant, comme on dit, entendre un son de cloche sans savoir d’où il vient. C’est ce qui est arrivé à notre auteur qui s’est complètement embrouillé.

On voit qu’en la circonstance il n’y a pas entre Lénine et Kautsky un iota de divergence. En revanche, tout cela témoigne avec une clarté exceptionnelle de l’étourderie de l’auteur.

Kautsky avance-t-il quelque chose en faveur de la position de la “majorité” ? Voici ce qu’il écrit dans un de ses remarquables articles où il analyse le projet de programme de la social- démocratie autrichienne :

Beaucoup de nos critiques révisionnistes [disciples de Bernstein] imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe créent non seulement les conditions de la production socialiste, mais ils engendrent encore directement la conscience

[souligné par Kautsky]

de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l’Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette conscience.

Le projet [autrichien] donne à croire que la commission qui a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue… Le projet porte : “Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint de lutter contre le capitalisme et en a la possibilité. Le prolétariat vient à la conscience” de la possibilité et de la nécessité du socialisme.

Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux… La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique… Or, le représentant de la science n’est pas le prolétariat, ce sont les intellectuels bourgeois [souligné par Kautsky].

C’est en effet dans le cerveau de certains membres de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il

[le socialisme scientifique]

a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat… Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément. Aussi le vieux programme de Hainfeld [36] disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat la conscience de sa situation et la conscience de sa mission [37]…

Ne vous souvenez-vous pas, lecteur, de pensées analogues formulées par Lénine sur cette question, ne vous souvenez-vous pas de la position bien connue de la “majorité” ? Pourquoi le “Comité de Tiflis” et son Social-démocrate ont-ils caché la vérité ? Pourquoi l’honorable “critique”, en parlant de Kautsky, n’a-t-il pas cité dans son article ce passage de Kautsky ?

Qui trompent-ils, ces très honorables messieurs : pourquoi “traitent-ils avec tant de dédain” le lecteur ? N’est-ce pas… par peur de la vérité qu’ils se cachent de la vérité et pensent que l’on peut aussi cacher la vérité ? Ils sont pareils à cet oiseau qui cache sa tête sous son aile et s’imagine que personne ne le voit ! Mais ils se trompent, tout comme cet oiseau.

Si la conscience socialiste s’est élaborée sur le terrain scientifique, si cette conscience est importée du dehors dans le mouvement ouvrier grâce aux efforts de la social- démocratie [38], il est évident que tout cela se produit parce que la classe ouvrière, aussi longtemps qu’elle reste la classe ouvrière, ne peut se placer à la pointe de la science ni élaborer par ses propres le socialisme scientifique : elle n’en a ni le temps, ni les moyens.

Voici ce que dit Kautsky dans son Programme d’Erfurt :

…Le prolétaire peut, dans le meilleur des cas, s’assimiler une partie des connaissances élaborées par la science bourgeoise et les adapter à ses buts et à ses besoins ; mais tant qu’il reste prolétaire, il n’a ni le loisir, ni les moyens de faire progresser par lui-même la science au delà des limites atteintes par les penseurs bourgeois. Aussi le socialisme ouvrier original devait-il présenter tous les signes essentiels de l’utopisme [39] [utopisme : théorie fausse, non scientifique].

Un socialisme utopique de cette nature prend souvent un caractère anarchiste, continue Kautsky, mais

… On sait que partout où le mouvement anarchiste (nous entendons par là l’utopisme prolétarien. K. Kautsky) a réellement pénétré dans les masses et est devenu un mouvement de classe, il a toujours tôt ou tard, malgré son extrémisme apparent, fini par se transformer en un mouvement purement corporatif des plus étroits [40].

En d’autres termes, si le mouvement ouvrier n’est pas uni au socialisme scientifique, il dégénère inévitablement, prend un caractère “étroitement corporatif” et, par conséquent, se soumet à l’idéologie trade-unioniste.

“C’est rabaisser les ouvriers, c’est glorifier les intellectuels !” clament notre “critique” et son Social-démocrate ! Pauvre “critique”, pitoyable Social-démocrate ! Le prolétariat est à leurs yeux une demoiselle capricieuse, et à qui l’on ne peut dire la vérité, qu’il faut toujours complimenter pour qu’elle ne se sauve pas ! Non, chers messieurs ! Nous croyons que le prolétariat fera preuve de plus de fermeté que vous ne le pensez. Nous croyons que la vérité ne lui fera pas peur ! Tandis que vous… Mais que vous dire ? N’avez-vous pas, ici même, eu peur de la vérité et caché au lecteur, dans votre article, les véritables opinions de Kautsky ?…

Ainsi, le socialisme scientifique sans mouvement ouvrier n’est que paroles creuses qu’il est toujours facile de jeter au vent.

D’autre part, le mouvement ouvrier sans socialisme, c’est un tâtonnement trade-unioniste qui, sans aucun doute, aboutira un jour à la révolution sociale, mais au prix de longues souffrances et de longs tourments.

La conclusion ?

Le mouvement ouvrier doit s’unir au socialisme : la social-démocratie, c’est l’union du mouvement ouvrier et du socialisme [41].

Ainsi parle Kautsky, théoricien du marxisme.

Nous avons vu que l’Iskra (l’ancienne) et la “majorité” disent la même chose.

Nous avons vu que telle est aussi la position du camarade Lénine.

Donc la “majorité” s’en tient fermement aux positions marxistes.

Il est évident que “l’attitude de dédain envers les ouvriers”, “la glorification des intellectuels”, “la position non-marxiste de la majorité” et autres perles du même genre que les critiques menchéviks sèment à profusion, ne sont que des mots ronflants, le fruit de la fantaisie des “menchéviks” de Tiflis.

En revanche, nous verrons que c’est la “minorité” de Tiflis, “le Comité de Tiflis” et son Social- démocrate qui, en réalité, “contredisent foncièrement le marxisme”. Mais nous y reviendrons. Pour l’instant, retenons ce qui suit.

Afin de confirmer ses dires, l’auteur de l’article “Majorité ou minorité ?” cite des paroles de Marx (?) :

Le théoricien de telle ou telle classe arrive théoriquement à une conclusion vers laquelle la classe elle-même est déjà pratiquement arrivée [42].

De deux choses l’une. Ou bien l’auteur ne sait pas le géorgien, ou bien il s’agit d’une faute d’impression. Personne, sauf un illettré, ne dira “vers laquelle elle est déjà arrivée”. Il faudrait dire : “à laquelle elle est déjà arrivée” ou bien “vers laquelle elle est déjà en marche”. Si l’auteur a en vue cette dernière formule (vers laquelle elle est déjà en marche), je dois faire remarquer qu’il traduit inexactement les paroles de Marx, car Marx n’a rien dit de semblable.

Et si l’auteur a en vue la première formule, la phrase qu’il rapporte se présentera ainsi : “Le théoricien de telle ou telle classe arrive théoriquement à une conclusion à laquelle la classe elle-même est déjà pratiquement arrivée”. Autrement dit, si Marx et Engels sont arrivés théoriquement à la conclusion que la chute du capitalisme et la construction du socialisme sont inévitables, c’est que le prolétariat a déjà répudié pratiquement le capitalisme, qu’il a déjà détruit le capitalisme et édifié à sa place une vie socialiste !

Pauvre Marx ! Qui sait combien d’absurdités lui attribueront encore nos pseudo-marxistes !

Est-ce bien là ce que dit Marx ? Voici ce qu’il dit en réalité : les théoriciens de la petite bourgeoisie sont théoriquement poussés aux mêmes problèmes et aux mêmes solutions auxquels leur intérêt matériel et leur situation sociale poussent pratiquement les petits bourgeois. Tel est, d’une façon général, le rapport qui existe entre les représentants politiques et littéraires d’une classe et la classe qu’ils représentent [43].

Comme on le voit, Marx ne dit pas du tout : “est déjà arrivée”. Ces paroles “philosophiques”, c’est l’honorable “critique” qui les a inventées.

Ici, les paroles de Marx prennent un tout autre sens.

Quelle est la pensée qu’il développe dans ce passage ? Simplement que le théoricien de telle ou telle classe ne peut créer un idéal dont les éléments n’existent pas dans la vie ; qu’il ne peut qu’entrevoir les éléments de l’avenir et créer théoriquement sur ce terrain l’idéal auquel telle ou telle classe arrive pratiquement. La différence est que le théoricien devance la classe et entrevoit avant elle l’embryon de l’avenir. C’est ce qui s’appelle “arriver à une chose théoriquement”.

Voici ce que disent Marx et Engels dans leur Manifeste :

Pratiquement, les communistes [c’est-à-dire les social-démocrates] sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien [44].

Oui, les idéologues “entraînent les autres”, ils voient beaucoup plus loin que “le reste du prolétariat” ; tout est là. Les idéologues entraînent les autres, et c’est pour cela que l’idée, la conscience socialiste, a pour le mouvement la plus grande importance.

Est-ce pour cette raison que vous vous en prenez à la “majorité”, honorable “critique” ? Alors, dites adieu au marxisme, mais sachez bien que la “majorité” est fière de sa position marxiste.

Dans le cas présent, la position de la “majorité” rappelle sur bien des points celle d’Engels après 1890.

L’idée est la source de la vie sociale affirmaient les idéalistes. Selon eux, la conscience sociale est la base sur laquelle s’édifie la société. Voilà pourquoi on les a appelés idéalistes.

Il fallait démontrer que les idées ne tombent pas du ciel, qu’elles sont enfantées par la vie elle-même.

Marx et Engels sont apparus dans l’arène de l’histoire et ils se sont parfaitement acquittés de ce rôle. Ils ont démontré que la vie sociale est la source des idées, et que pour cette raison la vie de la société constitue la base sur laquelle s’édifie la conscience sociale. Ils ont ainsi creusé la tombe de l’idéalisme et déblayé la voie du matérialisme.

Certains demi-marxistes ont compris, eux, que la conscience les idées, n’ont qu’une très faible importance dans la vie.

Il fallait démontrer la grande importance des idées.

Et alors Engels entra en lice, et dans ses lettres (1891-1894) il a souligné que les idées, en effet, ne tombent pas du ciel, qu’elles sont enfantées par la vie elle-même, mais qu’une fois nées, elles acquièrent une grande importance, elles unissent les hommes, les organisent et mettent leur empreinte sur la vie sociale qui les a fait naître ; les idées ont une importance considérable dans le mouvement historique.

“Ce n’est pas du marxisme, c’est une trahison du marxisme”, se sont alors écriés Bernstein et ses pareils. Les marxistes, eux, se contentaient de sourire…

Il y avait en Russie des demi-marxistes, les “économistes”. Ils affirmaient que puisque les idées étaient enfantées par la vie sociale, la conscience socialiste n’avait qu’une importance minime pour le mouvement ouvrier.

Il fallait démontrer que la conscience socialiste a une grande importance pour le mouvement ouvrier ; que sans elle le mouvement n’est que tâtonnement trade-unioniste, dont on ne sait quand le prolétariat s’affranchira pour arriver à la révolution sociale.

Et voilà que parut l’Iskra, qui remplit parfaitement cette mission. Dans Que faire ? Lénine souligna l’importance considérable de la conscience socialiste. Il se forma dans le parti une “majorité” qui s’engagea résolument dans cette voie.

Alors surgirent de petits Bernstein qui se mirent à clamer : ceci “contredit foncièrement le marxisme !”

Savez-vous seulement, petits “économistes”, ce qu’est le marxisme ?

C’est bien étrange ! dira le lecteur. De quoi s’agit-il donc ? demandera-t-il. Pourquoi Plékhanov a-t-il écrit cet article où il critique Lénine (voir la nouvelle Iskra n°70 et 71) ? De quoi blâme-t-il la “majorité” ? Les pseudo-marxistes de Tiflis et leur Social-démocrate ne répètent-ils pas les idées émises par Plékhanov ? Si, ils les répètent, mais si gauchement que cela en devient écœurant ? Oui, Plékhanov s’est livré à une critique.

Mais savez-vous de quoi il s’agit ? Plékhanov ne se sépare pas de la “majorité” et de Lénine. Et cela est vrai non seulement de Plékhanov, mais aussi de Martov, de Zassoulitch, d’Axelrod. En effet, sur la question dont nous avons parlé plus haut, les chefs de la “minorité” ne se séparent pas de l’ancienne Iskra. Or, l’ancienne Iskra est le drapeau de la “majorité”. Ne vous étonnez pas ! Voici les faits.

Nous connaissons l’article-programme de l’ancienne Iskra (voir plus haut). Nous savons qu’il traduit entièrement la position de la “majorité”. De qui est cet article ? De l’ancienne rédaction de l’Iskra. Qui faisait partie de cette rédaction ? Lénine, Plékhanov, Axelrod, Martov, Zassoulitch et Starover. De tous ces hommes, Lénine seul fait aujourd’hui partie de la “majorité” ; mais le fait reste : l’article-programme de l’Iskra a paru sous leur responsabilité ; ils ne devraient donc pas se désavouer, s’ils croyaient à ce qu’ils écrivaient.

Mais si vous le voulez bien, laissons là l’Iskra.

Voici ce qu’écrit Martov :

Ainsi donc, l’idée du socialisme est apparue pour la première fois non parmi les masses ouvrières mais dans le cabinet de travail de savants issus de la bourgeoisie [45].

Et voici ce qu’écrit Véra Zassoulitch :

Même l’idée de la solidarité de classe de tout le prolétariat… n’est pas tellement simple qu’elle puisse germer d’elle-même dans le cerveau de chaque ouvrier… Le socialisme…, à plus forte raison, ne saurait surgir “de lui-même” dans le cerveau des ouvriers… La théorie socialiste a été préparée par tout le développement de la vie, de la science… et créée par un esprit génial armé de cette science. De même, la diffusion des idées du socialisme parmi les ouvriers a été entreprise, sur presque tout le continent européen, par des socialistes qui avaient été instruits dans les établissements réservés aux classes supérieures [46].

Écoutons à présent Plékhanov, qui s’est élevé si gravement et si solennellement contre Lénine dans la nouvelle Iskra (n°70 et 71). Ceci se passe au IIe congrès du parti. Plékhanov polémise contre Martynov et défend Lénine. Il reproche à Martynov de s’être accroché à une phrase de Lénine sans examiner Que faire ? dans son ensemble, et il continue :

Le procédé du camarade Martynov me fait penser à ce censeur qui disait : “Donnez-moi le ’Pater Noster’ et laissez-moi en extraire une phrase : je vous prouverai que l’auteur mérite d’être pendu”. Mais tous les reproches adressés à cette phrase malencontreuse [de Lénine] non seulement par le camarade Martynov, mais aussi par tant et tant d’autres, proviennent d’un malentendu. Le camarade Martynov cite ces paroles d’Engels : “Le socialisme moderne est l’expression théorique du mouvement ouvrier moderne”.

Le camarade Lénine est lui aussi d’accord avec Engels… Mais les paroles d’Engels ne sont qu’une thèse générale. Il s’agit de savoir qui formule pour la première fois cette expression théorique. Lénine a écrit non un traité de philosophie de l’histoire, mais un article de polémique contre les “économistes” qui disaient : nous devons attendre pour voir à quoi la classe ouvrière aboutira d’elle-même, sans le secours du “bacille révolutionnaire” [c’est-à-dire sans la social-démocratie].

Cette dernière s’est vu interdire de parler de quoi que ce soit aux ouvriers justement par ce qu’elle est “un bacille révolutionnaire”, c’est-à-dire qu’elle possède une conscience théorique. mais si vous aviez voulu être juste à l’égard de Lénine et si vous aviez lu attentivement tout son livre, vous vous seriez rendu compte que c’est précisément ce qu’il dit [47].

Ainsi parlait Plékhanov au IIe congrès du parti.

Et voilà que quelques mois plus tard, ce même Plékhanov, à l’instigation des mêmes Martov, Axelrod, Zassoulitch, Starover et autres, intervient de nouveau et, s’accrochant à la phrase de Lénine qu’il avait défendue au congrès, déclare : Lénine et la “majorité” ne sont pas des marxistes. Il sait pourtant qu’il suffit d’extraire une phrase du “Pater Noster” lui-même et de l’interpréter en la détachant de son contexte pour que son auteur risque d’être pendu comme apostat.

Il sait que ce serait injuste, qu’un critique impartial n’agirait pas ainsi, mais il n’en extrait pas moins contre toute justice et se déshonore lui-même publiquement. Tandis que Martov, Zassoulitch, Axelrod et Starover font chorus, publient dans la nouvelle Iskra qu’ils dirigent l’article de Plékhanov (n°70-71) et ainsi, une fois de plus, se couvrent de honte.

Pourquoi ont-ils fait preuve d’un tel manque de caractère ? Pourquoi ces chefs de la “minorité” se déshonorent-ils ainsi ? Pourquoi renient-ils l’article programme de l’Iskra sous lequel ils avaient apposé leur signature ? Pourquoi se rétractent-ils ? A-t-on jamais vu pareille hypocrisie au sein d’un parti social-démocrate ?

Que s’est-il donc passé durant les quelques mois qui séparent le IIe congrès de la publication de l’article de Plékhanov ?

Ceci. Des six rédacteurs de l’Iskra, le IIe congrès n’en a réélu que trois : Plékhanov, Lénine et Martov. Quant à Axelrod, Starover et Zassoulitch, le congrès leur a confié d’autres postes. Le congrès, bien entendu, en avait le droit, et chacun devait se soumettre : le congrès exprime la volonté du parti, il en est l’organe suprême, et quiconque va à l’encontre de ses décisions foule aux pieds la volonté du parti.

Mais ces rédacteurs obstinés ne se sont pas soumis à la volonté du parti, à la discipline du parti (la discipline du parti en est aussi la volonté). Car la discipline du parti, à ce qu’il paraît, n’est faite que pour les simples militants comme nous ! Ils se sont emportés contre le congrès qui ne les avait pas élus rédacteurs, ils se sont retirés à l’écart, ils ont entraîné Martov et formé une opposition. Ils ont boycotté le parti, ont refusé tout travail du parti, ils ont menacé le parti : nommez-nous à la rédaction, au Comité central, au Conseil du parti, sinon nous ferons une scission. Et ce fut le début de la scission. C’est ainsi qu’une fois de plus ils ont foulé aux pieds la volonté du parti.

Voici quelles sont les revendications des rédacteurs en grève :

“La vieille rédaction de l’Iskra sera rétablie [c’est-à-dire : donnez-nous trois sièges à la rédaction].

Feront partie du Comité central un certain nombre de membres de l’opposition [c’est-à-dire de la “minorité”]

Deux sièges, dans le Conseil du parti, seront réservés aux membres de l’opposition, etc.

Nous posons ces conditions comme pouvant seules assurer au parti la possibilité d’éviter un conflit qui menacerait son existence même” [c’est-à-dire : donnez-nous satisfaction sinon nous provoquerons une grave scission dans le parti] [48].

Que leur a répondu le parti ?

Le Comité central, qui représente le parti, et les autres camarades leur ont déclaré : nous ne pouvons aller à l’encontre du congrès du parti, les élections sont l’affaire du congrès ; nous essaierons toutefois de rétablir la paix et la concorde, bien qu’à vrai dire, ce soit une honte de se disputer pour des sièges ; c’est pour une question de sièges que vous voulez diviser le parti, etc.

Les rédacteurs en grève se sont vexés ; ils se sentaient mal à l’aise : ils apparaissait en effet qu’ils avaient engagé la lutte pour une question de sièges ; ils gagnèrent Plékhanov à leur cause [49] et commencèrent leur héroïque entreprise. Il leur fallait découvrir une “divergence” plus “marquée” entre la “majorité” et la “minorité”, et prouver par là qu’ils ne se battaient pas pour une question de sièges.

Ils ont cherché, cherché, et ils ont fini par découvrir dans le livre de Lénine un passage qui, détaché de son contexte et interprété isolément, peut en effet donner matière à chicane. Heureuse idée, se sont dit les chefs de la “minorité” : Lénine est le dirigeant de la “majorité” ; dénigrons Lénine et nous ferons pencher le parti de notre côté.

Et voilà Plékhanov qui se met à discourir pour prouver que “Lénine et ses partisans ne sont pas des marxistes”. Il est vrai qu’hier encore ils défendaient cette même idée, tirée du livre de Lénine, contre laquelle ils se dressent aujourd’hui, mais qu’y faire ? L’opportuniste est appelé opportuniste parce que la fidélité aux principes n’est pas chez lui en honneur.

Voilà pourquoi ils se déshonorent eux-mêmes, voilà la source de leur hypocrisie.

Mais ce n’est pas tout.

Quelque temps passe. Voyant que personne, en dehors de quelques naïfs, ne fait attention à leur propagande contre la “majorité” et contre Lénine, et que leurs “affaires” vont mal, ils décident une fois de plus de changer leurs batteries. Le 10 mars 1905, ce même Plékhanov, ces mêmes Martov et Axelrod adoptent, au nom du Conseil du parti, une résolution où il est dit entre autres :

Camarades !

[ils s’adressent à la "majorité"]

… Les deux parties

[c’est-à-dire la "majorité" et la "minorité"]

ont plus d’une fois exprimé leur conviction que les divergences existant en matière de tactique et d’organisation ne sont pas de nature à rendre impossible tout travail dans le cadre d’une même organisation de parti [50], aussi allons-nous réunir une sorte de jury formé de camarades (où entreraient Bebel et d’autres) pour régler notre petit litige.

Bref, les divergences au sein du parti ne sont qu’une méchante querelle que ce jury aura à vider : nous n’en formons pas moins un tout.

Comment cela ? On nous invite, nous les “non-marxistes”, à entrer dans les organisations du parti, nous formons, paraît-il, un tout, etc. Qu’est-ce à dire ? N’est-ce point de votre part, messieurs de la “minorité”, une trahison envers le parti ?

Peut-on placer des “non-marxistes” à la tête du parti ? Y a-t-il place pour des “non-marxistes” dans un parti social-démocrate ? Ou peut-être avez-vous à votre tour trahi le marxisme et, par suite, changé de front ?

Mais il serait naïf d’attendre une réponse. Le fait est que ces chefs si remarquables ont chacun des “principes” de rechange, qu’ils exhibent selon les besoins de l’heure. Ils changent d’opinion comme de chemise !

Tels sont les chefs de ce qu’on appelle la “minorité”.

Il est facile d’imaginer ce que doivent être les suiveurs de pareils chefs : la “minorité” dite de Tiflis… Le malheur, c’est que, parfois, ceux qui sont à la queue n’écoutent plus ceux qui sont à la tête et cessent de leur obéir.

Ainsi, pendant que les chefs de la “minorité” croient une réconciliation possible et invitent les militants du parti à la concorde, la “minorité” de Tiflis et son Social-démocrate continuent à jeter feu et flamme : entre la “majorité” et la “minorité”, déclarent-ils, c’est une” lutte à mort” [51], et nous devons nous exterminer les uns les autres ! Les uns tirent à hue et les autres à dia.

La “minorité” se plaint que nous la traitions d’opportuniste (sans principes). Mais n’est-ce pas de l’opportunisme que de se rétracter, de courir de côté et d’autre, de balancer et d’hésiter constamment et d’autre, de balancer et d’hésiter constamment ? Un vrai social- démocrate peut-il à tout moment changer de convictions ? On ne change pas aussi souvent même de mouchoir.

Nos pseudo-marxistes vont répétant toujours que la “minorité” a un caractère véritablement prolétarien. En est-il bien ainsi ? Voyons cela.

Kautsky dit qu’il est facile au prolétaire de se pénétrer des principes du parti, qu’il incline à une politique de principe, indépendante des dispositions d’esprit passagères, des intérêts personnels ou locaux [52].

Et la “minorité” ? Incline-t-elle de même à une politique qui ne dépend pas de dispositions d’esprit passagères, et ainsi de suite ? Au contraire : elle hésite toujours, elle balance constamment, elle déteste toute ferme politique de principes, elle préfère l’absence de principes, elle suit les dispositions d’esprit passagères. Les faits nous sont déjà connus.

Kautsky dit que le prolétaire aime la discipline de parti :

Le prolétaire n’est rien, tant qu’il reste un individu isolé. Toute sa force, toutes ses capacités de progrès, tous ses espoirs et toutes ses aspirations, il les puise dans l’organisation…

C’est pourquoi il ne se laisse entraîner ni par un avantage personnel, ni par la gloire personnelle ; il remplit son devoir à quelque poste qu’il se trouve placé, se soumettant librement à une discipline qui inspire tous ses sentiments, toute sa pensée [53].

Et la “minorité” ? Est-elle tout aussi pénétrée de discipline ? Au contraire, elle méprise la discipline du parti et la raille [54]. Ce sont les chefs de la “minorité” qui ont donné le premier exemple de dérogation à la discipline du parti. Rappelez-vous Axelrod, Zassoulitch, Starover, Martov, et les autres, qui ne sont pas soumis à la décision du IIe congrès.

“Il en va tout autrement pour l’intellectuel”, continue Kautsky. C’est à grand’peine qu’il se soumet à la discipline du parti ; encore est-ce par contrainte, et non de plein gré :

Il ne reconnaît la nécessité de la discipline que pour la masse, et non pour les âmes d’élite. Il se range, bien entendu, parmi ces dernières… L’exemple idéal de l’intellectuel qui s’est entièrement pénétré de l’esprit prolétarien, qui… a travaillé à tous les postes qu’on lui a confiés, qui s’est soumis entièrement à notre grande cause et a méprisé ces lâches jérémiades… que nous entendons souvent chez les intellectuels… quand il leur arrive de se trouver en minorité, – l’exemple idéal de cet intellectuel-là… a été Liebknecht. On pourrait aussi nommer Marx lui-même, qui ne s’est jamais poussé aux premières places et s’est soumis de façon exemplaire à la discipline du parti au sein de l’Internationale où il a été plus d’une fois mis en minorité [55].

Et la “minorité” ? A-t-elle fait preuve en quoi que ce soit “d’un état d’esprit prolétarien” ? Sa conduite ressemble-t-elle à celle de Liebknecht et de Marx ? Bien au contraire : nous avons vu que les chefs de la “minorité” n’ont pas subordonné leur “moi” à notre cause sacrée ; nous avons vu que c’étaient eux qui s’abandonnaient à de “lâches jérémiades lorsqu’ils se sont trouvés mis en minorité” au IIe congrès ; nous avons vu que c’étaient eux qui ont pleurniché au lendemain du congrès pour se faire attribuer les “premières places”, et c’est pour obtenir ces sièges qu’ils ont entrepris de faire la scission au sein du parti.

Est-ce là votre “caractère prolétarien”, honorables menchéviks ?

Alors, pourquoi dans certaines villes les ouvriers sont-ils de notre côté ? nous demandent les menchéviks.

En effet, dans certaines villes, les ouvriers sont du côté de la “minorité”, mais cela ne prouve rien. Ils suivent de même les révisionnistes (les opportunistes d’Allemagne) dans certaines villes, mais cela ne veut pas encore dire qu’ils ne sont pas opportunistes. Un jour le corbeau trouva une rose ; cela ne signifiait pas encore qu’il était un rossignol. Mais la chanson a bien raison :

Dés qu’il trouve une rose, Le corbeau se croit un rossignol.

On se rend bien compte à présent sur quel terrain ont surgi les divergences dans le parti. Comme on le voit, deux tendances se sont révélées dans notre parti : celle de la fermeté prolétarienne, et celle de l’instabilité propre aux intellectuels. Et l’actuelle “minorité” exprime justement cette instabilité propre aux intellectuels. Le “comité” de Tiflis et son Social-démocrate sont les esclaves dociles de cette “minorité” !

Tout est là.

Il est vrai que nos pseudo-marxistes proclament souvent qu’ils sont contre la “psychologie des intellectuels” et ils accusent la “majorité” de “flottements d’intellectuel” ; mais cela nous rappelle le voleur qui, après avoir fait son mauvais coup, crie : “Au voleur !”.

On sait, d’autre part, que la langue va là où la dent fait mal.

Notes

[1] L’Iskra

[l’Etincelle]

, premier journal marxiste clandestin pour tous les lecteurs russes, fondé par Lénine en 1900. Le premier numéro parut le 11 (24) décembre 1900 à Leipzig : les suivants parurent à Munich, puis d’avril 1902 au printemps de 1903 à Londres, et ensuite à Genève.

Des groupes et des comités du P.O.S.D.R. de tendance léniniste-iskriste se constituèrent dans plusieurs villes de Russie (Pétersbourg, Moscou, etc.). En Transcaucasie, les idées de l’Iskra furent défendues par le journal illégal : la Brdzola [la Lutte], organe de la social-démocratie révolutionnaire géorgienne. (Sur l’importance et le rôle de l’Iskra, voir l’Histoire du parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S., p. 29 à 33). (N.R.).

[2] La social-démocratie est l’avant-garde du prolétariat. En fait partie tout combattant social-démocrate, qu’il soit ouvrier ou intellectuel. (J.S.).

[3] Notre Social-démocrate* s’est pris d’une belle passion pour la “critique” (voir le n°1 : “Majorité ou minorité ?”), mais je dois noter qu’il donne une définition inexacte des “économistes” et du groupe Rabotchéié Diélo (ils se distinguent fort peu les uns des autres).

L’essentiel n’est pas qu’ils “dédaignaient les questions politiques”, mais qu’ils se mettaient à la remorque du mouvement et répétaient ce que ce dernier leur soufflait. Il fut un temps où il n’y avait que des grèves. Ils prêchaient alors la lutte économique. Vint le temps des manifestations (1901), le sang coula, un vent de déception se mit à souffler, et les ouvriers eurent recours à la terreur, s’imaginant qu’elle les débarrasserait des tyrans.

Alors “économistes” et “rabotchédieltsy” se joignirent à ce concert et déclarèrent d’un ton important : il est temps de recourir à la terreur, d’attaquer les prisons, de libérer nos camarades, etc. (Voir “Un tournant historique”, le Rabotchéié Diélo**). Comme on le voit, cela ne veut nullement dire qu’ils “dédaignaient les questions politiques”. l’auteur a emprunté sa “critique” à Martynov, mais il aurait mieux fait d’apprendre l’histoire. (J.S.).

*Le Social-démocrate, journal clandestin des menchéviks caucasiens, parut en géorgien à Tiflis d’avril à novembre 1905 sous la direction de N. Jordania. Le premier numéro se disait l’ “organe du comité de Tiflis du P.O.S.D.R.” ; par la suite le journal s’intitula “organe des organisations ouvrières social-démocrates du Caucase”. (N.R.).

**Le Rabotchéié Diélo [la Cause ouvrière], organe non périodique de l’Union des social-démocrates russes à l’étranger (“économistes”), parut à Genève de 1899 à 1902. (N.R.).

[4] La rédaction de l’Iskra se composait alors de six membres : Plékhanov, Axelrod, Zassoulitch, Martov, Starover* et Lénine. (J.S.) *Starover, pseudonyme de Potressov. (N.R.)

[5] Lénine : Que faire ? p. 28* (J.S.).* Voir p. 40, Editions sociales, Paris, 1947. (N.T.).

[6] Kautsky : Le programme d’Erfurt, édit. du Comité central, p. 94. (J.S.).

[7] Lénine : Que faire ? p. 26*. (J.S.).*p. 40 E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[8] Lénine : Que faire ? p. 28*. (J.S.).* p. 44, E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[9] Idem, p. 29*. (J.S.).* p.42, E.S., 1947. (N.T.).

[10] Idem, p. 28*. (J.S.). *p.42, E.S., 1947. (N.T.).

[11] Lénine : Que faire ? p. 29*. (J.S.).*Voir p. 44, E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[12] Strouvé Pierre (1870-1944) fut le représentant le plus en vue du marxisme légal durant les dernières années du XIXe siècle. Passé aux libéraux et aux cadets, il se rallia, après le défaite de la révolution de 1905, au nationalisme réactionnaire. Après la Révolution d’Octobre 1917, il participa pendant la guerre civile au gouvernement de Dénikine et fut ministre de Wrangel. Emigré à Prague, puis à Paris, il y fonda en 1925 un journal contre- révolutionnaire et monarchiste. (N.T.).

[13] Voir note in Lettre de Koutaïs.

[14] K. Marx : le Manifeste, p. 15 *. (J.S.). *Karl Marx et Friedrich Engels : Manifeste du Parti communiste, p. 41, Editions sociales, Paris, 1951. (N.T.).

[15] Lénine : Que faire ? p. 28*. (J.S.). * p. 44, E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[16] Idem, p.27* où sont reproduites ces lignes de Kautsky, tirées d’un article bien connu de la Neue Zeit**, 1901-1902, n°3, p. 79. (J.S.).* p. 41, E.S., Paris, 1947. (N.T.).**Die Neue Zeit [le temps nouveau], revue de la social-démocratie allemande, parut à Stuttgart de 1883 à 1923. (N.R.).

[17] Lénine : Que faire ? p. 26*. (J.S.).*p. 40, E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[18] Idem, p. 20 et 21*. (J.S.). *p. 33, E.S., 1947. (N.T.).

[19] Idem, p. 27*. (J.S.). *p. 42, E.S., 1947. (N.T.).

[20] Le Mogzaouri [le Voyageur], revue d’histoire, d’archéologie, de géographie et ethnographie, qui parut à Tiflis de 1901 à novembre 1905. A partir de janvier 1905, le Mogzaouri devint un organe hebdomadaire, littéraire et politique, des social-démocrates géorgiens, sous la direction de F. Makharadzé. A côté d’articles bolchéviks, le Mogzaouri en publiait d’autres, écrits par des menchéviks. (N.R.).

[21] Lénine : Que faire ? p. 29*. (J.S.). *p. 44, E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[22] Lénine : Un pas en avant, deux pas en arrière*, p. 53. (J.S.). *Voir Lénine : Oeuvres choisies, tome I, p. 365, Éditions en langues étrangères, Moscou, 1948. (N.T.).

[23] Procès-verbaux du IIe congrès du parti, p. 129. (J.S.).

[24] Programme d’Erfurt, édit. du Comité central, p 94. (J.S.).

[25] Qui a été élaborée par Marx et Engels. (J.S.).

[26] Lénine : Que faire ? p. 29*. (J.S.). *p. 44, E.S., Paris, 1947. (N.T.)

[27] [30] Idem, p. 20 et 21*. (J.S.). *p. 33, E.S., 1947. (N.T.).

[28] Le Social-démocrate, n°1, p. 14. (J.S.).

[29] Lénine : Que faire ? p. 29*. (J.S.). *p. 44, E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[30] Le Social-démocrate, n°1, p. 14. (J.S.).

[31] Le Social-démocrate, n°1, p. 15. (J.S.).

[32] Voir dans les Procès-verbaux du IIe congrès du parti, p. 147, la résolution où l’Iskra est appelée le véritable défenseur des principes social-démocrates. (J.S.).

[33] Lénine : Un pas en avant, deux pas en arrière, p. 53. (J.S.).

[34] Le Social-démocrate, n°1, p. 15. (J.S.).

[35] Lénine : Que faire ? p. 29*. (J.S.). *p. 44, E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[36] Programme adopté au congrès constitutif de la social-démocratie autrichienne, tenu à Hainfeld en 1888. Ce programme renfermait dans sa partie doctrinale une série de thèses qui définissaient correctement le cours du développement social, ainsi que les tâches du prolétariat et du parti prolétarien. Par la suite, au congrès de Vienne de 1901, le programme de Hainfeld fut remplacé par un programme nouveau qui contenait des thèses révisionnistes. (N.T.).

[37] La Neue Zeit, 1901-1902, XX, n°3, p. 79. Cet article remarquable de Kautsky est reproduit par Lénine dans Que faire ? p. 27*. (J.S.). *p. 41, E.S., Paris, 1947. (N.T.).

[38] Et non pas seulement des intellectuels social-démocrates. (J.S.).

[39] Programme d’Erfurt, édit. du Comité central, p. 93. (J.S.).

[40] Programme d’Erfurt, p. 94. (J.S.).

[41] Idem, p. 94. (J.S.).

[42] Le Social-démocrate, n°1, p. 15. (J.S.)

[43] Si on ne possède pas le 18 Brumaire*, voir les Procès-verbaux du IIe congrès du parti, p. 111, où ce passage de Marx est cité. (J.S.). *Karl Marx et Friedrich Engels : Les luttes de classes en France 1848-1850. – Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p. 201, Editions sociales, Paris, 1948. (N.T.).

[44] Karl Marx et Friedrich Engels : Manifeste du Parti communiste, p. 41, Éditions sociales, 1948. (N.T.).

[45] Martov : dans le Krasnoié Znamia [le Drapeau rouge], p. 3. (J.S.).

[46] La Zaria*, n°4, p. 79-80. (J.S.). *La Zaria [l’Aube], revue théorique de la social-démocratie de Russie. Fondée par Lénine, elle parut en même temps que l’Iskra, sous une direction commune. Éditée à Stuttgart d’avril 1901 à août 1902. (N.R.).

[47] Procès-verbaux du IIe congrès du parti, p. 123. (J.S.).

[48] Commentaire aux procès-verbaux de la Ligue, p. 26. (J.S.).

[49] Le lecteur demandera peut-être comment il a pu se faire que Plékhanov ait passé à la “minorité”, ce même Plékhanov qui avait été un fervent partisan de la “majorité”. C’est qu’un désaccord avait surgi entre lui et Lénine.

Quand la “minorité”, devenue furieuse, décida le boycottage, Plékhanov soutint qu’il fallait lui céder sur toute la ligne. Lénine n’était pas d’accord. Dés lors, Plékhanov pencha de plus en plus vers la “minorité”. Les divergences s’aggravèrent entre eux, tant et si bien qu’un beau jour Plékhanov devint l’adversaire de Lénine et de la “majorité”. Voici ce qu’écrit Lénine à ce sujet :

“…Quelques jours plus tard, accompagné d’un membre du Conseil, je me rendis en effet chez Plékhanov. Mon entretien avec Plékhanov prit le tour que voici :

 Vous savez, dit Plékhanov, on rencontre parfois de ces épouses portées à faire du scandale (il voulait parler de la ’minorité’), à qui il faut céder pour éviter des crises d’hystérie et un grand scandale public.

 Peut-être, répondis-je, mais il faut céder de façon à rester assez fort pour ne pas permettre un ’scandale’ plus grand encore”. (Voir le Commentaire aux procès-verbaux de la Ligue, p. 37, où est reproduite la lettre de Lénine*).

L’accord ne se fit point entre Lénine et Plékhanov. Alors Plékhanov commença à passer du côté de la “minorité”.

Nous avons appris, de bonne source, que Plékhanov quitte aussi la “minorité”, et qu’il a déjà fondé un organe à lui, les Cahiers du Social-démocrate**. (J.S.). *Voir Lénine : Oeuvres, t. VII, p. 177, 4e édition russe. (N.R.). **Les Cahiers du Social-démocrate, revue non périodique éditée à Genève par Plékhanov. Seize numéros parurent de mars 1905 à avril 1912, et il en parut encore un en 1916. (N.R.).

[50] L’Iskra, n° 91, p. 3. (J.S.).

[51] Voir le Social-démocrate n°1. (J.S.).

[52] Programme d’Erfurt, édit. du Comité central, p. 88. (J.S.).

[53] Lénine : Un pas en avant, deux pas en arrière, p. 93 (édit. russe), où sont cités ces paroles de Kautsky. (J.S.).

[54] Voir les Procès-verbaux de la Ligue. (J.S.).

[55] Lénine : Un pas en avant, deux pas en arrière, p. 93 (édit. russe), où sont cités ces paroles de Kautsky. (J.S.).

=>Oeuvres de Staline

Texte officiel de l’entretien de Staline avec Romain Rolland

Révisé par Staline et par Romain Rolland

28 juin 1935

Staline : Je suis heureux de causer avec le plus grand écrivain mondial.

Romain Rolland : Je regrette beaucoup que ma santé ne m’ait pas permis de visiter plus tôt ce grand monde nouveau, qui est notre fierté à tous, et sur lequel nous avons mis nos espoirs. Si vous le permettez, je voudrais vous parler, en ma double qualité de vieux ami et compagnon de route de l’U.R.S.S., et de témoin de l’Occident, d’observateur et de confident de la jeunesse et des sympathisants de France.

Vous devez savoir ce qu’est l’U.R.S.S. aux yeux de milliers de gens en Occident. Ils la connaissent très confusément, mais ils incarnent en elle leurs espoirs, leurs idéaux, souvent divers, parfois contradictoires. Dans la grave crise actuelle, économique et morale, ils attendent de l’U.R.S.S. la direction, le mot d’ordre, l’explication de leurs doutes.

Évidemment, il est difficile de les satisfaire. L’U.R.S.S. a sa tâche propre, qui est immense, son labeur de construction et de défense ; et elle doit s’y vouer toute : le meilleur mot d’ordre qu’elle puisse donner, c’est son exemple. Elle montre la route, elle prouve la marche, en marchant.

Mais elle ne peut cependant se décharger de la grande responsabilité que la situation du monde actuel lui impose, − cette responsabilité, en quelque sorte « impériale », de veiller sur les masses des autres pays, qui ont mis en elle leur foi. Il ne suffît pas de dire le fameux mot de Beethoven : − « Ô homme, aide-toi toi-même ! », il faut les aider et les conseiller.

Or, pour pouvoir le faire utilement, il faut tenir compte du tempérament, de l’idéologie propre de chaque pays, – et je parlerai ici seulement de la France. La méconnaissance de cette idéologie de nature peut causer − elle cause en fait − de graves malentendus.

Il ne faut pas attendre du public même sympathisant de France cette « dialectique » de la pensée, qui est devenue en U.R.S.S. une seconde nature. Le tempérament français est habitué à une logique abstraite de l’esprit raisonneur et rectiligne, moins expérimentale que déductive. Il faut la bien connaître, pour la surmonter. C’est un peuple, une opinion, qui sont habitués à raisonner. Il faut toujours leur donner des raisons de l’action.

A mon avis, la politique de l’U.R.S.S. ne se préoccupe pas assez de donner à ses amis étrangers les raisons de certaines de ses actions. Elle ne manque pourtant pas de raisons, de justes et de convaincantes.

Mais elle paraît s’en désintéresser, et c’est, je pense, un grave tort ; car il peut s’en suivre, et il s’ensuit, des interprétations fausses, ou volontairement faussées, de certains faits, qui jettent dans le trouble des milliers de sympathisants. C’est parce que j’ai vu dernièrement ce trouble chez beaucoup de braves gens de France que je dois vous le signaler.

Vous nous direz que c’est notre rôle d’intellectuels et compagnons de route d’expliquer. Nous ne suffisons pas à cette tâche, − et d’abord, parce que nous sommes nous-mêmes mal informés : on ne nous fournit pas les moyens indispensables de faire comprendre et d’expliquer.

Il me semble qu’il devrait exister en Occident un office de compréhension intellectuelle − un peu à la façon de V.O.K.S., − mais d’un caractère plus politique. Faute de quoi, les malentendus s’accumulent, sans qu’aucun office accrédité de l’U.R.S.S. ne se préoccupe de les éclaircir.

On semble croire qu’il suffit de les laisser s’évaporer avec le temps. Ils ne s’évaporent pas, ils se condensent. C’est au début qu’il faut agir et les dissiper, au fur et à mesure qu’ils se produisent. Quelques exemples :

Le gouvernement de l’U.R.S.S. prend, comme c’est son droit souverain, des décisions, soit par des sentences, des jugements dans les procès, soit par des lois qui réforment la pénalité usuelle. En certains cas, les questions ou les personnes en cause ont ou prennent un intérêt et une portée généraux ; et pour une cause ou pour une autre, l’opinion étrangère se passionne. Il serait facile d’éviter les heurts. Pourquoi ne le fait-on pas ?

Vous avez eu raison de réprimer énergiquement les complicités de la conjuration dont Kirov a été victime. Mais en frappant les conjurés, faites connaître au public d’Europe et du monde les charges écrasantes des condamnés. − Vous avez relégué à Orenbourg, pour trois ans, Victor Serge ; et c’était là une affaire bien moins importante ; mais pourquoi l’a-t-on laissée grossir ainsi, depuis deux ans, dans l’opinion d’Europe ?

Serge est un écrivain de langue française, dont la valeur est établie ; je ne le connais pas personnellement, mais je suis l’ami de plusieurs de ses amis. Ils me pressent de questions sur son exil à Orenbourg et sur le traitement qui lui est fait. Je suis convaincu que vous n’avez pas agi sans de sérieux motifs.

Mais pourquoi ne pas les avoir établis dès le début, aux yeux d’un public français qui proteste de son innocence ; il est toujours très dangereux, au pays des affaires Calas et Dreyfus, (de laisser un individu condamné devenir le centre d’un mouvement de revendications générales.

Autre cas, d’une nature très différente : le gouvernement soviétique vient de promulguer une loi sur le châtiment des enfants criminels au-dessus de 12 ans. Le texte de la loi est imparfaitement connu ; et, même connu, il prête à un vague redoutable.

La peine de mort paraît suspendue sur ces enfants. – Je comprends bien les motifs qu’on a d’inspirer la peur à des irresponsables et à ceux qui veulent profiter de cette irresponsabilité. Mais le public ne comprend pas. Il voit la menace réalisée, ou aux mains de magistrats qui en pourront user, selon leur impulsivité. Ce peut être la source d’un très gros mouvement de protestation. Il faut y parer, sans attendre.

Enfin, j’arrive au gros malentendu actuel suscité par le problème de la guerre et l’attitude à prendre à son égard. Je crois que ce problème aurait dû être étudié depuis longtemps en France.

Il y a plusieurs années que je discutais avec Barbusse et avec mes amis communistes du danger d’une campagne inconditionnée contre la guerre. Il me semble nécessaire d’étudier les différents cas de guerre qui peuvent se présenter et de distinguer l’attitude à prendre pour chacun d’entre eux. Si je comprends bien, l’U.R.S.S. a besoin de la paix, elle veut la paix. Mais sa cause ne s’identifie point avec le pacifisme intégral. Le pacifisme intégral peut en certains cas être une abdication devant le fascisme, qui à son tour engendre la guerre.

Sous ce rapport, je ne suis pas satisfait de certaines directives du mouvement issu du Congrès International d’Amsterdam contre la guerre et le fascisme en 1932, car ses résolutions, un peu trop vagues, provoquent des doutes dans la question de la tactique contre la guerre. En ce moment, l’opinion non seulement des pacifistes français, mais de beaucoup d’amis de l’U.R.S.S., d’esprit socialiste et communisant, est désorientée ; elle se heurte à l’alliance militaire de l’U.R.S.S. avec le gouvernement de démocratie impérialiste français.

Cela jette le trouble dans les esprits. Il y a là de grosses questions de dialectique et de tactique révolutionnaire à élucider. Il faudrait le faire en public, avec toute la franchise et la netteté possibles.

Voilà le principal de ce que j’avais à vous dire. Je m’excuse d’avoir parié trop longtemps.

Staline : Non, non ! Je suis très heureux de vous écouter. Je suis entièrement à votre disposition.

Maintenant si je dois répondre, permettez-moi de le faire sur tous les points.

Avant tout, au sujet de la guerre. Dans quelles conditions avons-nous conclu notre accord avec la France, sur le terrain de l’aide mutuelle ?

Quand, en Europe, dans le monde entier capitaliste, ont surgi deux systèmes d’État : un système d’États fascistes, où par des moyens mécaniques, est opprimé tout ce qui est vivant, où, par des moyens mécaniques, est étranglée la classe ouvrière et sa pensée, où on ne la laisse pas respirer, – et un autre système d’État, qui sont des restes du vieux temps, – le système des États de bourgeoisie démocratique.

Ceux-ci seraient également disposés à étrangler le mouvement ouvrier, mais ils procèdent par d’autres moyens : ils possèdent encore un Parlement, une certaine presse libre, des partis légaux, etc.

Il y a là une différence ! Il est vrai que ces démocraties pratiquent aussi des limitations à la liberté ; mais tout de même, il subsiste une certaine liberté, et on peut tant bien que mal respirer. − Entre les deux systèmes, il y a lutte, sur le plan international.

Et cette lutte se fait, nous le voyons, de jour en jour plus âpre. Question posée : dans ces conditions, le gouvernement de l’État ouvrier doit-il rester neutre et ne se mêler de rien ? − Non ! Il ne le doit pas : car rester neutre, signifierait faciliter pour les fascistes la possibilité d’avoir la victoire ; et la victoire des fascistes est une menace pour l’U.R.S.S., et par conséquent, une menace pour la classe ouvrière du monde entier.

Mais si le gouvernement de l’U.R.S.S. doit se mêler dans la lutte, de quel côté doit-il se ranger ?

Naturellement, du côté des gouvernements de bourgeoisie démocratique, qui ne tendent pas à violer la paix. L’U.R.S.S. est donc intéressée à ce que la France soit bien armée contre les attaques possibles de la part des États fascistes agresseurs.

Nous mêlant de cela, nous jetons sur le plateau de la balance, dans le combat entre le fascisme et l’antifascisme, entre l’agression et la non-agression, un poids de plus, qui fait pencher le plateau de la balance, du côté de l’antifascisme et de la non-agression. Voilà sur quoi est fondé notre accord avec la France.

Je parle ainsi du point de vue de l’U.R.S.S., en tant qu’État. − Mais le parti communiste en France doit-il prendre la même position, dans la question de la guerre ? − A mon avis, non ! En France, il n’est pas au pouvoir. Au pouvoir, en France, sont les capitalistes, les impérialistes ; et le parti communiste français n’est qu’un petit groupe d’opposition.

Y a-t-il une garantie que la bourgeoisie française n’utilisera pas l’armée contre la classe ouvrière française ? Certainement, il n’y en a pas.

L’U.R.S.S. a un accord avec la France pour une aide mutuelle contre un agresseur, contre une attaque du dehors. Mais elle n’a pas et ne peut pas avoir d’accord qui garantisse que le gouvernement français ne se servira pas de son armée contre la classe ouvrière française.

Comme vous le voyez, la situation du parti communiste en U.R.S.S. n’est pas la même que celle du parti communiste en France. Il en résulte avec évidence que la position du parti communiste en France ne peut coïncider avec celle du parti communiste en U.R.S.S., où celui-ci est au pouvoir.

C’est pourquoi je comprends que la positron du parti communiste français doit à sa base rester la même qu’elle était avant l’accord de l’U.R.S.S. avec la France. De cela il ne s’ensuit pas, toutefois, que si, malgré les efforts des communistes, la guerre était imposée, les communistes devraient boycotter la guerre, saboter le travail aux usines, etc.

Nous, les bolcheviks, quoique nous étions contre la guerre et pour la défaite du gouvernement tsariste, nous n’avons jamais refusé les armes. Nous n’avons jamais été partisans du sabotage du travail aux usines ou du boycottage de la guerre.

Au contraire, quand la guerre devenait inévitable, nous allions dans l’armée, nous apprenions à tirer, à nous servir des armes ; et ensuite, nous dirigions ces armes contre nos ennemis de classe.

Pour ce qui est de la question s’il est admissible que l’U.R.S.S. conclue des accords avec des États bourgeois, cette question a été résolue dans le sens positif, quand Lénine existait, et d’après son initiative. Trotski était alors un grand partisan de cette solution ; mais maintenant, il a évidemment oublié cela …

Vous avez dit que nous devions guider nos amis, en Occident. Je dois dire que nous craignons d’assumer une telle tâche. Nous ne prenons pas sur nous de les guider, car il est difficile de fixer les directives à des hommes qui vivent dans un milieu tout à fait différent, dans de tout autres conditions.

Chaque pays a ses conditions propres ; et diriger, de Moscou, ces autres gens, serait de notre part trop audacieux. Nous nous limitons aux conseils les plus généraux. S’il en était autrement, nous prendrions sur nous une responsabilité que nous ne serions pas capables de porter.

Nous avons nous-mêmes fait l’expérience de ce qui arrive, quand des étrangers dirigent, de loin. Avant la guerre, − ou plutôt, au début du siècle, la social-démocratie allemande était le noyau de l’Internationale social-démocratique ; et nous, Russes, nous étions ses disciples. Elle tenta alors de nous guider.

Et si nous lui avions donné la possibilité de nous diriger, il est certain que nous n’aurions eu ni le parti bolchevik, ni la Révolution de 1905 : donc, nous n’aurions pas eu non plus la Révolution de 1917. Il faut que la classe ouvrière de chaque pays ait ses propres dirigeants communistes. Sans cela, la direction est impossible.

Certainement, si nos amis en Occident sont mal informés des motifs des actes du gouvernement soviétique et s’ils ne savent souvent pas que répondre à nos ennemis, cela signifie que nos amis ne savent pas aussi bien s’armer que nos ennemis. Cela signifie aussi que nous n’armons pas assez nos amis. Nous tâcherons d’y remédier.

Vous dites que contre les hommes des Soviets les ennemis lancent beaucoup de calomnies et d’inepties, sans que nous les démentions. C’est juste.

Il n’est pas de sottises et de calomnies qui n’aient été inventées par les ennemis de l’U.R.S.S. On est même gêné parfois de les démentir, car elles sont trop fantastiques et trop évidemment absurdes. On écrit par exemple que j’ai marché avec l’armée rouge contre Vorochilov, que je l’ai tué ; et six mois après, on a oublié ce qu’on a dit, et on écrit dans le même journal que Vorochilov a marché avec l’armée rouge contre moi, et qu’il m’a tué, − et là-dessus, on ajoute plus tard que Vorochilov et moi nous sommes tombés d’accord… Y a-t-il lieu de démentir tout cela ?

Romain Rolland : Mais justement, l’absence complète de démentis et d’explications encourage ces bruits stupides et laisse se propager les calomnies.

Staline : Peut-être. Il est possible que vous ayez raison. Certainement, nous pourrions réagir de façon plus énergique contre ces bruits.

Maintenant, permettez-moi de répondre à vos remarques, au sujet de la loi sur le châtiment des enfants, à partir de l’âge de douze ans. Ce décret a un sens purement pédagogique. Nous avons voulu faire peur par lui, non seulement aux enfants criminels (bandits), mais surtout aux organisateurs de ce banditisme parmi les enfants.

Il faut savoir que dans nos écoles on a découvert des groupes de 12 à 15 enfants bandits, garçons et filles, qui avaient pour but de tuer ou de pervertir les meilleurs élèves, oudarnikis et oudarnitsis.

Dans certains cas, de pareils groupes attiraient des fillettes chez des adultes, les faisaient boire et les livraient à la prostitution.

Dans d’autres cas, des garçonnets, qui apprenaient bien à l’école et qui étaient des oudarnikis, ont été noyés dans des puits, ou blessés, et terrorisés de toute façon.

On a découvert que ces groupes de petits bandits étaient organisés et dirigés par des bandits adultes. Il est clair que le gouvernement soviétique ne pouvait passer outre à ces forfaits. Le décret a été publié pour effrayer et désorganiser les bandits adultes et pour protéger d’eux nos enfants. En même temps que ce décret, un autre décret défend de vendre, d’acheter et de posséder des couteaux finnois et des poignards.

Romain Rolland : Mais pourquoi ne publiez-vous pas ces faits ? Alors, on comprendrait les raisons de votre décret.

Staline : Cela n’est pas si simple que vous croyez. Il existe encore en U.R.S.S. beaucoup de gens dévoyés, des policiers, des fonctionnaires tsaristes, leurs enfants, leurs parentés, etc.

Ces gens ne sont pas habitués au travail, ils sont enragés, et ils présentent (offrent) un terrain prêt à tous les crimes. Nous craignons que, sur ces éléments jetés hors de leurs ornières, la publication des aventures et des crimes des jeunes bandits n’ait un effet contagieux et ne les pousse à de pareils crimes.

De plus, nous était-il possible d’expliquer publiquement que notre décret a été fait dans une intention pédagogique (préventive), pour effrayer les éléments criminels ? Naturellement, nous ne le pouvions pas, car dans ce cas, la loi aurait perdu toute vigueur, aux yeux des criminels.

Romain Rolland : Cela est juste. On ne le pouvait pas.

Staline : Je dois ajouter que, jusqu’à présent, il n’y a pas eu un seul cas d’application des articles les plus sévères de ce décret envers les enfants criminels ; et, nous l’espérons, il n’y en aura pas.

Vous demandez pourquoi nous ne faisons pas de jugement public contre les criminels terroristes.

Prenons comme exemple l’affaire de l’assassinat de Kirov. Peut-être qu’ici nous avons, en effet, été guidés (mus) par le sentiment de haine qui avait flambé en nous contre les meurtriers. Kirov était un homme excellent.

Les assassins de Kirov ont commis le plus odieux des crimes. Nous ne pouvions pas nous dérober à l’émotion d’un tel forfait.

A la vérité les cent personnes que nous avons fusillées n’avaient pas, du point de vue juridique, un rapport direct avec les meurtriers de Kirov.

Mais ils avaient été envoyés de Pologne, d’Allemagne, de Finlande, par nos ennemis, tous étaient armés et avaient pour tâche d’accomplir des actes de terrorisme contre les chefs de !’U.R.S.S. et, dans ce nombre, contre le camarade Kirov. Ces cent personnes, Russes blancs, n’ont même pas songé à nier devant le tribunal militaire leurs intentions terroristes.
« Oui, ont dit beaucoup d’entre eux, nous voulions et nous voulons détruire les chefs soviétiques, nous n’avons pas à causer avec vous ; fusillez-nous, si vous ne voulez pas que nous vous détruisions ! »

Il nous a paru que ce serait faire trop d’honneur à ces messieurs d’examiner leurs actes criminels devant un tribunal public, avec l’aide de défenseurs. Il nous était connu qu’après le meurtre abominable de Kirov, les criminels terroristes avaient l’intention de réaliser leurs plans scélérats contre les autres chefs.

Pour les prévenir, nous avons pris sur nous l’obligation désagréable de fusiller ces messieurs. Telle est la logique du pouvoir. Le pouvoir, dans des cas semblables, doit être fort, ferme et sans peur. Ou bien, il n’est pas un pouvoir, il ne peut pas être reconnu comme un pouvoir.

Les Communards français n’ont pas compris cela, ils ont été évidemment trop mous et trop irrésolus : c’est pourquoi ils ont été blâmés par Karl Marx. Et c’est pourquoi ils ont perdu et les bourgeois français ne les ont pas épargnés. Ça été une leçon pour nous.

Après avoir appliqué la mesure suprême du châtiment dans l’affaire du meurtre de Kirov, nous voudrions ne plus avoir à l’appliquer, à l’avenir. Mais malheureusement, cela ne dépend pas entièrement de nous.

Songez de plus que nous avons des amis, non seulement en Occident, mais aussi en U.R.S.S., et que tandis que les amis en Occident nous recommandent le maximum d’aménité envers les ennemis, nos amis en U.R.S.S. exigent de la fermeté ; ils exigent, par exemple, que l’on fusille Zinoviev et Kamenev, qui sont les inspirateurs du meurtre de Kirov. On ne peut pas ne pas tenir compte non plus de cela.

Je voudrais que vous attachiez votre attention à ce qui suit. Les ouvriers en Occident travaillent, huit, dix et douze heures par jour. Ils ont une famille, une femme, des enfants ; il leur faut pourvoir à leur subsistance. Ils n’ont pas le temps de lire des livres et d’y puiser des règles de conduite.

Ils ne croient pas beaucoup aux livres, car ils savent que les écrivains bourgeois les trompent souvent. C’est pourquoi ils ne croient qu’aux faits, seulement à de tels faits qu’ils voient eux-mêmes et qu’ils peuvent tâter de leurs doigts.

Et voici que ces ouvriers voient qu’à l’Est de l’Europe est apparu un Etat nouveau, un État ouvrier et paysan, où il n’y a plus de place pour les capitalistes et les seigneurs terriens, où règne le travail, et où les hommes de travail jouissent d’honneurs sans précédent.

De là les ouvriers concluent : – « Donc, on peut vivre sans exploiteurs. Donc, la victoire du socialisme est tout à fait possible. » – Ce fait, le fait de l’existence de !’U.R.S.S. est capitale pour la révolutionnarisation des ouvriers dans tous les pays du monde.

Les bourgeois de tous les pays savent cela, et ils haïssent l’U.R.S.S. d’une haine bestiale.

C’est justement pour cela que les bourgeois en Occident voudraient que nous les chefs soviétiques, nous crevions le plus vite possible. Voilà pourquoi ils organisent des équipes de terroristes, ils les envoient en U.R.S.S., par l’Allemagne, la Pologne, la Finlande, sans épargner pour cela l’argent, ni les autres moyens…

Et voici : tout récemment, nous avons découvert des éléments terroristes, chez nous, au Kremlin. Nous avons une bibliothèque du gouvernement, et il y a, dedans, des femmes bibliothécaires, qui vont dans les logements de nos camarades responsables, au Kremlin, pour tenir en ordre leurs bibliothèques.

Et nous découvrons que certaines de ces bibliothécaires ont été recrutées par nos ennemis pour exécuter des actes terroristes ! Il faut dire que la plupart de ces femmes sont des restes des classes de la bourgeoisie et des seigneurs terriens, classes jadis dirigeantes et aujourd’hui écrasées.

Et voici que nous découvrons que ces femmes portaient sur elles du poison, et qu’elles avaient l’intention d’empoisonner certains de nos camarades ! Naturellement nous les avons arrêtées ; nous ne voulons pas les fusiller, mais nous les isolons. C’est là encore un fait qui vous parle de la férocité de nos ennemis et de la nécessité pour les hommes soviétiques d’être vigilants.

Vous le voyez : la bourgeoisie lutte assez férocement contre les soviets ; et ensuite, dans sa presse, elle crie contre la férocité des hommes soviétiques. D’une main, elle pousse vers nous des terroristes, des assassins, des bandits, des empoisonneuses ; et de l’autre, elle écrit des articles sur l’inhumanité des bolcheviks…

Pour ce qui est de Victor Serge, je ne le connais pas, et je n’ai pas la possibilité de vous renseigner immédiatement.

Romain Rolland : On m’a dit qu’il est poursuivi pour trotskisme.

Staline : Oui, maintenant je me rappelle… Ce n’est pas simplement un trotskiste ; c’est un fourbe, c’est un homme malhonnête.

Il a essayé de saper le pouvoir soviétique, mais cela ne lui a pas réussi. A son sujet, les Trotskistes viennent de soulever un débat au Congrès de la défense de la Culture, à Paris.

Victor Serge est actuellement relégué libre à Orenbourg et je crois qu’il y travaille. Il n’a naturellement été victime d’aucune torture, d’aucun sévisse, etc. Tout cela, ce sont des bêtises ! Nous n’avons pas besoin de lui, et nous pouvons le laisser partir en Europe, à quelque moment que ce soit.

Romain Rolland : On m’a dit qu’Orenbourg est une espèce de désert.

Staline : Ce n’est pas un désert, mais une belle ville. Moi, j’ai vécu, quatre ans, exilé dans un désert, dans la région de Touroukhane. Il y a là-bas des froids de 50 à 60 degrés … Eh ! quoi, je l’ai supporté !

Romain Rolland : Je voudrais encore vous dire deux mots d’un autre sujet qui, pour nous de l’intelligentsia d’Occident, et pour moi spécialement, est d’une importance toute particulière : − c’est à savoir de l’humanisme nouveau, dont vous vous faites, camarade Staline, l’annonciateur quand vous rappelez, dans un beau discours récent, que le plus précieux et le plus décisif de tous les capitaux de valeur existante au monde, ce sont les hommes.

L’homme nouveau, et la culture nouvelle, issue de lui. Rien n’est plus apte à conquérir l’esprit du monde aux buts de la Révolution, que de lui offrir ces grandes voies nouvelles de l’humanisme prolétarien, cette synthèse des forces de l’esprit humain.

De l’héritage de Marx et d’Engels, la partie intellectuelle, l’enrichissement de l’esprit de découverte et de création est peut-être le moins connu en Occident ; et c’est pourtant ce qui est appelé à avoir plus d’action sur des peuples de haute culture, comme les nôtres.

Je suis heureux de constater que, dans ces tout derniers temps, notre jeune intelligentsia commence à prendre une connaissance plus exacte et plus intime du Marxisme.

Jusqu’à hier, les professeurs et les historiens avaient tâché de tenir dans l’ombre la doctrine de Marx et d’Engels, ou ils tentaient de la discréditer.

Mais aujourd’hui, un nouveau courant se dessine, même dans la haute Université. Vient de paraître un très intéressant recueil de conférences et de discussions, sous le titre : « A la lumière du Marxisme », et sous la direction du Pr Wallon de la Sorbonne : le principal thème de ce livre, c’est le rôle du Marxisme dans la pensée scientifique d’aujourd’hui.

Si un tel mouvement se développe, comme je l’espère, et si nous savons, de cette façon, propager et populariser les idées de Marx et d’Engels, cela suscitera les plus profonds échos dans l’idéologie de notre intelligentsia.

Staline : Notre but final, le but des Marxistes, est de libérer les hommes de l’exploitation et de l’oppression, et de rendre ainsi l’individu libre. Le capitalisme, qui enveloppe l’homme dans les filets de l’exploitation, prive l’individu de cette liberté.

Sous le capitalisme, seules des personnes d’exception, les plus riches, peuvent devenir plus ou moins libres. La majorité des gens, sous le capitalisme, ne peuvent pas jouir d’une liberté personnelle.

Romain Rolland : C’est l’évidence même.

Staline : En brisant les chaînes de l’exploitation, par cela même nous libérons l’individu. Comme le dit très bien Engels, dans l’Anti-Dühring, le communisme, quand il a brisé les chaînes de l’exploitation, nous fait passer, d’un saut, du royaume de la nécessité dans le royaume de la liberté.

Notre tâche est de libérer l’individu, de développer ses capacités, de réchauffer en lui l’amour et l’estime pour le travail. Actuellement, chez nous, se forment des conditions de vie tout à fait nouvelles, apparaît un type d’homme tout à fait nouveau, le type de l’homme qui aime et qui respecte le travail.

Chez nous, on hait les fainéants et les paresseux ; dans les usines, on les enveloppe dans des sacs (mot à mot : « dans des morceaux de “rogoja” »), et on les brouette ainsi, dehors. Le respect pour le travail, l’amour du travail, le travail créateur, le « travail de choc », – voilà le ton prépondérant de notre vie.

Les oudarnikis, ce sont ceux qu’on aime et qu’on estime autour d’eux se concentre actuellement notre vie nouvelle, notre culture nouvelle.

Romain Rolland (se lève) : C’est très bien. − Je me fais reproche de vous avoir retenu si longtemps.

Staline : Que dites-vous, que dites-vous !

Romain Rolland : Je vous suis reconnaissant de m’avoir donné la possibilité de causer avec vous.

Staline : Votre reconnaissance me rend quelque peu confus. Habituellement on est reconnaissant aux gens dont on n’attend rien de bon. Avez-vous ou penser que je ne sois pas capable de vous accueillir assez bien ?

Romain Rolland : Franchement, je vous dirai que je n’y suis pas habitué. Je n’ai nulle part reçu un aussi bon accueil qu’à Moscou.

Staline : Vous pensez être chez Gorki, demain 29 ?

Romain Rolland : Nous avons convenu que, demain, Gorki viendrait à Moscou. Nous partirons avec lui à sa datcha ; et plus tard, peut-être, je profiterai de votre offre de vivre aussi un peu, à votre datcha.

Staline (souriant) : Je n’ai aucune datcha. Nous, les chefs soviétiques, nous n’avons pas de datchas à nous. C’est simplement une des nombreuses datchas de réserve qui sont la propriété de l’État.

Ce n’est pas moi qui vous offre cette datcha, c’est le gouvernement soviétique, ce sont : Molotov, Vorochilov, Kaganovitch et moi. Vous y seriez très bien, il n’y a là ni trams, ni chemins de fer. Vous pourriez bien vous y reposer. Cette datcha reste toujours à votre disposition. Et si vous le désirez, vous pouvez en jouir, sans craindre de gêner quelqu’un. Assisterez-vous à la fête de la Culture Physique, le 30 ?

Romain Rolland : Oui, je le désire. Je vous prierai de m’en donner la possibilité. − Et peut-être me permettrez-vous d’espérer que, quand je serai à la datcha de Gorki, ou à la datcha que vous m’offrez aimablement, je vous y verrai encore une fois et pourrai m’entretenir avec vous.

Staline : Je vous en prie. Quand vous le désirerez, je suis à votre pleine disposition, et je viendrai avec plaisir chez vous, à la datcha. Et la possibilité d’assister à la parade vous sera garantie.

=>Oeuvres de Staline

Staline : Citoyens !

Publié d’après le texte du tract édité en octobre 1905 par l’imprimerie du Comité de Tiflis du P.O.S.D.R.

Signé : Le Comité de Tiflis.

Le prolétariat de Russie, ce géant vigoureux, s’est de nouveau mis en branle… Un formidable mouvement gréviste déferle sur tout le pays.

Comme par l’effet d’un coup de baguette magique, la vie s’est brusquement arrêtée sur les vastes étendues de la Russie. Rien qu’à Pétersbourg, avec ses voies ferrées, plus d’un million d’ouvrier sont en grève.

Moscou, la vieille capitale si calme, immobile, fidèle aux Romanov, est toute en proie à l’incendie révolutionnaire. Kharkov, Kiev, Ekaterinoslav et les autres centres intellectuels et industriels, toute la Russie centrale et méridionale, toute la Pologne et, enfin, tout le Caucase se sont arrêtés et fixent, menaçants, l’autocratie.

Que va-t-il se passer ? La Russie tout entière attend, frémissante et retenant son souffle, la réponse à cette question.

Le prolétariat lance un défi au monstre bicéphale abhorré. Une bataille en règle va-t-elle suivre ce défi ? La grève tournera-t-elle à l’insurrection armée ou, comme les grèves précédentes, va-t-elle se terminer « paisiblement » et « se calmer » ?

Citoyens ! Quelle que soit la réponse à cette question, quelle que soit l’issue de la grève actuelle, une chose doit être claire et évidente pour tous : nous sommes à la veille d’une insurrection populaire dans toute la Russie, et l’heure est proche où cette insurrection va éclater.

La grève politique générale qui déferle actuellement avec une ampleur grandiose, sans précédent, sans exemple, non seulement dans l’histoire de la Russie, mais encore dans celle du monde entier, va peut-être prendre fin aujourd’hui sans avoir abouti à une insurrection générale, mais ce sera pour secouer le pays de nouveau, dés demain, avec une force accrue, et aboutir à une vaste insurrection armée, qui règlera le débat séculaire entre le peuple russe et l’autocratie tsariste et fracassera la tête de ce monstre hideux.

L’insurrection armée générale, tel est le dénouement fatal où nous conduit, conformément aux lois de l’histoire, l’ensemble des évènements de la vie politique et sociale de notre pays dans ces derniers temps !

L’insurrection armée générale, telle est la grande mission qui incombe à l’heure actuelle au prolétariat de Russie et demande impérieusement à être réalisée !

Citoyens ! Votre intérêt à tous, à l’exception d’une poignée d’aristocrates de la finance et de la terre, est de répondre à l’appel du prolétariat et de tendre avec lui à cette insurrection générale dans laquelle réside le salut.

La criminelle autocratie tsariste a conduit notre pays au bord de l’abîme. Cent millions de paysans ruinés en Russie, une classe ouvrière opprimée et réduite à la misère, une dette publique formidable et des impôts écrasants, toute la population privée de droits, un arbitraire sans borne et la violence dans tous les domaines, enfin l’absence complète de garanties pour l’existence et les biens des citoyens : voilà l’effroyable tableau que la Russie offre aujourd’hui.

Cela ne peut plus durer ! L’autocratie, responsable de toutes ces sombres horreurs, doit être anéantie ! Et elle le sera ! Elle s’en rend compte ; et plus elle s’en rend compte, plus tragiques deviennent ces horreurs, plus affreuse la danse macabre qu’elle déclenche autour d’elle.

Ce n’était pas assez des centaines et des milliers d’ouvriers, paisibles citoyens, qu’elle a massacrés dans les rues des villes ; ni des dizaines de milliers d’ouvriers et d’intellectuels, ces meilleurs d’entre les fils du peuple, qui languissent dans les prisons et en déportation ; ni des massacres et des violences sans cesse perpétrés par les bachibouzouks du tsar dans les campagnes, parmi les paysans, sur toute l’étendue de la Russie : l’autocratie a imaginé, pour finir, de nouvelles horreurs.

Elle s’est mise à semer la discorde et la haine au sein du peuple même, à exciter les unes contre les autres les différentes couches de la population, ainsi que des nationalités entières.

Elle a armé des voyous russes pour les lâcher contre les ouvriers et les intellectuels russes, les masses inconscientes et affamées de Russes et de Moldaves de Bessarabie contre les Juifs, et enfin la masse ignorante et fanatisée des Tatars contre les Arméniens. Avec l’aide des Tatars, elle a saccagé Bakou, un des centres révolutionnaires de Russie et le centre le plus révolutionnaire du Caucase et elle a, par la peur, détourné de la révolution toute la province arménienne.

Elle a fait de tout le Caucase aux nombreuses peuplades un véritable camp retranché, où la population s’attend à chaque instant à être attaquée non seulement par l’autocratie, mais encore par les peuples voisins, ces malheureuses victimes de l’autocratie. cela ne peut plus durer ! Seule la révolution peut y mettre un terme !

Il serait étrange et ridicule de s’attendre à ce que l’autocratie, responsable de toutes ces horreurs infernales, désire et puisse les faire cesser.

Il n’est ni réformes, ni rapiéçage de l’autocratie, dans le genre de la Douma d’Etat, des zemstvos, etc… — toutes mesures dont le parti libéral entend se contenter, — qui puissent mettre un terme à ces horreurs. Au contraire, toute tentative faite dans ce sens et toute résistance à la poussée révolutionnaire du prolétariat contribueront à les aggraver.

Citoyens ! Le prolétariat, la classe la plus révolutionnaire de notre société, qui jusqu’à ce jour a porté tout le poids de la lutte contre l’autocratie dont il restera jusqu’au bout l’ennemi le plus résolu et le plus irréductible, se prépare à une action armée ouverte.

Et il vous appelle, il appelle toutes les classes de la société à lui venir en aide, à le soutenir. Armez-vous, aidez-le à s’armer et préparez-vous au combat décisif.

Citoyens ! L’heure de l’insurrection va sonner ! Elle doit nous trouver prêts ! Ce n’est qu’ainsi, ce n’est que par une insurrection armée et généralisée à tout le pays et simultanée, que nous pourrons vaincre notre ennemi infâme, la maudite autocratie tsariste, et sur ses ruines édifier la libre république démocratique qu’il nous faut.

A bas l’autocratie !
Vive l’insurrection armée générale !
Vive la république démocratique !
Vive le prolétariat de Russie en lutte !

=>Oeuvres de Staline

Staline : Réponses aux questions posées par un représentant de l’Associated Press

Le correspondant de l’agence Associated Press à Moscou, M. Cassidy, a adressé à J. Staline, Président du Conseil des commissaires du peuple de l’U.R.S.S., une lettre dans laquelle il le priait de répondre oralement ou par écrit à trois questions intéressant l’opinion américaine. J. Staline a répondu à M. Cassidy par la lettre suivante :

« Monsieur Cassidy,

Étant surchargé de travail et me trouvant de ce fait dans l’impossibilité de vous donner une interview, je me bornerai à répondre brièvement par écrit à vos questions.

1. « Quelle est la part que l’opinion soviétique réserve à l’éventualité d’un deuxième front, en appréciant la situation actuelle ? »

Réponse.Une part très importante, on peut dire primordiale.

2. « Dans quelle mesure l’aide prêtée par les alliés à l’Union soviétique est-elle effective et que pourrait-on entreprendre pour élargir et améliorer cette aide ? »

Réponse. En comparaison de l’aide que l’Union soviétique prête aux alliés, en attirant sur elle les principales forces des troupes fascistes allemandes, l’aide des alliés à l’Union soviétique est jusqu’à présent peu effective. Pour élargir et améliorer cette aide, il ne faut qu’une chose : que les alliés remplissent en temps utile et de façon intégrale leurs engagements.

3. « Quelle est encore la capacité de résistance soviétique ? »

Réponse. Je pense que la capacité de résistance soviétique aux brigands allemands, par sa vigueur, n’est nullement inférieure, sinon supérieure, à la capacité de l’Allemagne fasciste, ou de quelque autre puissances agressive, d’assurer sa domination dans le monde.

Salutations respectueuses,

J. STALINE

3 octobre 1942. »

=>Oeuvres de Staline

Staline : La politique du pouvoir des Soviets dans la question nationale en Russie

La Pravda, 10 octobre 1920

Les trois années de Révolution et de guerre civile en Russie ont montré que, sans un soutien mutuel de la Russie centrale et de ses régions périphériques, la victoire de la Révolution est impossible, impossible la libération de la Russie des griffes de l’impérialisme.

La Russie centrale, ce foyer de la révolution mondiale, ne peut tenir longtemps sans l’aide des régions périphériques, qui abondent en matières premières, combustible, denrées alimentaires.

A leur tour, les régions périphériques sont fatalement vouées à la servitude impérialiste si elles ne reçoivent de la Russie centrale, plus évoluée, une aide politique, une aide militaire et une aide en matière d’organisation.

Si la thèse est vraie selon laquelle l’Occident prolétarien plus évolué ne peut venir à bout de la bourgeoisie mondiale sans le soutien de l’Orient paysan, moins évolué, mais riche en matières premières et en combustible, cette autre thèse est également vraie selon laquelle la Russie centrale plus développée ne peut mener à bien l’œuvre de la Révolution sans le soutien des régions périphériques, moins développées, mais riches en ressources nécessaires.

L’Entente a sans nul doute tenu compte de cette circonstance dès les premiers jours de l’apparition du gouvernement soviétique, au moment où elle a mis en pratique le plan d’encerclement économique de la Russie centrale, en lui arrachant les régions périphériques les plus importantes.

Par la suite, le plan d’encerclement économique de la Russie demeure invariablement la base de toutes les campagnes de I’Entente contre la Russie, depuis 1918 jusqu’à 1920, y compris de ses machinations actuelles en Ukraine, en Azerbaïdjan, au Turkestan.

D’autant plus grand est l’intérêt qu’il y a à assurer une union solide entre le centre et la périphérie de la Russie.

D’où la nécessité d’établir entre le centre et la périphérie les liens, les rapports déterminés qui assureront leur union étroite et indestructible.

Quels doivent donc être ces rapports, quelles formes doivent-ils revêtir ?

En d’autres termes, en quoi consiste la politique du pouvoir des Soviets dans la question nationale en Russie ?

La revendication de la séparation des régions périphériques d’avec la Russie, comme forme de rapports entre le centre et la périphérie, doit être exclue non seulement parce qu’elle contredit la question même de l’union entre le centre et la périphérie, mais surtout parce qu’elle contredit foncièrement les intérêts des masses populaires, tant du centre que de la périphérie.

Sans compter que la séparation des régions périphériques saperait la puissance révolutionnaire de la Russie centrale, qui stimule le mouvement de libération en Occident, et en Orient, on verrait les régions périphériques qui se seraient séparées, tomber inévitablement sous la coupe de l’impérialisme international.

Il suffit de jeter un regard sur la Géorgie, l’Arménie, la Pologne, la Finlande, etc., qui se sont séparées de la Russie, pour voir qu’elles n’ont conservé qu’un semblant d’indépendance et sont en fait devenues de véritables vassales de l’Entente ; il suffit, enfin, de rappeler la récente histoire de l’Ukraine et de l’Azerbaïdjan, le pillage de l’une par le capital allemand et de l’autre par I’Entente, pour comprendre tout ce qu’il y a de contre-révolutionnaire à revendiquer la séparation des régions périphériques dans les conditions internationales actuelles.

En présence de la lutte à mort qui se déchaîne entre la Russie prolétarienne et I’Entente impérialiste, deux issues seulement s’offrent à la périphérie :

ou bien avec la Russie, et cela signifie l’affranchissement du joug impérialiste pour les masses laborieuses des régions périphériques ;

ou bien avec I’Entente, et cela signifie le joug impérialiste inévitable.

Il n’y a pas de troisième voie.

La prétendue indépendance de la Géorgie, de l’Arménie, de la Pologne, de la Finlande soi-disant indépendante, etc., n’est qu’une apparence trompeuse qui dissimule la dépendance totale de ces Etats, si l’on peut employer ce mot, vis-à-vis de tel ou tel groupe d’impérialistes.

Certes, les régions périphériques de la Russie, les nations et les groupes ethniques qui peuplent ces régions, ont, comme toute autre nation, le droit imprescriptible de se séparer de la Russie, et si l’un d’eux décidait dans sa majorité de se séparer, comme ce fut le cas de la Finlande en 1917, la Russie devrait évidemment constater le fait et sanctionner la séparation.

Cependant il s’agit ici non des droits des nations, qui sont incontestables, mais des intérêts des masses populaires, tant du centre que de la périphérie ; il s’agit du caractère, déterminé par ces intérêts, à donner à la propagande que notre Parti est tenu de faire, s’il ne veut pas se renier lui-même, s’il veut influer dans un sens défini sur la volonté des masses laborieuses des nationalités.

Or, les intérêts des masses populaires disent que revendiquer la séparation des régions périphériques au stade actuel de la Révolution est profondément contre-révolutionnaire.

Il faut de même exclure l’autonomie dite nationale culturelle, comme forme d’union entre le centre et la périphérie de la Russie.

L’expérience de l’Autriche-Hongrie (patrie de l’autonomie nationale culturelle) depuis dix ans a montré tout ce qu’il y a d’éphémère et de non viable dans l’autonomie nationale culturelle, comme forme d’union entre les masses laborieuses des nationalités d’un État multinational.

Le vivant témoignage en est fourni par Springer et Bauer, ces pères de l’autonomie nationale culturelle, qui demeurent aujourd’hui Grosjean comme devant avec leur subtil programme national.

Enfin, le champion de l’autonomie nationale culturelle en Russie, ce Bund jadis célèbre, s’est vu récemment obligé de reconnaître officiellement l’inutilité de l’autonomie nationale culturelle, en déclarant publiquement :

La revendication de l’autonomie nationale culturelle, formulée dans le cadre du régime capitaliste, perd son sens dans les conditions d’une révolution socialiste (voir la « XIIe Conférence du Bund », p. 21, 1920).

Reste l’autonomie régionale des régions périphériques qui se distinguent par leur mode de vie particulier et leur composition nationale, comme unique forme rationnelle d’union entre le centre et la périphérie, autonomie devant relier la périphérie de la Russie au centre par des liens fédératifs.

Autrement dit, cette même autonomie soviétique qui a été proclamée par le pouvoir des Soviets dès les premiers jours de son existence et qui est réalisée aujourd’hui à la périphérie sous la forme de communautés administratives et de Républiques soviétiques autonomes.

L’autonomie soviétique n’est pas quelque chose de figé et de donné une fois pour toutes ; elle admet, dans son développement, les formes et les degrés les plus divers.

De l’autonomie étroite, à caractère administratif (Allemands de la Volga, Tchouvaches, Caréliens), elle passe à une autonomie plus large, à caractère politique (Bachkirs, Tatars de la Volga, Kirghiz) ; de l’autonomie large et politique à une forme encore plus large (Ukraine, Turkestan) ; enfin, du type d’autonomie ukrainienne à la forme supérieure d’autonomie, aux rapports contractuels (Azerbaïdjan).

Cette souplesse de l’autonomie soviétique est un de ses premiers mérites : elle permet en effet de tenir compte de toute la diversité des régions périphériques, situés aux échelons les plus divers du développement culturel et économique.

Les trois années de politique soviétique dans la question nationale ont montré que le pouvoir des Soviets est dans la bonne voie en appliquant l’autonomie soviétique sous ses formes variées : seule, cette politique lui a permis de se frayer un chemin vers les coins les plus perdus de la périphérie, d’élever à la vie politique les masses les plus arriérées et les plus diverses au point de vue national, de rattacher ces masses au centre par les liens les plus divers, tache qu’aucun gouvernement au monde n’a pu, je ne dirai pas accomplir, mais simplement s’assigner (tous avaient peur de se l’assigner !).

La nouvelle division administrative de la Russie, conforme aux principes de l’autonomie soviétique, n’est pas encore achevée ; les Caucasiens du Nord, les Kalmouks, Tchérémisses, Votiaks, Bouriates, etc., attendent encore la solution du problème ; mais quelque aspect que revête la carte administrative de la Russie future et qu’elles que soient les lacunes dans ce domaine, – et il y en a eu effectivement, – il faut reconnaître qu’en procédant à la nouvelle division administrative conforme aux principes de l’autonomie régionale, la Russie a fait un grand pas en avant dans la voie du ralliement des régions périphériques autour du centre prolétarien, dans la voie du rapprochement du pouvoir et des larges masses populaires de la périphérie.

Mais la proclamation de telle ou telle forme d’autonomie soviétique, la promulgation de décrets et arrêtés appropriés et même la création de gouvernements périphériques sous la forme de Conseils régionaux des commissaires du peuple dans les Républiques autonomes sont loin de suffire pour consolider l’union entre les régions périphériques et le centre.

Pour ce faire, il faut d’abord liquider l’état d’isolement et de repliement sur soi où se trouvent les régions périphériques, les mœurs patriarcales et le manque de culture, la méfiance à l’égard du centre, qui subsistent à la périphérie comme héritage de la politique féroce du tsarisme.

Dans les régions périphériques, le tsarisme entretenait à dessein le joug patriarcal et féodal, pour maintenir les classes dans l’esclavage et l’ignorance. Il installait à dessein dans les meilleurs endroits de la périphérie des éléments colonisateurs, pour refouler les masses nationales autochtones vers les régions les plus mauvaises et renforcer les haines nationales.

Il entravait, et parfois supprimait tout simplement l’école, le théâtre, les institutions éducatives locales, pour maintenir les masses dans les ténèbres de l’ignorance.

Il brisait toute initiative de l’élite de la population locale.

Enfin, il étouffait toute activité des masses populaires de la périphérie. C’est ainsi que le tsarisme a semé dans les masses appartenant aux nationalités une méfiance très profonde, qui dégénère parfois en une attitude d’hostilité à l’égard de tout ce qui est russe. Pour consolider l’union entre la Russie centrale et la périphérie, il faut liquider cette méfiance, créer une atmosphère de compréhension mutuelle et de confiance fraternelle.

Mais pour cela, il faut avant tout aider les masses populaires de la périphérie à s’affranchir des survivances du joug féodal et patriarcal ; abolir, en fait et non pas en paroles, les privilèges de tout genre et de tout ordre dont jouissent les éléments colonisateurs ; faire goûter aux masses populaires les bienfaits matériels de la Révolution.

Bref, il faut prouver aux masses que la Russie centrale prolétarienne défend leurs intérêts, et rien que leurs intérêts ; et il faut le prouver non seulement par des mesures répressives contre les colonisateurs et les nationalistes bourgeois, mesures souvent tout à fait incompréhensibles aux masses, mais surtout par une politique économique conséquente et mûrement réfléchie.

Tout le monde connaît le mot d’ordre des libéraux sur l’instruction générale obligatoire.

Les communistes de la périphérie ne peuvent pas être plus à droite que les libéraux ; ils doivent réaliser là-bas l’instruction générale s’ils veulent liquider l’ignorance populaire et resserrer les liens spirituels entre le centre et la périphérie de la Russie.

Mais pour cela, il est indispensable de développer l’école nationale locale, le théâtre national, les institutions éducatives nationales, élever le niveau culturel des masses populaires de la périphérie.

Est-il besoin, en effet, de démontrer que l’ignorance et le manque de culture sont les ennemis les plus dangereux du pouvoir soviétique ?

Nous ignorons à quel point notre travail avance d’une façon générale dans cette direction, mais on nous annonce que dans une des régions périphériques les plus importantes, le commissariat du peuple à l’instruction publique ne dépense en tout que 10 % de ses crédits pour l’école locale. Si cela est exact, il faut reconnaître que, malheureusement, nous n’avons guère dépassé l’« ancien régime » dans ce domaine.

On ne peut considérer le pouvoir soviétique comme un pouvoir détaché du peuple ; c’est, au contraire, un pouvoir unique en son genre, issu des masses populaires russes, proche et aimé d’elles. Par-là s’explique l’extraordinaire force de résistance dont le pouvoir soviétique fait preuve d’habitude dans les moments critiques.

Il est indispensable que le pouvoir soviétique devienne aussi aimé et aussi proche des masses populaires de la périphérie. Mais pour cela, il doit d’abord se faire comprendre de ces masses.

Aussi est-il nécessaire que tous les organismes soviétiques de la périphérie, les tribunaux, les administrations, les organismes économiques, les organes du pouvoir proprement dits ( de même que les organismes du Parti) soient, autant que possible, composés de gens du pays, qui connaissent le mode d’existence, les mœurs, les coutumes, la langue de la population locale.

Il faut que l’élite des masses populaires locales soit appelée à travailler dans ces institutions ; que les masses laborieuses locales participent à la gestion du pays dans tous les domaines, y compris la formation des unités militaires ; que les masses voient que le pouvoir soviétique et ses organes sont l’œuvre de leurs propres efforts, l’incarnation de leurs espérances.

Ainsi seulement, on pourra établir des liens spirituels indestructibles entre les masses et le pouvoir ; ainsi seulement, le pouvoir soviétique se rapprochera des masses laborieuses de la périphérie et leur deviendra compréhensible.

Certains camarades considèrent les Républiques autonomes de Russie et, d’une façon générale, l’autonomie soviétique comme un mal temporaire, bien qu’inévitable, un mal qu’on a été obligé de tolérer par suite de certaines circonstances, mais qu’il faut combattre, pour l’abolir avec le temps.

Est-il besoin de démontrer que cette façon de voir est foncièrement erronée et qu’en tout cas, elle n’a rien de commun avec la politique du pouvoir des Soviets dans la question nationale ?

On ne saurait considérer l’autonomie soviétique comme quelque chose d’abstrait et de factice ; à plus forte raison ne saurait-on la considérer comme une simple déclaration, une promesse vaine. L’autonomie soviétique est la forme la plus réelle, la plus concrète d’union de la périphérie avec la Russie centrale.

Nul ne s’avisera de nier que l’Ukraine, l’Azerbaïdjan, le Turkestan, la Kirghizie, la Bachkirie, la Tatarie et les autres régions périphériques, pour autant qu’elles aspirent à la prospérité culturelle et matérielle des masses populaires, ne peuvent se passer d’écoles dans leur langue nationale, de tribunaux, d’administrations, d’organes du pouvoir composés principalement de gens du pays.

Bien plus, la soviétisation effective de ces régions, leur transformation en pays soviétiques étroitement rattachés à la Russie centrale et formant avec elle un Etat unique sont inconcevables sans une ample organisation des écoles locales, sans la création de tribunaux, d’administrations, d’organes du pouvoir, etc. composés de gens qui connaissent le mode de vie et la langue de la population.

Mais baser les écoles, les tribunaux, les administrations, les organes du pouvoir sur la langue nationale, cela signifie justement réaliser en fait l’autonomie soviétique, puisque celle-ci n’est rien d’autre que la somme de toutes ces institutions quand elles ont revêtu la forme ukrainienne, turkestane, kirghize, etc.

Comment parler sérieusement, après cela, du caractère éphémère de l’autonomie soviétique, de la nécessité de la combattre, etc. ?

De deux choses l’une :

ou bien les langues ukrainienne, azerbaïdjanaise, kirghize, ouzbek, bachkire, etc., sont une réalité effective et, par conséquent, il est absolument nécessaire, dans ces régions, de développer dans la langue nationale l’école, les tribunaux, les administrations et les organes du pouvoir composés de gens du pays, et alors l’autonomie soviétique doit être appliquée dans ces régions à fond et sans réserve ;

ou bien les langues ukrainienne, azerbaïdjanaise et autres ne sont qu’une pure invention ; les écoles et autres institutions dans la langue maternelle sont, par conséquent, inutiles, et alors l’autonomie soviétique doit être rejetée comme un fatras inutile.

Rechercher une troisième voie, c’est faire la preuve de son incompétence en la matière ou de sa navrante étourderie.

Un des obstacles sérieux qui s’opposent à la réalisation de l’autonomie soviétique, est la pénurie de forces intellectuelles d’origine locale, le manque d’instructeurs pour toutes les branches sans exception de l’activité des Soviets et du Parti. Cette pénurie ne peut manquer de freiner le travail éducatif et le travail d’édification révolutionnaire à la périphérie.

Mais c’est pourquoi il serait insensé et nuisible à la cause de repousser ces groupes, déjà si peu nombreux, d’intellectuels locaux qui, le cas échéant, voudraient bien servir les masses populaires, mais ne peuvent le faire, peut-être parce que, n’étant pas communistes, ils se croient entourés d’une atmosphère de méfiance et craignent des mesures éventuelles de répression.

A l’égard de ces groupes, on peut appliquer avec succès une politique qui les fasse participer au travail des Soviets, qui leur confie des postes dans l’industrie, l’agriculture, le ravitaillement, etc., dans le but de les soviétiser graduellement.

On ne saurait guère affirmer, en effet, que ces groupes d’intellectuels sont moins sûrs que, disons, les spécialistes militaires contre-révolutionnaires, mis au travail malgré leur état d’esprit et dans la suite soviétisés à des postes très importants.

Mais utiliser les groupes d’intellectuels nationaux est loin de suffire pour combler le manque d’instructeurs. Il est nécessaire en même temps de développer à la périphérie un réseau ramifié de cours et d’écoles pour toutes les branches d’administration, afin de former des cadres d’instructeurs choisis parmi les habitants du pays.

Car il est clair qu’à défaut de tels cadres, il sera extrêmement difficile d’organiser dans la langue nationale des écoles, tribunaux, administrations et autres institutions. Un obstacle non moins sérieux à la réalisation de l’autonomie soviétique est la précipitation, dégénérant souvent en un grossier manque de tact, dont certains camarades font preuve en matière de soviétisation de la périphérie.

Lorsque, dans des régions retardant sur la Russie centrale de toute une période historique, dans des régions où l’ordre de choses médiéval n’est pas encore complètement liquidé, ces camarades décident de faire des « efforts héroïques » pour appliquer le « communisme pur », on peut affirmer en toute certitude qu’un tel raid de cavalerie, qu’un tel « communisme » ne donneront rien de bon. A ces camarades nous voudrions rappeler un article bien connu de notre programme :

Le PCR se place à un point de vue de classe historiquement concerté en tenant compte du degré de développement historique de la nation donnée : est-elle au stade de transition du moyen âge à la démocratie bourgeoise, ou de la démocratie bourgeoise à la démocratie soviétique ou prolétarienne ? etc.

Et plus loin :

En tout cas, le prolétariat des nations qui étaient des nations oppressives, doit faire preuve d’une prudence et d’une attention particulières à l’égard des survivances des sentiments nationaux dans les masses laborieuses des nations opprimées ou maintenues dans l’inégalité (voir le « Programme du PCR »).

C’est-à-dire que si, par exemple, la méthode directe d’installation de locataires supplémentaires dans les logements en Azerbaïdjan écarte de nous les masses azerbaïdjanaises qui considèrent la demeure, le foyer domestique comme inviolable et sacré, il est clair que cette méthode directe doit être remplacée par un procédé indirect et détourné pour arriver au même but.

Ou encore : si, par exemple, les masses daghestanes, fortement contaminées par les préjugés religieux, suivent les communistes « selon la charïa », il est clair que la méthode directe de lutte contre les préjugés religieux dans ce pays doit être remplacée par des méthodes indirectes, plus prudentes, etc., etc.

Bref : les raids de cavalerie pour « amener immédiatement au communisme » les masses populaires arriérées doivent être remplacés par une politique circonspecte et mûrement réfléchie, qui consiste à entraîner graduellement ces masses dans la grande voie commune du développement soviétique.

Telles sont, en gros, les mesures pratiques nécessaires pour réaliser l’autonomie soviétique, mesures dont l’application garantit le rapprochement moral et l’union révolutionnaire solide du centre et des régions périphériques de la Russie.

La Russie des Soviets procède à une expérience sans précédent dans le monde pour organiser la collaboration de tout un ensemble de nations et de groupes ethniques dans le cadre d’un Etat prolétarien unique, sur la base d’une confiance mutuelle, sur la base d’une entente librement consentie et fraternelle.

Les trois années de révolution ont montré que cette expérience a toutes les chances de réussir.

Mais pour qu’elle puisse obtenir un succès complet, il faut que la politique que nous pratiquons dans la question nationale à la base ne soit pas en désaccord avec les mots d’ordre de l’autonomie soviétique telle que nous la proclamons, autonomie prise dans ses multiples formes ci degrés ; il faut que chacune de nos démarches pratiques à la base contribue à associer les masses populaires de la périphérie à la culture spirituelle et matérielle supérieure qui est celle du prolétariat, sous des formes répondant au mode de vie et au caractère national de ces masses.

Là est le gage de la consolidation de l’union révolutionnaire entre la Russie centrale et la périphérie, devant laquelle toutes les machinations de I’Entente tomberont en poussière.

=>Oeuvres de Staline

Staline : Discours prononcé à la première conférence des stakhanovistes de l’URSS

Le 17 novembre 1935.

1. LA PORTEE DU MOUVEMENT STAKHANOVISTE

Camarades, on a tant et si bien parlé des stakhanovistes, ici, à cette conférence, qu’il ne me reste en somme que peu de choses à dire. Mais du moment qu’on m’a appelé à la tribune, il me faudra tout de même dire quelques mots.

On ne saurait considérer le mouvement stakhanoviste comme un mouvement ordinaire des ouvriers et des ouvrières. Le mouvement stakhanoviste, c’est un mouvement des ouvriers et des ouvrières qui inscrira dans l’histoire de notre édification socialiste une de ses pages les plus glorieuses.

Quelle est la portée du mouvement stakhanoviste ? C’est d’abord qu’il exprime un nouvel essor de l’émulation socialiste, une étape nouvelle, supérieure, de l’émulation socialiste. Pourquoi nouvelle, pourquoi supérieure ?

Parce que le mouvement stakhanoviste, lui, se distingue avantageusement, comme expression de l’émulation socialiste, de l’ancienne (étape de cette émulation. Précédemment, il y a quelque trois ans, pendant la première étape de l’émulation socialiste, celle-ci n’était pas nécessairement liée à la technique nouvelle. D’ailleurs, à ce moment, nous n’avions presque pas, à proprement parler, de technique nouvelle.

Tandis que l’étape actuelle de l’émulation socialiste, le mouvement stakhanoviste est, au contraire, nécessairement lié à la technique moderne. Le mouvement stakhanoviste ne serait pas concevable sans la technique nouvelle, supérieure.

Voici devant vous des gens tels que les camarades Stakhanov, Boussyguine, Smétanine, Krivonos, Pronine, les Vinogradova et beaucoup d’autres, des gens nouveaux, ouvriers et ouvrières, qui se sont rendus entièrement maîtres de la technique de leur métier, qui l’ont domptée et poussée en avant. Ces genslà, nous n’en avions pas ou presque pas, il y a quelque trois ans. Ce sont des hommes nouveaux d’une espèce particulière. Ensuite. Le mouvement stakhanoviste est un mouvement des ouvriers et des ouvrières qui s’assigne pour but de dépasser les normes techniques actuelles, de dépasser les capacités de rendement prévues, de dépasser les plans de production et balances existants. Dépasser — parce que ces normes-là sont, elles, déjà vieillies pour notre temps, pour nos hommes nouveaux.

Ce mouvement renverse l’ancienne façon de concevoir la technique, il renverse les anciennes normes techniques, les anciennes capacités de rendement prévues, les anciens plans de production, et il réclame des normes techniques, des capacités de rendement, des plans de production nouveaux, plus élevés. Il est appelé à faire une révolution dans notre industrie.

C’est bien pour cela que le mouvement stakhanoviste est profondément révolutionnaire en son essence. On a déjà dit ici que le mouvement stakhanoviste, comme expression de normes techniques nouvelles, plus élevées, était un exemple de la haute productivité du travail que seul peut donner le socialisme et que ne saurait donner le capitalisme.

Cela est parfaitement exact. Pourquoi le capitalisme a-t-il battu et vaincu le féodalisme ?

Parce qu’il a créé des normes de productivité du travail plus élevées, parce qu’il a donné à la société la possibilité de recevoir infiniment plus de produits qu’elle n’en recevait en régime féodal. Parce qu’il a fait la société plus riche. Pourquoi le socialisme peut-il, doit-il vaincre et vaincra-t-il nécessairement le système d’économie capitaliste ?

Parce qu’il peut fournir des exemples de travail supérieurs, un rendement plus élevé que le système d’économie capitaliste. Parce qu’il peut donner à la société plus de produits et rendre la société plus riche que ne le peut faire le système capitaliste d’économie. D’aucuns pensent que l’on peut consolider le socialisme par une certaine égalisation matérielle des hommes, sur la base d’une vie médiocre. C’est faux.

C’est une conception petite-bourgeoise du socialisme. En réalité, le socialisme ne peut vaincre que sur la base d’une haute productivité du travail, plus élevée que sous le capitalisme, sur la base d’une abondance de produits et d’objets de consommation de toute sorte, sur la base d’une vie aisée et cultivée pour tous les membres de la société.

Mais pour que le socialisme puisse atteindre ce but et faire de notre société soviétique la société la plus aisée, il faut que le pays ait une productivité du travail supérieure à celle des pays capitalistes avancés. Sinon, inutile de songer à l’abondance de produits et d’objets de consommation de toute sorte.

La portée du mouvement stakhanoviste, c’est qu’il renverse les anciennes normes techniques comme étant insuffisantes, dépasse en maintes occasions la productivité du travail des pays capitalistes avancés, et ouvre ainsi la possibilité pratique d’un renforcement sans cesse poursuivi du socialisme dans notre pays, la possibilité de faire de notre pays le pays le plus aisé.

Mais là ne se borne pas la portée du mouvement stakhanoviste. Sa portée, c’est encore qu’il prépare les conditions nécessaires pour passer du socialisme au communisme.

Le principe du socialisme est que dans la société socialiste chacun travaille selon ses capacités et reçoit les objets de consommation, non pas selon ses besoins, mais selon le travail qu’il a fourni à la société.

Cela veut dire que le niveau technique et culturel de la classe ouvrière reste peu élevé, que l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel subsiste, que la productivité du travail n’est pas encore assez élevée pour assurer l’abondance des objets de consommation — ce qui fait que la société est obligée de les répartir non pas suivant les besoins des membres de la société, mais suivant le travail qu’ils ont fourni à la société.

Le communisme est un degré de développement supérieur. Le principe du communisme est que dans la société communiste chacun travaille selon ses capacités et reçoit les objets de consommation, non pas selon le travail qu’il a fourni, mais selon ses besoins d’homme cultivé.

Cela veut dire que le niveau technique et culturel de la classe ouvrière est alors assez élevé pour saper les bases de l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; que le contraste entre le travail intellectuel et le travail manuel a déjà disparu, et que la productivité du travail atteint un si haut degré, qu’elle peut assurer une pleine abondance des objets de consommation. Ce qui fait que la société a la possibilité de répartir ces objets selon les besoins de ses membres.

D’aucuns pensent que l’on peut arriver à supprimer l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel par une certaine égalisation culturelle et technique entre travailleurs intellectuels et manuels, en abaissant le niveau culturel et technique des ingénieurs et techniciens, des travailleurs intellectuels, jusqu’au niveau des ouvriers de qualification moyenne.

C’est absolument faux. Seuls des bavards petits-bourgeois peuvent se faire une telle idée du communisme.

En réalité, on ne peut arriver à supprimer l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel qu’en élevant le niveau culturel et technique de la classe ouvrière jusqu’à celui des ingénieurs et techniciens. Il serait ridicule de penser que cette élévation est irréalisable. Elle est parfaitement réalisable dans les conditions du régime soviétique, où les forces productives du pays sont libérées des chaînes du capitalisme, où le travail est libéré du joug de l’exploitation, où lia classe ouvrière est au pouvoir et où la jeune génération ouvrière a toutes possibilités de recevoir une instruction technique suffisante.

Il est hors de doute que seul cet essor culturel et technique de la classe ouvrière peut saper les bases de l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; que lui seul peut assurer la haute productivité du travail et l’abondance des objets de consommation, nécessaires pour commencer à passer du socialisme au communisme.

A cet égard, le mouvement stakhanoviste a ceci de remarquable qu’il contient les premiers germes, encore faibles il est vrai, mais germes cependant, précisément de cet essor culturel et technique de la classe ouvrière de notre pays.

En effet, observez de plus près les camarades stakhanovistes. Que sont ces gens ? Ce sont surtout des ouvriers et des ouvrières, jeunes ou d’âge moyen, des gens développés, ferrés sur la technique, qui donnent l’exemple de la précision et de l’attention au travail, qui savent apprécier le facteur temps dans le travail et qui ont appris à compter non seulement par minutes, mais par secondes. La plupart d’entre eux ont passé ce qu’on appelle le minimum technique, et continuent de compléter leur instruction technique.

Ils sont exempts du conservatisme et de la routine de certains ingénieurs, techniciens et dirigeants d’entreprise ; ils vont hardiment de l’avant, renversent les normes techniques vieillies et en créent de nouvelles, plus élevées ; ils apportent des rectifications aux capacités de rendement prévues et aux plans économiques établis par les dirigeants de notre industrie ; ils complètent et corrigent constamment les ingénieurs et techniciens ; souvent, ils leur en remontrent et les poussent en avant, car ce sont des hommes qui se sont rendus pleinement maîtres de la technique de leur métier et qui savent tirer de la technique le maximum de ce qu’on en peut tirer.

Les stakhanovistes sont encore peu nombreux aujourd’hui, mais qui peut douter que demain leur nombre ne soit décuplé ?

N’est-il pas clair que les stakhanovistes sont des novateurs dans notre industrie ; que le mouvement stakhanoviste représente l’avenir de notre industrie ; qu’il contient en germe le futur essor technique et culturel de la classe ouvrière ; qu’il ouvre devant nous la voie qui seule nous permettra d’obtenir les indices plus élevés de la productivité du travail, indices nécessaires pour passer du socialisme au communisme et supprimer l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ?

Telle est, camarades, la portée du mouvement stakhanoviste dans notre édification du socialisme.

Stakhanov et Boussyguine songeaient-ils à cette grande portée du mouvement stakhanoviste, lorsqu’ils entreprirent de renverser les anciennes normes techniques ?

Assurément non.

Ils avaient leurs préoccupations à eux — ils travaillaient à combler la brèche ouverte dans la production de leur entreprise et à dépasser le plan économique.
Mais s’attachant à ce but, il leur a fallu renverser les anciennes normes techniques et développer une haute productivité du travail supérieure à celle des pays capitalistes avancés.

Il serait toutefois ridicule de croire que cette circonstance pût diminuer en quoi que ce soit la grande portée historique du mouvement stakhanoviste.

On peut en dire autant des ouvriers qui, pour la première fois, avaient organisé dans notre pays les Soviets de députés ouvriers en 1905. Ils ne pensaient pas, évidemment, que les Soviets serviraient de base au régime socialiste.

En créant les Soviets de députés ouvriers, ils ne faisaient que se défendre contre le tsarisme, contre la bourgeoisie.

Mais cela ne contredit nullement ce fait indubitable que le mouvement pour les Soviets des députés ouvriers, commencé en 1905 par les ouvriers de Leningrad et de Moscou, a abouti finalement à l’écrasement du capitalisme et à la victoire du socialisme sur un sixième du globe.

2. LES RACINES DU MOUVEMENT STAKHANOVISTE

Nous nous trouvons actuellement au berceau du mouvement stakhanoviste, à ses sources premières.

Il serait bon de marquer certains traits caractéristiques du mouvement stakhanoviste.

Ce qui saute aux yeux tout d’abord, c’est que ce mouvement a commencé, pour ainsi dire, de soi-même, presque spontanément, par en bas, sans qu’aucune pression ait été exercée par l’administration de nos entreprises. Bien plus.

Ce mouvement est né et s’est développé, dans une certaine mesure, contre la volonté de l’administration de nos entreprises, voire dans une lutte contre elle.

Le camarade Molotov vous a déjà dit les tourments qu’a dû subir le camarade Moussinski, scieur de bois à Arkhangelsk, lorsque, en cachette de son organisation économique, en cachette des contrôleurs, il établissait des normes techniques nouvelles, plus élevées.

Le sort de Stakhanov lui-même n’était pas meilleur, puisqu’il eut à se défendre, dans sa marche en avant, non seulement contre certains représentants de l’administration, mais aussi contre certains ouvriers qui le raillaient et le traquaient pour ses « innovations. » En ce qui concerne Boussyguine, on sait qu’il a failli payer ses « innovations » de son emploi à l’usine, et que seule l’intervention du chef d’atelier, le camarade Sokolinski, lui permit de rester à l’entreprise.

Comme vous voyez, si même l’administration de nos entreprises a réagi, cette réaction n’allait pas au-devant, mais à rencontre du mouvement stakhanoviste. Ainsi le mouvement stakhanoviste est né et s’est développé comme un mouvement venu d’en bas.

Et précisément parce qu’il est né de lui-même, précisément parce qu’il vient d’en bas, il est le mouvement le plus viable et le plus irrésistible de notre temps. Il faut ensuite nous arrêter sur un autre trait caractéristique du mouvement stakhanoviste.

Ce trait caractéristique est que le mouvement stakhanoviste a gagné toute l’Union, non pas graduellement, mais avec une rapidité inouïe, tel un ouragan. Par quoi les choses ont-elles commencé ?

Stakhanov a élevé la norme technique de l’extraction de charbon de cinq ou six fois, si ce n’est plus. Boussyguine et Smétanine en ont fait autant l’un dans les constructions mécaniques, l’autre dans l’industrie de la chaussure. Les journaux annoncèrent ces faits. Et soudain la flamme du mouvement stakhanoviste embrasa le pays tout entier.

A quoi cela tenait-il ? D’où venait cette vitesse de propagation du mouvement stakhanoviste ? Stakhanov et Boussyguine seraient-ils de grands organisateurs pourvus de vastes liaisons dans les différentes régions de l’U.R.S.S., et auraient-ils eux-mêmes organisé la chose ?

Non, évidemment non. Stakhanov et Boussyguine auraient-ils la prétention d’être de grands personnages de notre pays et auraient-ils eux-mêmes propagé les étincelles du mouvement stakhanoviste à travers le pays ?

C’est également faux. Vous avez vu ici Stakhanov et Boussyguine. Ils ont pris la parole à cette Conférence. Ce sont des gens simples et modestes, sans la moindre prétention aux lauriers de personnages connus de toute l’Union soviétique. Il me semble même qu’ils sont un peu surpris par l’ampleur du mouvement qui s’est développé chez nous au-delà même de leurs espérances.

Et si toutefois l’étincelle jetée par Stakhanov et Boussyguine a suffi pour faire jaillir la flamme, c’est que le mouvement stakhanoviste est arrivé à pleine maturité. Seul un mouvement venu à point, et qui attend une impulsion pour se manifester librement, seul un tel mouvement pouvait se propager si vite et faire boule de neige.

Comment expliquer que le mouvement stakhanoviste ait surgi comme une chose parfaitement au point ? Quelles sont les raisons de sa rapide propagation ? Quelles sont les racines du mouvement stakhanoviste ? Ces raisons, oh en compte quatre au moins.

1. Ce qui a été à la base du mouvement stakhanoviste, c’est d’abord l’amélioration radicale de la situation matérielle des ouvriers. La vie maintenant est meilleure, camarades. La vie est devenue plus joyeuse. Et quand on a de la joie à vivre, le travail va bon train. D’où les normes de rendement élevées.

D’où les héros et héroïnes du travail. Là se trouve avant tout la racine du mouvement stakhanoviste. S’il y avait la crise chez nous, s’il y avait le chômage, ce fléau de la classe ouvrière, si nous vivions mal, sans beauté, sans joie, nous n’aurions point de mouvement stakhanoviste. (Applaudissements.) Notre révolution prolétarienne est la seule révolution du monde à laquelle il ait été donné de montrer au peuple non seulement ses résultats politiques, mais aussi ses résultats matériels.

De toutes les révolutions ouvrières, nous n’en connaissons qu’une qui soit parvenue, tant bien que mal, au pouvoir. C’est la Commune de Paris. Mais elle n’a pas vécu longtemps. Elle tenta, il est vrai, de rompre les chaînes du capitalisme, mais elle n’eut pas le temps de le faire ; encore moins eut-elle le temps de montrer au peuple les bienfaits matériels de la révolution.

Notre révolution est la seule qui ait non seulement rompu les chaînes du capitalisme et donné au peuple la liberté, mais qui, en outre, ait pu lui donner les conditions matérielles d’une vie aisée. C’est ce qui fait la force de notre révolution, c’est ce qui la rend invincible.

Evidemment, il est bon de chasser les capitalistes, de chasser les grands propriétaires fonciers, de chasser les sicaires tsaristes, de prendre le pouvoir et de recevoir la liberté. Cela est fort bien.

Mais, malheureusement, la liberté seule est loin de suffire. Si l’on manque de pain, de beurre et de graisse, si l’on manque de tissus, si les habitations sont mauvaises, on n’ira pas loin avec la seule liberté. Il est très difficile, camarades, de vivre rien que de liberté. (Approbations, applaudissements.) Pour que la vie soit bonne et joyeuse, il faut que les bienfaits de la liberté politique soient complétés par les bienfaits matériels.

Le trait caractéristique de notre révolution est qu’elle a donné au peuple non seulement la liberté, mais aussi les bienfaits matériels, mais aussi la possibilité d’une vie aisée et cultivée. Voilà pourquoi maintenant nous avons de la joie à vivre, et voilà sur quel terrain a poussé le mouvement stakhanoviste.

2. La deuxième source du mouvement stakhanoviste, c’est que l’exploitation n’existe pas chez nous. Chez nous les gens ne travaillent pas pour les exploiteurs, pour enrichir les parasites, mais pour eux-mêmes, pour leur classe, pour leur société à eux, la société soviétique, où l’élite de la classe ouvrière est au pouvoir. Et c’est pourquoi le travail chez nous a une portée sociale — il est une affaire de dignité et de gloire.

En régime capitaliste, le travail revêt un caractère privé, personnel. Si tu as produit davantage, reçois davantage et vis comme tu l’entends. Personne ne te connaît et ne veut te connaître. Tu travailles pour les capitalistes, tu les enrichis ?

Mais peut-il en être autrement ? Si on t’a embauché, c’est justement pour que tu enrichisses les exploiteurs. Tu n’es pas d’accord ? — va-t’en rejoindre les chômeurs et reste à végéter comme bon te semble — nous en trouverons d’autres, plus accommodants.

Et c’est pour cela précisément que le travail des hommes n’est pas haut coté en régime capitaliste. On conçoit que dans ces conditions il ne puisse y avoir place pour un mouvement stakhanoviste. Il en va tout autrement en régime soviétique.

Ici, l’homme qui travaille est à l’honneur. Il ne travaille pas pour les exploiteurs, mais pour lui-même, pour sa classe, pour la société. Ici, l’homme qui travaille ne se sent pas abandonné et solitaire.

Au contraire, l’homme qui travaille se sent chez nous citoyen libre de son pays, un homme public en son genre. S’il travaille bien et donne à la société ce qu’il peut donner, c’est un héros du travail, il est environné de gloire. Il est évident que c’est seulement dans ces conditions que le mouvement stakhanoviste a pu naître.

3. La troisième source du mouvement stakhanoviste, c’est que nous possédons une technique nouvelle. Le mouvement stakhanoviste est organiquement lié à la nouvelle technique. Sans elle, sans les nouvelles usines et fabriques, sans l’outillage moderne, le mouvement stakhanoviste n’aurait pu naître chez nous. Sans technique nouvelle, on peut augmenter les normes techniques d’une ou deux fois, pas plus.

Si les stakhanovistes les ont quintuplées et sextuplées, c’est qu’ils s’appuient entièrement et sans réserve sur la technique nouvelle.

Il s’ensuit donc que l’industrialisation de notre pays, la reconstruction de nos usines et fabriques, l’existence d’une technique et d’un outillage modernes, ont été une des raisons qui ont engendré le mouvement stakhanoviste.

4. Mais on n’ira pas loin avec la seule technique moderne. On peut avoir une technique, des usines et des fabriques de premier ordre, mais s’il n’y a point d’hommes capables de maîtriser cette technique, la technique restera pour vous la technique tout court. Pour que la technique moderne puisse donner des résultats, il faut encore avoir des hommes, des cadres d’ouvriers et d’ouvrières capables de se placer à la tête de la technique et de la pousser en avant.

L’éclosion et la croissance du mouvement stakhanoviste signifient que ces cadres sont déjà nés chez nous parmi les ouvriers et les ouvrières. Il y a quelque deux ans, le Parti disait qu’en construisant de nouvelles usines et fabriques et en donnant à nos entreprises un outillage moderne, nous n’avions fait que la moitié de la tâche.

Le Parti a proclamé alors que l’enthousiasme que nous mettions à construire de nouvelles usines devait être complété par l’enthousiasme à en assimiler le fonctionnement, qu’ainsi seulement l’on pouvait mener les choses à bonne fin. Il est évident que, durant ces deux années, se sont poursuivi l’assimilation de cette nouvelle technique et la formation de nouveaux cadres. Il est clair maintenant que ces cadres existent déjà chez nous.

On conçoit que sans ces cadres, sans ces hommes nouveaux, nous n’aurions point de mouvement stakhanoviste. Ainsi les gens nouveaux parmi les ouvriers et les ouvrières, qui se sont rendus maîtres de la technique moderne ont été cette force qui a cristallisé et poussé en avant le mouvement stakhanoviste. Telles sont les conditions qui ont engendré et poussé en avant le mouvement stakhanoviste.

3. HOMMES NOUVEAUX,
NORMES TECHNIQUES NOUVELLES

J’ai dit que le mouvement stakhanoviste ne s’était pas développé par degrés, mais qu’il avait été comme une explosion rompant une digue. Il est évident qu’il lui a fallu vaincre des obstacles. Celui-ci le gênait, celui-là le comprimait, mais voilà que, ayant accumulé des forces, le mouvement stakhanoviste a renversé ces barrières et déferlé sur le pays.

Qu’est-ce à dire ? Qui donc gênait, à proprement parler ? C’étaient les vieilles normes techniques et les hommes qui se trouvaient derrière elles. Il y a quelques années, nos ingénieurs, nos techniciens et nos dirigeants d’entreprises avaient établi des normes de travail en rapport avec le retard technique de nos ouvriers et ouvrières.

Quelques années ont passé depuis. Pendant ce temps, les gens ont grandi et se sont formés techniquement. Cependant que les normes techniques restaient inchangées. On conçoit que maintenant elles aient vieilli pour nos hommes nouveaux. Aujourd’hui tout le monde s’en prend aux normes techniques en vigueur. Mais elles ne sont tout de même pas tombées du ciel.

Et la question n’est pas du tout dans le fait que ces normes techniques ont été établies en leur temps comme normes réduites. La question est avant tout que, maintenant, ces normes ayant déjà vieilli, l’on essaye de les défendre comme normes d’actualité. On se cramponne au retard technique de nos ouvriers et de nos ouvrières, on en fait état, on le prend pour point de départ, et l’on en arrive à jouer au retard technique.

Mais comment faire si cette infériorité tombe dans le domaine du passé ? Allons-nous vraiment nous incliner devant notre infériorité et en faire une icône, un fétiche ? Comment faire si les ouvriers, et les ouvrières ont déjà grandi et se sont formés techniquement ?

Comment faire si les vieilles normes techniques ne correspondent plus à la réalité, et que nos ouvriers et nos ouvrières les ont déjà pratiquement quintuplées, décuplées ? Avons-nous jamais juré fidélité à notre infériorité ? Il me semble qu’il n’en est rien, camarades. (Rire général.)

Sommes-nous partis de ce point de vue que nos ouvriers et nos ouvrières allaient rester, malgré tout, à jamais inférieurs ? Il semble bien que non. (Rire général.)

Mais alors ? Manquerions-nous de hardiesse pour briser le conservatisme de certains de nos ingénieurs et techniciens, pour briser les vieilles traditions et normes, pour donner carrière aux forces nouvelles de la classe ouvrière ?

On parle de science. On dit que les données de la science, les données des répertoires et recueils d’instructions techniques contredisent les exigences des stakhanovistes, quant aux normes techniques nouvelles plus élevées.

Mais de quelle science parle-t-on ? Les données de la science sont toujours vérifiées par la pratique, par l’expérience. Une science qui a rompu ses liens avec la pratique, avec l’expérience, n’est plus une science !

Si la science était comme la représentent certains de nos camarades conservateurs, il y a beau temps qu’elle serait morte pour l’humanité. La science s’appelle la science précisément parce qu’elle ne reconnaît pas les fétiches, parce qu’elle ne craint pas de porter la main sur les choses qui ont fait leur temps, qui sont vieilles ; parce qu’elle prête une oreille attentive à la voix de l’expérience, de la pratique.

S’il en était autrement, nous n’aurions pas de science du tout ; nous n’aurions pas, mettons, l’astronomie, et nous continuerons à nous accommoder du système désuet de Ptolémée ; nous n’aurions pas la biologie et nous nous en tiendrions encore à la légende de la création de l’homme ; nous n’aurions pas la chimie, et nous continuerions à nous accommoder des vaticinations des alchimistes.

Voilà pourquoi je pense que nos ingénieurs, nos techniciens et nos dirigeants d’entreprises qui se sont laissés passablement distancer par le mouvement stakhanoviste, feraient bien de ne plus se cramponner aux vieilles normes techniques et de réorganiser leur travail pour de bon, scientifiquement, sur un mode nouveau, stakhanoviste.

Fort bien, nous dira ton. Mais que faire avec les normes techniques en général ? Sont-elles nécessaires à l’industrie, ou peut-on se passer de toute norme ?

Les uns disent que nous n’avons plus besoin de normes techniques. C’est faux, camarades. Bien plus, c’est absurde. Sans les normes techniques, l’économie planifiée est impossible.

Les nommes techniques sont nécessaires encore pour amener les masses retardataires au niveau des masses avancées. Les normes techniques sont une grande force régulatrice, qui organise dans la production les grandes masses d’ouvriers autour des éléments avancés de la classe ouvrière.

Par conséquent, les normes techniques nous sont nécessaires, non pas celles qui existent aujourd’hui, mais des normes plus élevées.

D’autres disent que les normes techniques nous sont nécessaires, mais qu’il faut les élever dès maintenant au niveau des résultats obtenus par les Stakhanov, les Boussyguine, les Vinogradova et autres. Cela est également faux. Ces normes ne seraient pas réelles pour la période présente, parce que les ouvriers et les ouvrières, moins ferrés sur la technique que les Stakhanov et les Boussyguine, ne seraient pas en mesure d’exécuter ces normes.

Ce qu’il nous faut, ce sont des normes techniques qui tiendraient à peu près le milieu entre les normes actuelles et celles qui ont été établies par les Stakhanov et les Boussyguine. Prenons, par exemple, Maria Demtchenko, connue pour avoir récolté 500 quintaux de betteraves et plus à l’hectare. Peut-on faire de cette réalisation une norme de rendement pour toute la culture betteravière, par exemple de l’Ukraine ?

Non, assurément. Il est encore trop tôt pour en parler. Maria Demtchenko a obtenu 500 quintaux et plus à l’hectare, tandis que la récolte moyenne de betteraves en Ukraine, par exemple, s’élève cette année à 130132 quintaux à l’hectare.

La différence, vous le voyez, n’est pas mince. Peut-on donner une norme de rendement pour la betterave, de 400 ou de 300 quintaux ? Tous les connaisseurs en la matière soutiennent qu’on ne peut le faire pour l’instant. Apparemment, il faudra établir, pour l’année 1936, une norme de rendement à l’hectare, pour l’Ukraine, de 200 à 250 quintaux.

Et cette norme n’est pas petite, puisque, si elle était réalisée, elle pourrait nous donner deux fois plus de sucre qu’en 1935. Il faut en dire autant en ce qui concerne l’industrie. Stakhanov a dépassé la norme technique existante de dix fois, ou même plus.

Faire de cette réalisation une nouvelle norme technique pour tous ceux qui travaillent au marteau piqueur ne serait pas raisonnable. Apparemment, il faudra établir une norme tenant à peu près le milieu entre la norme technique existante et la norme réalisée par le camarade Stakhanov.

En tout cas, une chose est claire : les normes techniques actuelles ne correspondent plus à la réalité ; elles retardent, elles sont devenues un frein pour notre industrie. Or, pour ne pas freiner notre industrie, il faut les remplacer par des normes techniques nouvelles, plus élevées. Hommes nouveaux, temps nouveaux, normes techniques nouvelles.

4. LES TACHES IMMEDIATES

Quelles sont nos tâches immédiates du point de vue des intérêts du mouvement stakhanoviste ?

Pour ne pas distraire notre pensée, nous allons, si vous le voulez bien, ramener la question à deux tâches immédiates. Premièrement. Il s’agit d’aider les stakhanovistes à pousser plus loin leur mouvement, à l’étendre en largeur et en profondeur à toutes les régions de l’U.R.S.S.

Cela, d’une part. Et d’autre part, il faut maîtriser tous les éléments, parmi les dirigeants d’entreprise, les ingénieurs et les techniciens, qui se cramponnent obstinément aux choses anciennes, ne veulent pas aller de l’avant et freinent d’une façon systématique le développement du mouvement stakhanoviste.

Pour étendre résolument le mouvement stakhanoviste à tout le pays, il est évident que les stakhanovistes à eux seuls ne suffisent pas. Il faut que nos organisations du Parti viennent s’embrayer pour aider les stakhanovistes à mener à bien le mouvement. A cet égard l’organisation régionale du Donetz a fait preuve incontestablement d’une grande initiative.

Les organisations régionales de Moscou et de Leningrad font un bon travail dans ce sens. Et les autres régions ?

Apparemment elles en sont encore à « se mettre en train ». Par exemple, on n’entend pas parler ou fort peu de l’Oural, encore qu’il soit, comme on sait, un immense centre industriel. Il faut en dire autant de la Sibérie occidentale, du bassin de Kouznetsk, où, selon toute apparence, les gens ne se sont pas encore « mis en train. »

Au reste, il ne fait pas de doute que nos organisations du Parti se mettront à la tâche et aideront les stakhanovistes à vaincre les difficultés. En ce qui concerne l’autre côté de la question —maîtriser les conservateurs obstinés parmi les dirigeants d’entreprise, les ingénieurs et les techniciens, — la chose, ici, sera un peu plus compliquée.

Il nous faudra, en premier lieu, chercher à convaincre, à convaincre patiemment et en toute camaraderie, cas éléments conservateurs de l’industrie, du caractère progressif du mouvement stakhanoviste et de la nécessité qu’il y a à réorganiser leur travail selon le mode stakhanoviste.

Et si la persuasion n’y fait rien, force nous sera de prendre des mesures plus énergiques. Voyez, par exemple, le Commissariat du peuple des voies de communication.

L’appareil central de ce commissariat comptait, il n’y a pas longtemps, un groupe de professeurs, d’ingénieurs et autres connaisseurs en la matière — il y avait aussi des communistes parmi eux — qui soutenaient devant tout le monde que 13 à 14 kilomètres de vitesse commerciale à l’heure étaient une limite au-delà de laquelle on ne pouvait aller, à moins de se mettre en contradiction avec la « science de l’exploitation. »

C’était un groupe assez autorisé, qui propageait son point de vue oralement et par écrit ; il distribuait des instructions aux organismes intéressés du Commissariat du peuple des voies de communication et, d’une façon générale, était le « maître de la pensée » parmi le personnel d’exploitation. Nous qui ne sommes pas connaisseurs en la matière nous avons, en nous basant sur les propositions de nombreux praticiens des chemins de fer, soutenu à notre tour devant ces professeurs autorisés, que 13 à 14 kilomètres ne pouvaient être une limite ; que, la chose étant organisée d’une certaine manière, on pouvait reculer cette limite.

En réponse, ce groupe, au lieu d’écouter la voix de l’expérience et de la pratique et de réviser sa façon de voir, s’est jeté dans la lutte contre l’élément progressif des chemins de fer et a intensifié la propagande de ces conceptions conservatrices.

On conçoit qu’il nous ait fallu légèrement taper sur le bec de ces estimées personnes et les éconduire gentiment de l’appareil central du Commissariat du peuple des voies de communication. (Applaudissements.) Et qu’est-il advenu ? Nous avons aujourd’hui une vitesse commerciale de 18 à 19 kilomètres à l’heure. (Applaudissements.)

Il me semble, camarades, qu’à la rigueur, il nous faudra recourir à cette méthode aussi dans les autres domaines de notre économie nationale, si, bien entendu, les conservateurs obstinés ne cessent pais d’entraver le mouvement stakhanoviste, de lui jeter des bâtons dans les roues. Deuxièmement. Il s’agit d’aider à réorganiser leur travail et à se mettre à la tête du mouvement stakhanoviste, les dirigeants d’entreprise, les ingénieurs et techniciens qui ne veulent pas entraver le mouvement stakhanoviste, qui sympathisent à ce mouvement, mais qui n’ont pas encore su réorganiser le travail, ni se mettre à la tête du mouvement stakhanoviste.

Je dois dire, camarades, que ces dirigeants d’entreprise, ingénieurs et techniciens, ne sont pas peu nombreux chez mous. Et si nous venons en aide à ces camarades, ils seront certainement encore plus nombreux.

Je pense que si nous accomplissons ces tâches, le mouvement stakhanoviste se développera à fond, s’étendra à toutes les régions de notre pays et fera des prodiges de réalisations nouvelles.

5. DEUX MOTS

Quelques mots au sujet de la présente conférence et de sa portée. Lénine enseignait que seuls peuvent être de vrais dirigeants bolcheviks, ceux qui savent non seulement instruire les ouvriers et les paysans, mais aussi s’instruire auprès d’eux.

Ces paroles de Lénine n’ont pas été du goût de certains bolcheviks.

Mais l’histoire montre que là encore Lénine avait raison, à cent pour cent. En effet, des millions de travailleurs, d’ouvriers et de paysans travaillent, vivent et luttent. Qui peut douter que ces gens ne vivent pas en vain ; que, vivant et luttant, ils accumulent une riche expérience pratique ? Peut-on douter que les dirigeants qui dédaignent cette expérience ne puissent pas passer pour de vrais dirigeants ?

Ainsi donc, nous, les dirigeants du Parti et du gouvernement, devons non seulement instruire les ouvriers, mais nous instruire auprès d’eux. Que vous, membres de cette conférence, ayez appris quelque chose des dirigeants de notre gouvernement, ici, à cette conférence, je n’irai pas le nier.

Mais on ne peut nier non plus que nous, dirigeants du gouvernement, ayons appris bien des choses de vous, les stakhanovistes, membres de cette conférence. Eh bien, merci de vos leçons, camarades, grand merci ! (Vifs applaudissements.)

Enfin deux mots sur la façon dont il conviendrait de marquer la présente conférence. Après en avoir délibéré ici, au bureau, nous avons décidé qu’il serait bon de marquer cette conférence des (dirigeants du pouvoir avec les dirigeants du mouvement stakhanoviste. Et nous avons décidé de solliciter la plus haute récompense pour 100 à 120 d’entre vous.

Des voix. — Très bien ! (Vifs applaudissements.)

Staline, — Puisque vous approuvez, camarades, nous arrangerons cela.

(Les assistants font une ovation bruyante et enthousiaste au camarade Staline. La salle croule, sous les applaudissements. Un puissant « hourra » secoue les voûtes. Des acclamations innombrables saluant le chef du Parti, le camarade Staline, éclatent de toutes parts. L’ovation se termine par une puissante Internationale. Les trois mille participants de la conférence entonnent l’hymne prolétarien.)

=>Oeuvres de Staline

Staline : L’insurrection armée et notre tactique

Article paru dans la Prolétariatis Brdzola [la Lutte du prolétariat] n° 10, 15 juillet 1905.

Traduit du géorgien.

Le mouvement révolutionnaire, “en est arrivé, à l’heure présente, à la nécessité d’une insurrection armée” : cette idée, formulée par le III° congrès de notre parti, se confirme chaque jour davantage. La flamme de la révolution est de plus en plus ardente, provoquant soit ici, soit là des insurrections locales.

Trois jours de barricades et de combats de rue à Lodz, la grève de dizaines et de dizaines de milliers d’ouvriers à Ivanovo-Voznessensk conduisant aux inévitables et sanglantes échauffourées avec la troupe, l’insurrection d’Odessa, la “révolte” dans la flotte de la mer Noire et parmi les équipages de la flotte à Libau, la “semaine” de Tiflis : autant de signes avant-coureurs de l’orage imminent.

Il se rapproche, il se rapproche irrésistiblement ; du jour au lendemain il éclatera sur la Russie, et de son puissant souffle purificateur il balaiera tout ce qui est caduc et pourri, il lavera le peuple russe de l’autocratie, cette honte plusieurs fois séculaire.

Les dernières convulsions du tsarisme, — renforcement des diverses formes de la répression, proclamation de la loi martiale dans la moitié du pays, multiplication des potences et, en même temps, discours engageants aux libéraux et promesses fallacieuses de réformes, — ne le sauveront pas du sort que lui réserve l’histoire. Les jours de l’autocratie sont comptés, l’orage est inévitable. Un ordre nouveau est déjà en gestation, acclamé par le peuple tout entier, qui attend de lui une rénovation et une renaissance.

Quels sont donc les nouveaux problèmes que pose devant notre parti l’orage imminent ? Comment devons-nous adapter notre organisation et notre tactique aux nouvelles exigences de la vie, pour participer de façon plus active et plus organisée à l’insurrection, ce point de départ nécessaire de la révolution ?

Détachement avancé de la classe qui est non seulement l’avant-garde, mais aussi la principale force motrice de la révolution, devons-nous, pour diriger l’insurrection, créer des appareils spéciaux, ou bien le mécanisme du parti, tel qu’il existe, suffit-il pour cela ?

Depuis plusieurs mois déjà, ces questions se posent devant le parti et exigent d’urgence une solution. Pour ceux qui s’inclinent devant la “spontanéité” ; pour qui les buts du parti se réduisent à suivre simplement la marche de la vie ; pour ceux qui sont à la remorque au lieu de marcher en tête comme il sied à un détachement d’avant-garde conscient, ces questions n’existent pas.

L’insurrection est spontanée, disent-ils, on ne peut l’organiser ni la préparer ; tout plan d’action élaboré d’avance est une utopie (ils sont hostiles à tout “plan”, — car c’est là un phénomène “conscient” et non “spontané” !), une dépense de forces inutile : la vie sociale, qui suit des chemins inconnus, réduira à néant tous nos projets.

Aussi devons-nous, à les entendre, nous contenter de diffuser par la propagande et l’agitation l’idée de l’insurrection, l’idée de “l’auto-armement” des masses, nous contenter d’assumer la “direction politique” : qui voudra dirigera “techniquement” le peuple insurgé.

N’avons-nous pas toujours assumé jusqu’ici cette direction ? répondent les adversaires de la “politique du suivisme”. Il va sans dire qu’il est absolument nécessaire d’entreprendre un vaste travail d’agitation et de propagande, de diriger politiquement le prolétariat.

Mais se limiter à des tâches générales comme celles-là revient à dire ou bien que nous esquivons toute réponse à une question directement posée par la vie, ou bien que nous nous révélons absolument incapables d’adapter notre tactique aux nécessités de la lutte révolutionnaire qui grandit impétueusement.

De toute évidence, nous devons aujourd’hui décupler notre agitation politique ; nous devons nous efforcer de gagner à notre influence non seulement le prolétariat, mais aussi ces couches nombreuses du “peuple” qui se joignent peu à peu à la révolution ; nous devons nous efforcer de répandre dans toutes les classes de la population l’idée que l’insurrection est indispensable.

Mais nous ne pouvons en rester là !

Pour que le prolétariat puisse utiliser la révolution qui vient dans le sens de sa lutte de classe ; pour qu’il puisse instaurer un régime démocratique qui favorise au maximum la lutte ultérieure pour le socialisme, il faut que le prolétariat, autour duquel se groupe l’opposition, se trouve non seulement au centre de la lutte, mais qu’il devienne le guide et le dirigeant de l’insurrection.

La direction technique et la préparation concrète de l’insurrection dans toute la Russie ; telle est précisément la nouvelle tâche que la vie impose au prolétariat. Et si notre parti veut être le véritable dirigeant politique de la classe ouvrière, il ne peut ni ne doit se dérober à l’accomplissement de ces nouvelles tâches.

Ainsi, que devons-nous entreprendre pour atteindre cet objectif ?

Quelles doivent être nos premières démarches ?

Beaucoup de nos organisations ont déjà résolu pratiquement la question en consacrant une partie de leurs forces et de leurs moyens à armer le prolétariat. Notre lutte contre l’autocratie est entrée dans une phase où la nécessité de s’armer est reconnue de tous.

Mais à elle seule la conscience de la nécessité de s’armer ne suffit pas : il faut poser clairement et nettement la tâche pratique devant le parti. Voilà pourquoi nos comités doivent tout de suite, sans délai, procéder à l’armement du peuple sur place, créer des groupes spéciaux qui s’en occuperont, organiser des groupes locaux pour se procurer des armes, organiser des ateliers pour fabriquer des explosifs, dresser un plan pour s’emparer des dépôts d’armes publics ou privée et des arsenaux.

Nous ne devons pas seulement armer le peuple de “l’ardent désir de s’armer”, comme nous le conseille la nouvelle Iskra ; nous devons aussi prendre pratiquement “les mesures les plus énergiques pour armer le prolétariat”, comme le III° congrès du parti nous en a fait un devoir.

Sur la solution de ce problème, il nous est plus facile d’arriver à un accord que sur n’importe quelle autre question, aussi bien avec la fraction dissidente du parti (si elle prend vraiment l’armement au sérieux et ne se borne pas à bavarder sur “l’ardent désir de s’armer”) qu’avec les organisations social-démocrates nationales, comme par exemple les fédéralistes arméniens et autres, qui se proposent les mêmes buts.

Une tentative de ce genre a déjà été faite à Bakou, où, après le massacre de février, notre comité, le groupe de Balakhany-Bibi-Eibat et le comité des gntchakistes [1] ont constitué une commission pour l’organisation de l’armement.

Cette importante et grave entreprise doit à tout prix être organisée en conjuguant les efforts, et nous pensons que les différends entre fractions ne doivent surtout pas empêcher l’union, sur cette base, de toutes les forces social-démocrates.

Parallèlement à l’augmentation des stocka d’armes, à l’organisation de la recherche et de la fabrication de ces armes en usine, il faut aussi se préoccuper très sérieusement de former toutes sortes de groupes de combat, qui auront à se servir des armes ainsi obtenues.

Il ne faut en aucun cas permettre des actes comme la distribution des armes directement aux masses. Comme nous avons peu de ressources et qu’il est très difficile de soustraire les armes à la vigilance de la police, nous ne réussirons pas à armer des couches quelque peu importantes de la population, et nos efforts seront vains.

Il en ira tout autrement si nous constituons une organisation spéciale de combat.

Nos groupes de combat apprendront à manier les armes ; ils seront au cours de l’insurrection, — qu’elle commence spontanément ou qu’elle soit préparée d’avance, — les principaux détachements d’avant-garde, autour desquels se ralliera le peuple insurgé et sous la direction desquels il ira au combat.

Grâce à leur expérience et à leur esprit d’organisation, grâce aussi à leur bon armement, il deviendra possible d’utiliser toutes les forces du peuple soulevé et d’atteindre ainsi notre but immédiat : armer le peuple entier et réaliser le plan d’action établi d’avance.

Ils s’empareront rapidement des dépôts d’armes, des établissements publics et gouvernementaux, de la poste, du central téléphonique, etc…, de tout ce qui sera nécessaire aux progrès ultérieurs de la révolution. Mais ces groupes de combat ne sont pas seulement indispensables quand l’insurrection révolutionnaire a déjà gagné toute la ville : leur rôle n’est pas moins important à la veille de l’insurrection.

Nous avons acquis la conviction, depuis six mois, que l’autocratie, discréditée aux yeux de toutes les classes de la population, a consacré toute son énergie à mobiliser les forces ténébreuses du pays : voyous professionnels ou éléments fanatisés et peu conscients parmi les Tatars, pour combattre les révolutionnaires.

Armés et protégés par la police, ils terrorisent la population et créent un climat difficile pour le mouvement de libération.

Nos organisations de combat doivent toujours se tenir prêtes à riposter comme il convient à toutes les tentatives de ces forces ténébreuses et s’attacher à transformer en un mouvement antigouvernemental l’indignation et la riposte provoquées par leurs agissements.

Les groupes de combat armés, prêts à tout instant à descendre dans la rue et à se mettre à la tête des masses populaires, peuvent facilement atteindre le but assigné par le III° congrès : “organiser la résistance armée aux Cent-Noirs et, d’une façon générale, à tous les éléments réactionnaires dirigés par le gouvernement” (“Résolution sur la conduite à tenir en face de la tactique du gouvernement à la veille de la révolution”. Voir le Communiqué) [2].

L’une des tâches essentielles de nos groupes de combat et, en général, de toute organisation militaire spéciale, doit être de dresser un plan d’insurrection pour chaque quartier et de le coordonner avec le plan élaboré par le centre du parti pour toute la Russie.

Repérer les points faibles de l’adversaire, établir les points de départ de notre attaque, répartir les forces dans le quartier, étudier à fond la topographie de la ville : tout cela doit être fait d’avance pour qu’en aucune circonstance on ne soit pris au dépourvu.

Il n’y a pas lieu d’analyser ici en détail ces aspects de l’activité de nos organisations.

Le strict secret dans l’établissement du plan d’action doit s’allier à la diffusion la plus large, dans le prolétariat, des connaissances militaires spéciales absolument nécessaires pour les combats de rue. A cet effet, nous devons faire appel aux militaires adhérant à notre organisation.

Nous pouvons aussi faire appel dans ce but à bon nombre d’autres camarades qui, en raison de leurs aptitudes et dispositions naturelles, nous seront très utiles en l’occurrence.

Seule une préparation aussi étendue de l’insurrection peut garantir le rôle dirigeant de la social-démocratie dans les batailles qui viennent entre le peuple et l’autocratie.

Seule une préparation complète au combat permettra au prolétariat de transformer les engagements divers avec la police et l’armée en une insurrection générale du peuple pour substituer au gouvernement tsariste un gouvernement provisoire révolutionnaire.

Le prolétariat organisé, en dépit des adeptes d’une “politique suiviste”, mettra tout en œuvre pour concentrer dans ses mains la direction tant technique que politique de l’insurrection.

Condition indispensable qui nous permettra d’utiliser la révolution qui vient dans l’intérêt de notre lutte de classe.

1] Membres du parti petit-bourgeois arménien “Gntchak”, fondé en 1887 à Genève sur l’initiative d’étudiants arméniens. En Transcaucasie, le parti “Gntchak”, qui s’était intitulé Parti social-démocrate arménien, fit une politique scissionniste au sein du mouvement ouvrier. Après la révolution de 1905-1907, il dégénéra en un groupe nationaliste réactionnaire. (N. Réd.).

[2] Voir Résolutions et décisions des congrès, conférences et assemblées plénières du Comité central du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S., Ire partie, 6e éd. Russe, 1940, p. 45. (N. Réd.).

Article paru dans la Prolétariatis Brdzola [la Lutte du prolétariat] n° 10, 15 juillet 1905.

Traduit du géorgien.

Le mouvement révolutionnaire, “en est arrivé, à l’heure présente, à la nécessité d’une insurrection armée” : cette idée, formulée par le III° congrès de notre parti, se confirme chaque jour davantage. La flamme de la révolution est de plus en plus ardente, provoquant soit ici, soit là des insurrections locales.

Trois jours de barricades et de combats de rue à Lodz, la grève de dizaines et de dizaines de milliers d’ouvriers à Ivanovo-Voznessensk conduisant aux inévitables et sanglantes échauffourées avec la troupe, l’insurrection d’Odessa, la “révolte” dans la flotte de la mer Noire et parmi les équipages de la flotte à Libau, la “semaine” de Tiflis : autant de signes avant-coureurs de l’orage imminent.

Il se rapproche, il se rapproche irrésistiblement ; du jour au lendemain il éclatera sur la Russie, et de son puissant souffle purificateur il balaiera tout ce qui est caduc et pourri, il lavera le peuple russe de l’autocratie, cette honte plusieurs fois séculaire.

Les dernières convulsions du tsarisme, — renforcement des diverses formes de la répression, proclamation de la loi martiale dans la moitié du pays, multiplication des potences et, en même temps, discours engageants aux libéraux et promesses fallacieuses de réformes, — ne le sauveront pas du sort que lui réserve l’histoire. Les jours de l’autocratie sont comptés, l’orage est inévitable. Un ordre nouveau est déjà en gestation, acclamé par le peuple tout entier, qui attend de lui une rénovation et une renaissance.

Quels sont donc les nouveaux problèmes que pose devant notre parti l’orage imminent ? Comment devons-nous adapter notre organisation et notre tactique aux nouvelles exigences de la vie, pour participer de façon plus active et plus organisée à l’insurrection, ce point de départ nécessaire de la révolution ?

Détachement avancé de la classe qui est non seulement l’avant-garde, mais aussi la principale force motrice de la révolution, devons-nous, pour diriger l’insurrection, créer des appareils spéciaux, ou bien le mécanisme du parti, tel qu’il existe, suffit-il pour cela ?

Depuis plusieurs mois déjà, ces questions se posent devant le parti et exigent d’urgence une solution. Pour ceux qui s’inclinent devant la “spontanéité” ; pour qui les buts du parti se réduisent à suivre simplement la marche de la vie ; pour ceux qui sont à la remorque au lieu de marcher en tête comme il sied à un détachement d’avant-garde conscient, ces questions n’existent pas.

L’insurrection est spontanée, disent-ils, on ne peut l’organiser ni la préparer ; tout plan d’action élaboré d’avance est une utopie (ils sont hostiles à tout “plan”, — car c’est là un phénomène “conscient” et non “spontané” !), une dépense de forces inutile : la vie sociale, qui suit des chemins inconnus, réduira à néant tous nos projets.

Aussi devons-nous, à les entendre, nous contenter de diffuser par la propagande et l’agitation l’idée de l’insurrection, l’idée de “l’auto-armement” des masses, nous contenter d’assumer la “direction politique” : qui voudra dirigera “techniquement” le peuple insurgé.

N’avons-nous pas toujours assumé jusqu’ici cette direction ? répondent les adversaires de la “politique du suivisme”. Il va sans dire qu’il est absolument nécessaire d’entreprendre un vaste travail d’agitation et de propagande, de diriger politiquement le prolétariat.

Mais se limiter à des tâches générales comme celles-là revient à dire ou bien que nous esquivons toute réponse à une question directement posée par la vie, ou bien que nous nous révélons absolument incapables d’adapter notre tactique aux nécessités de la lutte révolutionnaire qui grandit impétueusement.

De toute évidence, nous devons aujourd’hui décupler notre agitation politique ; nous devons nous efforcer de gagner à notre influence non seulement le prolétariat, mais aussi ces couches nombreuses du “peuple” qui se joignent peu à peu à la révolution ; nous devons nous efforcer de répandre dans toutes les classes de la population l’idée que l’insurrection est indispensable.

Mais nous ne pouvons en rester là !

Pour que le prolétariat puisse utiliser la révolution qui vient dans le sens de sa lutte de classe ; pour qu’il puisse instaurer un régime démocratique qui favorise au maximum la lutte ultérieure pour le socialisme, il faut que le prolétariat, autour duquel se groupe l’opposition, se trouve non seulement au centre de la lutte, mais qu’il devienne le guide et le dirigeant de l’insurrection.

La direction technique et la préparation concrète de l’insurrection dans toute la Russie ; telle est précisément la nouvelle tâche que la vie impose au prolétariat. Et si notre parti veut être le véritable dirigeant politique de la classe ouvrière, il ne peut ni ne doit se dérober à l’accomplissement de ces nouvelles tâches.

Ainsi, que devons-nous entreprendre pour atteindre cet objectif ?

Quelles doivent être nos premières démarches ?

Beaucoup de nos organisations ont déjà résolu pratiquement la question en consacrant une partie de leurs forces et de leurs moyens à armer le prolétariat. Notre lutte contre l’autocratie est entrée dans une phase où la nécessité de s’armer est reconnue de tous.

Mais à elle seule la conscience de la nécessité de s’armer ne suffit pas : il faut poser clairement et nettement la tâche pratique devant le parti. Voilà pourquoi nos comités doivent tout de suite, sans délai, procéder à l’armement du peuple sur place, créer des groupes spéciaux qui s’en occuperont, organiser des groupes locaux pour se procurer des armes, organiser des ateliers pour fabriquer des explosifs, dresser un plan pour s’emparer des dépôts d’armes publics ou privée et des arsenaux.

Nous ne devons pas seulement armer le peuple de “l’ardent désir de s’armer”, comme nous le conseille la nouvelle Iskra ; nous devons aussi prendre pratiquement “les mesures les plus énergiques pour armer le prolétariat”, comme le III° congrès du parti nous en a fait un devoir.

Sur la solution de ce problème, il nous est plus facile d’arriver à un accord que sur n’importe quelle autre question, aussi bien avec la fraction dissidente du parti (si elle prend vraiment l’armement au sérieux et ne se borne pas à bavarder sur “l’ardent désir de s’armer”) qu’avec les organisations social-démocrates nationales, comme par exemple les fédéralistes arméniens et autres, qui se proposent les mêmes buts.

Une tentative de ce genre a déjà été faite à Bakou, où, après le massacre de février, notre comité, le groupe de Balakhany-Bibi-Eibat et le comité des gntchakistes [1] ont constitué une commission pour l’organisation de l’armement.

Cette importante et grave entreprise doit à tout prix être organisée en conjuguant les efforts, et nous pensons que les différends entre fractions ne doivent surtout pas empêcher l’union, sur cette base, de toutes les forces social-démocrates.

Parallèlement à l’augmentation des stocka d’armes, à l’organisation de la recherche et de la fabrication de ces armes en usine, il faut aussi se préoccuper très sérieusement de former toutes sortes de groupes de combat, qui auront à se servir des armes ainsi obtenues.

Il ne faut en aucun cas permettre des actes comme la distribution des armes directement aux masses. Comme nous avons peu de ressources et qu’il est très difficile de soustraire les armes à la vigilance de la police, nous ne réussirons pas à armer des couches quelque peu importantes de la population, et nos efforts seront vains.

Il en ira tout autrement si nous constituons une organisation spéciale de combat.

Nos groupes de combat apprendront à manier les armes ; ils seront au cours de l’insurrection, — qu’elle commence spontanément ou qu’elle soit préparée d’avance, — les principaux détachements d’avant-garde, autour desquels se ralliera le peuple insurgé et sous la direction desquels il ira au combat.

Grâce à leur expérience et à leur esprit d’organisation, grâce aussi à leur bon armement, il deviendra possible d’utiliser toutes les forces du peuple soulevé et d’atteindre ainsi notre but immédiat : armer le peuple entier et réaliser le plan d’action établi d’avance.

Ils s’empareront rapidement des dépôts d’armes, des établissements publics et gouvernementaux, de la poste, du central téléphonique, etc…, de tout ce qui sera nécessaire aux progrès ultérieurs de la révolution. Mais ces groupes de combat ne sont pas seulement indispensables quand l’insurrection révolutionnaire a déjà gagné toute la ville : leur rôle n’est pas moins important à la veille de l’insurrection.

Nous avons acquis la conviction, depuis six mois, que l’autocratie, discréditée aux yeux de toutes les classes de la population, a consacré toute son énergie à mobiliser les forces ténébreuses du pays : voyous professionnels ou éléments fanatisés et peu conscients parmi les Tatars, pour combattre les révolutionnaires.

Armés et protégés par la police, ils terrorisent la population et créent un climat difficile pour le mouvement de libération.

Nos organisations de combat doivent toujours se tenir prêtes à riposter comme il convient à toutes les tentatives de ces forces ténébreuses et s’attacher à transformer en un mouvement antigouvernemental l’indignation et la riposte provoquées par leurs agissements.

Les groupes de combat armés, prêts à tout instant à descendre dans la rue et à se mettre à la tête des masses populaires, peuvent facilement atteindre le but assigné par le III° congrès : “organiser la résistance armée aux Cent-Noirs et, d’une façon générale, à tous les éléments réactionnaires dirigés par le gouvernement” (“Résolution sur la conduite à tenir en face de la tactique du gouvernement à la veille de la révolution”. Voir le Communiqué) [2].

L’une des tâches essentielles de nos groupes de combat et, en général, de toute organisation militaire spéciale, doit être de dresser un plan d’insurrection pour chaque quartier et de le coordonner avec le plan élaboré par le centre du parti pour toute la Russie.

Repérer les points faibles de l’adversaire, établir les points de départ de notre attaque, répartir les forces dans le quartier, étudier à fond la topographie de la ville : tout cela doit être fait d’avance pour qu’en aucune circonstance on ne soit pris au dépourvu.

Il n’y a pas lieu d’analyser ici en détail ces aspects de l’activité de nos organisations.

Le strict secret dans l’établissement du plan d’action doit s’allier à la diffusion la plus large, dans le prolétariat, des connaissances militaires spéciales absolument nécessaires pour les combats de rue. A cet effet, nous devons faire appel aux militaires adhérant à notre organisation.

Nous pouvons aussi faire appel dans ce but à bon nombre d’autres camarades qui, en raison de leurs aptitudes et dispositions naturelles, nous seront très utiles en l’occurrence.

Seule une préparation aussi étendue de l’insurrection peut garantir le rôle dirigeant de la social-démocratie dans les batailles qui viennent entre le peuple et l’autocratie.

Seule une préparation complète au combat permettra au prolétariat de transformer les engagements divers avec la police et l’armée en une insurrection générale du peuple pour substituer au gouvernement tsariste un gouvernement provisoire révolutionnaire.

Le prolétariat organisé, en dépit des adeptes d’une “politique suiviste”, mettra tout en œuvre pour concentrer dans ses mains la direction tant technique que politique de l’insurrection.

Condition indispensable qui nous permettra d’utiliser la révolution qui vient dans l’intérêt de notre lutte de classe.

1] Membres du parti petit-bourgeois arménien “Gntchak”, fondé en 1887 à Genève sur l’initiative d’étudiants arméniens. En Transcaucasie, le parti “Gntchak”, qui s’était intitulé Parti social-démocrate arménien, fit une politique scissionniste au sein du mouvement ouvrier. Après la révolution de 1905-1907, il dégénéra en un groupe nationaliste réactionnaire. (N. Réd.).

[2] Voir Résolutions et décisions des congrès, conférences et assemblées plénières du Comité central du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S., Ire partie, 6e éd. Russe, 1940, p. 45. (N. Réd.).

=>Oeuvres de Staline

Staline : Des principes du léninisme

Conférences faites à l’Université Sverdlov au début d’avril 1924

A la promotion Lénine, je dédie ces pages
− J. Staline

Les principes du léninisme : le sujet est vaste. Pour le traiter à fond, il faudrait tout un ouvrage, plusieurs même. Aussi mes conférences ne sauraient-elles y suffire. Elles ne seront, dans le meilleur des cas, qu’un exposé succinct des hases du léninisme. Néanmoins, cet exposé aura son utilité, car il servira dans une certaine mesure de point de départ à une étude sérieuse du marxisme.

Exposer les principes du léninisme, ce n’est pas encore exposer les principes de la philosophie de Lénine. Lénine est marxiste et le marxisme, certes, est à la base de sa philosophie. Mais il ne s’ensuit pas que l’exposition du léninisme doive être commencée par l’exposition des principes du marxisme.

Exposer le léninisme, c’est exposer ce qu’il y a de spécial dans les travaux de Lénine, ce que Lénine a apporté de nouveau au marxisme, ce qui est lié spécialement à son nom. C’est dans ce sens seulement que je parlerai ici des principes du léninisme.

Qu’est-ce que le léninisme ?

D’après les uns, c’est l’application du marxisme aux conditions spéciales de la Russie. Cette définition renferme une part de vérité, mais une part seulement. Lénine a, en effet, appliqué, et supérieurement appliqué, le marxisme à la situation russe. Mais si le léninisme n’était que l’application du marxisme à la situation spéciale de la Russie, il aurait un caractère purement national, uniquement russe. Or, le léninisme n’est pas seulement un phénomène russe, mais un phénomène international. Voilà pourquoi cette définition est trop étroite.

D’autres déclarent que le léninisme est la résurrection des éléments révolutionnaires du marxisme de 1850 qui, soi-disant, dans les années suivantes, est devenu modéré, a perdu de son caractère révolutionnaire.

Abstraction faite de cette division stupide de la doctrine de Marx en deux parties : la partie révolutionnaire et la partie modérée, il faut reconnaître que cette définition, malgré toute son insuffisance, renferme une part de vérité.

Cette part de vérité, c’est que Lénine a, en effet, ressuscité le contenu révolutionnaire du marxisme, étouffé par les opportunistes de la IIe Internationale. Mais ce n’est là qu’une parcelle de la vérité. La vérité intégrale, c’est que le léninisme non seulement a ressuscité le marxisme, mais a fait encore un pas en avant en le développant dans les nouvelles conditions du capitalisme et de la lutte de classe du prolétariat.

Qu’est-ce, en fin de compte, que le léninisme ?

Le léninisme, c’est le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne, ou, plus exactement, c’est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat en particulier.

Marx et Engels vivaient à une époque prérévolutionnaire où l’impérialisme était encore à l’état embryonnaire, où les prolétaires ne faisaient encore que se préparer à la révolution, où la révolution prolétarienne n’était pas encore une nécessité directe, pratique.

Lénine, disciple de Marx et d’Engels, a vécu à une époque d’épanouissement de l’impérialisme, de développement de la révolution prolétarienne, à une époque où cette révolution, triomphante dans un pays, y détruisait la démocratie bourgeoise et ouvrait l’ère de la démocratie prolétarienne, l’ère des soviets.

Voilà pourquoi le léninisme est le développement du marxisme.

On souligne ordinairement, et avec raison, le caractère exceptionnellement combatif et révolutionnaire du léninisme.

Mais cette particularité du léninisme s’explique par deux raisons tout d’abord parce que le léninisme est sorti de la révolution prolétarienne dont il ne pouvait pas ne pas garder l’empreinte ; ensuite, parce qu’il a grandi et s’est fortifié dans la lutte contre l’opportunisme de la ne Internationale, lutte qui était et reste la condition nécessaire du succès de la lutte contre le capitalisme. Il ne faut pas oublier qu’entre Marx et Engels d’une part, et Lénine de l’autre, s’étend toute une période de domination illimitée de l’opportunisme de la ne Internationale.

Cet opportunisme, il fallait le combattre, et c’était là une des tâches les plus importantes du léninisme.

I − Les racines historiques du léninisme.

Le léninisme a grandi et s’est constitué dans les conditions de l’impérialisme, alors que les contradictions du capitalisme avaient atteint leur plus haut point d’acuité, que la révolution prolétarienne était devenue une question pratique immédiate, que la période de préparation de la classe ouvrière à la révolution était terminée et faisait place à la période de l’assaut direct contre le capitalisme.

Lénine a appelé l’impérialisme le « capitalisme dépérissant ». Pourquoi ? Parce que l’impérialisme porte les contradictions du capitalisme jusqu’à leurs limites extrêmes, après lesquelles commence la révolution. Parmi ces contradictions, il en est trois particulièrement importantes.

La première, c’est la contradiction entre le travail et le capital. L’impérialisme, c’est l’omnipotence des trusts et syndicats monopolisateurs, des banques et de l’oligarchie financière dans les pays industriels. Pour lutter contre cette omnipotence, les méthodes habituelles de la classe ouvrière : syndicats et coopératives, partis et lutte parlementaire, étaient tout à fait insuffisantes.

Se mettre à la merci du capital, végéter et dégénérer de plus en plus, ou bien adopter une nouvelle arme et engager la lutte directe : telle est l’alternative que l’impérialisme pose à l’innombrable armée du prolétariat.

L’impérialisme amène ainsi la classe ouvrière à la révolution.

La deuxième contradiction est l’antagonisme des différents groupes financiers et puissances impérialistes dans leur lutte pour les sources de matières première, pour les territoires étrangers.

L’impérialisme, c’est l’exportation du capital vers les sources de matières premières, la lutte acharnée pour la possession exclusive de ces sources, pour un nouveau partage du monde, lutte de nouveaux groupes financiers et puissances voulant leur place au soleil contre les anciens qui ne veulent pas lâcher leur proie.

Cette lutte entre capitalistes renferme inévitablement l’élément de guerres impérialistes, de guerres pour l’annexion de territoires étrangers. Or, cet état de choses lui-même entraîne l’affaiblissement des impérialistes les uns par les autres, l’affaiblissement de la position du capitalisme en général, accélère la révolution prolétarienne et impose pratiquement cette révolution.

La troisième contradiction, c’est la contradiction entre quelques nations « civilisées » puissantes et les petites nations faibles et les peuples coloniaux.

L’impérialisme, c’est l’exploitation la plus éhontée et, en même temps, l’oppression la plus inhumaine de centaines de millions d’hommes des colonies et des pays dépendants. Tirer les profits les plus considérables de ces pays : tel est le but de cette exploitation et de cette oppression.

Mais pour exploiter ces pays, l’impérialisme est obligé de construire des chemins de fer, des fabriques et des usines, de créer des centres commerciaux et industriels. Apparition d’une classe de prolétaires, formation d’une classe d’intellectuels indigènes, éveil de la conscience nationale, renforcement du mouvement libérateur : tels sont les résultats inévitables de cette « politique », résultats attestés par le renforcement du mouvement révolutionnaire dans les colonies et les pays asservis.

Or, ce mouvement a une très grande importance pour le prolétariat, car il sape la position du capitalisme en transformant les colonies et les pays asservis, réserve de l’impérialisme, en réserve de la révolution prolétarienne.

Telles sont les principales contradictions de l’impérialisme qui ont amené la décrépitude de l’ancien capitalisme « florissant ». La dernière grande guerre impérialiste a groupé toutes ces contradictions en un faisceau unique et les a jetées dans le plateau de la balance, accélérant et facilitant ainsi les batailles révolutionnaires du prolétariat.

En d’autres termes, l’impérialisme a fait de la révolution une nécessité pratique ; en outre, il a créé des conditions favorables pour l’assaut des citadelles du capitalisme.

Telle est la situation internationale qui a engendré le léninisme.

Tout cela est parfait, dira-t-on, mais que vient faire ici la Russie, qui n’était pas et ne pouvait pas être le pays classique de l’impérialisme ?

Que vient faire ici Lénine, qui a travaillé avant tout en Russie et pour la Russie ?

Pourquoi est-ce la Russie qui a été le foyer du léninisme, la terre où ont surgi la théorie et la pratique de la révolution prolétarienne ?

Parce que la Russie était en quelque sorte le nœud de toutes ces contradictions de l’impérialisme.

Parce que la Russie était, plus que tout autre pays, grosse de la révolution et que, seule, elle était en état de résoudre ces contradictions par la voie révolutionnaire.

En effet, la Russie tsariste était le foyer de l’oppression sous toutes ses formes : capitaliste, coloniale et militaire, et cette oppression s’y manifestait sous son aspect le plus barbare.

L’omnipotence du capital s’y alliait au despotisme, l’agressivité du nationalisme à l’oppression féroce des peuples non-russes, l’exploitation économique de régions entières de la Turquie, de la Perse et de la Chine à la conquête militaire de ces régions par le tsarisme. Lénine avait raison de dire que le tsarisme était un « impérialisme féodal militaire ». Le tsarisme était la quintessence des côtés les plus négatifs de l’impérialisme.

De plus, la Russie tsariste était une immense réserve pour l’impérialisme européen, non seulement parce qu’elle donnait librement accès au capital étranger (qui détenait des branches aussi importantes de l’économie russe que le combustible et la métallurgie), mais aussi parce qu’elle pouvait fournir aux impérialistes d’Occident des millions de soldats.

Ainsi, pendant la guerre, douze millions de Russes ont versé leur sang sur les fronts impérialistes pour assurer les profits effrénés des capitalistes anglo- français.

En outre, le tsarisme était non seulement le chien de garde de l’impérialisme en Europe orientale, mais encore son agence pour la perception des intérêts formidables des emprunts qui lui étaient délivrés à Paris, à Londres, à Berlin et à Bruxelles.

Le tsarisme enfin était, en ce qui concerne le partage de la Turquie, de la Perse et de la Chine, le fidèle allié de l’impérialisme occidental. La guerre impérialiste n’a-t-elle pas été menée par le tsarisme allié aux puissances de l’Entente, la Russie n’a-t-elle pas été le principal agent de cette guerre ?

Voilà pourquoi les intérêts du tsarisme et de l’impérialisme d’Occident étaient ceux de l’impérialisme en général. L’impérialisme d’Occident pouvait-il se résigner à la perte de ce puissant appui en Orient et de cette source de forces et de richesses qu’était l’ancienne Russie bourgeoise sans essayer tous les moyens, y compris la guerre contre la révolution russe, pour défendre et maintenir le tsarisme ? Évidemment, non !

Il s’ensuit que, si l’on voulait frapper le tsarisme, il fallait aussi frapper l’impérialisme, que, si l’on avait véritablement l’intention de déraciner le tsarisme, il fallait, après l’avoir renversé, renverser également l’impérialisme.

Ainsi donc, la révolution contre le tsarisme devait aboutir au renversement du capitalisme. Les communistes russes ne pouvaient agir autrement, leur voie était la seule qui leur permît d’espérer dans la situation internationale des changements susceptibles de garantir la Russie contre la restauration du régime bourgeois.

Voilà pourquoi la Russie est devenue le foyer du léninisme ; voilà pourquoi le chef des communistes russes, Lénine, est devenu le créateur du léninisme.

Il est arrivé à la Russie et à Lénine à peu près ce qui est arrivé à l’Allemagne et à Marx et Engels vers 1850.

Comme la Russie du début du XXème siècle, l’Allemagne était grosse alors de la révolution bourgeoise. Dans le Manifeste communiste, Marx écrivait : C’est vers l’Allemagne surtout que se tourne l’attention des communistes, parce que l’Allemagne se trouve à la veille d’une révolution bourgeoise, et parce qu’elle accomplira cette révolution avec une civilisation européenne plus avancée et avec un prolétariat infiniment plus développé qu’il ne l’était en Angleterre et en France au XVIIème et au XVIIIème siècle, et que, par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d’une révolution prolétarienne.

En d’autres termes, le centre du mouvement révolutionnaire était reporté sur l’Allemagne.

De même la Russie, au début du XXème siècle, était à la veille de la révolution bourgeoise. Mais alors la civilisation européenne était plus avancée, le prolétariat russe plus développé, et tout portait à croire que cette révolution serait le ferment et le prologue de la révolution prolétarienne.

En 1902 déjà, alors que la révolution russe n’était encore qu’à l’état embryonnaire, Lénine, dans Que Faire ? Écrivait : L’histoire impose aux marxistes russes une tâche immédiate, la plus révolutionnaire de celles qui incombent au prolétariat des différents pays, l’accomplissement de cette tâche, c’est-à-dire la destruction du rempart le plus puissant de la réaction européenne et asiatique, fera du prolétariat russe l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire international.

Autrement dit, le centre du mouvement révolutionnaire devait être reporté en Russie.

Le cours de la révolution, on le sait, a justifié entièrement cette prédiction de Lénine.

Est-il étonnant, après cela, qu’un pays qui a accompli une telle révolution et qui dispose d’un tel prolétariat ait été la patrie de la théorie et de la tactique de la révolution prolétarienne ?

Est-il étonnant que le chef du prolétariat, Lénine, soit devenu le créateur de cette théorie et de cette tactique et le chef du prolétariat international ?

II − La méthode

J’ai dit plus haut qu’entre Marx et Engels d’une part, et Lénine de l’autre, s’étendait toute une période de domination de l’opportunisme de la ne Internationale. Pour préciser, j’ajouterai qu’il ne s’agit pas de la domination formelle, mais uniquement de la domination effective de l’opportunisme.

Formellement, la IIe Internationale était dirigée par des marxistes orthodoxes comme Kautsky et autres. En réalité, son travail fondamental s’effectuait dans la ligne de l’opportunisme.

Petits-bourgeois de nature, les opportunistes s’adaptaient à la bourgeoisie ; quant aux « orthodoxes », ils s’adaptaient aux opportunistes pour « conserver l’unité » avec ces derniers, pour maintenir « la paix dans le parti ».

En définitive, l’opportunisme dominait, car, par les opportunistes, les « orthodoxes » étaient liés indissolublement à la politique de la bourgeoisie.

Ce fut une période de développement relativement pacifique du capitalisme, une période d’avant-guerre pour ainsi dire, où les contradictions de l’impérialisme ne s’étaient pas encore révélées dans toute leur ampleur, où les grèves économiques et les syndicats se développaient plus ou moins « normalement », où les partis socialistes remportaient des succès électoraux et parlementaires foudroyants, où les formes légales de lutte étaient portées aux nues et où l’on espérait « tuer » le capitalisme par la légalité ; en un mot, une période où les partis de la ne Internationale, grossissaient, s’empâtaient et ne songeaient plus à la révolution, à la dictature du prolétariat, à l’éducation révolutionnaire des masses.

Au lieu d’une théorie révolutionnaire intégrale, des thèses contradictoires, des fragments de théorie sans liaison avec la lutte révolutionnaire effective des masses, des dogmes abstraits et surannés. Formellement, on se référait encore à la théorie de Marx, mais uniquement pour la dépouiller de son esprit révolutionnaire.

Au lieu d’une politique révolutionnaire, un philistinisme amorphe, une politique mesquine, des combinaisons parlementaires. De temps à autre, des décisions et des mots d’ordre révolutionnaires, enterrés aussitôt qu’adoptés.

Au lieu d’apprendre au parti la tactique révolutionnaire véritable, par l’étude de ses propres fautes, on évitait soigneusement les questions épineuses. Quand, par hasard, on y touchait, c’était pour les estomper et terminer la discussion par une résolution élastique.

Tels étaient la physionomie, la méthode de travail et l’arsenal de la IIe Internationale.

Pourtant, on entrait dans une nouvelle période la période des guerres impérialistes et des combats révolutionnaires du prolétariat. Les anciennes méthodes de lutte s’avéraient nettement insuffisantes devant l’omnipotence du capital financier.

II fallait réviser tout le travail, toute la méthode de la IIe Internationale, en expulser le philistinisme, l’étroitesse mesquine, la politique à combinaisons, le social-chauvinisme, le social-pacifisme. Il fallait faire l’inventaire de l’arsenal de la IIe Internationale, en rejeter tout ce qui était rouillé et désuet, forger de nouvelles armes. Sans ce travail préliminaire, il était impossible d’engager la guerre contre le capitalisme. Sans ce travail, le prolétariat risquait de se trouver insuffisamment armé ou même complètement désarmé dans les batailles révolutionnaires futures.

C’est au léninisme qu’allait incomber cette révision générale. Tout d’abord à l’épreuve des dogmes de la IIe Internationale.

Voilà dans quelle situation est née et s’est formée la méthode du léninisme.

A quoi se ramène cette méthode ?

Tout d’abord à la vérification des dogmes de la IIe Internationale dans le creuset de la lutte révolutionnaire des masses, dans le creuset de la pratique, c’est-à-dire à la restauration de l’unité entre la théorie et la pratique, car ce n’est qu’ainsi que l’on peut former un parti véritablement prolétarien, armé d’une théorie révolutionnaire.

En second lieu, à la vérification de la politique des partis de la ne Internationale, non pas d’après leurs mots d’ordre et résolutions, mais d’après leurs œuvres, car ce n’est qu’ainsi que l’on peut conquérir et mériter la confiance des masses prolétariennes.

En troisième lieu, à la réorganisation de tout le travail du parti dans l’esprit révolutionnaire, à l’éducation des masses, à leur préparation à la lutte révolutionnaire et à la révolution prolétarienne.

En quatrième lieu, à l’autocritique des partis prolétariens, à leur éducation par l’expérience de leurs propres fautes, car ce n’est qu’ainsi qu’on peut former des cadres et des leaders véritables du parti.

Telles sont les bases et l’essence de la méthode du léninisme.

Comment cette méthode fut-elle appliquée ?

Les opportunistes de la IIe Internationale ont une série de dogmes sur lesquels pivote toute leur action. Voyons-en quelques-uns.

Premier dogme : le prolétariat ne peut pas et ne doit pas prendre le pouvoir s’il n’est pas la majorité dans le pays. A cette assertion, les opportunistes n’apportent aucune preuve, car ni théoriquement, ni pratiquement, cette thèse absurde ne saurait se justifier.

Admettons-la pour un instant, répond Lénine. Mais s’il se produit une situation (guerre, crise agraire, etc.) dans laquelle le prolétariat, minorité de la population, a la possibilité de grouper autour de lui l’immense majorité des masses laborieuses, pourquoi alors ne prendrait-il pas le pouvoir ?

Pourquoi ne profiterait-il pas de la situation intérieure et internationale favorable pour percer le front du capital et précipiter le dénouement ?

Marx n’a-t-il pas dit, vers 1850, que la révolution prolétarienne en Allemagne serait en excellente posture si on pouvait l’aider par« une réédition pour ainsi dire de la guerre paysanne » ?

Or, à cette époque, le nombre des prolétaires en Allemagne était comparativement moindre que dans la Russie de 1917.

La pratique de la révolution prolétarienne russe n’a-t-elle pas montré que ce dogme, cher aux hommes de la ne Internationale, est dénué de toute signification vitale pour le prolétariat ? N’est-il pas clair que la pratique de la lutte révolutionnaire des masses sape de plus en plus ce dogme suranné ?

Deuxième dogme : le prolétariat ne peut pas garder le pouvoir s’il ne dispose pas de cadres suffisants d’intellectuels et de techniciens capables d’organiser l’administration du pays ; il faut commencer par former ces cadres sous le capitalisme et ensuite s’emparer du pouvoir.

Admettons-le, répond Lénine, mais pourquoi ne pourrait-on tout d’abord prendre le pouvoir et créer des conditions favorables pour le développement du prolétariat, quitte ensuite à mettre les bouchées doubles, à élever le niveau culturel des masses laborieuses et à former rapidement des cadres de dirigeants et d’administrateurs recrutés parmi les ouvriers ?

La pratique russe n’a-t-elle pas montré que ces cadres ouvriers se forment mieux et plus vite sous le pouvoir prolétarien que sous le pouvoir du capital ? N’est-il pas clair que la pratique de la lutte révolutionnaire des masses réfute victorieusement ce dogme des opportunistes ?

Troisième dogme : la méthode de la grève politique générale est inacceptable pour le prolétariat, car elle est théoriquement inconsistante (voir la critique d’Engels) et pratiquement dangereuse (elle peut troubler le cours de la vie économique du pays, vider les caisses des syndicats) ; elle ne peut remplacer la lutte parlementaire, qui représente la forme principale de la lutte de classe du prolétariat.

Parfait, répondent les léninistes. Mais, premièrement, Engels n’a critiqué qu’une certaine sorte de grève générale : la grève économique générale que préconisent les anarchistes en remplacement de la lutte politique du prolétariat ; et alors, pourquoi se référer à Engels pour condamner la grève politique générale ? Deuxièmement, qu’est-ce qui prouve que la lutte parlementaire est la principale forme de lutte du prolétariat ?

L’histoire du mouvement révolutionnaire ne démontre-t-elle pas que la lutte parlementaire n’est qu’une école, qu’un point d’appui pour l’organisation de la lutte extra-parlementaire du prolétariat, que les questions essentielles du mouvement ouvrier en régime capitaliste sont résolues par la force, par la lutte directe, la grève générale, l’insurrection des masses prolétariennes ?

Troisièmement, où a-t-on vu que nous voulions remplacer la lutte parlementaire par la méthode de la grève politique générale ?

Où et quand les partisans de la grève politique générale ont-ils essayé de substituer aux formes parlementaires de lutte les formes de lutte extra-Parlementaires ?

Quatrièmement, la révolution en Russie n’a-t-elle pas montré que la grève politique générale est la plus grande école de la révolution prolétarienne, en même temps qu’un moyen unique de mobilisation et d’organisation des masses prolétariennes à la veille de l’assaut des citadelles du capitalisme ?

Alors, que viennent faire ici les lamentations sur la désorganisation de la vie économique et sur les caisses des syndicats ? N’est-il pas clair que la pratique de la lutte révolutionnaire réfute également ce dogme des opportunistes ?

Voilà pourquoi Lénine disait que « la théorie révolutionnaire n’est pas un dogme », « qu’elle ne se constitue définitivement qu’en liaison étroite avec la pratique du mouvement révolutionnaire de masse véritable » (Maladie infantile), car elle doit servir la pratique, « répondre aux questions posées par la pratique » (Les amis du peuple), être vérifiée par les données de la pratique.

En ce qui concerne les mots d’ordre et décisions politiques des partis de la ne Internationale, il suffit de se rappeler le fameux mot d’ordre : « Guerre à la guerre ! » pour comprendre le mensonge, l’abjection de la politique de ces partis qui voilent leur œuvre antirévolutionnaire de mots d’ordre et de résolutions révolutionnaires.

Qui ne se souvient du congrès de Bâle où la IIe Internationale menaça les impérialistes des foudres de l’insurrection s’ils osaient entreprendre la guerre et proclama le mot d’ordre ; « Guerre à la guerre » ?

Mais, quelque temps après, au début même de la guerre, la résolution de Bâle était jetée au panier et l’on exhortait les ouvriers à s’entre-tuer pour la plus grande gloire de la patrie capitaliste. N’est-il pas clair que les mots d’ordre et résolutions révolutionnaires ne valent pas un rouge liard s’ils ne se traduisent pas par des actes ?

Il suffit de comparer la politique léniniste de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile à la politique traîtresse de la IIe Internationale pendant la guerre pour comprendre toute la bassesse de l’opportunisme, toute la grandeur du léninisme.

Laissez-moi vous citer ici un passage de La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, dans lequel Lénine flagelle rudement Kautsky pour sa tentative de juger des partis non pas par leurs œuvres, mais par leurs mots d’ordre et leurs décisions : Kautsky pratique une politique petite-bourgeoise typique ; il s’imagine… que le fait d’arborer un mot d’ordre change quelque chose à l’affaire. Toute l’histoire de la démocratie bourgeoise réduit à néant cette illusion : pour tromper le peuple, les démocrates bourgeois ont toujours posé et seront toujours prêts à poser n’importe quel mot d’ordre. Il s’agit de vérifier leur sincérité, de comparer leurs œuvres à leurs paroles, de ne pas se contenter d’une phraséologie idéaliste ou charlatanesque et de rechercher le contenu de classe réel de leurs mots d’ordre…

Je ne parle pas de la crainte de l’autocritique, caractéristique des partis de la ne Internationale, de leur parti pris de voiler leurs fautes, d’éluder les questions épineuses, de faire accroire que tout est pour le mieux dans leur organisation, d’étouffer ainsi la pensée vive et d’entraver l’éducation révolutionnaire de leurs membres, procédés tournés en ridicule et flétris par Lénine qui, dans la Maladie infantile, écrivait : L’attitude d’un parti politique envers ses fautes est un des critériums les plus importants et les plus sûrs de son sérieux, de son aptitude à s’acquitter de ses devoirs envers sa classe et les masses laborieuses. Reconnaître ouvertement une faute, en découvrir les causes, analyser la situation qui l’a provoquée, examiner attentivement les moyens de la réparer, c’est là l’indice d’un parti sérieux, c’est là, pour un parti, ce qui s’appelle faire son devoir, faire l’éducation de la classe et, partant, de la masse.

D’aucuns déclarent que l’autocritique est dangereuse pour un parti qui, dévoilant ses propres fautes, donne ainsi à ses adversaires des armes contre lui. Lénine considérait cette objection comme dénuée de sérieux et de fondement. Voici ce qu’il disait à ce propos, en 1924, dans sa brochure Un pas en avant, deux pas en arrière, alors que notre parti était encore faible, insignifiant : Ils

[les adversaires des marxistes]

exultent à la vue de nos discussions ; ils s’efforceront, certes, d’exploiter pour leurs fins certains passages de ma brochure consacrée aux défauts et aux lacunes de notre parti. Les marxistes russes sont déjà suffisamment trempés dans les batailles pour ne pas se laisser émouvoir par ces coups d’épingle, pour continuer leur travail d’autocritique et de dévoilement de leurs propres défauts, qui disparaîtront avec la croissance du mouvement ouvrier.

Tels sont, en somme, les traits caractéristiques de la méthode du léninisme.

Ce qu’il y a dans la méthode de Lénine se trouvait déjà virtuellement dans la doctrine de Marx qui, « dans son essence, est, comme le dit Marx lui-même, critique et révolutionnaire ».

C’est précisément de cet esprit critique révolutionnaire qu’est imprégnée toute la méthode de Lénine. Mais cette méthode n’est pas simplement la restauration, elle est la concrétisation et le développement de la méthode critique et révolutionnaire de Marx, de sa dialectique matérialiste.

III − La théorie

De ce thème, je retiendrai trois questions :

a) importance de la théorie pour le mouvement prolétarien ;

b) critique de la« théorie » de la spontanéité ;

c) théorie de la révolution prolétarienne.

1. Importance de la théorie

D’aucuns estiment que le léninisme est la suprématie de la pratique sur la théorie, en ce sens que le principal dans le léninisme, c’est la traduction en actes des thèses marxistes, leur« accomplissement ».

Quant à la théorie, le léninisme soi-disant s’en soucie assez peu. Plekhanov, on le sait, s’est maintes fois moqué de l’ « insouciance » de Lénine pour la théorie, et particulièrement pour la philosophie.

La théorie n’est pas non plus très en faveur chez nombre de praticiens léninistes actuels qui, accablés de travail, n’ont guère le temps d’y songer.

Cette opinion étrange sur Lénine et le léninisme est radicalement erronée et la tendance des praticiens à faire fi de la théorie contredit tout l’esprit du léninisme et comporte des dangers sérieux pour la pratique.

La théorie est la synthétisation de l’expérience du mouvement ouvrier de tous les pays. Elle perd sa raison d’être si elle n’est pas reliée à la pratique révolutionnaire, de même que la pratique erre dans les ténèbres si elle n’est pas éclairée par la théorie révolutionnaire.

Mais la théorie peut devenir la plus grande force du mouvement ouvrier si elle est indissolublement liée à la pratique révolutionnaire, car seule elle peut donner au mouvement l’assurance, l’orientation, l’intelligence de la liaison interne des événements, seule elle peut aider à comprendre le processus et la direction du mouvement des classes au moment présent et dans l’avenir prochain.

Lénine lui-même a dit maintes fois que « sans théorie révolutionnaire, il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire ».

Mieux que personne, Lénine comprenait l’importance extrême de la théorie, particulièrement pour un parti comme le nôtre, à qui incombe le rôle d’avant-garde du prolétariat international et qui a à travailler dans une situation intérieure et internationale des plus compliquées.

Prévoyant ce rôle spécial de notre parti, il jugeait nécessaire en 1902 déjà de rappeler que « seul un parti dirigé par une théorie avancée peut s’acquitter du rôle de lutteur d’avant-garde ».

Maintenant que cette prédiction de Lénine sur le rôle de notre parti s’est réalisée, ses vues sur la théorie acquièrent une valeur particulière.

Lénine accordait une importance extrême à la théorie : la preuve en est qu’il a entrepris lui-même, dans le domaine de la philosophie matérialiste, la généralisation de toutes les acquisitions de la science depuis Engels, ainsi que la critique complète des courants antimatérialistes parmi les marxistes. Engels disait que « le matérialisme doit prendre un nouvel aspect à chaque nouvelle grande découverte ».

Ce nouvel aspect, Lénine l’a donné pour son époque dans son ouvrage remarquable : Matérialisme et empiriocriticisme. Or, il est à remarquer que Plekhanov, pourtant si enclin à railler l’insouciance de Lénine pour la philosophie, ne s’est pas décidé à entreprendre sérieusement l’accomplissement de cette tâche.

2. La théorie de la spontanéité

La « théorie » de la spontanéité est la théorie de l’opportunisme. Elle s’incline devant la spontanéité du mouvement ouvrier, nie en somme le rôle dirigeant de l’avant-garde, du parti de la classe ouvrière.

Cette théorie est en contradiction avec le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier.

En effet, elle déclare que la lutte ne doit pas être dirigée contre les bases du capitalisme, que le mouvement doit suivre exclusivement la ligne des revendications « possibles », « admissibles » pour le capitalisme.

Elle est en somme pour la « ligne de moindre résistance » elle représente l’idéologie du trade-unionisme.

Elle n’admet pas que l’on donne au mouvement spontané un caractère conscient, méthodique ; elle ne veut pas que le parti marche à la tête de la classe ouvrière, qu’il élève la conscience des masses, qu’il mène le mouvement à sa suite.

Elle estime que les éléments conscients du mouvement ne doivent pas empêcher ce dernier de suivre sa voie et que le parti doit s’adapter au mouvement spontané et se traîner à sa remorque.

Elle est la théorie de la sous-estimation du rôle de l’élément conscient dans le mouvement, l’idéologie des « suiveurs », la base logique de tout opportunisme.

Pratiquement, cette théorie, qui est apparue avant la première révolution en Russie, conduisait ses partisans, les « économistes », à nier la nécessité d’un parti ouvrier indépendant en Russie, à s’élever contre la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière contre le tsarisme, à prêcher la politique trade-unioniste dans le mouvement, à mettre en somme le mouvement ouvrier sous l’égide, sous la direction de la bourgeoisie libérale.

La lutte de l’ancienne Iskra et la brillante critique de la théorie des « suiveurs » donnée par Lénine dans Que faire ? ont non seulement terrassé l’économisme, mais créé les bases théoriques du mouvement véritablement révolutionnaire de la classe ouvrière russe.

Sans cette lutte, il était impossible même de songer à la création en Russie d’un parti ouvrier indépendant appelé à jouer le rôle directeur dans la révolution.

Mais la théorie de la spontanéité n’est pas spéciale à la Russie. Elle est extrêmement répandue, sous une forme un peu différente, il est vrai, dans tous les partis de la IIe Internationale. Elle n’est en somme que la théorie des « forces de production », théorie ravalée par les leaders de la IIe Internationale et qui justifie tout, concilie tout, constate les faits lorsqu’ils sont déjà devenus évidents pour tous et s’arrête, satisfaite, après les avoir constatés.

Marx disait que la théorie matérialiste ne peut se borner à expliquer le monde, qu’elle doit encore le transformer. Mais Kautsky et consorts n’ont souci de cette transformation ; ils préfèrent s’en tenir à la première partie de la théorie de Marx.

Voici un des innombrables exemples de l’application de la « théorie » des forces de production.

Au congrès de Bâle, les partis de la IIe Internationale avaient menacé de déclarer « la guerre à la guerre » en cas de conflagration militaire. Or, au début même de la guerre impérialiste, ces partis mirent au rancart le mot d’ordre : « Guerre à la guerre ! » et le remplacèrent par celui de : « Guerre pour la patrie impérialiste ! »

Ce changement de mot d’ordre entraîna la mort de millions d’ouvriers. Mais ce serait, soi-disant, une erreur de croire qu’il y a là des coupables, que certaines personnes ont trahi la classe ouvrière. Tout s’est accompli selon l’ordre naturel des choses. En effet, l’Internationale est un « instrument de paix » et non de guerre.

En outre, étant donné le « niveau des forces de production » qui existait alors, il était impossible de faire autrement.

Et ainsi, comme l’explique Kautsky, la faute en est aux « forces de production ».

Mais, dira-t-on, et le rôle des partis dans le mouvement ?

Un parti, répondent Kautsky et ses adeptes, ne peut rien faire contre un facteur aussi décisif que le« niveau des forces de production ».

On pourrait rapporter une foule d’exemples analogues de cette falsification du marxisme, qui évidemment est destinée à voiler l’opportunisme et n’est en somme qu’une adaptation européenne de la théorie des « suiveurs » que Lénine combattait déjà avant la première révolution.

Il est clair que la destruction de cette théorie essentiellement fausse est la condition préalable de la création de partis véritablement révolutionnaires en Occident.

3. La théorie de la révolution prolétarienne

La théorie léniniste de la révolution prolétarienne s’appuie sur trois thèses fondamentales.

Première thèse. La domination du capital financier dans les pays capitalistes avancés, l’émission d’actions et d’obligations, principale opération du capital financier ; l’exportation du capital vers les sources de matières premières, exportation qui est une des bases de l’impérialisme ; l’omnipotence d’une oligarchie financière, résultat de la domination du capital financier, dévoilent le caractère parasite, brutal du capitalisme monopolisateur, rendent beaucoup plus insupportable le joug des trusts et des syndicats capitalistes, accroissent l’indignation de la classe ouvrière contre le capitalisme, poussent les masses à la révolution prolétarienne dans laquelle elles voient leur unique moyen de salut (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme).

De là une exacerbation de la crise révolutionnaire dans les pays capitalistes, un accroissement des causes de conflits sur le front prolétarien intérieur, dans les « métropoles ».

Deuxième thèse. L’exportation croissante du capital dans les colonies et les pays assujettis, l’extension des « sphères d’influence » et de la colonisation, extension allant jusqu’à la mainmise sur tous les territoires du globe, la transformation du capitalisme en système mondial de l’asservissement financier et de l’oppression coloniale de l’immense majorité de la population du globe par quelques pays « avancés » ont fait des économies nationales isolées les anneaux d’une chaîne unique appelée l’économie mondiale et divisé la population de la terre en deux camps : les pays capitalistes « avancés », qui exploitent et oppriment de vastes colonies et des pays nominalement plus ou moins indépendants, et l’immense majorité des pays coloniaux et assujettis, contraints de lutter pour s’affranchir du joug impérialiste. (V.I. Lénine : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme.)

De là une aggravation de la crise révolutionnaire dans les pays coloniaux, un accroissement de l’esprit de révolte contre l’impérialisme sur le front extérieur, le front colonial.

Troisième thèse. Le monopole des « sphères d’influence » et des colonies ; le développement inégal des différents pays capitalistes, qui entraîne une lutte acharnée entre les pays qui se sont déjà partagé les territoires du globe et ceux qui veulent recevoir leur « part » ; les guerres impérialistes, unique moyen de rétablir « l’équilibre », entraînent la création d’un troisième front, le front intercapitaliste, qui affaiblit l’impérialisme et facilite l’union du front prolétarien et du front colonial contre l’impérialisme.

De là, l’inéluctabilité des guerres sous l’impérialisme, l’inévitabilité de la coalition de la révolution prolétarienne en Europe avec la révolution coloniale en Orient, la formation d’un front mondial unique de la révolution, contre le front mondial de l’impérialisme.

De ces déductions, Lénine tire la déduction générale que « l’impérialisme est le prélude de la révolution socialiste » (Cf. L’impérialisme, stade suprême du capitalisme).

Par suite, la façon d’envisager la révolution prolétarienne, son caractère, ses grandes lignes, son ampleur, sa profondeur n’est plus la même qu’autrefois.

Auparavant, on analysait ordinairement les postulats de la révolution prolétarienne du point de vue de la situation économique de tel ou tel pays isolé.

Cette méthode est maintenant insuffisante.

Maintenant, il faut partir du point de vue de la situation économique de la totalité ou de la majorité des pays, du point de vue de l’état de l’économie mondiale. En effet, les pays et les économies nationales isolées ne sont plus des unités économiques indépendantes, mais des anneaux d’une chaîne unique appelée l’économie mondiale, et l’ancien capitalisme « civilisateur » est devenu l’impérialisme, qui est le système mondial de l’asservissement financier et de l’oppression coloniale de la majorité de la population du globe par quelques pays « avancés ».

Auparavant, on avait coutume de parler de l’existence ou de l’absence des conditions objectives de la révolution prolétarienne dans des pays isolés ou, plus exactement, dans tel ou tel pays avancé.

Ce point de vue est maintenant insuffisant. Il faut tenir compte de l’existence des conditions objectives de la révolution dans tout le système de l’économie impérialiste mondiale, qui forme un tout unique. L’existence, dans ce système, de quelques pays insuffisamment développés au point de vue industriel, ne peut être un obstacle insurmontable à la révolution du moment que le système, dans son ensemble, est déjà mûr pour la révolution.

Auparavant, on parlait de la révolution prolétarienne dans tel et tel pays avancé comme d’une grandeur indépendante. Maintenant, ce point de vue est insuffisant.

Il faut parler de la révolution prolétarienne mondiale, car les différents fronts nationaux du capital sont devenus les anneaux d’une chaîne unique : le front mondial de l’impérialisme, auquel doit être opposé le front unique du mouvement révolutionnaire de tous les pays.

Auparavant, on voyait dans la révolution prolétarienne uniquement le résultat du développement intérieur d’un pays donné. Maintenant, ce point de vue est insuffisant. Il faut considérer la révolution prolétarienne avant tout comme le résultat du développement des contradictions clans le système mondial de l’impérialisme, comme le résultat de la rupture de la chaîne du front impérialiste mondial dans tel ou tel pays.

Où commencera la révolution ; où, dans quel pays, peut être en premier lieu percé le front du capital ?

Là où l’industrie est le plus perfectionnée, où le prolétariat forme la majorité, où la civilisation est le plus avancée, où la démocratie est le plus développée, répondait-on autrefois.

Non, répond la théorie léniniste de la révolution. Le front du capital ne sera pas nécessairement percé là où l’industrie est le plus développée ; il sera percé là où la chaîne de l’impérialisme est le plus faible, car la révolution prolétarienne est le résultat de la rupture de la chaîne du front impérialiste mondial à l’endroit le plus faible.

Donc, il peut se faire que le pays qui commence la révolution, qui fait brèche dans le front du capital, soit moins développe au point de vue capitaliste que d’autres qui restent pourtant dans le cadre du capitalisme.

En 1917, la chaîne du front impérialiste mondial s’est trouvée plus faible en Russie que dans les autres pays. C’est là qu’elle s’est rompue et qu’elle a donné issue à la révolution prolétarienne.

Pourquoi ?

Parce que, en Russie, se déroulait une grande révolution populaire dirigée par le prolétariat qui avait pour lui un allié important : la paysannerie opprimée et exploitée par les grands propriétaires fonciers.

Parce que la révolution avait comme adversaire le représentant le plus hideux de l’impérialisme, le tsarisme, privé de toute autorité morale et haï de toute la population. En Russie, la chaîne s’est trouvée plus faible, quoique ce pays fût moins développé au point de vue capitaliste que, par exemple, la France, l’Allemagne, l’Angleterre ou l’Amérique.

Où va se briser prochainement la chaîne ? Là où elle est le plus faible. Il n’est pas impossible, par exemple, que ce soit dans l’Inde.

Pourquoi ?

Parce qu’il y a là un jeune prolétariat révolutionnaire combatif qui a pour allier le mouvement de libération nationale, mouvement incontestablement très puissant. Parce que, dans ce pays, la révolution a pour adversaire l’impérialisme étranger, privé de toute autorité morale et haï des masses exploitées et opprimées de l’Inde.

Il est possible, également, que la chaîne se brise en Allemagne. Pourquoi ? Parce que les facteurs qui agissent dans l’Inde commencent à agir également en Allemagne. Evidemment, la différence immense du niveau de développement entre l’Inde et l’Allemagne ne peut pas ne pas mettre son empreinte spéciale sur la marche et l’issue de la révolution en Allemagne.

Voilà pourquoi Lénine dit que : Les pays capitalistes d’Europe occidentale parachèveront leur évolution vers le socialisme, non pas par la maturation régulière du socialisme dans ces pays, mais au moyen de l’exploitation de certains Etats par d’autres, au moyen de l’exploitation du premier Etat vaincu dans la guerre impérialiste… L’Orient, d’autre part, est entré définitivement dans le mouvement révolutionnaire par suite de cette première guerre impérialiste et a été entraîné dans le tourbillon du mouvement révolutionnaire mondial.

Brièvement parlant, la chaîne du front impérialiste, en règle générale, doit se briser là où les anneaux sont le plus fragiles et non nécessairement là où le capitalisme est le plus développé, où il y a un pourcentage considérable de prolétaires, relativement peu de paysans, etc.

Voilà pourquoi les données statistiques sur la proportion du prolétariat dans la population d’un pays isolé perdent, dans la solution de la question de la révolution prolétarienne, l’importance exceptionnelle que leur assignaient les statisticiens de la ne Internationale, qui n’ont pas compris l’impérialisme et craignent la révolution comme le feu.

Les hommes de la IIe Internationale affirmaient (et continuent d’affirmer) qu’entre la révolution démocratique bourgeoise et la révolution prolétarienne il existe un abîme ou, en tout cas, un très long intervalle de temps (des dizaines et même des centaines d’années), au cours duquel la bourgeoisie arrivée au pouvoir développe le capitalisme, tandis que le prolétariat accumule des forces et se prépare à la « lutte décisive » contre le capitalisme.

Cette théorie est évidemment dénuée de tout fondement scientifique sous l’impérialisme : elle n’est et ne peut être qu’un moyen de voiler les aspirations contre-révolutionnaires de la bourgeoisie.

Il est clair qu’à l’époque où règne l’impérialisme, qui porte en lui le germe de collisions et de guerres ; où l’ancien capitalisme « florissant » n’est plus qu’un capitalisme « dépérissant » ; où le mouvement révolutionnaire croît dans tous les pays du inonde ; où l’impérialisme s’allie à toutes les forces réactionnaires, y compris l’autocratie et le servage, rendant par là même d’autant plus nécessaire le bloc de toutes les forces révolutionnaires, depuis le mouvement prolétarien d’Occident jusqu’au mouvement de libération nationale d’Orient ; au moment où la suppression des survivances du régime féodal devient impossible sans une lutte révolutionnaire contre l’impérialisme, il est clair, dis-je, que la révolution démocratique bourgeoise, dans un pays plus ou moins développé, doit tendre à la révolution prolétarienne, se transformer en cette dernière.

L’histoire de la révolution en Russie a démontré péremptoirement la justesse de cette proposition. Aussi Lénine avait-il raison quand, en 1905, à la veille de la première révolution russe, il représentait dans sa brochure : Deux tactiques, la révolution démocratique bourgeoise et la révolution socialiste comme deux anneaux d’une même chaîne, comme les deux stades naturels de la révolution russe : Le prolétariat doit pousser à fond la révolution démocratique en ralliant à lui la masse paysanne pour écraser par la force la résistance de l’autocratie et paralyser la bourgeoisie instable. Il doit accomplir la révolution socialiste en ralliant à lui les éléments semi-prolétariens pour briser par la violence la résistance de la bourgeoisie et paralyser les paysans et la petite bourgeoisie instables. Telles sont ses tâches, que restreignent considérablement les partisans de la nouvelle Iskra dans leurs raisonnements et résolutions sur l’ampleur de la révolution.

Je ne parlerai pas ici des travaux ultérieurs de Lénine, où l’idée de la transformation de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne est exprimée encore plus nettement et forme une des pierres angulaires de la théorie de la révolution.

Certains communistes croient que Lénine n’est venu à cette idée qu’en 1916, qu’auparavant il estimait que la révolution en Russie resterait dans le cadre bourgeois, que le pouvoir, par suite, passerait à la bourgeoisie et non au prolétariat. Cette opinion, paraît-il, a même pénétré dans notre presse communiste.

Or, elle est complètement erronée.

Pour le prouver, je pourrais me référer au discours dans lequel Lénine, au 3e congrès du parti (1905), qualifie la dictature du prolétariat et de la paysannerie, c’est-à-dire la victoire de la révolution démocratique, non pas d’« organisation de l’ordre », mais d’« organisation de la guerre ».

Je pourrais en outre rapporter les articles sur le Gouvernement provisoire (1905) dans lesquels Lénine, dépeignant le développement de la révolution en Russie, déclare : Le parti doit faire en sorte que la révolution russe soit un mouvement non pas de quelques mois, mais de plusieurs années ; qu’elle n’amène pas seulement à de légères concessions de la part des autorités, mais au renversement complet de ces autorités.

Développant le tableau de cette révolution, qu’il rattache à celle d’Europe, Lénine continue : Et si l’on y parvient, l’incendie révolutionnaire embrasera l’Europe ; l’ouvrier européen, incapable de supporter plus longtemps la réaction bourgeoise, se lèvera à son tour et nous montrera comment il faut faire ; et alors, la poussée révolutionnaire en Europe exercera sur la Russie un choc en retour et réduira chez nous la durée de la révolution à quelques années.

Je pourrais également citer l’article publié en novembre 1915 dans lequel Lénine écrit : Le prolétariat lutte et luttera pour la conquête du pouvoir, la République, la confiscation des terres, la participation des masses populaires non-prolétariennes à la libération de la Russie bourgeoise du joug de cet impérialisme féodal militaire qui a nom le tsarisme. Et il profitera immédiatement de cette libération du joug du tsarisme, du pouvoir des propriétaires fonciers, non pour venir en aide aux paysans aisés dans leur lutte contre les ouvriers agricoles, mais pour effectuer la révolution socialiste en union avec le prolétariat européen (Contre le courant).

Je pourrais enfin rapporter un passage bien connu de La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, où Lénine, se référant à son tableau de la révolution russe dans Deux tactiques, arrive à la conclusion suivante : Le développement de la révolution a confirmé la justesse de notre raisonnement. D’abord, il faut marcher avec toute la paysannerie contre la monarchie, les propriétaires fonciers, le régime moyenâgeux (et dans cette mesure la révolution reste bourgeoise, démocratique-bourgeoise). Ensuite, il faut marcher avec les paysans pauvres, les demi-prolétaires, tous les exploités, contre le capitalisme et ses représentants à la campagne : richards, koulaks, spéculateurs ; et ainsi la révolution devient socialiste. Tenter d’élever une barrière artificielle entre la première et la seconde révolution, séparées uniquement par le degré de préparation du prolétariat, son degré d’union avec les paysans pauvres, c’est dénaturer le marxisme, le ravaler, le remplacer par le libéralisme.

Mais, nous dira-t-on, s’il en est ainsi, pourquoi Lénine a-t-il combattu l’idée de la « révolution permanente » ?

Parce qu’il voulait utiliser à fond les capacités et l’énergie révolutionnaires de la paysannerie pour la liquidation complète du tsarisme et le passage à la révolution prolétarienne, alors que les partisans de la « révolution permanente » ne comprenaient pas le rôle important de la paysannerie dans la révolution russe, sous-estimaient son énergie révolutionnaire ainsi que la force du prolétariat et son aptitude à entraîner la paysannerie à sa suite et, par-là, empêchaient, dans une certaine mesure, cette dernière de se libérer de l’influence bourgeoise et de se grouper autour du prolétariat.

Parce qu’il voulait couronner la révolution par l’avènement du prolétariat au pouvoir, alors que les partisans de la révolution permanente voulaient commencer directement par l’instauration du pouvoir du prolétariat, ne comprenant pas que, par là-même, ils fermaient les yeux sur l’existence des survivances du servage, négligeaient une force aussi importante que la paysannerie et entravaient ainsi le ralliement de cette dernière au prolétariat.

Ainsi donc, Lénine combattait les partisans de la révolution permanente, non pas parce qu’ils affirmaient la permanence de la révolution, thèse qu’il ne cessa jamais lui-même de soutenir, mais parce qu’ils sous-estimaient le rôle de la paysannerie, qui est la plus grande réserve de force du prolétariat, parce qu’ils ne comprenaient pas l’idée de l’hégémonie du prolétariat.

L’idée de la révolution permanente n’est pas nouvelle. Elle a été exposée pour la première fois par Marx, en 1850, dans l’Adresse à la Ligue des communistes.

C’est là que nos « théoriciens » russes sont allés la chercher, mais la modification qu’ils lui ont fait subir a suffi à la rendre impropre à l’usage pratique. Il a fallu la main exercée de Lénine pour réparer cette erreur, dégager l’idée de la révolution permanente de ses scories et en faire une des pierres angulaires de la théorie de la révolution.

Voici ce que dit Marx sur la révolution permanente, dans son Adresse, après avoir énuméré les revendications démocratiques révolutionnaires que doivent poser les communistes : Alors que les petits-bourgeois démocrates veulent, par la satisfaction du plus grand nombre des revendications précitées, terminer le plus vite possible la révolution, nos intérêts et notre tâche consistent à rendre la révolution permanente tant que toutes les classes plus ou moins possédantes ne seront pas écartées du pouvoir, que le prolétariat n’aura pas conquis le pouvoir d’Etat, que les associations des prolétaires dans les principaux pays du monde ne se seront pas développées suffisamment pour faire cesser la concurrence entre les prolétaires de ces pays et que les principales forces de production, tout au moins, ne seront pas concentrées entre les mains des prolétaires.

Autrement dit :

1° Marx, quoi qu’en disent nos partisans de la « révolution permanente », n’a pas proposé de commencer la révolution dans l’Allemagne de 1850 directement par l’instauration du pouvoir prolétarien ;

2° Marx a proposé uniquement de couronner la révolution par le pouvoir politique prolétarien en jetant à bas du pouvoir successivement toutes les fractions de la bourgeoisie pour allumer, après l’avènement du prolétariat au pouvoir, l’incendie de la révolution dans tous les pays.

Or, cela est en conformité parfaite avec tout ce qu’a enseigné Lénine, avec tout ce qu’il a fait au cours de notre révolution prolétarienne sous l’impérialisme.

Ainsi, nos partisans russes de la « révolution permanente » non seulement ont sous-estimé le rôle de la paysannerie dans la révolution russe, mais ont modifié l’idée de la révolution permanente de Marx et lui ont enlevé sa valeur pratique.

Voilà pourquoi Lénine raillait leur théorie et les accusait de ne pas vouloir « réfléchir aux raisons pour lesquelles la vie, durant des dizaines d’années, avait passé à côté de cette magnifique théorie ».

Voilà pourquoi il considérait cette théorie comme semi-menchéviste et disait qu’elle « emprunte aux bolcheviks l’appel à la lutte révolutionnaire décisive et à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, et aux menchéviks la négation du rôle de la paysannerie ». (V. l’article : Deux lignes de la révolution.)

Voilà donc comment Lénine concevait la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution prolétarienne, l’utilisation de la révolution bourgeoise pour le passage « immédiat » à la révolution prolétarienne.

Auparavant, on considérait que la victoire de la révolution dans un seul pays était impossible, car, croyait-on, pour vaincre la bourgeoisie, il faut l’action combinée des prolétaires de la totalité ou, tout au moins, de la majorité des pays avancés.

Ce point de vue ne correspond plus à la réalité.

Il faut maintenant partir de la possibilité de la victoire sur la bourgeoisie dans un seul pays, car le développement inégal, saccadé des pays capitalistes sous l’impérialisme, l’aggravation des contradictions internes de l’impérialisme, qui aboutissent fatalement à des guerres, la croissance du mouvement révolutionnaire dans tous les pays du globe, entraînent non seulement la possibilité, mais la nécessité de la victoire du prolétariat dans des pays isolés. L’histoire de la révolution russe en est une preuve éclatante.

Seulement, il convient de ne pas oublier que, pour le renversement de la bourgeoisie, il faut certaines conditions indispensables, sans lesquelles le prolétariat ne saurait même songer à la prise du pouvoir.

Voici ce que dit Lénine de ces conditions dans la Maladie infantile du communisme : La loi fondamentale, confirmée par toutes les révolutions, et en particulier par les trois révolutions russes du XXe siècle, est la suivante : pour la révolution, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées conçoivent l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des modifications ; il faut que les exploiteurs ne puissent vivre et gouverner comme autrefois. Ce n’est que lorsque les « basses classes » ne veulent plus et que les « classes supérieures » ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière que la révolution peut triompher. Autrement dit : la révolution est impossible sans une crise nationale (affectant les exploités et les exploiteurs). Ainsi donc, pour la révolution, il faut en premier lieu que la majorité des ouvriers conscients, politiquement actifs, comprennent parfaitement la nécessité de la révolution et soient prêts à mourir pour elle ; en second lieu, que les classes dirigeantes traversent une crise gouvernementale qui entraîne dans la politique les masses, même les plus retardataires, affaiblit le gouvernement et rend possible pour les révolutionnaires son renversement rapide…

Mais renverser le pouvoir de la bourgeoisie et instaurer celui du prolétariat dans un seul pays, ce n’est pas encore assurer la victoire complète du socialisme. Son pouvoir, une fois consolidé, le prolétariat du pays victorieux peut et doit, tout en menant la paysannerie à sa suite, construire la société socialiste.

Mais s’ensuit-il qu’il puisse arriver par-là à la victoire complète, définitive du socialisme, c’est-à-dire qu’il puisse, réduit aux seules forces de son pays, instaurer définitivement le socialisme et garantir complètement le pays contre l’intervention et, partant, contre la restauration de l’ancien régime ?

Non.

Pour cela, la victoire de la révolution dans plusieurs pays au moins est nécessaire.

Aussi la révolution victorieuse dans un pays a-t-elle pour tâche essentielle de développer et de soutenir la révolution dans les autres. Aussi ne doit-elle pas se considérer comme une grandeur indépendante, mais comme un auxiliaire, un moyen d’accélérer la victoire du prolétariat dans les autres pays.

Lénine a exprimé lapidairement cette pensée en disant que la tâche de la révolution victorieuse consistait à faire le « maximum dans un pays pour le développement, le soutien, l’éveil de la révolution dans les autres pays » (v. La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky.)

IV − La dictature du prolétariat

De ce thème, je retiendrai trois questions fondamentales :

a) la dictature du prolétariat, instrument de la révolution prolétarienne ;

b) la dictature du prolétariat, domination du prolétariat sur la bourgeoisie ;

c) le pouvoir des Soviets, forme d’Etat de la dictature du prolétariat.

1. La dictature du prolétariat, instrument de la révolution prolétarienne.

La question de la dictature du prolétariat est avant tout la question du contenu essentiel de la révolution prolétarienne. La révolution prolétarienne, son mouvement, son envergure, ses conquêtes ne deviennent une réalité que par la dictature du prolétariat.

Cette dictature est le point d’appui principal de la révolution prolétarienne, son organe, son instrument destiné, tout d’abord, à écraser la résistance des exploiteurs terrassés, à consolider les conquêtes de la révolution et, ensuite, à mener cette révolution jusqu’au bout, jusqu’à la victoire complète du socialisme.

La révolution pourrait renverser le pouvoir de la bourgeoisie, sans la dictature du prolétariat. Mais elle ne peut écraser la résistance de la bourgeoisie si, à un certain degré de son développement, elle ne se crée pas un organe spécial : la dictature du prolétariat, qui sera son point d’appui fondamental.

« La question essentielle de la révolution est la question du pouvoir » (Lénine). Est- ce à dire que la révolution soit terminée avec la prise du pouvoir ?

Non.

La prise du pouvoir n’en est que le commencement. Renversée dans un pays, la bourgeoisie, pour une série de raisons, reste encore plus forte que le prolétariat qui l’a renversée.

C’est pourquoi il s’agit de garder le pouvoir, de le consolider, de le rendre invincible.

Que faut-il pour y arriver ? S’acquitter tout au moins des trois tâches principales suivantes qui s’imposent dès le lendemain de la victoire :

a) Briser la résistance des seigneurs terriens et des capitalistes expropriés par la révolution, liquider toutes leurs tentatives de restauration du pouvoir du capital ;

b) Organiser la construction socialiste en rassemblant tous les travailleurs autour du prolétariat et en préparant la disparition progressive des classes ;

c) Armer la révolution, organiser l’armée de la révolution pour la lutte contre l’ennemi extérieur, contre l’impérialisme.

La dictature du prolétariat est nécessaire pour l’accomplissement de ces trois tâches. Le passage du capitalisme au communisme − dit Lénine − représente toute une époque historique. Tant qu’elle n’est pas terminée, les exploiteurs conservent toujours l’espoir d’une restauration, et cet espoir se traduira par des tentatives de restauration… Or, à la remorque des capitalistes exploiteurs qui ne s’y attendaient pas, qui n’en admettaient même pas la possibilité, s’élancent avec un redoublement d’énergie, une passion furieuse, une haine implacable à la bataille pour recouvrer le « paradis » perdu, assurer le sort de leurs familles, qui vivaient d’une vie si facile et que la « canaille populaire » condamne maintenant à la misère et à la ruine (ou au « vil » labeur…). Or, à la remorque des capitalistes exploiteurs se traîne la masse de la petite-bourgeoisie qui, comme l’atteste l’expérience de tous les pays, oscille et hésite perpétuellement, marche aujourd’hui avec le prolétariat, demain s’effraye des difficultés du coup de force, s’épouvante à la première défaite ou au premier échec des ouvriers, est en proie à la nervosité, ne sait où donner de la tête, pleurniche et court d’un camp à l’autre (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

Or, la bourgeoisie a tout lieu de faire des tentatives de restauration, car après son renversement, elle reste, longtemps encore, plus forte que le prolétariat qui l’a renversée. Si les exploiteurs, écrit Lénine, ne sont vaincus que dans un seul pays − et c’est là le cas le plus fréquent, car la révolution simultanée dans une série de pays est une exception − ils restent plus forts que les exploités (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

En quoi réside la force de la bourgeoisie renversée ?

Premièrement : Dans la puissance du capital international, dans la force et la solidité des liaisons internationales de la bourgeoisie (La maladie infantile du communisme).

Deuxièmement : Dans le fait que longtemps encore après le coup de force, les exploiteurs conservent inévitablement une série d’avantages énormes : l’argent (qu’il est impossible de supprimer immédiatement), des biens mobiliers, souvent considérables, des relations, des procédés d’organisation et de gestion économique, la connaissance de tous les « secrets » de l’administration, une instruction supérieure, des liaisons avec le haut personnel technique (bourgeois par sa vie et son idéologie), une connaissance approfondie de l’art militaire (ce qui est très important), etc., etc. (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

Troisièmement :Dans la force de l’habitude, dans la force de la petite production, car cette dernière, par malheur, subsiste encore sur une vaste échelle et constamment, journellement, spontanément, engendre le capitalisme et la bourgeoisie… Supprimer les classes, ce n’est pas seulement expulser les propriétaires fonciers et les capitalistes − ce que nous avons fait relativement facilement − c’est aussi supprimer les petits producteurs de marchandises ; or il est impossible de les expulser, il est impossible de les écraser, il faut faire bon ménage avec eux, il faut (et c’est là chose possible) les transformer, les rééduquer ; mais on ne le peut que par un travail d’organisation lent et prudent (La maladie infantile du communisme).

Voilà pourquoi Lénine déclare : La dictature du prolétariat est la guerre la plus héroïque et la plus implacable de la nouvelle classe contre son ennemi plus puissant qu’elle, contre la bourgeoisie, dont la force de résistance est décuplée par son renversement… La dictature du prolétariat est une lutte acharnée, avec et sans effusion de sang, une lutte violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, une lutte contre les forces et les traditions de l’ancienne société (La maladie infantile du communisme).

Il est évident qu’il est absolument impossible d’accomplir ces tâches rapidement, dans l’espace de quelques années.

C’est pourquoi il faut considérer la dictature du prolétariat, le passage du capitalisme au communisme, non pas comme une période rapide d’actes et de décrets extrêmement révolutionnaires, mais comme toute une période historique remplie d’organisation et de construction économique, d’offensives et de retraites, de victoires et de défaites.

Cette époque historique est nécessaire non seulement pour créer les prémisses économiques et culturelles de la victoire complète du socialisme, mais aussi pour permettre au prolétariat, premièrement, de s’éduquer et de devenir une force capable de diriger le pays et, secondement, de rééduquer et de transformer les couches petites-bourgeoises de façon à assurer l’organisation de la production socialiste. Il vous faudra − écrivait Marx aux ouvriers − traverser quinze, vingt, cinquante années de guerres civiles et internationales, non seulement pour changer les rapports sociaux, mais aussi pour vous transformer vous-mêmes et vous rendre aptes à la domination politique.

Développant la pensée de Marx, Lénine écrit : Sous la dictature du prolétariat, il faudra rééduquer des millions de paysans et de petits propriétaires, des centaines de milliers d’employés, de fonctionnaires, d’intellectuels bourgeois, les soumettre à l’Etat prolétarien et à la direction prolétarienne, vaincre en eux leurs habitudes et leurs traditions bourgeoises… rééduquer dans une longue lutte les prolétaires eux-mêmes qui ne s’affranchissent pas de leurs préjugés petits-bourgeois du premier coup, par miracle, par ordre supérieur, par l’injonction de la révolution ou d’un décret quelconque, mais seulement au cours d’une lutte longue et difficile contre les innombrables influences petites-bourgeoises (La maladie infantile du communisme).

2. la dictature du prolétariat, domination du prolétariat sur la bourgeoisie

Ce que nous avons dit montre déjà que la dictature du prolétariat ne consiste pas simplement dans le fait de changer les personnes qui sont au pouvoir, de changer le « cabinet » tout en laissant intact l’ancien ordre de choses économique et politique.

Les menchéviks et opportunistes de tous les pays, qui craignent la dictature comme le feu et en remplacent la conception par celle de « conquête du pouvoir », réduisent ordinairement la conquête du pouvoir au changement de « cabinet », à l’apparition d’un nouveau ministère composé d’hommes comme Scheidemann et Noske, Mac Donald et Henderson.

Point n’est besoin de démontrer que de tels changements de cabinet n’ont rien de commun avec la dictature du prolétariat, avec la conquête du pouvoir véritable par le prolétariat.

Avec la conservation de l’ancien état de choses bourgeois, le gouvernement des Mac Donald et des Scheidemann servira à voiler les monstruosités de l’impérialisme ; il ne sera qu’un instrument entre les mains de la bourgeoisie contre le mouvement révolutionnaire des masses opprimées et exploitées. De tels gouvernements sont nécessaires au capital en tant que paravent lorsqu’il lui est malséant, désavantageux ou difficile d’opprimer ou d’exploiter ouvertement les masses.

Certes, leur apparition est symptomatique ; elle montre que les affaires vont mal chez les capitalistes, mais ils n’en restent pas moins, sous une forme voilée, des gouvernements du capital. Du gouvernement Mac Donald ou Scheidemann à la conquête du pouvoir par le prolétariat, il y a aussi loin que de la terre au ciel.

La dictature du prolétariat n’est pas un simple changement de ministère, mais un nouvel Etat avec de nouveaux organes centraux et locaux, l’Etat du prolétariat, qui surgit sur les ruines de l’ancien Etat de la bourgeoisie.

La dictature du prolétariat ne naît pas de l’état de choses bourgeois, mais de sa destruction après le renversement de la bourgeoisie, de l’expropriation des propriétaires fonciers et des capitalistes, de la socialisation des instruments et des moyens essentiels de production, du développement de la révolution prolétarienne par la violence. La dictature du prolétariat est le pouvoir révolutionnaire s’appuyant sur la violence contre la bourgeoisie.

L’Etat est, entre les mains de la classe dominante, une machine pour l’écrasement de la résistance de ses ennemis de classe. Sous ce rapport, la dictature du prolétariat ne se distingue pas de la dictature d’une autre classe quelconque, car l’Etat prolétarien est une machine pour l’écrasement de la bourgeoisie. Mais, différence fondamentale, alors que tous les Etats de classe qui ont existé jusqu’à présent ont été la dictature de la minorité exploiteuse sur la majorité exploitée, la dictature du prolétariat, elle, est la dictature de la majorité exploitée sur la minorité exploiteuse.

Autrement dit, la dictature du prolétariat est la domination du prolétariat sur la bourgeoisie, domination non limitée par la loi, s’appuyant sur la violence et jouissant de la sympathie et de l’appui des masses laborieuses et exploitées (L’État et la Révolution).

De là, deux déductions essentielles :

Première déduction. La dictature du prolétariat ne peut être la démocratie « intégrale », la démocratie pour tous, pour les riches et pour les pauvres ; elle « doit être un Etat démocratique, mais uniquement pour le prolétariat et les non-possédants ; un Etat dictatorial, mais uniquement contre la bourgeoisie… » (L’Etat et la révolution).

Les discours de Kautsky et consorts sur l’égalité universelle, la démocratie pure, parfaite, ne sont que des phrases bourgeoises voilant l’inadmissibilité d’une égalité entre les exploiteurs et les exploités. La théorie de la démocratie « pure » est celle de l’aristocratie ouvrière apprivoisée et entretenue par les pillards impérialistes.

Elle a été élaborée pour couvrir les plaies du capitalisme, farder l’impérialisme et lui conférer une force morale dans sa lutte contre les masses exploitées.

En régime capitaliste, il n’y a pas et il ne peut y avoir de libertés véritables pour les exploités, car les locaux, les imprimeries, les entrepôts de papier, etc., nécessaires pour l’utilisation de ces libertés, sont le monopole des exploiteurs.

En régime capitaliste, il n’y a et il ne peut y avoir de participation véritable des masses exploitées à l’administration du pays, parce que, dans les pays les plus démocratiques, les gouvernements sont instaurés non pas par le peuple, mais par les Rothschild et les Stinnes, les Rockefeller et les Morgan.

En régime capitaliste, la démocratie est une démocratie capitaliste ; c’est la démocratie de la minorité exploiteuse basée sur la limitation des droits de la majorité exploitée et dirigée contre cette majorité.

Ce n’est que sous la dictature du prolétariat que sont possibles les libertés véritables pour les exploités et la participation réelle des ouvriers et des paysans à l’administration du pays. Sous la dictature du prolétariat, la démocratie est prolétarienne ; c’est la démocratie de la majorité exploitée, basée sur la limitation des droits de la minorité exploiteuse et dirigée contre cette minorité.

Deuxième déduction. La dictature du prolétariat ne peut pas être le résultat du développement pacifique de la société et de la démocratie bourgeoise ; elle ne peut être que le résultat de la destruction de la machine étatique de l’armée, de l’appareil administratif et de la police bourgeoise. La classe ouvrière ne peut se borner à s’emparer d’une machine gouvernementale toute faite et à la mettre en mouvement pour ses propres buts. (Marx et Engels : Préface à la Guerre civile.) La révolution prolétarienne ne doit pas, comme on l’a fait jusqu’à présent, transmettre la machine militaire bureaucratique d’une main dans une autre, mais la briser… Telle est la condition indispensable de toute révolution populaire véritable sur le continent. (Marx : Lettre à Kugelmann.)

La restriction de Marx relative au « continent » a fourni aux opportunistes et aux menchéviks de tous les pays un prétexte pour déclarer que Marx admettait la possibilité de la transformation pacifique de la démocratie bourgeoise en démocratie prolétarienne, tout au moins pour quelques pays (Angleterre, Amérique).

Marx, en effet, admettait cette possibilité pour l’Angleterre et l’Amérique de 1860, où le capitalisme monopolisateur et l’impérialisme n’existaient pas encore, et où le militarisme et le bureaucratisme n’étaient encore que très peu développés.

Mais, maintenant, la situation dans ces pays a changé radicalement, l’impérialisme y a atteint son apogée, le militarisme et la bureaucratie y règnent et, par suite, la restriction de Marx n’a plus de raison d’être. Maintenant, en 1917, à l’époque de la première grande guerre impérialiste, cette restriction de Marx tombe d’elle-même. L’Angleterre et l’Amérique, qui, jusqu’à présent, par suite de l’absence de militarisme et de bureaucratisme, étaient dans le monde entier les derniers et les plus importants représentants de la « liberté » anglo-saxonne, ont roulé maintenant dans la bourbe sanglante des institutions militaires et bureaucratiques qui se subordonnent tout, qui compriment tout. Maintenant, en Angleterre et en Amérique, la condition préalable de toute révolution véritablement populaire est le bris, la destruction de la machine gouvernementale (L’Etat et la révolution).

En d’autres termes, la destruction de la machine gouvernemental de la bourgeoise est la condition indispensable de la révolution prolétarienne, la loi fatale du mouvement révolutionnaire des pays impérialistes.

Certes, si plus tard le prolétariat triomphe dans les principaux pays capitalistes et que l’encerclement capitaliste actuel fasse place à l’encerclement socialiste, la voie « pacifique » du développement est parfaitement possible pour certains pays où les capitalistes, devant la situation internationale « défavorable », jugeront rationnel de faire eux-mêmes des concessions sérieuses au prolétariat. Mais cette supposition ne concerne que l’avenir lointain et problématique. Pour l’avenir prochain, elle n’a absolument aucune raison d’être. La révolution prolétarienne est impossible sans la destruction violente de la machine gouvernementale bourgeoise et son remplacement par une nouvelle (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

3. le pouvoir des Soviets, forme d’Etat de la dictature du prolétariat

Le triomphe de la dictature du prolétariat, c’est l’écrasement de la bourgeoisie, la destruction de son appareil gouvernemental, le remplacement de la démocratie bourgeoise par la démocratie prolétarienne.

Voilà qui est clair.

Mais quelles sont les organisations qui permettront de venir à bout de ce travail colossal ? Il est évident que les anciennes formes d’organisation du prolétariat qui se sont constituées sur la base du parlementarisme bourgeois ne sauraient y suffire.

Quelle est donc la nouvelle forme d’organisation du prolétariat susceptible non seulement de briser cette machine gouvernementale et de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie prolétarienne, mais aussi de devenir la base du pouvoir étatique prolétarien ?

Cette nouvelle forme d’organisation du prolétariat, c’est les soviets.

En quoi consiste la force des soviets comparativement aux anciennes formes d’organisation ?

En ce que les soviets sont les organisations de masse les plus vastes du prolétariat, car seules elles englobent tous les ouvriers sans exception.

En ce que les soviets sont les seules organisations englobant tous les opprimés et exploités : ouvriers et paysans, soldats et matelots, et que, par suite, la direction politique de la lutte des masses par leur avant-garde, le prolétariat, peut y être le plus facilement et le plus complètement réalisée.

En ce que les soviets sont les organes les plus puissants de la lutte révolutionnaire des masses, de leurs interventions politiques, de leur insurrection, les organes les plus capables de briser l’omnipotence du capital financier et de ses satellites politiques.

En ce que les soviets sont les organisations directes des masses elles-mêmes, c’est-à-dire les organisations les plus démocratiques et, partant, celles qui ont le plus d’autorité parmi les masses, qui leur facilitent le plus la participation à l’organisation et à l’administration du nouvel Etat, qui développent au maximum leur énergie révolutionnaire, leur initiative, leurs facultés créatrices dans la lutte pour la destruction de l’ancien régime et l’instauration du nouveau régime prolétarien.

Le pouvoir soviétiste est l’unification des soviets locaux en une organisation étatique générale qui est la République des soviets.

Avec le pouvoir soviétiste, les organisations les plus vastes et les plus révolutionnaires des classes opprimées auparavant par les capitalistes et les seigneurs terriens sont maintenant « l’appui permanent et unique de tout le pouvoir étatique, de tout l’appareil gouvernemental ». Les masses auxquelles, « dans les républiques les plus démocratiques », la loi confère l’égalité intégrale et qui, « par différents moyens et manœuvres, sont évincées en réalité de la participation à la vie politique et ne peuvent jouir de leurs droits et libertés démocratiques, participent maintenant de façon permanente décisive à l’administration démocratique de l’Etat ». Lénine, Œuvres complètes, édition russe, t. XVI.)

Voilà pourquoi le pouvoir soviétiste est une nouvelle forme d’organisation étatique, différant essentiellement de l’ancienne forme démocratique et parlementaire bourgeoise, un nouveau type d’Etat adapté non pas à l’exploitation et à l’oppression des masses laborieuses, mais à leur affranchissement intégral, à l’œuvre de la dictature du prolétariat.

Lénine a raison de dire que l’avènement du pouvoir soviétiste « a marqué le terme du parlementarisme démocratique bourgeois, le début d’une nouvelle ère de l’humanité : l’ère de la dictature prolétarienne ».

En quoi consistent les traits caractéristiques du pouvoir soviétiste ?

En ce que le pouvoir soviétiste est, de toutes les organisations étatiques possibles tant que subsistent les classes, celle qui a le caractère de masse le plus prononcé, celle qui est le plus démocratique. En effet, permettant l’alliance et la collaboration des ouvriers et des paysans exploités dans leur lutte contre les exploiteurs et s’appuyant dans son travail sur cette alliance et collaboration, il est par là même le pouvoir de la majorité de la population sur la minorité, l’Etat de cette majorité, l’expression de sa dictature.

En ce que le pouvoir soviétiste est la plus internationaliste de toutes les organisations étatiques de la société de classes, car supprimant toute oppression nationale et s’appuyant sur la collaboration de masses laborieuses de nationalités différentes, il facilite par là même l’union do tes masses en un Etat unique.

En ce que le pouvoir soviétiste, par sa structure, facilite la direction des masses opprimées et exploitées par leur avant-garde, le prolétariat, qui représente l’élément le plus cohérent et le plus conscient des soviets. « L’expérience de tous les mouvements des classes opprimées, l’expérience du mouvement socialiste mondial, dit Lénine, nous apprend que, seul, le prolétariat est capable de grouper les différentes couches retardataires de la population laborieuse exploitée et de les mener à sa suite. »

Or, la structure du pouvoir soviétiste facilite l’application des enseignements de cette expérience.

En ce que le pouvoir soviétiste, réunissant le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif en un seul organe et remplaçant les circonscriptions électorales territoriales par des circonscriptions (fabriques et usines) basées sur le principe de la production, relie par là même directement les ouvriers et les masses laborieuses à l’appareil de l’Etat et leur apprend l’administration du pays.

En ce que le pouvoir soviétiste seul est capable de soustraire l’armée au commandement bourgeois et de la transformer, d’instrument d’oppression du peuple, en instrument de son affranchissement du joug de la bourgeoisie indigène et étrangère.

En ce que, comme le dit Lénine, « seule, l’organisation soviétiste de l’Etat peut détruire immédiatement et définitivement l’ancien appareil administratif et juridique bourgeois ».

En ce que, seul, l’Etat soviétiste, permettant la participation constante des organisations des travailleurs à la gestion des affaires publiques, est capable de préparer cette disparition progressive de l’Etat à laquelle tend naturellement le développement de la société communiste.

Ainsi donc, la République des soviets est la forme politique, si longtemps cherchée, dans le cadre de laquelle doit se réaliser l’émancipation économique du prolétariat, le triomphe complet du socialisme.

La Commune de Paris a été l’embryon de cette forme. Le pouvoir soviétiste en est le développement et le parachèvement.

Voilà pourquoi Lénine dit que : La République des soviets des députés ouvriers, soldats et paysans est non seulement un type plus élevé d’institution démocratique, mais aussi la forme susceptible d’assurer la réalisation la plus indolore du socialisme. (Thèse sur l’Assemblée constituante.)

V − La question paysanne

De ce thème, je retiendrai quatre questions :

a) position de la question ;

b) la paysannerie pendant la révolution démocratique bourgeoise ;

c) la paysannerie pendant la révolution prolétarienne ;

d) la paysannerie après la consolidation du pouvoir des Soviets.

1. Position de la question

D’aucuns pensent que la base, le point de départ du léninisme est la question de la paysannerie, de son rôle, de son importance.

C’est là une opinion erronée. La question fondamentale du léninisme, son point de départ est la question de la dictature du prolétariat, des conditions de son établissement et de sa consolidation. La question paysanne, en tant que question de la recherche d’un allié pour le prolétariat dans sa lutte pour le pouvoir, n’en est qu’un corollaire.

Néanmoins ce fait ne lui enlève rien de son importance pour la révolution prolétarienne. C’est à la veille de la révolution de 1905 que la question paysanne a commencé à attirer sérieusement l’attention des marxistes russes. La question du renversement du tsarisme et de la réalisation de l’hégémonie du prolétariat imposait alors au parti la recherche d’un allié pour le prolétariat dans la révolution bourgeoise imminente.

La question paysanne a revêtu un caractère encore plus urgent en 1917, lorsque la question de l’instauration et du maintien de la dictature du prolétariat a posé la question des alliés éventuels de ce dernier dans la révolution prolétarienne imminente. Il est évident, en effet, que, si l’on se dispose à prendre le pouvoir, on a intérêt à connaître les alliés sur lesquels on peut compter.

En ce sens, la question paysanne est partie de la question générale de la dictature du prolétariat et, comme telle, représente une des questions les plus importantes du léninisme.

Si les partis de la IIe Internationale n’ont que de l’indifférence ou même de l’aversion pour la question paysanne, la raison n’en est pas seulement dans les conditions spéciales de l’Occident, mais surtout dans le fait que ces partis ne croient pas à la dictature du prolétariat, redoutent la révolution et ne songent nullement à mener le prolétariat à la conquête du pouvoir.

Or, si l’on ne veut pas mener les prolétaires à la bataille, il est évidemment inutile de leur chercher des alliés. La IIe Internationale considère son attitude ironique envers la question paysanne comme l’indice du marxisme véritable. En réalité, il n’y a dans cette attitude rien de marxiste, car l’indifférence pour une question aussi importante, à la veille de la révolution prolétarienne, est une négation indirecte de la dictature du prolétariat, une trahison indubitable du marxisme.

Les possibilités révolutionnaires que recèle la paysannerie sont-elles déjà épuisées et si non, y a-t-il un espoir, une raison de les exploiter pour la révolution prolétarienne, de faire de la masse rurale, qui a été pendant les révolutions d’Occident et reste encore une réserve de forces pour la bourgeoisie, un allié du prolétariat ? C’est ainsi que se pose la question.

Le léninisme y répond affirmativement. En d’autres termes, il reconnaît que, parmi la majorité de la paysannerie exploitée, il existe des capacités révolutionnaires et qu’on peut les utiliser dans l’intérêt de la révolution prolétarienne. L’histoire des trois révolutions russes confirme entièrement ses déductions sur ce point.

De là, la nécessité de soutenir les masses rurales laborieuses dans leur lutte contre leur exploitation et leur oppression. Cela ne signifie pas, certes, que le prolétariat doive soutenir tous les mouvements paysans. II doit soutenir ceux qui facilitent directement ou indirectement le mouvement émancipateur du prolétariat, profitent à la révolution prolétarienne, contribuent à faire de la paysannerie une réserve et une alliée de la classe ouvrière.

2. La paysannerie pendant la révolution démocratique bourgeoise

Durant cette période, qui va de la révolution de 1905 à celle de février 1917 (incluse), la paysannerie s’affranchit de l’influence de la bourgeoisie libérale, se détache des cadets, se tourne vers le prolétariat, vers le parti bolchevik. L’histoire de cette période est l’histoire de la lutte des cadets (bourgeoisie libérale) et des bolcheviks (prolétariat) pour la conquête de la paysannerie.

La période parlementaire décida de l’issue de cette lutte. Les quatre Douma furent une excellente leçon de choses pour les paysans.

Elles leur montrèrent qu’ils ne recevraient des cadets ni la terre, ni la liberté, que le tsar était entièrement pour les grands propriétaires fonciers, que les cadets soutenaient le tsar, que la seule force sur laquelle ils pussent compter était représentée par les ouvriers urbains, par le prolétariat.

La guerre impérialiste ne fit que confirmer les enseignements de la période parlementaire ; elle acheva de détacher la paysannerie de la bourgeoisie et d’isoler les libéraux en montrant l’impossibilité d’obtenir la paix du tsar et de ses alliés bourgeois. Sans les leçons de choses de la période parlementaire, l’hégémonie du prolétariat eût été impossible.

C’est ainsi que se constitua l’alliance des ouvriers et des paysans dans la révolution démocratique bourgeoise. C’est ainsi que s’établit l’hégémonie du prolétariat dans la lutte commune pour le renversement du tsarisme, hégémonie qui amena la révolution de février 1917.

Les révolutions bourgeoises d’Occident (Angleterre, France, Allemagne, Autriche) avaient, on le sait, suivi une autre voie. Le rôle directeur y avait appartenu non pas au prolétariat, trop faible pour représenter une force politique indépendante, mais à la bourgeoisie libérale.

Ce n’est pas par le prolétariat, peu nombreux et inorganisé, mais par la bourgeoisie, que la paysannerie avait été délivrée du joug de la féodalité. La paysannerie avait marché à l’assaut de l’ancien régime aux côtés de la bourgeoisie libérale. Elle avait été en Occident la réserve de la bourgeoisie. Par suite, la révolution avait eu pour résultat de renforcer considérablement l’importance politique de cette dernière.

En Russie, la révolution bourgeoise donna des résultats diamétralement opposés. Loin de renforcer politiquement la bourgeoisie, elle l’affaiblit et lui enleva sa réserve fondamentale, la paysannerie.

Elle mit au premier plan non pas la bourgeoisie libérale, mais le prolétariat révolutionnaire autour duquel se rallia la masse rurale. Par suite, elle se transforma rapidement en révolution prolétarienne. L’hégémonie du prolétariat fut l’embryon de sa dictature.

Pourquoi la révolution russe a-t-elle suivi une voie si différente de celle des révolutions bourgeoises d’Occident ?

Parce qu’au moment où elle a éclaté en Russie, la lutte de classe y était plus développée que naguère en Occident.

En 1917, en effet, le prolétariat russe avait déjà réussi à se constituer en force politique indépendante, tandis que la bourgeoisie libérale, effrayée par le révolutionnarisme du prolétariat, avait perdu tout caractère révolutionnaire et fait bloc avec le tsar et les seigneurs terriens contre les ouvriers et les paysans.

Pour bien comprendre le caractère spécial de la révolution bourgeoise russe, il convient de tenir compte des circonstances suivantes :

a) A la veille de la révolution, l’industrie était extraordinairement concentrée. Les entreprises de plus de 500 ouvriers chacune occupaient 54 % des ouvriers, alors que, dans un pays aussi développé que les Etats-Unis, elles n’en employaient que 33 %.

Ce seul fait, allié à l’existence d’un parti aussi révolutionnaire que celui des bolcheviks, faisait de la classe ouvrière russe la plus grande force politique du pays ;

b) Avec les formes monstrueuses de l’exploitation dons l’industrie, alliées à un régime policier intolérable, chaque grève sérieuse devenait un acte politique d’une importance immense contribuant à tremper la classe ouvrière et à en faire une force radicalement révolutionnaire ;

c) Epouvantée par le révolutionnarisme du prolétariat, dépendant en outre étroitement de l’Etat qui lui fournissait des commandes, la bourgeoisie russe s’était faite depuis 1905 la servante du tsarisme ;

d) Les survivances les plus odieuses du régime féodal dans la campagne, où le seigneur terrien était tout-puissant, ne pouvaient que rendre la révolution populaire parmi les paysans ;

e) Comprimant tout ce qu’il y avait de vivant dans la nation, le tsarisme, par son arbitraire, renforçait le joug du capitalisme et du propriétaire foncier − ce qui contribuait à fondre la lutte des ouvriers et des paysans en un torrent révolutionnaire unique ;

f) Transformant toutes ces contradictions de la vie politique russe en une crise révolutionnaire, la guerre impérialiste avait donné à la révolution une impulsion formidable.

Où la paysannerie pouvait-elle chercher un appui contre, l’omnipotence du propriétaire foncier, l’arbitraire du tsar, la guerre dévastatrice qui la ruinait ?

Auprès de la bourgeoisie libérale ? Mais cette dernière était son ennemie − ce qu’avait prouvé éloquemment l’expérience des quatre Douma. Auprès des s.-r. ?

Les s.-r., certes, valaient « mieux » que les cadets, leur programme « convenait » à peu près aux paysans ; mais que pouvaient-ils faire puisqu’ils ne s’appuyaient que sur la masse rurale et qu’ils étaient faibles dans les villes, base principale de la puissance de l’adversaire !

Où était la nouvelle force qui ne s’arrêterait devant rien, marcherait hardiment au premier rang dans la lutte contre le tsar et le seigneur terrien, aiderait la paysannerie à s’affranchir, à obtenir la terre, à sortir de la guerre ?

Cette force, c’était le prolétariat qui, en 1905 déjà, avait montré sa vaillance, son esprit révolutionnaire, son aptitude à mener la lutte jusqu’au bout.

Voilà pourquoi la paysannerie, qui avait abandonné les cadets pour s’accrocher aux s.-r., comprit la nécessité de se soumettre à la direction d’un chef révolutionnaire aussi valeureux que le prolétariat russe.

Tels sont les facteurs qui ont déterminé le caractère spécial de la révolution bourgeoise russe.

3. La paysannerie pendant la révolution prolétarienne

Cette période est relativement courte (février-octobre 1917), mais, au point de vue de la formation politique des masses, les huit mois qu’elle englobe équivalent à des dizaines d’années ordinaires, car ce sont huit mois de révolution.

De plus en plus, la paysannerie perd confiance dans les s.-r. et se détache de ces derniers pour se rapprocher du prolétariat, qui lui apparaît comme la seule force révolutionnaire véritable capable de donner la paix au pays. L’histoire de cette période est l’histoire de la lutte des s.-r. (démocratie petite-bourgeoise) et des bolcheviks (démocratie prolétarienne) pour la conquête de la majorité des paysans.

Gouvernement de coalition, ministère Kérensky, refus des s.-r. et des menchéviks de confisquer la terre des grands propriétaires, efforts des socialistes pour continuer la guerre, offensive de juin sur le front autrichien, rétablissement de la peine de mort pour les soldats, insurrection de Kornilov, tels furent les facteurs qui décidèrent de l’issue de cette lutte.

La question fondamentale, durant la période précédente, avait été celle du renversement de l’autocratie et du pouvoir des seigneurs terriens. Mais après la révolution de février, le tsar étant détrôné, la liquidation de la guerre, qui minait les forces vives du pays et ruinait les paysans, devenait la tâche essentielle de la révolution. Le centre de gravité n’était plus dans les questions d’ordre intérieur, mais dans la question de la guerre. « Terminons la guerre », tel était le en général du pays épuisé et principalement de la masse rurale.

Mais, pour sortir de la guerre, il fallait abattre le Gouvernement provisoire, terrasser les s.-r. et les menchéviks, car c’étaient eux qui voulaient continuer la guerre jusqu’à « la victoire finale ». Pratiquement, l’unique moyen de terminer la guerre était de renverser la bourgeoisie.

Ce fut l’œuvre de la révolution prolétarienne, qui enleva le pouvoir à la dernière réserve de la bourgeoisie impérialiste, à sa fraction d’extrême gauche, les s.-r. et les menchéviks, pour le donner au parti du prolétariat révolutionnaire, opposé à la guerre impérialiste. La majorité des paysans soutint la lutte des ouvriers pour ta paix et le pouvoir soviétiste.

Ainsi donc, le régime Kérensky fut une excellente leçon de choses pour les masses laborieuses des campagnes, car il montra que les s.-r. et les menchéviks au pouvoir ne donneraient ni la paix au pays, ni la terre ni la liberté au paysan, qu’ils ne se distinguaient des cadets que par leurs discours doucereux et leurs promesses trompeuses, qu’en réalité, ils poursuivaient la même politique impérialiste, que le seul pouvoir capable de tirer la Russie de l’impasse était le pouvoir des soviets.

La prolongation de la guerre ne fit que confirmer la justesse de cette leçon ; elle accéléra la révolution et poussa les masses rurales et les soldats à faire bloc avec le prolétariat.

L’isolement des s.-r. et des menchéviks devint un fait incontestable. Sans l’expérience de la période de coalition, la dictature du prolétariat eût été impossible.

Tels sont les facteurs qui ont facilité la transformation de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne.

4. La paysannerie après la consolidation du pouvoir des Soviets

Après le renversement du tsarisme, suivi bientôt du renversement de la bourgeoisie et de la liquidation de la guerre impérialiste, le pouvoir soviétiste a eu à soutenir une longue guerre civile, dont il est sorti victorieux et considérablement affermi.

Les questions de l’organisation économique sont alors venues au premier plan.

Accroître le rendement de l’industrie nationalisée ; la relier à cet effet avec l’économie paysanne par le commerce régularisé par l’Etat ; remplacer la réquisition des produits alimentaires par l’impôt en nature ; diminuer progressivement ce dernier de façon à réaliser l’échange équitable des produits industriels contre les produits agricoles ; intensifier le commerce et développer la coopération en y faisant participer la masse rurale : telles sont les mesures d’organisation économique préconisées par Lénine pour la pose des fondements de l’économie socialiste.

Mais cette tâche est-elle réalisable dans un pays rural comme la Russie ? Les sceptiques le nient, déclarant que la paysannerie se compose de petits producteurs et, par suite, ne peut être utilisée pour l’organisation des bases de la production socialiste.

Mais ils se trompent, car ils négligent certains facteurs d’une importance capitale en l’occurrence.

En premier lieu, on ne saurait assimiler la paysannerie de l’Union des Républiques soviétistes à la paysannerie d’Occident.

Une paysannerie qui a traversé trois révolutions, qui a lutté contre le tsar et le pouvoir de la bourgeoisie avec le prolétariat et sous la direction de ce dernier, qui a reçu la terre et la paix grâce à la révolution prolétarienne et est devenue par suite un auxiliaire fidèle du prolétariat, est forcément différente d’une paysannerie qui a lutté pendant la révolution bourgeoise sous la direction de la bourgeoisie libérale, qui a reçu la terre des mains de cette bourgeoisie et est devenue par suite son appui.

Redevable de sa liberté à son alliance politique avec le prolétariat qui l’a soutenue de toutes ses forces, la paysannerie russe ne peut pas ne pas comprendre qu’il est également de son intérêt de collaborer étroitement avec ce dernier dans le domaine économique.

Engels disait que « la conquête du pouvoir politique par le parti socialiste était l’œuvre de l’avenir prochain », qu’à cet effet « le parti devait aller de la ville au village et devenir fort dans la campagne ».

Les communistes russes ont suivi ce précepte : durant trois révolutions, ils n’ont cessé de travailler la campagne, où ils disposent maintenant d’une influence à laquelle nos camarades d’Occident n’osent même pas songer.

Comment nier que ce fait est de nature à faciliter considérablement la collaboration économique des ouvriers et des paysans russes ?

Nos sceptiques affirment que l’existence du petit propriétaire rural représente un facteur incompatible avec l’organisation socialiste.

Mais voyez ce que dit Engels à ce propos : Nous sommes résolument pour le petit paysan. Nous ferons tout notre possible pour lui rendre la vie plus tolérable, pour lui faciliter l’association s’il le désire. Au cas où il ne s’y déciderait pas, nous lui donnerions le temps d’y réfléchir sur son lopin de terre. Nous agirons ainsi non seulement parce que nous considérons que le petit paysan autonome peut parfaitement se ranger de notre côté, mais aussi parce que c’est l’intérêt direct du parti. Plus nombreux seront les paysans que nous laisserons se prolétariser et que nous attirerons à nous lorsqu’ils sont encore des paysans, et plus la transformation sociale sera rapide et facile. Four cette transformation, il est inutile d’attendre le moment où la production capitaliste si sera développée partout jusqu’à ses extrêmes limites ; où le dernier artisan et le dernier petit paysan tomberont victimes de la grande production capitaliste. Les sacrifices matériels que, dans l’intérêt des paysans, la société aura à supporter peuvent, du point de vue de l’économie capitaliste, paraître un gaspillage d’argent ; pourtant, c’est un excellent emploi du capital, parce que cela économisera une somme peut-être dix fois supérieure dans les dépenses nécessaires à la transformation de la société tout entière. C’est pourquoi, dans ce sens, nous pouvons être très généreux pour les paysans (La question paysanne).

Voilà ce que disait Engels au sujet de la paysannerie d’Occident. Mais n’est-il pas clair que cela ne peut être réalisé nulle part aussi facilement et aussi complètement que dans les pays de dictature du prolétariat ?

N’est-il pas évident que c’est uniquement en Russie soviétiste que le « petit paysan autonome » peut passer peu à peu de notre côté, que les « sacrifices matériels nécessaires peuvent être faits, que « la générosité envers les paysans » est possible, que ces mesures en faveur des paysans et d’autres analogues sont déjà appliquées en Russie ?

Comment nier que cette circonstance à son tour soit de nature à faciliter et à faire progresser l’organisation économique au pays des soviets ?

En second lieu, l’économie rurale russe ne saurait être assimilée à l’économie rurale d’Occident. Cette dernière se développe dans la ligne du capitalisme, amenant par suite la formation de domaine immenses, parallèlement à des parcelles infimes, et une différenciation profonde de la paysannerie (grands propriétaires terriens, petits cultivateurs, journaliers agricoles).

Il n’en est pas de même en Russie. Dans son évolution, l’économie rurale ne peut y suivre cette voie, par le simple fait de l’existence du pouvoir soviétiste et de la nationalisation des principaux instruments et moyens de production. Elle se développera par l’adhésion de la petite et de la moyenne paysannerie à la coopération, que soutiendra l’Etat en lui octroyant des crédits à des conditions favorables.

Dans ses articles sur la coopération, Lénine a indiqué avec justesse que cette dernière devrait désormais suivre une nouvelle voie ; qu’il fallait par son intermédiaire attirer la majorité des paysans à l’œuvre de l’organisation socialiste, inculquer graduellement à la population rurale les principes du collectivisme, tout d’abord dans le domaine de la vente, puis dans celui de la production des produits agricoles.

L’action de la coopération agricole est, sous ce rapport, extrêmement intéressante. Il s’est formé, au sein du Selsko-soyouz, de nouvelles grandes organisations dans les différentes branches de l’économie rurale : lin, pommes de terre, beurre, etc. Parmi ces organisations qui ont le plus grand avenir, la Coopération Centrale du Lin, par exemple, englobe tout un réseau de sociétés de producteurs de lin.

Fournissant aux paysans des graines et des instruments, elle leur achète ensuite toute leur production linière, qu’elle écoule en gros sur le marché, leur assure une participation aux profits et relie ainsi l’économie paysanne par le Selsko-soyouz à l’industrie étatique. Cette forme d’organisation de la production est un des nombreux indices de la voie dans laquelle se développera l’économie rurale en Russie.

Il est évident que la paysannerie s’engagera volontiers dans cette voie, qui la garantira de la restauration de la grande propriété foncière, de l’esclavage salarié, de la misère et de la ruine.

Voici ce que dit Lénine du rôle de la coopération : Possession par l’Etat des principaux instruments de production, possession du pouvoir politique par le prolétariat, alliance de ce prolétariat avec la masse immense des petits paysans qu’il dirige, n’est-ce pas là tout ce qu’il nous faut pour pouvoir, avec la seule coopération (que nous traitions auparavant de mercantile et que nous avons maintenant jusqu’à un certain point le droit de traiter ainsi sous la Nep), procéder à la construction pratique de la société socialiste ? Ce n’est pas là encore la construction de la société socialiste, mais c’est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette construction (De la Coopération.)

Parlant ensuite de la nécessité de soutenir la coopération par une aide financière et autre, préconisant la coopération comme « nouveau principe de l’organisation de la population » et nouveau « régime social » sous la dictature du prolétariat, Lénine déclare : Chaque régime social ne surgit qu’avec l’aide financière d’une classe déterminée. Inutile de rappeler les centaines de millions de roubles qu’a coûtés la naissance du capitalisme « libre ». Maintenant, nous devons comprendre que le régime social que nous devons soutenir plus que tout est le régime coopératif. Mais il faut le soutenir au sens véritable du mot ; en d’autres ternies, il ne s’agit pas de soutenir un mode quelconque de coopération ; il s’agit de soutenir une coopération à laquelle participe effectivement la masse de la population (De la Coopération.)

Que montrent tous ces faits ?

Que les sceptiques ont tort.

Que le léninisme a raison de considérer les masses paysannes laborieuses comme la réserve du prolétariat.

Que le prolétariat au pouvoir peut et doit utiliser cette réserve pour souder l’industrie à l’économie rurale et poser solidement les fondations de l’économie socialiste.

VI − La question nationale

De ce thème, je retiendrai deux questions principales :

a) position de la question

b) le mouvement de libération des peuples opprimés et la révolution prolétarienne.

1. Position de la question

Au cours des vingt dernières années, la question nationale a subi une série de modifications extrêmement importantes. Actuellement, par son ampleur comme par son caractère interne, elle diffère profondément de ce qu’elle était sous la Ile Internationale.

Elle était alors limitée presque exclusivement à la question de l’oppression des nationalités « cultivées ».

Irlandais, Hongrois, Polonais, Finlandais, Serbes : tels étaient les principaux peuples plus ou moins asservis dont le sort intéressait la IIe Internationale. Quant aux centaines de millions d’Asiatiques et d’Africains, écrasés sous le joug le plus brutal, presque personne ne s’en souciait. Il semblait impossible de mettre sur le même plan les blancs et les noirs, les « civilisés » et les « sauvages ».

L’action de la IIe Internationale en faveur des colonies se bornait à de rares et vagues résolutions où la question de l’émancipation des colonies était soigneusement évitée.

Cet opportunisme dans la question nationale a vécu.

Le léninisme l’a démasqué ; il a détruit la barrière entre blancs et noirs, Européens et exotiques, assimilé les esclaves « civilisés » aux esclaves « non civilisés » de l’impérialisme et relié ainsi la question nationale à la question coloniale. Par, là même, la question nationale est devenue une question internationale : celle de la libération des peuples opprimés des colonies et des pays asservis par l’impérialisme.

Jadis, le droit des nations à disposer d’elles-mêmes était fréquemment réduit au droit à l’autonomie.

Certains leaders de la IIe Internationale allaient même jusqu’à le transformer en droit à l’autonomie culturelle ; autrement dit, ils accordaient aux nations opprimées le droit d’avoir leurs institutions culturelles, mais leur refusaient celui de se libérer du joug politique de la nation dominante. Par suite, le principe du droit des nations à disposer d’elles-mêmes risquait de servir à justifier les annexions. Cette confusion est maintenant dissipée.

Le léninisme a élargi la conception du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; il a reconnu aux colonies et aux pays assujettis le droit de se séparer complètement de l’Etat auquel ils sont rattachés, de se constituer en Etats indépendants.

Par là même a été écartée la possibilité de justifier les annexions. Et ainsi, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui, durant la guerre impérialiste, a été aux mains des social-patriotes un instrument de duperie des masses, sert maintenant à dévoiler les tendances impérialistes et les manœuvres chauvines, et représente un instrument d’éducation politique des masses dans l’esprit de l’internationalisme.

Auparavant, la question des nations opprimées était ordinairement considérée comme une question juridique.

Proclamation solennelle de l’égalité des citoyens, d’un même pays, déclarations innombrables sur l’égalité des nations ; voilà ce à quoi s’amusaient les partis de la IIe Internationale, voilant soigneusement le fait que, sous l’impérialisme, qui permet à quelques peuples de vivre de l’exploitation des autres, « l’égalité des nations » n’est qu’une fiction.

Le léninisme a démasqué l’hypocrisie de ce point de vue juridique dans la question nationale. Il a montré que, sans un appui direct des partis prolétariens à la lutte des peuples opprimés, les déclarations pompeuses sur l’égalité des nations n’étaient que des phrases mensongères.

Ainsi, la question des nations opprimées est devenue la question du soutien constant des peuples opprimés dans leur lutte contre l’impérialisme pour leur indépendance nationale.

Pour le réformisme, la question nationale était une question indépendante, sans rapport avec la question de la domination du capital, du renversement de l’impérialisme, de la révolution prolétarienne.

On admettait tacitement que la victoire du prolétariat en Europe est possible sans une alliance directe avec Je mouvement de libération nationale des colonies, que la solution de la question coloniale peut être trouvée en dehors de la révolution prolétarienne, en dehors de la lutte contre l’impérialisme.

Ce point de vue antirévolutionnaire est maintenant démasqué. Le léninisme a prouvé et la guerre impérialiste et la révolution en Russie ont confirmé que la question nationale ne peut être résolue que sur le terrain de la révolution prolétarienne, que la victoire de la révolution en Occident exige l’alliance du prolétariat européen avec le mouvement des colonies et des pays assujettis contre l’impérialisme. La question nationale est partie de la question générale de la révolution prolétarienne, partie de la question de la dictature du prolétariat.

Existe-t-il dans le mouvement d’indépendance nationale des pays opprimés des possibilités révolutionnaires, et, si oui, y a-t-il lieu de les utiliser pour la révolution prolétarienne, de transformer les pays coloniaux et assujettis, de réserve de la bourgeoisie impérialiste, en alliés du prolétariat révolutionnaire ? C’est ainsi que se pose la question.

Le léninisme y répond affirmativement ; autrement dit, il reconnaît l’existence de ces possibilités révolutionnaires et juge nécessaire de les utiliser pour le renversement de l’ennemi commun, l’impérialisme. Le mécanisme du développement de l’impérialisme, la guerre impérialiste et la révolution russe confirment entièrement les déductions du léninisme sur ce sujet.

De là, pour le prolétariat, la nécessité de soutenir activement, résolument le mouvement libérateur des peuples opprimés.

Il ne s’ensuit pas évidemment que le prolétariat doive soutenir n’importe quel mouvement national. Il doit appuyer ceux qui tendent à l’affaiblissement, au renversement de l’impérialisme et non à son maintien et à sa consolidation.

Il arrive que les mouvements nationaux de certains pays opprimés soient en conflit avec les intérêts du mouvement prolétarien.

Dans ces cas, il ne saurait être question de les soutenir. La question des droits d’une nation n’est pas une question isolée, indépendante, mais une partie de la question générale de la révolution prolétarienne. Par suite, elle doit être adaptée, subordonnée à cette dernière.

Vers 1850, Marx était pour le mouvement national des Polonais et des Hongrois contre celui des Tchèques et des Slaves du Sud. Pourquoi ? Parce que ces derniers étaient alors des « peuples réactionnaires », des avant-postes de la Russie autocratique en Europe, alors que les Polonais et les Hongrois étaient des « peuples révolutionnaires », luttant contre l’autocratie.

Parce que soutenir alors le mouvement national des Tchèques et des Slaves du Sud, c’eût été soutenir indirectement le tsarisme, l’ennemi le plus dangereux du mouvement révolutionnaire en Europe. Les différentes revendications de la démocratie, et entre autres le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ne sont pas un absolu, mais une parcelle du mouvement démocratique (socialiste) mondial. Il est possible que dans certains cas la partie soit en contradiction avec le tout, et alors il faut la rejeter. (Lénine : Le bilan de la discussion.)

Ainsi donc, envisagés non pas au point de vue formel du droit abstrait, mais sous l’angle de la réalité, au point de vue des intérêts du mouvement révolutionnaire, certains mouvements nationaux peuvent avoir un caractère réactionnaire.

De même, le caractère incontestablement révolutionnaire de la plupart des mouvements nationaux est aussi relatif et particulier que le réactionnarisme de certains autres. Pour être révolutionnaire, un mouvement national ne doit pas nécessairement être composé d’éléments prolétariens, avoir un programme révolutionnaire ou républicain, une base démocratique.

La lutte de l’émir d’Afghanistan pour l’indépendance de son pays est objectivement une lutte révolutionnaire malgré le monarchisme de l’émir et de ses lieutenants, car elle affaiblit, désagrège, sape l’impérialisme, alors que la lutte de démocrates, de « socialistes », de « révolutionnaires » et de républicains comme Kérensky et Tsérételli, Renaudel et Scheidernann, Tchernov et Dan, Henderson et Clynes pendant la guerre impérialiste était une lutte réactionnaire, car elle avait pour résultat de farder l’impérialisme, de le consolider, d’amener sa victoire.

De même, la lutte des marchands et intellectuels bourgeois égyptiens pour l’indépendance de l’Égypte est une lutte objectivement révolutionnaire, malgré l’origine et la condition bourgeoises des leaders du mouvement national, malgré leur opposition au socialisme, alors que la lutte du gouvernement ouvrier anglais pour le maintien de l’Égypte sous la tutelle de la Grande-Bretagne est une lutte réactionnaire, malgré l’origine et la condition prolétariennes des membres de ce gouvernement, malgré leurs soi-disant convictions socialistes.

De même, le mouvement national des autres grands pays coloniaux et assujettis de l’Inde et la Chine n’en est pas moins, si même il contredit les principes de la démocratie formelle, un coup direct contre l’impérialisme, partant un .mouvement révolutionnaire.

Lénine a raison de dire qu’il faut envisager le mouvement national des peuples opprimés non pas du point de vue de la démocratie formelle, mais du point de vue de ses résultats effectifs dans la lutte générale contre l’impérialisme ; autrement dit, il faut apprécier ce mouvement« non pas isolément, mais sur l’échelle mondiale ».

2. Le mouvement de libération des peuples opprimés et la révolution prolétarienne

Dans la solution de la question nationale, le léninisme part des thèses suivantes :

a) Le monde est divisé en deux camps : d’un côté, une infime minorité de nations civilisées détenant la presque totalité du capital financier et exploitant le reste de la population du globe ; de l’autre, les peuples opprimés et exploités des colonies et des pays assujettis, qui forment la majorité de la population ;

b) Les colonies et les pays assujettis et exploités par le capital financier constituent une immense réserve de forces pour l’impérialisme ;

c) Ce n’est que par la lutte révolutionnaire contre l’impérialisme que les peuples opprimés des pays coloniaux et assujettis arriveront à se libérer du joug et de l’exploitation ;

d) Les principaux peuples assujettis sont déjà entrés dans la voie du mouvement libérateur national, qui doit infailliblement amener la crise du capitalisme mondial ;

e) Les intérêts du mouvement prolétarien dans les pays avancés et du mouvement national dans les colonies exigent que ces deux mouvements révolutionnaires fassent front unique contre l’ennemi commun, l’impérialisme ;

f) La victoire de la classe ouvrière dans les pays avancés et ]a libération des peuples opprimés par l’impérialisme sont impossibles sans la formation et la consolidation d’un front révolutionnaire commun ;

g) La formation d’un front révolutionnaire commun n’est possible que si le prolétariat des pays oppresseurs soutient directement et résolument le mouvement d’indépendance nationale des peuples opprimés contre l’impérialisme de la métropole, car « un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être libre » (Marx) ;

h) Ce soutien consiste dans la défense, l’application du principe du droit des nations à se séparer de la métropole, à se constituer en Etats indépendants ;

i) Sans l’application de ce principe, il est impossible de réaliser l’union des nations en une économie mondiale unique, base matérielle de la victoire socialiste ;

j) Cette union ne peut être que volontaire, fondée sur la confiance mutuelle et les rapports fraternels des différents peuples.

De là, deux tendances dans la question nationale : la tendance à l’émancipation politique du joug de ]’impérialisme et à la création d’Etats nationaux indépendants, tendance qui a sa source dans une réaction contre l’oppression impérialiste et l’exploitation coloniale, et la tendance au rapprochement économique des nations, tendance déterminée par la formation d’un marché mondial et d’une économie mondiale. L’histoire du capitalisme nous montre deux tendances dans la question nationale. La première, c’est l’éveil de la vie nationale et des mouvements nationaux, la lutte contre toute oppression nationale, la création d’Etats nationaux. La seconde, c’est le développement des relations de toute sorte entre les nations, la destruction des barrières nationales, la création de l’unité internationale du capital, de l’unité économique, politique, scientifique, etc. Ces deux tendances sont la loi mondiale du capitalisme. La première prédomine au début de son développement ; ]a seconde caractérise la maturité du capitalisme qui marche à sa transformation en société socialiste. (Lénine : Remarques critiques.)

Pour l’impérialisme, ces deux tendances représentent des contradictions irréductibles, car il ne peut vivre sans exploiter les colonies, sans les maintenir par la force dans le cadre d’un « tout unique » ; il ne peut rapprocher les nations que par des annexions et des extensions coloniales, sans lesquelles il ne saurait se concevoir.

Pour le communisme, au contraire, ces tendances ne sont que les deux phases d’un seul processus : celui de l’émancipation des peuples opprimés du joug de l’impérialisme.

Nous savons, en effet, que la fusion économique universelle n’est possible que sur les bases de la confiance mutuelle et en vertu d’un accord librement consenti, que la formation d’une union volontaire des peuples doit être précédée de la séparation des colonies d’avec le « tout » impérialiste « unique », de la transformation de ces colonies en Etats indépendants.

De là, la nécessité d’une lutte incessante, acharnée contre le chauvinisme des « socialistes » des grandes puissances (Angleterre, France, Amérique, Italie, Japon, etc.) qui ne veulent pas combattre leurs gouvernements impérialistes et soutenir la lutte des colonies opprimées pour leur affranchissement, leur séparation d’avec la métropole.

Sans cette lutte, il est impossible d’éduquer la classe ouvrière des nations dominantes dans l’esprit de l’internationalisme véritable, de la rapprocher des masses laborieuses des colonies et des pays assujettis, de la préparer à la révolution prolétarienne.

La révolution n’aurait pas triomphé en Russie, Koltchak et Dénikine n’auraient pas été vaincus si le prolétariat russe n’avait eu pour lui la sympathie et l’appui des peuples opprimés de l’ancien empire tsariste. Mais, pour obtenir leur sympathie et leur appui, il a dû d’abord briser leurs chaînes, les libérer du joug de l’impérialisme russe.

Sans cela, il aurait été impossible d’asseoir solidement le pouvoir soviétiste, d’implanter l’internationalisme véritable et de créer cette remarquable organisation de collaboration des peuples qui s’appelle l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et qui représente le prototype de l’union future des peuples dans une économie mondiale.

De là, la nécessité de combattre dans les pays opprimés l’étroitesse des socialistes qui ne voient que leurs intérêts nationaux directs, se renferment dans leur action locale et ne veulent pas comprendre la liaison du mouvement libérateur de leur pays avec le mouvement prolétarien des pays dominants.

Sinon, il est impossible de maintenir la solidarité de classe du prolétariat des nations opprimées avec celui des pays dominants dans leur lutte contre leur ennemi commun, l’impérialisme ; sinon il est impossible de réaliser l’internationalisme.

Telle est la voie à suivre pour l’éducation des masses laborieuses des nations opprimées et des nations dominantes dans l’esprit de l’internationalisme révolutionnaire. Voici ce que dit Lénine de cette éducation : Cette éducation peut-elle être identique dans les grandes nations qui en oppriment d’autres et dans les petites nations opprimées, dans les pays qui annexent et dans les pays annexés ? Evidemment non. La marche vers un but unique : l’égalité complète, le rapprochement étroit, la fusion de toutes les nations, peut emprunter divers chemins, Ainsi, pour arriver à un point situé au centre d’une page, on peut partir du bord gauche ou droit de cette page. Si, prêchant la fusion des peuples, le social-démocrate d’un grand pays oppresseur oublie que Nicolas II, Guillaume, George Poincaré et autres sont aussi pour la « fusion » avec les petites nations (au moyen de l’annexion) − Nicolas II est pour la « fusion » avec la Galice, Guillaume II avec la Belgique, etc., − un tel social-démocrate ne sera qu’un doctrinaire ridiculeen théorie, qu’un doctrinaire ridicule en théorie et, en pratique, qu’un auxiliaire de l’impérialisme. Le centre de gravité de l’éducation internationaliste des ouvriers dans les pays oppresseurs doit résider dans la propagande et Je soutien effectif du droit des peuples opprimés de se séparer de la métropole. Sans cela, il n’y a pas d’internationalisme possible. Nous pouvons et devons traiter d’impérialiste et de coquin tout socialiste d’un Etat oppresseur s’il ne fait pas cette propagande. Le droit de séparation d’avec la métropole est une revendication indispensable, quoique jusqu’à l’avènement du socialisme cette séparation ne soit possible que dans un cas sur mille. Au contraire, le socialiste d’une petite nation doit reporter le centre de gravité de son agitation sur la deuxième partie de noire formule : « union volontaire » des nations. Il peut être, sans violer ses devoirs d’internationaliste, et pour l’indépendance politique de sa nation et pour son inclusion dans un Etat voisin quelconque. Mais, dans tous les cas, il doit lutter contre l’étroitesse nationale, ne pas se renfermer dans son mouvement, envisager l’ensemble du mouvement, comprendre qu’il faut subordonner l’intérêt particulier à l’intérêt général. Les gens qui n’ont pas approfondi la question voient une « contradiction » dans le fait que les socialistes des Etats oppresseurs doivent réclamer la « liberté de séparation », et les socialistes des nations opprimées la « liberté d’union » avec un autre peuple. Mais il suffit d’un peu de réflexion pour voir qu’il n’est pas d’autre voie vers l’internationalisme et la fusion des nations que celle que nous indiquons dans notre thèse. (Lénine : Le bilan de la discussion.)

VII − Stratégie et tactique

De ce thème, je retiendrai six questions :

a) la stratégie et la tactique, science de la direction de la lutte de classe du prolétariat ;

b) les étapes de la révolution et la stratégie ;

c) les flux et les reflux du mouvement et la tactique ;

d) direction stratégique ;

e) direction tactique ;

f) réformisme et révolutionnisme.

1. La stratégie et la tactique, science de la direction de la lutte de classe du prolétariat

La période de la IIe Internationale a été par excellence celle de la formation et de l’instruction des armées prolétariennes à une époque de tranquillité relative Le parlementarisme était alors la forme principale de la lutte de classe.

Les grands conflits de classe, la préparation aux batailles révolutionnaires, les moyens d’instauration de la dictature du prolétariat n’étaient pas à l’ordre du jour. On se bornait à profiter des possibilités légales pour la formation et l’instruction des armées prolétariennes, à utiliser le parlementarisme dans le cadre d’un régime qui restreignait et semblait devoir restreindre indéfiniment le prolétariat au rôle d’opposition.

Il est évident que dans une telle période et avec une telle conception des tâches du prolétariat, il ne pouvait y avoir ni stratégie ni tactique véritables, mais seulement des fragments de tactique et de stratégie.

La grande faute de la IIe Internationale n’est pas d’avoir utilisé les formes parlementaires de lutte, mais d’en avoir surestimé l’importance, de les avoir considérées presque comme les seules possibles et, quand vint la période des combats révolutionnaires, de la lutte extra-parlementaire, de s’être dérobée, refusée à l’accomplissement de ses nouvelles tâches.

Ce n’est qu’à la période suivante, période de l’action directe, de la révolution prolétarienne, où le renversement de la bourgeoisie s’imposa comme une nécessité, où la question des réserves du prolétariat (stratégie) s’avéra urgente, où les formes de lutte et d’organisation − parlementaires et extra-parlementaires (tactique) − se manifestèrent nettement, que pouvaient s’élaborer une stratégie et une tactique véritables de la lutte du prolétariat.

C’est alors que Lénine fit revivre les pensées géniales de Marx et d’Engels sur la tactique et la stratégie, dissimulées par les opportunistes de la ne Internationale. Mais il ne se borna pas à reprendre leurs thèses. Il les développa, les compléta et les réunit en un système de règles et de préceptes’ pour la direction de la lutte de classe du prolétariat.

Des ouvrages comme : Que faire ? Deux tactiquesL’impérialismeL’Etat et la révolutionLa révolution prolétarienneLa maladie infantile sont incontestablement un apport extrêmement précieux à l’arsenal du marxisme. La stratégie et la tactiques léninistes sont la science de la lutte révolutionnaire du prolétariat.

2. Les étapes de la révolution et la stratégie

La stratégie consiste à déterminer la direction du coup principal du prolétariat et à régler en conséquence la disposition des forces révolutionnaires au cours d’une étape donnée de la révolution.

Notre révolution a varié dans sa stratégie suivant les étapes qu’elle a traversées.

Première étape : 1903-février 1917. But : renverser le tsarisme, abolir les dernières survivances féodales. Force essentielle de la révolution : le prolétariat. Réserve directe : la paysannerie.

Coup principal : isoler la bourgeoisie monarchiste libérale qui s’efforçait de gagner la paysannerie et de liquider la révolution par un accord avec le tsarisme. Disposition des forces : alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie. « Le prolétariat doit pousser à fond la révolution démocratique en ralliant à lui la masse de la paysannerie pour écraser la résistance de l’autocratie et paralyser la bourgeoisie instable » (Deux tactiques).

Deuxième étape : mars 1917-octobre 1917. But : renverser l’impérialisme en Russie et sortir de la guerre impérialiste. Force essentielle de la révolution : le prolétariat. Réserve directe : les couches pauvres de la paysannerie. Réserve probable : le prolétariat des pays voisins. Circonstances favorables : la prolongation de la guerre et la crise de l’impérialisme. Coup principal : isoler la démocratie petite-bourgeoise (menchéviks, s.-r.) s’efforçant de gagner les masses rurales laborieuses et de terminer la révolution par un accord avec l’impérialisme. Disposition des forces : alliance du prolétariat et des paysans pauvres. Le prolétariat doit accomplir la révolution socialiste en ralliant à lui la masse des éléments semi-prolétariens de la campagne afin de briser par la force la résistance de la bourgeoisie et de paralyser la paysannerie et la petite-bourgeoisie instable. (Lénine : Deux tactiques.)

Troisième étape (consécutive à la révolution d’Octobre). But : consolider la dictature du prolétariat dans un pays. La révolution ne reste pas limitée à une seule contrée, elle entre dans sa phase mondiale.

Forces essentielles : la dictature du prolétariat dans un pays, le mouvement révolutionnaire du prolétariat dans les autres. Principales réserves : les masses semi-prolétariennes et les petits paysans dans les pays avancés, le mouvement national dans les colonies et les pays asservis.

Coup principal : isoler la démocratie petite-bourgeoise, les partis de la IIe Internationale, promoteurs de la politique de conciliation avec l’impérialisme. Disposition des forces : alliance de la révolution prolétarienne avec le mouvement national des colonies et des pays asservis.

La stratégie porte sur les forces essentielles de la révolution et ses réserves. Restant la même durant une étape donnée, elle change à chaque nouvelle étape de la révolution.

3. Les flux et les reflux du-mouvement et la tactique

La tactique consiste à déterminer la ligne de conduite du prolétariat pendant une période relativement courte de flux ou de reflux, d’ascension ou de dépression du mouvement révolutionnaire, à suivre cette ligne en remplaçant les anciens mots d’ordre, formes de lutte et d’organisation, par de nouveaux, en alliant ces formes les unes aux autres, etc.

Si la tragédie a pour but, par exemple, de mener jusqu’au bout et de gagner la guerre contre le tsarisme ou la bourgeoisie, la tactique, elle, s’assigne des objectifs plus restreints.

Elle s’efforce de gagner telle ou telle bataille, de faire aboutir telle ou telle campagne, telle ou telle intervention appropriée à la situation pendant une période donnée de poussée ou de dépression révolutionnaire.

Elle est partie de la stratégie et, comme telle, subordonnée à cette dernière. La tactique varie selon les périodes de poussée ou de dépression. Ainsi, dans la première étape de la révolution (1903- février 1917), elle a varié à maintes reprises, alors que le plan stratégique restait inchangé. De 1903 à 1905, elle était offensive, car alors le mouvement se développait.

Grèves politiques locales, manifestations politiques, grève politique générale, boycottage de la Douma, insurrection, mois d’ordre révolutionnaires de combat : telles sont alors les formes successives de la lutte révolutionnaire, parallèlement auxquelles varient les formes d’organisation. Comités d’usines, comités paysans révolutionnaires, comités de grève, soviets des députés ouvriers, parti ouvrier agissant plus ou moins ouvertement : telles sont les formes d’organisation durant cette période.

De 1907 à 1912, le mouvement traversant une phase de dépression, le parti fut oblige d’adopter la tactique de la retraite. Par suite, les formes de lutte et d’organisation changèrent. Le boycottage du Parlement fit place à la participation à la Douma, l’action révolutionnaire directe aux interventions et au travail parlementaires, la grève politique générale aux grèves économiques partielles, ou même au calme complet. Le parti fut réduit à l’action clandestine et les organisations révolutionnaires de niasse remplacées par différentes organisations légales (sociétés d’éducation, coopératives, caisses d’assurance, etc.).

De même, au cours de la deuxième et de la troisième étapes de la révolution, la tactique changea fréquemment alors que la stratégie restait invariable.

La tactique a pour objet les formes de la lutte et de l’organisation du prolétariat, qu’elle allie ou substitue les unes aux autres suivant la situation. Dans une étape donnée de la révolution, elle varie en fonction de la poussée ou de la dépression du mouvement.

4. La direction stratégique

Les réserves de la révolution peuvent être :

Directes : a) paysannerie et couches intermédiaires de la population ; b) prolétariat des pays voisins ; c) mouvement révolutionnaire dans les colonies et les pays assujettis ; d) dictature du prolétariat.

Le prolétariat, tout en conservant sa suprématie, peut renoncer temporairement à une partie de ces réserves, afin de neutraliser un adversaire puissant ou d’en obtenir une trêve.

Indirectes : a) antagonismes et conflits entre les classes indigènes non-prolétariennes, susceptibles d’être utilisés par le prolétariat pour affaiblir l’adversaire et renforcer ses propres réserves ; b) antagonismes, conflits et guerres qui éclatent entre les Etats bourgeois hostiles à l’Etat prolétarien, et que le prolétariat peut utiliser pour mener son offensive ou couvrir sa retraite.

L’importance des réserves directes est évidente.

Quant à celle des réserves indirectes, quoiqu’elle n’apparaisse pas toujours clairement, elle est capitale pour la révolution. On ne saurait nier, par exemple, l’importance immense du conflit entre la démocratie petite-bourgeoise (s.-r.) et la bourgeoisie monarchiste libérale (cadets) pendant et après la première révolution, conflit qui a incontestablement contribué à soustraire la paysannerie à l’influence de la bourgeoisie.

De même, la guerre à mort que se livraient les principaux groupes impérialistes au moment de la révolution d’Octobre les empêcha de concentrer leurs forces contre la Russie soviétiste et permit au prolétariat d’organiser les siennes, de consolider son pouvoir et de préparer l’écrasement de Koltchak et de Dénikine.

Maintenant que les antagonismes entre les groupes impérialistes s’accentuent au point de rendre une nouvelle guerre inévitable, ces réserves indirectes auront pour le prolétariat une importance de plus en plus grande.

La direction stratégique consiste à utiliser rationnellement toutes ces réserves pour atteindre le but essentiel de la révolution au cours d’une étape donnée.

En quoi consiste principalement l’utilisation rationnelle des réserves ?

Premièrement, à concentrer le gros de ses forces sur le point le plus vulnérable de l’adversaire au moment décisif, lorsque la révolution est déjà mûre, que l’offensive se développe, que l’insurrection va éclater et que le ralliement des réserves à l’avant-garde est nécessaire pour assurer le succès. Comme exemple, nous prendrons la stratégie du parti, d’avril à octobre 1917.

Le point le plus vulnérable de l’adversaire était alors incontestablement la guerre. Aussi le parti, sur cette question, rassemblera-t-il autour de l’avant-garde prolétarienne la masse de la population. Sa stratégie consista à former, à entraîner l’avant-garde par des démonstrations, des manifestations et des actions de rue, et, par l’intermédiaire des soviets à l’arrière et des comités de soldats sur le iront, à rallier les réserves autour de l’avant-garde. L’issue de la révolution a montré la justesse de cette stratégie.

Voici ce que, paraphrasant les thèses de Marx et Engels sur l’insurrection, Lénine dit de cette utilisation des forces de la révolution : Ne jamais jouer avec l’insurrection et, lorsqu’on la commence, être bien pénétré de l’idée qu’elle doit être menée jusqu’au bout. Rassembler, à l’endroit et au moment décisifs, des forces de beaucoup supérieures à celles de l’ennemi ; sinon, ce dernier, mieux préparé, mieux organisé, anéantira les insurgés. L’insurrection une fois commencée, agir avec le maximum de vigueur et prendre, coûte que coûte, l’offensive. « La défensive est la mort de l’insurrection armée. » S’efforcer de prendre l’ennemi au dépourvu, de profiter du moment où ses troupes sont dispersées. Remporter chaque jour des succès, même peu considérables (on pourrait même dire « chaque heure » s’il s’agit d’une seule ville), et conserver à tout prix la « supériorité morale ». (Lénine : Sur la route de l’insurrection.)

Deuxièmement, à bien choisir le moment du coup décisif, le moment de l’insurrection, qui doit être celui où la crise a atteint son plus extrême degré d’acuité, où l’avant-garde, sûre de l’appui de ses réserves, est prête à se battre jusqu’au bout, où le désarroi est le plus fort dans les rangs de l’adversaire. On peut, dit Lénine,considérer le moment venu pour la bataille décisive lorsque toutes les forces de classes qui nous sont hostiles se sont suffisamment entre-déchirées, affaiblies dans leur lutte mutuelle ; lorsque tous les éléments intermédiaires hésitants et instables, c’est-à-dire la petite bourgeoisie, la démocratie petite-bourgeoise, se sont suffisamment démasqués, déconsidérés par leur faillite dans la pratique ; lorsque l’ensemble du prolétariat commence à réclamer les actes révolutionnaires les plus décisifs contre la bourgeoisie. Alors, la révolution est mûre ; alors, si nous avons bien tenu compte de toutes les conditions énoncées plus haut et bien choisi le moment, notre victoire est assurée (La maladie infantile du communisme).

L’insurrection d’Octobre peut être considérée comme un modèle de l’application de cette stratégie.

Si le parti n’observe pas cette deuxième condition, il commet, soit en retardant sur le mouvement, soit en le devançant par trop, une faute dangereuse, susceptible d’entraîner un échec.

Un exemple de cette faute, c’est-à-dire du choix inopportun du moment de l’insurrection : la tentative d’une partie de nos camarades de commencer l’insurrection par l’arrestation de la Conférence démocratique en août 1917, alors qu’il régnait encore une certaine hésitation dans les soviets, que nous étions à un tournant et que les réserves n’avaient pas encore rallié l’avant-garde.

Troisièmement, à suivre invariablement, malgré tous les obstacles, la direction une fois adoptée afin que l’avant-garde ne perde pas de vue le but essentiel de la lutte et que les masses marchent sans dévier vers ce but en s’efforçant de se grouper le plus étroitement possible autour de l’avant-garde.

La violation de cette règle est des plus dangereuses, car elle amène la « perte de la direction ». Un exemple : la décision prise par notre parti, immédiatement après la Conférence démocratique, de participer au Pré-Parlement. A ce moment, le parti semblait avoir oublié que la création du Pré-Parlement était uniquement une tentative de la bourgeoisie de faire dévier le pays de la voie des soviets pour l’entraîner dans celle du parlementarisme bourgeois, que sa participation à une telle institution pouvait brouiller toutes les cartes et dévoyer les ouvriers et les paysans menant la lutte révolutionnaire sous le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ».

Cette faute fut réparée par la sortie des bolcheviks du Pré-Parlement.

Quatrièmement, à manœuvrer avec ses réserves lorsque l’ennemi est supérieur en force, qu’il est notoirement désavantageux d’accepter la bataille et que la retraite, vu la corrélation des forces, est le seul moyen pour l’avant-garde d’échapper à l’écrasement et de conserver ses réserves. Les partis révolutionnaires doivent parachever leur instruction. Ils ont appris à mener l’offensive. Maintenant, ils doivent comprendre la nécessité de compléter cette science par celle de la retraite. Instruite par une amère expérience, la classe révolutionnaire commence à comprendre qu’il est impossible de vaincre sans connaître à la fois l’art de l’offensive et celui de la retraite (La maladie infantile du communisme).

Le but de cette stratégie est de gagner du temps, de désagréger l’adversaire et d’accumuler des forces pour passer ensuite à l’offensive. Ainsi la conclusion de la paix de Brest permit au parti de gagner du temps, d’exploiter les conflits de l’impérialisme, de désagréger les forces de l’adversaire, de conserver la paysannerie et de préparer l’offensive contre Koltchak et Dénikine. En concluant une paix séparée, nous nous libérons, autant qu’il est possible à l’heure actuelle, des deux groupes impérialistes belligérants, nous exploitons leur hostilité, leur guerre qui les empêche jusqu’à un certain point de conclure un accord contre nous, nous nous assurons une période de tranquillité qui nous permettra de poursuivre et de consolider la révolution socialiste. (Lénine : Thèses sur la paix.) Maintenant – disait Lénine trois ans après Brest-Litovsk − les imbéciles eux-mêmes voient que la paix de Brest était une concession qui nous a renforcés et a morcelé les forces de l’impérialisme international (Les nouveaux temps).

5. La direction tactique

La direction tactique est une partie de la, direction stratégique, à laquelle elle est subordonnée. Elle consiste à assurer l’utilisation rationnelle de toutes les formes de lutte et d’organisation du prolétariat afin d’obtenir, dans une situation donnée, le maximum de résultats nécessaire pour la préparation de la victoire stratégique.

En quoi consiste principalement l’utilisation rationnelle des formes de lutte et d’organisation du prolétariat ?

Premièrement, à mettre au premier plan les formes de lutte et d’organisation qui, correspondant le mieux à l’état du mouvement, permettent d’amener et de répartir convenablement les masses sur le front de la révolution.

Il faut que les masses conçoivent l’impossibilité du maintien de l’ancien ordre de choses, la nécessité d’y mettre fin et le montrent prêtes à soutenir l’avant-garde. Mais cette conscience réfléchie ne leur viendra que de leur propre expérience. Leur donner la possibilité de comprendre l’inéluctabilité du renversement de l’ancien pouvoir, mettre en avant des moyens de lutte et des formes d’organisation leur permettant de constater expérimentalement la justesse des mots d’ordre révolutionnaires : telle est la tâche à accomplir.

L’avant-garde se serait détachée de la classe ouvrière et cette dernière aurait perdu contact avec les masses, si jadis les bolcheviks n’avaient pas résolu de participer à la Douma, d’y lutter, de concentrer leurs forces sur l’action parlementaire afin de permettre aux masses de constater la nullité de la Douma, le mensonge des promesses des cadets, l’impossibilité d’un accord avec le tsarisme, la nécessité de l’alliance de la paysannerie et de la classe ouvrière. Sans cette expérience des masses dans la période de la Douma, il eût été impossible de démasquer les cadets et d’assurer l’hégémonie du prolétariat.

La tactique de l’otzovisme était dangereuse parce qu’elle menaçait de détacher l’avant-garde de ses réserves innombrables.

Le parti se serait détaché de la classe ouvrière et celle-ci aurait perdu son influence sur les paysans et les soldats si le prolétariat avait suivi les communistes de gauche qui réclamaient l’insurrection en avril 1917, alors que les menchéviks et les s.-r., partisans de la guerre et de l’impérialisme, n’avaient pas encore eu le temps de se discréditer aux yeux des masses, qui devaient constater à leurs dépens le mensonge des discours menchévico-socialistes-révolutionnaires sur la paix, la terre, la liberté. Sans l’expérience des masses sous Kérensky, les menchéviks et les s.-r. n’auraient pas été isolés et la dictature du prolétariat aurait été impossible.

C’est pourquoi la seule tactique juste consistait à mettre en lumière les fautes des partis petits-bourgeois et à mener la lutte ouverte au sein des soviets.

La tactique des communistes de gauche était dangereuse parce qu’elle menaçait d’enlever au parti son rôle de chef de la révolution prolétarienne et d’en faire un ramassis de conspirateurs vides et inconsistants.

Il est impossible de vaincre avec la seule avant-garde. La lancer à la bataille décisive avant que les larges masses ne soient prêtes à la soutenir, ou tout au moins n’observent une neutralité bienveillante…serait non seulement une folie, mais un crime. Or, pour que la masse des travailleurs et de ceux qu’opprime le capital adopte une telle attitude, la propagande et l’agitation à elles seules ne suffisent pas ; il faut l’expérience politique des masses elles-mêmes. Telle est la loi fondamentale pour les grandes révolutions, loi confirmée maintenant d’une façon frappante par la Russie comme par l’Allemagne. Aussi bien que les masses russes incultes, souvent illettrées, les masses allemandes, incomparablement plus cultivées, ont dû constater à leurs dépens l’impuissance, la veulerie, la platitude, l’infamie du gouvernement des hommes de la IIe Internationale, l’inévitabilité soit de la dictature de la réaction extrême (Kornilov en Russie, Kapp et consorts en Allemagne), soit de la dictature du prolétariat, pour évoluer résolument vers le communisme (La maladie infantile du communisme).

Deuxièmement, à trouver dans la chaîne des processus l’anneau auquel on pourra se raccrocher au moment donné et dont la possession permettra de tenir toute la chaîne et de préparer les conditions de la victoire stratégique.

Il s’agit de choisir parmi les tâches qui se posent au parti celle qui est la plus urgente, la plus importante et dont l’accomplissement permettra l’exécution des autres.

Nous démontrerons cette proposition par deux exemples empruntés, l’un au passé lointain, l’autre au passé récent.

Lorsque le parti était encore en voie de formation, que les innombrables organisations n’étaient pas reliées entre elles, que le primitivisme, l’esprit de cercle et la confusion idéologique y régnaient en maîtres, l’anneau essentiel de la chaîne, la tâche fondamentale entre toutes était la création d’un journal illégal pour toute la Russie. En effet, dans les conditions d’alors, ce n’était qu’au moyen d’un tel journal que l’on pouvait créer un noyau solide, capable de fondre en un tout unique les innombrables cercles et organisations, de préparer les conditions de l’unité idéologique et tactique et de poser ainsi les bases d’un parti véritable.

Après la guerre, au début de la restauration de l’économie, alors que l’industrie était en proie à la désorganisation, que l’agriculture soutirait du manque de produits industriels, que la soudure de l’industrie étatique avec l’économie paysanne était la condition essentielle de la réalisation du socialisme, l’anneau essentiel, la lâche fondamentale était le développement du commerce.

Pourquoi ? Parce que, sous la Nep, la soudure de l’industrie et de l’économie paysanne est impossible autrement que par le commerce ; parce que la production sans l’écoulement des marchandises est la mort de l’industrie ; parce qu’on ne peut élargir cette dernière qu’en développant la vente ; parce que ce n’est qu’après s’être consolidé dans le domaine commercial que l’on peut lier l’industrie à l’agriculture, résoudre les autres problèmes à l’ordre du jour et créer par là même les conditions pour la pose des fondements de l’économie socialiste. Il ne suffit pas d’être révolutionnaire et partisan du socialisme ou du communisme ; il faut savoir trouver à chaque moment donné l’anneau de la chaîne auquel on puisse s’accrocher, qui permettra de tenir fortement toute la chaîne et de s’accrocher à l’anneau suivant… Au moment actuel, cet anneau, c’est le développement du commerce intérieur et sa régularisation par l’Etat. Le commerce, voilà l’anneau auquel, dans la chaîne historique des événements, dans les formes transitoires de notre construction socialiste, il nous faut nous accrocher de toutes nos forces. ( Lénine : De l’importance de l’or.)

6. Réformisme et révolutionnisme

En quoi la tactique révolutionnaire se distingue-t-elle de la tactique réformiste ?

D’aucuns pensent que le léninisme est contre les réformes, contre les compromis et les accords. C’est faux. Les bolcheviks savent que, dans un certain sens, « tout est bon à prendre », que, dans certaines circonstances, les réformes en général, les compromis et les accords en particulier, sont nécessaires et utiles. Mener la guerre pour le renversement de la bourgeoisie internationale, guerre cent fois plus difficile, plus longue, plus compliquée que la guerre la plus acharnée qui puisse exister entre des Etats quelconques, et renoncer à l’avance à louvoyer, à exploiter (ne serait-ce que temporairement) les antagonismes d’intérêt entre ses ennemis, à passer des accords et des compromis (quoique temporaires, conventionnels, instables) avec des alliés possibles, n’est-ce pas ridicule au plus haut point ? N’est-ce pas là la même chose que si dans l’ascension d’une montagne abrupte, inexplorée, on se refusait à l’avance à faire des zigzags, à revenir parfois en arrière, à s’écarter de la direction fixée pour en essayer une autre ? (La maladie infantile du communisme.)

Ce qui importe, évidemment, ce ne sont pas les réformes, les compromis ou les accords, mais l’usage que l’on en fait.

Pour le réformiste, la réforme est tout ; quant au travail révolutionnaire, il n’est là que pour la forme. C’est pourquoi, avec la tactique réformiste sous le pouvoir bourgeois, toute réforme tend inévitablement à consolider ce pouvoir, à désagréger la révolution.

Pour le révolutionnaire, au contraire, le principal, c’est le travail révolutionnaire et non la réforme ; pour lui, la réforme n’est que le produit accessoire de la révolution. C’est pourquoi, avec la tactique révolutionnaire sous le pouvoir de la bourgeoisie, toute réforme tend inévitablement à désagréger ce pouvoir, à consolider la révolution, à devenir un point d’appui pour le développement du mouvement révolutionnaire.

Le révolutionnaire acceptera une réforme pour allier l’action légale à l’action illégale, dissimuler le renforcement du travail clandestin, faire l’éducation des masses et préparer le renversement de la bourgeoisie.

Le réformiste, au contraire, acceptera des réformes pour se reposer sur ses lauriers, renoncer à tout travail illégal et entraver la préparation des masses à la révolution.
Ainsi en est-il des réformes et des accords sous l’impérialisme.

Sous la dictature du prolétariat, la situation change quelque peu.

Dans certains cas, le pouvoir prolétarien peut se trouver forcé de renoncer temporairement à la refonte immédiate totale de l’état de choses existant pour procéder à sa transformation progressive, pour s’engager, comme le dit Lénine, dans la voie réformiste, dans la voie des zigzags, des concessions aux classes non-prolétariennes afin de désagréger ces dernières, de donner à la révolution le temps de respirer, de rassembler ses forces et de préparer une nouvelle offensive.

Cette voie, on ne saurait le nier, est dans un certain sens réformiste. Mais il faut se souvenir qu’en l’occurrence la réforme émane du pouvoir prolétarien, qu’elle lui donne la trêve nécessaire, qu’elle est destinée à désagréger non pas la révolution, mais les classes non-prolétariennes. Par suite, elle est utile et nécessaire.

Si le pouvoir prolétarien peut se permettre cette politique, c’est uniquement parce que, dans la période précédente, l’avance de la révolution a été considérable et lui a donné assez d’espace pour reculer temporairement quand la nécessité s’en fait sentir.

Ainsi donc, si auparavant, sous le pouvoir bourgeois, les réformes étaient un produit accessoire de la révolution, maintenant, sous la dictature du prolétariat, elles ont leur source dans les conquêtes révolutionnaires du prolétariat, dans les réserves accumulées par ce dernier. Ce n’est que par le marxisme, dit Lénine, que le rapport des réformes à la révolution est déterminé exactement et rationnellement. Mais Marx ne pouvait voir ce rapport que sous l’angle de son époque, où le prolétariat n’avait encore remporté de victoire tant soit peu solide et durable dans aucun pays. Dans cette situation, il n’existait pas de base pour un rapport juste, car la réforme est le produit accessoire de la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat… Après la victoire du prolétariat, ne serait-ce que dans un seul pays, quelque chose de nouveau apparaît dans le rapport des réformes à la révolution. En principe, rien n’est changé ; mais dans la forme, il survient une modification que Marx ne pouvait prévoir, mais que l’on ne peut concevoir que sur Je terrain de la philosophie et de la politique du marxisme… Après la victoire, les réformes (tout en restant sur l’échelle internationale un produit accessoire) sont, pour le pays où le prolétariat a vaincu, une trêve nécessaire et légitime lorsque les forces ne sont pas suffisantes pour franchir telle ou telle étape. La victoire donne une telle « réserve de forces » qu’elle permet, même au cours d’une retraite forcée, de tenir bon matériellement et moralement.

VIII – Le parti

Dans la période prérévolutionnaire, période de domination de la ne Internationale, où les formes parlementaires de lutte étaient considérées comme les principales, le parti n’avait pas et ne pouvait pas avoir l’importance décisive qu’il a acquise dans la suite au cours des grandes batailles révolutionnaires.

D’après Kautsky, la IIe Internationale était essentiellement un instrument de paix ; par suite, il lui était impossible de rien entreprendre de sérieux pendant la guerre, pendant la période des actions révolutionnaires du prolétariat.

Qu’est-ce à dire ? Que les partis de la IIe Internationale ne sont pas adaptés à la lutte révolutionnaire du prolétariat, qu’ils ne sont pas des partis de combat menant les ouvriers à la conquête du pouvoir, mais des appareils de campagne électorale et de lutte parlementaire. C’est pourquoi, sous la ne Internationale, l’organisation politique essentielle du prolétariat était non pas le parti, mais la fraction parlementaire.

Le parti était alors l’appendice, le serviteur de la fraction parlementaire. Il est évident que, dans ces conditions, il ne pouvait être question de préparer le prolétariat à la révolution.

Mais il n’en est plus de même dans la nouvelle période, qui est celle des collisions ouvertes de classe, des interventions révolutionnaires du prolétariat, de la préparation au renversement de l’impérialisme et à la conquête du pouvoir.

Réorganisation du travail du parti sur la base révolutionnaire, préparation des ouvriers à la lutte directe pour le pouvoir, préparation et ralliement des réserves, alliance avec les prolétaires des pays voisins, instauration d’une liaison solide avec le mouvement colonial : telles sont les principales tâches qui s’imposent au prolétariat.

Compter pour leur accomplissement sur les anciens partis social-démocrates formés à l’école du parlementarisme pacifique, c’est se condamner à la défaite. Demeurer sous leur direction, c’est consentir à rester désarmé devant l’ennemi.

Le prolétariat, évidemment, n’a pu se résigner à cette situation. Il a compris la nécessité d’un parti combatif, révolutionnaire, assez courageux pour le mener à la lutte pour le pouvoir, assez expérimenté pour se débrouiller dans la complexité des facteurs et des événements et assez souple pour lui faire contourner les écueils. II s’est rendu compte que, sans un tel parti, il ne pouvait songer à renverser l’impérialisme et à instaurer sa dictature.

Or, ce parti, c’est le parti du léninisme.

Quelles sont les particularités de ce nouveau parti ?

1. Le Parti, détachement d’avant-garde de la classe ouvrière

Le parti doit être l’avant-garde de la classe ouvrière. Il doit en grouper les meilleurs éléments, incarner leur expérience, leur esprit révolutionnaire, leur dévouement illimité à la cause du prolétariat. Mais pour remplir son rôle, il doit être armé de la théorie révolutionnaire, connaître les lois du mouvement, les lois de la révolution.

Sinon, il n’est pas en état d’entraîner le prolétariat à sa suite et de diriger sa lutte. Il ne peut être un parti véritable s’il se borne à enregistrer ce que sent et pense la masse ouvrière et à suivre le mouvement spontané, routinier et indifférent à la politique ; s’il ne sait pas s’élever au-dessus des intérêts passagers du prolétariat et inculquer à la masse la conscience de classe.

Il doit marcher en tête de la classe ouvrière, voir plus loin que cette dernière, entraîner à sa suite le prolétariat et non se traîner à sa remorque comme les partis de la IIe Internationale, qui font ainsi du prolétariat l’instrument de la bourgeoisie. Seul, un parti conscient de son rôle d’avant-garde et capable d’élever la masse prolétarienne à la conscience de classe est en état de détourner la classe ouvrière de la voie du trade-unionisme et de la transformer en une force politique indépendante. Le parti est le chef politique de la classe ouvrière.

J’ai exposé plus haut les difficultés de la lutte de la classe ouvrière, la nécessité de la stratégie et de la tactique, les règles de la manœuvre et de l’utilisation des réserves, les procédés de l’offensive et de la défensive. Comment la musse innombrable des prolétaires pourra-t-elle se débrouiller dans cette complexité, comment trouvera-t-elle l’orientation juste ?

Une armée en guerre ne peut se passer d’un état-major si elle ne veut pas être battue. A plus forte raison, le prolétariat ne peut-il s’en passer, s’il ne veut pas se livrer pieds et poings liés à ses ennemis. Mais où trouver cet état-major ? Uniquement dans le parti révolutionnaire. Sans lui, la classe ouvrière est une armée privée de direction.

Mais le parti ne peut être seulement l’avant-garde. Il doit être en même temps une partie de la classe, partie intimement liée à cette dernière.

La distinction entre l’avant-garde el le reste de la masse ouvrière, les membres du parti et les sans-parti, ne peut cesser tant que les classes n’auront pas disparu, tant que le prolétariat verra affluer dans ses rangs des transfuges d’autres classes, tant que la classe ouvrière tout entière ne pourra s’élever au niveau de son avant-garde.

Mais le parti faillirait à son rôle si cette distinction se transformait en rupture, s’il se renfermait en lui-même el se détachait des masses sans-parti. Pour diriger la classe, il faut qu’il soit lié avec les sans-parti, que ceux-ci acceptent sa direction, qu’il jouisse parmi eux d’une autorité morale et politique incontestable.

Deux cent mille ouvriers viennent d’entrer dans notre parti. Fait remarquable ils sont moins venus d’eux-mêmes qu’ils n’y ont été envoyés par leurs camarades sans-parti, qui les ont présentés et ont été en général appelés à ratifier leur admission.

Cela prouve que la masse des ouvriers sans-parti considère notre parti comme le sien, comme le parti au développement duquel elle est vitalement intéressée et auquel elle confie librement son sort. Il est évident que, sans ces liens moraux invisibles qui la relient à notre parti, ce dernier perdrait considérablement de sa force. Le parti est partie indissoluble de la classe ouvrière. Nous sommes le parti de la classe, qui, par suite, doit presque totalement (en temps de guerre civile, totalement) agir sous la direction de notre parti, se serrer le plus possible autour de lui. Mais il serait erroné de croire que, sous le capitalisme, toute la classe ou presque soit en état de s’élever à la conscience et à l’activité de son avant-garde, de son parti socialiste. Sous le capitalisme, on le voit, l’organisation professionnelle elle-même (plus primitive, plus accessible aux couches arriérées) peut arriver à englober toute ou presque toute la classe ouvrière. Mais ne pas comprendre l’étendue de nos tâches, les restreindre, ce serait oublier la différence entre l’avant-garde et la masse dont elle est l’aimant, ce serait oublier l’obligation constante de l’avant-garde qui est d’élever progressivement les larges couches prolétariennes à son niveau. (Lénine : Un pas en avant, deux en arrière).

2. Le Parti, détachement organisé de la classe ouvrière

Le parti n’est pas seulement l’avant-garde de la classe ouvrière. S’il veut diriger véritablement la lutte de cette dernière, il doit en être également le détachement organisé. En régime capitaliste, il a des tâches extrêmement importantes et variées.

Il doit diriger Je prolétariat dans sa lutte parmi les difficultés de toute sorte, le mener à l’offensive lorsque la situation l’exige, le soustraire par la retraite aux coups de son adversaire quand il risque d’être écrasé par ce dernier, inculquer à la masse des ouvriers sans-parti l’esprit de discipline, de méthode, d’organisation, de fermeté nécessaire à la lutte.

Mais il ne peut s’acquitter de ces tâches que s’il est lui-même la personnification de la discipline et de l’organisation, que s’il est lui-même le détachement organisé du prolétariat. Sinon, il ne saurait prétendre à la direction de la masse prolétarienne. Le parti est le détachement organisé de la classe ouvrière.

Le premier point de notre statut, rédigé par Lénine, détermine que le parti est un tout organisé ; il le considère comme la somme de ses organisations et ses membres comme les membres d’une de ses organisations.

Les menchéviks qui, en 1903 déjà, combattaient cette formule, proposaient un « système » d’admission automatique dans le parti. D’après eux, la qualité de membre du parti devait être accordée à tout professeur, collégien, sympathisant ou gréviste soutenant de façon ou d’autre le parti, mais n’adhérant et ne voulant adhérer à aucune de ses organisations.

II est clair que l’adoption de ce système aurait eu pour résultat de remplir le parti de professeurs et de collégiens, d’en faire une institution amorphe, perdue dans la masse des « sympathisants », où il eût été impossible d’établir une distinction entre le parti et la classe et d’élever les masses inorganisées au niveau de leur avant-garde. Avec ce système opportuniste, notre parti n’aurait pu, évidemment, accomplir son rôle d’organisateur de la classe ouvrière au cours de la révolution. Si l’on admet le point de vue de Martov, les frontières du parti restent indéterminées, car « chaque gréviste » peut « se déclarer membre du parti ». Quelle est l’utilité de cet amorphisme ? L’extension d’une simple « appellation ». Sa nocivité ? La confusion, essentiellement désorganisatrice, de la classe et du parti (Un pas en avant, deux en arrière).

Mais le parti est non seulement la somme, mais aussi le système unique de ses organisations, leur union formelle en un tout unique, comportant des organes supérieurs et inférieurs de direction, où la minorité se soumet à la majorité et où les décisions pratiques adoptées sont obligatoires pour tous les membres. S’il n’en était pas ainsi, le parti ne pourrait réaliser la direction méthodique et organisée de la lutte de la classe ouvrière.Auparavant, notre parti n’était pas un tout formellement organisé, mais seulement la somme des groupes particuliers. Aussi ces groupes ne pouvaient-ils exercer les uns sur les autres qu’une influence idéologique. Maintenant, nous sommes devenus un parti organisé ; autrement dit, nous avons un pouvoir, en venu duquel les instances inférieures du parti sont subordonnées aux instances supérieures (Un pas en avant, deux en arrière).

Le principe de la soumission de la minorité à la majorité, de la direction du travail par un organisme central, a été souvent attaqué par les éléments instables, qui le qualifiaient de bureaucratisme, de formalisme, etc. Mais sans ce principe, dont le léninisme, en matière d’organisation est l’application stricte, le parti ne pourrait accomplir un travail méthodique, ni diriger la lutte de la classe ouvrière. L’opposition à ce principe est qualifiée de « nihilisme russe » par Lénine, qui déclare qu’il faut en finir avec cet « anarchisme de grand seigneur ».

Voici ce qu’il dit à ce propos dans Un pas en avant, deux en arrière : Cet anarchisme de grand seigneur est caractéristique, du nihiliste russe, auquel l’organisation du parti semble une monstrueuse « fabrique » ; la soumission de la partie au tout et de la minorité à la majorité, une servitude ; la division du travail sous la direction d’un organisme central, une transformation des hommes en « rouages » ; le statut d’organisation du parti, une chose inutile dont on pourrait fort bien se passer… Il est clair que ces protestations contre le « bureaucratisme » ne servent qu’à masquer chez leurs auteurs un mécontentement personnel de la composition des organismes centraux. Tu es un bureaucrate parce que tu as été nommé par le congrès non pas avec, mais contre mon agrément ; tu es un formaliste parce que tu t’appuies sur la décision formelle du congrès et non sur mon consentement ; tu agis mécaniquement parce que tu te réfères à la majorité du congrès du parti et que tu ne tiens pas compte de mon désir d’être coopté ; tu es un autocrate parce que tu ne veux pas remettre le pouvoir aux mains du vieux groupe de copains. [Il s’agit ici d’Axelrod, Martov, Polressov et autres qui ne se soumettaient pas aux décisions du 3e congrès et accusaient Lénine de bureaucratisme.]

3. Le Parti, forme suprême de l’organisation de classe du prolétariat

Le parti est le détachement organisé, mais non la seule organisation de la classe ouvrière.

Cette dernière en a une série d’autres qui lui sont indispensables dans la lutte contre le capital : syndicats, coopératives, comités d’usines, fractions parlementaires, unions de femmes sans-parti, presse, associations culturelles, unions des jeunesses, organisations combatives révolutionnaires (au cours de l’action révolutionnaire directe), soviets de députés, Etat (si le prolétariat est au pouvoir), etc. La plupart de ces organisations sont sans-parti ; quelques-unes seulement adhèrent au parti ou en sont une ramification.

Toutes elles sont, dans certaines conditions, absolument nécessaires à la classe ouvrière, pour consolider ses positions de classe dans les différentes sphères de la lutte et en faire une force capable de remplacer l’ordre bourgeois par l’ordre socialiste.

Mais comment réaliser l’unité de direction avec des organisations aussi diverses ? Comment éviter que leur multiplicité n’entraîne des dissentiments dans la direction ?

Ces organisations, dira-t-on, accomplissent chacune leur travail dans leur sphère spéciale et, par suite, elles doivent mener leur action dans une direction unique, car elles servent une seule classe : celle des prolétaires. Qui donc détermine cette direction unique ?

Quelle est l’organisation centrale assez expérimentée pour élaborer cette ligne générale et capable, grâce à son autorité, d’inciter toutes ces organisations à la suivre, d’obtenir l’unité de direction et d’exclure la possibilité des à-coups ?

Cette organisation, c’est le parti du prolétariat.

Il a, en effet, toutes les qualités. « Tout d’abord, parce qu’il l’enferme l’élite de la classe ouvrière, élite liée directement avec les organisations sans-parti du prolétariat, que fréquemment elle dirige. En second lieu, parce qu’il est la meilleure école pour la formation de leaders ouvriers capables de diriger les différentes organisations de leur classe.

En troisième lieu, parce qu’il est, par son expérience et son autorité, la seule organisation capable de centraliser la lutte du prolétariat et de transformer ainsi toutes les organisations sans-parti de la classe ouvrière en organes desservant cette dernière. » Le parti est la forme supérieure de l’organisation de classe du prolétariat.

Ce n’est pas à dire, certes, que les organisations sans-parti : syndicats, coopératives, etc., doivent être formellement subordonnées à la direction du parti. Ce qu’il faut, c’est que les communistes affiliés à ces organisations, où ils jouissent d’une grande influence, s’efforcent par la persuasion de les rapprocher du parti du prolétariat et de leur en faire accepter la direction politique.

Voilà pourquoi Lénine dit que « le parti est la forme supérieure de l’union de classe des prolétaires », dont la direction politique doit s’étendre à toutes les autres formes d’organisation du prolétariat.

Voilà pourquoi la théorie opportuniste de l’ « indépendance » et de la « neutralité » des organisations sans-parti, théorie qui engendre des parlementaires indépendants et des publicistes détachés du parti, des syndicalistes étroits et des coopérateurs embourgeoisés, est absolument incompatible avec la théorie et la pratique du léninisme.

4. Le Parti, instrument de la dictature du prolétariat

Le parti est la forme supérieure de l’organisation du prolétariat. Il est le principe directeur de la classe prolétarienne et de ses organisations. Mais il ne s’ensuit pas qu’on doive le considérer comme une fin en soi, comme une force se suffisant à elle-même.

Le parti est, en même temps que la forme supérieure de l’union de classe des prolétaires, un instrument entre les mains du prolétariat, tout d’abord pour l’instauration de la dictature, puis pour sa consolidation et son élargissement.

Il ne pourrait avoir une telle importance si la question de la conquête du pouvoir ne se posait pas au prolétariat, si l’existence de l’impérialisme, l’inévitabilité des guerres, l’existence d’une crise n’exigeaient la concentration de toutes les forces du prolétariat et de tous les fils du mouvement révolutionnaire entre les mains d’un organe unique.

Le parti est nécessaire au prolétariat tout d’abord comme état-major pour la prise du pouvoir. Il est évident que, sans un parti capable de rassembler autour de lui les organisations de masse du prolétariat et de centraliser au cours de la lutte la direction de tout le mouvement, les ouvriers n’auraient pu réaliser en Russie leur dictature révolutionnaire.

Mais le parti n’est pas nécessaire seulement pour l’instauration de la dictature ; il l’est encore davantage pour maintenir la dictature, la consolider et l’élargir afin d’assurer la victoire complète du socialisme. On se rend compte maintenant que les bolcheviks n’auraient pu garder le pouvoir, je ne dis pas deux années et demie, mais deux mois et demi, si notre parti n’avait été régi par une discipline de fer et soutenu sans réserve par la masse de la classe ouvrière, c’est-à¬-dire par tous ses éléments conscients, honnêtes, dévoués et assez influents pour entraîner à leur suite les autres couches (La maladie infantile du communisme).

Mais qu’est-ce que « maintenir » et « élargir » la dictature ?

C’est inculquer aux masses prolétariennes l’esprit de discipline et d’organisation, les prémunir contre l’influence délétère de l’élément petit-bourgeois, rééduquer les couches petites-bourgeoises et transformer leur mentalité, aider les masses prolétariennes à devenir une force capable de supprimer les classes et de préparer les conditions pour l’organisation de la production socialiste. Mais tout cela est impossible à accomplir sans un parti fort par sa cohésion et sa discipline. La dictature du prolétariat est une lutte acharnée, avec et sans effusion de sang, une lutte violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative contre les forces et les traditions de l’ancienne société. La force de l’habitude de millions et de dizaines de millions d’hommes est la plus terrible. Sans un parti de fer, sans un parti trempé dans la lutte, jouissant de la confiance de tous ]es éléments honnêtes de la classe, sachant observer l’état d’esprit de la masse et millier sur elle, il est impossible de mener une telle lutte (La maladie infantile du communisme).

Le parti est nécessaire au prolétariat pour l’instauration et le maintien de la dictature. Le parti est l’instrument de la dictature du prolétariat.

Par suite, la disparition des classes et de la dictature du prolétariat doit entraîner celle du parti.

5. Le Parti, unité de volonté incompatible avec l’existence de fractions

La conquête et le maintien de la dictature du prolétariat sont impossibles sans un parti fort par sa cohésion et sa discipline. Mais la discipline de fer ne saurait se concevoir sans l’unité de volonté, sans l’unité d’action intégrale de tous les membres du parti. Cela ne signifie pas que la possibilité de lutte d’opinions soit exclue au sein du parti.

La discipline, en effet, loin d’exclure, présuppose la critique et la lutte des opinions. A plus forte raison, cela ne signifie pas que la discipline doive être « aveugle ».

La discipline n’exclut pas, mais présuppose la conscience, la soumission volontaire, car seule une discipline consciente peut être une discipline de fer. Mais lorsque la controverse est terminée et que la décision est prise, l’unité de volonté et l’unité d’action de tous les membres du parti sont la condition indispensable sans laquelle il n’y a ni parti, ni discipline. A l’époque actuelle d’exacerbation de la guerre civile, le parti communiste ne peut accomplir sa tâche que s’il est organisé sur les bases centralistes, régi par une discipline de fer, presque militaire, dirigé par un organisme central investi d’une forte autorité, disposant de pouvoirs étendus et jouissant de la confiance générale des membres du parti (Conditions d’admission dans l’Internationale communiste).

Telle doit être la discipline dans le parti, non seulement avant, mais après l’instauration de la dictature. Affaiblir tant soit peu la discipline de fer dans le parti du prolétariat (particulièrement pendant sa dictature), c’est aider effectivement la bourgeoisie contre le prolétariat (La maladie infantile du communisme).

Il s’ensuit que l’existence de fractions est incompatible avec l’unité et la discipline du parti. Il est évident qu’elle amène l’existence de plusieurs centres de direction, par suite l’absence d’une direction générale, le morcellement de la volonté unique qui doit présider à l’accomplissement des tâches du parti, le relâchement de la discipline, l’affaiblissement de la dictature.

Certes, les partis de la IIe Internationale qui combattent la dictature du prolétariat et ne veulent pas mener les prolétaires à la conquête du pouvoir peuvent se permettre le luxe des fractions, car ils n’ont pas besoin d’une discipline de fer.

Mais les partis de l’Internationale communiste, qui organisent leur action en vue de la conquête du pouvoir et du maintien de la dictature du prolétariat, ne peuvent s’offrir ce luxe. Le parti, c’est l’unité de volonté excluant tout fractionnement, tout morcellement du pouvoir dans son sein.

C’est pourquoi, dans une résolution spéciale du Xe congrès, Lénine montre le « danger du fractionnement pour l’unité du parti et la réalisation de l’unité de volonté de l’avant-garde du prolétariat, unité qui est la condition essentielle du succès de la dictature du prolétariat ».

C’est pourquoi, au même congrès, il réclame « la suppression complète de toute fraction » et la « dissolution immédiate de tous les groupes qui se sont constitués sur telle ou telle plate-forme », sous peine « d’exclusion immédiate du parti. (V.I. Lénine, la résolution : Sur l’unité du parti.)

6. Le Parti se fortifie en s’épurant des éléments opportunistes

Les éléments opportunistes du parti sont la source des fractions. Le prolétariat n’est pas une classe fermée. Paysans, petits-bourgeois, intellectuels prolétarisés par le développement du capitalisme ne cessent d’affluer dans ses rangs.

En même temps, ses couches supérieures (dirigeants syndicaux et parlementaires, entretenus par la bourgeoisie avec la plus-value des colonies) ont une tendance continuelle à se désagréger. Ces ouvriers embourgeoisés, cette « aristocratie ouvrière », petite-bourgeoise par son genre de vie, ses salaires, son idéologie, est la principale force de la IIe Internationale et, actuellement, le plus sûr rempart social de la bourgeoisie. Ces gens sont de véritables agents de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier, des commis du capitalisme, des propagateurs du réformisme et du chauvinisme (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme).

Tous ces groupes petits-bourgeois pénètrent de façon ou d’autre dans le parti, où ils introduisent l’esprit d’opportunisme. Ils représentent la principale source de fractionnement et de désagrégation ; ils désorganisent le parti, le sapent de l’intérieur.
Engager la bataille contre l’impérialisme avec de tels « alliés », c’est s’exposer à être attaqué à la fois par devant et par derrière. C’est pourquoi, il faut combattre impitoyablement ces éléments opportunistes et ne pas hésiter à les expulser du parti.

Prétendre qu’il faut en triompher par une lutte idéologique au sein du parti est une théorie dangereuse qui condamne le parti à la paralysie, à un malaise chronique, qui menace de le livrer à l’opportunisme, de laisser le prolétariat sans parti révolutionnaire, de le priver de son arme principale dans la lutte contre l’impérialisme.

Notre parti n’aurait pu prendre Je pouvoir et organiser la dictature du prolétariat, il n’aurait pu vaincre dans la guerre civile, s’il avait eu parmi ses membres des Martov et des Dan, des Potressov et des Axelrod. S’il a réussi à créer son unité intérieure et à souder fortement ses rangs, c’est surtout parce qu’il a su s’épurer à temps des scories de l’opportunisme et expulser les liquidateurs et les menchéviks.

Pour se développer et se fortifier, les partis prolétariens doivent se débarrasser des opportunistes et des réformistes, des social-impérialistes et des social-chauvins, des social-patriotes et des social-pacifistes. Le parti se fortifie en se libérant des éléments opportunistes. Avec des réformistes et des menchéviks dans ses rangs, il est impossible à la révolution prolétarienne de vaincre, de se maintenir. Cela est évident a priori. En outre, cela a été confirmé par l’expérience de la Russie et de la Hongrie… En Russie, le régime soviétiste a traversé à maintes reprises des situations difficiles où il aurait été certainement renversé si les menchéviks, les réformistes, les démocrates petits-bourgeois étaient restés dans notre parti. En Italie, de l’avis général, le prolétariat va bientôt engager les batailles décisives avec la bourgeoisie pour la conquête du pouvoir politique. En un pareil moment, il est indispensable d’éloigner le menchéviks, les réformistes, les turatistes du parti ; bien plus, il sera peut-être utile d’écarter de tout poste important les communistes tant soit peu hésitants ou enclins à réaliser l’unité avec les réformistes. A la veille ainsi qu’au moment de la bataille pour le triomphe de la révolution, les plus légères hésitations dans le parti peuvent tout perdre, faire échouer la révolution, arracher au prolétariat le pouvoir encore mal assuré et en butte à des attaques furieuses. Si, à ce moment, les chefs hésitants se retirent, il en résulte, non pas un affaiblissement, mais un renforcement du parti, du mouvement ouvrier et de la révolution. (Lénine : Discours mensongers sur la liberté.)

IX − Le style dans le travail

Il ne s’agit pas ici du style littéraire, mais de ce que l’on pourrait appeler le style du travail. Le léninisme est une école théorique et pratique qui forme un type spécial de militants, un style particulier de travail. Quelles sont les caractéristiques de ce style ?

Il y en a deux :

a) l’élan révolutionnaire russe et

b) le sens pratique américain.

Le style du léninisme, c’est l’alliance de ces deux particularités dans le travail au sein du Parti et des organismes d’Etat.

L’élan révolutionnaire russe est un antidote contre l’inertie, la routine, le conservatisme, la stagnation idéologique, la soumission servile aux traditions ancestrales. L’élan révolutionnaire russe, c’est la force vivifiante qui éveille la pensée, pousse en avant, brise le passé, ouvre de vastes perspectives et sans laquelle aucune progression n’est possible.

Mais, dans la pratique, l’élan révolutionnaire russe dégénérerait en phraséologie révolutionnaire si elle n’était alliée au praticisme américain. Nombreux sont les exemples de cette dégénérescence. Qui ne connaît la manie de la construction « révolutionnaire » abstraite, dont la source est une foi aveugle au plan-force, au décret capable de tout créer et de tout arranger ?

Dans un récit intitulé : L’homme communiste perfectionné, un écrivain russe, I. Ehrenburg, a très bien décrit, quoique avec quelques exagérations, un type de bolchevik qui, atteint de cette manie, s’est donné pour but de faire le schéma de l’homme idéal et… s’est complètement enlisé dans ce « travail ». Mais personne n’a raillé avec autant de vigueur que Lénine, qui la qualifiait de « vanité communiste », cette foi maladive en la puissance des plans et la force souveraine des décrets. La vanité communiste est le fait du communiste qui se figure pouvoir venir à bout de toutes ses tâches au moyen de décrets communistes (Discours au congrès de la Section d’Education politique).

Au révolutionnarisme creux, Lénine opposait généralement les tâches ordinaires, quotidiennes, soulignant par-là que la fantaisie révolutionnaire est contraire à l’esprit et à la lettre du léninisme. Moins de phrases pompeuses − dit-il − et plus de travail journalier… moins de trépidation politique et plus d’attention aux faits les plus simples, mais les plus tangibles de la construction communiste…

L’esprit pratique américain est au contraire un antidote contre la fantaisie « révolutionnaire. » C’est la force tenace pour qui l’impossible n’existe pas, qui surmonte patiemment tous les obstacles et mène à bout toute tâche commencée, même infime. Mais ce praticisme dégénère presque fatalement en affairisme vulgaire s’il ne s’allie à l’élan révolutionnaire.

Cette déformation spéciale a été décrite par B. Pilniak dans sa nouvelle : La Faim. L’auteur dépeint des types de « bolcheviks » russes, volontaires, décidés, énergiques, mais sans horizon, ne voyant pas la portée lointaine de leurs actes, le but à atteindre, et déviant par suite de la voie révolutionnaire. Personne n’a combattu aussi rudement que Lénine cet affairisme.

Il le qualifiait de « praticisme étroit, acéphale » et lui opposait ordinairement l’œuvre révolutionnaire inspirée, la perspective révolutionnaire dans les moindres tâches journalières, soulignant par-là que ce praticisme est aussi contraire au léninisme véritable que la fantaisie « révolutionnaire ».

L’élan révolutionnaire russe avec l’esprit pratique américain : telle est l’essence du léninisme dans le travail au sein du Parti et des organismes d’Etat.

Seule cette alliance nous donne le type achevé du militant léniniste, le style du léninisme dans le travail.

=>Oeuvres de Staline