La révolution chinoise et Norman Béthune

L’une des grandes figures de la révolution chinoise est le communiste canadien Norman Béthune.

Médecin, il se rendit en Espagne en 1936 en soutien à la République, avant de rejoindre la Chine en 1938, où en mars-avril il fondit une unité médicale à Yenan, puis dans la région frontière du Chansi-Tchahar-Hopei.

Norman Béthune (tout à droite), en Chine en 1938

Il décéda lui-même en novembre 1939, d’une septicémie contractée lors d’une opération d’ugence. Il devint alors une grande figure de l’internationalisme, extrêmement connu en Chine ; voici comment Mao Zedong salue sa mémoire.

« Le camarade Norman Béthune était membre du Parti communiste du Canada. Il avait une cinquantaine d’années lorsqu’il fut envoyé en Chine par le Parti communiste du Canada et le Parti communiste des Etats-Unis ; il n’hésita pas à faire des milliers de kilomètres pour venir nous aider dans la Guerre de Résistance contre le Japon.

Il arriva à Yenan au printemps de l’année dernière, puis alla travailler dans le Woutaichan où, à notre plus grand regret, il est mort à son poste. Voilà donc un étranger qui, sans être poussé par aucun intérêt personnel, a fait sienne la cause de la libération du peuple chinois: Quel est l’esprit qui l’a inspiré? C’est l’esprit de l’internationalisme, du communisme, celui que tout communiste chinois doit s’assimiler.

Le léninisme enseigne que la révolution mondiale ne peut triompher que si le prolétariat des pays capitalistes soutient la lutte libératrice des peuples coloniaux et semi-coloniaux et si le prolétariat des colonies et semi-colonies soutient la lutte libératrice du prolétariat des pays capitalistes.

Le camarade Béthune a mis en pratique cette ligne léniniste. Nous, membres du Parti communiste chinois, devons faire de même. Il nous faut nous unir au prolétariat de tous les pays capitalistes, au prolétariat du Japon, de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis, de l’Allemagne, de l’Italie et de tout autre pays capitaliste, pour qu’il soit possible d’abattre l’impérialisme, de parvenir à la libération de notre nation et de notre peuple, des nations et des peuples du monde entier. Tel est notre internationalisme, celui que nous opposons au nationalisme et au patriotisme étroits. L’esprit du camarade Béthune, oubli total de soi et entier dévouement aux autres, apparaissait dans son profond sens des responsabilités à l’égard du travail et dans son affection sans bornes pour les camarades, pour le peuple.

Tout communiste doit le prendre pour exemple. Ils ne sont pas rares ceux à qui manque le sens des responsabilités dans leur travail, qui choisissent les tâches faciles et se dérobent aux besognes pénibles, laissant aux autres le fardeau le plus lourd et prenant la charge la plus légère. En toute chose, ils pensent d’abord à eux-mêmes, aux autres après.

A peine ont-ils accompli quelque effort, craignant qu’on ne s’en soit pas aperçu, ils s’en vantent et s’enflent d’orgueil. Ils n’éprouvent point de sentiments chaleureux pour les camarades et pour le peuple, ils n’ont à leur endroit que froideur, indifférence, insensibilité.

En vérité, ces gens-là ne sont pas des communistes ou, du moins, ne peuvent être considérés comme de vrais communistes. Parmi ceux qui revenaient du front, il n’y avait personne qui, parlant de Béthune, ne manifestât son admiration pour lui, et qui fût resté insensible à l’esprit qui l’animait. Il n’est pas un soldat, pas un civil de la région frontière du Chansi-Tchahar-Hopei qui, ayant reçu les soins du docteur Béthune ou l’ayant vu à l’oeuvre, ne garde de lui un souvenir ému.

Tout membre de notre Parti doit apprendre du camarade Béthune cet esprit authentiquement communiste.

Le camarade Béthune était médecin. L’art de guérir était sa profession, il s’y perfectionnait sans cesse et se distinguait par son habileté dans tout le service médical de la VIIIe Armée de Route. Son cas exemplaire devrait faire réfléchir tous ceux qui ne pensent qu’à changer de métier sitôt qu’ils en entrevoient un autre, ou qui dédaignent le travail technique, le considérant comme insignifiant, sans avenir.

Je n’ai rencontré qu’une seule fois le camarade Béthune. Il m’a souvent écrit depuis. Mais, pris par mes occupations, je ne lui ai répondu qu’une fois, et je ne sais même pas s’il a reçu ma lettre. Sa mort m’a beaucoup affligé.

Maintenant, nous honorons tous sa mémoire, c’est dire la profondeur des sentiments que son exemple nous inspire. Nous devons apprendre de lui ce parfait esprit d’abnégation. Ainsi, chacun pourra devenir très utile au peuple.

Qu’on soit plus ou moins capable, il suffit de posséder cet esprit pour être un homme aux sentiments nobles, intègre, un homme d’une haute moralité, détaché des intérêts mesquins, un homme utile au peuple. »

>Sommaire du dossier

La révolution chinoise et la guerre populaire à l’exemple madrilène

Après avoir théorisé la nouvelle situation dans Problèmes stratégiques de la guerre de partisans contre le Japon, Mao Zedong analysa ensuite de manière plus générale les Problèmes de la guerre et de la stratégie, ce qui aboutit à l’ouvrage De la guerre prolongée.

C’est ainsi à la suite de la longue marche et dans les conditions de la guerre anti-japonaise que Mao Zedong formula, à travers une série d’écrits, ce qui fut ensuite connu comme la conception de la « guerre populaire », de la « guerre populaire prolongée ».

Mao Zedong

Mao Zedong analyse en détail la situation chinoise et explique la stratégie à adopter, les tactiques à suivre, l’organisation à développer et l’état d’esprit à adopter. L’avantage essentiel constaté par Mao Zedong est bien sûr le caractère « tellement vaste » du théâtre d’opérations.

Même si le Japon parvenait à occuper une partie de la Chine, il n’aurait jamais les moyens de contrôler l’ensemble du pays et ainsi la résistance est inlassablement victorieuse, dans tous les cas.

« Nous avons ainsi ruiné le plan de l’ennemi qui escomptait une “décision rapide” et l’avons contraint à entreprendre une guerre prolongée.

Ces principes sont inapplicables dans un petit pays et difficilement applicables dans un pays trop arriéré politiquement.

Mais comme la Chine est un grand pays à une époque de progrès, elle peut les appliquer.

Si nous évitons la décision stratégique, nous y perdrons certes une partie de notre territoire, mais, comme dit le proverbe: “La forêt donnera toujours du bois”, nous conserverons un vaste territoire pour manœuvrer, et nous pourrons attendre et faire en sorte qu’avec le temps notre pays progresse, l’aide internationale augmente et la désagrégation intérieure se produise dans le camp de l’ennemi.

C’est là pour nous la meilleure politique à suivre dans la Guerre de Résistance. »

Cela est vrai, bien entendu, à condition de mobiliser toujours davantage les masses. La guerre populaire n’est pas tant un concept que l’expression équivalente à celle de guerre du peuple.

Mao Zedong s’appuie ici sur l’expérience madrilène, lorsque le Parti Communiste d’Espagne a mobilisé massivement en défense de la ville, à un moment clef de la guerre civile.

« Maintenant que la défense de Wouhan et d’autres endroits est devenue un problème si urgent, notre tâche la plus importante, c’est de développer pleinement l’activité de l’armée et du peuple pour soutenir la guerre.

Il n’y a pas de doute, nous devons poser sérieusement le problème de la défense de Wouhan et d’autres endroits et nous mettre sérieusement à la tâche.

Mais la question de savoir si finalement nous réussirons à les défendre dépend non de notre volonté subjective mais des conditions concrètes.

La mobilisation politique de l’armée et du peuple tout entiers pour la lutte est l’une des plus importantes de ces conditions concrètes.

Si nous ne nous employons pas à réaliser toutes les conditions nécessaires, si même une seule de ces conditions fait défaut, il se produira inévitablement ce qui s’est passé à Nankin et en d’autres endroits que nous avons perdus.

Où sera le Madrid chinois? Il sera là où seront créées les mêmes conditions qu’à Madrid.

Nous n’avons pas eu jusqu’ici un seul Madrid, mais maintenant nous devons en créer plusieurs.

Cependant, la possibilité de le faire dépend entièrement des conditions.

Et la plus fondamentale d’entre elles, c’est une large mobilisation politique de toute l’armée et de tout le peuple. »

Mao Zedong et sa femme Jiang Qing, qui jouera un rôle très important
durant la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne

Cela amène Mao Zedong à prévoir trois étapes dans une guerre nécessairement prolongée de par les conditions chinoises.

Il parle ainsi de la défensive stratégique, suivie de la préparation de la contre-offensive accompagnée inversement par la consolidation stratégique des positions de l’ennemi, enfin de la contre-offensive stratégique accompagnée par la retraite stratégique de l’ennemi.

La première étape est marquée par la guerre de mouvement, avec de manière auxiliaire la guerre de partisans et la guerre de position.

La seconde étape est marquée par la guerre de partisans, avec de manière auxiliaire la guerre de mouvement.

La troisième étape est marquée par la guerre de mouvement, avec également la guerre de position, combinées en des offensives stratégiques.

Mao Zedong résume cela ainsi :

« Lorsque nous disons que, dans l’ensemble de la guerre, la guerre de mouvement est la forme principale et la guerre de partisans la forme auxiliaire, nous entendons que le sort de la guerre dépend principalement des opérations régulières, et particulièrement de celles menées sous forme de guerre de mouvement, et que la guerre de partisans ne peut assumer la responsabilité principale dans la détermination de l’issue de la guerre.

Mais cela ne veut pas dire que la guerre de partisans ne joue pas un rôle stratégique important dans la Guerre de Résistance.

Dans cette guerre prise dans son ensemble, la guerre de partisans ne le cède en importance stratégique qu’à la guerre de mouvement, car il est impossible de vaincre l’ennemi sans s’appuyer sur les forces des partisans.

Il en découle que nous avons pour tâche stratégique de transformer la guerre de partisans en guerre de mouvement.

Au cours d’une guerre longue et acharnée, la guerre de partisans ne restera pas ce qu’elle est, mais s’élèvera jusqu’au niveau de la guerre de mouvement.

Elle joue ainsi un double rôle stratégique : d’une part, elle aide aux succès des opérations régulières et, d’autre part, elle se transforme elle-même en guerre régulière (…).

Comme nous l’avons dit plus haut, la Guerre de Résistance prendra, au cours de ses trois étapes stratégiques, les formes suivantes :

Dans la première étape, la forme principale est la guerre de mouvement, les formes auxiliaires la guerre de partisans et la guerre de position.

A la deuxième étape,la guerre de partisans prendra la première place, tandis que la guerre de mouvement et la guerre de position seront les formes auxiliaires.

Dans la troisième étape, la guerre de mouvement redeviendra la forme principale, alors que la guerre de position et la guerre de partisans joueront un rôle auxiliaire.

Mais, dans cette troisième étape, la guerre de mouvement ne sera plus faite seulement par les troupes régulières du début ; elle sera pour une part, et très probablement une part assez importante, assumée par d’anciens détachements de partisans qui auront alors atteint le niveau des troupes régulières.

L’examen de ces trois étapes montre que, dans la Guerre de Résistance menée par la Chine, la guerre de partisans n’est aucunement une chose dont on puisse se passer.

Au contraire, elle est appelée à y jouer un rôle grandiose, encore sans exemple dans l’histoire des guerres de l’humanité.

C’est pourquoi il est absolument indispensable de prélever, sur notre armée régulière de plusieurs millions d’hommes, au moins quelques centaines de milliers d’hommes et de les répartir sur tous les territoires occupés par l’ennemi, où ils appelleront les masses à s’armer et entreprendront avec elles la guerre de partisans.

Les troupes qui auront été détachées à cette fin devront assumer cette tâche sacrée en toute conscience ; elles ne doivent pas penser qu’elles verront leur valeur diminuer parce qu’elles auront moins de grandes batailles à livrer et qu’elles ne pourront, pour un temps, faire figure de héros nationaux.

De telles conceptions sont fausses.

La guerre de partisans n’apporte pas des succès aussi rapides ni une gloire aussi éclatante que la guerre régulière, mais, comme dit le proverbe, “c’est dans un long voyage qu’on voit la force du coursier, et dans une longue épreuve le cœur de l’homme”.

Au cours d’une guerre longue et acharnée, la guerre de partisans apparaîtra dans toute sa puissance; elle n’est certes pas une entreprise ordinaire.

De plus, en éparpillant ses forces, une armée régulière peut entreprendre une guerre de partisans, et en les rassemblant, une guerre de mouvement; ainsi opère la VIIIe Armée de Route.

Le principe adopté par celle-ci est le suivant: “Faire essentiellement une guerre de parti sans, sans se refuser à la guerre de mouvement lorsque les circonstances sont favorables”.

Ce principe est tout à fait juste, alors que les points de vue opposés sont erronés. »

Mao Zedong

Mao Zedong caractérise ainsi la guerre des partisans :

« Pour que la guerre de partisans soit possible, une seule condition suffit: un vaste territoire. Aussi la guerre de partisans a-t-elle existé même dans les temps anciens.

Cependant, la guerre de partisans ne peut etre poursuivie jusqu’au bout que sous la direction du Parti communiste. C’est pourquoi les guerres de partisans dans le passé se sont généralement terminées par la défaite. La guerre de partisans ne peut être victorieuse qu’à notre époque, dans les grands pays où existe un parti communiste, par exemple en Union soviétique à l’époque de la guerre civile, ou en Chine à l’heure actuelle.

Dans la question des opérations militaires, une division du travail entre le Kuomintang et le Parti communiste pendant la Guerre de Résistance, le premier menant de front la guerre tarière et le second les opérations de partisans à l’arrière de l’ennemi, est, dans les conditions actuelles comme dans les conditions générales, nécessaire et tout indiquée; elle répond aux besoins mutuels, assume une coordination des efforts et constitue une entraide.

On comprend dès lors combien est importante et nécessaire la ligne stratégique militaire adoptée par notre Parti, celle du passage des opérations régulières de la deuxième période de la guerre civile aux opérations de partisans de la première période de la Guerre de Résistance.

Les opérations de partisans nous offrent les dix-huit avantages suivants :

1) réduction du territoire occupé par l’ennemi;

2) élargissement des bases d’appui de notre armée;

3) à l’étape de la défensive, coordination avec les opérations régulières menées de front, pour retenir les forces ennemies;

4) à l’étape de stabilisation, possibilité de maintenir fermement les bases d’appui à l’arrière de l’ennemi, afin de favoriser l’entraînement et la réorganisation des troupes régulières qui opèrent de front;

5) à l’étape de la contre-offensive, coordination avec les opérations régulières menées de front, pour recouvrer les territoires perdus;

6) accroissement des effectifs de notre armée avec la rapidité et l’efficacité les plus grandes;

7) développement au maximum du Parti communiste, de sorte que chaque village ait une cellule du Parti;

8) développement le plus large du mouvement de masse, afin que toute la population à l’arrière de l’ennemi, à l’exception de celle de ses points d’appui, puisse s’organiser;

9) possibilité de créer, sur la plus vaste échelle, des organes du pouvoir démocratique antijaponais;

10) développement le plus large de la culture et de l’éducation au service de la Résistance;

11) amélioration des conditions de vie des masses populaires les plus larges;

12) conditions les plus favorables pour désagréger les troupes de l’ennemi;

13) action la plus large et la plus durable sur les sentiments du peuple tout entier et sur le moral de toutes les armées du pays;

14) la plus grande aide possible apportée aux armées et aux partis amis pour les pousser à progresser;

15) adaptation aux conditions dans lesquelles l’ennemi est fort et nous faibles en vue de réduire nos pertes au minimum et de remporter le maximum de victoires;

16) adaptation au fait que la Chine est un grand pays et le Japon un petit pays en vue d’infliger à l’ennemi le maximum de pertes et de réduire ses succès au minimum;

17) formation la plus rapide et la plus efficace d’un grand nombre de cadres dirigeants;

18) conditions les plus favorables pour résoudre les problèmes du ravitaillement.

Il est hors de doute aussi qu’au cours d’une longue lutte les détachements de partisans et la guerre de partisans ne doivent pas se figer sous leur forme initiale et qu’ils doivent se développer pour passer à un niveau supérieur, se transformer peu à peu en armée régulière et en une guerre régulière.

Au cours de la guerre de partisans, nous accumulerons des forces telles que nous deviendrons l’un des facteurs décisifs de l’anéantissement de l’impérialisme japonais. »

Mao Zedong et Jiang Qing

Voici enfin comment Mao Zedong synthétisera par la suite les dix principes fondamentaux d’opération.

«  1. Attaquer d’abord les forces ennemies dispersées et isolées, et ensuite les forces ennemies concentrées et puissantes.

2. S’emparer d’abord des villes petites et moyennes et des vastes régions rurales, et ensuite des grandes villes.

3. Se fixer pour objectif principal l’anéantissement des forces vives de l’ennemi, et non pas la défense ou la prise d’une ville ou d’un territoire. La possibilité de garder ou de prendre une ville ou un territoire résulte de l’anéantissement des forces vives de l’ennemi, et souvent une ville ou un territoire ne peut être tenu ou pris définitivement qu’après avoir changé de mains à plusieurs reprises. »

4. A chaque bataille, concentrer des forces d’une supériorité absolue (deux, trois, quatre et parfois même cinq ou six fois celles de l’ennemi), encercler complètement les forces ennemies, s’efforcer de les anéantir totalement, sans leur donner la possibilité de s’échapper du filet.

Dans des cas particuliers, infliger à l’ennemi des coups écrasants, c’est-à-dire concentrer toutes nos forces pour une attaque de front et une attaque sur l’un des flancs de l’ennemi ou sur les deux, afin d’anéantir une partie de ses troupes et mettre l’autre partie en déroute, de sorte que notre armée puisse déplacer rapidement ses forces pour écraser d’autres troupes ennemies.

S’efforcer d’éviter les batailles d’usure dans lesquelles les gains sont inférieurs aux pertes ou les compensent seulement. Ainsi, bien que dans l’ensemble nous soyons (numériquement parlant) en état d’infériorité, nous avons la supériorité absolue dans chaque secteur déterminé, dans chaque bataille, et ceci nous assure la victoire sur le plan opérationnel. Avec le temps, nous obtiendrons la supériorité dans l’ensemble et finalement nous anéantirons toutes les forces ennemies.

5. Ne pas engager de combat sans préparation, ou un combat dont l’issue victorieuse ne soit pas certaine. Faire les plus grands efforts pour se bien préparer à chaque engagement, faire les plus grands efforts pour s’assurer la victoire dans un rapport de conditions donné entre l’ennemi et nous.

6. Mettre pleinement en oeuvre notre style de combat-bravoure, esprit de sacrifice, mépris de la fatigue et ténacité dans les combats continus (c’est-à-dire engagements successifs livrés en un court laps de temps et sans prendre de repos).

7. S’efforcer d’anéantir l’ennemi en recourant à la guerre de mouvement. En même temps, accorder une grande importance à la tactique d’attaque de positions dans le but de s’emparer des points fortifiés et des villes de l’ennemi.

8. En ce qui concerne l’attaque des villes, s’emparer résolument de tous les points fortifiés et de toutes les villes faiblement défendus par l’ennemi. S’emparer au moment propice de tous les points fortifiés et de toutes les villes modérément défendus par l’ennemi, à condition que les circonstances le permettent. Quant aux points fortifiés et villes de l’ennemi puissamment défendus, attendre que les conditions soient mûres, et alors les prendre.

9. Compléter nos forces à l’aide de toutes les armes et de la plus grande partie des effectifs pris à l’ennemi. Les sources principales d’hommes et de matériel pour notre armée sont au front.

10. Savoir mettre à profit l’intervalle entre deux campagnes pour reposer, instruire et consolider nos troupes. Les périodes de repos, d’instruction et de consolidation ne doivent pas, en général, être très longues, et, autant que possible, il ne faut pas laisser à l’ennemi le temps de reprendre haleine. »

>Sommaire du dossier

La révolution chinoise et le tournant de 1936

L’année 1936 fut véritablement un tournant dans la révolution chinoise.

Le Japon ne cessait d’exercer une pression militaire toujours plus importante, ayant même créé en 1935 un gouvernement fantoche à son service dans la région du Hebei.

La région du Hebei

Toutefois, malgré cela, Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi) se focalisait uniquement sur l’armée rouge, ce qui provoqua des remous dans son camp, au point que les généraux Zhang Xueliang et Yang Hucheng provoquèrent l’incident de Xi’an en décembre 1936.

Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi) fut en effet arrêté pour faire pression sur lui au sujet de cette question, ce qui provoqua un vaste débat dans le kuomintang, qui se vit finalement amené à accepter de s’unir au Parti Communiste dans la bataille anti-japonaise.

L’armée rouge rejoint alors l’Armée nationale révolutionnaire chinoise formée par le kuomintang, en tant que Huitième armée de route et Nouvelle Quatrième armée.

En décembre 1936, Mao Zedong publia également un document intitulé Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine. C’est une étape capitale de l’histoire chinoise, dans la mesure où on assiste à l’émergence de la pensée Mao Zedong.

Mao Zedong

Mao Zedong a, en effet, compris qu’il ne suffisait pas de connaître les lois universelles, il fallait être capable de les retrouver dans le particulier également. Il ne suffit pas de comprendre le marxisme-léninisme, il faut le comprendre dans les conditions chinoises.

Voici comment est présentée la nature de la guerre révolutionnaire en Chine :

« La guerre, qui a commencé avec l’apparition de la propriété privée et des classes, est la forme suprême de lutte pour résoudre, à une étape déterminée de leur développement, les contradictions entre classes, entre nations, entre États ou entre blocs politiques.

Si l’on ne comprend pas les conditions de la guerre, son caractère, ses rapports avec les autres phénomènes, on ignore les lois de la guerre, on ne sait comment la conduire, on est incapable de vaincre.

La guerre révolutionnaire, qu’elle soit une guerre révolutionnaire de classe ou une guerre révolutionnaire nationale, outre les conditions et le caractère propres à la guerre en général, a ses conditions et son caractère particuliers, et c’est pourquoi elle est soumise non seulement aux lois de la guerre en général, mais également à des lois spécifiques.

Si l’on ne comprend pas les conditions et le caractère particuliers de cette guerre, si l’on en ignore les lois spécifiques, on ne peut diriger une guerre révolutionnaire, on ne peut y remporter la victoire.

La guerre révolutionnaire en Chine, qu’il s’agisse d’une guerre civile ou d’une guerre nationale, se déroule dans les conditions propres à la Chine et se distingue de la guerre en général ou de la guerre révolutionnaire en général, par ses conditions et son caractère particuliers.

C’est pourquoi elle a, outre les lois de la guerre en général et les lois de la guerre révolutionnaire en général, des lois qui lui sont propres. Si l’on ne connaît pas toutes ces lois, on ne peut remporter la victoire dans une guerre révolutionnaire en Chine.

C’est pourquoi nous devons étudier les lois de la guerre en général, les lois de la guerre révolutionnaire et, enfin, les lois de la guerre révolutionnaire en Chine. »

Par conséquent, non seulement il est erroné d’apprendre des manuels militaires réactionnaires, mais de plus il ne faut pas apprendre de manière formaliste les manuels militaires soviétiques, étant donné que les conditions chinoises ne sont pas celles de la Russie de 1917 et des années de guerre civile qui s’ensuivirent.

Mao Zedong

Cette démarche permet à Mao Zedong, de par la saisie de la nature particulière de la situation chinoise, de revenir à l’universel et de définir la nature même de la guerre révolutionnaire :

« La guerre, ce monstre qui fait s’entre-tuer les hommes, finira par être éliminée par le développement de la société humaine, et le sera même dans un avenir qui n’est pas lointain.

Mais pour supprimer la guerre, il n’y a qu’un seul moyen: opposer la guerre à la guerre, opposer la guerre révolutionnaire à la guerre contre-révolutionnaire, opposer la guerre nationale révolutionnaire à la guerre nationale contre-révolutionnaire, opposer la guerre révolutionnaire de classe à la guerre contre-révolutionnaire de classe (…).

Lorsque la société humaine en arrivera à la suppression des classes, à la suppression de l’Etat, il n’y aura plus de guerres — ni contre-révolutionnaires, ni révolutionnaires, ni injustes, ni justes.

Ce sera l’ère de la paix perpétuelle pour l’humanité. En étudiant les lois de la guerre révolutionnaire, nous partons de l’aspiration à supprimer toutes les guerres; c’est en cela que réside la différence entre nous autres communistes et les représentants de toutes les classes exploiteuses. »

Cela permet alors d’avoir un aperçu général des rapports internes qui existent au sein du phénomène qu’est la guerre, dans ses dimensions stratégiques.

« Tenir compte du rapport entre l’ennemi et nous;

Tenir compte de la relation entre les diverses campagnes ou entre les diverses phases opérationnelles;

Tenir compte de certains éléments qui sont importants (qui ont une valeur décisive) pour l’ensemble;

Tenir compte des particularités de la situation d’ensemble;

Tenir compte de la relation entre le front et l’arrière;

Tenir compte de la distinction aussi bien que du lien

entre les pertes ou l’usure et leur réparation,

entre le combat et le repos,

la concentration et la dispersion des forces,

l’attaque et la défense,

l’avance et le repli,

les positions couvertes et les positions exposées,

l’attaque principale et l’attaque de soutien,

l’assaut et la fixation, la centralisation et la décentralisation du commandement,

la guerre prolongée et la guerre de décision rapide,

la guerre de position et la guerre de mouvement,

nos propres forces et les forces amies,

telle arme et telle autre,

les supérieurs et les inférieurs,

les cadres et les hommes de troupe,

les vétérans et les nouvelles recrues,

les cadres supérieurs et les cadres inférieurs,

les cadres anciens et les cadres nouveaux,

les régions rouges et les régions blanches,

les anciennes régions rouges et les nouvelles régions rouges,

les régions centrales et les régions périphériques,

les temps chauds et les temps froids,

la victoire et la défaite,

les grandes unités et les petites unités,

l’armée régulière et les forces de partisans,

l’anéantissement de l’ennemi et la conquête des masses,

l’élargissement des rangs de l’Armée rouge et sa consolidation,

le travail militaire et le travail politique,

les tâches anciennes et les tâches présentes,

les tâches présentes et les tâches de l’avenir,

les tâches dans telles conditions et les tâches dans telles autres,

le front fixe et le front mobile,

la guerre civile et la guerre nationale,

telle étape historique et telle autre, etc. »

Cette compréhension dialectique permet au peuple lui-même de devenir le protagoniste de l’histoire, de la guerre révolutionnaire elle-même. Par l’étude, et l’application comme démarche essentielle de réalisation de l’étude, la guerre elle-même devient populaire.

Mao Zedong, tout à droite

Le civil et le militaire deviennent, en période révolutionnaire, deux aspects du même phénomène, à condition de saisir la dimension matérialiste dialectique du problème de fond : que les pensées sont le reflet du mouvement de la matière.

« Entre le civil et le militaire, il existe une certaine distance, mais il n’y a pas entre eux de Grande Muraille, et cette distance peut être rapidement franchie.

Faire la révolution, faire la guerre, voilà le moyen qui permet de la franchir.

Lorsque nous disons qu’il n’est pas facile d’apprendre et d’appliquer ce qu’on a appris, nous entendons par là qu’il n’est pas facile d’étudier quelque chose à fond et de l’appliquer avec une science consommée.

Lorsque nous disons que le civil peut rapidement se transformer en militaire, nous voulons dire qu’il n’est pas du tout difficile de s’initier à l’art militaire.

Pour faire la somme de ces deux affirmations, il convient de se rappeler le vieux proverbe chinois: « Il n’est rien de difficile au monde à qui veut s’appliquer à bien faire ».

S’initier à l’art militaire n’est pas difficile et se perfectionner est aussi possible pour peu qu’on s’applique et qu’on sache apprendre.

Les lois de la guerre, comme les lois de tous les autres phénomènes, sont le reflet dans notre esprit de la réalité objective.

Tout ce qui est en dehors de notre esprit est réalité objective.

En conséquence, notre intention d’apprendre et de connaître porte à la fois sur l’ennemi et sur nous ; ce sont ces deux aspects qui doivent être considérés comme l’objet de notre étude, et le sujet qui étudie, c’est uniquement notre esprit (notre faculté de penser).

Il est des gens capables de bien se connaître eux-mêmes, mais non de connaître l’adversaire; d’autres, de bien connaître l’adversaire, mais non de se connaître eux-mêmes.

Ni les uns ni les autres ne sont en état de venir à bout de l’étude et de l’application pratique des lois de la guerre.

Le précepte contenu dans l’ouvrage du grand théoricien militaire de la Chine antique, Souentse : « Connais ton adversaire et connais-toi toi-même, et tu pourras sans risque livrer cent batailles » se rapporte aux deux étapes celle de l’étude et celle de l’application pratique des connaissances ; il concerne tant la connaissance des lois du développement de la réalité objective que la détermination, sur la base de ces lois, de notre propre action en vue de vaincre notre adversaire.

Nous ne devons pas sous-estimer la valeur de ce précepte. »

Le document Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine est ainsi un vaste bilan des opérations menées jusqu’à présent par l’armée rouge, avec une grande insistance sur la rôle central des contre-offensives suivant les tentatives d’encerclement et d’anéantissement de l’ennemi.

Le principe est celui de la défensive pour permettre l’offensive, ce que Mao Zedong résume de la manière suivante :

« Nous vainquons des effectifs supérieurs avec des effectifs inférieurs – voilà ce que nous déclarons à l’ensemble des forces dominantes de la Chine.

Mais, en même temps, nous vainquons des effectifs inférieurs avec des effectifs supérieurs – voilà ce que nous déclarons à cette partie des forces ennemies avec laquelle nous nous mesurons sur le champ de bataille (…).

« Si on peut gagner, on se bat, sinon on s’en va », telle est la formule populaire pour expliquer le principe de la guerre de mouvement que nous menons actuellement. »

>Sommaire du dossier

La révolution chinoise et la longue marche

De son côté, Jiang Jieshi (Tchang Kaï-Chek) avait été obligé jusque-là de faire face à toute une série de généraux provinciaux en révolte. Il finit par saisir toute la mesure de l’établissement de cette base rouge, et lança de 1930 à 1934 cinq grandes offensives dites d’encerclement et d’anéantissement.

Les quatre premières échouèrent et les contre-offensives furent ravageuses.

Toutefois, la cinquième campagne d’encerclement et d’anéantissement manqua de porter ses fruits. Seule une compréhension approfondie du matérialisme dialectique par Mao Zedong permit au Parti Communiste de Chine de briser l’encerclement de ses troupes d’environ 130 000 hommes par les troupes ennemies d’environ 400 000 hommes.

C’est d’ailleurs à cette occasion que Mao Zedong accéda en tant que tel au poste de dirigeant du Parti.

Mao Zedong

Mieux encore, Mao Zedong organisa une vaste opération de retrait stratégique. C’est « la longue marche », l’armée rouge se divisant en trois blocs distincts et traversant onze provinces, parcourant 12 000 kilomètres, d’octobre 1934 à octobre 1935.

La longue marche fut effroyablement difficile, avec le froid, la faim amenant parfois à manger les plantes sauvages, les escarmouches en moyenne deux fois par jour, les marches de nuit qui eurent lieu 18 fois en raison de l’aviation menaçant l’armée rouge.

La longue marche

En moyenne, 39 kilomètres furent effectués chaque jour, le paquetage étant de dix kilos, avec une couverture, un uniforme d’hiver matelassé, trois paires de chaussures 
de toile, aux semelles de corde ferrées au bout et au talon.

La réussite de la traversée du pont de Luding, constitué de chaînes, malgré les attaques, devint un des symboles de la longue marche, que Mao Zedong décrit dans un poème, avec des notes pour bien saisir les références faites.

L’Armée rouge a tout vu dans ses longues campagnes.
C’est peu que tous ces flots, que toutes ces montagnes.
Les Cinq Chaînes, pour nous, rides de fine houle (2),
Wumeng le mont colossal à dévaler en boule (3).
Le Sable d’or chauffant ses roches flagellées (4),
Dadu tendu d’un pont tout en chaînes gelées (5),
Et Minchan dont la neige immense nous attire (6) :
Quand l’Armée a passé, se répand le sourire.

1) Ayant quitté en octobre 1934 sa base du Jiangxi, l’Armée rouge des Ouvriers et Paysans est arrivée en octobre 1935 dans la base du Shanxi du nord, au bout d’une longue marche de 25 000 lis après avoir passé les provinces : Fujian, Jiqngxi, Ghuangdong, Hunan, Guangxi, Guizhou, Yunnan, Xichang, Sichuan et Gansu. 

2) Cinq chaînes s’étendent sur 4 provinces : Hunan, Guangdong, Guangxi et Guizhou. 

3) Wumeng, chaînes de montagnes sur les confins du Yunnan et du Guizhou. 

4) Nom donné au Yangtsé pour son cours supérieur, précisément la section au Yunnan. 

5) Rivière située au Sichuan sur laquelle est jeté un pont appelé Luding formé de 13 chaînes tendues d’une rive à l’autre.

6) Chaîne située à la frontière du Qinghai, du Gansu et du Sichuan.

Seulement 20-30 000 combattants purent survivre. C’était le prix à payer pour un événement historique : la longue marche eut un immense écho national.

Après avoir résisté aux quatre campagnes d’anéantissement et d’encerclement, l’armée rouge témoignait de sa capacité à échapper à la destruction, pour relancer une nouvelle séquence.

Mao Zedong

La révolution démocratique était inébranlable et Mao Zedong pouvait constater :

« A propos de la Longue Marche, d’aucuns posent la question: “Quelle en est la signification?”.

Nous répondrons que la Longue Marche est la première de ce genre dans les annales de l’histoire.

Elle est à la fois un manifeste, un instrument de propagande et une machine à semer.

Depuis Pan Kou, qui sépara le Ciel de la Terre, depuis les Trois Souverains et les Cinq Empereurs’, l’histoire a-t-elle jamais connu une longue marche comme la nôtre?

Pendant douze mois, dans le ciel, des dizaines d’avions nous traquaient et nous bombardaient chaque jour; sur terre, une force colossale de plusieurs centaines de milliers d’hommes nous encerclait, nous poursuivait, s’opposait à notre avance et nous arrêtait au passage; sur notre chemin, nous nous sommes heurtés à des difficultés et à des dangers incalculables.

Cependant, en nous servant seulement de nos deux jambes, nous avons fait plus de 20.000 lis, traversant en long et en large onze provinces.

Dites-moi, est-ce que dans l’histoire il y a jamais eu une longue marche comme la nôtre?

Non, jamais.

La Longue Marche est un manifeste.

Elle a annoncé au monde entier que l’Armée rouge est une armée de héros, que les impérialistes et leurs valets, Tchiang Kaï-chek et ses semblables, ne sont bons à rien.

Elle a proclamé la faillite de l’impérialisme et de Tchiang Kaï-chek dans leur tentative de nous encercler, de nous poursuivre, de s’opposer à notre avance et de nous arrêter au passage. La Longue Marche est un instrument de propagande.

Elle a fait savoir aux quelque deux cents millions d’habitants des onze provinces traversées que la voie suivie par l’Armée rouge est la seule voie de leur libération.

Sans cette Longue Marche, comment les larges masses populaires auraient-elles pu apprendre aussi rapidement la vérité incarnée par l’Armée rouge? La Longue Marche est aussi une machine à semer.

Elle a répandu dans les onze provinces des semences qui germeront, porteront des feuilles, des fleurs et des fruits, et qui donneront leur moisson dans l’avenir. En un mot, la Longue Marche s’est terminée par notre victoire et par la défaite de l’ennemi.

Qui l’a conduite à la victoire? Le Parti communiste. Sans lui, une longue marche de ce genre eût été inconcevable. Le Parti communiste chinois, sa direction, ses cadres et ses membres n’ont peur d’aucune difficulté, d’aucune épreuve.

Quiconque met en doute notre capacité de diriger la guerre révolutionnaire tombe dans le bourbier de l’opportunisme. »

>Sommaire du dossier

L’intervention japonaise en Chine

Cependant, un autre élément capital commença également à jouer un rôle : l’intervention japonaise en Chine se faisait toujours plus agressive et sanglante.

Prenant prétexte un attentat contre une voie ferrée appartenant à une entreprise chinoise, le 18 Septembre 1931 – attentat monté par les services secrets japonais – le Japon envahit la Mandchourie et créa en février 1932 l’État fantoche du Mandchoukouo.

L’État fantoche du Mandchoukouo

La république chinoise soviétique déclara ainsi en réponse la guerre au Japon, le 15 avril 1932.

Le Parti Communiste était ainsi capable de réaliser une véritable proposition stratégique. Le Parti lui-même avait une solide compréhension de la société chinoise, comme en témoigne son programme en dix points adopté au sixième congrès, en juillet 1928 :

1) renversement de la domination de l’impérialisme ;

2) confiscation des entreprises et des banques appartenant au capital étranger ;

3) unification de la Chine et reconnaissance aux minorités nationales du droit à l’autodétermination ;

4) renversement du gouvernement des seigneurs de guerre du Kuomintang ;

5) établissement du pouvoir des conseils des délégués des ouvriers, des paysans et des soldats ;

6) institution de la journée de huit heures, augmentation des salaires, secours aux chômeurs, assurances sociales, etc. ;

7) confiscation de toutes les terres des propriétaires fonciers et distribution des terres aux paysans ;

8) amélioration des conditions de vie des soldats, distribution à leurs familles des terres auxquelles ils ont droit et attribution de travail à leurs familles ;

9) abolition de toutes les taxes et autres contributions exorbitantes et adoption d’un impôt progressif unique ;

10) union avec le prolétariat mondial et avec l’U.R.S.S.

L’intervention japonaise demandait cependant un réajustement.

Mao Zedong pendant la guerre civile ; à gauche, Zhou Enlai

Mao Zedong analysa par conséquent les réactions à l’invasion japonaise dans les différentes couches sociales, dans La tactique de lutte contre l’envahisseur japonais, en 1935.

Et il formula les corrections à faire.

« Les ouvriers et les paysans réclament la résistance. La révolution de 1924-1927, la révolution agraire de 1927 à nos jours et la vague anti-japonaise qui déferle depuis l’Incident du 18 Septembre 1931 montrent que la classe ouvrière et la paysannerie sont les forces les plus résolues de la révolution chinoise.

La petite bourgeoisie réclame également la résistance. La jeunesse étudiante et la petite bourgeoisie urbaine n’ont-elles pas déjà déclenché un vaste mouvement antijaponais ?

Cette fraction de la petite bourgeoisie chinoise avait participé à la révolution de 1924-1927. Sa situation économique relève, comme celle des paysans, de la petite exploitation, et ses intérêts sont inconciliables avec ceux des impérialistes.

Ses membres ont cruellement souffert de l’impérialisme et de la contre-révolution chinoise, qui ont acculé nombre d’entre eux au chômage et à la ruine totale ou partielle.

Maintenant, sous la menace directe de se voir réduits à l’état d’esclaves coloniaux, ils n’ont plus d’autre issue que la résistance.

Mais comment la bourgeoisie nationale, la bourgeoisie compradore, la classe des propriétaires fonciers et le Kuomintang réagissent-ils devant cette question?

Les grands despotes locaux et mauvais hobereaux, les grands seigneurs de guerre, les gros bureaucrates et les gros compradores ont depuis longtemps pris parti.

Comme toujours, ils soutiennent qu’une révolution – quelle qu’elle soit – est pire que l’impérialisme.

Ils ont constitué le camp de la trahison ; pour eux la question de savoir s’ils seront ou non des esclaves coloniaux ne se pose pas, puisqu’ils ont perdu tout sentiment national et que leurs intérêts sont inséparables de ceux des impérialistes.

Leur champion est Tchiang Kaï-chek. Ce camp de la trahison est l’ennemi juré du peuple chinois.

Sans cette meute de traîtres, l’impérialisme japonais ne se serait jamais lancé dans cette agression avec autant de cynisme. Ils sont les valets de l’impérialisme.

La bourgeoisie nationale pose un problème complexe. Cette classe avait pris part à la révolution de 1924-1927, mais effrayée par le feu de la révolution, elle passa dans le camp de l’ennemi du peuple — la clique de Tchiang Kaï-chek.

Il s’agit de savoir s’il est possible que la bourgeoisie nationale modifie sa position dans les circonstances actuelles.

Nous estimons que cela est possible, car cette classe ne s’identifie pas avec celle des propriétaires fonciers ni avec la bourgeoisie compradore: entre elle et ces dernières, il existe une différence.

La bourgeoisie nationale n’a pas un caractère féodal aussi prononcé que la classe des propriétaires fonciers ni un caractère compradore aussi marqué que la bourgeoisie compradore.

Une fraction de la bourgeoisie nationale, son aile droite, a des liens assez étroits avec le capital étranger et les intérêts fonciers chinois et, pour le moment, nous ne spéculerons pas sur les chances d’un changement de position de sa part.

Le problème se pose pour les autres fractions de la bourgeoisie nationale, qui n’ont pas de liens de ce genre ou qui en ont peu. Nous croyons que, dans cette situation nouvelle, où la Chine se trouve en danger d’être réduite à l’état de colonie, un changement peut se produire dans leur attitude.

Le trait caractéristique de ce changement sera l’hésitation.

D’une part, elles détestent l’impérialisme, d’autre part, elles redoutent une révolution poussée jusqu’au bout: elles balancent entre les deux attitudes.

Cela explique pourquoi dans la période révolutionnaire de 1924-1927 la bourgeoisie nationale avait pris part à la révolution et pourquoi elle passa du côté de Tchiang Kaï-chek à la fin de cette période.

Quelle différence y a-t-il entre l’époque actuelle et celle de 1927, où Tchiang Kaï-chek trahit la révolution? La Chine n’était alors qu’une semi-colonie, elle est aujourd’hui en voie de devenir une colonie.

Au cours de ces neuf années, qu’est-ce que la bourgeoisie nationale a gagné à abandonner son alliée, la classe ouvrière, et à lier amitié avec les propriétaires fonciers et les compradores?

Rien du tout, sinon la ruine totale ou partielle de ses entreprises industrielles et commerciales.

C’est ce qui nous fait conclure à la possibilité d’un changement d’attitude de la bourgeoisie nationale dans les circonstances actuelles.

Quelle sera l’importance de ce changement? L’hésitation en sera la caractéristique générale. Néanmoins, à un certain stade de la lutte, il est possible que l’une des fractions de la bourgeoisie nationale, son aile gauche, participe à la lutte, et qu’une autre passe d’une attitude hésitante à la neutralité (…).

Si notre gouvernement a été fondé jusqu’à présent sur l’alliance des ouvriers, des paysans et de la petite-bourgeoisie urbaine, il nous faut dès maintenant le réorganiser de façon qu’il comprenne des membres de toutes les autres classes désireux de participer à la révolution nationale.

Pour le moment, un tel gouvernement aurait pour tâche essentielle de s’opposer à l’annexion de la Chine par l’impérialisme japonais (…).

Pourquoi transformer la république des ouvriers et des paysans en république populaire?

Notre gouvernement ne représente pas seulement les ouvriers et les paysans, mais toute la nation.

Cela était exprimé implicitement dans notre formule de république démocratique des ouvriers et des paysans, étant donné que les ouvriers et les paysans constituent les 80 à 90 pour cent de la population.

Le Programme en dix points, adopté par le VIe Congrès de notre Parti, exprime non seulement les intérêts des ouvriers et des paysans, mais aussi ceux de la nation tout entière.

La situation présente exige cependant que nous remplacions notre formule par celle de république populaire.

En effet, l’agression japonaise a modifié les rapports de classes en Chine et rendu possible la participation à la lutte antijaponaise de la petite bourgeoisie et même de la bourgeoisie nationale.

Il va de soi que la république populaire ne représentera point les intérêts des classes ennemies.

Au contraire, elle sera directement opposée aux despotes locaux, aux mauvais hobereaux et à la bourgeoisie compradore, laquais de l’impérialisme, et ne les considérera pas comme faisant partie du peuple, exactement comme, à l’inverse, le “Gouvernement national de la République chinoise” de Tchiang Kaï-chek représente seulement les ploutocrates et non les gens du peuple, qui, pour lui, ne font pas partie de la nation.

La population de la Chine étant constituée dans une proportion de 80 à 90 pour cent par les ouvriers et les paysans, la république populaire devra en premier lieu représenter leurs intérêts.

Cependant, en rejetant l’oppression impérialiste pour donner la liberté et l’indépendance à la Chine et en brisant le pouvoir d’oppression des propriétaires fonciers de façon à libérer la Chine du régime semi-féodal, la république populaire profitera non seulement aux ouvriers et aux paysans, mais également aux autres couches du peuple.

Les intérêts des ouvriers, des paysans et du reste du peuple représentent, dans leur totalité, les intérêts de la nation chinoise. La bourgeoisie compradore et la classe des propriétaires fonciers vivent sur le sol chinois, mais elles ne tiennent pas compte des intérêts de la nation, et leurs intérêts sont en conflit avec ceux de la majorité.

Comme nous ne rompons qu’avec cette petite minorité et n’entrons en lutte que contre elle, nous avons le droit de nous appeler les représentants de toute la nation.

Il y a, bien entendu, conflit d’intérêts entre classe ouvrière et bourgeoisie nationale. Il est impossible de développer avec succès la révolution nationale sans donner à son avant-garde, la classe ouvrière, les droits politiques et économiques ainsi que la possibilité de diriger ses forces contre l’impérialisme et ses valets, les traîtres à la nation.

Cependant, si la bourgeoisie nationale adhère au front uni anti-impérialiste, la classe ouvrière et la bourgeoisie nationale auront des intérêts communs.

Durant la période de la révolution démocratique bourgeoise, la république populaire n’abolira pas la propriété privée, à l’exception de celle revêtant un caractère impérialiste ou féodal, et, loin de confisquer les entreprises industrielles et commerciales de la bourgeoisie nationale, elle en encouragera le développement. Nous devons protéger tout capitaliste national qui n’accorde pas son soutien aux impérialistes ou aux traîtres à la nation. »

>Sommaire du dossier

La révolution chinoise : la base rouge du Kiangsi et du Hounan

À l’échec des communistes à Canton répondit l’expression limpide du caractère correct de l’analyse de Mao Zedong sur la paysannerie, amenant un saut qualitatif titanesque pour le Parti Communiste de Chine.

L’épisode historique qui permit l’établissement de cette base fut, en 1927, l’insurrection de la Moisson d’Automne, organisée par Mao Zedong, contre les propriétaires terriens et le Kuomintang (KMT – Parti Nationaliste chinois) dirigé par Jiang Jieshi (Tchang Kaï-Chek).

Ce choix porté par Mao Zedong aboutit alors à la formation d’un bastion dans les régions du Kiangsi (ou Jiangxi) et du Hounan.

Mao Zedong, en 1927

Un autre soulèvement se produisit également dans la capitale du Kiangsi (ou Jiangxi), Nanchang, les communistes rassemblant plus de 20 000 insurgés, échappant ensuite aux opérations de destruction, parcourant 600 kilomètres pour rejoindre les monts Tsing-kang, entre le Kiangsi et le Hounan.

C’était la naissance de l’armée rouge et les communistes disposaient d’un territoire libéré. Leur politique consistait à mener la révolution agraire sur ce territoire, réaliser l’égalité des sexes, instaurer des écoles pour enfants jusqu’à l’âge de quatorze ans, des écoles du soir, abolir l’opium et les jeux de hasard, interdire la pratique des pieds bandés.

En novembre 1928, Mao Zedong pouvait constater la chose suivante :

« Actuellement, c’est seulement en Chine qu’on a vu apparaître, à l’intérieur d’un pays, une ou plusieurs régions où triomphe le pouvoir rouge, au milieu de l’encerclement du pouvoir blanc.

D’après notre analyse, les scissions et les guerres incessantes qui déchirent les classes des compradores et des despotes locaux et mauvais hobereaux sont une des raisons de ce phénomène.

Aussi longtemps que dureront ces scissions et ces guerres, les bases révolutionnaires crées par les forces armées des ouvriers et des paysans pourront subsister et se développer.

Il y faudra, en outre, les conditions suivantes :

1) une bonne base de masse ;

2) une forte organisation du Parti ;

3) une Armée rouge suffisamment puissantes ;

4) un terrain propice aux opérations militaires ;

5) des ressources économiques suffisantes.

Les bases révolutionnaires doivent adopter une stratégie différente à l’égard des forces des classes dominantes qui les entourent, selon qu’il s’agit d’une période de stabilisation temporaire du pouvoir de ces classes dominantes ou d’une période de rupture entre elles. »

À l’été 1930, les communistes disposaient d’une quinzaine de bases, avec environ 65 000 hommes en armes, organisées en treize armées.

Mao Zedong

Voici les trois règles et les huit recommandations pour les soldats, dans leur version finalisée en 1947, mais qui existaient déjà alors :

« Les trois grandes règles de discipline sont les suivantes : 

1) Obéissez aux ordres dans tous vos actes. 

2) Ne prenez pas aux masses une seule aiguille, un seul bout de fil. 

3) Remettez tout butin aux autorités. 

Les huit recommandations sont les suivantes : 

1) Parlez poliment. 

2) Payez honnêtement ce que vous achetez. 

3) Rendez tout ce que vous empruntez. 

4) Payez ou remplacez tout ce que vous endommagez. 

5) Ne frappez pas et n’injuriez pas les gens. 

6) Ne causez pas de dommages aux récoltes. 

7) Ne prenez pas de libertés avec les femmes. 

8) Ne maltraitez pas les prisonniers. »

L’organisation militaire était de plus en plus développée, avec un niveau de discipline toujours plus élevé et un commissaire politique au centre des décisions. C’est le département politique de l’armée qui organisait la nouvelle administration.

Mao Zedong

À cette occasion Mao Zedong dénonça les points de vue erronés, consistant d’un côté en le militarisme, de l’autre en « l’ultra-démocratisme », ainsi qu’en le subjectivisme, l’individualisme, l’égalitarisme absolu, etc.

Mao Zedong constate notamment la chose suivante au sujet de la déviation militariste :

« On s’imagine que les tâches de l’Année rouge sont semblables à celles de l’armée blanche, qu’elles consistent seulement à faire la guerre.

On ne comprend pas que l’Armée rouge chinoise est une organisation armée chargée d’exécuter les tâches politiques de la révolution.

Dans la période actuelle en particulier, l’Armée rouge ne se limite pas du tout aux activités militaires; outre les combats qu’elle doit livrer pour anéantir les forces années de l’adversaire, elle assume encore nombre d’autres tâches importantes: la propagande parmi les masses, l’organisation des masses, l’armement des masses, l’aide donnée aux masses pour créer le pouvoir révolutionnaire, et même l’établissement des organisations du Parti communiste.

L’Armée rouge ne fait pas la guerre pour la guerre, elle la fait dans le but de mener la propagande parmi les masses, d’organiser les masses, de les armer, de les aider à créer le pouvoir révolutionnaire; sans ces objectifs, la guerre n’aurait plus de sens, et l’Armée rouge plus de raison d’être. »

Au sujet de l’ultra-démocratisme, il explique la chose suivante :

« Au point de vue théorique, il faut détruire les racines de l’ultra-démocratisme.

Tout d’abord, il faut montrer que l’ultra-démocratisme menace de saper les organisations du Parti jusqu’à les détruire complètement, qu’il menace d’affaiblir et même de miner tout à fait la capacité combative du Parti, ce qui le mettra hors d’état d’accomplir sa tâche dans les luttes et conduira, par conséquent, la révolution à la défaite.

Il convient de montrer ensuite que l’ultra-démocratisme tire son origine de l’indiscipline petite-bourgeoise.

En pénétrant dans le Parti, celle-ci se traduit, sur le plan politique et sur le plan de l’organisation, par des conceptions ultra-démocratiques, absolument incompatibles avec les tâches de combat du prolétariat. »

Néanmoins, la ligne militariste l’emporta partiellement, avec à sa tête Li Lisan, aboutissant à une offensive tout azimut à l’été 1930, soldée par de lourdes défaites.

Cette erreur fut corrigée, et l’établissement de bases rouges fut suffisamment un succès pour que le 7 novembre 1931 ait lieu le premier congrès des soviets, avec la date choisie en référence à la révolution russe.

Cérémonie de fondation de la république soviétique chinoise, le 7 novembre 1931, dans la province du Kiangsi (ou Jiangxi)

610 délégués, membres des soviets locaux ainsi que du Parti Communiste, de l’armée rouge, des syndicats, y ratifièrent la constitution provisoire de la République chinoise.

Emblème de la première république soviétique chinoise : « Prolétaires et peuples opprimés du monde, unissez-vous ! »

Mao Zedong fut quant à lui élu président de la République le 27 novembre 1931.

>Sommaire du dossier

La révolution chinoise, la paysannerie et le pouvoir rouge

Ce qui est caractéristique de la démarche de Mao Zedong, c’est la reconnaissance de l’importance de la question paysanne. Cela ne faisait initialement pas l’unanimité au sein du Parti Communiste de Chine.

Tchen Tou-sieou avait pris la tête d’une faction combattant Mao Zedong pour cette raison et en réponse Mao Zedong passa trente-deux jours dans le Hounan afin de mener une enquête.

Les propos de Mao Zedong, écrits en mars 1927, témoignent de sa vision politique tout à fait juste : la paysannerie va se mettre en branle, de manière massive.

« L’essor du mouvement paysan est un événement d’une extrême importance. Dans peu de temps, on verra dans les provinces du centre, du sud et du nord de la Chine des centaines de millions de paysans se dresser, impétueux, invincibles, tel l’ouragan, et aucune force ne pourra les retenir.

Ils briseront toutes leurs chaînes et s’élanceront sur la voir de la libération. Ils creuseront le tombeau de tous les impérialistes, seigneurs de la guerre, fonctionnaires corrompus et concussionnaires [qui Profit illicite que l’on fait dans l’exercice d’une fonction publique], despotes locaux et mauvais hobereaux.

Ils mettront à l’épreuve tous les partis révolutionnaires, tous les camarades révolutionnaires, qui auront à prendre leur parti. Nous mettre à la tête des paysans et les diriger ? Rester derrière eux en nous contentant de les critiquer avec force gestes autoritaires ? Ou nous dresser devant eux pour les combattre ?

Tout Chinois est libre de choisir une de ces trois voies, mais les événements obligent chacun à faire rapidement ce choix (…).

La réalité, c’est, comme il l’a été dit plus haut, que les larges masses paysannes se sont soulevées pour accomplir leur mission historique, que dans les campagnes les forces démocratiques se sont soulevées pour renverser les forces féodales.

La classe patriarco-féodale des despotes locaux, des mauvais hobereaux, et des propriétaires fonciers coupables de forfaits forme la base de cet absolutisme qui dure depuis des millénaires, et c’est sur elle que s’appuient les impérialistes, les seigneurs de la guerre et les fonctionnaires corrompus et concussionnaires.

Le but véritable de la révolution nationale est précisément de renverser ces forces féodales.

Pendant quarante ans, le Dr Sun Ya-Tsen a consacré toutes ses forces à la révolution nationale ; ce qu’il a voulu mais n’a jamais pu réaliser, les paysans l’ont accompli en quelques mois. »

Cette question démocratique forme l’aspect principal : Mao Zedong a compris que l’oppression nationale que connaît la Chine repose sur sa base féodale.

Le mouvement paysan, en renversant la féodalité, permet une poussée démocratique qui a une dimension historique. Les unions paysannes bousculent le panorama traditionnel, amenant le pouvoir féodal à s’effondrer.

La base même de la réalité sociale est bouleversée et pour que cela aille jusqu’au bout, il faut que le Parti Communiste assume entièrement la révolution démocratique, dans toute sa dimension anti-féodale c’est-à-dire en dirigeant le mouvement paysan.

Voici comment Mao Zedong précise la nature de cette base féodale :

« Les hommes se trouvent ordinairement soumis, en Chine, à l’autorité de trois systèmes :

1. Le système d’État ou le pouvoir politique : les organes du pouvoir à l’échelon de l’État, de la province, du district et du canton.

2. Le système du clan ou le pouvoir clanique : le temple des ancêtres du clan, le temple des ancêtres de la lignée, les chefs de la famille.

3. Le système des puissances surnaturelles ou le pouvoir religieux, constitué par les forces souterraines : le Souverain suprême de l’Enfer, le dieu protecteur de la Cité et les divinités locales, par les forces célestes : dieux et divinités, depuis le Souverain suprême du Ciel jusqu’aux esprits de toute espèce ; ensemble, ces forces constituent le système des puissances de l’au-delà.

Quant aux femmes, elles se trouvent en outre sous l’autorité des hommes ou le pouvoir marital.

Ces quatre formes de pouvoir — politique, clanique, religieux et marital — représentent l’ensemble de l’idéologie et du système féodalo-patriarcaux et sont les quatre grosses cordes qui ligotent le peuple chinois et en particulier la paysannerie. »

C’est cette réalité qui fait que, comme Mao Zedong le formule en octobre 1928, le « pouvoir rouge » peut exister en Chine. En effet, le mouvement paysan se développe alors que le pays est en proie au chaos, que l’impérialisme japonais décide d’envoyer des troupes à la mi-1928, afin d’empêcher l’écrasement des seigneurs de la guerre au nord du pays.

Par conséquent, il y a un espace pour un mouvement démocratique qui s’exprime directement par la lutte armée anti-féodale. Voici comment Mao Zedong explique sa pensée :

« L’existence prolongée, dans un pays, d’une ou de plusieurs petites régions où triomphe le pouvoir rouge, au milieu de l’encerclement du pouvoir blanc, constitue un fait absolument nouveau dans l’histoire du monde.

Pour qu’un phénomène aussi exceptionnel ait pu se produire, il a fallu des raisons particulières; pour qu’il subsiste et se développe, il faut des conditions appropriées.

I. Il ne peut se produire dans aucun pays impérialiste, ni même dans une colonie se trouvant sous la domination directe de l’impérialisme ; il ne peut se produire que dans un pays économiquement arriéré, semi-colonial, comme la Chine, qui se trouve sous la domination indirecte de l’impérialisme.

C’est qu’un phénomène aussi exceptionnel tient nécessairement à un autre phénomène non moins exceptionnel: la guerre entre les différents groupes représentant le pouvoir blanc.

L’une des caractéristiques de ce pays semi-colonial qu’est la Chine, c’est que depuis la première année de la République, les différentes cliques d’anciens et de nouveaux seigneurs de guerre soutenues par les impérialistes comme par les compradores, les despotes locaux et mauvais hobereaux se font continuellement la guerre.

Nous ne trouvons absolument rien de semblable ni dans les pays impérialistes ni même dans les colonies soumises à la domination directe de l’impérialisme; ce phénomène existe seulement en Chine, pays sous la domination indirecte de l’impérialisme.

Il est dû à deux raisons: l’existence d’une économie agricole locale (non d’une économie capitaliste unique pour tout le pays) et la politique de division et d’exploitation poursuivie par les pays impérialistes à l’égard de la Chine qu’ils partagent en zones d’influence.

Les scissions et les guerres intestines prolongées du pouvoir blanc ont créé des conditions telles qu’il a été possible à une ou plusieurs petites régions rouges, dirigées par le Parti communiste, de se constituer et de subsister au milieu de l’encerclement blanc.

Le territoire ainsi arraché à la région frontière du Hounan et du Kiangsi constitue justement un exemple de ces nombreuses petites régions. Dans les heures difficiles ou critiques, certains camarades se mettent souvent à douter qu’un tel pouvoir rouge puisse exister et ils deviennent pessimistes.

C’est parce qu’ils n’ont pas su trouver l’explication correcte des causes qui président à la naissance et à l’existence de ce pouvoir rouge.

Il suffit de se rendre compte que les scissions et les guerres intestines au sein du pouvoir blanc en Chine se succèdent continuellement pour être convaincu que le pouvoir rouge peut voir le jour, subsister, et même se développer de plus en plus.

2. Ce n’est pas dans les régions de la Chine qui ont échappé à l’influence de la révolution démocratique, telles que le Setchouan, le Koueitcheou, le Yunnan et les provinces du Nord, mais dans celles qui ont vu, en 1926-1927, au cours de la révolution démocratique bourgeoise, le puissant soulèvement de larges masses d’ouvriers, de paysans et de soldats, par exemple le Hounan, le Kouangtong, le Houpei, le Kiangsi, que le pouvoir rouge apparaît de préférence et peut se maintenir longtemps.

Dans de nombreuses parties de ces provinces, un réseau étendu d’organisations syndicales et d’unions paysannes s’était alors formé; les ouvriers et les paysans avaient mené de nombreuses luttes économiques et politiques contre les propriétaires fonciers, les despotes locaux, les mauvais hobereaux et la bourgeoisie.

C’est pourquoi on a vu s’établir à Canton et s’y maintenir pendant trois jours le pouvoir populaire urbain; dans les districts de Haifeng et de Loufeng, dans l’est et le sud du Hounan, dans la région frontière du Hou-nan et du Kiangsi, dans le district de Houangan, province du Houpei, a existé le pouvoir politique des paysans.

Quant à l’Armée rouge actuelle, elle est sortie de l’Armée révolutionnaire nationale qui avait été instruite politiquement dans un esprit démocratique tout en subissant l’influence des masses ouvrières et paysannes.

Des troupes qui, comme celles de Yen Si-chan et de Tchang Tsouo-lin, n’ont reçu aucune formation politique d’inspiration démocratique et n’ont aucunement subi l’influence des masses ouvrières et paysannes ne peuvent sûrement pas fournir les hommes nécessaires à la formation de l’Armée rouge.

3. Que le pouvoir populaire puisse ou non subsister longtemps dans les petites régions où il s’est établi, cela dépend de l’évolution de la situation révolutionnaire à l’échelle nationale.

Si cette situation évolue favorablement, il ne fait aucun doute que les petites régions rouges pourront subsister pendant une longue période ; bien plus, elles deviendront nécessairement l’une des nombreuses forces qui assureront la conquête du pouvoir à l’échelle nationale. Par contre, si la situation révolutionnaire n’évolue pas favorablement, si une période relativement longue de stagnation intervient, l’existence prolongée de petites régions rouges de-viendra impossible.

Actuellement, étant donné les scissions et les guerres qui se poursuivent dans le camp des compradores et des despotes locaux et mauvais hobereaux, ainsi que dans le camp de la bourgeoisie internationale, la situation révolutionnaire continue à se développer favorablement en Chine.

C’est pourquoi il ne fait pas de doute que les petites régions rouges peuvent subsister pendant longtemps, elles vont même s’agrandir, rapprochant ainsi le jour où nous conquerrons le pouvoir dans tout le pays.

4. La présence d’une Armée rouge suffisamment forte est une condition indispensable à l’existence du pouvoir rouge. Si, au lieu de l’Armée rouge, on ne dispose que de détachements locaux de la Garde rouge, on arrive tout au plus à tenir tête aux milices de ferme, mais non aux troupes régulières des Blancs.

Et ainsi, même avec l’appui des masses ouvrières et paysannes actives, il est absolument impossible de créer des bases révolutionnaires, et, à plus forte raison, d’en assurer l’existence prolongée et le développement ininterrompu si des forces régulières suffisantes nous font défaut. C’est pourquoi la création de bases révolutionnaires à l’aide des forces armées des ouvriers et des paysans est une idée très importante dont tous les membres du Parti doivent se pénétrer, ainsi que les masses ouvrières et paysannes des bases révolutionnaires.

5. La possibilité, pour le pouvoir rouge, de subsister pendant une longue période et de se développer dépend, outre les conditions précitées, d’une autre condition importante: que l’organisation du Parti communiste soit forte et sa politique juste. »

Il existe un espace pour toute une séquence politique : Mao Zedong avait analysé la situation et le Parti Communiste allait appliquer sa pensée.

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Mao Zedong et son analyse des classes de la société chinoise

Mao Zedong (毛泽东) est né le 26 décembre 1893 à Shaoshan, dans la province du Hunan, une province au sud du Yanzi Jiang, le grand fleuve chinois. 

La famille de Mao était traversée de contradictions fréquentes entre sa mère, généreuse et compatissante envers les pauvres, et son père, autoritaire, violent (qui battait fréquemment ses enfants), amassant son argent.

Dans le contexte de la féodalité pliant devant l’impérialisme, le jeune Mao Zedong rejoignit une école pour étudier, puis l’armée révolutionnaire du Hunan jusqu’à la fin de la guerre civile au Printemps 1912. Il sera par la suite diplômé de l’école normale du Hunan en 1918, et finalement assistant bibliothécaire à l’Université de Pékin, fréquentant des progressistes.

Il s’engage dans une réflexion critique de la société chinoise, dont l’un des témoignages les plus connus est son article de 1919: « Le suicide de Mademoiselle Chao », une critique très approfondie des mariages arrangés et du patriarcat.

Il participe logiquement, en juillet 1921 dans la ville de Shanghai, à la fondation du Parti Communiste de Chine, dont il deviendra rapidement l’un des principaux activistes et le penseur de la révolution agraire, notamment après le coup contre-révolutionnaire de 1927 à Shanghai.

C’est que Mao Zedong est celui qui a développé de la manière la plus approfondie l’étude de la situation chinoise, de son niveau de développement, de la situation de la lutte des classes et notamment de la paysannerie.

Son œuvre magistrale est ici, écrite en mars 1926, son analyse des classes de la société chinoise.

De manière fort logique, il accorde une importante attention à la bourgeoisie compradore, composée des gérants chinois d’entreprises commerciales appartenant à des pays impérialistes.

Ils jouent un rôle déterminant, de par la situation des forces productives en Chine à l’époque. Mao Zedong dit par conséquent que :

« Dans ce pays économiquement arriéré, semi-colonial, qu’est la Chine, la classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie compradore sont de véritables appendices de la bourgeoisie internationale et dépendent de l’impérialisme quant à leur existence et développement.

Ces classes représentent les rapports de production les plus arriérés et les plus réactionnaires de la Chine et font obstacle au développement des forces productives du pays. Leur existence est absolument incompatible avec les buts de la révolution chinoise. »

Il y a ainsi lieu de distinguer la bourgeoisie compradore de la bourgeoisie nationale, qui est faible, hésitante. Elle aimerait se débarrasser de la présence impérialiste, mais elle sent que cela va avec un engagement anti-impérialiste et démocratique la dépassant largement.

Il y a lieu également de porter une attention particulière à la petite-bourgeoisie, définie comme suit :

« Appartiennent à la petite bourgeoisie les paysans propriétaires, les propriétaires d’entreprises artisanales, les couches inférieures des intellectuels – étudiants, enseignants des écoles primaires et secondaires, petits fonctionnaires, petits employés, petits avocats – et les petits commerçants. »

La couche supérieure, la plus aisée, de la petite-bourgeoisie, aimerait rejoindre la classe supérieure, tandis que les couches intermédiaires vont dans le bon sens sans assumer réellement, contrairement aux couches les plus pauvres.

Cependant, cette division n’a de sens que de manière relative. En effet, selon Mao Zedong :

« En temps normal, ces trois groupes de la petite bourgeoisie ont chacun une attitude différente à l’égard de la révolution.

Mais en temps de guerre, c’est-à-dire dans une période d’essor révolutionnaire, dès que l’aurore de la victoire commence à luire, on voit participer à la révolution non seulement les éléments de gauche de la petite bourgeoisie, mais également les éléments du centre ; et même les éléments de droite, emportés par le flux de l’élan révolutionnaire du prolétariat et des éléments de gauche de la petite bourgeoisie, sont contraints de suivre le courant de la révolution. »

À cela s’ajoute ce que Mao Zedong appelle le semi-prolétariat et qu’il définit de la manière suivante :

« Nous rattacherons au semi-prolétariat :

1) l’écrasante majorité des paysans semi-propriétaires ;

2) les paysans pauvres ;

3) les petits artisans ;

4) les commis  ;

5) les marchands ambulants.

L’écrasante majorité des paysans semi-propriétaires et les paysans pauvres forment une masse rurale énorme. Et ce qu’on appelle le problème paysan est essentiellement leur problème. »

À chaque fois, Mao Zedong définit de manière précise en quoi consiste le mode de vie de ces différentes strates du semi-prolétariat.

Enfin, il parle du prolétariat industriel, dont il rapproche certaines couches sociales :

« Le prolétariat industriel moderne compte en Chine environ deux millions de représentants.

Ce nombre réduit s’explique par le retard de la Chine sur le plan économique. Les ouvriers d’industrie sont principalement employés dans cinq secteurs : les chemins de fer, les mines, les transports maritimes, l’industrie textile et les chantiers navals ; il faut ajouter qu’un grand nombre d’entre eux sont sous le joug du capital étranger. Bien que faible en effectif, le prolétariat industriel incarne les nouvelles forces productives, constitue la classe la plus progressiste de la Chine moderne et est devenu la force dirigeante du mouvement révolutionnaire (…).

Les coolies des villes constituent aussi une force digne d’une sérieuse attention. Ce groupe comprend surtout les dockers et les tireurs de pousse, et également les vidangeurs et les éboueurs.

Comme ils n’ont rien d’autre que leurs bras, les travailleurs de ce groupe sont proches, par leur condition économique, des ouvriers de l’industrie et ne leur cèdent que par le degré de concentration et l’importance de leur rôle dans la production. L’agriculture capitaliste moderne est encore faiblement développée en Chine.

Le terme de prolétariat agricole désigne les salariés agricoles embauchés pour l’année ou travaillant au mois ou à la journée. Dépourvus de terre et de matériel agricole, et aussi de tout moyen financier, ils ne peuvent subsister qu’en vendant leur force de travail.

De tous les ouvriers, ce sont eux qui ont la plus longue journée de travail et le salaire le plus bas, eux qui sont les plus mal traités et en butte à la plus grande insécurité d’emploi. Soumis aux privations les plus lourdes, ce groupe de la population rurale occupe dans le mouvement paysan une position aussi importante que celle des paysans pauvres. »

Mao Zedong note également l’existence d’un lumpenproletariat, composé de paysans et d’ouvriers artisanaux dans une extrême précarité, pouvant aller dans un sens révolutionnaire s’ils sont correctement dirigés : il s’agit bien entendu ici des couches ayant porté le mouvement historique des boxeurs.

Mao Zedong conclut alors avec l’interprétation suivante :

« Il ressort de tout ce qui vient d’être dit que tous les seigneurs de guerre, les bureaucrates, les compradores et les gros propriétaires fonciers qui sont de mèche avec les impérialistes, de même que cette fraction réactionnaire des intellectuels qui en dépend, sont nos ennemis.

Le prolétariat industriel est la force dirigeante de notre révolution.

Nos plus proches amis sont l’ensemble du semi-prolétariat et de la petite bourgeoisie.

De la moyenne bourgeoisie toujours oscillante, l’aile droite peut être notre ennemie et l’aile gauche notre amie ; mais nous devons constamment prendre garde que cette dernière ne vienne désorganiser notre front. »

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Les seigneurs de la guerre en Chine

La tentative de Yuan Shikai de se nommer empereur ne dura pas : elle provoqua une « guerre de protection » de la nation qui dura de 1914 à 1916, année où il mourut sans avoir pu se nommer empereur en tant que tel, ayant dû sans cesse temporiser.

La tentative de restauration impériale mandchoue, organisée en juillet 1917 par le général Zhang Xun, ne dura elle-même que quelques jours.

C’est la fin d’une certaine Chine, définie par le drapeau officiel à partir de 1912 qui montre cinq couleurs, représentant les différentes ethnies principales, avec les hans (en rouge), les mandchous (en jaune), les mongols (en bleu), les hui (en blanc), les tibétains (en noir).

Progressivement, c’est le drapeau du Kuomintang, le parti nationaliste chinois fondé en 1912 par Sun Ya-Tsen, qui va prendre le dessus, jusqu’à devenir officiel en 1928.

« Longue vie à l’union » : le slogan est accompagné du drapeau de la république au centre, du drapeau des forces armées à gauche (adoptée lors du soulèvement de Wuchang), du drapeau du Kuomintang à droite (qui devient le drapeau de la république en 1928)

La raison du changement de drapeau en 1928 est qu’à cette date, l’expédition du Nord mené par le Kuomintang guidé par le général Tchang Kaï-chek, depuis ses bases du sud, met fin à la division du pays organisé par les « seigneurs de la guerre ».

Ceux-ci étaient bien entendu appuyés par différents impérialismes. Zhang Zuolin, basé en Mandchourie, était ainsi soutenu par le Japon et se voyait opposé à la faction dite de Zhili (l’actuel Hebei), dont les intérêts allaient dans le sens des Européens et des Américains.

Sun Ya-Tsen meurt en 1925, alors que de toutes manières depuis 1918, ce sont les militaristes qui ont le dessus dans le Kuomintang. Son ouvrage publié en 1921, Le développement international de la Chine,témoigne de son décalage avec la réalité.

Il envisage alors, en effet, que soient rapidement mis en place la construction de 200 000 kilomètres de chemins de fer, la construction de grands canaux et la remise en état du canal impérial, des travaux d’aménagement des grands fleuves, la création de trois ports de la taille de New York, la fondation de plusieurs grandes villes modernes, l’irrigation de la Mongolie et du Xinjiang, la colonisation de la Mongolie et de la Mandchourie.

Il s’agissait là très exactement du rêve de la bourgeoisie nationale, mais c’était impossible dans le cadre de l’époque et le Kuomintang, désormais dirigé par Tchang Kaï-chek, rompit avec cette ligne, ce qui aura deux conséquences.

Tchang Kaï-chek

La première est la modification du rapport avec l’Union Soviétique, qui avait soutenu la lutte de Kuomintang à ses débuts, l’aidant à se structurer, à organiser son armée, l’armée nationale révolutionnaire. Le Parti Communiste de Chine, fondé en 1921, participait aux initiatives du Kuomintang, dans le cadre du Premier front uni chinois.

C’était ici un écho du mouvement patriotique du 4 mai 1919, porté notamment par la jeunesse appelant à chasser les impérialistes et à unifier le pays, sous le mot d’ordre « Sauver le pays ».

De fait, entre 1905 et 1917, le nombre d’établissements scolaires et universitaires passa de 4 222 à 121 119, le nombre d’élèves de 102 767 à 3 974 454. Le mouvement étudiant de 1919 eut ainsi un écho très large, protestant contre le traité de Versailles niant les revendications chinoises et remettant les possessions allemandes en Chine au Japon.

Le manifeste pour la grève générale, adopté le 18 mai 1919 par les étudiants de Pékin, donnent quatre points essentiels :

1° d’organiser un corps de volontaires étudiants de Pékin pour la défense du Shandong [passant des Allemands aux Japonais], qui s’occupera de cette impérieuse urgence nationale ;

2° d’organiser dans les écoles des équipes pour éduquer le peuple et l’éveiller à l’importance du fait national ;

3° d’organiser dans les écoles des « groupes de dix » afin de maintenir l’ordre et de réduire le danger qui menace le pays ;

4° d’étudier l’économie de façon plus approfondie, dans l’intérêt du pays.

Le soulèvement ouvrier de 1927 à Shanghai, organisé pour soutenir l’arrivée de l’expédition du Nord dans la ville dirigée par les seigneurs de la guerre, fut toutefois réprimé dans le sang par le Kuomintang, avec des milliers de meurtres, Tchang Kaï-chek ayant choisi la rupture.

La seconde conséquence est qu’en rejetant la ligne amenant l’évolution progressiste de la Chine, Tchang Kaï-chek faisait reculer sa propre base, ce qui produisit dès la victoire de 1928 une Guerre des plaines centrales, avec différentes factions du Kuomintang s’affrontant militairement.

Le pays s’ancrait dans le passé, mais le Parti Communiste de Chine allait représenter le futur.

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Sun Ya-tsen et la République

Si le mouvement des boxeurs a échoué, c’est parce qu’il a été intégré dans une vague de loyalisme au régime, au nom de la nation.

Cependant, son développement avait ouvert tout un espace politique et deux figures émergèrent alors : Liang Qi-chao et Sun Ya-tsen, le premier issu de l’aristocratie, lié au pouvoir et se positionnant pour une monarchie constitutionnelle, le second étant un républicain, lié aux sociétés secrètes et se positionnant pour un renversement violent du régime.

Liang Qi-chao avait dû partir en exil en 1898, le bloc conservateur au pouvoir le rejetant, mais après la révolte des boxeurs, lui-même fonda une Société pour la sauvegarde de l’Empereur, donnant naissance aux « constitutionnalistes ».

Liang Qi-chao, en 1901

Sun Ya-Tsen, quant à lui, avait dû partir en exil dès 1895 pour ses activités en faveur d’un soulèvement ; après avoir fondé la Société pour le redressement de la Chine, il fonda en 1905 le Tongmenghui, la Société de l’alliance, dont les buts étaient l’indépendance nationale, la république par le renversement des mandchous, la redistribution des terres.

Le drapeau du Tongmenghui

Cette organisation était un saut qualitatif, puisqu’elle regroupait le Hsingtchonghouei (Association pour la Régénération de la Chine) fondé en 1894 par Sun Ya-Tsen à Honolulu, ainsi que deux autres structures : le Houahsinghouei (Association pour la Renaissance chinoise) et le Kouangfouhouei (Association pour le Rétablissement de la Chine).

Son mot d’ordre, fixé par Sun Ya-Tsen, était le suivant :

« Chasser les étrangers, restaurer la Chine, fonder une république et redistribuer équitablement les terres. »

Il y avait ainsi d’un côté une faction représentant les notables provinciaux, conservateurs mais opposés à la domination mandchoue et cherchant à l’amoindrir, voire à s’en passer, et une faction portée par les étudiants, notamment ceux ayant étudié à l’étranger, ainsi que les marchands présents dans d’autres pays, considérant que la domination impériale mandchoue amenait l’asservissement de la Chine.

Sun Ya-Tsen était ici le fer de lance de l’aile radicale, poussant au soulèvement armé : après l’échec de ceux de Canton en 1895 et de Houeitcheou en 1900, il y en aura neuf encore entre 1906 et 1911.

Sun Ya-Tsen, vers 1910

À cela s’ajoutent deux autres dynamiques : d’abord, celle de l’émergence d’une bourgeoisie servant d’intermédiaire aux compagnies occidentales, la bourgeoisie dite compradore.

Les investissements étrangers passèrent en effet de 788 millions de dollars en 1902 à 1 610 millions en 1914 ; au début du 20e siècle, 84 % des bateaux à vapeur étaient étrangers, tout comme 91 % de la production de charbon ; le réseau ferré se développait mais au service des pays capitalistes : ainsi, le Yunnan était relié à l’Indochine française bien plus qu’au reste de la Chine.

La bourgeoisie compradore, intermédiaire, jouait ici un rôle essentiel, la ville de Shangai étant leur bastion, avec ses tramways, son artère commerçante de la rue de Nankin, les grands magasins Sincere, les immeubles bancaires et ses parcs publics pourtant interdits aux Chinois.

La Jiujiang Road à Shanghai, vers la fin des années 1920

Cette bourgeoisie compradore est d’autant plus forte que la Chine doit payer des dédommagements pour la révolte des boxeurs : 224 millions de taëls entre 1902 et 1910, le budget annuel de l’État étant de 90 millions de taëls, ce qui signifiait une dépendance financière vis-à-vis des pays capitalistes devenant toujours plus impérialistes.

Ensuite, il y avait le jeu trouble du Japon, notamment avec la structure ultra-nationaliste liée aux services secrets, la Société du Dragon noir, poussant la Chine à entrer en rupture avec les autres puissances impérialistes, pour en faire son vassal.

La situation était hautement explosive et le régime féodal scella lui-même le sort de la faction constitutionnaliste, en cherchant à nationaliser par la force en 1911 des voies ferrées financées par la bourgeoisie nationale, afin de céder aux exigences des pays impérialistes.

Un vaste mouvement patriotique se déclencha et la répression provoqua une réaction en chaîne : le soulèvement de Wuchang amena l’effondrement du pays, avec des provinces établissant leur indépendance, soit sous l’égide de l’armée, soit sous celle de sociétés sécrètes, ou encore de la bourgeoisie nationale, des constitutionnalistes, du gouverneur impérial, ou bien de plusieurs de ces forces se combinant.

Sun Yat-sen prit alors la tête du mouvement et proclame la République de Chine le premier janvier 1912.

Drapeau national de la République de Chine de 1912 à 1928, avec les couleurs symbolisant ses peuples :
les Hans sont symbolisés par le rouge, les Mandchous par le jaune, les Mongols par le bleu, les Huis par le blanc,
les Tibétains par le noir

Cette initiative fut toutefois court-circuitée par Yuan Shikai.

Ce dernier, un général, avait été mis de côté par le régime pendant le soulèvement. Toutefois, il avait été le responsable de l’armée de Beiyang, c’est-à-dire l’armée de l’océan du nord, formée à la fin des années 1890.

Il s’agissait de la seule unité moderne du pays, devenant à ce titre une pièce maîtresse pour l’armée dans son rapport avec le régime féodal.

Yuan Shikai se posa alors comme intermède incontournable pour être nommé premier ministre, entamer d’habiles négociations avec la faction républicaine, accompagner la chute du régime en organisant l’abdication impériale, prolonger son rôle en devenant président de la nouvelle république, instaurer une dictature militaire et tenter de se nommer nouvel empereur.

Yuan Shikai en tenue impériale en 1915

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La dynastie mandchoue face aux impérialistes

Historiquement, la Chine est une immense civilisation, qui s’est développée principalement en marge de l’Europe et de l’Asie, comme le montre son écriture spécifique en idéogrammes, mais de manière relative seulement, comme en témoigne l’adoption comme religion du bouddhisme né en Inde.

En l’absence de développement du capitalisme, la Chine s’empêtra dans la féodalité, et c’est une dynastie mandchoue qui dominait encore le pays au début du 20e siècle, après en avoir pris le contrôle en 1644.

Le Dragon Azur, drapeau national chinois utilisé de 1889 à 1912
par la dynastie mandchoue des Qing

Le régime féodal tenta de préserver la fermeture de son territoire face au développement du capitalisme mondial, mais échoua face aux velléités commerciales et militaires des pays européens.

L’Angleterre, en particulier, exportait depuis l’Inde de l’opium en Chine, en vendant environ 200 caisses par an en 1729, 4 000 70 ans plus tard, 40 000 110 ans plus tard, et exigeant d’être payé en argent.

L’opposition de l’empire chinois, avec la tentative d’interdire l’opium, provoqua la guerre de l’opium, qui dura de 1839 à 1842 et se solda par la défaite chinoise.

Fut alors signé le trait de Nankin, permettant à l’Angleterre de faire de Hong Kong une base militaire, ouvrant cinq ports dont Canton et Shanghai, autorisant la justice britannique à juger un différent entre une personne chinoise et une personne anglaise, la Grande-Bretagne devenant la nation la plus favorisée.

Le processus enclenché amena l’empire chinois à signer par la suite une multitude de traités inégaux, le défavorisant de manière toujours plus importante, avec également un second épisode de la guerre de l’opium, de 1856 à 1860.

Représentation britannique de la prise des forts du Peï-Ho en 1860,
avec les troupes franco-britanniques menant une vaste offensive contre la Chine,
amenant l’occupation de Tianjin, puis de Pékin.

Il y eut ainsi le traité du Bogue en 1843, ceux de Wanghia et de Huangpu en 1844, de Canton en 1847, de Goulja en 1851, ceux d’Aigun et de Tianjin en 1858, la convention de Pékin de 1860, le traité de Tianjin en 1861, de Saigon en 1862, la convention de Chefoo en 1876, le traité de Saint-Pétersbourg en 1881, deux de Hué en 1883 et en 1884, l’accord de Tientsin en 1884, le traité de Tianjin en 1885, le traité de Pékin en 1887, ceux de Calcutta en 1890 et en 1893, celui de Darjeeling en 1893, celui de Shimonoseki en 1895, le traité Li-Lobanov de 1896, la convention sur Hong Kong de 1898, le traité de Lüda en 1898, celui de Kouang-Tchéou-Wan en 1899, celui de Lhassa en 1904, etc.

L’empire chinois s’ouvrit ainsi toujours davantage aux intérêts commerciaux des pays capitalistes, qui grignotaient son économie, voire son territoire ; l’empire chinois subissait un processus de dépeçage par la Grande-Bretagne tout d’abord, mais aussi surtout la France, à quoi s’ajoutent l’empire russe, les États-Unis, le Japon, l’Allemagne.

Caricature sur la situation de la Chine publiée dans le supplément du Petit Journal, en janvier 1898. La Chine se fait découper par la reine Victoria du Royaume-Uni, Guillaume II d’Allemagne, Nicolas II de Russie, la Marianne française et l’Empereur Meiji du Japon, sous l’oeil impuissant d’un mandarin chinois. Les seuls figures non caricaturées sont à mettre en rapport avec l’alliance franco-russe.

En 1894, il y a déjà 87 entreprises industrielles étrangères, employant 34 000 ouvriers, le nombre d’entreprises étrangères passant de 396 en 1885 à 580 en 1893 ; le trafic des grosses cargaisons passa de 18 millions de tonnes en 1885 à 28 millions en 1891, en étant dominé à 70 % par plus d’une trentaine de compagnies étrangères.

La Hong Kong and Shanghai Banking Corporation (HSBC) dispose de 45 agences en 1894, ses dépôts passant de 8,7 à 63,9 millions de dollars entre 1870 et 1890 ; alors que l’État chinois a un budget annuel de 80 millions de taëls d’argents, il en doit 370 millions aux pays capitalistes.

Le mouvement de dépendance est tellement puissant que les velléités de Yangwu, c’est-à-dire de modernisation, sont écrasés, notamment avec l’anéantissement de la flotte chinoise moderne lors de la guerre sino-japonaise en 1894.

La situation était alors d’autant plus intenable que la dynastie Qing s’appuyait exclusivement sur l’infime minorité mandchoue, d’origine Toungouse, un peuple asiatique sibérien. L’impératrice Cixi (ou Tseu-Hi), c’est-à-dire mère vénérable, régnait en autocrate.

L’impératrice Cixi

Une réponse historique fut la généralisation des sociétés secrètes tout au long de la seconde partie du 19e siècle, avec des factions religieuses, de bandits, de partisans d’une autre dynastie, d’agitateurs sociaux, etc.

Celles organisées autour des clubs de boxe chinoise Wushu, dénommées les Poings de la justice et de la concorde, furent à l’origine de la révolte des « boxeurs », qui pensaient que leur démarche ascétique et mystique leur accordaient des pouvoirs magiques, et ainsi la capacité de chasser les étrangers, tant pour des motifs économiques que religieux avec l’influence croissante des missionnaires.

Les boxeurs révoltés

Extrêmement bien organisés sur une base ultra-hiérarchique, les boxeurs avaient une nature double.

D’un côté, leur engagement était d’une sincérité complète, permettant un engagement complet. Les boxeurs devaient obéir aux chefs, avaient l’interdiction d’accepter des cadeaux, de voler ou piller, de molester les simples gens, de manger de la viande, de boire du thé.

De l’autre, leur mysticisme allait de pair avec un fanatisme patriotique sans mesure.

Pour cette raison, à la suite du soulèvement des boxeurs en 1898 sous le mot d’ordre « Renversons les Qing, détruisons les étrangers », l’impératrice Cixi fut en mesure de happer les boxeurs qui adoptèrent alors le mot d’ordre  « Soutenons les Qing, détruisons les étrangers ».

Cependant, l’impératrice Cixi ne fut pas en mesure d’en profiter réellement : les boxeurs rassemblés à Pékin en 1900 commencèrent à prendre d’assaut les légations étrangères, soutenues par les troupes impériales.

Cela aboutit au massacre de 30 000 Chinois chrétiens, ainsi que le meurtre entre autres du ministre japonais Sugiyama Akira, du baron allemand von Ketteler, alors qu’un professeur américain fut torturé trois jours et sa tête finalement exposée sur l’une des portes de la ville.

Une grande alliance coloniale s’organisa alors avec la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Autriche-Hongrie, le Japon, la Russie, l’Italie, qui intervinrent avec au point culminant de la répression 50 000 hommes pillant Pékin, violant et massacrant.

La situation générale fut celle d’atrocités horribles.

Une image japonaise de 1900 montrant l’Alliance anti-boxeurs dite des huit nations, avec leurs drapeaux navals respectifs (Italie, États-Unis, France, Autriche-Hongrie, Japon, Allemagne, Russie et Royaume-Uni)

L’empereur d’Allemagne Guillaume II avait exprimé de manière très claire la ligne des pays capitalistes :

« Pékin devra être rasé jusqu’au sol… C’est le combat de l’Asie contre l’Europe entière. »

« Pas de grâce ! Pas de prisonniers ! Il y a mille ans, les Huns du roi Attila se sont faits un nom, encore formidable dans l’histoire et dans la légende. Ainsi puissiez-vous imposer en Chine, et pour mille ans, le nom allemand, de telle façon que jamais plus un Chinois n’ose même regarder un Allemand de travers. »

La Russie prétexta également l’instabilité pour envoyer 200 000 hommes occuper la Mandchourie.

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