Les années 2010, dernière étape de la période-parenthèse ouverte en 1989

Nous voulons ici tirer un court bilan des années 2010, car même si les décennies n’ont pas de valeur en soi, elles permettent de contribuer à délimiter des tendances historiques, de se repérer plus aisément.

Nous tenons à rappeler ici une chose. Nous sommes issus d’une culture politique qui considère que, au milieu des années 1980, l’impérialisme n’est plus que réaction. Il représente à la fois la tendance inéluctable à la guerre et l’aliénation des plus larges masses dans la cadre d’une consommation capitaliste particulièrement développée.

Les syndicats sont alors une composante sociale-impérialiste du système capitaliste ayant développé l’intégration sociale sophistiquée des masses. Les masses sont plus qu’engourdies : elles voient leur esprit littéralement enterrée sous des mètres de corruptions, d’illusions consommatrices, de déformation massive de la personnalité.

À l’époque, pour qui n’était pas corrompu, les jeux étaient faits. On était une partie du système, ou on ne l’était pas. Soit on posait sa personnalité en liaison avec une culture à la fois alternative et antagoniste – soit on se faisait aspirer par la machine capitaliste.

La Fraction Armée Rouge disait avec justesse en 1982 :

« L’impérialisme ne dispose plus d’aucune perspective productive, positive ; il n’est plus que destruction. C’est là l’essentiel de l’expérience où s’enracine la nouvelle militance dans tous les domaines de la vie.

Cette expérience est vécue de façon matérielle dans la base économique de la vie, dans l’armement et la préparation de la guerre nucléaire, dans celle des conditions de vie naturelles et sociales, et à l’intérieur de l’individu lui-même, où l’aliénation et l’oppression s’expriment par une déformation massive et la destruction de toute la richesse individuelle de la pensée, de la sensibilité, de la structure de la personnalité.

La plupart en perdent tout espoir. L’impérialisme dans les centres a perfectionné et systématisé sa domination au point qu’ils ne trouvent plus la force de résister.

Taux de suicides en forte augmentation, fuite dans la maladie, l’alcool, les tranquillisants, les drogues, voilà la réaction à la réalité d’une longue histoire d’échecs, d’épreuves et de souffrances, de dépolitisation, alors que la violence extérieure n’est plus perçue comme la cause de tout cela.

Mais de cette dimension de la misère vient aussi la profondeur existentielle des luttes et la haine. Ce n’est plus l’explosion de colère, brève, spontanée.

Celle-ci s’est consumée au cours de ces années. Voilà le terrain sur lequel se développe maintenant le front révolutionnaire dans le centre. »

Il existe trois facteurs ayant rejeté cette situation dans le futur – précisément dans la période où nous sommes entraînés. Il s’agit de :

– l’effondrement du social-impérialisme soviétique ;

– le démantèlement de sa domination sur l’Europe de l’Est (et, relativement, en Asie), permettant une nouvelle vague d’accumulation capitaliste de la part des vainqueurs occidentaux ;

– l’intégration complète de la Chine social-fasciste dans le dispositif capitaliste mondial ;

– l’émergence de nouvelles capacités technologiques, avec l’informatisation et la robotisation.

Cela a permis une nouvelle immense vague d’accumulation capitaliste. Toutes les échéances étaient alors repoussées.

Cela a donné, dans les années 1990, l’illusion que le capitalisme était inébranlable et l’altermondialisme est alors apparu sur le devant de la scène comme seule alternative censée être possible, alors que l’Est européen se transformait en semi-colonies occidentales.

Puis, les années 2000 ont été marquées par d’immenses modifications technologiques généralisées – depuis les téléphones portables jusqu’à l’informatisation et internet – permettant au capitalisme d’affiner ses initiatives, de procéder à des modernisations, de relancer de nouvelles consommations, certains secteurs l’emportant sur d’autres.

Les années 2010 ont été le prolongement des années 2000, avec à la fois une consommation de masse encore plus élargie et, en même temps, un gouffre séparant une haute bourgeoisie aux mœurs toujours plus oligarchiques, décadentes, et les larges masses.

Pour nous, la période 1989-2019 n’a été qu’une parenthèse et c’est justement parce que telle a été sa nature qu’il y a eu un développement significatif des idéologies post-modernes, à l’initiative d’intellectuels identitaires produits par l’impérialisme (fondamentalisme islamiste, théorie du genre et LGBT, idéologie de la décroissance, etc.).

Les années 2010 ont comme aspect principal précisément d’aboutir à un retour aux années 1980, ou aux années 1930, ou aux années 1910, c’est-à-dire à une période où la bataille pour le repartage du monde est engagée, où le capitalisme s’enlise et n’est plus capable de satisfaire à ses propres exigences d’élargissement du profit.

Les années 2010 n’ont pas de valeur en soi, pas plus que la période allant de 1989 à 2019, au sens où, sur le plan de la définition révolutionnaire, c’est dans les années 1980 qu’ont été décidées les modalités de l’affrontement révolutionnaire. La période 1989-2019 n’a fait que repousser les échéances et approfondir les contradictions – les portant à un niveau plus haut, plus profond, plus aigu.

Quelles sont ces modalités ?

La première, c’est la compréhension du poids croissant de la subjectivité dans les métropoles impérialistes. Quelqu’un peut tout à fait comprendre les enjeux et la nature du système capitaliste, mais être tétanisé, écrasé par l’angoisse et capituler. La détermination révolutionnaire relève, non pas d’un choix, mais d’un engagement existentiel dans le processus de libération. Qui cède devant la corruption est emporté et voit sa personnalité déformée, jusqu’à la défaite.

L’idée de lever un drapeau rouge et de « militer » pour gagner des adhésions n’a strictement aucun sens. C’est une théâtralisation qui n’a rien à voir avec le travail monumental à réaliser : rétablir l’antagonisme, le préserver et trouver refuge dans son activité face à la corruption impérialiste. De la même manière, une révolte spontanée naissant comme réflexe objectif à l’exploitation, l’oppression, etc. ne peut aucunement former le terrain naturel des communistes. Il faut la médiatisation de l’esprit de rupture, d’antagonisme politique et culturel.

La seconde modalité, c’est la saisie que, grâce à l’ampleur du développement des forces productives, la contre-révolution dispose de davantage de moyens matériels de surveillance et d’études des contestations. Même si la bourgeoisie est une classe décadente, elle profite de davantage d’informations et d’analystes, ce avec quoi elle cherche à compenser sa propre décadence morale, psychologique, intellectuelle.

La troisième, c’est que le système impérialiste sait manier le principe des compromis, des solutions politiques et sociales, et ce en profitant d’une longue tradition remontant à 1945. Ici, le rôle particulièrement négatif des appareils révisionnistes – le PCF et la CGT, de nature sociale-impérialiste – est à souligner.

La quatrième, c’est l’importance du processus d’unité et de répulsion, de fédération et d’antagonisme des impérialismes. Le jeu des alliances se modifie, l’affrontement se convertit en rapprochements, et inversement, les impérialismes sont à la fois mutuellement liés et en conflit. La tendance à la guerre peut d’autant moins être spontanément saisie par les masses, elle exige une compréhension communiste et une détermination puissante pour oser faire face à la guerre impérialiste, par principe inéluctable dans le cadre d’un affrontement ayant pour but le repartage du monde.

La cinquième, c’est l’effondrement de la bourgeoisie comme classe dominante, avec une irruption systématique du relativisme et de la décadence. Cet effondrement contamine toutes les classes, et cela de manière extrêmement approfondie de par le développement des forces productives. Il suffit de voir la fascination morbide existant dans les couches populaires pour le luxe et l’esprit parasitaire.

La sixième modalité, c’est la perpétuelle recherche de chaque pays impérialiste d’effacer les déséquilibres au moyen de réformes gouvernementales, de modifications légères ou approfondies du régime, de propositions de changement « citoyen », de pseudo élargissement de la démocratie. Il ne s’agit là que de tentatives de relancer l’État en perte de vitesse dans sa nature de tampon entre les classes, au service des classes dominantes.

Il va de soi que les masses, endormies par la période 1989-2019, sont totalement en décalage avec les exigences historiques. On le voit avec la paralysie morale quant à la question animale pourtant désormais bien connue et l’incapacité à protester de manière réelle contre la destruction environnementale à l’échelle mondiale.

Il y a l’illusion que le système est finalement stable – on le voit avec la bataille contre la réforme des retraites lancée en décembre 2019 en France, comme si le monde n’aura pas entièrement changé d’ici 20, 30, 40 ans !

En vérité, les gens ne conçoivent pas que les choses puissent être différentes sur le plan qualitatif. Tout leur apparaît comme largement en continuité, avec plus ou moins d’acquis quantitatifs. Cela est vrai même des pseudos oppositions, soit de la gauche institutionnelle, soit des mouvements d’extrême-gauche : tous exigent un meilleur partage du gâteau. Aucun ne part du principe que le système va s’effondrer.

La seule mouvance qui a accepté de maintenir le principe d’effondrement inéluctable du capitalisme – celle, pour parler sommairement, autour de Julien Coupat – a vendu son âme, s’effaçant devant la CGT et les gilets jaunes… Comme on est loin de l’Autonomie ouvrière italienne de la fin des années 1970 qui servait de modèle stratégique pour l’affrontement généralisé !

C’est la preuve, surtout, que sans un haut niveau tant idéologique que culturel, la contamination par les mœurs impérialistes est inévitable, que l’opportunisme s’infiltre et devient le style dominant.

Le niveau d’exigence a augmenté sans commune mesure.

La différence est ici fondamentale avec les années 1980, période d’instabilité générale avec l’affrontement des superpuissances américaine et social-impérialiste soviétique en toile de fond. À l’époque, il existait des poches antagoniques, tels les squats, une mouvance contestataire restreinte mais engagée de manière commune, au-delà des différences, dans l’exigence de la rupture. La chose a été rendue impossible dans la période 1989-2019, tout ayant été asséché.

Il existe bien entendu encore des squats en France aujourd’hui, mais ils ne portent aucunement la démarche rupturiste des années 1980 et, à l’instar des ZAD, ils sont établis dans l’idée de vivre à côté du système. Il ne peut, de toutes façons, plus y avoir de poches isolées d’antagonisme, sorte de base arrière – il ne peut exister que des mouvements définis par l’autonomie prolétarienne portant un antagonisme et reconstituant le tissu prolétarien.

Par reconstitution du tissu prolétarien, nous n’entendons pas un réveil militant, une hausse des activités telles les grèves ou même un vote adéquat à telle ou telle élection. Nous entendons la prise en considération de sa nature prolétarienne par la classe elle-même.

Nous voulons dire par là : la fin de la passivité, la fin du regard passif, littéralement spectateur, des événements historiques, avec même le soutien au nationalisme et au populisme comme espoir de geler le cours du temps.

Il ne s’agit pas de défendre des « acquis » individuellement de manière collective – mais de partir de la nature de la classe ouvrière, de son rôle historique, de son aliénation et de son exploitation et donc de son antagonisme.

L’affrontement révolutionnaire jusqu’à l’insurrection est inscrite dans la classe ouvrière elle-même – le fait qu’elle ne l’assume pas rend son existence encore plus intenable alors qu’elle est broyée par le capitalisme.

Passive et abrutie, désorientée et culturellement à la traîne, idéologiquement inexistante et sans habitude de travail en direction de la prise du pouvoir, la classe ouvrière doit voir se rétablir chacun de ses secteurs, pas à pas, dans le processus de libération prolétarienne – par l’antagonisme.

C’est le sens de l’autonomie prolétarienne.

Lutter ensemble !

Parti Communiste de France (Marxiste-Léniniste-Maoïste)

Janvier 2020

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Avec nous, le matérialisme historique (contre les marxistes «à la française»)

La parution du dossier sur la fondation « syndicaliste révolutionnaire » de la Confédération Générale du Travail témoigne une fois de plus du caractère incontournable de nos dossiers. Pour la première fois, il y a l’explication de la matrice ayant donné naissance au style de la « minorité agissante », avec une présentation de pourquoi la CGT s’est toujours considérée comme bien plus qu’un simple syndicat.

Par les Bourses du travail et une structuration à deux niveaux (fédéral à l’horizontale et à la verticale), la CGT a intégré dans sa matrice l’illusion de former un contre-monde, censé être le modèle réduit de la société de demain. Pour la CGT, l’histoire est l’histoire de la lutte syndicale.

C’est là une contribution fondamentale à la compréhension de la France, soulignant une fois de plus que le cœur du problème dans notre pays, c’est qu’il n’y a pas eu dans le passé de social-démocratie, mais seulement un jeu d’équilibre entre un opportunisme électoraliste socialiste-républicain et un syndicalisme révolutionnaire mêlé à l’anarchisme.

Qui veut être en mesure d’assimiler le marxisme doit nécessairement partir de là. Notre existence est justement la compensation de l’inexistence du marxisme dans notre pays ; telle est la source de la dynamique nous permettant de décliner les dossiers de manière particulièrement approfondie.

Il va de soi que, de par le primat de la pratique, de la dignité du réel, cela s’appuie non pas une abstraction théorique, mais bien sur l’activité communiste concrète.

En ce sens, il faut de nouveau rappeler l’absurdité de nos critiques et détracteurs. Ceux-ci prétendent exister et disent que nous n’existons pas : pourquoi alors sont-ils incapables de fournir des analyses matérialistes historiques, alors que leur implication devrait les amener à saisir la réalité et à l’expliquer ?

Si vraiment ces gens existent et luttent, pourquoi alors ne voient-ils pas l’importance de la question du calvinisme, dont l’écrasement implique de si lourdes conséquences dans l’histoire de notre pays et les mentalités de la population ?

Ce dossier sur la CGT syndicaliste révolutionnaire en est une nouvelle preuve de qui mène le travail de fond et de qui ne le fait pas. En effet, les organisations se prétendant « révolutionnaires » soutiennent toutes la CGT de manière unilatérale, même si elles sont parfois en apparence critiques de la direction. C’est là se mettre à la remorque de la conception de la « minorité agissante », de l’action directe, et c’est tout à fait anti-marxiste.

S’il y avait une activité concrète, ces organisations auraient dû le remarquer et adopter une position différente, proposer des choses non dépendantes de la CGT. Elles ne le font pas, car leur activité est en réalité simplement du syndicalisme dur, pratiquement syndicaliste révolutionnaire, à la remorque de l’idéalisme de la grève générale.

Il suffit de voir la situation telle qu’elle est : les « marxistes » à la française ne produisent aucune analyse matérialiste historique, pour eux le marxisme est seulement une méthode, quelques recettes d’ordre politique. Leur démarche peut être résumé sur un ticket de bus.

Tel est le prix à payer quand on ne trouve pas le moyen d’accéder au marxisme. A l’opposé, nous avons découvert ce moyen et nous l’employons. La production de nos dossiers en témoigne et c’est le reflet d’un travail réel pour transformer la réalité, et non pour la suivre passivement ou chercher à forcer le cours de l’histoire.

Même si une personne peut être amené à se trouver en désaccord avec telle ou telle thèse de tel ou tel dossier, il est inévitable qu’elle passe par notre travail, de par la puissance des contributions faites. Tel est le caractère politique central de l’idéologie.

Nous avons levé le drapeau du matérialisme historique – qui permet de comprendre la réalité et de la transformer.

La CGT de 1909 à 1914

L’échec de la direction syndicaliste révolutionnaire amena les réformistes à maintenir la CGT dans une même perspective, mais sans la confrontation par l’action directe.

Affiche dénonçant la répression de 1908 avec une citation d’Aristide Briand de l’époque où il était syndicaliste révolutionnaire, et désormais membre du gouvernement

Emile Pouget, qui dirigeait l’hebdomadaire de la CGT La Voix du Peuple depuis sa fondation en 1900, est mis de côté en 1909.

L’action directe de la CGT était marquante, mais trop de défaites s’étaient accumulées. Il y a eu des centaines de révocations et le gouvernement a été en mesure de réaliser trop de contre-interventions. Lors de la grève totale des électriciens de mars 1907 à Paris, ce sont ainsi les soldats du génie envoyés par le gouvernement qui se voient appelés pour rétablir le courant.

Émile Pataud, dirigeant syndicaliste révolutionnaire des électriciens, peut encore pour quelques temps avoir ses heures de gloire, la presse le surnommant le « Roi de l’ombre » ou encore le « Prince des ténèbres » pour ses actions coups de poing, comme lors du banquet à l’Hôtel Continental du ministre du travail René Viviani en mars 1909.

Émile Pataud à la tribune lors d’un meeting
à l’occasion de la grève des postiers, le 14 mai 1909

Le gouvernement met toutefois fin à la récréation sous peine de prison, ce à quoi il échappe en fuyant en Belgique en 1910 pour avoir tenté une opération de soutien à la grève des cheminots, amenant l’intervention de l’armée. Il fréquente alors Émile Janvion, un autre syndicaliste révolutionnaire passant à l’extrême-droite, les deux étant finalement exclus de la CGT.

Couverture de L’assiette au beurre, une revue satirique d’esprit anarchiste

Même la grande révolte des viticulteurs et vignerons en mai-juin 1907, notamment contre les vins trafiqués, est à la fois réprimée et intégrée, malgré son ampleur (50 000 personnes à Narbonne, puis 150 000 à Béziers, enfin 700 000 à Montpellier).

L’instauration des retraites ouvrières et paysannes en 1910, même de manière très partielle, ouvre de plus un espace aux revendications syndicales.

La nomination de Léon Jouhaux au poste de secrétaire de la Confédération générale du travail reflète alors la nouvelle mise en perspective. La CGT ne change rien à son identité : lorsque sort la nouvelle revue La Vie ouvrière en octobre 1909, elle se définit comme syndicaliste révolutionnaire et antiparlementaire.

Seulement, à l’image de Léon Jouhaux qui sera secrétaire de la CGT jusqu’en 1947, puis de la CGT Force Ouvrière jusqu’en 1954, le réformisme prime sur l’anti-Etatisme, même si celui-ci est assumé.

Un fait majeur ici est la fin des fédérations de métier, qui laissent entièrement la place aux fédérations d’industrie. Le développement du capitalisme français anéantit de fait le terrain des toutes petites entreprises, terreau du syndicalisme révolutionnaire.

De même, les Bourses du travail s’effacent officiellement en 1913 devant les unions territoriales, au niveau du département. L’idéal de la contre-société se maintient, mais le terrain pratique propice à la fraction la plus dure a disparu.

La CGT est alors constituée, mais n’existe donc que comme structure semi-syndicale, avec une prétention sociale anti-politique et rétive aux interventions de l’État. Elle vit parallèlement à la société, et lorsque la guerre de 1914 arrive, elle se plie au mouvement, écrasée par la pression.

Celui-ci signifie également son effondrement. La CGT a 400 000 adhérents en 1908, 450 000 en 1912, mais 300 000 en 1914 et même seulement 50 000 en 1914 avec la mobilisation. De plus, la CGT ne représente de ce fait que la moitié des syndiqués, ceux-ci ne représentant qu’une toute petite partie des travailleurs.

Condamnée à l’absence d’impact, la CGT avait toutefois donné naissance au principe de la minorité agissante opérant sur le terrain syndical, avec éventuellement une prétention à former une société nouvelle qu’elle représenterait elle-même en miniature. En apparence un syndicat, la CGT était une structure « syndicaliste  révolutionnaire ».

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de la période syndicaliste révolutionnaire (1895-1914)

L’action directe et l’écrasement par l’État de la CGT du début du siècle

La grande mobilisation de la CGT dans un esprit d’action directe est en faveur de la journée de huit heures. Reprenant le principe de la manifestation du premier mai à la social-démocratie, la CGT compte en faire une démonstration de force en 1906. A partir de cette date, les travailleurs sont censés arrêter de travailler à la huitième heure.

Dès 1905 le processus de propagande intense est en cours ; le texte suivant fut diffusé par affiche à cent mille exemplaires :

« Nous voulons la journée de huit heures. La réduction de la journée de travail s’impose, tant au point de vue physique que moral et social. Il y a intérêt personnel et intérêt social – c’est-à-dire intérêt de solidarité – à réduire le plus possible la durée du travail.

Que faut-il faire ? Devons-nous, comme on a eu trop tendance à le faire, continuer à nous en reposer sur le bon vouloir des législateurs ? Non !

De nous-mêmes doit venir, l’amélioration de notre sort ! Les libertés ne se mendient pas : elles s’arrachent de haute lutte !

Vouloir, c’est pouvoir. Voulons donc la journée de huit heures et nous l’aurons ! »

Bourse du travail à Paris
À partir du 1er mai 1906 nous ne travaillerons que 8 heures par jour

La CGT compte alors 2 400 syndicats pour 203 000 adhérents, soit le double de 1902 ; elle est ultra-minoritaire chez les travailleurs (4-5% seulement), mais elle a atteint une masse suffisante pour chercher à jouer la minorité agissante.

La catastrophe de la mine de Courrières le 10 mars 1906, faisant 1200 morts chez les mineurs, provoque alors une grande tension, 40 000 mineurs faisant grève avec également des affrontements dans la foulée. En avril, les grévistes sont 200 000 dans la métallurgie, le livre, le bâtiment, l’ameublement, la voiture.

Georges Clemenceau, président du conseil et ministre de l’Intérieur, fait alors en sorte d’écraser la manifestation du premier mai aux moyens de la police et de l’armée dans tout Paris, avec 800 arrestations, de nombreux blessés voire même des morts. Auparavant, il avait fait perquisitionner les locaux de la CGT, fait arrêter le secrétaire général et le trésorier.

Si les manifestations ont également eu lieu dans le Nord, ainsi qu’à Bordeaux, Brest, Toulon notamment, il faut attendre quelques jours toutefois pour qu’une nouvelle vague de grève resurgisse, avec 200 000 grévistes à Paris et un mouvement à Lyon. L’initiative s’enlise finalement rapidement, laissant la CGT avec la fierté d’avoir lancé un mouvement d’ampleur, mais sans le succès escompté.

Cela suffit néanmoins à maintenir l’option autocentrée initiale. Lorsque, après cet épisode, le guesdiste Victor Renard proposa, au congrès d’Amiens en octobre 1906, que la CGT s’ouvre aux socialistes, sa motion fut littéralement écrasée, par 736 voix contre 34, avec 37 abstentions.

Ce sont donc les forces anarchistes qui prédominent à la CGT, avec une opposition réformiste ; au même congrès la motion antimilitariste et antipatriotique est votée par 488 voix contre 310 avec 49 abstentions. Georges Clemenceau prolonge alors la répression à l’occasion d’une séquence marquante.

En mai-juillet 1908 se tient à Draveil un mouvement grève de terrassiers, que les patrons tentent de casser avec des « jaunes ». La tension monte et la police tue deux grévistes, puis encore deux autres à bout portant dans une salle de permanence syndicaliste remplie de gens.

L’ensemble de la séquence va alors amener 667 ouvriers à être blessé et 20 à être tués, 4 l’étant (et 200 blessés) à Villeneuve-Saint-Georges le 30 juillet 1908, lors d’affrontements de plusieurs centaines d’ouvriers avec plusieurs régiments de cavalerie.

C’était le point culminant d’une fuite en avant dans « l’action directe » de la CGT, avec en sous-main l’action de l’agent provocateur Lucien Métivier, agissant directement sur les ordres de Georges Clemenceau pour mettre de l’huile pour le feu.

Le gouvernement en profita pour arrêter 31 dirigeants de la CGT ; l’appel de la CGT à la grève générale pour le 3 août fut dans un tel contexte une défaite. Le gouvernement fit en sorte que le patronat lâche un peu de lest pour que le travail reprenne, avant d’annoncer une amnistie au début de l’année 1909.

Il faut noter ici le rôle d’Aristide Briand, ancienne figure syndicaliste révolutionnaire devenu Ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes de Georges Clemenceau.

C’était une défaite pour la CGT et en conséquence, à son congrès de Marseille en octobre 1908, les réformistes prennent le dessus aisément en l’absence des dirigeants syndicalistes révolutionnaires et dans l’atmosphère de défaite.

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de la période syndicaliste révolutionnaire (1895-1914)

L’origine de la CGT :une structure indépendante para-syndicale

La Confédération Générale du Travail n’est à ses yeux pas qu’un syndicat ; en raison des Bourses du travail, elle se considère comme le laboratoire de la société future. Le paradoxe est pourtant que ce sont les municipalités qui fournissent les bâtiments et que ces Bourses accompagnent l’évolution du capitalisme, puisqu’elles sont formées là où une industrie puissante se développe.

Les Bourses du travail apparaissent ici comme des tampons produits par le capitalisme lui-même au moyen de la bourgeoisie la plus avancée, soucieuse d’encadrement. La conception même d’une Bourse du travail fut d’ailleurs élaborée principalement par Gustave de Molinari (1819-1912), un économiste belge d’orientation libérale cherchant à mettre en place un lieu de rencontre de l’offre et de la demande d’emploi.

Il fondit à cette occasion le journal Bourse du travail en 1857. Les socialistes français, d’orientation proudhoniste, fédéraliste, anarchiste, n’ont fait que reprendre le principe pour le détourner dans un sens corporatiste-revendicatif. Aristide Briand, figure à l’origine des Bourses du travail, deviendra ensuite l’une des plus grandes figures du réformisme et proposera justement le principe du contrat collectif supervisé par les syndicats.

Qui plus est, la CGT bascula justement dans le réformisme sous la pression de la cessation des subventions municipales aux Bourses du travail (Dijon et Limoges en 1906, Agen, Châlon sur Marne, Châteauroux, Lons-le-Saunier, Issoudun, La Pallice, Marmande, Villeneuve-sur-Lot, Nancy, Périgueux en 1907, Calais en 1908, Lorient, Saint-Malo, Saint-Nazaire en 1909), voire de leur fermeture (Brest, Caen et Oran en 1906).

On a ainsi une installation réformiste-sociale avec l’idée d’un lieu de rencontre pour les embauches, ensuite une phase d’occupation contestataire dans un esprit anarchiste, puis finalement une remise à zéro des compteurs, le « réalisme » l’emportant.

C’est cette dynamique qui fait que la CGT a, jusqu’en 1914, deux tendances principales en son sein : les partisans de l’anarchisme et les réformistes. C’est d’autant plus vrai que le taux de syndicalisation est terriblement faible en France et que les ressources matérielles dépendent de la quête d’un rapport constructif avec les municipalités finançant les Bourses du travail.

Pire encore sur le plan des moyens et de l’ampleur, à sa fondation, la CGT n’a initialement pas comme membre ni la Fédération des mineurs, ni celle des ouvriers du tabac, ni celle des travailleurs de la marine.

Quant au niveau interne d’organisation, il est pathétique. En 1896, la CGT dispose de 31 groupes, mais seulement 4 fournissent la cotisation normale, 7 le dixième de la cotisation normale, les autres riens et 7 ne maintiennent même plus de contact. Il y aura également quatre secrétaires les six premières années, avec une grande instabilité dans la direction. À cela s’ajoute le refus de permanents : en 1909, ils ne sont que quatre.

La CGT, à sa fondation, c’est en réalité surtout le syndicat du livre et le syndicat national des travailleurs des chemins de fer de France et des colonies. Son existence est parallèle à ceux des socialistes, qui eux sont occupés à aller dans le sens de leur unification dans le Parti socialiste Section Française de l’Internationale Ouvrière.

Elle est également parallèle l’organisation de mutuelles de santé, nécessaires en raison de l’absence de sécurité sociale : la Fédération nationale de la mutualité française fondée en 1902 rassemble rapidement trois millions d’adhérents.

Affiche de la CGT sur une ligne ultra, opposée unilatéralement à un système de retraites
qui de toutes façons apparaît comme inopérant de par la mortalité ouvrière

La CGT vit ainsi à l’écart tant de la politique des réseaux d’entraide populaire, assumant une posture syndicaliste révolutionnaire ouverte. En 1898, Fernand Pelloutier pouvait encore affirmer la chose suivante, typiquement représentative du caractère anti-Etatiste jusqu’auboutiste du syndicalisme révolutionnaire :

« Comment les ouvriers qui ont accepté la lutte des classes viennent-ils demander des retraites à la société capitaliste ? Nous avons lutté depuis si longtemps pour faire comprendre aux ouvriers à travailleur eux-mêmes à leur bien-être naturel, et aujourd’hui, on veut soumettre au congrès des projets de loi pour demander aux capitalistes des retraites ouvrières. »

D’ailleurs, le principe faisant que chaque syndicat dispose d’une voix renforce l’idée de fédéralisme, d’assemblage uniquement pratique, d’union dans l’esprit de combat. Pour cette raison, le programme de la CGT consiste en des mobilisations pour l’action et en des actions pour la mobilisation.

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de la période syndicaliste révolutionnaire (1895-1914)

L’action directe substitutiste comme pratique à l’origine de la CGT

La pratique syndicaliste révolutionnaire est directement issue de la vision du monde des bourses du travail. Il ne faut pas penser que la démarche des bourses du travail disparaît une fois la Confédération Générale du Travail (CGT) fondée : en réalité, elle se maintient.

Dans le Journal des Correspondances, organe officiel des syndicats affiliés à la commission syndicale du Parti Ouvrier Belge, on lit en septembre 1908 une présentation de la CGT française. Il y est expliqué que :

« Chaque syndicat est autonome. Il adhère, d’une part, à sa fédération de métier ou d’industrie, et, d’autre part, à son union locale (dénommée improprement Bourse du Travail). Cette double affiliation est strictement obligatoire.Chaque fédération est autonome ; les décisions des Congrès généraux, qui se tiennent tous les deux ans, ne sont pas impératives ; ce ne sont que des indications générales, dont les fédérations et les syndicats s’inspirent dans la mesure qu’ils jugent opportune (…).

En dehors de tout principe théorique, ce fédéralisme extrême est rendu absolument indispensable par suite des anciennes rivalités, mal apaisées, et des différences de conceptions philosophiques.

Mais il est indéniable que ces divergences – nées des luttes politiques d’antan – s’apaisent progressivement, et qu’un esprit confédéral commun se dégage peu à peu.

Cet esprit confédéral commun, qui se dégage non d’une théorie mais des faits de chaque jour, est ce que l’on a appelé le « syndicalisme révolutionnaire » (…).

Beaucoup d’encre a été versée au sujet de l’action directe. Question d’étiquette, assurément, car elle n’est autre que l’ensemble des moyens purement syndicaux, tels qu’ils sont employés dans tous les pays.

L’originalité de l’Action Directe est peut-être la conception philosophique qui est à sa base, selon laquelle la Force est le fondement du Droit. »

Le syndicalisme français de la Confédération Générale du Travail a ainsi maintenu à travers son développement sa double structure, à la fois par fédération professionnelle et par union locale / départementale ; il y a une répartition de l’identité et de la pratique syndicales qui est issue de cette structuration.

En effet, si la pratique est celle de la fédération professionnelle, l’identité est celle de l’union locale, départementale, etc., qui est quant à elle interprofessionnelle. Il y a ainsi une pratique économiste locale et un imaginaire de portée générale.

Cette incohérence explique la vision que la CGT a d’elle-même, ainsi que sa démarche de « minorité agissante ».

Émile Pouget (1860-1931), figure du mouvement ayant notamment écrit sur le sabotage, explique la chose suivante dans sa brochure La confédération générale du travail :

« Le groupement des syndicats d’une même ville s’est fait plus spontanément que le groupement fédéral corporatif, rayonnant sur toute la France. Il a d’ailleurs été facilité par l’appui de municipalités, qui, avec une arrière-pensée politique, ont donné locaux et subventions à ces agglomérats de syndicats.

Ces institutions nouvelles ont pris le titre de Bourses du Travail. Les municipalités avaient espéré que ces organisations limiteraient leur action au terre-à-terre corporativiste et avaient escompté par leurs largesses, s’attirer la reconnaissance des syndicats, s’en faire une clientèle électorale.

Or, la Bourse du Travail est, en devenir, l’organisme qui, dans une société transformée, où il n’y aura plus possibilité d’exploitation humaine, se substituera à la municipalité. »

On est ici dans une fiction : il y a une lutte terre à terre, le plus local, le plus élémentaire, mais il y a l’imagination d’en même temps lutter au niveau le plus général. Cette fiction tient au caractère interprofessionnel, qui sert de masque général à une réduction de la lutte au particulier.

Émile Pouget

De fait, le syndicalisme révolutionnaire n’a jamais produit d’analyse de la société, d’analyse culturelle, d’analyse économique, ni même de plan syndical pour la gestion de la société toute entière. Il n’a jamais dépassé le niveau :

– d’un discours antipolitique systématique focalisé sur l’anticommunisme ;

– d’une démarche classiquement syndicale avec la mise en avant d’un mythe mobilisateur : la grève générale.

Ainsi, c’est le syndicalisme le plus traditionnel qui est réalisé, mais il y a une imagerie ultra-révolutionnaire.

Si ce syndicalisme traditionnel est cependant appelé « action directe » lorsqu’il parvient à donner naissance à un mouvement, c’est qu’il aiderait prétendument les travailleurs directement, à leur niveau, et donc les unifieraient en tant que classe. Victor Griffuelhes, alors qu’il vient de quitter la fonction de secrétaire de la CGT en 1909, explique dans sa brochure Le syndicalisme révolutionnaire que :

« À la confiance dans le Dieu du prêtre, à la confiance dans le Pouvoir des politiciens inculquée au prolétaire moderne, le syndicalisme substitue la confiance en soi, à l’action étiquetée tutélaire de Dieu et du Pouvoir il substitue l’action directe – orientée dans le sens d’une révolution sociale – des intéressés, c’est-à-dire des salariés (…).

Le syndicalisme, répétons-le, est le mouvement, l’action de la classe ouvrière ; il n’est pas la classe ouvrière elle-même.

C’est-à-dire que le producteur, en s’organisant avec des producteurs comme lui en vue de lutter contre un ennemi commun : le patronat, en combattant par le syndicat et dans le syndicat pour la conquête d’améliorations, créé l’action et forme le mouvement ouvrier. »

C’est là une conception authentiquement substitutiste. C’est l’action qui formerait le mouvement la classe ouvrière, celle-ci consistant ici uniquement en un stock de ressources pour une initiative idéaliste-volontariste.

Le syndicalisme révolutionnaire, c’est ainsi le syndicaliste en « mouvement », en « action ». Comme il n’y a pas de médiation politique ou culturelle, cette action est immédiate, elle est « directe ». Elle s’imagine comme ayant une portée générale, car l’identité passe par les unions locales, départementales, les bourses du travail.

C’est une illusion complète aveuglant ses partisans qui s’auto-intoxiquent comme menant un travail d’ampleur et de profondeur, alors que c’est du simple syndicalisme.

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de la période syndicaliste révolutionnaire (1895-1914)

À l’origine de la CGT : syndicats et bourses du travail

La Charte d’Amiens n’est nullement tombée du ciel. Dès sa fondation en 1895, la Confédération Générale du Travail (CGT) précise dans ses statuts :

« Les éléments constituant la Confédération générale du travail devront se tenir en dehors de toute école politique. La C.G.T. a exclusivement pour objet d’unir, sur le terrain économique et dans les liens d’étroite solidarité, les travailleurs en lutte pour leur émancipation intégrale. »

L’amendement est voté par 124 voix contre 14, avec 6 abstentions. Ont voté en ce sens les anarchistes, les réformistes, les socialistes allemanistes, les socialistes partisans d’Edouard Vaillant ; seuls les guesdistes s’y sont opposés.

La révision des statuts en 1902 ne modifie pas l’axe anti-politique :

« La Confédération générale du travail a pour but: le groupement des salariés pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels. Elle groupe, en dehors de toute école politique) tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat.

Nul ne peut se servir de son titre de confédéré ou d’une fonction de la fédération dans un acte électoral politique quelconque. »

La Charte d’Amiens ajoute simplement une dimension violemment offensive à cette perspective anti-politique, car il y avait eu en 1905 la fondation du Parti socialiste Section Française de l’Internationale Ouvrière, qui s’alignait au moins en partie sur la social-démocratie allemande rejetant la grève générale.

Le Parti socialiste SFIO sera toujours extrêmement prudent et cherchera toujours à ménager autant que possible la susceptibilité de la CGT. Néanmoins, c’est contre lui que la CGT, à partir de 1910, utilise la Charte d’Amiens comme véritable outil intellectuel-conceptuel anti-politique.

La source de cette ligne remonte à loin, bien avant de devenir une affirmation idéologique, sous la forme du syndicalisme révolutionnaire. Cela procède de la naissance du mouvement revendicatif en France.

Deux mouvements se forment en parallèle, historiquement. Il a d’un côté l’éclosion de syndicats locaux, s’unissant par branches et formant une Fédération Nationale des Syndicats en 1886. Les partisans de Jules Guesde jouent ici un rôle essentiel.

Il y a ensuite un mouvement interprofessionnel formant des « bourses du travail » s’unissant en une Fédération des Bourses du Travail en 1892.

Les bourses du travail consistaient en des lieux fournis par les municipalités aux syndicats pour disposer de bureaux, de salles de réunions, de bibliothèques.

La bourse du travail de Marseille
au début du XXe siècle

Le tournant a lieu en 1894. Les guesdistes, tournés au moins relativement vers la social-démocratie allemande et soucieux en tout cas de centralisation, sont battus par les fédéralistes au congrès de Nantes de la Fédération Nationale des Syndicats.

Le congrès de Nantes invite également les autres structures syndicales à son prochain congrès. Ce dernier se transforme alors, comme la Fédération des Bourses du Travail accepte l’invitation, le 7e congrès national des chambres syndicales, groupes corporatifs, fédérations de métiers, unions et bourses du travail.

Ce congrès se déroule à Limoges fin septembre 1895 avec 75 délégués, ayant été mis en place par un comité national avec trois membres des deux fédérations et un représentant de chaque fédération d’industrie. C’est la naissance de la Confédération Générale du Travail.

Cela signifie que, dès le départ, le courant des « bourses du travail » et des fédéralistes l’emporte sur la ligne syndicaliste centralisée. A l’arrière-plan, on a la figure de Fernand Pelloutier (1867-1901).

C’est lui qui, en tant que secrétaire général de la Fédération des Bourses du travail, théorise avec le trésorier de la Fédération des Bourses du Travail, Henri Girard, la mise en perspective syndicaliste révolutionnaire avec l’ouvrage Qu’est-ce que la grève générale ? (Leçon faite par un ouvrier aux docteurs en socialisme).

C’est également lui qui mena l’opération de présence anarchiste et syndicaliste révolutionnaire massive lors du congrès socialiste international de Londres de 1896, obligeant ce dernier à les expulser alors que les partisans de Jules Guesde s’étaient fait déborder au sein de la délégation française.

Fernand Pelloutier vers 1890

C’est encore lui, surtout, qui maintient la Fédération des Bourses du travail au sein de la CGT : jusqu’en 1902, elle a ainsi tenu des congrès parallèles. Ce n’est qu’en 1902 que la Fédération est en tant que telle absorbée par le syndicat, qui alors dispose d’une double organisation, avec d’un côté les fédérations s’appuyant sur les professions et de l’autre les unions territoriales à quoi s’ajoutent les bourses du travail (celles-ci sont 57 en 1900, 110 en 1904, 157 en 1908).

On a ici la source précise de l’économisme propre au syndicalisme révolutionnaire. En effet, les bourses du travail ne sont pas considérés comme des lieux de rencontre, mais comme l’embryon de la société future, une contre-société devant finir par l’emporter en submergeant le capitalisme par la grève.

De plus, le maintien de structures territoriales forment des entités strictement parallèles à la direction, ce qui aboutit à un double pouvoir, permettant l’action quasi indépendante des uns et des autres, ce qui est formalisé par le statut de « confédération » du syndicat.

Personne n’est ici redevable de rien, puisque chaque structure est autonome ; il y a toujours moyen d’y trouver son compte dans un cadre ou un autre (local, territorial, ou bien fédéral, voire à la direction) et les congrès ne sont au sens strict que des établissements de rapports de force.

La bourse du travail de Toulouse

Enfin, dernier aspect terrible, la dimension interprofessionnelle fournit l’illusion permanente à une CGT minoritaire – 4-5 % des travailleurs grosso modo avant 1914 – qu’elle représente, en plus petit, l’ensemble des travailleurs, qu’elle est le pivot de tout ce qui se passe, que sa généralisation n’est qu’une question quantitative, elle seule fournissant la qualité décisive.

Le syndicalisme révolutionnaire se reproduit ainsi inlassablement dans le syndicat.

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de la période syndicaliste révolutionnaire (1895-1914)

Élitisme et rejet de la politique à l’origine de la CGT

Robert Michels, Allemand s’alignant sur les positions du syndicalisme à la française au début du XXe siècle, prolongera sa critique de la social-démocratie allemande en adhérant au fascisme italien. Cette trajectoire est commune aux principaux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire. La raison en est leur échec à produire un mouvement révolutionnaire de masse « pur ».

Deux directions furent alors prises. Il y eut soit l’ajout du nationalisme comme moteur de mobilisation des masses, soit la conception élitiste de la société.

Robert Michels théorisera ainsi une prétendue loi d’airain de l’oligarchie. Il y aurait toujours une minorité qui dirige, les masses étant selon lui par définition inertes. Si pour lui la démocratie est meilleure qu’une « sélection » héréditaire des dirigeants, la conception fasciste d’une élite née dans le combat, se renouvelant, lui convint parfaitement.

Cette tendance est irrépressible chez tous les syndicalistes révolutionnaires. Victor Griffuelhes, qui fut secrétaire général de la Confédération Générale du Travail (CGT) de 1901 à 1909, soutint la « défense nationale » en 1914. Il en va de même pour Émile Pouget, grand théoricien du « sabotage » comme moyen d’action et éminente figure de la CGT, qui cessa même toute activité en 1914, achetant un terrain dans le sud de Paris pour y bâtir une maison.

Victor Griffuelhes en 1906,
alors secrétaire de la CGT

Hubert Lagardelle devint ministre du Travail du régime de Vichy. Édouard Berth fut un acteur majeur des Cahiers du Cercle Proudhon fondés en 1911 avec des cadres de l’extrême-droite monarchiste, pour une synthèse « nationale » et « sociale ».

C’était là l’aboutissement de toute une conception spécifiquement française, que Victor Griffuelhes résume parfaitement en affirmant :

« Le syndicalisme français se caractérise par l’action spontanée et créatrice… Cette action n’a pas été commandée par des formules et des affirmations théoriques quelconques. Elle n’a pas été davantage une manifestation se déroulant selon un plan prévu par nous d’avance. »

À l’opposé du syndicalisme allemand, mis en place par la social-démocratie, le syndicalisme français est né sur le terrain des luttes sociales, avec une confrontation aux forces de répression aboutissant à un anti-Etatisme primaire. La politique et la théorie lui apparaissaient extérieures à sa propre démarche.

Là où le marxisme raisonne en termes de théorie et de conscience, le syndicalisme révolutionnaire conçoit en termes de vitalité et d’action.

Le syndicalisme révolutionnaire est ainsi un mouvement strictement parallèle à la social-démocratie, avec une farouche détestation. Lorsque la social-démocratie allemande, à son congrès de septembre 1906, récuse la « grève générale » comme solution à tous les problèmes, le syndicalisme français en fait l’alpha et l’oméga de sa démarche, avec la Charte d’Amiens votée en octobre 1906 au congrès de la CGT, avec 830 voix sur 839.

En voici le texte :

« La C.G.T. groupe en dehors de toute école politique tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat.

Le congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte des classes qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en oeuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.

Le congrès précise par les points suivants cette affirmation théorique :

Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicat poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc.

Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme, il prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l’avenir le groupe de production et de répartition, base de la réorganisation sociale…

Le congrès déclare que cette besogne quotidienne et d’avenir découle de la situation des salariés, qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qu’est le syndicat.

Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le congrès affirme l’entière liberté, pour le syndiqué, de participer en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander en réciprocité de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au dehors.

En ce qui concerne les organisations, le congrès déclare qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale. »

Il ne faut pas se leurrer : au moment de l’adoption de la charte, la CGT s’appuie sur 200 000 membres seulement, sur six millions de travailleurs. C’est une démarche élitiste, avec une prime au plus virulent, au plus véhément, caractéristique du syndicalisme révolutionnaire.

Il y a l’idée d’une « méthode » qui serait « pure ». La récupération de celle-ci par le fascisme à la prétention « nationale » et sociale » n’en est que plus cohérent. On a d’ailleurs les germes menant à l’effondrement en 1914, avec le passage dans la soumission au nationalisme sur le plan culturel et par fascination pour la « mobilisation » populaire.

Mais, ce qui est plus important au sens strict pour comprendre la Confédération Générale du Travail, c’est qu’il y a le principe élaboré en France du syndicat comme contre-société. Pour la CGT, l’histoire est l’histoire de la lutte syndicale.

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de la période syndicaliste révolutionnaire (1895-1914)

L’origine de la CGT : un état d’esprit syndicaliste révolutionnaire

Il n’est pas possible de comprendre la fondation de la Confédération Générale du Travail, sa culture et son organisation tout au long de son histoire, sans saisir la nature du syndicalisme révolutionnaire qui lui a donné naissance et a façonné sa matrice.

Le syndicalisme révolutionnaire est une démarche historiquement extrêmement puissante en France ; on peut dire qu’elle a formé intellectuellement, moralement et culturellement la classe ouvrière française, tout comme le marxisme de la social-démocratie a fait de même pour la classe ouvrière allemande.

Concrètement, les socialistes français étaient fascinés par l’ampleur du développement du mouvement ouvrier allemand. Cependant, sa dimension organisée lui semblait incompréhensible, car elle s’appuyait sur des ressorts théoriques. La social-démocratie allemande fonctionnait suivant une théorie, des principes idéologiques normatifs, sous l’impulsion du marxisme.

Cela impliquait une dimension stratégique. Or, le parcours français avait été celui de la révolution française, d’abord à la fin du 18e siècle, puis au début du 19e siècle avec les crises successives, et cela jusqu’en 1848. Puis, il y eut un moment de crise générale avec la Commune de Paris en 1871, et sa défaite avait amené la dispersion de l’ensemble des forces.

Commune de Paris, la colonne de la place Vendôme
détruite car symbole du militarisme

A cela s’ajoute le faible développement du capitalisme, impliquant le maintien d’un capitalisme local et artisanal, notamment à Paris.

Les socialistes français ont ainsi l’habitude de vouloir s’impliquer dans un mouvement de masses de nature turbulente, dans des soulèvements, dans des fractions populaires au sein des soulèvements, etc.

A cela s’ajoute l’importance également de la petite-bourgeoisie, dont l’anarchisme de petit propriétaire de Pierre-Joseph Proudhon est tout à fait représentatif.

Pierre-Joseph Proudhon,
théoricien d’un socialisme fédéraliste éclectique culminant en éloge de la petite propriété

La conception programmatique de la social-démocratie allemande semblait donc aux socialistes français une sorte de simulacre intellectualisant pour pactiser avec l’État, un simple prétexte à l’opportunisme ; le marxisme, quant à lui, était inconnu ou incompris et au mieux résumé à des remarques « matérialistes historiques ».

L’article « Les dangers du parti socialiste allemand », qu’on trouve dans la revue bi-mensuelle internationale Le mouvement socialiste, dirigée par Hubert Lagardelle, est ici tout à fait représentatif de ce point de vue.

Écrit par l’Allemand Robert Michels qui sympathise justement avec la tendance « à la française », il parle du congrès international socialiste d’Amsterdam de 1904. Son point de vue est celui de la tendance se formant précisément cette année-là, et qui prendra le nom de « syndicalisme révolutionnaire ».

« Lorsque la salle du Congrès d’Amsterdam retentit sous les accusations que Jaurès jetait à la face des socialistes allemands, il dût y en avoir beaucoup, parmi nos camarades de tous les pays qui, en entendant ce réquisitoire, se dirent : «Quel dommage que de telles vérités sortent d’une telle bouche ! »

Ce n’était précisément pas à Jaurès qu’il appartenait, en effet, de jouer le rôle d’accusateur public contre l’opportunisme, et de traîner ce dernier à la barre ! Mais la déposition sur un vol commis peut-être vraie même dans la bouche du voleur. Les attaques de Jaurès, étranges de la part d’un tel homme, n’en étaient pas moins fondées.

La « conquête du pouvoir » est sans doute chose trop difficile, pour que même avec trois millions de voix, le socialisme allemand n’ait pu songer à la tenter.

Mais si un parti, qui dispose d’une telle puissance électorale est à ce point incapable d’opérer le moindre changement; si un tel parti reste à l’état de microcosme, si non invisible du moins négligeable et impuissant à influencer même l’État dans un sens libéral, il donne par là le signe manifeste d’une désastreuse stérilité, d’un manque de forces à peine croyable pour tous ceux qui ignorent l’histoire du parti socialiste allemand et du milieu où il évolue (…).

La grève générale? La grève militaire? — De semblables conceptions n’ont guère l’oreille des socialistes allemands. Les controverses fameuses entre Liebknecht et Nieuwenhuis sont encore trop fraîches dans les mémoires. En Allemagne, on qualifie d’ « utopie » la grève générale militaire (…).

Un État bourgeois fort a toujours comme pendant un prolétariat faible, et un prolétariat faible rend l’État fort. Un acte politique vigoureux exige des masses énergiques et révolutionnaires. Pour que soit assuré le succès d’un mouvement de masses comme la grève générale, il manque au prolétariat allemand un facteur essentiel : la colonie courageuse de l’action, le ferment révolutionnaire.

La faute en est à nous seuls. Nous ne disposons pas de nos masses, — pas même des 300.000 adhérents à notre parti. Ceux-ci — ce n’est plus un secret pour personne — ne se mettraient pas en branle, pour un grand mouvement.

Nos masses sont paresseuses et inaptes à l’action, parce que l’éducation que leur a donnée le parti socialiste allemand est plutôt politique, et même diplomatique, que socialiste et morale (…).

La vérité, c’est que le prétendu radicalisme du socialisme allemand ne s’occupe plus de créer des personnalités socialistes, des consciences socialistes. Il en est ainsi partout, en France et en Italie, comme en Allemagne.

Le parlementarisme tue le socialisme envisagé sous ses aspects les plus profonds, en lui substituant un socialisme politicien unilatéral. Les hommes de cœur et de pensée, qui sont dans nos rangs, voient disparaître avec tristesse tout le côté idéaliste de notre système d’idées.

Autrefois le socialisme était une foi, un sentiment qui prenait l’homme tout entier et le déterminait dans tous les actes de sa vie (…).

Le parlementarisme envahit tout. »

Toutes les thèses syndicalistes révolutionnaires sont ici résumées. La constitution d’un mouvement ouvrier organisé sur une base politique aboutirait à la formation d’une caste bureaucratique s’articulant autour du parlementarisme. Or, le socialisme serait une foi, et par conséquent il serait anéanti par un tel phénomène.

Il s’agirait donc en retourner à une position d’affrontement direct, avec une sorte d’ouvrier s’assumant guerrier. Georges Sorel élaborera de manière approfondie cette théorie au cœur du syndicalisme révolutionnaire, notamment avec ses Réflexions sur la violence.

La CGT sera organisée comme structure de lutte portant cette démarche et s’imaginant comme une contre-société. La CGT n’a jamais été conçu comme un « syndicat », mais comme un syndicat – société.

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de la période syndicaliste révolutionnaire (1895-1914)

Réactions internationales et normalisation après l’écrasement du Printemps de Prague

Les tensions causées par l’intervention militaire du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie avait provoqué une onde de choc. L’interprétation juste fut bien entendu celle de l’ensemble des forces anti-révisionnistes, le Parti Communiste de Chine en tête, qui dénonça le social-impérialisme soviétique. Les pays du bloc de l’Est avaient été transformés en semi-colonies.

Rassemblement contre l’invasion en Tchécoslovaquie,
avec une message écrit en russe destiné aux occupants soviétiques : « rentrez à la maison ».

Soutenaient inversement unilatéralement l’intervention militaire en Tchécoslovaque les « Partis Communistes » des pays suivants :

– Cuba (avec Fidel Castro), Chili, Équateur, Venezuela, Costa Rica, Guyana, Salvador, Pérou, Uruguay, Colombie, Argentine, Panama,

– Portugal, Luxembourg, Grèce, Chypre, États-Unis,

– Vietnam du Nord, Mongolie, Inde, Ceylan,

– Syrie, Iran, Irak, Jordanie, Liban, Israël, Yémen du Sud,

– Afrique du Sud, Lesotho, Soudan.

L’Algérie de Houari Boumédiène, avec Alger censé être « la Mecque des révolutionnaires », ne critiqua pas l’intervention.

Les « Partis Communistes » des pays suivants dénoncèrent l’intervention : France, Italie, Japon, Autriche, Norvège, Espagne, Belgique, Pays-Bas, Suède, Nouvelle-Zélande, Australie, Indonésie ; il s’agit surtout des « Partis Communistes » des pays occidentaux, qui suivaient leur propre agenda et allaient dans la tendance favorable à une autonomie par rapport à l’URSS, qui fut ensuite appelé « l’eurocommunisme ».

Cette tendance s’exprima très fortement, ces mouvements occidentaux connaissant de nombreuses ruptures ; en France, l’idéologue du Parti Communiste Français, Roger Garaudy, reçut un blâme du Comité Central pour avoir appelé les dirigeants soviétiques à la démission pour en être revenu aux pratiques « staliniennes ».

Tout cela se tasse cependant par le processus très feutré de « normalisation » en Tchécoslovaquie.

Initialement, il y eut ainsi une mobilisation de soutien à la direction du PCT, à la dénonciation de ceux collaborant avec le Pacte de Varsovie. Le 29 août, le Parti Communiste de Slovaquie tint même une conférence avec 607 des 638 délégués, appelant à soutenir Alexander Dubček.

Cependant, personne n’était prêt à aller à l’affrontement avec les forces d’occupation et la direction du PCT avait de toutes façons capitulé. Cela se déroulait d’autant mieux que l’URSS n’avait pas trouvé de quoi remplacer la direction du PCT ni le gouvernement. La thèse de « l’appel » de cadres du PCT et de l’État au Pacte de Varsovie passa même aux oubliettes.

Il fut simplement temporisé de part et d’autres, la priorité du côté soviétique étant le rétablissement général de la censure et le maintien de troupes soviétiques sur place.

Le traité sur ce maintien fut voté sans soucis à l’assemblée du pays par 228 représentants, avec à l’opposé 10 abstentions, 56 absences, 4 voix contre. Ne resta ainsi plus que la Roumanie comme membre du bloc de l’Est sans présence de troupes soviétiques.

Ludvík Svoboda resta tranquillement président du pays jusqu’en 1975.

Alexander Dubček resta secrétaire du PCT jusqu’en avril 1969 et encore son éviction ne fut dû qu’aux émeutes à Prague ayant suivi la victoire de la Tchécoslovaquie sur l’URSS en hockey sur glace aux championnats du monde en Suède. Il fut nommé ensuite président du parlement, ambassadeur en Turquie, puis finalement exclu du PCT en 1970.

Le même processus d’évictions des principales figures se fit sans douleur aucune, les mis de côté passant à l’Ouest ou tentant de faire vivre une « dissidence » constamment surveillée et réprimée.

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L’Albanie se mobilise contre une invasion

De 1970 à 1985, l’Albanie construisit 600 000 petits bunkers à travers tout le pays, pour parer à une invasion du Pacte de Varsovie. C’était là la conséquence directe de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968.

Un exemple de bunker albanais

L’Albanie s’était en effet placée dans une situation inextricable. A la base, ce pays, dont le dirigeant était Enver Hoxha, avait dénoncé le « révisionnisme » soviétique après la mort de Staline – c’était en fait le masque du nationalisme albanais et une ligne choisie en raison de la modification du rapport à la Yougoslavie.

La Yougoslavie titiste avait été dénoncé par l’URSS de l’époque de Staline et cela protégeait l’Albanie, car il y avait eu la tentative d’intégrer de force celle-ci à la Yougoslavie. La victoire du révisionnisme en URSS normalisait les relations soviéto-yougoslaves – cela présentait donc un risque énorme pour l’Albanie, dont les longues frontières étaient principalement avec la Yougoslavie, et sinon avec la Grèce seulement.

À cela s’ajoutait la question du Kosovo, région de Yougoslavie peuplée en grande majorité d’Albanais, mais un lieu de haute symbolique pour les Serbes.

Enver Hoxha, le dirigeant de l’Albanie et praticien d’un nationalisme identitaire parallèle
à celui de Nicolae Ceaușescu

Cependant, l’intervention militaire du Pacte de Varsovie bouleversait la situation. Car, de manière pragmatique, l’Albanie n’était pas sorti du Pacte de Varsovie malgré sa rupture avec l’URSS et le bloc de l’Est.

L’arrière-pensée derrière cela, c’est que si la Yougoslavie attaquait l’Albanie, celle-ci pouvait encore en appeler au Pacte de Varsovie – même si lors des réunions de celui-ci, depuis 1961, il y avait à chaque fois une place vide avec le petit drapeau de l’Albanie.

Or, la chose se retournait maintenant totalement en son contraire. En faisant encore partie du Pacte de Varsovie, il y avait une base légale pour une invasion de la part de celui-ci. Comme la situation était explosive avec le soutien de la Yougoslavie à la Tchécoslovaquie, une invasion de la Yougoslavie pouvait déboucher sur une invasion de l’Albanie.

Par conséquent, dès l’invasion de la Tchécoslovaquie, l’Albanie cessa la propagande critique envers la Yougoslavie et se mit immédiatement en rapport avec celle-ci. La question d’une intervention militaire du Pacte de Varsovie devint prépondérante pour les deux pays.

En décembre 1968, la Yougoslavie accorda une plus grande autonomie au Kosovo, puis les rapports diplomatiques albano-yougoslaves furent normalisées en février 1971.

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La Yougoslavie se mobilise contre une invasion

Le 22 août, Radio Zagreb appela les gouvernements des pays participant à l’invasion de la Tchécoslovaquie de retirer leurs troupes. La Yougoslavie de Josip Broz Tito dénonça la main-mise de l’URSS qui empêchait les voies particulières au socialisme, continuant ses accusations de la fin des années 1940.

Le 23 août, lors d’une réunion du Comité Central de la Ligue des communistes de Yougoslavie, Josip Broz Tito dit notamment :

« Tout le monde doit avoir l’esprit clair quant au fait que la Yougoslavie, si son indépendance devait être menacée, saurait mettre en œuvre tous les moyens pour sa défense et sa sécurité, et ce quel que soit le côté d’où provient la menace. »

La résolution du Comité Central mit en avant le principe du non-alignement, du rejet des sphères d’influence et des blocs, etc. L’occupation de la Tchécoslovaquie est présentée comme non pas une anomalie, mais l’expression de tendances conservatrices cherchant à protéger des formes dépassées.

Il est un autre point inquiétant la Yougoslavie : la question macédonienne. A l’époque où la Bulgarie était encore réellement socialiste, avec Georgi Dimitrov à sa tête, la nation macédonienne était reconnue. Les Macédoniens n’ont pas d’État reconnu alors ; ils sont présents en Albanie, en Yougoslavie, en Grèce (où ils sont particulièrement opprimés) et en Bulgarie.

Or, après 1953, la Bulgarie a développé des thèses nationalistes selon lesquelles les Macédoniens seraient simplement des Bulgares – ce qui est prétexte à la volonté de former une « grande Bulgarie ». La mobilisation de l’armée bulgare inquiétait donc particulièrement la Yougoslavie.

Dans ce contexte, la Yougoslavie systématisa immédiatement la protection militaire de l’ensemble des pistes pour avions dans le pays. Des brigades armées furent formées parmi les hommes n’étant pas déjà réservistes de l’armée ou encore trop jeunes pour avoir fait leur service militaire. Leur tâche était, en cas d’invasion, de protéger les lieux de production.

Un appel fut fait à la mobilisation dans chaque commune afin de prendre des mesures pour être en mesure de mener des actions de partisans. En fait, la Yougoslavie suivait le modèle suisse, en le systématisant. En cas d’attaque, il ne devait pas y avoir de ligne de front, mais une mobilisation populaire armée pour, non pas vaincre militairement, mais coûter tellement cher à l’envahisseur que cela l’amène à abandonner son initiative.

Tous les hommes de 17 à 50 ans et toutes les femmes de 19 à 40 étaient concernées par l’intégration dans la résistance armée en cas d’invasion.

En réalité, il y avait deux raison pour ce positionnement. La première, c’est que la Yougoslavie était une fédération où les nationalismes pullulaient : une réelle centralisation militaire était impossible, tout comme toute centralisation d’ailleurs, et ce d’autant plus dans un pays ayant fait de « l’autogestion » la base de son organisation sociale et économique.

La division administrative en Yougoslavie

Les différentes bureaucraties s’accordaient pour former une nouvelle bourgeoisie vivant de la corruption et des micro-capitalismes des entreprises autogérées.

La seconde raison, c’est que de par l’importance de la Yougoslavie sur le plan militaire de par son emplacement (accès à la mer Adriatique, frontières avec l’Autriche, l’Italie et la Grèce d’un côté, avec la Bulgarie, la Hongrie et la Roumanie de l’autre), ni les États-Unis ni l’URSS n’auraient toléré une main-mise complète de son concurrent.

La Yougoslavie savait que son statut de « non-aligné » la protégeait, même si dans les faits l’ouverture à l’Ouest et son soutien à l’Angleterre et les Etats-Unis était évident – évident mais indirect.

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La Roumanie se mobilise contre une invasion

Le soir de l’invasion, l’ambassade soviétique fit parvenir un message au dirigeant roumain Nicolae Ceaușescu par l’intermédiaire d’Ion Stanescu, président du Conseil de sécurité de l’État. On y lit notamment :

« Il est probable que des difficultés temporaires surgiront également pour les parties fraternelles. Mais la perte pour la cause du socialisme, pour le mouvement communiste mondial, aurait été incomparablement plus grande si la Tchécoslovaquie avait été vaincu par la contre-révolution. En apportant une aide fraternelle à leurs camarades tchécoslovaques, nos pays s’acquittent de leur devoir internationaliste à l’égard du peuple tchécoslovaque, du mouvement communiste international. »

Immédiatement, le Comité Central du Parti Communiste de Roumanie fut convoqué et dénonça l’invasion de la Tchécoslovaquie, exigeant le départ des troupes et qualifiant l’intervention « d’atteinte flagrante » à la souveraineté, que rien ne peut justifier. La déclaration exprima sa solidarité la plus complète avec « le peuple frère tchécoslovaque et le PCT ».

Puis, devant une foule immense d’au moins cent mille personnes, Nicolae Ceaușescu tint un discours totalement improvisé très offensif, appelant à la formation de gardes patriotiques armés afin d’être prêt à faire face à une invasion :

« L’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie est une grave erreur et une menace pour la paix en Europe, pour le destin du socialisme dans le monde et est un jour de honte pour le mouvement international. Il n’y a aucune justification et il n’y a aucune raison de rendre recevable, même pour un moment, l’idée d’une intervention dans les affaires intérieures d’un État socialiste fraternel (…).

Aucun étranger n’a le droit de dire sous quelle forme il faudrait construire le socialisme (…).

Nous avons décidé la mise en place à partir d’aujourd’hui de gardes patriotiques armés composés d’ouvriers, de paysans et d’intellectuels et qui seront les défenseurs de l’indépendance de notre patrie socialiste.

Nous voulons que notre peuple ait ses unités armées afin de protéger ses conquêtes révolutionnaires, de protéger son travail pacifique, son indépendance et la sécurité de la patrie socialiste.

Il a été dit qu’il y aurait un danger contre-révolutionnaire en Tchécoslovaquie ; il y en aura peut-être demain pour dire qu’ici à ce rassemblement il y avait des tendances contre-révolutionnaires qui se soient rassemblées…

Nous répondons à tous : l’ensemble du peuple roumain ne permettra à personne de violer le territoire de notre patrie. »

Nicolae Ceaușescu prononçant son discours
contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie

Nicolae Ceaușescu défendait ici l’option nationaliste qu’il avait hautement apprécié en Tchécoslovaquie. L’idéologie du pays était devenue ultra-nationaliste depuis le triomphe du révisionnisme en URSS.

Le 22 août, il fit passer une loi selon laquelle la présence d’armées étrangères en Roumanie ne serait possible qu’avec l’approbation du parlement. Dans la déclaration à ce sujet, il mentionna comme pays socialistes non seulement les membres du Pacte de Varsovie, le Vietnam, la Corée, la Mongolie, mais également la Yougoslavie, l’Albanie, la Chine.

Profitant de la fête nationale roumaine du 23 août, il y fit défiler des « gardes patriotiques » établies après le discours.

Il contacta immédiatement les Partis Communistes de France et d’Italie pour avoir leur soutien, ainsi que la Yougoslavie avec qui il entama des négociations pour former un front militaire commun en cas d’invasion de la part du Pacte de Varsovie.

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La passivité tchécoslovaque face à l’invasion du Pacte de Varsovie

Le « Printemps de Prague », comme la Tchécoslovaquie d’Alexander Dubček avait été appelée par la presse occidentale, ne consistait qu’en un mouvement de réformes libérales de grande ampleur. Le gouvernement fut totalement dépassé par les événements et les masses, mobilisées dans l’optique du libéralisme, étaient incapables d’organisation.

A trois heures du matin, le chef du gouvernement, Oldřich Černík fut arrêté par des parachutistes soviétiques. A 4h30, les agences des presses des pays participant à l’invasion expliquent que l’intervention a été provoqué par un appel urgent au secours de cadres du Parti et de l’État en Tchécoslovaquie.

A 5h45 du matin, le président tchécoslovaque Ludvík Svoboda reçut la visite d’Alois Indra et de Jozef Lenart, qui demandent la reconnaissance de leur gouvernement révolutionnaire, mais essuient un refus.

Ludvík Svoboda lança alors un appel au calme dans un message diffusé par Radio Prague à 8h15 du matin, alors que les bâtiments des journaux, de la presse et des radios rejoints en masse par la foule à partir de sept heures du matin, afin de les protéger des forces d’invasion, mais sans pour autant organiser de mouvement de résistance.

Troupes du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie

À 11 heures, l’ensemble de la direction du Parti Communiste de Tchécoslovaquie fut même arrêté par des forces spéciales soviétiques. À 15 heures, l’agence soviétique TASS diffusa alors un texte de cadres du Parti Communiste de Tchécoslovaquie justifiant l’invasion.

L’ensemble du PCT se mobilisa alors symboliquement en faveur du présidium et d’Alexander Dubček, alors qu’un appel relayé par la radio de la ville de Plzeň appela à exiger l’arrêt de l’invasion. Mais il n’y eut pas de résistance et il y eut simplement 50 morts et 500 blessés dans le pays lors de l’invasion.

Foule entourant les troupes d’occupation

Le PCT parvint le lendemain de l’invasion à tenir son XIVe congrès avec 1218 délégués, les 260 délégués slovaques étant par contre bloqués par les soviétiques. Une grève générale d’une heure eut lieu dans tout le pays à midi, nombre de services étatiques ne le faisant en réalité que quelques minutes. Le XIVe congrès menaça principalement d’une grève générale de tout le pays dans les 48 heures.

Le compte-rendu du congrès fut diffusé le lendemain par l’agence de presse yougoslave Tanjug et par une « Radio libre du comité local de Prague du PCT » ayant pris le nom de CSSR I (République Socialiste de Tchécoslovaquie I). Le PCT récusa l’invasion et réaffirma la souveraineté du pays, ainsi que le maintien des institutions.

La partie était en réalité terminée sans même avoir commencé. Le président tchécoslovaque Ludvík Svoboda commença à négocier avec l’URSS et se précipita le jour même à Moscou et rapidement il fit venir là-bas l’ensemble de la direction du PCT. L’ensemble de la direction du PCT, à part František Kriegel, accepta de signer les Protocole de Moscou qui annonçaient la « normalisation » :

« Les représentants tchécoslovaques, dans ce document, affirment leur résolution à atteindre la normalisation des relations dans notre pays sur une base marxiste-léniniste, renouveler le rôle du Parti et restaurer l’autorité de l’État fondée sur les classes ouvrières, éliminer les organisations contre-révolutionnaires de la vie politique et renforcer les relations internationales entre la République socialiste tchécoslovaque, l’Union soviétique et ses alliés socialistes. »

Le syndicat refusa d’ailleurs catégoriquement d’appeler à la grève générale. Le maximum atteint sur le plan concret fut une sorte de résistance passive, les panneaux indiquant les routes disparaissant notamment, à l’appel de Radio Prague.

Le 24 août 1968, la Pravda publia un long article présentant le XIVe congrès du Parti Communiste de Tchécoslovaquie comme contre-révolutionnaire et illégal. Les forces d’occupation prirent le contrôle de l’ensemble des bâtiments, administrations, etc. sans coup férir. Il n’y eut qu’un quart d’heure de grève générale le 26 août.

Le 27, les protocoles de Moscou furent rendus publics. Alexander Dubček s’exprima le jour même à Radio Prague, en larmes et faisant de longues pauses.

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L’intervention militaire du Pacte de Varsovie contre le Printemps de Prague

Le soir du 21 mars 1968, à 21 heures, la tour de contrôle de l’aéroport de Prague reçoit un appel de détresse de trois avions cargo soviétiques prétendant manquer de carburant. Ils reçoivent l’ordre de se mettre en relation avec l’aéroport militaire de Kbely, où en réalité s’est déroulé un coup de force pro-soviétique.

Ils se posent alors sans autorisation sur l’aéroport de Prague, qui était fermé pour la nuit en raison de prétendues réparations sur ordre du ministre adjoint de l’Intérieur tchécoslovaque Viliam Šalgovič, agissant en fait sur ordre du KGB. Des parachutistes avaient également sauté depuis les machines.

Le directeur de l’aéroport bloque alors « Velin », l’interface placée dans un endroit secret gérant l’eau, l’électricité, le gaz, le chauffage, la ventilation, etc ; les agents soviétiques mettront trois jours à le trouver. Mais les agents soviétiques amenés par les avions ont amené des câbles, des groupes électrogènes, de quoi illuminer les pistes et même un radar.

Au même moment, lors d’une session du présidium du Comité Central du Parti Communiste de Tchécoslovaquie, Vasiľ Biľak attaque immédiatement Alexander Dubček et appuyé notamment par le rédacteur en chef de l’organe du Parti, le Rudé právo, Oldřich Švestka, propose un document où il est affirmé que les États du Pacte de Varsovie ont eu raison de parler de contre-révolution en Tchécoslovaquie.

La bataille fait alors rage puis à 22h30, le chef du gouvernement, Oldřich Černík, reçoit un coup de téléphone et déclare aux autres :

« L’occupation commence. Ils viennent. Les armées de cinq pays ont franchi les frontières et nous occupent. »

250 000 hommes et 4200 tanks, avec présence et supervision soviétique, ont en effet envahi la Tchécoslovaquie depuis la RDA, la Pologne et la Hongrie, des forces bulgares étant présentes dans ce dernier cas.

Le directeur général des télécommunications Karel Hoffmann, passé dans le camp soviétique, fait fermer toutes les communications téléphoniques ainsi que les télé-radiodiffusions. Seul opère Radio Vltava diffusant le point de vue soviétique.

Miroslav Šulek, ancien responsable de l’agence de presse tchécoslovaque CTK, tente à minuit de faire envoyer un message d’un « gouvernement révolutionnaire ouvrier-paysan » aux membres du Pacte de Varsovie, il en est toutefois empêché.

De son côté le présidium du Comité Central du Parti Communiste de Tchécoslovaquie rédige un appel « à tout le peuple », mais il ne peut passer à la radio que lorsque celle-ci est rétablie vers 4h30 du matin, alors qu’une édition spéciale du Rudé právo est publiée avec l’appel.

Le voici.

A tout le peuple de la République socialiste tchécoslovaque

Hier, le 20 août 1968, vers 23 heures, les troupes de l’ Union soviétique , de la République populaire polonaise , de la République démocratique allemande , de la République populaire hongroise et de la République populaire bulgare ont franchi la frontière de la République socialiste tchécoslovaque. 

Cela s’est passé à l’insu du Président de la République, du Président de l’Assemblée nationale, du Premier ministre et du premier secrétaire du Comité central du Parti communiste et de ces organes.

A ce moment-là, le présidium du comité central du parti communiste s’est réuni pour préparer le XIVe Parti du congrès. Le présidium du Comité central appelle tous les citoyens de notre république à rester calmes et à ne pas résister à l’avancée des troupes. C’est pourquoi même notre armée, la sécurité et la milice populaire n’ont pas reçu l’ordre de défendre le pays.

Le Présidium du Comité central du Parti communiste considère cet acte non seulement comme ne respectant pas les principes des rapports entre États socialistes, mais aussi comme une négation des normes fondamentales du droit international.

Tous les hauts responsables de l’État, du Parti communiste et du Front national demeurent dans leurs fonctions. Ils ont été élus représentants du peuple et membres de leurs organisations conformément aux lois et aux autres normes en vigueur dans la République socialiste tchécoslovaque.

Les fonctionnaires constitutionnels convoquent immédiatement une réunion de l’Assemblée nationale, du gouvernement de la République. Le présidium du comité central du parti communiste convoque la plénière du comité central du parti communiste pour débattre de la situation.

Présidium du Comité central

21. 8. 1968

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