Ce n’est pas une peinture de qualité que L’intérieur d’une grange, de Cornelis Saftleven, réalisée autour de l’année 1665.
Ce qu’on y voit est pourtant absolument représentatif du protestantisme, des Pays-Bas largement libérés du féodalisme et affirmant l’être humain dans sa dimension personnelle.

Ces deux personnages, tout à gauche du tableau, regardent avec amusement le peintre : c’est comme si c’était une photographie.
C’est là une révolution. En effet, ces deux personnages n’existent pas au sens physique du terme : ce n’est qu’une peinture.
Pourtant, on sait qu’ils nous regardent, on se dit forcément qu’ils ont pris la pose au moment de la réalisation de la peinture, ce dont il n’y a pourtant aucune garantie.
Cette capacité de recul sur soi-même, voilà ce que porte le protestantisme.
Et il serait erroné de considérer alors qu’il ne s’agirait que de pratiquer des corrections sur le plan des mœurs, des autocorrections en ayant intégré des principes moraux sévères et austères.
C’est de personnalité dont il s’agit.
Si on prend Le pichet vide, une œuvre de Judith Leyster, datant de vers 1639, on a une fête, éminemment superficielle il est vrai, mais représentée avec humour dans la mesure où il y a un squelette avec un sablier et une bougie se consumant.

Ce n’est pas seulement le temps qui passe qu’on retrouve comme allégorie, c’est surtout la personnalité confrontée à la joie de vivre et au caractère éphémère de la vie.
L’œuvre est d’ailleurs très « moderne » dans les attitudes libérées de tout carcan.
C’est le contraire du baroque mis en avant par le catholicisme, qui voit le verre à moitié vide et dénonce la vie sur terre.
Pour faire simple, la peinture néerlandaise revendique la richesse du quotidien et la complexité de la personnalité.
C’est la clef de son approche et c’est pour cela que même la bourgeoisie, par la suite, n’a plus été en mesure de comprendre cette peinture qui a le mieux représenté son affirmation révolutionnaire initiale.
La bourgeoisie devenue classe dominante a perdu sa dynamique initiale ; elle se complaît dans une attitude passive d’accumulation, là où auparavant elle était entreprenante et matérialiste.
Une bourgeoisie du 21e siècle n’est plus capable d’apprécier l’œuvre de Jan Steen Joueurs de cartes en intérieur, datant de vers 1660.

Il ne comprendrait pas l’intérêt d’une scène anodine, l’importance accordée au chien, la représentation minutieuse du tableau sur le mur, l’intimité des deux personnes discutant au fond, l’intimité de la jeune femme nous regardant une carte à la main.
Tout cela lui semblerait vain, insignifiant.
Alors que le bourgeois du 17e siècle, lui, voyait l’infini dans le fini ; il était en capacité de cerner les possibilités existant dans les choses.
C’est ce que permettait son esprit d’entreprise, et ce qui en même temps produisait son esprit d’entreprise.
C’est la dialectique du matérialisme : on agit, car le monde est riche en actions possibles, et le monde est riche en actions possibles, car on agit.
Cette « opération » dialectique n’intervient pas en cercle fermé : elle est réalisée à l’échelle du pays, dans des Pays-Bas en transformation.
Le peuple est partie prenante, il est actif, vivant, représenté comme ici par Jacob Savery pour La foire de la Saint-Sébastien dans un village flamand, vers 1598.

On a une dimension historique, à l’échelle nationale.
La peinture néerlandaise est ainsi intimiste, personnelle (ou « personnalisante » plutôt) justement parce qu’elle est à une époque de masse.
Ce n’est que lorsque les masses sont reconnues qu’on a des personnalités, sinon on n’a que des individus, isolés et égocentriques, fétichisant leurs particularités « uniques ».
Dans ses fondamentaux, on a ainsi dans la peinture néerlandaise la même pulsation que dans le réalisme socialiste : par les masses, on arrive à la représentation des personnalités.
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la peinture néerlandaise