Auteur/autrice : IoULeeM0n

  • Bernard Mandeville : La Fable des abeilles (1705)

    Bernard Mandeville

    La Fable des abeilles

    La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens

    Un nombreux essaim d’abeilles habitait une ruche spacieuse. Là, dans une heureuse abondance, elles vivaient tranquilles. Ces mouches, célèbres par leurs lois, ne l’étaient pas moins par le succès de leurs armes, et par la manière dont elles se multipliaient. Leur domicile était un séminaire parfait de science et d’industrie.

    Jamais abeilles ne vécurent sous un plus sage gouvernement : cependant, jamais il n’y en eut de plus inconstantes et de moins satisfaites.

    Elles n’étaient, ni les malheureuses esclaves d’une dure tyrannie, ni exposées aux cruels désordres de la féroce démocratie. Elles étaient conduites par des rois qui ne pouvaient errer, parce que leur pouvoir était sagement borné par les lois.

    Ces insectes, imitant tout ce qui se fait à la ville, à l’armée ou au barreau, vivaient parfaitement comme les hommes et exécutaient, quoiqu’en petit, toutes leurs actions. Les merveilleux ouvrages opérés par l’adresse incomparable de leurs petits membres, échappaient à la faible vue des humains : cependant il n’est parmi nous, ni machine, ni ouvriers, ni métiers, ni vaisseaux, ni citadelles, ni armes, ni artisans, ni ruses, ni science, ni boutiques, ni instruments, en un mot, il n’y a rien de tout ce qui se voit parmi les hommes dont ces animaux industrieux ne se servissent aussi.

    Comme donc leur langage nous est inconnu, nous ne pouvons parler de ce qui les concerne qu’en employant nos expressions.

    L’on convient assez généralement qu’entre autres choses dignes d’être remarquées, ces animaux ne connaissaient point l’usage des cornets ni des dés ; mais puisqu’ils avaient des rois, et par conséquent des gardes, on peut naturellement présumer qu’ils connaissaient quelque espèce de jeux. Vit-on en effet jamais d’officiers et de soldats qui s’abstînssent de cet amusement ?

    La fertile ruche était remplie d’une multitude prodigieuse d’habitants, dont le grand nombre contribuait même à la prospérité commune. Des millions étaient occupés à satisfaire la vanité et l’ambition d’autres abeilles, qui étaient uniquement employées à consumer les travaux des premières. Malgré une si grande quantité d’ouvriers, les désirs de ces abeilles n’étaient pas satisfaits. Tant d’ouvriers, tant de travaux, pouvaient à peine fournir au luxe de la moitié de la nation.

    Quelques-uns, avec de grands fonds et très peu de peines, faisaient des gains très considérables. D’autres, condamnés à manier la faux et la bêche, ne gagnaient leur vie qu’à la sueur de de leur visage, & en épuisant leurs forces par les occupations les plus pénibles. L’on en voyait cependant d’autres qui s’adonnaient à des Emplois tout mystérieux, qui ne demandaient ni apprentissage, ni fonds, ni soins.

    Tels étaient les CHEVALIERS D’INDUSTRIE, les PARASITES, les COURTIERS D’AMOUR, les JOUEURS, les FILOUX, les FAUX-MONNAYEURS, les EMPIRIQUES, les DEVINS, & en général tous ceux qui haïssant la lumière tournaient par de sourdes pratiques à leur avantage, le travail de leurs Voisins, qui incapables eux-mêmes de tromper, étaient moins défiants.

    On appelait ces gens-là des FRIPONS : mais ceux dont l’industrie était plus respectée, quoique dans le fond peu différents des premiers, recevaient un nom plus honorable. Les artisans de chaque profession, tous ceux qui exerçaient quelque emploi, ou quelque charge, avaient quelque espèce de friponnerie qui leur était propre. C’était les subtilités de l’art, et les tours de bâton.

    Comme s’ils n’eussent pu, sans l’instruction d’un procès, distinguer le légitime d’avec l’illégitime, ils avaient des jurisconsultes occupés à entretenir des animosités, et à susciter de mauvaises chicanes. C’était le fin de leur art. Les lois leur fournissaient des moyens pour ruiner leurs parties et pour profiter adroitement des biens engagés.

    Uniquement attentifs à tirer de précieux honoraires, ils ne négligeaient rien pour empêcher qu’on ne terminât par voie d’accommodement les difficultés.

    Pour défendre une mauvaise cause, ils épluchaient les lois avec la même exactitude et dans le même but que les voleurs examinent les maisons et les boutiques. C’était uniquement pour découvrir l’endroit faible dont ils pourraient se prévaloir.

    Les médecins préféraient la réputation à la science, et les richesses au rétablissement de leurs malades. La plupart, au lieu de s’appliquer à l’étude des règles de l’art, s’étudiaient à prendre une démarche composée.

    Des regards graves, un air pensif, étaient tout ce qu’ils possédaient pour se donner la réputation de gens doctes. Tranquilles sur la santé des patients, ils travaillaient seulement à acquérir les louanges des accoucheuses, des prêtres, et de tous ceux qui vivaient du produit des naissances ou des funérailles.

    Attentifs à ménager la faveur du sexe babillard, ils écoutaient avec complaisance les vieilles recettes de la tante de Madame.

    Les chalands et toute leur famille étaient soigneusement ménagés. Un sourire affecté, des regards gracieux, tout était mis en usage et servait à captiver ces esprits déjà prévenus. Il n’y avait pas même jusques aux gardes dont ils ne souffrirent les impertinences.

    Entre le grand nombre des Prêtres de Jupiter, gagés pour attirer sur la ruche la bénédiction d’en haut, il n’y en avait que bien peu qui eussent de l’éloquence et du savoir. La plupart étaient même aussi emportés qu’ignorants.

    On découvrait leur paresse, leur incontinence, leur avarice et leur vanité, malgré les soins qu’ils prenaient pour dérober aux yeux du public ces défauts. Ils étaient fripons comme des tailleurs, et intempérants comme des matelots.

    Quelques-uns à face blême, couverts d’habits déchirés, priaient mystiquement pour avoir du pain. Ils espéraient de recevoir de plus grosses récompenses ; mais à la lettre ils n’obtenaient que du pain.

    Et tandis que ces sacrés esclaves mouraient de faim, les fainéants pour qui ils officiaient étaient bien à leur aise. On voyait sur leurs visages de prospérité, la santé et l’abondance dont ils jouissaient.

    Les soldats qui avaient été mis en fuite, étaient comblés d’Honneur, s’ils avaient le bonheur d’échapper à l’épée victorieuse, quoiqu’il y en eut plusieurs qui fussent de vrais poltrons, qui n’aimaient point le carnage. Si quelque vaillant général mettait en déroute les ennemis, il se trouvait quelque personne qui, corrompue par des présents, facilitait leur retraite.

    Il y avait des guerriers qui affrontant le danger, paraissaient toujours dans les endroits les plus exposés.

    D’abord ils y perdaient une jambe, ensuite ils y laissaient un bras, et enfin, lorsque toutes ces diminutions les avaient mis hors d’état de servir, on les renvoyait honteusement à la demi-paye ; tandis que d’autres, qui plus prudents n’allaient jamais au combat, tiraient la double paye, pour rester tranquilles chez eux.

    Leurs Rois étaient à tous égards mal servis. Leurs propres Ministres les trompaient. Il y en avait à la vérité plusieurs qui ne négligeaient rien pour avancer les intérêts de la couronne ; mais en même temps ils pillaient impunément le trésor qu’ils travaillaient à enrichir.

    Ils avaient l’heureux talent de faire une très belle dépense, quoique leurs appointements fussent très chétifs ; et encore se vantaient-ils d’être fort modestes.

    Donnaient-ils trop d’étendue à leurs droits ? ils appelaient cela leurs tours de bâton. Et même s’ils craignaient qu’on ne comprît leur jargon, ils se servaient du terme d’Emoluments, sans qu’ils voulussent jamais parler naturellement et sans déguisement de leurs gains.

    Car il n’y avait pas une abeille qui ne se fut très bien contentée, je ne dis pas de ce que gagnaient effectivement ces ministres, mais seulement de ce qu’ils laissaient paraître de leurs gains.

    Ils ressemblaient à nos joueurs qui, quoiqu’ils aient joué beau jeu, ne diront cependant jamais en présence des perdants tout ce qu’ils ont gagné.

    Qui pourrait détailler toutes les fraudes qui se commettaient dans cette ruche ?

    Celui qui achetait des immondices pour engraisser son pré, les trouvait falsifiés d’un quart de pierres et de mortier inutiles et encore, quoique dupe, il n’aurait pas eu bonne grâce d’en murmurer, puisqu’à son tour il mêlait parmi son beurre une moitié de sel.

    La justice même, si renommée pour sa bonne foi quoiqu’aveugle, n’en était pas moins sensible au brillant éclat de l’or. Corrompue par des présents, elle avait souvent fait pencher la balance qu’elle tenait dans sa main gauche.

    Impartiale en apparence, lorsqu’il s’agissait d’infliger des peines corporelles, de punir des meurtres et d’autres grands crimes, elle avait même souvent condamné au supplice des gens qui avaient continué leurs friponneries après avoir été punis du pilori.

    Cependant on croyait communément que l’épée qu’elle portait ne frappait que les abeilles qui étaient pauvres et sans ressources ; et que même cette déesse faisait attacher à l’arbre maudit des gens qui, pressés par la fatale nécessité, avaient commis des crimes qui ne méritaient pas un pareil traitement. Par cette injuste sévérité, on cherchait à mettre en sûreté le grand et le riche.

    Chaque ordre était ainsi rempli de vices, mais la Nation même jouissait d’une heureuse prospérité. Flattée dans la paix, on la craignait dans la guerre. Estimée chez les étrangers, elle tenait la balance des autres ruches.

    Tous ses membres à l’envi prodiguaient pour sa conservation leurs vies et leurs biens. Tel était l’état florissant de ce peuple. Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique.

    Dès que la vertu, instruite par les ruses politiques, eut appris mille heureux tours de finesse, et qu’elle se fut liée d’amitié avec le vice, les plus scélérats faisaient quelque chose pour le bien commun.

    Les fourberies de l’Etat conservaient le tout, quoique chaque citoyen s’en plaignît. L’harmonie dans un concert résulte d’une combinaison de sons qui sont directement opposés.

    Ainsi les membres de la société, en suivant des routes absolument contraires, s’aidaient comme par dépit. La tempérance et la sobriété des uns facilitait l’ivrognerie et la gloutonnerie des autres.

    L’avarice, cette funeste racine de tous les maux, ce vice dénaturé et diabolique, était esclave du noble défaut de la prodigalité.

    Le luxe fastueux occupait des millions de pauvres. La vanité, cette passion si détestée, donnait de l’occupation à un plus grand nombre encore. L’envie même et l’amour-propre, ministres de l’industrie, faisaient fleurir les arts et le commerce.

    Les extravagances dans le manger et dans la diversité de mets, la somptuosité dans les équipages et dans les ameublements, malgré leur ridicule, faisaient la meilleure partie du négoce.

    Toujours inconstant, ce peuple changeait de lois comme de modes. Les règlements qui avaient été sagement établis étaient annulés et on leur en substituait bientôt de tout opposés. Cependant en altérant ainsi leurs anciennes lois et en les corrigeant, ils prévenaient des fautes qu’aucune prudence n’aurait pu prévoir.

    C’est ainsi que le vice produisant la ruse, et que la ruse se joignant à l’industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie.

    Les plaisirs réels, les douceurs de la vie, l’aise et le repos étaient devenus des biens si communs que les pauvres mêmes vivaient plus agréablement alors que les riches ne le faisaient auparavant. On ne pouvait rien ajouter au bonheur de cette société.

    Mais hélas ! quelle n’est pas la vanité de la félicité des pauvres mortels ? A peine ces abeilles avaient-elles goûté les prémices du bonheur, qu’elles éprouvèrent qu’il est même au dessus du pouvoir des Dieux de rendre parfait le séjour terrestre.

    La troupe murmurante avait souvent témoigné qu’elle était satisfaite du gouvernement et des ministres ; mais au moindre revers, elle changea d’idées. Comme si elle eût été perdue sans retour, elle maudit les politiques, les armées et les flottes.

    Ces Abeilles réunissant leurs plaintes, on entendait de tous côtés ces paroles : Maudites soient toutes les fourberies qui règnent parmi nous. Cependant chacune se les permettait encore ; mais chacune avait la cruauté de ne vouloir point en accorder l’usage aux autres.

    Un personnage qui avait amassé d’immenses richesses en trompant son Maître, le Roi et le Pauvre, osait crier de toute sa force : Le pays ne peut manquer de périr pour toutes ses injustices. Et qui pensez-vous que fut ce rigide sermoneur ?

    C’était un gantier qui avait vendu toute sa vie et qui vendait actuellement des peaux de mouton pour des cabrons. Il ne faisait pas la moindre chose dans cette société qui ne contribuât au bien public. Cependant tous les fripons criaient avec impudence : Bon Dieux ! accordez-nous seulement la probité.

    Mercure (1) ne put s’empêcher de rire à l’ouïe d’une prière si effrontée. Les autres Dieux dirent qu’il y avait de la stupidité à blâmer ce que l’on aimait. Mais Jupiter, indigné de ces prières, jura enfin que cette troupe criailleuse serait délivrée de la fraude dont elle se plaignait.

    Il dit : Au même instant l’honnêteté s’empara de tous les cœurs. Semblable à l’arbre instructif, elle dévoila les yeux de chacun, elle leur fit apercevoir ces crimes qu’on ne peut contempler sans honte.

    Ils se confessaient coupables par leurs discours et surtout par la rougeur qu’excitait sur leurs visages l’énormité de leurs crimes. C’est ainsi que les enfants qui veulent cacher leurs fautes, trahis par leur couleur, s’imaginent que dès qu’on les regarde, on lit sur leur visage mal assuré la mauvaise action qu’ils ont faite.

    Mais grand Dieux ! quelle consternation ! quel subit changement ! En moins d’une heure le prix des denrées diminua partout. Chacun, depuis le Ministre d’Etat jusqu’au Villageois arracha le masque d’hypocrisie qui le couvrait.

    Quelques-uns, qui étaient très bien connus auparavant, parurent des étrangers quand ils eurent pris des manières naturelles.

    Dès ce moment, le Barreau fut dépeuplé. Les débiteurs acquittaient volontairement leurs dettes, sans en excepter même celles que leurs créditeurs avaient oubliées. On les cédait généreusement à ceux qui n’étaient pas en état de les satisfaire. S’élevait-il quelque difficulté, ceux qui avaient tort restaient modestement dans le silence.

    On ne voyait plus de procès où il entrât de la mauvaise foi et de la vexation. Personne ne pouvait plus acquérir des richesses. La vertu et l’honnêteté régnaient dans la Ruche. Qu’est-ce donc que les avocats y auraient fait ? Aussi tous ceux qui avant la révolution n’avaient pas eu le bonheur de gagner du bien, désespérés ils pendaient leur écritoire à leur côté et se retiraient.

    La justice, qui jusqu’alors avait été occupée à faire pendre certaines personnes, avait donné la liberté à ceux qu’elle tenait prisonniers.

    Mais dès que les prisons eurent été nettoyées, la déesse qui y préside devenant inutile, elle se fit contraint de se retirer avec son train et tout son bruyant attirail. D’abord paraissaient quelques SERRURIERS chargés de serrures, de verrous, de grilles, de chaînes et de portes garnies de barres de fer. Ensuite venaient les Geôliers, les GUICHETIERS et leurs suppôts.

    La déesse paraissait alors précédée de son fidèle ministre l’écuyer Carnifex, le grand exécuteur de ses ordres sévères. Il n’était point armé de son épée imaginaire (2), à la place il portait la hache et la corde. Dame Justice aux yeux bandés, assise sur un nuage, fut chassée dans les airs accompagnée de ce cortège. Autour de son char et derrière il y avait ses sergents, huissiers, et ses domestiques de toute espèce qui se nourrissent des larmes des infortunés.

    La RUCHE avait des MEDECINS, tout comme avant la révolution. Mais la médecine, cet art salutaire, n’était plus confiée qu’à d’habiles gens. Ils étaient en si grand nombre, et si bien répandus dans la ruche qu’ils n’y en avait aucun qui eut besoin de se servir de voiture.

    Leurs vaines disputes avaient cessé. Le soin de délivrer promptement les patients était ce qui les occupait uniquement. Pleins de mépris pour les drogues qu’on apporte des pays étrangers, ils se bornaient aux simples que produit le pays.

    Persuadés que les Dieux n’envoient aucune maladie aux Nations sans leur donner en même temps les vrais remèdes, ils s’attachaient à découvrir les propriétés des plantes qui croissaient chez eux.

    LES RICHES ECCLESIASTIQUES, revenus de leur honteuse paresse ne faisaient plus desservir leurs églises par des abeilles prises à la journée. Ils officiaient eux-mêmes. La probité dont ils étaient animés les engageait à offrir des prières et des sacrifices.

    Tous ceux qui ne se sentaient pas capables de s’acquitter de ces devoirs ou qui croyaient qu’on pouvait se passer de leurs soins, résignaient sans délai leurs emplois.

    Il n’y avait pas assez d’occupation pour tant de personnes, si même il en restait pour quelques-uns. Le nombre en diminua donc considérablement. Ils étaient tous modestement soumis au GRAND PRETRE, qui uniquement occupé des affaires religieuses, abandonnait aux autres les affaires d’Etat. Le chef sacré, devenu charitable, n’avait pas la dureté de chasser de sa porte les pauvres affamés.

    Jamais on n’entendait dire qu’il retranchât quelque chose du salaire de l’indigent. C’était au contraire chez lui que l’affamé trouvait de la nourriture, le mercenaire du pain, l’ouvrier nécessiteux sa table et son lit.

    Le changement ne fut pas moins considérable parmi les premiers ministres du roi et tous les officiers subalternes.

    Économes et tempérants alors, leurs pensions leur suffisaient pour vivre. Si une pauvre Abeille fut venue dix fois pour demander le juste paiement d’une petite somme, et que quelques Commis bien payé l’eut obligé, ou de lui faire présent d’un écu, ou de ne jamais recevoir son paiement, on aurait ci-devant appelé une pareille alternative, le tour de bâton du commis ; mais pour lors on lui aurait tout naturellement donné le nom de friponnerie manifeste.

    Une SEULE Personne suffisait pour remplir les places qui en exigeaient trois avant l’heureux changement.

    On n’avait plus besoin de donner des collègues pour éclairer les actions de ceux à qui l’on confiait le maniement des affaires. Les magistrats ne se laissaient plus corrompre ? et ils ne cherchaient plus à faciliter les larcins des autres. Un seul faisait alors mille fois plus d’ouvrage que plusieurs n’en faisaient auparavant.

    (R)* Il n’y avait plus d’honneur à faire figure aux dépens de ses créditeurs. Les Livrées étaient pendues dans les boutiques des Fripiers.

    Ceux qui brillaient par la magnificence de leurs carrosses les vendaient pour peu de chose. La noblesse se défaisait de tous ses superbes chevaux si bien appariés, et même de leurs campagnes pour payer leurs dettes.

    On évitait la vaine dépense avec le même soin qu’on fuyait la fraude. On n’entretenait plus d’Armée dehors. Méprisant l’estime des étrangers, et la gloire frivole qui s’acquiert par les armes, on ne combattait plus que pour défendre la patrie contre ceux qui en voulaient à ses droits et à sa liberté.

    Jetez présentement les yeux sur la ruche glorieuse. Contemplez l’accord admirable qui règne entre les commerces et la bonne foi. Les obscurités qui couvraient ce spectacle ont disparu. Tout se voit à découvert. Que les choses ont changé de face !

    Ceux qui faisaient des dépenses excessives et tous ceux qui vivaient de ce luxe furent forcés de se retirer. En vain ils tentèrent de nouvelles occupations ; elles ne purent leur fournir le nécessaire.

    Le prix des fonds et des bâtiments tomba. Les palais enchantés dont les murs semblables à ceux de Thèbes avaient été élevés par la musique, étaient déserts (3).

    Les grands qui auraient mieux aimé perdre la vie que de voir effacer les titres fastueux gravés sur leurs superbes portiques, se moquaient aujourd’hui de ces vaines inscriptions. L’architecture, cet art merveilleux, fut entièrement abandonné. Les artisans ne trouvaient plus personne qui voulut les employer.

    Les peintres ne se rendaient plus célèbres par leur pinceau. Le sculpteur, le graveur, le ciseleur et le statuaire n’étaient plus nommés dans la Ruche.

    Le peu d’abeilles qui restèrent vivaient chétivement. On n’était plus en peine comment on dépenserait son argent, mais comment on s’y prendrait pour vivre. En payant leur compte à la taverne, elles prenaient la résolution de n’y remettre jamais le pied.

    On ne voyait plus de salope cabaretière qui gagnât assez pour porter des habits de drap d’or. Torcol ne donnait plus de grosses sommes pour avoir du Bourgogne et des ortolans.

    Le courtisan qui se piquant de régaler le jour de Noël sa maîtresse de pois verts, dépensait en deux heures autant qu’une compagnie de cavalerie aurait dépensé en deux jours, plia bagage, et se retira d’un si misérable pays.

    La fière Cloé dont les grands airs avaient autrefois obligé son trop facile mari de piller l’Etat, vend à présent son équipage composé des plus riches dépouilles des Indes. Elle retranche sa dépense et porte toute l’année le même habit. Le siècle léger et changeant est passé. Les modes ne se succèdent plus avec cette bizarre inconstance.

    Dès lors, tous les ouvriers qui travaillaient les riches étoffes de soie et d’argent et tous les artisans qui en dépendent, se retirent. Une paix profonde règne dans ce séjour ; elle a à sa suite l’abondance. Toutes les manufactures qui restent ne fabriquent que des étoffes les plus simples ; cependant elles sont toutes fort chères.

    La nature bienfaisante n’étant plus contrainte par l’infatigable jardinier, elle donne, à la vérité, ses fruits dans sa saison ; mais aussi elle ne produit plus ni raretés, ni fruits précoces.

    A mesure que la vanité et le luxe diminuaient, on voyait les anciens habitants quitter leur demeure. Ce n’était plus ni les marchands, ni les compagnies qui faisaient tomber les manufactures, c’était la simplicité et la modération de toutes les abeilles. Tous les métiers et tous les arts étaient négligés. Le contentement, cette peste de l’industrie, leur fait admirer leur grossière abondance. Ils ne recherchent plus la nouveauté, ils n’ambitionnent plus rien.

    C’est ainsi que la ruche étant presque déserte, ils ne pouvaient se défendre contre les attaques de leurs ennemis cent fois plus nombreux. Ils se défendirent cependant avec toute la valeur possible, jusqu’à ce que quelques-uns d’entre eux eussent trouvé une retraite bien fortifiée. C’est là qu’ils résolurent de s’établir ou de périr dans l’entreprise. Il n’y eut aucun traître parmi eux. Tous combattirent vaillamment pour la cause commune. Leur courage et leur intégrité furent enfin couronnés de la victoire.

    Ce triomphe leur coûta néanmoins beaucoup. Plusieurs milliers de ces valeureuses abeilles périrent.

    Le reste de l’essaim, qui s’était endurci à la fatigue et aux travaux, crut que l’aise et le repos qui mettait si fort à l’épreuve leur tempérance, était un vice. Voulant donc se garantir tout d’un coup de toute rechute, toutes ces abeilles s’envolèrent dans le sombre creux d’un arbre où il ne leur reste de leur ancienne félicité que le Contentement et l’Honnêteté.

    MORALITÉ

    Quittez donc vos plaintes, mortels insensés ! En vain vous cherchez à associer la grandeur d’une Nation avec la probité. Il n’y a que des fous qui puissent se flatter de jouir des agréments et des convenances de la terre, d’être renommés dans la guerre, de vivre bien à son aise et d’être en même temps vertueux. Abandonnez ces vaines chimères.

    Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent, si nous voulons en retirer les doux fruits. La faim est sans doute une incommodité affreuse. Mais comment sans elle pourrait se faire la digestion d’où dépend notre nutrition et notre accroissement.

    Ne devons-nous pas le vin, cette excellent liqueur, à une plante dont le bois est maigre, laid et tortueux ? Tandis que ses rejetons négligés sont laissés sur la plante, ils s’étouffent les uns les autres et deviennent des sarments inutiles. Mais si ces branches sont étayées et taillées, bientôt devenus fécondes, elles nous font part du plus excellent des fruits.

    C’est ainsi que l’on trouve le vice avantageux, lorsque la justice l’émonde, en ôte l’excès, & le lie.

    Que dis-je !

    Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour y faire revivre l’heureux siècle d’or, il faut absolument outre l’honnêteté reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers Pères.

    Fin de la Fable des Abeilles

    1. C’est le dieu des Larrons
    2. On ne se sert dans les Exécutions en Angleterre que de la Hache pour trancher la tête, jamais de l’Épée. C’est pour cela qu’il donne le nom d’imaginaire à cette Épée qu’on attribue au Bourreau.
    3. L’auteur veut parler des Bâtiments élevés pour l’Opéra et la Comédie. Amphion, après avoir chassé Cadmus et sa Femme du lieu de leur demeure, y bâtit la Ville de Thèbes, en y attirant les pierres avec ordre et mesure, par l’harmonie merveilleuse de son divin Luth.

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  • Jean Bodin : La justice harmonique (1583)

    La justice Harmonique. Mais il ne suffit pas d’avoir ainsi disposé ces quatre points en proportion Géométrique, et en partie Arithmétique, si on ne les couple ensemble par proportion Harmonique, qui unit et conjoint les deux nombres du milieu, 6 et 8 et le second au quart, et le premier au tiers, dont il résulte une harmonie mélodieuse, composée de la quarte, de la quinte et des octaves.

    Autrement, si vous ôtez le lien Harmonique de la quarte, qui est entre 6 et 8, la proportion Géométrique demeurera disjointe ; et si vous disposez les quantités en proportion Géométrique continue, l’Harmonie périra, comme on peut voir en ces quatre nombres 2, 4, 8, 16 où les raisons se trouvent bien conjointes en quelque sorte qu’on les prenne.

    Mais il ne s’en peut faire aucun accord, et aussi peu si vous disposez les nombres en proportion Arithmétique, car l’une et l’autre sont aussi différentes de l’harmonique comme l’eau bouillante et glacée sont différentes [de] l’eau tiède.

    En cas pareil, nous dirons, que si le Prince, ou le peuple, ou la noblesse ayant la souveraineté, soit en Monarchie, ou état Aristocratique, ou populaire, se gouverne sans aucune loi, laissant le tout à la discrétion des Magistrats ou, par soi-même, distribuant les peines et loyers selon la grandeur ou qualité d’un chacun, [bien] que cela soit beau en apparence, [quoiqu’il] n’y eût fraude ni faveur (chose toutefois impossible), néanmoins, ce gouvernement ne peut être durable ni assuré, parce qu’il n’y a point de lien des grands aux petits, ni par conséquent accord aucun ; beaucoup moins y aura-t-il de sûreté si tout se gouverne par égalité et lois immuables, sans accommoder l’équité à la variété particulière des lieux, des temps, et des personnes.

    Gouvernement de [la] République par forme Arithmétique, Géométrique, Harmonique.

    Et tout ainsi que deux simples en extrémité de froideur et de chaleur sont autant de poisons, et, néanmoins, composés et tempérés l’un avec l’autre font une médecine fort salutaire, [de même] aussi ces deux proportions de gouvernement, Arithmétique et Géométrique, l’un par lois seulement, l’autre à l’arbitrage du gouverneur sans lois, ruinent les Républiques : et composés ensemble par proportion Harmonique [ces deux proportions de gouvernement] servent à maintenir les états.

    Et, par ainsi, Aristote s’est abusé de dire que l’état serait bienheureux, qui aurait un si bon Prince, qu’il ne fût jamais vaincu de faveur, ni de passion quelconque : on n’aurait, dit-il, que faire de lois.

    Or il est certain que la loi n’est pas faite pour ceux qui tiennent la souveraineté, comme nous avons montré en son lieu, [mais] pour les magistrats principalement, qui ont bien souvent les yeux si bandés de passions, ou de concussions, ou d’ignorance, qu’ils ne sauraient voir un seul trait de la beauté de justice.

    Et quand [bien même] ils seraient Anges, ou qu’ils ne pourraient aucunement faillir, si est-ce que les sujets ont affaire de loi comme d’un flambeau pour se guider ès ténèbres des actions humaines ; et [également] pour étonner les méchants qui pourraient prétendre cause d’ignorance, véritable ou vraisemblable, de leurs méchancetés ; ou, pour le moins, de la peine, qui n’est point gravée en nos âmes, comme [le sont] les choses que nature défend (…).

    Dieu 1 , que celui qui a mérité d’être flétri, sera puni selon le forfait par lui commis : il est défendu de bailler plus de quarante coups ; laquelle loi est selon la justice 1 Deutéronome, 25.

    Harmonique, car il est permis au juge de juger à sa discrétion par proportion semblable jusqu’à quarante coups, selon la qualité des personnes et du forfait. Et la qualité arithmétique est en ce qu’il est défendu [de] passer quarante coups ; en quoi celui qui a le plus offensé, et qui toutefois n’a pas mérité la mort, n’est pas plus puni pour ce regard, que celui qui a moins offensé ; et la loi porte sa raison, et afin, dit-il, que le condamné ne soit rendu estropié.

    [Ce] qui nous est un certain argument de la loi de Dieu, [selon lequel] la vraie justice, et le gouvernement le plus beau, est celui qui s’entretient par proportion Harmonique.

    Et combien que l’état populaire embrasse plus les lois égales, et la justice Arithmétique, et [que], au contraire, l’état Aristocratique retient plus la proportion Géométrique, si est-ce que l’un et l’autre est contraint d’entremêler la proportion Harmonique pour sa conservation ; autrement, si la seigneurie Aristocratique rejette le menu peuple loin de tous états, offices et dignités, ne lui faisant aucune part de la dépouille des ennemis, ni des pays conquis sur eux, il ne se peut faire que le menu peuple, pour peu qu’il soit aguerri, ou que l’occasion se présente, ne se révolte et [ne] change l’état, comme j’ai montré ci-devant par plusieurs exemples.

    C’est pourquoi la seigneurie de Venise, qui est une vraie Aristocratie s’il en fut [jamais], se gouverne quasi Aristocratiquement, distribuant les grands honneurs, dignités, bénéfices et Magistrats aux gentilshommes Vénitiens, et les menus offices, où il n’y a point de puissance, au menu peuple, suivant la proportion Géométrique, des grands aux grands, et des petits aux petits.

    Et néanmoins, pour contenter le menu peuple, la seigneurie lui a laissé l’état de Chancelier, qui est des plus dignes et des plus honorables, [et] aussi qu’il est perpétuel ; et, en outre, les offices des secrétaires d’état, qui sont bien fort honorables ; et au surplus l’injure, faite au moindre habitant par les gentilshommes Vénitiens, est punie et châtiée ; et une grande douceur et liberté de vie donnée à tous, [chose] qui sent plus la liberté populaire que le gouvernement Aristocratique ; et, qui plus est, la création des Magistrats se fait par choix et par sort, l’un propre au gouvernement Aristocratique, l’autre à l’état populaire, si bien qu’on peut dire, que l’état est Aristocratique et conduit aucunement par proportion Harmonique, [ce] qui a rendu cette République-là belle et florissante (…).

    L’état Royal gouverné harmoniquement est le plus beau et le plus parfait.

    Il faut donc que le sage Roi gouverne son Royaume harmoniquement, entremêlant doucement les nobles et roturiers, les riches et les pauvres, avec telle discrétion toutefois, que les nobles aient quelque avantage sur les roturiers, car c’est bien la raison que le gentilhomme aussi excellent en armes ou en lois, comme le roturier, soit préféré aux états de judicature, ou de la guerre, et que le riche égal en autre chose au pauvre, soit aussi préféré aux états, qui ont plus d’honneur que de profit, et que le pauvre emporte les offices, qui ont plus de profit que d’honneur, et tous deux seront contents.

    Car celui qui est assez riche ne cherche que l’honneur, et le pauvre cherche son profit.

    Aussi faut-il, que les riches qui portent les charges publiques, aient quelque avantage sur les pauvres ; c’est pourquoi ce sage Consul Romain laissa le gouvernement et souveraineté des villes par lui conquises, aux plus riches, jugeant qu’ils seraient plus soigneux de [leur] conservation que les pauvres, qui n’y avaient pas si grand intérêt.

    Et si les états sont associés et doubles, il vaudra mieux coupler le noble et le roturier, le riche et le pauvre, le jeune et le vieux, que deux nobles, ou deux riches, ou deux pauvres, ou deux jeunes ensemble, qui sont le plus souvent en querelles, et s’empêchent l’un l’autre en leur charge, comme il advient, naturellement, qu’il n’y a jalousie entre égaux.

    Mais encore il en revient un bien grand fruit de la conjonction que j’ai dite. Car en ce faisant chacun garde la prérogative et le droit à l’état, duquel il tient, comme il se voit ès cours souveraines, corps et collèges composés de toutes sortes de gens, la Justice est beaucoup mieux ordonnée, que s’ils étaient d’un état seulement.

    Or il n’y a moyen de lier les petits avec les grands, les roturiers avec les nobles, les pauvres avec les riches, sinon en communiquant les offices, états, dignités et bénéfices aux hommes qui le méritent, comme nous avons montré ci-devant. Mais les mérites sont divers, car qui ne voudrait octroyer les états et charges honorables sinon aux gens vertueux, la République serait toujours en combustion, d’autant que les hommes de vertu sont toujours en fort petit nombre, et seraient aisément chassés et déboutés du surplus.

    Mais en couplant les hommes de vertu, comme j’ai dit, tantôt aux nobles, tantôt aux riches, [bien] qu’ils soient destitués de vertu, néanmoins ils se sentiront honorés d’être conjoints avec les gens vertueux, et ceux-ci de monter au lieu d’honneur ; et, en ce faisant, toute la noblesse d’un côté se réjouit de voir que le seul point de noblesse est respecté en la distribution des loyers, et, de l’autre côté, tous les roturiers sont ravis d’un plaisir incroyable, et se sentent tous honorés, comme de fait ils ont honneur, quand ils voient le fils d’un pauvre médecin, Chancelier d’un grand Royaume, et un pauvre soldat être enfin Connétable, comme il s’est vu en la personne de Bertrand du Guesclin, et de Michel de l’Hospital, et de beaucoup d’autres, qui, pour leurs vertus illustres sont montés aux plus hauts degrés d’honneur.

    Mais tous les états portent impatiemment de voir les plus indignes aux plus hauts lieux, non pas qu’il ne soit nécessaire de donner quelquefois aux incapables et indignes quelques offices, pourvu qu’ils soient en si petit nombre, que leur ignorance ou méchanceté n’ait pas grand effet en l’état où ils seront.

    Car il ne faut pas seulement bailler la bourse aux plus loyaux, les armes aux plus vaillants, la justice aux plus droits, la Censure aux plus entiers, le travail aux plus forts, le gouvernail aux plus sages, la Prélature aux plus dévôts, comme la justice Géométrique veut (combien qu’il est impossible pour la rareté des hommes vertueux), [mais] il faut aussi, pour faire une harmonie des uns avec les autres, y entremêler ceux qui ont de quoi suppléer en une sorte ce qui leur défaut en l’autre ; autrement, if n’y aurait non plus d’harmonie, que si on séparait les accords qui sont bons en soi, mais ils ne feront point de consonance s’ils ne sont liés ensemble, car le défaut de l’un est suppléé par l’autre.

    L’image du Roi, et des trois états conformes à la nature. En quoi faisant, le sage Prince accordera ses sujets les uns aux autres, et tous ensemble avec soi, tout ainsi comme on peut voir ès quatre premiers nombres, que Dieu a disposés par proportion harmonique, pour nous montrer que l’état Royal est Harmonique, et qu’il se doit gouverner Harmoniquement :

    Car 2 à 3 fait la quinte, 3 à 4 la quarte, deux à quatre l’octave, et, derechef, un à deux fait l’octave, 1 à 3 la douzième, tenant la quinte et l’octave, et 1 à 4 la double octave, [ce] qui contient l’entier système de tous les tons et accords de musique ; et qui voudra passer à 5, il fera un discord insupportable. L’image de l’âme [est] semblable au Royaume bien ordonné.

    Autant peut-on dire du point, de la ligne, de la superficie et du corps. Donc, on suppose que le Prince, élevé par-dessus tous les sujets, la majesté duquel ne souffre non plus division, que l’unité qui n’est point nombre, ni au rang des nombres, [bien] que tous les autres n’ont force ni puissance que de l’unité ; et les trois états disposés comme ils sont, et quasi toujours ont été, en tous Royaumes et Républiques bien ordonnées : c’est à savoir l’état Ecclésiastique, le premier, pour la dignité qu’il soutient et [la] prérogative du ministère envers Dieu, qui est composé de nobles et roturiers ; puis l’état militaire, qui est aussi composé des nobles et roturiers ; et le menu peuple de gens scolastiques, marchands, artisans et laboureurs.

    Et que chacun de ces trois états ait part aux offices, bénéfices, judicatures, et charges honorables, ayant égard aux mérites et aux qualités des personnes. Il se formera une plaisante harmonie de tous les sujets entre eux, et de tous ensemble avec le Prince souverain.

    Ce que nous pouvons encore figurer en l’homme, qui est la vraie image de la République bien ordonnée : car l’intellect tient lieu d’unité étant indivisible, pur et simple, puis l’âme raisonnable, que tous les anciens ont séparée de puissance d’avec l’intellect ; la troisième est l’appétit de vindicte, qui gît au cœur, comme les gendarmes ; la quatrième est la cupidité bestiale, qui gît au foie, et autres intestins nourrissant tout le corps humain, comme les laboureurs.

    Et combien que les hommes qui n’ont point ou peu d’intellect, ne laissent pas de vivre sans voler plus haut à la contemplation des choses divines et intellectuelles.

    Aussi, les Républiques Aristocratique et populaire, qui n’ont point de Roi, s’entretiennent et gouvernent leur état, néanmoins elles ne sont point unies ni liées si bien que s’il y avait un Prince, qui est comme l’intellect, qui unit toutes les parties, et les accorde ensemble, quand l’âme raisonnable est guidée par prudence, l’appétit de vindicte par magnanimité, la cupidité bestiale par tempérance, et l’intellect est élevé par contemplations divines, alors il s’établit une justice très harmonieuse, qui rend à chacune des parties de l’âme ce qui lui appartient.

    Ainsi peut-on dire des trois états guidés par prudence, par force et tempérance, et ces trois vertus morales accordées ensemble, et avec leur Roi, c’est-à-dire à la vertu intellectuelle et contemplative, il s’établit une forme de République très belle et harmonieuse.

    Car tout ainsi que de l’unité dépend l’union de tous les nombres, et qui n’ont être ni puissance que d’elle, [de même] aussi un Prince souverain est nécessaire, de la puissance duquel dépendent tous les autres.

    Et tout ainsi qu’il ne se peut faire si bonne musique où il n’y ait quelque discord, qu’il faut par nécessité entremêler, pour donner plus de grâce aux bons accords, ce que fait le bon musicien pour rendre la consonance de la quarte, de la quinte et de l’octave, plus agréable, coulant auparavant quelque discord, qui rend la consonance que j’ai dite douce à merveilles ; ce que font aussi les friands cuisiniers, qui, pour donner meilleur goût aux bonnes viandes, entrejettent quelques plats de fausses âpres et mal plaisantes ; et le docte peintre pour rehausser sa peinture, et donner lustre au blanc, l’obscurcit à l’entour de noir et d’ombrages : car la nature du plaisir est telle en toutes les choses de ce monde, qu’il perd sa grâce si on n’a goûté le déplaisir, et le plaisir toujours continuant devient fade, pernicieux et mal plaisant ; [de même] aussi, est-il nécessaire qu’il y ait quelques fols entre les sages, quelques hommes indignes de leur charge entre les hommes expérimentés, et quelques vicieux entre les bons pour leur donner lustre, et faire connaître au doigt et à l’œil la différence du vice à la vertu, du savoir à l’ignorance.

    Car quand les fols, les vicieux, les méchants sont méprisés, alors les sages, les vertueux, les gens de bien reçoivent le vrai loyer de leur vertu, qui est l’honneur.

    Les trois filles de Thémis se rapportent aux trois proportions.

    Et [il] semble que les anciens Théologiens nous avaient figuré ce que j’ai dit, donnant à Thémis trois filles, à savoir [en grec], c’est-à-dire Loi droite, Équité, et Paix, qui se rapportent aux trois formes de Justice, Arithmétique, Géométrique, et Harmonique. Et néanmoins la paix, qui figure l’harmonique, est le seul but et comble de toutes les lois et jugements, et du vrai gouvernement royal, comme la Justice Harmonique est le but du gouvernement Géométrique et Arithmétique. Le monde est fait et gouverné par proportion harmonique.

    Ce point-là bien éclairci, reste à voir s’il est vrai ce que disait Platon, que Dieu gouverne ce monde par proportion Géométrique, parce qu’il a pris ce fondement, pour montrer que la République bien ordonnée à l’image de ce monde doit être gouvernée par Justice Géométrique.

    J’ai montré tout le contraire par la nature de l’unité rapportée aux trois premiers nombres harmoniquement ; et de l’intellect, aux trois parties de l’âme ; et du point, à la ligne, à la superficie et au corps.

    Mais il faut passer plus outre, car si Platon eût regardé de plus près, il eût remarqué ce qu’il a oublié en son Timée, que ce grand Dieu de nature a composé harmoniquement le monde de la matière et de la forme, par égalité et similitude ; et d’autant que la matière était inutile sans la forme, et la forme ne pouvait subsister sans la matière, ni en tout l’univers, ni en ses parties, il en composa le monde, qui est égal à l’une, et semblable à l’autre ; il est égal à la matière, parce qu’il comprend tout, et semblable à la forme, comme la proportion harmonique est composée de la proportion Arithmétique et Géométrique, égale à l’une, et semblable à l’autre, étant l’une séparée de l’autre imparfaite.

    Et comme les Pythagoriens sacrifièrent des hécatombes, non pas pour la sous-tendue de l’angle droit qui peut les deux côtés, mais pour avoir trouvé en une même figure l’égalité et similitude de deux autres figures, étant la troisième figure égale à la première, et semblable à la seconde :

    aussi Dieu a fait ce monde égal à la matière, parce qu’il comprend tout, et [qu’il] n’y a rien de vide, et semblable à la forme éternelle, qu’il avait figurée auparavant que faire le monde, comme nous lisons en la sainte Écriture.

    Et quant au mouvement de ce monde, on voit que Dieu en a fait un égal, qui est le mouvement ravissant ; l’autre inégal, qui est le mouvement planétaire, et contraire au premier ; le troisième est le mouvement tremblant, qui embrasse et lie l’un à l’autre. Liaison harmonieuse du monde et de ses parties.

    Et si nous cherchons par le menu les autres créatures, nous trouverons une perpétuelle liaison harmonique, qui accorde les extrémités par [des] moyens indissolubles qui tiennent de l’un et de l’autre, comme on peut voir entre la terre et les pierres, l’argile, entre la terre et les métaux, les marcasites, calamites et autres minéraux ; entre les pierres et les plantes, les espèces de corail qui sont [des] plantes lapidifiées prenant vie et croissance par les racines ; entre les plantes et animaux, les Zoophytes, ou plantes-bêtes qui ont sentiment et mouvement, et tirent vie par les racines ; entre les animaux terrestres aquatiques, les Amphibies, comme bièvres, loutres, tortues, et d’autres semblables ; entre les aquatiques et volatiles, les poissons volants ; et, généralement, entre les bêtes et l’homme, les singes, combien que Platon mettait la femme entre ceux-ci et la nature Angélique. Dieu a posé l’homme, partie duquel est mortelle, et partie immortelle, liant aussi le monde élémentaire avec le monde céleste par la région éthérée.

    Et tout ainsi que le discord donne grâce à l’harmonie, aussi Dieu a-t-il voulu que le mal fût entremêlé avec le bien, et les vertus posées au milieu des vices, des monstres en nature, des éclipses aux lumières célestes, et des raisons sourdes ès démonstrations géométriques, afin qu’il en réussît un plus grand bien, et que la puissance et beauté des œuvres de Dieu par ce moyen fût connue, [chose] qui autrement demeurerait cachée et ensevelie. C’est pourquoi Dieu ayant endurci Pharaon, que les sages Hébreux interprètent l’ennemi de Dieu et de nature : Je l’ai fait, dit-il, pour me faire tête, et montrer ma force contre lui, afin que tout le monde chante ma gloire et ma puissance.

    Et néanmoins tous les Théologiens sont d’accord que la force et puissance de cet ennemi de Dieu est enclose ès barrières du petit monde élémentaire, et qu’il n’a pouvoir sinon tant qu’il plaît à Dieu lui lâcher la bride.

    Or, tout ainsi que par voix et sons contraires il se compose une douce et naturelle harmonie, [de même] aussi des vices et vertus, des qualités différentes des éléments, des mouvements contraires, et des sympathies et antipathies liées par moyens inviolables, se compose l’harmonie de ce monde et de ses parties.

    [Tout] comme aussi la République est composée de bons et mauvais, de riches et de pauvres, de sages et de fols, de forts et de faibles, alliés par ceux qui sont moyens entre les uns et les autres : étant toujours le bien plus puissant que le mal, et les accords plus que les discords.

    Et tout ainsi que l’unité sur les trois premiers nombres, l’intellect sur les trois parties de l’âme, le point indivisible sur la ligne, superficie, et le corps, ainsi peut-on dire, que ce grand Roi éternel, unique, pur, simple, indivisible, élevé par-dessus le monde élémentaire, céleste et intelligible, unit les trois ensemble, faisant reluire la splendeur de sa majesté et la douceur de L’harmonie divine en tout ce monde, à l’exemple duquel le sage Roi se doit conformer, et gouverner son Royaume.  

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  • Jean Bodin : Différence du roi au tyran (1583)

    Or, la plus noble différence du roi et du tyran est que le roi se conforme] aux lois de nature, et le tyran les foule aux pieds.

    L’un entretient la piété, la justice, et la foi ; l’autre n’a ni Dieu, ni foi, ni loi.

    L’un fait tout ce qu’il pense servir au bien public, et tuition des sujets ; l’autre ne fait rien que pour son profit particulier, vengeance, ou plaisir.

    L’un s’efforce d’enrichir ses sujets, par tous les moyens dont il se peut aviser ; l’autre ne bâtit sa maison, que de la ruine de [ceuxci]. L’un venge les injures du public, et pardonne les siennes, l’autre venge cruellement ses injures, et pardonne celles d’autrui. L’un épargne l’honneur des femmes pudiques, l’autre triomphe de leur honte. L’un prend plaisir d’être averti en toute liberté, et sagement repris, quand il a failli. L’autre n’a rien plus à contrecœur, que l’homme grave, libre et vertueux.

    L’un s’efforce de maintenir les sujets en paix et union ; l’autre y met toujours division, pour les ruiner les uns par les autres, et s’engraisser de confiscations.

    L’un prend plaisir d’être vu quelquefois, et ouï de ses sujets ; l’autre se cache toujours d’eux, comme de ses ennemis.

    L’un fait état de l’amour de son peuple : l’autre de la peur. L’un ne craint jamais que pour ses sujets ; l’autre ne redoute rien plus que ceux-là. L’un ne charge les siens que le moins qu’il peut, et pour la nécessité publique ; l’autre hume le sang, ronge les os, suce la moelle des sujets pour les affaiblir.

    L’un cherche les plus gens de bien, pour employer aux charges publiques ; l’autre n’y emploie que les larrons et plus méchants, pour s’en servir comme d’éponges.

    L’un donne les états et offices pour obvier aux concussions et foule du peuple ; l’autre les vend le plus cher qu’il peut pour leur donner moyen d’affaiblir le peuple par larcins, et puis couper la gorge aux larrons, pour être réputé bon justicier. L’un mesure ses mœurs, et façons au pied des lois ; l’autre fait servir les lois à ses mœurs.

    L’un est aimé et adoré de tous les sujets ; l’autre les hait tous, et est haï de tous. L’un n’a recours en guerre qu’à ses sujets ; l’autre ne fait guerre qu’à ceux-là.

    L’un n’a garde ni garnison que des siens ; l’autre que d’étrangers, l’un jouit d’un repos assuré et tranquillité haute, l’autre languit en perpétuelle crainte. L’un attend la vie très heureuse ; l’autre ne peut éviter le supplice éternel. L’un est honoré en sa vie, et désiré après sa mort ; l’autre est diffamé en sa vie et déchiré après sa mort.

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  • Les physiocrates

    Pourquoi le libéralisme fut-il en mesure de s’affranchir aussi aisément du mercantilisme ? L’exemple français est ici très pertinent.

    En 1615, déjà, le protestant Antoine de Montchrestien (1575-1621) avait dans Traité d’économie politique fournit les principales thèses mercantilistes. L’impact historique s’effaça cependant, en raison du poids du catholicisme et de la féodalité.

    Or, le poids du catholicisme et de la féodalité ne signifie rien d’autre que le capitalisme n’a pas encore pénétré les campagnes de manière suffisante.

    Si le mercantilisme fut rapidement dépassée par ce qui sera l’économie politique « classique », c’est justement parce qu’accompagnant la progression du capitalisme, il ne correspondait qu’à une phase d’échanges se déroulant avant l’irruption massive du capitalisme dans les campagnes.

    C’est pourquoi, après le mercantilisme se développa une pensée qui reconnaissait toute sa signification à l’agriculture. En France, ce furent les « physiocrates » qui, comme l’explique Karl Marx dans Le Capital, considéraient que « la rente foncière n’est pas un tribut arraché aux hommes », mais « un présent fait par la nature même aux propriétaires ».

    On devine qu’avec les physiocrates, il y a encore un fétichisme, mais il change de nature : le mercantilisme se focalisait sur l’argent, les physiocrates sur les terres.

    Anonyme, Pierre Samuel Du Pont de Nemours (1739-1817)

    Le terme de « physiocrate », forgé par Pierre Samuel du Pont de Nemours, est ainsi un programme en soi, physis en grec signifiant nature, kratos gouverner. La propriété terrienne est la source de toute richesse, c’est elle qui doit être placé au centre de la société et de l’État.

    François Quesnay (1694-1774) dressera, en 1758 ; un « Tableau économique » fameux à l’époque, présentant cette vision du monde ; Karl Marx le décrira dans Le Capital comme un « pannonceau féodal ».

    Cependant, Karl Marx n’était pas dupe : derrière cette apparence féodale, on trouvait les exigences de la fraction la plus avancée du capitalisme, prônant la mise en valeur de l’accumulation de capital dans les campagnes.

    Comment est-on arrivé là ? En fait, une fois le capitalisme élancé avec les commerçants et les marchands, il se tourne inévitablement vers l’agriculture.

    La monarchie absolue aurait espéré, avec le colbertisme, combiné féodalité dans les campagnes et une sorte de capitalisme par en haut et sous contrôle dans les villes. C’était impossible, car, par définition, le capital se pose comme universel.

    Les physiocrates expriment donc le besoin du capital d’engloutir les campagnes. Les physiocrates ont, en apparence, le désir de trouver l’origine de la richesse au-delà du commerce, dans la production elle-même.

    Mais cette apparence porte un contenu : la revendication du laissez faire laissez passer pour le capital à tous les niveaux, et donc en priorité dans les campagnes.

    Anonyme, Portrait du docteur François Quesnay
    (1694-1774), médecin et économiste

    Karl Marx, dans Le Capital, constate par conséquent :

    « Pour les économistes plus anciens, qui commencent à peine à étudier le mode capitaliste de production encore peu développé à leur époque, l’analyse de la rente ne présente aucune difficulté, ou alors des difficultés de tout autre nature.

    Petty, Cantillon, et en général les auteurs encore proches de la féodalité, voient dans la rente foncière la forme normale de la plus-value, confondant, sans les déterminer, profit et salaire, ou la prennent tout au plus pour une partie de cette plus-value que le capitaliste a extorquée au propriétaire foncier.

    Ils partent donc d’une situation où, primo, la population agricole représente encore la grande majorité de la nation et où, secundo, le propriétaire foncier apparaît comme la personne s’appropriant en première main, grâce au monopoles de la propriété foncière, le travail supplémentaire des producteurs immédiats, où par conséquent la propriété foncière paraît être encore la condition principale de la production.

    Ils ne pouvaient donc pas encore se poser la question inverse : du point de vue du mode capitaliste de production, élucider comment la propriété foncière réussit à reprendre au capital une partie de la plus-value qu’il a produite (c’est-à-dire extorquée au producteur direct) et qu’il s’est déjà appropriée en première main.

    Chez les physiocrates, la difficulté est déjà de nature différente.

    Premiers interprètes systématiques du capital, en fait ils tentent d’analyser la nature même de la plus-value.

    Pour eux, cette analyse se confond avec celle de la rente, seule forme de plus-value existant à leurs yeux.

    Le capital agricole producteur de rente est donc pour eux le seul capital qui produise de la plus-value et le travail agricole qu’il met en mouvement le seul travail rapportant de la plus-value, donc le seul travail productif, conclusion parfaitement juste du point de vue capitaliste.

    Ils considèrent, à juste titre, que la production de plus-value est le fait déterminant.

    Ils ont le grand mérite de remonter du capital marchand agissant uniquement dans la sphère de circulation au capital productif.

    Ils s’opposent ainsi à la théorie mercantiliste qui, dans son réalisme grossier, représente la véritable économie politique vulgaire de son temps dont les soucis d’ordre pratique faisaient reléguer à l’arrière-plan les premières analyses scientifiques entreprises par Petty et ses successeurs. »

    Les physiocrates prônaient l’émergence naturelle du capitalisme, là où le mercantilisme du type français, avec le colbertisme, cherchait à le former par en haut, de manière forcée et en le maintenant dans une liaison étroite avec l’État.

    Les physiocrates prônaient par conséquent un soutien de l’État au capitalisme agricole, surtout en fait dans une non-interférence. Le « despotisme légal » prôné par les physiocrates signifiait, paradoxalement, que la monarchie absolue de l’époque était censée se plier aux lois « naturelles » du capitalisme agricole.

    Les tentatives d’Anne Robert Jacques Turgot, en tant que contrôleur général des finances, d’amener Louis XVI en ce sens, échouèrent cependant, fort logiquement, la monarchie absolue ayant dépassé ses possibilités historiques progressistes.

    La monarchie absolue pouvait reconnaître le capital marchand, mais changer les campagnes signifiait supprimer sa propre base sociale. Elle a pu mettre de côté, de manière relative seulement, l’aristocratie, mais elle est elle-même portée par la féodalité.

    L’échec physiocrate aboutit donc, fort logiquement, à la compréhension par la bourgeoisie qu’il fallait s’approprier l’État.

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  • Mercantilisme et physiocratie : la version commerciale anglaise

    Le mercantilisme anglais est, de fait, celui qui fut le plus authentique, car le plus poussé, au point de paver la voie à une véritable analyse économique capitaliste.

    Les figures qui y participèrent furent très nombreuses et jouèrent un rôle historique de grande importance ; il est souvent parlé de mercantilisme « commercialiste » pour désigner leur approche.

    On trouve ainsi Thomas Gresham (1519-1579), marchand et financier richissime, fondateur de la bourse du commerce de Londres, la Royal Exchange.

    Il fut un très important conseiller royal dans le domaine des finances, réexpliquant une loi par ailleurs déjà connue selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne, la bonne étant mise de côté pour être conservée et uniquement la mauvaise utilisée pour les paiements.

    Anonyme, Portrait de Thomas Gresham, 1544

    Thomas Mun (1571-1641) joua également un rôle essentiel au sein de la Compagnie anglaise des Indes orientales, théorisant le principe de la croissance par les exportations dans L’enrichissement de l’Angleterre par le commerce extérieur.

    Il appela à renforcer l’agriculture et à consommer « anglais », défendant l’exportation de métaux comme paiement pour des matières premières, privilégiant la production de biens dont les prix ne variaient pas.

    Josiah Child (1630-1699) fut également un dirigeant de la Compagnie anglaise des Indes orientales, qui poussa par tous les moyens à ce que celle-ci dispose d’un pouvoir politique, d’une force armée.

    Le monopole dans les colonies était ce qu’il considérait comme stratégiquement nécessaire et afin de le renforcer, il demanda à ce que l’État fasse en sorte que le taux d’intérêt soit bas, afin que la compagnie puisse s’élancer d’autant plus dans ses initiatives.

    Anonyme, Portrait de Dudley North, vers 1690

    Dudley North (1641-1691) prôna la liberté complète du commerce pour enrichir la nation, tout comme bien entendu John Locke (1632-1704).

    Une œuvre très célèbre fut alors La fable des abeilles, de Bernard Mandeville (1670-1733), publiée en 1705. La fable montre comment les vices privés permettraient de faire progresser la société, la prospérité étant découplée historiquement et par nature de la vertu.

    Le mercantilisme ouvrait ici la voie au libéralisme en tant que tel et à ces efforts de formation idéologique d’une base au libéralisme, s’ajoutèrent ceux formulant l’utilisation des techniques modernes.

    C’est le cas de William Petty (1623-1687), auquel Karl Marx fait de nombreuses références dans Le Capital, le présentant comme « le père de l’économie politique et jusqu’à un certain point l’inventeur de la statistique ».

    Selon Karl Marx, « l’économie classique » commence avec William Petty, car celui-ci démarre la tentative de véritablement comprendre le capitalisme, sans s’appuyer unilatéralement sur les interprétations du passé.

    Lorsqu’il parle de la monnaie, Karl Marx constate par exemple la chose suivante :

    « Les pays dans lesquels la production a atteint un haut degré de développement restreignent au minimum exigé par leurs fonctions spécifiques les trésors entassés dans les réservoirs des banques.

    A part certaines exceptions, le débordement de ces réservoirs par trop au-dessus de leur niveau moyen est un signe de stagnation dans la circulation des marchandises ou d’une interruption dans le cours de leurs métamorphoses. »

    Il cite, en note, William Petty qui dit :

    « La monnaie n’est, pour ainsi dire, que la graisse du corps politique; trop nuit à son agilité, trop peu le rend malade… de même que la graisse lubrifie les muscles et favorise leurs mouvements, entretient le corps quand la nourriture fait défaut, remplit les cavités et donne un aspect de beauté à tout l’ensemble; de même la monnaie, dans un État accélère son action, le fait vivre du dehors dans un temps de disette au-dedans, règle les comptes… et embellit le tout, mais plus spécialement, ajoute Petty avec ironie, les particuliers qui la possèdent en abondance. »

    William Petty prônait pour cette raison un laissez-faire complet, prônant la mise en concurrence systématique, qu’il considérait comme de toute façon inévitable.

    Il développa également le principe d’une stricte comptabilité nationale, pour avoir un aperçu général de l’économie de la population. Son ami John Graunt (1620-1674) participait à ce projet, qui sera repris ensuite par Gregory King (1648-1712).

    Le mercantilisme portait en lui son propre dépassement : le libéralisme en tant que tel.

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  • Mercantilisme et physiocratie : les faiblesses espagnole, allemande, autrichienne

    À l’opposé de l’esprit modernisateur de Jean-Baptiste Colbert, l’Espagne pratiqua une forme totalement décadente de mercantilisme. Si la France était une monarchie absolue, avec une base féodale et une superstructure en contradiction avec sa propre base, tel n’était pas le cas en Espagne, bastion du féodalisme et du catholicisme.

    Le processus de conquête espagnol en Amérique se déroula, par conséquent, dans une optique d’esprit étroit, borné, féodal, ce qui aboutit au fétichisme complet pour l’or. C’est la fameuse figure du conquistador avec son obsession pour ce métal précieux.

    Adam Smith, dans sa Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, raconte ainsi :

    « Quelque temps après la découverte de l’Amérique, quand les Espagnols abordaient sur une côte inconnue, leur premier soin était ordinairement de s’informer si on trouvait de l’or et de l’argent dans les environs. Sur la réponse qu’ils recevaient, ils jugeaient si le pays méritait qu’ils y fissent un établissement, ou bien s’il ne valait pas la peine d’être conquis (…).

    L’Espagne et le Portugal, possesseurs des principales mines qui fournissent l’Europe de ces métaux, en ont prohibé l’exportation sous les peines les plus graves, ou l’ont assujettie à des droits énormes. Il paraît que la même prohibition a fait anciennement partie de la politique de la plupart des autres nations de l’Europe (…).

    Quand la quantité d’or et d’argent importée dans un pays excède la demande effective, toute la vigilance du gouvernement ne saurait en empêcher l’exportation.

    Toutes les lois sanguinaires de l’Espagne et du Portugal sont impuissantes pour retenir dans ces pays leur or et leur argent. Les importations continuelles du Pérou et du Brésil excèdent la demande effective de l’Espagne et du Portugal, et y font baisser le prix de ces métaux au-dessous de celui des pays voisins. »

    Cependant, par une lecture féodale, l’Espagne ne pouvait pas comprendre la nature de la valeur, le sens de la production et de l’argent comme intermédiaire dans les échanges.

    L’or apparaissait comme la richesse en soi et de fait, la « découverte » de l’Amérique eut comme conséquence la multiplication par huit de la quantité d’or présente en Europe, un processus s’accélérant toujours plus au XVIIe et XVIIIe siècle.

    Cela aboutit à une perte de valeur de l’or, en raison de son surplus, cela d’autant plus dans un pays féodal comme l’Espagne, qui en plus s’opposait aux exportations. L’Espagne s’enfonça alors encore plus dans la crise avec son mercantilisme qui fut appelé par la suite le « bullionisme », forgé à partir du terme anglais pour lingot.

    L’or était entreposé, il ne participait même pas à la circulation, de la même manière qu’avec Harpagon dans L’avare de Molière.

    Pedro Campaña, Portrait de Diego Caballero,
    son fils et son frère Alonso.

    Diego Caballero, mort en 1560, était un marchand et esclavagiste espagnol très important alors en Espagne.

    Il exista une opposition mercantiliste en tant que telle, défendant le même point de vue que Jean-Baptiste Colbert en France : celle des arbitristas, de personnes faisant des projets : ils ne furent pas écoutés et sous l’impulsion de l’auteur baroque Francisco de Quevedo, le terme servit à désigner ceux qui font des projets abstraits, velléitaires.

    Jean-Laurent Mosnier, Portrait de Caspar Voght, 1801.
    Basé à Hambourg, Caspar Voght (1752-1839) fut un
    très important marchand de la seconde moitié
    du 18e siècle.

    La situation fut relativement différente en Allemagne. Le mercantilisme y sera qualifié de « caméralisme », terme venant du mot « Kammerkollegium » (« collège de la chambre ») regroupant les hauts fonctionnaires d’un prince, dans une Allemagne encore entièrement morcelée.

    Les hauts fonctionnaires géraient les domaines princiers et leur mercantilisme s’y limitait par conséquent, dans la mesure où il n’y avait pas d’État national unifié.

    Pire encore, les hauts fonctionnaires combinaient responsabilités policières et économiques, associant les unes aux autres, encadrant de ce fait la société de manière particulièrement réactionnaire.

    Il s’ensuivra une mentalité résolument servile, que la Prusse récupérera au moment de l’unification allemande, et que Heinrich Mann décrira de manière acerbe dans son roman Le Sujet de l’Empereur.

    Ce fait fut renforcé par l’absence d’intégration des pays allemands au commerce maritime international. Cette situation d’isolement provoqua une angoisse réactionnaire d’autant plus forte qu’avec la guerre de trente ans (1618-1648), la population de 17 millions de personnes avait reculé de 30 à 40 %.

    Le projet de Johann Heinrich Gottlob von Justi au XVIIIe siècle – une monarchie absolue dans une Allemagne unifiée reconnaissait la propriété privée – apparaissait comme un rêve impossible.

    La Prusse fut ici le moteur de la contre-perspective, pavant la voie au « chemin à part » de l’Allemagne, avec les « sciences caméralistes » instaurées de manière universitaire en 1727.

    Cette partie de l’Allemagne apparut d’autant plus comme modèle que le « roi-soldat » Frédéric-Guillaume Ier de Prusse mit en place une sorte de mercantilisme militarisé, visant l’autarcie avec une aristocratie devant se tourner vers une sorte de sobriété militaire et de génération d’un capitalisme par en haut.

    Il y a ici un moment-clef dans ce qui produira par la suite le national-socialisme.

    Une situation très similaire exista en Autriche, pays unifié mais à la tête d’un empire morcelé et caractérisé par un catholicisme virulent. Les projets du chimiste allemand Johann Joachim Becher de mise en place d’un système de manufactures organisé par en haut échoua, notamment en raison de l’invasion turque.

    Dans la foulée, Philip Wilhelm von Hornick publia un Österreich über alles, wenn es nur will (L’Autriche au-dessus de tout, si elle le veut seulement), cherchant à formuler un mercantilisme se focalisant sur les ressources et l’argent, avec à l’arrière-plan l’importance de maintenir viable une armée fonctionnelle afin de maintenir le régime.

    Pareillement qu’en Allemagne, toute une littérature fut produite pour dénoncer les mentalités étroites, obséquieuses qui en ressortaient (Lieutenant Gustl d’Arthur Schnitzler, La marche de Radetzky de Joseph Roth, etc.).

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  • Mercantilisme et physiocratie : Colbert et la «guerre d’argent»

    Le mercantilisme se fonde sur le cadre national, théorisé en France par Jean Bodin ; dans la logique du mercantilisme, un pays ne peut s’enrichir qu’aux dépens d’un autre, le niveau des richesses ne se modifiant pas.

    C’est là une vision bien entendu réductrice, dont la faiblesse réside dans la focalisation unilatérale sur l’argent, dans le cadre d’une évaluation de la balance commerciale. Il faut vendre plus que les autres, vendre plus cher, et ce moment-là le pays s’enrichit.

    Au sens strict, le mercantilisme définit ce raisonnement en termes de balance commerciale ; Karl Marx considère à ce titre qu’on ne peut parler réellement de mercantilisme authentique que pour l’Angleterre, pays le plus avancé dans le capitalisme qui a, justement, su appliquer ce raisonnement en théorie mais aussi en pratique, économiquement mais également idéologiquement et politiquement.

    Abraham van Strij  (1753–1826), Le marchand, vers 1800

    Le mercantilisme a, de fait, existé à différents degrés, comme idéologie d’affirmation de l’État modernisé sortant du féodalisme, porté par le capitalisme ; dans le cas où le capitalisme n’allait pas encore dans le sens de contrôler l’État, le mercantilisme était déformé, atténué ou inexistant.

    Pour cette raison, en France, de par la monarchie absolue, le mercantilisme n’a pu exister qu’économiquement, mais pas politiquement. La base du régime ne permettait pas une affirmation du mercantilisme, mais en même temps la monarchie absolue en tant que superstructure y voyait un intérêt certain.

    Sa logique était aussi de renforcer l’État, ce en quoi l’aristocratie et le clergé n’avaient pas d’intérêt.

    En ce sens, étant donné que le mercantilisme considère que tout ce qui renforce la possibilité de réaliser des échanges, donc la production notamment, est une bonne chose, cela satisfait tout à fait la monarchie absolue.

    Les propos suivants de Jean Bodin, qu’il écrit dans les six livres de la république, sont extrêmement connus et reflète cette philosophie du « renforcement » national :

    « Or il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens : vu qu’il n’y a richesse, ni force que d’hommes : et qui plus est la multitude des citoyens (plus ils sont) empêche toujours les séditions et factions: d’autant qu’il y en a plusieurs qui sont moyens entre les pauvres et les riches, les bons et les méchants, les sages et les fous : et il n’y a rien de plus dangereux que les sujets soient divisés en deux parties sans moyens : ce qui advient ès Républiques ordinairement où il y a peu de citoyens. »

    Il faut donc, selon le mercantilisme, encourager la natalité et l’activité. C’est une démarche déjà affirmée par le protestantisme et sa valorisation du travail, mais qui était totalement à l’opposé des traditions féodales, sans parler du clergé et de sa charité encadrant les plus pauvres.

    Le mercantilisme encourageait de ce fait aussi le travail des femmes et des enfants, bousculant les valeurs traditionnelles et les mœurs ; il n’hésitait pas à rejeter l’antisémitisme, uniquement par pragmatisme évidemment, dans la mesure où à ses yeux il était bon d’intégrer tous ceux qui peuvent renforcer l’économie et la faire tourner.

    Ferdinand Bol  (1616–1680),
    Les représentants de la guilde des marchands de vin d’Amsterdam, 1663

    La monarchie absolue pouvait-elle aller aussi loin, en France ? Elle ne le pouvait pas et c’était là sa contradiction. En soutenant relativement le mercantilisme, elle construisait sa propre tombe, renforçant son assassin, la bourgeoisie, lui donnant les moyens matériels de devenir ensuite son fossoyeur.

    Historiquement, c’est Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) qui fut en France le héraut du mercantilisme, au point qu’on parle de « colbertisme ».

    Lui-même a été contrôleur général des finances de 1665 à 1683, secrétaire d’État de la Maison du roi et secrétaire d’État de la Marine de 1669 à 1683 ; à ses yeux, le commerce était une « guerre d’argent ».

    Il représente le principe de la monarchie absolue de soutenir l’émergence d’une forte production nationale. Dans Le Capital, Karl Marx raconte ainsi :

    « Le minimum de la somme de valeur dont un possesseur d’argent ou de marchandise doit pouvoir disposer pour se métamorphoser en capitaliste varie suivant les divers degrés de développement de la production.

    Le degré de développement donné, il varie également dans les différentes industries, suivant les conditions techniques particulières.

    A l’origine même de la production capitaliste, quelques-unes de ces industries exigeaient déjà un minimum de capital qui ne se trouvait pas encore dans les mains des particuliers.

    C’est ce qui rendit nécessaire les subsides d’État accordés à des chefs d’industrie privée – comme en France du temps de Colbert, et comme de nos jours cela se pratique encore dans plusieurs principautés de l’Allemagne, – et la formation de sociétés avec monopole légal pour l’exploitation de certaines branches d’industrie et de commerce, autant d’avant-coureurs des sociétés modernes par actions. »

    Jean-Baptiste Colbert va, de fait, mener toute une série d’initiatives, à commencer par unifier au niveau pays les ordonnances civile (1667), criminelle (1670), celle des Eaux et Forêts (1669), du Commerce (1673), de la Marine (1681).

    Il fonde plusieurs académies : celle des inscriptions (sur les monuments) et celle de peinture et de sculpture (qu’il réorganise, tous deux en 1663), celle des sciences et celle de France à Rome (tous deux en 1666), de musique (1669), d’architecture (1671).

    A cela s’ajoute le triplement du nombre de volumes de la bibliothèque du Roi en 18 ans, la fondation de l’Observatoire de Paris, la création de jetons de présence à l’Académie française, la réorganisation du Jardin des Plantes à Paris.

    Il demanda aux intendants de province toute une série de statistiques. Il mène une enquête d’une minutie complète – type, nombre de voyages, capitaines, nombre d’hommes, types de trafics, origine – sur les bateaux commerciaux, ainsi que sur les ports.

    Il fit la même chose pour les forêts et la production de bois, notamment pour les bateaux, avec la réformation des forêts royales, mettant un terme à l’importation de bois de Scandinavie.

    Robert Nanteuil, Jean-Baptiste Colbert, 1676

    Jean-Baptiste Colbert mit également en place une Caisse des emprunts, où l’on pouvait prêter de l’argent à l’État, à 5 % d’intérêt, lorsque celui-ci avait des dépenses extraordinaires. Il améliora les principales routes, il commence la construction du canal des deux mers, pour relier la Méditerranée à l’océan Atlantique.

    Il donna naissance à de nombreuses compagnies commerciales : la Compagnie des Indes Orientales, celle des Indes Occidentales, celle du Levant ; il mit en place des comptoirs : celui de Pondichéry aux Indes, en Amérique du Nord avec la Nouvelle-France dont la capitale était Québec, sur l’île de Bourbon (qui deviendra La Réunion).

    Il réduisit de moitié la charge de l’État en rachetant des offices ne servant pas, supprimant également des rentes, étendit l’obligation du papier timbré.

    Il permit aux aristocrates de commercer, il établit des manufactures, organisa des règlements par exemple sur les taux d’intérêt, renforça les peines contre les banqueroutes, unifia les poids et les mesures, ajouta des taxes aux importations tout en baissant les tarifs douaniers pour les matières premières.

    Les règlements sur la qualité étaient drastiques : les marchandises défectueuses peuvent être exposés en place publique avec les noms des fautifs, détruites, alors qu’à la troisième récidive les personnes sont attachées à des carcans pendant deux heures, etc.

    Il amena la formation de 400 manufactures disposant de larges privilèges (pas d’impôt, monopole complet) ainsi que d’aides, comme les tapisseries des Gobelins, les glaces et miroirs du Faubourg Saint-Antoine, les soieries de Lyon, les draps d’Abbeville, etc.

    Toute cette dynamique modernisatrice se fonde entièrement sur la monarchie absolue et on peut résumer sa philosophie avec ce que Jean-Baptiste Colbert explique à Louis XIV dans une lettre : 

    « la conduite universelle des finances doit toujours veiller et employer tous les soins et l’autorité de Votre majesté pour attirer l’argent dans le royaume. »

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  • Mercantilisme et physiocratie : Jean Bodin et la nation

    La préface de Jean Bodin pour Les Six Livres de la République a donné naissance au mercantilisme, parce que le mercantilisme est une réflexion sur la richesse des nations. Or, pour cela, il faut une nation.

    C’est justement la monarchie absolue qui en France lui donne naissance.

    Jean Bodin inaugure un discours qui est celui de ce qu’on appelle la politique, soit le débat sur la richesse nationale et ses modalités.

    Dans la préface, on lit ainsi un rejet de Platon, d’Aristote, bref on n’est pas du tout dans l’esprit de la « Renaissance », mais bien dans celui de l’humanisme lié au protestantisme ; on vivrait une époque nouvelle, avec des exigences nouvelles, il faut d’ailleurs écrire en français désormais.

    A cela s’ajoute le discours néo-stoïcien qui est très précisément l’idéologie philosophique de la monarchie absolue, le mercantilisme étant le pendant économique.

    L’idée de destin dans sa version néo-stoïcienne est un détournement du protestantisme. Il est expliqué en quelque sorte qu’il est vrai que tout régime existe car Dieu l’a fait exister, mais inversement son effondrement est dans l’ordre divin des choses s’il est inique.

    C’est une vision laïque de la thèse des monarchomaques, que Jean Bodin assume entièrement.

    « C’est pourquoi de ma part, ne pouvant rien mieux, j’ai entrepris le discours de la République, et en langue populaire, tant pour ce que les sources de la langue Latine sont presque taries, et qui sécheront du tout, si la barbarie causée par les guerres civiles continue, que pour être mieux entendu de tous Français naturels : ie de ceux qui ont un désir, et vouloir perpétuel de voir l’état de ce Royaume en sa première splendeur, fleurissant encore en armes et en lois : ou s’il est ainsi qu’il n’y eut onques, et n’y aura jamais République si excellente en beauté qui ne vieillisse, comme sujette au torrent de nature fluide, qui ravît toutes choses, du moins qu’on fasse en sorte que le changement soit doux et naturel, si faire ce peut et non pas violent, ni sanglant (…).

    Car Platon et Aristote ont tranché si court leurs discours Politiques, qu’ils ont plutôt laissé en appétit, que rassasié ceux qui les ont lus.

    Joint aussi que l’expérience depuis deux mil ans ou environ qu’ils ont écrit, nous a fait connaître au doigt et à l’œil, que la science Politique était encore de ce temps là cachée en ténèbres fort épaisses : et même Platon confesse qu’elle était si obscure qu’on n’y voyait presque rien (…).

    Car tout ainsi que le grand Dieu de nature très sage et très juste, commande aux Anges, ainsi les Anges commandent aux hommes, les hommes aux bêtes, l’âme au corps, le Ciel à la terre, la raison aux appétits : afin que ce qui est moins habile à commander, soit conduit et guidé par celui qui le peut garantir, et préserver, pour loyer de son obéissance.

    Mais au contraire, s’il advient que les appétits désobéissent à la raison, les particuliers aux Magistrats, les Magistrats aux Princes, les Princes à Dieu, alors on voit que Dieu vient venger les injures, et faire exécuter la loi éternelle par lui établie, donnant les Royaumes et Empires aux plus sages et vertueux Prince, ou (pour mieux dire) aux moins injustes, et mieux entendus au maniement des affaires, et gouvernement des peuples, qu’il fait venir quelques fois d’un bout de la terre à l’autre, avec un étonnement des vainqueurs et des vaincus, quand je dis Justice j’entends la prudence de commander en droiture et intégrité. »

    Quel doit alors être la position royale par rapport à la religion ? La réponse est très claire : Jean Bodin se situe totalement dans la tradition des Politiques. Il faut une seule religion pour que le pays soit unifié et s’il y en a plusieurs, il faut neutraliser toute vélléité séditieuse, temporiser, tolérer tout en étant ferme.

    Voici la position de Jean Bodin dans Les Six Livres de la République, qui est extrêmement claire et très clairement lisible comme une initiative de la faction des Politiques, avec une regard très pragmatique sur le fait religieux.

    « Il se peut faire que les collèges des sectes sont si puissants qu’il serait impossible ou bien difficile de les ruiner, sinon au péril et danger de l’État.

    En ce cas, les plus avisés Princes ont accoutumé de faire comme les sages pulotes qui se lâchent aller à la tempête, sachant bien que la résistance qu’ils feraient serait cause d’un naufrage universel (…).

    Si le Prince qui aura une certaine assurance de la vraie religion veut y attirer ses sujets divisés en sectes et factions, il ne faut pas à mon avis qu’il use de force, car plus la volonté des hommes est forcée, plus ell est revêche ; mais bien en suivant et adhérant à la vraie religion, sans feinte ni dissimulation, il tournera peut-être les cœurs et volontés des sujets à la sienne, sans violence, ni peine quelconque ; en quoi faisant, non seulement il évitera les émotions, troubles et guerres civiles, mais aussi il acheminera les sujets dévoyés au port du salut (…).

    Portant faveur à une secte et méprisant l’autre, il l’anéantira sans force, ni contrainte, ni violence quelconque, si Dieu ne la maintient. »

    Et sur quoi repose l’existence d’une nation ? Sur sa richesse. Jean Bodin fonde le mercantilisme, dans la mesure où il associe la res publica à la souveraineté d’un côté, à la richesse de l’autre.

    Et la richesse passe par la souveraineté : de la même manière que pour la faction des Politiques l’État vient sauver la nation de la guerre civile, il doit également être le garant de la prospérité, ce qui revient à dire à l’époque qu’il ne doit pas être en faillite.

    Jean Bodin est explicite à ce sujet dans Les Six Livres de la République : 

    « Les finances sont les nerfs de la République.

    S’il est ainsi que les nerfs de la République sont [en ses] finances, comme disait un ancien Orateur, il est bien requis d’en avoir la vraie connaissance, [chose] qu’on peut mettre en trois points : le premier est des moyens honnêtes de faire fonds aux finances ; le second est de les employer au profit et honneur de la République ; le troisième d’en épargner et réserver au besoin quelque partie (…).

    Le domaine public et le patrimoine du Prince sont différents. Aussi, n’est-il pas licite aux Princes souverains d’abuser des fruits et revenus du domaine. »

    L’État se confond donc avec la monarchie, mais la réciproque est vraie, et le tout dépend du principe de res publica :

    « Le domaine public, le thresor public, le pourpris de la cité, les rues, les murailles, les places, les temples, les marchés, les usages, les loix, les coustumes, la justice, les loyers, les peines, et autres choses semblables, qui sont ou communes, ou publiques, ou l’un et l’autre ensemble : car ce n’est pas Republique s’il n’y a rien de public. »

    Par conséquent, Jean Bodin s’attarde longuement sur la question de la monnaie, notamment sur le fait de combattre sa falsification, son altération. En effet, la question financière est essentielle pour un État entendant bien fonctionner. La Response de Jean Bodin au paradoxe de M. de Malestroit en 1568, fut extrêmement connue par ailleurs. 

    Malestroit était un membre de la Chambre des comptes, qui avait eu comme mission d’enquêter sur la hausse des prix et qui interprétait celle-ci comme purement nominale, sans réalité de fond : ce serait un paradoxe. Jean Bodin rejeta cette thèse, abordant pour la première fois la question du surplus de métal précieux, provoquant une baisse de sa valeur. C’était le début de l’économie politique.

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  • Mercantilisme et physiocratie : le rôle historique de Jean Bodin

    Pour comprendre la genèse du mercantilisme, il faut en France remonter au XVIe siècle. On sait que les guerres de religion ont secoué terriblement le pays alors, amenant la fraction dites des politiques à lancer une opération dont la réalisation sera l’arrivée au trône de Henri de Navarre, sous le nom de Henri IV.

    L’Édit de Nantes ne fut qu’un aléas dans l’histoire du drame protestant, dans la mesure où les huguenots furent toujours plus les victimes de la monarchie absolue en formation. Toutefois et justement, la monarchie devenant absolue est née en profitant des guerres de religion pour former une faction au-dessus de la mêlée.

    Henri IV a largement puisé dans le vivier intellectuel et culturel protestant pour moderniser l’État, appuyant encore plus la tendance déjà forte sous François Ier visant à renforcer le pouvoir royal sur les structures religieuses catholiques.

    Il fallait un théoricien pour justifier intellectuellement cet édifice dont Michel de Montaigne fut l’un des principaux artisans : ce sera Jean Bodin (1530-1596).

    François Stuerhelt , Jean Bodin, portrait gravé destiné à illustrer les Illustres d’Anjou de Claude Ménard (avant 1620)

    Celui-ci a formulé une nouvelle théorie de la souveraineté, post-féodale dans une certaine mesure, cette mesure étant celle de la monarchie absolue en formation. On la retrouve d’exposée dans Les Six Livres de la République, écrit en français en 1576 et formant un corpus de pas moins de mille pages, réédité quatorze fois en un peu plus de cinquante ans, avec également plusieurs éditions d’une version latine.

    Le terme de « république » est à prendre au sens où il était utilisé à l’époque, au sens de res publica en latin, la chose publique. Jean Bodin se propose de présenter la conception de la « puissance souveraine » comme base même de cette chose publique.

    La première phrase du premier chapitre dit déjà tout :

    « République est un droit gouvernement de plusieurs ménages, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »

    En clair, Jean Bodin se proposait de remplacer le socle fondée de manière unilatérale sur la religion et le système aristocratique par une version modernisée, focalisée sur le pouvoir royal uniquement.

    La première phrase de la préface est déjà, en soi, une définition idéologique :

    « Puisque la conservation des Royaumes et Empires, et de tous peuples dépend, après Dieu, des bons Princes et sages Gouverneurs, c’est bien raison (Monseigneur) que chacun leur assiste, soit à maintenir leur puissance, soit à exécuter leurs saintes lois, soit à ployer leurs sujets par dits et par écrits, qui puissent réussir au bien commun de tous en général, et de chacun en particulier. »

    Les phrases qui suivent immédiatement après celle-ci traitent bien entendu directement des guerres de religion, qui sont les troubles permettant justement à Jean Bodin d’exposer son point de vue, et qui plus est de le justifier.

    Les voici :

    « Et si cela est toujours honnête, et beau à toute personne, maintenant il nous est nécessaire plus que jamais.

    Car pendant que le navire de notre République avait en poupe le vent agréable, on ne pensait qu’à jouir d’un repos très-haut fermé, et assuré, avec toutes les farces, mommeries, et mascarades que peuvent imaginer les hommes fondus en toutes sortes de plaisirs.

    Mais depuis que l’orage impétueux a tourmenté le vaisseau de notre République, avec telle violence que le Patron même, et les pilotes sont comme las, et recrus d’un travail continuel, il faut bien que les passagers y prêtent la main, qui aux voiles, qui aux cordages, qui à l’ancre : et ceux à qui la force manquera, qu’ils donnent quelque bon avertissement, ou qu’ils présentent leurs vœux et prières à celui qui peut commander aux vents, et apaiser la tempête, puisque tous ensemble courent un même danger. »

    Formulation géniale, qui explique que l’appareil d’État doit intervenir pour épauler le pouvoir central afin de compenser le déséquilibre provoqué par les guerres de religion. C’est l’idéologie de la faction des politiques, dont les Essais de Montaigne furent le noyau idéologique.

    Mais quelle forme doit alors avoir l’État? Il ne s’agit plus d’une monarchie du type passé, et certainement pas plus d’une tyrannie. Il doit s’agir d’une monarchie modernisée, ce que nous connaissons sous la forme de la monarchie absolue, où l’État est centralisé, disposant d’une administration unifiée à l’échelle du pays. 

    Voici comment Jean Bodin présente les alternatives :

    « La Monarchie seigneuriale est celle où le Prince est fait Seigneur des biens et des personnes par le droit des armes, et de bonne guerre, gouvernant ses sujets comme le père de famille ses esclaves.

    La Monarchie tyrannique est où le Monarque méprisant les lois de nature, abuse des personnes libres comme d’esclaves, et des biens des sujets comme des siens (…).

    Le Monarque Royal est celui, qui se rend aussi obéissant aux lois de nature, comme il désire les sujets être envers lui, laissant la liberté naturelle, et la propriété des biens à chacun. J’ai ajouté ces derniers mots, pour la différence du Monarque seigneurial, qui peut être juste et vertueux Prince, et gouverner ses sujets équitablement, demeurant néanmoins seigneur des personnes et des biens. »

    On a ici la base historique de la fondation de l’État français s’arrachant à la base féodale par la monarchie absolue, forme pourtant féodale elle-même.

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  • Mercantilisme et physiocratie : la monarchie absolue et le capital marchand

    Le développement toujours plus large de la monnaie dans le cadre du développement du capitalisme a fait que cet aspect de l’économie a attiré toujours plus d’attention dans le cadre du développement des États s’arrachant au féodalisme.

    Il y a ici une convergence d’intérêt entre les formes les plus développées de capital marchand, les producteurs devenant commerçant et la monarchie absolue ayant besoin de davantage de ressources.

    La France, pays de monarchie absolue où la bourgeoisie est soutenue par le monarque mettant relativement de côté l’aristocratie et nettement le clergé, connaîtra le développement de l’idéologie « colbertiste ».

    L’Angleterre et les Pays-Bas, pays où le capitalisme était bien plus avancé, connurent l’idéologie « commercialiste ».

    L’Allemagne, pays retardé dans le développement du capitalisme, développera le « caméralisme », alors que l’Espagne, pays encore plus retardé, aura de son côté le « bullionisme ».

    Philippe de Champaigne,
    Portrait de Jean-Baptiste Colbert, 1655

    L’Espagne féodale misait tout sur les métaux précieux, s’imaginant que la richesse provenait d’eux.

    L’Allemagne un peu plus avancé sur le rôle de l’État, alors que déjà l’Angleterre et les Pays-Bas raisonnaient en termes de commerce extérieur, étant à la point du capitalisme.

    Le colbertisme représente une forme relativement intermédiaire dans ces choix, cédant la place ensuite à une forme plus avancée sur le plan capitaliste : la physiocratie.

    Ces différentes approches furent regroupées historiquement sous le terme de « mercantilisme », surtout pour sa version anglais, la plus « pure ».

    Le terme latin mercari, signifiant « faire du commerce », a de fait été employé au XVIIIe siècle par Victor Riquetti de Mirabeau pour forger en français le mot mercantilisme, désignant la première réflexion sur l’origine de la richesse d’un pays. Adam Smith, le fameux auteur de La richesse des nations à la même époque, reprendra le terme.

    Adam Smith (1723-1790) en 1787

    En fait, le mercantilisme est l’idéologie propre à une période où l’État féodal fait face au développement de la circulation de l’argent, tant en son sein qu’au niveau international.

    L’aristocratie voyait d’un mauvais œil, nécessairement, l’émergence des marchands et des commerçants, qui servaient d’intermédiaires entre les artisans et les consommateurs. Mais le développement de leur marché capitaliste était observé d’un œil attentif par la monarchie cherchant à être absolue.

    Elle y voyait un contre-poids face à l’aristocratie, mais également un moyen de renforcer l’État. Aussi, le mercantilisme est l’idéologie véritable de cet État tendant à la monarchie absolue, cherchant à engager un processus d’intégration de ce capitalisme naissant.

    Un rêve absurde, bien entendu, mais les observateurs liés à l’État alors n’avait pas d’autres moyens que de se focaliser sur ce qui apparaissait comme la source de la réussite des marchands et des commerçants : la circulation monétaire.

    La production restait un mystère ; les marchands et commerçants semblaient en mesure de profiter d’une manne céleste, où l’argent servait d’agent mystérieux.

    Karl Marx, dans Le Capital, note ainsi :

    « La première étude théorique du mode de production moderne – le système mercantile – partait nécessairement des phénomènes superficiels du procès de circulation, devenus autonomes dans le mouvement du capital marchand ; pour cette raison, elle appréhendait seulement l’apparence.

    Cela est dû en partie à ce que le capital marchand est la première forme indépendante d’existence du capital en général ; en partie à l’influence prépondérante qu’il exerce dans la première période du bouleversement de la production féodale, période qui est l’origine de la production moderne.

    La science réelle de l’économie moderne commence seulement là où l’examen théorique passe du procès de circulation au procès de production. »

    Le mercantilisme, c’est l’observation du capital marchand et de ses succès par une monarchie absolue en formation, avec une dimension anti-féodale, alors que sa base était féodale.

    Cela formait une contradiction explosive, dont le résultat sera en France l’essor d’une bourgeoisie sous l’aile de la monarchie absolue, jusqu’à la conflagration dans la révolution française.

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  • Mercantilisme et physiocratie : les limites historiques du capital marchand

    Il serait erroné de penser que, de manière logique, les commerçants et les marchands partent à la conquête du monde non capitaliste. En effet, lorsque les commerçants et marchands ont les mains libres, ils tentent de maintenir leur monopole, d’avoir une démarche agressive.

    Karl Marx, dans Le Capital, constate ainsi :

    « Là où le capital marchand domine, il représente, par conséquent partout, un système de pillage tout comme d’ailleurs son évolution chez les peuples commerçants des temps anciens et des nouveaux est directement liée au pillage par la violence, à la piraterie, au rapt d’esclaves, à la soumission (dans les colonies) ; ainsi à Carthage, à Rome, plus tard chez les Vénitiens, les Portugais, les Hollandais, etc. (…).

    Dans le monde antique, l’action du commerce et le développement du capital marchand aboutissent toujours à une économie esclavagiste ; ou, suivant leur point de départ, pouvant aboutir à la simple transformation d’un système d’esclavage patriarcal orienté vers la production de moyens de subsistance directs en un système orienté vers la production de plus-value.

    Par contre, dans le monde moderne, l’action du commerce conduit au mode capitaliste de production. »

    Par conséquent, c’est là un paradoxe, le capital marchand n’aboutit pas à la formation du capitalisme. Si cela avait été le cas, alors le capitalisme se serait développé de manière naturelle bien plus rapidement, un peu partout dans le monde, dès qu’il y avait un embryon de commerce.

    Il faut, pour que le mode de production s’élance, que le producteur lui-même cesse d’être un élément passivement lié au commerçant, au marchand, pour assumer lui-même une fonction de commerçant, de marchand.

    Telle est la voie naturelle, authentiquement dialectique, de l’émergence du capitalisme.

    Rembrandt, La Compagnie [de la milice bourgeoise des mousquetaires d’Amsterdam] de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch, dit la Ronde de nuit, 1642

    Karl Marx affirme, ainsi, dans Le Capital :

    « La transition à partir du mode de production féodal s’effectue de deux façons.

    Le producteur devient commerçant et capitaliste, en opposition à l’économie agricole naturelle et à l’artisanat corporatif de l’industrie citadine du Moyen-Âge.

    Voilà la voie réellement révolutionnaire.

    Ou encore le commerçant s’empare directement de la production.

    Bien que cette dernière voie joue, dans l’histoire, un rôle de transition, en fait elle n’arrive pas à révolutionner l’ancien mode de production qu’elle conserve comme base. »

    Pourquoi cela ? Tout simplement, parce que dans une situation de monopole, les commerçants et les marchands pressurisent les producteurs, mais ne se trouvent nullement dans une situation où ils ont besoin de révolutionner la production. Il n’y a pas de concurrence et il n’est de toutes façons pas dans leur intérêt de renforcer leurs intermédiaires.

    Ce qui se passe ici, en fait, est l’expression de la contradiction entre commerçant et marchand. Le producteur se détourne du marchand pour devenir commerçant, fournissant lui-même sa marchandise non plus au marchand, mais en le plaçant directement dans le processus de circulation.

    Le capital marchand est alors en quelque sorte neutralisé, il se borne à accomplir le processus de circulation au service d’une production toujours plus puissante et cherchant toujours plus de débouchés.

    Les commerçants et les marchands menaient une existence bornée géographiquement, se résumant à leurs possibilités d’acheter et de vendre ; leur succès aboutit au producteur se jetant dans le commerce, dans un marché déjà grand, devenant toujours plus grand, ne connaissant plus de frontières.

    Comment comprendre ce dépassement du capital marchand ? C’était difficile à l’époque et cela donna naissance aux conceptions dites mercantilistes.

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  • Mercantilisme et physiocratie : le capital marchand

    Historiquement, la première forme de capital est le capital marchand. Il est porté par les commerçants et les marchands, qui ont accumulé suffisamment de travail pour disposer de suffisamment de moyens d’échanges et tentent de généraliser autour d’eux les échanges, en en tirant un bénéfice.

    Les commerçants et les marchands apparaissent initialement comme des intermédiaires troquant, achetant des objets pour les revendre. Le capital accumulé alors sert à renforcer les achats et les ventes, afin d’élargir toujours plus les capacités du capital à s’approprier davantage de biens, afin des les vendre plus et plus cher.

    Karl Marx définit la nature du capital marchand de la manière suivante dans Le Capital :

    « La fonction du capital marchand se résout donc à ceci : échange de marchandise par achat et vente. »

    Les commerçants et les marchands sont apparus initialement comme les premiers capitalistes. Le capital marchand est la première forme capitaliste, procédant à la reconnaissance d’objets produits en marchandises, en biens à échanger.

    Ce qui intéressent les commerçants, les marchands, ce n’est pas l’objet lui-même, ni sa production, mais simplement la possibilité de se le procurer, afin de le revendre.

    Ils existent à différentes époques, avec plus ou moins de marge de manœuvre, depuis le vendeur ambulant d’une société arriérée jusqu’au marchand appartenant à une guilde, une coopération de marchands exerçant des pressions sur les institutions afin d’avoir davantage de marge de manœuvre.

    Quentin Metsys, Le Prêteur et sa femme, 1514

    Le capital marchand n’est donc pas propre au mode de production capitaliste ; les commerçants et les marchands sont présents dans les modes de production précédents.

    Karl Marx nous dit ainsi :

    « Le commerce et même le capital marchand sont plus anciens que le mode capitaliste de production ; ils représentent en effet, du point de vue historique, le mode d’existence indépendante le plus ancien du capital (…).

    Dès que le capital s’est emparé de la production elle-même en lui conférant une forme spécifique tout à fait modifiée, le capital marchand ne se présente plus que comme capital doté d’une fonction particulière.

    Dans tous les modes de production antérieurs, le capital marchand apparaît comme la fonction par excellence du capital, et ceci d’autant plus que la production s’avère davantage être production directe de moyens de subsistance pour les producteurs eux-mêmes. »

    Dans les modes de production non capitalistes, les commerçants et les marchands apparaissent comme le capitalisme lui-même, car le capital marchand transforme des objets en marchandises, c’est-à-dire en biens présents sur un marché, pouvant être acheté, vendu, de nouveau acheté, de nouveau vendu, etc.

    La valeur d’usage caractérisant un objet, son utilité, sa fonction, sa nature même, etc. cède la place à sa valeur d’échange, qui est uniquement ce qui intéressent les marchands et les commerçants.

    Les marchands et les commerçants possèdent donc une image tout à fait part dans les sociétés primitive, esclavagiste, féodale : ils forment une catégorie à part.

    Hans Holbein le jeune,
    Portrait de Georg Giese [un marchand de la Hanse], 1532

    D’ailleurs, les marchands et les commerçants n’ont alors aucun impact, aucun pouvoir sur la production qui est faite. Les marchands et les commerçants trouvent ce qu’ils peuvent, comme ils peuvent.

    Ils se glissent dans les interstices de sociétés où l’argent n’est pas nécessairement encore institutionnalisé, où la circulation des biens est parfois inexistante, voire quasiment impossible, etc.

    Façonner une société où l’argent existe de manière reconnue et où les échanges sont possibles a donc été un intérêt essentiel du capital marchand. Le soutien aux inventeurs s’explique pour cette raison, tout comme le soutien aux artistes allait dans le sens de la recherche d’une reconnaissance sociale des marchands et des commerçants.

    Ce qui distingue l’époque de Spinoza, au XVIIe siècle, de celle d’Averroès, au XIIe siècle, au-delà de leur substance idéologique commune, avec notamment la séparation de la raison et de la religion, est précisément l’élargissement de la circulation des marchandises.

    Le mode de production capitaliste émerge justement lorsque la circulation des marchandises n’est plus portée à bout de bras par les marchands et les commerçants, mais lorsqu’elle existe en tant que telle, de manière autonome par rapport aux marchands et commerçants qui sont alors à la fois nombreux et qui, s’ils arrivent à manquer, sont immédiatement remplacés par des personnes devenant commerçants ou marchands.

    Karl Marx constate une loi dans cet épisode historique :

    « La loi selon laquelle le développement autonome du capital commercial est en raison inverse du développement de la production capitaliste apparaît le mieux dans l’histoire du commerce de commission (carying trade), comme chez les Vénitiens, les Génois, les Hollandais, etc.

    Leur profit principal n’est pas réalisé par l’exportation des produits de leurs propres pays, mais par leur rôle d’intermédiaire dans l’échange des produits de communautés peu développés du point de vue commercial et économique, ainsi que par l’exploitation des deux pays producteurs.

    Ici, le capital marchand est pur, séparé des extrêmes, les sphères de production entre lesquelles il fait l’intermédiaire.

    C’est là une des sources principales de sa formation (…). Au début, le capital commercial est simple mouvement intermédiaire entre des extrêmes qu’il ne domine pas et des conditions qu’il ne crée pas (…).

    Les commerce des premières villes et des premiers peuples commerçants autonomes et superbement développés reposait, en tant que commerce intermédiaire pur, sur la barbarie des peuples producteurs entre lesquels il jouait le rôle d’intermédiaire. »

    Ainsi, de manière dialectique, plus le capital marchand progresse, plus il généralise la fonction de commerçants et de marchands, supprimant le monopole de ceux ayant existé jusque-là. Le capital marchand cesse de porter la démarche capitaliste, qui devient autonome et se réalise alors par la suite comme mode de production généralisé à toute la société.

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  • Les faux « maoïstes », un opportunisme régressif

    « Mao, dans son Analyse des classes de la société chinoise (1926), oppose la lutte de la révolution à celle de la contre-révolution, avec la « bannière rouge de la révolution, levée par la IIIe Internationale, afin de rallier autour d’elle toutes les classes opprimées du monde; l’autre bannière est le drapeau blanc de la contre-révolution, et c’est la Société des Nations qui l’a levé afin de rallier autour d’elle toutes les forces contre-révolutionnaires du monde ».

    Mao distingue les classes de la société chinoise en fonction de comment elles se décideraient, pour l’avancée de la révolution, entre la bannière rouge et la bannière blanche. Cela ne lui suffisait pas d’analyser la situation économique des différentes classes de la société chinoise. Faisait partie de son analyse également la prise de position des différentes classes par rapport à la révolution.

    Il n’y aura pas de rôle dirigeant des marxistes-léninistes dans les futurs luttes de classes si l’avant-garde ne tient pas elle-même la bannière rouge de l’internationalisme prolétarien et si l’avant-garde ne répond pas elle-même à la question de savoir comment sera érigée la dictature du prolétariat, comment le pouvoir politique du prolétariat doit être exigé, comment le pouvoir de la bourgeoisie doit être brisé, si elle n’est pas prête avec une pratique à y répondre.

    L’analyse de classe dont nous avons besoin n’est pas à faire sans pratique révolutionnaire, sans initiative révolutionnaire.

    Les « revendications révolutionnaires de transition » que les organisations prolétaires ont posé ici et là, comme la lutte contre l’intensification de l’exploitation, la réduction du temps de travail, contre le gaspillage de la richesse sociale, pour le même salaire entre hommes, femmes et travailleurs immigrés, contre les cadences infernales, etc. – ces revendications de transition ne sont rien que de l’économisme syndicaliste, tant que n’est pas répondu en même temps à la question de savoir comment briser la pression politique, militaire et propagandiste qui se mettront de manière agressive au travers de la route de ces revendications si elles soulèvent des luttes de classe massives.

    Mais après – si on en reste à elles – ce n’est plus que de la merde économiste, parce que pour elles cela ne vaut pas le coup de prendre en charge le combat révolutionnaire et de mener à la victoire, parce que « vaincre suppose que l’on accepte le principe selon lequel la vie n’est pas le bien suprême pour les révolutionnaires » (Debray).

    On peut intervenir de manière syndicaliste avec ces revendications – mais « la politique trade-unioniste de la classe ouvrière est la politique bourgeoise de la classe ouvrière » (Lénine). Ce n’est pas une méthode d’intervention révolutionnaire. »

    Fraction Armée Rouge: Sur la conception de la guérilla urbaine, 1972

    Le maoïsme est apparu dans les années 1960 avec deux exigences ayant la même substance. Il fallait faire avancer la révolution en mobilisant les masses, cependant pour que cela puisse être fait, il fallait que celles-ci décrochent des institutions, tant de l’État que de l’économie capitaliste.

    Sans cela, rien n’était possible. On pouvait bien sûr s’abstenir de vouloir la révolution et éventuellement revendiquer, gagner quelques acquis – mais aucunement, donc, changer les choses en profondeur. Le Parti Communiste Français s’est accommodé de cela, ainsi que les partis soutenant l’Union Soviétique en général. Mais pas les maoïstes.

    Les exigences des maoïstes : l’initiative révolutionnaire

    Les maoïstes ont exigé l’initiative révolutionnaire, et ce dans tous les domaines. La première organisation maoïste française, l’Union des Jeunesses Communistes (marxistes-léninistes), souligne l’importance de cette question en affirmant :

    « Il faut constamment avoir à l’esprit les tâches générales que doit être capable de remplir un véritable Parti marxiste-léniniste ; le parti marxiste-léniniste doit :

    1° être présent dans toutes les classes et couches du peuple, en prenant la direction de toutes les forces populaires qui luttent contre la réaction ;

    2° organiser toutes les formes de lutte des classes (politique, économique, théorique, idéologique, armée…) »

    UJC (ml) : Édifions en France un Parti Communiste de l’époque de la révolution culturelle (1967)

    Il y a eu un style maoïste propre à chaque pays, sous la forme d’une manière d’exister au quotidien, avec des valeurs à part, une démarche de rupture. Ce sont les « naxalites » en Inde, les « brigadistes » en Italie, les « maos spontex » en France, les « Weathermen » aux États-Unis, les « prolétariens » au Bangladesh, etc.

    En France, le film La Chinoise de Jean-Luc Godard retranscrit de manière très efficace le style maoïste français. On y voit aussi ses limites : l’origine étudiante de beaucoup de ses membres, avec également un certain volontarisme, une approche formelle des choses, etc.

    C’est la raison pour laquelle les « maos spontex » français ont attiré l’attention du monde entier après mai 1968, pour toutefois s’effondrer dès le début des années 1970 alors que la vague maoïste s’élançait justement alors dans toute une série de pays.

    L’économisme syndicaliste des faux maoïstes

    Au milieu des années 1990, la revue trimestrielle Front Social était publiée de manière relativement confidentielle, avec quelques centaines d’exemplaires. Cependant, elle a joué un rôle significatif en reconstruisant le maoïsme français et en en corrigeant les défauts.

    La revue avait été fondée par un petit cercle de gens issus de la Gauche Prolétarienne, du mouvement autonome de la fin des années 1970, ainsi que de jeunes prônant la rupture et valorisant l’expérience révolutionnaire des années 1980 tels que les autonomes allemands.

    Cela a changé la donne, car les vieux restes du maoïsme français entrés en totale décadence se cantonnaient dans une ligne de « CGT lutte de classes » absolument incompatible pourtant avec ce qu’a été le maoïsme.

    Avoir changé la donne ne signifie pas qu’il y ait victoire complète. Ainsi, le développement de Front Social, son saut qualitatif aboutit au PCF (MLM), mais de manière entièrement séparée des restes décadents du maoïsme français.

    Pour cette raison, la ligne « CGT lutte de classe » se retrouve encore aujourd’hui dans toute une série de groupes et structures se revendiquant en France de Mao Zedong ou bien du maoïsme.

    C’est absurde. Comment peut-on se dire maoïste et soutenir la CGT, alors que celle-ci été le principal obstacle à mai 1968 ? Elle a été l’outil du PCF considéré par les maoïstes comme réactionnaire ! Elle fait partie, de manière complète, des institutions économiques capitalistes et étatiques !

    Le suivisme et les prétentions des faux maoïstes

    Les faux maoïstes ne vivent que de l’actualité de la CGT, des manifestations et des « mouvements sociaux », quand ils ne cherchent pas à parasiter tel ou tel phénomène à la mode, que ce soit en France ou à l’étranger.

    C’est la raison pour laquelle on a l’absurdité de leur célébration d’un phénomène comme les gilets jaunes, alors que s’il y a une chose éloignée des gardes rouges, c’est bien eux.

    Tout cela sert la prétention par les « faux maoïstes » de former une ligne de masses ayant du succès. Or, c’est vain. Les faux maoïstes ne touchent que superficiellement les choses et les gens. Et si en de rares occasions, ils parviennent à faire se bouger des gens, cela ne donne pas du mao spontex, mais du spontex toujours moins mao.

    C’est qu’on n’affronte pas à coups de volontarisme le 24 heures sur 24 du capitalisme aliénant et exploitant le prolétariat métropolitain.

    Le pillage intellectuel superficiel

    Une autre caractéristique des faux maoïstes est le parasitage du PCF (MLM). Profitant du fait que nous refusons de céder aux sirènes du légalisme et des réseaux sociaux, du syndicalisme et du suivisme aveugle de tout ce qui bouge, les groupes et structures faux maoïstes se prétendent la faction la plus efficace sur le terrain, tout en jouant d’ambiguïtés dans leurs expressions idéologiques.

    En clair, les faux maoïstes font semblant d’assumer ce que nous assumons, tout en disant que nous ne faisons rien, voire que nous n’existons pas. C’est absurde, mais une telle démarche permet de toucher les petits-bourgeois radicalisés cherchant à jouer avec le feu. Cela ne va pas sans incohérences, bien entendu.

    Tel groupe se revendique de la guerre populaire. Cela implique une compréhension de la violence autre que symbolique. Mais il ne connaît ni la RAF, ni les Brigades Rouges, ni le PCE(r), ni les CCC. C’est totalement incohérent.

    D’ailleurs, pour donner un exemple significatif, nous avions eu une discussion avec le Parti Communiste Maoïste d’Italie, qui existe depuis les années 1970 à travers différents noms. Nous leur avons dit : bon, c’est bien beau, mais, et les Brigades Rouges ? La réponse fut la stupeur de leur part et depuis une haine farouche à notre égard.

    Tel autre groupe dénonce le PCF (MLM) comme une petite secte uniquement composée de personnes juives. Cela ne l’empêche pas de pratiquer, lui aussi, la démarche de la copie conforme dans l’apparence. Citons un de ses documents, datant du 1er septembre 2019. On y trouve des concepts empruntés au PCF (MLM) : écocide, biosphère, démocratie populaire, ainsi que le principe de la vie comme richesse la plus précieuse de la nature.

    « Les régimes socialistes n’ont pas toujours su poser avec discernement la question de l’écologie, prisonniers qu’ils étaient entre des clés de compréhension primitives des écosystèmes et d’un impératif de tenir le rythme imposé par les agresseurs capitalistes.

    Cela n’enlève en rien le fait qu’ils ont été les premiers à poser la question de la biosphère et d’un développement harmonieux de l’économie par rapport à la nature. Celle-ci n’était plus considérée comme une marchandise, mais comme une source de richesses, dont la vie était la plus précieuse.

    En dépit des failles qu’on put connaître ces régimes pionniers ils forment la « voie étroite vers la survie ». Une véritable économie de guerre contre l’écocide et la dévastation de l’environnement.

    Soyons unitaires sur cette question en dépit de nos divergences :

    Il existe une quantité de questions sur la production industrielle, alimentaire, sur les perspectives pour l’ensemble de l’espèce humaine et de la planète. Les perceptions diffèrent en fonction des individus, des groupes politiques et sociaux, des idéologies. Nous ne pensons pas que notre organisation doit, de manière autoritaire, imposer un point de vue sur cette question, qui relève de la démocratie populaire. »

    On ne peut qu’être estomaqué d’un tel pillage. Mais telle est la démarche arrogante de vagues régulières de gens voyant la lumière, mais n’assumant pas tel ou tel aspect. Cela produit des démarches prétentieuses s’imaginant pouvoir contourner le problème et vaincre, en mettant sous le tapis ce qui « dérange ».

    L’incapacité à assumer Staline et le matérialisme dialectique

    Le fond du problème des faux maoïstes est qu’ils utilisent Mao Zedong comme prétexte à un syndicalisme révolutionnaire de type économiste ou bien à un spontanéisme de type anarchiste.

    Les faux maoïstes, c’est un Mao Zedong imaginaire, sans Staline, sans Lénine, sans Engels, sans Marx. C’est un fantasme emprunté au folklore des années 1960. C’est le vide culturel et idéologique, le comble quand on pense que le maoïsme, c’est la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

    Citons ici une critique faite à notre encontre en janvier 2012, témoignant de l’incompréhension complète de l’idéologie de l’URSS de Staline et de la Chine populaire de Mao Zedong :

    « Le p « c » « mlm » prétend détenir la vérité dans tous les domaines, être le parti de la science.

    Il avance la thèse de l’inéluctable marche vers le communisme de l’Univers et d’autres déclarations délirantes du même acabit. »

    Comment peut-on dire qu’on est maoïste et balayer d’un revers hautain, pétri par l’arrogance, le noyau même du matérialisme dialectique, du maoïsme ?

    Un opportunisme régressif

    Les faux maoïstes sont un phénomène consistant en un opportunisme régressif. C’est soit un néo-anarchisme, soit un néo-syndicalisme révolutionnaire. C’est soit de l’aventurisme sans lendemain, soit de l’économisme ennuyeux et sans valeur.

    Car on n’avance pas en faisant du suivisme à tout ce qui bouge et en cherchant, comme les trotskistes, à se présenter comme la faction la plus radicale. On n’avance pas non plus en cherchant à tout prix une reconnaissance par les réseaux sociaux, les médias ou bien par des regroupements révolutionnaires étrangers plus ou moins importants.

    Tel groupe a, par exemple, changé maintes fois de nom, pour chercher successivement une reconnaissance par le Mouvement Révolutionnaire Internationaliste regroupant différentes structures maoïstes, puis les maoïstes du Pérou, ensuite du Népal, enfin de Turquie et d’Italie. Cela fait beaucoup.

    Tels autres groupes cherchent une reconnaissance par le MLPD, un équivalent « marxiste-léniniste » de Lutte Ouvrière en Allemagne. C’est là chercher à contourner les questions de fond.

    Les caractéristiques du maoïsme authentique

    Le maoïsme authentique produit des analyses matérialistes historiques de la société française. Il a une fidélité intellectuelle et culturelle aux classiques du communisme : MARX, ENGELS, LÉNINE, STALINE, MAO ZEDONG. Il assume l’intervention révolutionnaire en la calibrant en fonction de ces analyses.

    Le maoïsme authentique est porté par des personnes assumant la rupture avec les valeurs du vieux monde et brûlant d’envie de transformer la réalité, par besoin existentiel d’affirmer le Communisme.

    Le maoïsme authentique soutient que la matière éternelle va au Communisme, de par la nature dialectique de son mouvement.

    Le maoïsme authentique affirme par conséquent l’optimisme révolutionnaire le plus résolu, forgé dans la certitude de la victoire !

    Parti Communiste de France (Marxiste-Léniniste-Maoïste)
    Septembre 2019

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  • Staline : Les tâches des dirigeants de l’industrie

    Discours prononcé à la Première Conférence des cadres de l’industrie socialiste de l’U.R.S.S.,
    le 4 février 1931

    Camarades, les travaux de votre conférence touchent à leur fin. Vous allez adopter tout à l’heure des résolutions. Je ne doute pas qu’elles ne soient adoptées à l’unanimité.

    Dans ces résolutions – je les connais un peu, – vous approuvez les chiffres estimatifs du plan de l’industrie pour l’année 1931, et vous prenez l’engagement de les exécuter.

    La parole d’un bolchevik est chose sérieuse. Les bolcheviks ont l’habitude de tenir les promesses qu’ils font. Mais que signifie l’engagement d’exécuter les chiffres estimatifs pour l’année 1931 ? Cela signifie : assurer l’accroissement général de la production industrielle de 45%.

    Or, c’est là une très grande tâche. Bien plus, un tel engagement signifie que, non seulement vous faites la promesse d’exécuter notre plan quinquennal en quatre ans, c’est chose décidée et il n’est plus besoin ici d’aucune résolution, cela signifie que vous promettez de l’accomplir en trois ans pour les industries maîtresses, décisives.

    C’est bien que la conférence fasse la promesse d’exécuter le plan de 1931, d’exécuter le plan quinquennal en trois ans. Mais nous sommes instruits par l’« amère expérience. »

    Nous savons que les promesses ne sont pas toujours tenues. Au début de 1930, on avait également promis d’exécuter le plan annuel. Il s’agissait alors d’augmenter la production de notre industrie de 31- 32%. Cependant cette promesse n’a pas été entièrement tenue. L’accroissement effectif de la production industrielle a été, pour 1930, de 25%.

    Nous devons poser la question : la même chose ne va-t-elle pas se reproduire cette année ? Les dirigeants, les travailleurs de notre industrie promettent maintenant d’augmenter la production industrielle, en 1931, de 45%. Mais où est la garantie que cette promesse sera tenue ?

    Que faut-il pour exécuter les chiffres estimatifs, pour fournir un accroissement de production de 45%, pour obtenir l’exécution du plan quinquennal non en quatre, mais en trois ans dans les industries maîtresses, décisives ?

    Il y faut deux conditions essentielles.

    D’abord il faut qu’il y ait des possibilités réelles ou, comme on dit chez nous, « objectives ».

    En second lieu, il faut qu’il y ait le désir et le savoir-faire pour diriger nos entreprises, de façon que ces possibilités soient réalisées.

    Avions-nous, l’an dernier, les possibilités « objectives » pour exécuter le plan intégralement ? Oui, nous les avions. Des faits incontestables l’attestent. Ces faits, les voici : en mars et avril de l’an dernier, l’industrie a fourni un accroissement de production de 31 % comparativement à l’année d’avant. On se demande : Pourquoi donc n’avons-nous pas accompli le plan pour l’année tout entière ? Qu’est-ce qui nous en a empêchés ? Qu’est-ce qui nous manquait ? Le savoir-faire nous a manqué pour utiliser les possibilités existantes. Le savoir-faire nous a manqué pour diriger judicieusement les usines, les fabriques, les mines.

    Nous avions la première condition : les possibilités « objectives » pour exécuter le plan. Mais nous n’avions pas à un degré suffisant la deuxième condition : le savoir-faire pour diriger la production. Et précisément parce que nous avons manqué de savoir-faire pour diriger les entreprises, le plan s’est trouvé inexécuté. Au lieu de 31- 32% d’accroissement, nous n’avons fourni que 25%.

    Evidemment, 25% d’accroissement, c’est une grande chose. Il n’est pas un seul pays capitaliste qui ait eu, en 1930, ou qui ait maintenant un accroissement de sa production.

    Dans tous les pays capitalistes sans exception, la production, accuse une chute marquée. Dans ces conditions, 25% d’accroissement, c’est un grand pas en avant. Mais nous pouvions donner plus. Nous avions pour cela toutes les conditions « objectives » nécessaires.

    Ainsi donc, où est la garantie que cette année le cas de l’année dernière ne se reproduira pas ; que le plan sera exécuté entièrement ; que les possibilités existantes seront utilisées par nous comme il convient ; que votre promesse ne restera pas, pour une certaine part, sur le papier ?

    Dans l’histoire des Etats, dans l’histoire des pays, dans l’histoire des armées, il y eut des cas où toutes les possibilités de succès et de victoire étaient réunies, mais où ces possibilités restaient inutilisées parce que les dirigeants ne les remarquaient pas, ne savaient pas s’en servir et les armées subissaient la défaite.

    Avons-nous toutes les possibilités nécessaires pour l’exécution des chiffres estimatifs de 1931 ?

    Oui, nous avons ces possibilités.

    En quoi consistent-elles ? Que faut-il pour qu’elles deviennent une réalité ?

    Il faut tout d’abord des richesses naturelles suffisantes dans le pays : minerai de fer, charbon, pétrole, blé, coton. Existent-elles chez nous ? Oui. Elles existent en plus grande quantité que dans tout autre pays. A ne prendre que l’Oural ; il représente une combinaison de richesses qu’on ne saurait trouver dans aucun pays. Minerai, charbon, pétrole, blé, que n’y a-t-il pas dans l’Oural !

    Notre pays a tout, excepté peut-être le caoutchouc. Mais d’ici un an ou deux, nous aurons aussi le caoutchouc à notre disposition. De ce côté, du côté des richesses naturelles, nous sommes pleinement pourvus. Nous en avons même plus qu’il n’est nécessaire.

    Que faut-il encore ?

    Il faut qu’existe un pouvoir qui ait le désir et la force de pousser la mise en valeur, au profit du peuple, de ces immenses richesses naturelles.

    Un tel pouvoir existe-t-il chez nous ? Oui.

    Il est vrai que notre travail pour la mise en valeur des richesses naturelles ne se fait pas toujours sans frottements entre nos propres collaborateurs. Par exemple, l’an dernier, le pouvoir des Soviets a dû mener une certaine lutte au sujet de la formation d’une deuxième base houillère et métallurgique, sans laquelle nous ne pouvons pas nous développer plus avant. Mais nous avons déjà surmonté ces obstacles. Et nous aurons sous peu cette base.

    Que faut-il encore ?

    Il faut encore que ce pouvoir jouisse du soutien des millions d’ouvriers et de paysans. Notre pouvoir jouit-il de ce soutien ? Oui. Dans le monde entier vous ne trouverez pas un pouvoir qui, comme le pouvoir des Soviets, jouisse d’un tel soutien des ouvriers et des paysans.

    Je n’invoquerai pas les faits attestant la croissance de l’émulation socialiste, les progrès du travail de choc ; je n’invoquerai pas la campagne de lutte pour le contre-plan industriel et financier. Tous ces faits, qui marquent nettement le soutien que les masses innombrables donnent au pouvoir des Soviets, sont connus de tous.

    Que faut-il encore pour exécuter et dépasser les chiffres estimatifs de 1931 ?

    Il faut encore qu’existe un régime qui soit exempt des maladies incurables du capitalisme, et qui présente des avantages sérieux sur le capitalisme.

    La crise, le chômage, le gaspillage, la misère des grandes masses, voilà les maladies incurables du capitalisme. Notre régime ne souffre pas de ces maladies, parce que le pouvoir est dans nos mains, dans les mains de la classe ouvrière, parce que nous planifions l’économie, accumulons méthodiquement les ressources, et les répartissons judicieusement entre les branches de l’économie nationale.

    Nous sommes exempts des maladies incurables du capitalisme. C’est ce qui nous distingue du capitalisme, c’est là notre avantage décisif sur le capitalisme. Voyez comment les capitalistes entendent sortir de la crise. Us baissent au maximum le salaire des ouvriers. Ils baissent au maximum les prix des matières premières et des produits alimentaires. Mais ils ne veulent pas baisser tant soit peu sérieusement les prix des articles manufacturés.

    C’est dire qu’ils entendent sortir de la crise aux dépens des principaux consommateurs de marchandises, aux dépens des ouvriers, aux dépens des paysans, aux dépens des travailleurs des pays produisant les matières premières et les denrées alimentaires. Les capitalistes portent la hache à la branche sur laquelle ils se tiennent assis.

    Et, au lieu d’une issue à la crise, il en résulte une aggravation de celle-ci, il en résulte une accumulation de nouvelles prémisses conduisant à une nouvelle crise, encore plus cruelle. Notre avantage est que nous ignorons les crises de surproduction ; que nous n’avons ni n’aurons des millions de chômeurs ; que nous n’avons pas d’anarchie dans la production, puisque notre économie est régie par un plan. Mais ce n’est pas tout.

    Nous sommes le pays de l’industrie la plus concentrée. C’est dire que nous pouvons édifier notre industrie sur la base de la technique la meilleure, et garantir ainsi une productivité du travail jamais vue, un rythme d’accumulation sans précédent. Notre faiblesse dans le passé était que cette industrie se basait sur une économie paysanne, petite et morcelée.

    Mais cela fut.

    Maintenant cela n’est plus. Demain, peut-être dans un an, nous deviendrons le pays de l’agriculture la plus grande du monde.

    Les sovkhoz et les kolkhoz, qui sont des formes de grosse exploitation, ont fourni dès cette année la moitié de tout notre blé marchand. Et cela signifie que notre régime, le régime soviétique, nous donne des possibilités de progression rapide, dont ne peut rêver aucun pays bourgeois.

    Que faut-il encore pour avancer à pas de géant ?

    Il faut qu’existe un parti suffisamment cohérent et uni, pour orienter les efforts de tous les meilleurs hommes de la classe ouvrière vers un seul point, et suffisamment expérimenté pour ne pas flancher devant les difficultés et appliquer systématiquement une politique juste, révolutionnaire, bolchevique.

    Ce parti existe-t-il chez nous ?

    Oui, il existe.

    Sa politique est-elle juste ?

    Oui, elle est juste, puisqu’elle donne de sérieux succès. Non seulement les amis, mais les ennemis de la classe ouvrière le reconnaissent aujourd’hui.

    Voyez comme aboient et se démènent contre notre Parti les gentlemen « respectables » connus de tous : Fish en Amérique, Churchill en Angleterre, Poincaré en France. Pourquoi aboient-ils et se démènent-ils ? Parce que la politique de notre Parti est juste, parce qu’elle donne un succès après l’autre.

    Voilà, camarades, toutes les possibilités qui nous facilitent la réalisation des chiffres estimatifs de 1931, qui permettent d’exécuter le plan quinquennal en quatre ans et même en trois ans pour les branches décisives.

    Ainsi la première condition pour exécuter le plan – les possibilités « objectives » – existe chez nous.

    Avons-nous la deuxième condition : le savoir-faire pour utiliser ces possibilités ?

    Autrement dit, avons-nous une juste direction des fabriques, des usines, des mines ? Tout va-t-il ici pour le mieux ?

    Malheureusement non. Et nous devons, nous bolcheviks, le proclamer haut et clair.
    Que signifie diriger la production ? Chez nous on n’envisage pas toujours à la manière bolchevique le problème de la direction des entreprises. On pense souvent que diriger, c’est signer des, papiers. C’est triste, mais c’est un fait.

    Parfois on songe involontairement aux personnages de Chtchédrine. Vous vous souvenez comment une pompadour [Pompadour, type de l’administrateur-tyranneau peint par le célèbre satirique russe Saltykov-Chtchédrine, dans ses Pompadours. (N. des Trad.)] faisait la leçon à son rejeton : Ne te casse pas la tête à étudier ; ne pénètre pas au fond des choses ; que les autres s’en occupent, ce n’est pas ton affaire : ton affaire est de diriger, de signer des papiers. Il faut reconnaître, à notre honte, que parmi nous aussi, parmi les bolcheviks, il en est bon nombre qui pour diriger signent des papiers.

    Quant à pénétrer au fond des choses, à s’assimiler la technique, à devenir les maîtres de la besogne, eh bien ! non, ils n’y songent même pas.

    Comment a-t-il pu se faire que nous, bolcheviks, qui avons fait trois révolutions, qui sommes sortis victorieux d’une guerre civile atroce, qui avons résolu la tâche immense de créer l’industrie, qui avons orienté la paysannerie dans la voie du socialisme, – comment a-t-il pu se faire que, lorsqu’il s’agit de diriger la production, c’est la paperasse qui l’emporte ?

    La raison, c’est que signer un papier est plus facile que diriger la production. Et c’est ainsi que beaucoup de dirigeants de l’industrie se sont engagés dans cette voie du moindre effort.

    Il y a là aussi de notre faute, de la faute du centre. Une dizaine d’années plus tôt un mot d’ordre fut lancé : « Etant donné que les communistes ne connaissent pas encore comme il se doit la technique de la production, et qu’il leur faut encore apprendre à gérer l’économie, les vieux techniciens et ingénieurs, les spécialistes conduiront la production ; quant à vous, communistes, ne vous mêlez pas de la technique du travail ; mais, sans vous en mêler, étudiez la technique, étudiez d’arrache-pied la science de la direction de la production pour devenir ensuite, avec les spécialistes qui nous sont dévoués, de véritables dirigeants de la production, de véritables maîtres de la besogne. » Tel était le mot d’ordre.

    Et qu’est-il advenu en fait ? On a rejeté la deuxième partie de cette formule, car il est plus difficile d’apprendre que de signer des papiers ; quant à la première partie, on l’a avilie, en interprétant la non-immixtion comme une renonciation à l’étude de la technique de la production. Il en est résulté une chose absurde, une chose nuisible et dangereuse.

    Plus tôt nous nous en débarrasserons, et mieux cela vaudra. La vie elle-même nous a plus d’une fois avertis que les choses allaient mal dans ce domaine. L’affaire de Chakhti fut le premier avertissement. L’affaire de Chakhti a montré que les organisations du Parti et les syndicats manquaient de vigilance révolutionnaire.

    Elle a montré que les dirigeants de nos organisations économiques sont scandaleusement en retard sous le rapport technique ; que certains vieux ingénieurs et techniciens, travaillant sans contrôle, glissent plus facilement dans la voie du sabotage, d’autant plus que les ennemis de l’étranger les harcèlent sans cesse de « propositions ». Le deuxième avertissement fut le procès du « Parti industriel ».

    Nul doute qu’à la base du sabotage se trouve la lutte des classes. Nul doute que l’ennemi de classe résiste furieusement à l’offensive socialiste. Mais cela seul ne suffit pas pour expliquer une telle luxuriance de sabotage.

    Comment a-t-il pu se faire que le sabotage ait pris d’aussi vastes proportions ? A qui la faute ? A nous.

    Si nous avions organisé la direction de l’économie autrement ; si nous nous étions mis beaucoup plus tôt à l’étude de la technique du travail, à l’assimilation de la technique ; si nous nous étions mêlés plus souvent et de façon plus judicieuse de la direction de l’économie, les saboteurs n’auraient pu nuire autant.

    Il nous faut devenir nous-mêmes des spécialistes, les maîtres de la besogne ; il faut nous tourner face aux connaissances techniques, voilà de quel côté la vie nous pousse.

    Mais ni le premier avertissement, ni même le second, n’ont assuré jusqu’ici le tournant nécessaire. Il est temps, il est grand temps de nous tourner face à la technique. Il est temps de rejeter le vieux mot d’ordre, le mot d’ordre périmé de la non-immixtion dans la technique, et de devenir nous-mêmes des spécialistes, des connaisseurs en la matière ; de devenir nous-mêmes les vrais maîtres de la besogne.

    On demande souvent pourquoi nous n’avons pas de direction unique ? Elle n’existe et n’existera pas aussi longtemps que nous n’aurons pas pris possession de la technique.

    Aussi longtemps que parmi nous, bolcheviks, il n’y aura pas un nombre suffisant d’hommes rompus aux questions de la technique, de l’économie et des finances, nous n’aurons pas une véritable direction unique. Ecrivez autant de résolutions qu’il vous plaira, faites tous les serments que vous voudrez, mais si vous ne vous rendez pas maîtres de la technique, de l’économie, des finances de l’usine, de la fabrique, de la mine, il n’en sortira rien de bon, vous n’aurez pas de direction unique.

    Notre tâche, par conséquent, est de prendre nous-mêmes possession de la technique, de devenir nous-mêmes les maîtres de la besogne. Là seulement est la garantie que nos plans seront entièrement exécutés, et la direction unique réalisée.

    Certes, ce n’est pas facile, mais c’est parfaitement réalisable. La science, l’expérience technique, le savoir, tout cela s’acquiert. Aujourd’hui on ne les a pas, demain on les aura.

    L’essentiel ici, c’est d’avoir le désir ardent, bolchevik, de se rendre maîtres de la technique, de se rendre maîtres de la science de la production. Il suffit de le désirer ardemment pour pouvoir tout obtenir, tout surmonter.

    On demande parfois s’il ne serait pas possible de ralentir un peu les rythmes, de retenir le mouvement. Non, ce n’est pas possible, camarades ! Il n’est pas possible de réduire les rythmes ! Au contraire, dans la mesure de nos forces et de nos possibilités, il faut les augmenter.

    C’est ce que nous imposent nos obligations envers les ouvriers et les paysans de l’U.R.S.S. C’est ce que nous imposent nos obligations envers la classe ouvrière du monde entier.

    Freiner les rythmes, cela signifie retarder. Mais les retardataires se font battre. Et nous, nous ne voulons pas être battus. Non, nous ne le voulons pas ! L’histoire de l’ancienne Russie consistait, entre autres, en ce que la Russie était continuellement battue à cause de son retard. Battue par les khans mongols. Battue par les beys turcs. Battue par les féodaux suédois.

    Battue par les seigneurs polono-lituaniens. Battue par les capitalistes anglo-français. Battue par les barons japonais. Battue par tout le monde, – pour son retard. Pour son retard militaire, pour son retard culturel, pour son retard politique, pour son retard industriel, pour son retard agricole.

    On la battait, parce que cela rapportait et qu’on pouvait le faire impunément. Rappelez-vous les paroles du poète d’avant la Révolution : « Tu es miséreuse et opulente, tu es vigoureuse et impuissante, petite mère Russie. » Ces paroles du vieux poète, ces messieurs les ont bien apprises. Ils l’ont battue en disant : « Tu es opulente », donc on peut s’enrichir à tes dépens. Ils l’ont battue en disant : « Tu es miséreuse et impuissante », donc on peut te battre et te piller impunément.

    Car telle est la loi des exploiteurs : battre les retardataires et les faibles. Loi féroce du capitalisme. Tu es en retard, tu es faible, donc tu as tort, par conséquent l’on peut te battre et t’asservir. Tu es puissant, donc tu as raison, et par conséquent tu es à craindre.

    Voilà pourquoi il ne nous est plus permis de retarder.

    Dans le passé, nous n’avions pas et ne pouvions avoir de patrie. Mais maintenant que nous avons renversé le capitalisme et que notre pouvoir est un pouvoir ouvrier, nous avons une patrie et nous défendrons son indépendance. Voulez-vous que notre patrie socialiste soit battue et qu’elle perde son indépendance ?

    Mais si vous ne le voulez pas, vous devez liquider son retard dans le plus bref délai, et développer de véritables rythmes bolcheviks dans la construction de son économie socialiste. Il n’est point d’autres voies. Voilà pourquoi Lénine disait au moment d’Octobre :

    « Ou la mort, ou rejoindre et dépasser les pays capitalistes avancés. »

    Nous retardons de cinquante à cent ans sur les pays avancés. Nous devons parcourir cette distance en dix ans. Ou nous le ferons, ou nous serons broyés.

    Voilà ce que nous dictent nos obligations envers les ouvriers et les paysans de l’U.R.S.S.
    Mais nous avons encore d’autres obligations, plus graves et plus importantes. Celles que nous devons remplir envers le prolétariat mondial. Elles coïncident avec les obligations du premier genre. Mais nous les plaçons plus haut.

    La classe ouvrière de l’U.R.S.S. est une partie de la classe ouvrière mondiale. Nous avons vaincu, non seulement par les efforts de la classe ouvrière de l’U.R.S.S., mais aussi grâce à l’appui de la classe ouvrière mondiale. Sans cet appui l’on nous aurait depuis longtemps déchiquetés. On dit que notre pays est la brigade de choc du prolétariat de tous les pays. C’est bien dit. Mais cela nous impose les obligations les plus sérieuses.

    Au nom de quoi le prolétariat international nous soutient-il ? Qu’est-ce qui nous a valu ce soutien ? C’est que nous nous sommes jetés les premiers dans la bataille contre le capitalisme ; que nous avons les premiers instauré le pouvoir ouvrier ; que nous nous sommes mis les premiers à bâtir le socialisme.

    C’est que nous travaillons à une oeuvre qui, en cas de succès, retournera le monde entier et affranchira toute la classe ouvrière. Et que faut-il pour réussir ? Liquider notre retard, développer des rythmes élevés, bolcheviks, de construction.

    Nous devons marcher de l’avant de façon que la classe ouvrière du monde entier, en nous regardant, puisse dire : Le voilà mon détachement d’avant-garde, la voilà ma brigade de choc, le voilà mon pouvoir ouvrier, la voilà ma patrie ; ils travaillent à leur oeuvre, à notre oeuvre à nous, et ils y travaillent bien ; soutenons-les contre les capitalistes et attisons la flamme de la révolution mondiale.

    Devons-nous justifier les espoirs de la classe ouvrière mondiale, remplir nos obligations envers elle ? Oui, nous le devons, si nous ne voulons pas définitivement nous couvrir de honte.

    Telles sont nos obligations, intérieures et internationales.

    Vous voyez qu’elles nous dictent des rythmes bolcheviks de développement.

    Je ne dirai pas qu’en ce qui concerne la direction de l’économie il n’a été rien fait, chez nous, au cours de ces années. Si, on a fait quelque chose, et même beaucoup.

    Nous avons doublé la production de l’industrie comparativement à celle d’avant-guerre. Nous avons créé la plus grande production agricole du monde. Mais nous aurions pu faire encore plus, si nous nous étions appliqués, pendant cette période, à nous rendre véritablement maîtres de la production, de sa technique, de son côté économique et financier.

    En dix ans au maximum, nous devons parcourir la distance dont nous retardons sur les pays avancés du capitalisme. Pour cela, nous avons toutes les possibilités « objectives ». Il ne nous manque que le savoir-faire pour tirer véritablement parti de ces possibilités. Mais c’est une chose qui dépend de nous. Uniquement de nous !

    Il est temps que nous apprenions à tirer parti de ces possibilités. Il est temps d’en finir avec cette tendance pernicieuse à ne pas s’ingérer dans la production.

    Il est temps d’adopter une autre, une nouvelle attitude, conforme à la période actuelle : l’attitude qui consiste à se mêler de tout. Si tu es directeur d’usine, mêle-toi de toutes les affaires, pénètre au fond de toutes choses, ne laisse rien passer, apprends et apprends encore.

    Les bolcheviks doivent se rendre maîtres de la technique. Il est temps que les bolcheviks deviennent eux-mêmes des spécialistes. La technique en période de reconstruction décide de tout. Et un chef de l’industrie qui ne veut pas étudier la technique, qui ne veut pas s’en rendre maître, ce n’est pas un chef d’industrie, c’est une dérision.

    On dit qu’il est difficile de se rendre maître de la technique. C’est faux ! Il n’est point de forteresse que les bolcheviks ne puissent prendre. Nous avons résolu une série de problèmes très difficiles. Nous avons renversé le capitalisme.

    Nous avons pris le pouvoir. Nous avons construit une immense industrie socialiste. Nous avons orienté le paysan moyen dans la voie du socialisme. Le plus important, du point de vue de l’oeuvre constructive, nous l’avons déjà fait. Il ne nous reste que peu de chose à faire : étudier la technique, nous rendre maîtres de la science.

    Et lorsque nous aurons fait cela, nous déclencherons des rythmes dont nous n’osons même pas rêver aujourd’hui. Et si nous le voulons vraiment, nous le ferons !

    =>Oeuvres de Staline

  • Staline : Le marxisme et les problèmes de linguistique

    L’article de J. Staline : Le Marxisme et les problèmes de linguistique paru le 20 juin 1950 dans La Pravda, à la suite d’un débat qui s’y déroula sur les problèmes de linguistique en Union soviétique, constitue une réponse aux questions que lui posa à ce sujet un groupe d’étudiants soviétiques et aux essais publiés dans les colonnes du journal, dont les principaux titres sont : « Sur la voie de la linguistique matérialiste » de Boulakhovski, membre de l’Académie des Sciences d’Ukraine, « L’Histoire de la linguistique en Russie et la théorie de Marr » de Nikiforov, « Du caractère de classe de la langue » de Koudriavtsev.

    Un groupe de jeunes camarades m’a demandé d’exposer dans la presse mon opinion sur les problèmes de linguistique, notamment en ce qui concerne le marxisme en linguistique. N’étant pas linguiste, je ne puis évidemment pas donner pleine satisfaction aux camarades. Quant au marxisme en linguistique, comme dans les autres sciences sociales, c’est une question dont je peux parler en connaissance de cause. C’est pourquoi j’ai accepté de répondre à une série de questions posées par les camarades.

    QUESTION : Est-il vrai que la langue soit une superstructure au-dessus de la base ?

    RÉPONSE : Non, c’est faux.

    La base est le régime économique de la société à une étape donnée de son développement. La superstructure, ce sont les vues politiques, juridiques, religieuses, artistiques, philosophiques de la société et les institutions politiques, juridiques et autres qui leur correspondent.

    Toute base a sa propre superstructure, qui loi correspond. La base du régime féodal a s a superstructure, ses vues politiques, juridiques et autres, avec les institutions qui leur correspondent ; la base capitaliste a sa superstructure à elle, et la base socialiste la sienne. Lorsque la base est modifiée ou liquidée. sa superstructure est, à sa suite, modifiée ou liquidée ; et lorsqu’une base nouvelle prend naissance, à sa suite prend naissance une superstructure qui lui correspond.

    La langue, à cet égard, diffère radicalement de la superstructure. Prenons, par exemple, la société russe et la langue russe. Au cours des trente dernières années, l’ancienne base, la base capitaliste, a été liquidée en Russie, et il a été construit une base nouvelle, socialiste.

    En conséquence, la superstructure de la base capitaliste a été liquidée, et il a été créé une nouvelle superstructure correspondant à la base socialiste. Aux anciennes institutions politiques, juridiques et autres se sont donc substituées des institutions nouvelles, socialistes. Mais en dépit de cela, la langue russe est demeurée, pour l’essentiel, ce qu’elle était avant la Révolution d’Octobre.

    Qu’y a-t-il de changé depuis lors dans la langue russe ?

    Le vocabulaire de la langue russe a changé en une certaine mesure ; il a changé dans ce sens qu’il s’est enrichi d’un nombre considérable de mots nouveaux et d’expressions nouvelles qui ont surgi avec l’apparition de la nouvelle production socialiste, avec l’apparition d’un nouvel Etat, d’une nouvelle culture socialiste, d’un nouveau milieu social, d’une nouvelle morale et, enfin, avec le progrès de la technique et de la science ; quantité de mots et d’expressions ont changé de sens et acquis une signification nouvelle ; un certain nombre de mots surannés ont disparu du vocabulaire.

    En ce qui concerne le fonds essentiel du vocabulaire et le système grammatical de la langue russe, qui en constituent le fondement, loin d’avoir été liquidés et remplacés, après la liquidation de la base capitaliste, par un nouveau fonds essentiel du vocabulaire et un nouveau système grammatical de la langue, ils se sont au contraire conservés intacts et ont survécu sans aucune modification un peu sérieuse ; ils se sont conservés précisément comme fondement de la langue russe d’aujourd’hui.

    Poursuivons. La superstructure est engendrée par la base, mais cela ne veut point dire qu’elle se borne à refléter la base, qu’elle soit passive, neutre, qu’elle se montre indifférente au sort de la base, au sort des classes, au caractère du régime.

    Au contraire, une fois en existence, elle devient une immense force active, elle aide activement sa base à se cristalliser et à s’affermir ; elle met tout en oeuvre pour aider le nouveau régime à achever la destruction de la vieille base et des vieilles classes, et à les liquider.

    Il ne saurait en être autrement. La superstructure est justement engendrée par la base pour servir celle-ci, pour l’aider activement à se cristalliser et à s’affermir, pour lutter activement en vue de liquider la vieille base périmée avec sa vieille superstructure.

    Il suffit que la superstructure se refuse à jouer ce rôle d’instrument, il suffit qu’elle passe de la position de défense active de s a base à une attitude indifférente à son égard, à une attitude identique envers toutes les classes, pour qu’elle perde sa qualité et cesse d’être une superstructure.

    La langue à cet égard diffère radicalement de la superstructure. La langue est engendrée non pas par telle ou telle base, vieille ou nouvelle, au sein d’une société donnée, mais par toute la marche de l’histoire de la société et de l’histoire des bases au cours des siècles.

    Elle est l’oeuvre non pas d’une classe quelconque, mais de toute la société, de toutes les classes de la société, des efforts des générations et des générations. Elle est créée pour les besoins non pas d’une classe quelconque, mais de toute la société, de toutes les classes de la société.

    C’est pour cette raison précisément qu’elle est créée en tant que langue du peuple tout entier, unique pour toute la société et commune à tous les membres de la société.

    Par suite, le rôle d’instrument que joue la langue comme moyen de communication entre les hommes ne consiste pas à servir une classe au détriment des autres classes, mais à servir indifféremment toute la société, toutes les classes de la société. C’est là précisément la raison pour laquelle la langue peut servir l’ancien régime agonisant aussi bien que le nouveau régime ascendant, l’ancienne base aussi bien que la nouvelle, les exploiteurs aussi bien que les exploités.

    Ce n’est un secret pour personne que la langue russe a aussi bien servi le capitalisme russe et la culture bourgeoise russe avant la Révolution d’octobre qu’elle sert actuellement le régime socialiste et la culture socialiste de la société russe.

    Il faut en dire autant des langues ukrainienne, biélorusse, ouzbèque, kazakhe, géorgienne, arménienne, estonienne, lettone, lituanienne, moldave, tatare, azerbaïdjanaise, bachkire, turkmène et autres langues des nations soviétiques, qui ont aussi bien servi l’ancien régime bourgeois de ces nations qu’elles servent le régime nouveau, socialiste.

    Il ne saurait en être autrement. La langue existe, la langue a été créée précisément pour servir la société comme un tout, en tant que moyen de communication entre les hommes, pour être commune aux membres de la société et unique pour la société, pour servir au même titre les membres de la société indépendamment de la classe à laquelle ils appartiennent.

    Il suffit que la langue quitte cette position d’instrument commun à tout le peuple, il suffit qu’elle prenne une position tendant à préférer, à soutenir un groupe social quelconque au détriment des autres groupes sociaux pour qu’elle perde sa qualité, pour qu’elle cesse d’être un moyen de communication entre les hommes dans la société, pour qu’elle devienne le jargon d’un groupe social quelconque, pour qu’elle déchoie et se voue à la disparition.

    Sous ce rapport, la langue, qui diffère par principe de la superstructure, ne se distingue cependant pas des instruments de production, des machines par exemple, qui, indifférents à l’égard des classes comme l’est la langue, peuvent servir également le régime capitaliste et le régime socialiste.

    Ensuite, la superstructure est le produit d’une époque au cours de laquelle exista et fonctionne une base économique donnée.

    C’est pourquoi la vie de la superstructure n’est pas d’une longue durée : celle-ci est liquidée et disparaît avec la liquidation et la disparition de la base donnée.

    La langue, au contraire, est le produit de toute une série d’époques au cours desquelles elle se cristallise, s’enrichit, se développe et s’affine.

    C’est pourquoi la vie d’une langue est infiniment plus longue que celle d’une base quelconque, que celle d’une superstructure quelconque.

    C’est ce qui explique justement que la naissance et la liquidation, non seulement d’une base et de sa superstructure, mais de plusieurs bases et des superstructures qui leur correspondent, ne conduisent pas dans l’histoire à la liquidation d’une langue donnée, à la liquidation de sa structure et à la naissance d’une langue nouvelle avec un nouveau vocabulaire et un nouveau système grammatical.

    Plus de cent ans se sont écoulés depuis la mort de Pouchkine. Durant ce temps, les régimes féodal et capitaliste furent liquidés en Russie, et il en a surgi un troisième, le régime socialiste. Par conséquent, deux bases avec leurs superstructures ont été liquidées, et il en est apparu une nouvelle, la base socialiste, avec sa nouvelle superstructure. Mais si l’on prend par exemple la langue russe, on constate que, pendant ce long intervalle de temps, elle n’a subi aucune refonte et que, par sa structure, la langue russe de nos jours diffère peu de celle de Pouchkine.

    Qu’y a-t-il eu de changé pendant ce temps dans la langue russe ?

    Son vocabulaire s’est, pendant ce temps, notablement enrichi ; un grand nombre de mots surannés ont disparu du lexique ; le sens d’une quantité importante de mots s’est modifié ; le système grammatical de la langue s’est amélioré. Quant à la structure de la langue de Pouchkine avec son système grammatical et le fonds essentiel de son lexique, elle s’est conservée dans ses grandes lignes comme fondement de la langue russe d’aujourd’hui.

    Cela se conçoit fort bien. En effet, pourquoi serait-il nécessaire qu’après chaque révolution la structure existante de la langue, son système grammatical et le fonds essentiel de son lexique soient détruits et remplacés par de nouveaux, comme cela a lieu ordinairement pour la superstructure ?

    A quoi servirait-il que « eau », « terre », « montagne », « forêt », « poisson », « homme », « marcher », « faire », « produire », « commercer », etc. ne s’appellent plus eau, terre, montagne, etc., mais autrement ?

    A quoi servirait-il que les changements des mots dans la langue et la combinaison des mots dans la proposition aient lieu, non pas d’après la grammaire existante, mais d’après une grammaire tout autre ?

    Quelle utilité la révolution retirerait-elle de ce bouleversement dans la langue ? L’histoire en général ne fait rien d’essentiel sans que la nécessité ne s’en impose tout spécialement.

    On se demande quelle serait la nécessité de ce bouleversement linguistique, lorsqu’il a été prouvé que la langue existante, avec sa structure, est, dans ses grandes lignes, parfaitement apte à satisfaire aux besoins du nouveau régime !

    On peut, on doit détruire la vieille superstructure et lui en substituer une nouvelle en quelques années, afin de donner libre cours au développement des forces productives de la société, mais comment détruire la langue existante et établir à sa place une langue nouvelle en quelques années, sans apporter l’anarchie dans la vie sociale, sans créer la menace d’une désagrégation de la société ?

    Qui donc, sinon quelque Don Quichotte, pourrait s’assigner une tâche pareille ?

    Enfin, il y a encore une différence radicale entre la superstructure et la langue. La superstructure n’est pas liée directement à la production, à l’activité productrice de l’homme. Elle n’est liée à la production que de façon indirecte, par l’intermédiaire de l’économie, par l’intermédiaire de la base.

    Aussi la superstructure ne reflète-t-elle pas les changements survenus au niveau du développement des forces productives d’une façon immédiate et directe, mais à la suite des changements dans la base, à travers le prisme des changements intervenus dans la base par suite des changements dans la production. C’est dire que la sphère d’action de la superstructure est étroite et limitée.

    La langue, au contraire, est liée directement à l’activité productrice de l’homme, et pas seulement à l’activité productrice, mais à toutes les autres activités de l’homme dans toutes les sphères de son travail, depuis la production jusqu’à la base, depuis la base jusqu’à la superstructure.

    C’est pourquoi la langue reflète les changements dans la production d’une façon immédiate et directe, sans attendre les changements dans la base. C’est pourquoi la sphère d’action de la langue, qui embrasse tous les domaines de l’activité de l’homme, est beaucoup plus large et plus variée que la sphère d’action de la superstructure. Bien plus, elle est pratiquement illimitée.

    Voilà la raison essentielle pour laquelle la langue, plus précisément son vocabulaire, est dans un état de changement à peu près ininterrompu.

    Le développement ininterrompu de l’industrie et de l’agriculture, du commerce et des transports, de la technique et de la science exige de la langue qu’elle enrichisse son vocabulaire de nouveaux mots et de nouvelles expressions nécessaires à cet essor. Et la langue, qui reflète directement ces besoins, enrichit en effet son vocabulaire de nouveaux mots et perfectionne son système grammatical.

    Ainsi :

    a) Un marxiste ne peut considérer la langue comme une superstructure au-dessus de la base ;

    b) Confondre la langue avec une superstructure, c’est commettre une grave erreur.

    QUESTION : Est-il vrai que la langue ait toujours eu et garde un caractère de classe, qu’il n’existe pas de langue commune et unique pour la société, de langue qui n’ait pas un caractère de classe, mais qui soit celle du peuple tout entier ?

    RÉPONSE : Non, c’est faux.

    Il n’est pas difficile de comprendre que dans une société sans classes il ne saurait être question d’une langue de classe.

    Le régime de la communauté primitive, le régime des clans, ignorait les classes et, par conséquent, il ne pouvait y avoir de langue de classe ; la langue y était commune, unique pour toute la collectivité. L’objection suivant laquelle il faut entendre par classe toute collectivité humaine, y compris celle de la communauté primitive, n’est pas une objection, mais un jeu de mots qui ne mérite pas d’être réfuté.

    En ce qui concerne le développement ultérieur, des langues de clans aux langues de tribus, des langues de tribus aux langues de nationalités, et des langues de nationalités aux langues nationales, – partout, à toutes les phases du développement, la langue comme moyen de communication entre les hommes dans la société a été commune et unique pour la société, a servi au même titre les membres de la société indépendamment de leur condition sociale.

    Je ne parle pas ici des empires des périodes esclavagiste ou médiévale, par exemple, des empires de Cyrus ou d’Alexandre le Grand, de César ou de Charlemagne, qui étaient dépourvus d’une base économique propre et représentaient des formations militaires et administratives éphémères et peu solides. Ces empires n’avaient ni ne pouvaient avoir de langue unique pour tout l’empire et intelligible pour tous ses membres.

    Ils représentaient un conglomérat de tribus et de nationalités qui vivaient de leur propre vie et possédaient leurs langues propres.

    Il ne s’agit donc pas de ces empires et d’autres semblables, mais des tribus et des nationalités qui faisaient partie de l’empire, possédaient une base économique propre et avaient des langues formées d’ancienne date. L’histoire nous apprend que les langues de ces tribus et nationalités ne portaient pas un caractère de classe, mais étaient des langues communes aux populations, aux tribus et aux nationalités et comprises par tous leurs membres.

    Certes, il existait parallèlement des dialectes, des parlers locaux, mais la langue unique et commune de la tribu ou de la nationalité prévalait sur ces parlers et se les subordonnait.

    Par la suite, avec l’apparition du capitalisme, avec la liquidation du morcellement féodal et la formation d’un marché national, des nationalités se développèrent en nations, et les langues des nationalités en langues nationales.

    L’histoire nous apprend qu’une langue nationale n’est pas une langue de classe, mais une langue commune à l’ensemble du peuple, commune aux membres de la nation et unique pour la nation.

    Il a été dit plus haut que la langue comme moyen de communication entre les hommes dans la société sert également toutes les classes de la société et manifeste à cet égard une sorte d’indifférence envers les classes.

    Mais les hommes, les divers groupes sociaux et les classes sont loin d’être indifférents envers la langue. Ils s’attachent à l’utiliser dans leur intérêt, à lui imposer leur vocabulaire particulier, leurs termes particuliers, leurs expressions particulières. Sous ce rapport, se distinguent particulièrement les couches supérieures des classes possédantes qui se sont détachées du peuple et qui le haïssent : l’aristocratie nobiliaire et les couches supérieures de la bourgeoisie.

    Il se forme des dialectes et jargons « de classe », des « langues » de salon. En littérature, ces dialectes et jargons sont souvent qualifiés à tort de langues : la « langue noble », la « langue bourgeoise », par opposition à la « langue prolétarienne », à la « langue paysanne ». C’est pour cette raison que certains de nos camarades, si étrange que cela puisse paraître, en arrivent à conclure que la langue nationale est une fiction, qu’il n’existe en réalité que des langues de classe.

    Je pense qu’il n’y a rien de plus erroné que cette conclusion. Peut-on regarder ces dialectes et ces jargons comme des langues ?

    Non, c’est impossible. Impossible d’abord, parce que ces dialectes et ces jargons n’ont pas de système grammatical ni de fonds de vocabulaire propres, – ils les empruntent à la langue nationale. Impossible ensuite, parce que les dialectes et les jargons ont une sphère étroite de circulation parmi les couches supérieures de telle ou telle classe, et ne conviennent nullement, comme moyen de communication entre les hommes, à la société dans son ensemble.

    Qu’est-ce qu’on y trouve donc ? On y trouve un choix de mots spécifiques qui reflètent les goûts spécifiques de l’aristocratie ou des couches supérieures de la bourgeoisie ; un certain nombre d’expressions et de tournures qui se distinguent par leur raffinement et leur galanterie, et qui ne comportent pas les expressions et tournures « grossières » de la langue nationale ; on y trouve enfin un certain nombre de mots étrangers.

    L’essentiel cependant, c’est-à-dire l’immense majorité des mots et le système grammatical, est emprunté à la langue nationale commune à toue le peuple. Par conséquent, les dialectes et les jargons constituent des rameaux de la langue nationale commune à tout le peuple, privés de toute indépendance linguistique et condamnés à végéter. Penser que dialectes et jargons puissent devenir des langues distinctes, capables d’évincer et de remplacer la langue nationale, c’est perdre la perspective historique et abandonner les positions du marxisme.

    On se réfère à Marx, on cite un passage de son article « Saint Max », où il est dit que le bourgeois a « sa langue », que cette langue « est un produit de la bourgeoisie » [1], qu’elle est pénétrée de l’esprit de mercantilisme et de marchandage.

    Certains camarades veulent démontrer par cette citation que Marx aurait admis le « caractère de classe » de la langue, qu’il niait l’existence d’une langue nationale unique. Si ces camarades avaient fait preuve d’objectivité dans cette question, ils auraient dû citer encore un autre passage du même article « Saint Max », où Marx, traitant des voies de formation d’une langue nationale unique, parle de « la concentration des dialectes en une langue nationale unique, en fonction de la concentration économique et politique » [2].

    Par conséquent, Marx reconnaissait la nécessité d’une langue nationale unique, en tant que forme supérieure à laquelle sont subordonnés les dialectes en tant que formes inférieures.

    Dès lors, qu’est-ce donc que la langue du bourgeois, qui, d’après Marx, « est un produit de la bourgeoisie » ? Marx la considérait-il comme une langue telle que la langue nationale avec sa structure linguistique propre ? Pouvait-il la considérer comme une telle langue ? Évidemment non ! Marx voulait dire simplement que les bourgeois avaient souillé la langue nationale unique avec leur vocabulaire de mercantis, que les bourgeois avaient donc leur jargon de mercantis.

    Il s’ensuit que ces camarades ont déformé la position de Marx. Et ils l’ont déformée parce qu’ils ont cité Marx non en marxistes, mais en scolastiques, sans aller au fond des choses.

    On se réfère à Engels, on cite de son oeuvre : La Situation de la classe laborieuse en Angleterre les passages où il dit que « … la classe ouvrière anglaise est devenue à la longue un peuple tout autre que la bourgeoisie anglaise » ; que « les ouvriers parlent un autre dialecte, ont d’autres idées et d’autres conceptions, d’autres mœurs et d’autres principes moraux, une autre religion et une autre politique que la bourgeoisie » [3].

    Forts de cette citation, certains camarades en viennent à conclure qu’Engels a nié la nécessité d’une langue nationale commune à tout le peuple, qu’il affirmait, par conséquent, le « caractère de classe » de la langue. Engels, il est vrai, ne parle pas ici de la langue, mais du dialecte ; il comprend fort bien que le dialecte en tant que rameau de la langue nationale ne peut remplacer celle-ci. Mais ces camarades, visiblement, ne se montrent guère sensibles à la différence entre langue et dialecte…

    Il est évident que la citation est faite mal à propos, car Engels ne parle pas ici de « langues de classe », mais principalement des idées, des conceptions, des mœurs, des principes moraux, de la religion, de la politique de classe. Il est tout à fait juste que les idées, les conceptions, les mœurs, les principes moraux, la religion et la politique sont directement opposés chez les bourgeois et les prolétaires. Mais que vient faire ici la langue nationale ou le « caractère de classe » de la langue ?

    Est-ce que l’existence des contradictions de classe dans la société peut servir d’argument en faveur du « caractère de classe » de la langue ou contre la nécessité d’une langue nationale unique ? Le marxisme dit que la communauté de langue est un des caractères les plus importants de la nation, tout en sachant parfaitement qu’il y a des contradictions de classe à l’intérieur de la nation. Les camarades en question reconnaissent-ils cette thèse marxiste ?

    On se réfère à Lafargue [4] en rappelant que, dans sa brochure : La Langue française avant et après la Révolution, il reconnaît le « caractère de classe » de la langue et qu’il nie, dit-on, la nécessité d’une langue nationale commune à tout le peuple. C’est faux. Lafargue parle effectivement de la langue « noble » ou « aristocratique » et des « jargons » des diverses couches de la société.

    Mais ces camarades oublient que Lafargue, qui ne s’intéresse pas à la différence qui existe entre la langue et le jargon, et qui qualifie les dialectes, soit de « langue artificielle », soit de « jargon », déclare explicitement dans sa brochure que « la langue artificielle qui distinguait l’aristocratie… était extraite de la vulgaire, parlée par le bourgeois et l’artisan, la ville et la campagne ».

    Lafargue reconnaît donc l’existence et la nécessité d’une langue commune à tout le peuple, et comprend fort bien le caractère subordonné et la dépendance de la « langue aristocratique » et des autres dialectes et jargons par rapport à la langue commune à tout le peuple.

    Il s’ensuit que la référence à Lafargue manque son but.

    On se réfère au fait qu’à une époque donnée, en Angleterre, les féodaux anglais ont parlé le français « durant des siècles », alors que le peuple anglais parlait la langue anglaise, et l’on voudrait en faire un argument en faveur du « caractère de classe » de la langue et contre la nécessité d’une langue commune à tout le peuple. Mais ce n’est point là un argument, c’est plutôt une anecdote.

    Premièrement, à cette époque, tous les féodaux ne parlaient pas le français, mais seulement un nombre insignifiant de grands féodaux anglais à la cour du roi et dans les comtés.

    Deuxièmement, ils ne parlaient pas une « langue de classes quelconque, mais la langue française ordinaire, commune à tout le peuple français.

    Troisièmement, on sait que cet engouement de ceux qui s’amusaient à parler la langue française a disparu ensuite sans laisser de trace, faisant place à la langue anglaise commune à tout le peuple.

    Ces camarades pensent-ils que les féodaux anglais et le peuple anglais se sont « durant des siècles » expliqués au moyen d’interprètes, que les féodaux anglais ne se servaient pas de la langue anglaise, qu’il n’existait pas alors de langue anglaise commune à tout le peuple, que la langue française était alors en Angleterre quelque chose de plus qu’une langue de salon, uniquement employée dans le cercle étroit de la haute aristocratie anglaise ? Comment peut-on, sur la base de tels « arguments » anecdotiques, nier l’existence et la nécessité d’une langue commune à tout le peuple ?

    Les aristocrates russes se sont également amusés un certain temps à parler français à la cour des tsars et dans les salons. Ils se vantaient de ce qu’en parlant le russe ils y mêlaient souvent du français et de ce qu’ils ne savaient parler le russe qu’avec un accent français.

    Est-ce à dire qu’il n’existait pas alors en Russie une langue russe commune à tout le peuple, que la langue commune au peuple entier était une fiction, que les « langues de classe » constituaient une réalité ?

    Nos camarades commettent ici, pour le moins, deux erreurs.

    La première erreur est qu’ils confondent la langue avec la superstructure. Ils pensent que si la superstructure a un caractère de classe, la langue de même ne doit pas être commune à tout le peuple, mais doit porter un caractère de classe. J’ai déjà dit plus haut que la langue et la superstructure sont deux notions différentes. et qu’il n’est pas permis à un marxiste de les confondre.

    La seconde erreur est que ces camarades conçoivent l’opposition des intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat, leur lutte de classes acharnée, comme une désagrégation de la société, comme une rupture de tous les liens entre les classes hostiles.

    Ils estiment que, puisque la société s’est désagrégée et qu’il n’existe plus de société unique, mais seulement des classes, il n’est plus besoin d’une langue unique pour la société, il n’est plus besoin d’une langue nationale. Que reste-t-il donc si la société s’est désagrégée et s’il n’y a plus de langue nationale, commune à tout le peuple ?

    Restent les classes et les « langues de classe ». Il va de soi que chaque « langue de classe » aura sa grammaire « de classe », grammaire « prolétarienne », grammaire « bourgeoise)). Il est vrai que ces grammaires n’existent pas en réalité ; mais cela n’embarrasse guère ces camarades : ils sont persuadés que ces grammaires verront le jour.

    Il y avait chez nous, à un moment donné, des « marxistes » qui prétendaient que les chemins de fer restés dans notre pays après la Révolution d’octobre étaient des chemins de fer bourgeois ; qu’il ne nous seyait pan, à nous marxistes, de nous en servir ; qu’il fallait les démonter et en construire de nouveaux, des chemins de fer « prolétariens ». Cela leur valut le surnom de « troglodytes »…

    Il va de soi que ces vues d’un anarchisme primitif sur la société, sur les classes, sur la langue n’ont rien de commun avec le marxisme. Mais elles existent incontestablement et continuent d’habiter les cerveaux de certains de nos camarades aux idées confuses.

    Il est évidemment faux que, par suite d’une lutte de classes acharnée, la société se soit désagrégée en classes qui économiquement ne sont plus liées les unes aux autres au sein d’une société unique. Au contraire, aussi longtemps que le capitalisme existe, bourgeois et prolétaires seront attachés ensemble par tous les liens de la vie économique, en tant que parties constitutives d’une société capitaliste unique.

    Les bourgeois ne peuvent vivre et s’enrichir s’ils n’ont pas à leur disposition des ouvriers salariés ; les prolétaires ne peuvent subsister s’ils ne s’embauchent pas chez les capitalistes. La rupture de tous liens économiques entre eux signifie la cessation de toute production ; or, la cessation de toute production conduit à la mort de la société, à la mort des classes elles-mêmes.

    On conçoit qu’aucune classe ne veuille se vouer à l’autodestruction. C’est pourquoi la lutte de classes, si aiguë soit-elle, ne peut conduire à la désagrégation de la société. Seules l’ignorance en matière de marxisme et l’incompréhension totale de la nature de la langue ont pu suggérer à certains de nos camarades cette fable sur la désagrégation de la société, sur les langues « de classe », sur les grammaires « de classer.

    On se réfère ensuite à Lénine, et l’on rappelle que Lénine reconnaissait l’existence en régime capitaliste de deux cultures, bourgeoise et prolétarienne ; que le mot d’ordre de culture nationale, sous le capitalisme, est un mot d’ordre nationaliste.

    Tout cela est juste, et Lénine sur ce point a tout à fait raison.

    Mais que vient faire ici le « caractère de classe » de la langue ? En invoquant les paroles de Lénine sur les deux cultures en régime capitaliste, ces camarades veulent apparemment donner à entendre au lecteur que l’existence dans la société de deux cultures, bourgeoise et prolétarienne, signifie qu’il doit y avoir également deux langues, la langue étant liée à la culture ; c’est dire que Lénine nie la nécessité d’une langue nationale unique, c’est dire que Lénine reconnaît l’existence des langues « de classer. L’erreur de ces camarades consiste ici à identifier et à confondre la langue avec la culture.

    Or la culture et la langue sont deux choses différentes. La culture peut être bourgeoise ou socialiste, tandis que la langue, comme moyen de communication entre les hommes, est toujours commune à tout le peuple ; elle peut servir et la culture bourgeoise et la culture socialiste.

    N’est-ce pas un fait que les langues russe, ukrainienne, ouzbèque servent actuellement la culture socialiste de ces nations tout aussi’ bien qu’elles servaient leur culture bourgeoise avant la Révolution d’octobre ? Par conséquent, ces camarades se trompent gravement en affirmant que l’existence de deux cultures différentes mène à la formation de deux langues différentes et à la négation de la nécessité d’une langue unique.

    En parlant de deux cultures, Lénine partait justement de cette thèse que l’existence de deux cultures ne peut conduire à la négation d’une langue unique et à la formation de deux langues, que la langue doit être unique.

    Lorsque les bundistes [5] accusèrent Lénine de nier la nécessité de la langue nationale et de regarder la culture comme étant « sans appartenance nationale », Lénine, on le sait, protesta vivement contre cette accusation et déclara qu’il combattait la culture bourgeoise et non la langue nationale dont il considérait la nécessité comme incontestable. Il est étrange de voir certains de nos camarades marcher sur les traces des bundistes.

    En ce qui concerne la langue unique, dont Lénine aurait soi-disant nié la nécessité, il conviendrait d’entendre les paroles suivantes de Lénine :

    « La langue est le plus important des moyens de communication entre les hommes. L’unité de la langue et le libre développement sont parmi les conditions les plus importantes d’un commerce vraiment libre, vraiment large et correspondant au capitalisme moderne, du groupement libre et large de la population dans chaque classe prise en particuliers » [6].

    Il s’ensuit donc que nos honorables camarades ont déformé les opinions de Lénine.

    On se réfère enfin à Staline.

    On cite de Staline le passage suivant : « La bourgeoisie et ses partis nationalistes ont été et demeurent, en cette période, la principale force directrice de ces nations. » [7] Tout cela est juste. La bourgeoisie et son parti nationaliste dirigent effectivement la culture bourgeoise, de même que le prolétariat et son parti internationaliste dirigent la culture prolétarienne. Mais que vient faire ici le « caractère de classe » de la langue ?

    Ces camarades ne savent-ils pas que la langue nationale est une forme de la culture nationale, que la langue nationale peut servir la culture bourgeoise comme la culture socialiste ? Est-ce que nos camarades ignoreraient la formule bien connue des marxistes, suivant laquelle les cultures actuelles russe, ukrainienne, biélorusse et autres sont socialistes par le contenu et nationales par la forme, c’est-à-dire par la langue ? Sont-ils d’accord avec cette formule marxiste ?

    L’erreur de nos camarades est qu’ils ne voient pas de différence entre la culture et la langue, et ne comprennent pas que la culture change de contenu à chaque nouvelle période de développement de la société, tandis que la langue reste, pour l’essentiel, la même pendant plusieurs périodes et sert aussi bien la nouvelle culture que l’ancienne.

    Ainsi :

    a) La langue, comme moyen de communication, a toujours été et reste une langue unique pour la société et commune à tous ses membres ;

    b) L’existence des dialectes et des jargons, loin d’infirmer, confirme l’existence d’une langue commune au peuple entier, langue dont ils constituent les rameaux et à laquelle ils sont subordonnés ;

    c) La formulation « caractère de classe » de la langue relève d’une thèse erronée, non marxiste.

    QUESTION : Quels sont les traits caractéristiques de la langue ?

    REPONSE : La langue compte parmi les phénomènes sociaux qui agissent pendant toute la durée de l’existence de la société. Elle naît et se développe en même temps que naît et se développe la société.

    Elle meurt en même temps que la société.

    Pas de langue en dehors de la société.

    C’est pourquoi l’on ne peut comprendre la langue et les lois de son développement que si l’on étudie la langue en relation étroite avec l’histoire de la société, avec l’histoire du peuple auquel appartient la langue étudiée et qui en est le créateur et le dépositaire.

    La langue est un moyen, un instrument à l’aide duquel les hommes communiquent entre eux, échangent leurs idées et arrivent à se faire comprendre. Directement liée à la pensée, la langue enregistre et fixe, dans les mots et les combinaisons de mots formant des propositions, les résultats du travail de’ la pensée, les progrès du travail de l’homme pour étendre ses connaissances, et rend ainsi possible l’échange des idées dans la société humaine.

    L’échange des idées est une nécessité constante et vitale, car, sans cela, il serait impossible d’organiser l’action commune des hommes dans la lutte contre les forces de la nature, dans la lutte pour la production des biens matériels nécessaires, sans cela, impossible de réaliser des progrès dans l’activité productrice de la société, impossible, par conséquent, qu’exista même la production sociale.

    Il s’ensuit que, sans une langue intelligible pour la société et commune à ses membres, la société s’arrête de produire, se désagrège et cesse d’exister en tant que société. Dans ce sens, la langue, instrument de communication, est en même temps un instrument de lutte et de développement de la société.

    Comme on sait, l’ensemble de tous les mots existant dans une langue forment ce qu’on appelle son vocabulaire. Le principal dans le vocabulaire d’une langue, c’est le fonds lexique essentiel, dont le noyau est constitué par les radicaux. Ce noyau est beaucoup moins étendu que le vocabulaire de la langue, mais il vit très longtemps, durant des siècles, et fournit à la langue une base pour la formation de mots nouveaux.

    Le vocabulaire reflète l’état de la langue : plus le vocabulaire est riche et varié, plus riche et évoluée est la langue.

    Cependant, le vocabulaire pris en lui-même ne constitue pas encore la langue, – il est plutôt le matériau nécessaire pour construire la langue. De même que les matériaux de construction dans le bâtiment ne sont pas l’édifice, encore qu’il soit impossible, sans eux, de bâtir l’édifice, de même le vocabulaire d’une langue ne constitue pas la langue elle-même, encore que sans lui toute langue soit impossible.

    Mais le vocabulaire d’une langue prend une énorme importance quand il est mis à la disposition de la grammaire de cette langue ; la grammaire définit les règles qui président à la modification des mots. à la combinaison des mots dans le corps d’une proposition, et donne ainsi à la langue un caractère harmonieux et logique.

    La grammaire (morphologie et syntaxe) est un recueil de règles sur la modification des mots et leur combinaison dans le corps d’une proposition. Par conséquent, c’est précisément grâce à la grammaire que la langue a la possibilité de revêtir la pensée humaine d’une enveloppe matérielle, linguistique.

    Le trait distinctif de la grammaire est qu’elle fournit les règles de modification des mots, en considérant, non pas des mots concrets, mais des mots en général, vidés de tout caractère concret ; elle donne les règles de la formation des propositions en considérant, non pas des propositions concrètes, par exemple on sujet concret, un prédicat concret, etc., mais d’une façon générale toutes les propositions indépendamment de la forme concrète de telle ou telle proposition.

    Par conséquent, faisant abstraction du particulier et du concret, aussi bien dans les mots que dans les propositions, la grammaire prend ce qu’il y a de général à la base des modifications des mots et de la combinaison des mots au sein d’une proposition, et elle en tire les règles grammaticales, les lois grammaticales. La grammaire est le résultat d’un travail prolongé d’abstraction de la pensée humaine, l’indice d’immenses progrès de la pensée.

    A cet égard, la grammaire rappelle la géométrie qui énonce ses lois en faisant abstraction des objets concrets, en considérant ceux-ci comme des corps dépourvus de caractère concret et en définissant les rapports entre eux, non point comme des rapports concrets entre tels ou tels objets concrets, mais comme des rapports entre les corps en général, dépourvus de tout caractère concret.

    A la différence de la superstructure qui n’est pas liée à la production directement, mais par l’intermédiaire de l’économie, la langue est directement liée à l’activité productrice de l’homme, de même qu’à toutes ses autres activités dans toutes les sphères de son travail, sans exception.

    Aussi le vocabulaire d’une langue, étant le plus susceptible de changement, se trouve-t-il dans un état de transformation à peu près ininterrompue ; en même temps, à la différence de la superstructure, la langue n’a pas à attendre la liquidation de la base, elle apporte des changements à son vocabulaire avant la liquidation de la base et indépendamment de l’état de la base.

    Cependant, le vocabulaire de la langue change, non pas comme la superstructure, en abolissant ce qui est ancien et en construisant du nouveau, mais en enrichissant le vocabulaire existant de mots nouveaux engendrés par les changements survenus dans le régime social, par le développement de la production, le progrès de la culture, de la science, etc.

    En même temps, bien qu’un certain nombre de mots surannés disparaissent en général du vocabulaire de la langue, il s’y agrège un nombre bien plus considérable de mots nouveaux. Quant au fonds essentiel du vocabulaire, il se conserve dans ses grandes lignes, et est employé comme base du vocabulaire de la langue.

    Cela se conçoit. Point n’est besoin de détruire le fonds essentiel du vocabulaire, alors qu’il peut être employé avec succès pendant plusieurs périodes historiques, sans compter que la destruction du fonds essentiel du vocabulaire accumulé pendant des siècles amènerait, vu l’impossibilité d’en constituer un nouveau à bref délai, la paralysie de la langue et la désorganisation totale des relations des hommes entre eux.

    Le système grammatical de la langue change avec encore plus de lenteur que le fonds essentiel du vocabulaire.

    Élabore au long de plusieurs époques et faisant corps avec la langue, le système grammatical change encore plus lentement que le fonds essentiel du vocabulaire. Bien entendu, il subit à la longue des changements, il se perfectionne, il améliore et précise ses règles, s’enrichit de règles nouvelles ; mais les bases du système grammatical subsistent pendant une très longue période, étant donné, comme le montre l’histoire, qu’elles peuvent servir avec succès la société pendant plusieurs époques.

    Ainsi, le système grammatical de la langue et le fonds essentiel du vocabulaire constituent la base de la langue, l’essence de son caractère spécifique.

    L’histoire atteste l’extrême stabilité et la résistance énorme de la langue à une assimilation forcée. Certains historiens, au lieu d’expliquer ce phénomène, se bornent à marquer leur étonnement. Mais il n’y a là aucun sujet d’étonnement. La stabilité de la langue s’explique par la stabilité de son système grammatical et du fonds essentiel de son vocabulaire.

    Durant des siècles, les assimilateurs turcs se sont attachés à mutiler, à détruire et à anéantir les langues des peuples balkaniques. Au cours de cette période, le vocabulaire des langues balkaniques a subi de sérieuses transformations, bon nombre de mots et d’expressions turcs furent adoptés, il y eut des « convergences » et des « divergences », mais les langues balkaniques ont résisté et survécu. Pourquoi ? Parce que le système grammatical et le fonds du vocabulaire de ces langues se sont pour l’essentiel conservés.

    De tout cela il ressort que la langue et sa structure ne sauraient être considérées comme le produit d’une époque quelconque. La structure de la langue, son système grammatical et le fonds essentiel de son vocabulaire sont le produit d’une suite d’époques.

    Il est probable que les éléments de la langue moderne ont été créés dès la plus haute antiquité, avant l’époque de l’esclavage. C’était une langue peu complexe, avec un vocabulaire très pauvre, possédant toutefois un système grammatical à elle, primitif il est vrai, mais qui était cependant un système grammatical.

    Le développement ultérieur de la production, l’apparition des classes, l’apparition de l’écriture, la naissance d’un Etat, qui avait besoin, pour son administration, d’une correspondance plus ou moins ordonnée, le développement du commerce, qui avait encore plus besoin d’une correspondance ordonnée, l’apparition de la presse à imprimer, les progrès de la littérature, tous ces faits apportèrent de grands changements dans l’évolution de la langue.

    Pendant ce temps, les tribus et les nationalités se fragmentaient et se dispersaient, se mêlaient et se croisaient ; l’on vit apparaître ensuite des langues nationales et des Etats nationaux, il y eut des révolutions, les anciens régimes sociaux firent place à d’autres.

    Tous ces faits apportèrent plus de changements encore dans la langue et dans son évolution.

    Cependant, ce serait une grave erreur de croire que la langue s’est développée de la même manière que se développait la superstructure, c’est-à-dire en détruisant ce qui existait et en édifiant du nouveau. En réalité, la langue s’est développée, non pas en détruisant la langue existante et en en constituant une nouvelle, mais en développant et perfectionnant les éléments essentiels de la langue existante.

    Et le passage d’une qualité de la langue à une autre qualité ne se faisait point par explosion, en détruisant d’un seul coup tout l’ancien et en construisant du nouveau, mais par la lente accumulation, pendant une longue période, des éléments de la nouvelle qualité, de la nouvelle structure de la langue, et par dépérissement progressif des éléments de l’ancienne qualité.

    On dit que la théorie de l’évolution de la langue par stades est une théorie marxiste, car elle reconnaît la nécessité de brusques explosions comme condition du passage de la langue de l’ancienne qualité à une qualité nouvelle. C’est faux, évidemment, car il est difficile de trouver quoi que ce soit de marxiste dans cette théorie. Et si la théorie de l’évolution par stades reconnaît effectivement de brusques explosions dans l’histoire du développement de la langue, tant pis pour la théorie.

    Le marxisme ne reconnaît pas les brusques explosions dans le développement de la langue, la brusque disparition de la langue existante et la brusque constitution d’une langue nouvelle. Lafargue avait tort lorsqu’il parlait de « la brusque révolution linguistique qui s’accomplit de 1789 à 1794 » en France (voir la brochure de Lafargue : La Langue française avant et après la Révolution).

    A cette époque, il n’y a eu en France aucune révolution linguistique, et encore moins une brusque révolution. Bien entendu, durant cette période, le vocabulaire de la langue française s’est enrichi de mots nouveaux et d’expressions nouvelles ; des mots surannés ont disparu, le sens de certains mots a changé, mais c’est tout.

    Or, de tels changements ne décident aucunement des destinées d’une langue.

    Le principal dans une langue, c’est le système grammatical et le fonds essentiel du vocabulaire. Mais, loin de disparaître au cours de la révolution bourgeoise française, le système grammatical et le fonds essentiel du vocabulaire de la langue française se sont conservés sans subir de changements notables ; et pas seulement conservés, ils continuent d’exister dans la langue française actuelle.

    Sans compter que, pour liquider une langue existante et constituer une nouvelle langue nationale (« brusque révolution linguistique » !), un délai de cinq à six ans est ridiculement bref, – il faut pour cela des siècles.

    Le marxisme estime que le passage de la langue d’une qualité ancienne à une qualité nouvelle ne se produit pas par explosion ni par destruction de la langue existante et constitution d’une nouvelle, mais par accumulation graduelle des éléments de la nouvelle qualité, et donc par l’extinction graduelle des éléments de la qualité ancienne.

    Il faut dire en général, à l’intention des camarades qui se passionnent pour les explosions, que la loi qui préside au passage de la qualité ancienne à une qualité nouvelle au moyen d’explosions n’est pas seulement inapplicable à l’histoire du développement de la langue, mais qu’on ne saurait non plus l’appliquer toujours à d’autres phénomènes sociaux qui concernent la base ou la superstructure.

    Ce processus est obligatoire pour une société divisée en classes hostiles. Mais il ne l’est pas du tout pour une société qui ne comporte pas de classes hostiles.

    En l’espace de huit à dix ans, nous avons réalisé, dans l’agriculture de notre pays, le passage du régime bourgeois de l’exploitation paysanne individuelle au régime socialiste, kolkhozien. Ce fut une révolution qui a liquidé l’ancien régime économique bourgeois à la campagne et créé un régime nouveau, socialiste. Cependant, cette transformation radicale ne s’est pas faite par voie d’explosion, c’est-à-dire par le renversement do pouvoir existant et la création d’un pouvoir nouveau, mais par le passage graduel de l’ancien régime bourgeois dans les campagnes à un régime nouveau. On a pu le faire parce que c’était une révolution par en haut, parce que la transformation radicale a été réalisée sur l’initiative du pouvoir existant, avec l’appui de la masse essentielle de la paysannerie.

    On dit que les nombreux cas de croisement de langues qui se sont produits dans l’histoire donnent lieu de supposer que, lors du croisement, il se constitue une langue nouvelle par voie d’explosion, par le brusque passage de la qualité ancienne à une qualité nouvelle.

    C’est absolument faux.

    On ne saurait considérer le croisement des langues comme un acte unique, un coup décisif donnant des résultats en quelques années. Le croisement des langues est un long processus qui s’échelonne sur des siècles. Il ne saurait donc être question ici d’aucune explosion.

    Poursuivons. Il serait absolument faux de croire que le croisement de deux langues, par exemple, en produit une nouvelle, une troisième, qui ne ressemble à aucune des langues croisées et se distingue qualitativement de chacune d’elles. En réalité, l’une des langues sort généralement victorieuse du croisement, conserve son système grammatical, conserve le fonds essentiel de son vocabulaire et continue d’évoluer suivant les lois internes de son développement, tandis que l’autre langue perd peu à peu sa qualité et s’éteint graduellement.

    Par conséquent, le croisement ne produit pas une langue nouvelle, une troisième langue, mais conserve l’une des langues ; son système grammatical et le fonds essentiel de son vocabulaire, et lui permet donc d’évoluer suivant les lois internes de son développement.

    Il est vrai qu’il se produit alors un certain enrichissement du vocabulaire de la langue victorieuse aux dépens de la langue vaincue, mais cela, loin de l’affaiblir, la fortifie.

    Il en fut ainsi, par exemple, de la langue russe, avec laquelle se sont croisées, a u cours du développement historique, des langues d’autres peuples, et qui est toujours demeurée victorieuse.

    Evidemment, le vocabulaire de la langue russe s’est élargi alors par assimilation du vocabulaire des autres langues, mais ce processus, loin d’affaiblir la langue russe, l’a, a u contraire, enrichie et fortifiée.

    Quant à l’originalité nationale de la langue russe, elle n’a pas subi la moindre atteinte, car en conservant son système grammatical et le fonds essentiel de son vocabulaire, la langue russe a continué d’évoluer et de se perfectionner suivant les lois internes de son développement.

    Il est hors de doute que la théorie du croisement ne peut rien apporter de sérieux à la linguistique soviétique. S’il est vrai que l’étude des lois internes du développement de la langue constitue la tâche principale de la linguistique, il faut reconnaître que la théorie du croisement ne peut accomplir cette tâche ; bien plus, elle ne l’envisage même pas ; tout simplement, elle ne la remarque pas, ou bien ne la comprend pas.

    QUESTION : La Pravda a-t-elle eu raison d’ouvrir un débat libre sur les problèmes de linguistique ?

    RÉPONSE : Oui, elle a eu raison.

    C’est au terme du débat que le sens dans lequel seront résolus les problèmes de la linguistique apparaîtra clairement. Mais, dès à présent, il est permis de dire que le débat a été très utile.

    Le débat a établi avant tout que dans les institutions de linguistique, au centre comme dans les Républiques, il régnait un régime incompatible avec la science et la qualité d’hommes de science.

    La moindre critique de la situation dans la linguistique soviétique, même les tentatives les plus timides pour critiquer la « doctrine nouvelle » en linguistique, étaient poursuivies et étouffées par les milieux dirigeants de la linguistique.

    Pour une attitude critique à l’égard de l’héritage de N. Marr, pour la moindre désapprobation de la doctrine de N. Marr, des travailleurs et chercheurs de valeur en linguistique étaient relevés de leurs postes ou rétrogradés. Des linguistes étaient appelés à des postes dirigeants, non pour leurs mérites, mais parce qu’ils acceptaient inconditionnellement la doctrine de N. Marr.

    Il est universellement reconnu qu’il n’est point de science qui puisse se développer et s’épanouir sans une lutte d’opinions, sans la liberté de critique.

    Mais cette règle universellement reconnue était ignorée et foulée aux pieds sans façon. Il s’est constitué un groupe restreint de dirigeants infaillibles qui, après s’être prémunis contre toute possibilité de critique, ont sombré dans le bon plaisir et l’arbitraire.

    Voici un exemple : le Cours de Bakou (conférences faites dans cette ville par N. Marr), considéré comme défectueux et dont la réimpression avait été interdite par son auteur même, a été cependant, sur l’ordre de la caste des dirigeants (le camarade Mechtchaninov les appelle les « disciples » de N. Marr), réimprimé et inclus parmi les manuels recommandés aux étudiants sans réserve d’aucune sorte.

    C’est dire qu’on a trompé les étudiants en leur présentant un cours reconnu défectueux pour un manuel de valeur. Si je n’étais pas convaincu de la probité du camarade Mechtchaninov et des autres spécialistes de la linguistique, je dirais qu’une pareille conduite équivaut à du sabotage.

    Comment cela a-t-il pu se produire ? Cela s’est produit parce que le régime à la Araktchéev [8], institué dans la linguistique, cultive l’esprit d’irresponsabilité et favorise de tels excès.

    Le débat s’est révélé fort utile avant tout parce qu’il a tiré au grand jour ce régime à la Araktchéev et l’a démoli à fond.

    Mais là ne se borne pas l’utilité du débat. Il n’a pas seulement démoli l’ancien régime dans la linguistique, il a montré aussi l’incroyable confusion d’idées qui règne sur les problèmes les plus importants de la linguistique, dans les milieux dirigeants de ce domaine de la science. Jusqu’à ce que le débat fût engagé, ils se taisaient et passaient sous silence le fait que cela n’allait pas bien dans la linguistique.

    Mais le débat une fois ouvert, il n’était plus possible de garder le silence, ils durent exposer leur opinion dans la presse.

    Et alors ? Il s’est avéré que la doctrine de N. Marr comporte nombre de lacunes, d’erreurs, de problèmes non précisés, de thèses insuffisamment élaborées. La question se pose : pourquoi les « disciples » de N. Marr se sont-ils mis à parler seulement maintenant, après l’ouverture du débat ?

    Pourquoi ne l’ont-ils pas fait plus tôt ?

    Pourquoi ne l’ont-ils pas dit en temps opportun, ouvertement et en toute franchise, comme il sied à des hommes de science ?

    Après avoir reconnu « certaines » erreurs de N. Marr, les « disciples » de celui-ci pensent, paraît-il, qu’on ne peut développer plus avant la linguistique soviétique que sur la base d’une version « corrigée » de la théorie de N. Marr, qu’ils considèrent comme marxiste. Eh bien non, faites-nous grâce du « marxisme » de N. Marr. Effectivement, N. Marr voulait être marxiste, et il s’y est efforcé, mais n’a su le devenir. Il n’a fait que simplifier et banaliser le marxisme, dans le genre des membres du « Proletkult » ou du R.A.P.P.

    N. Marr a introduit dans la linguistique la thèse erronée, non marxiste, de la langue considérée comme une superstructure, il s’y est empêtré lui-même et y a empêtré la linguistique.

    Il est impossible de développer la linguistique soviétique sur la base d’une thèse erronée.

    N. Marr a introduit dans la linguistique cette autre thèse, également erronée et non marxiste, du « caractère de classe » de la langue, il s’y est empêtré et y a empêtré la linguistique.

    Il est impossible de développer la linguistique soviétique sur la base d’une thèse erronée qui est en contradiction avec toute la marche de l’histoire des peuples et des langues.

    N. Marr a introduit dans la linguistique un ton d’immodestie, de vantardise et d’arrogance, incompatible avec le marxisme et conduisant à nier gratuitement et à la légère tout ce qu’il y avait dans la linguistique avant N. Marc.

    N. Marr dénigre tapageusement la méthode historique comparée qu’il qualifie d’ »idéaliste ». Disons que la méthode historique comparée, malgré ses défauts graves, vaut cependant mieux que l’analyse à quatre éléments, véritablement idéaliste, elle, de N. Marr [9], car la première pousse au travail, à l’étude des langues, tandis que la seconde ne pousse qu’à rester couché sur le flanc et à lire dans le marc de café le mystère de ces fameux quatre éléments.

    N. Marr rejette avec hauteur toute tentative d’étudier les groupes (familles) de langues, comme une manifestation de la théorie de la « langue-mère » [10].

    Or, on ne saurait nier que la parenté linguistique de nations telles que les nations slaves, par exemple, ne fait aucun doute ; que l’étude de la parenté linguistique de ces nations pourrait être d’une grande utilité quant à l’étude des lois de développement de la langue.

    Sans compter que la théorie de la « langue-mère » n’a rien à voir ici.

    A entendre N. Marr et surtout ses « disciples », on croirait qu’avant Marr, il n’existait aucune linguistique ; que la linguistique a commencé avec l’apparition de la « doctrine nouvelle » de N. Marr. Marx et Engels étaient bien plus modestes ; ils estimaient que leur matérialisme dialectique était le produit du développement des sciences, y compris la philosophie, durant la période antérieure.

    Ainsi, le débat a été également utile en ce sens qu’il a mis à jour les lacunes idéologiques de la linguistique soviétique.

    Je pense que plus tôt notre linguistique se débarrassera des erreurs de N. Marr, plus rapidement on pourra la sortir de la crise qu’elle traverse à l’heure actuelle.

    Liquider le régime à la Araktchéev dans la linguistique, renoncer aux erreurs de N. Marr, introduire le marxisme dans la linguistique, telle est, à mon avis, la voie qui permettra de donner une base saine à la linguistique soviétique.

    Pravda, 20 juin 1950.

    A PROPOS DE QUELQUES PROBLÈMES DE LINGUISTIQUE – RÉPONSE A LA CAMARADE E. KRACHENINNIKOVA

    Camarade Kracheninnikova,

    Je réponds à vos questions.

    1. QUESTION : Dans votre article, vous montrez de façon convaincante que la langue n’est ni une base, ni une superstructure. Serait-on en droit de considérer la langue comme un phénomène propre et à la base et à la superstructure, ou serait-il plus juste de considérer la langue comme un phénomène intermédiaire ?

    REPONSE : Il est évident que l’élément commun présent dans tous les phénomènes sociaux, y compris la base et la superstructure, est également propre à la langue en tant que phénomène social, c’est-à-dire qu’elle est au service de la société comme tous les autres phénomènes sociaux, y compris la base et la superstructure.

    Mais c’est à cela précisément que s’arrête l’élément commun présent dans tous les phénomènes sociaux, Ensuite, les phénomènes sociaux commencent à se différencier sérieusement.

    Le fait est qu’à part cet élément commun, les phénomènes sociaux ont leurs particularités spécifiques qui les distinguent les uns des autres et qui ont pour la science une importance primordiale.

    Les particularités spécifiques de la base résident dans le fait qu’elle est au service de la société du point de vue économique. Les particularités spécifiques de la superstructure résident dans le fait qu’elle met au service de la société les idées politiques, juridiques, esthétiques et autres, et crée pour la société les institutions politiques, juridiques et autres correspondantes.

    En quoi consistent les particularités spécifiques de la langue qui la distinguent des autres phénomènes sociaux ?

    En ceci que la langue est au service de la société en tant que moyen pour les hommes de communiquer entre eux, en tant que moyen d’échange des idées dans la société, en tant que moyen permettant aux hommes de se comprendre entre eux et de mettre au point un travail commun dans toutes les sphères de l’activité humaine, aussi bien dans le domaine de la production que dans celui des rapports économiques, dans le domaine de la politique que dans celui de la culture, dans le domaine de la vie sociale que dans celui de la vie de tons les jours.

    Ces particularités ne sont propres qu’à la langue et c’est justement parce qu’elles ne sont propres qu’à la langue que la langue fait l’objet de l’étude d’une science indépendante : la linguistique. Sans ces particularités de la langue, la linguistique perdrait son droit à une existence indépendante.

    En bref, on ne peut ranger la langue ni dans la catégorie des bases, ni dans celle des superstructures.

    On ne peut non plus la ranger dans la catégorie des phénomènes « intermédiaires » entre la base et la superstructure, étant donné qu’il n’existe pas de phénomènes « intermédiaires » de ce genre.

    Mais peut-être pourrait-on ranger la langue dans la catégorie des forces productives de la société, dans celle, disons, des instruments de production ? Il est vrai qu’entre la langue et les instruments de production, il existe une certaine analogie : les instruments de production, tout comme la langue, manifestent une espèce d’indifférence à l’égard des classes et peuvent servir de la même manière les différentes classes de la société, les anciennes comme les nouvelles.

    Cette circonstance nous autorise-t-elle à ranger la langue dans la catégorie des instruments de production ?

    Nullement.

    Il fut un temps où, voyant que sa formule *la langue est une superstructure au-dessus de la base » rencontrait des objections, N. Marr a décidé de changer de système et a déclaré que « la langue est un instrument de production)). N. Marr avait-il raison de ranger la langue dans la catégorie des instruments de production ? Non, il avait absolument tort.

    Le fait est que la similitude entre la langue et les instruments de production s’arrête à l’analogie dont je viens de parler.

    Mais, par ailleurs, il existe une différence radicale entre la langue et les moyens de production.

    Cette différence réside dans le fait que les instruments de production produisent des biens matériels, tandis que la langue ne produit rien du tout, ou encore ne « produit » que des mots. Pour être plus précis, les hommes qui ont des instruments de production peuvent produire des biens matériels ; cependant, les mêmes hommes ayant la langue, mais n’ayant pas d’instruments de production, ne peuvent pas produire de biens matériels.

    Il n’est pas difficile de comprendre que si la langue pouvait produire des biens matériels, les bavards seraient les gens les plus riches de la terre.

    2. QUESTION : Marx et Engels définissent la langue comme la « réalité immédiate de la pensée », comme la « conscience réelle… pratique ». « Les idées, dit Marx ;, n’existent pas en dehors de la langue. » Dans quelle mesure, à votre avis, la linguistique doit-elle s’occuper du sens de la langue, de la sémantique, de la sémasiologie historique et de la stylistique, ou bien la linguistique ne doit-elle avoir que la forme pour objet ?

    REPONSE : La sémantique (sémasiologie) est une des parties importantes de la linguistique. L’aspect sémantique des mots et des expressions a une importance sérieuse dans l’étude de la langue.

    C’est pourquoi la sémantique (sémasiologie) doit recevoir, dans la linguistique, la place qui lui convient.

    Cependant, quand on étudie les questions de la sémantique et qu’on en utilise les données, il ne faut en aucun cas surestimer son importance, et encore bien moins en abuser.

    J’ai en vue certains linguistes qui ont une passion exagérée pour la sémantique et négligent la langue en tant que « réalité immédiate de la pensées, indissolublement liée à la pensée, qui détachent la pensée de la langue et affirment que la langue arrive au terme de son existence, que l’on peut se passer d’elle.

    Voyez ce que dit N. Marr : La langue n’existe que dans la mesure où elle s’exprime dans les sens ; l’opération de la pensée se produit aussi sans s’exprimer. Le langage (phonétique) a commencé dès aujourd’hui à transmettre ses fonctions aux inventions modernes qui triomphent sans réserve dans l’espace, tandis que la pensée, partant de ce que le langage a accumulé dans le passé sans s’en servir, et de ce qu’il a acquis récemment, marche vers les sommets, étant appelée à destituer et à remplacer complètement le langage. La langue de l’avenir, c’est la pensée grandissant dans une technique libérée de la matière naturelle. Aucun langage ne pourra lui résister, même le langage phonétique, cependant lié aux règles de la nature (Cf. N. Marr : Œuvres choisies).

    Si l’on traduit en langage simple ce grimoire « magique », on peut conclure que :

    a) N. Marr détache la pensée de la langue ;

    b) N. Marr estime que les hommes peuvent communiquer entre eux sans l’usage de la langue, à l’aide de la pensée même, libérée de la « matière naturelle », libérée des « règles de la nature » ;

    c) En détachant la pensée du langage et en la « libérant » de sa « matière naturelle », le langage, N. Marr tombe dans le marais de l’idéalisme.

    On dit que les pensées viennent à l’esprit de l’homme avant de s’exprimer dans le discours, qu’elles naissent sans le matériau de la langue, sans l’enveloppe de la langue, nues pour ainsi dire.

    Mais c’est absolument faux.

    Quelles que soient les pensées qui viennent à l’esprit de l’homme et quel que soit le moment où ces pensées apparaissent, elles ne peuvent naître et exister que sur la base du matériau de la langue, que sur la base des termes et des phrases de la langue.

    Il n’y a pas de pensées nues, libérées des matériaux du langage, libérées de la ((matière naturelle » qu’est le langage. « La langue est la réalité immédiate de la pensée » (Marx). La réalité de la pensée se manifeste dans la langue. Seuls des idéalistes peuvent parler d’une pensée détachée de la « matière naturelle », le langage, d’une pensée sans langage.

    En bref, parce qu’il a surestimé la sémantique et en a fait abus, N. Marr en est arrivé à l’idéalisme.

    Par conséquent, si l’on préserve la sémantique (sémasiologie) des exagérations et des abus du genre de ceux que commettent N. Marr et certains de ses « disciples », elle peut être d’un grand profit pour la linguistique.

    3. QUESTION : Vous dites, avec pleine raison, que les idées, les notions, les mœurs et les principes moraux du bourgeois et du prolétaire sont directement opposés. Le caractère de classe de ces phénomènes s’est incontestablement reflété dans l’aspect sémantique de la langue (et parfois aussi dans sa morphologie, dans son vocabulaire, ainsi que cela est justement indiqué dans votre article).

    Quand on analyse un matériau linguistique concret et, en premier lieu, l’aspect sémantique d’une langue, peut-on parler de l’essence de classe des conceptions qu’elle exprime, principalement quand il s’agit de l’expression par la langue, non seulement de la pensée de l’homme, mais aussi de son attitude à l’égard de la réalité, attitude où son appartenance de classe se manifeste avec une netteté particulière ?

    REPONSE : En bref, vous voulez savoir si les classes influent sur la langue, si elles apportent dans la langue leurs mots et expressions spécifiques, s’il est des cas où les hommes donnent à un seul et même mot, à une seule et même expression une signification différente selon leur appartenance de classe.

    Oui, les classes influent sur la langue, apportent dans la langue leurs mots et expressions spécifiques et comprennent parfois différemment un seul et même mot, une seule et même expression. Cela ne fait pas de doute.

    Cependant, il ne s’ensuit pas que les mots et expressions spécifiques, de même que les différences dans la sémantique, puissent avoir une importance sérieuse pour le développement d’une langue unique, commune à tout le peuple, qu’ils soient capables d’affaiblir son importance ou de modifier son caractère.

    Premièrement, il y a, dans une langue, si peu de ces mots et expressions spécifiques, si peu de ces cas de différences sémantiques qu’ils constituent à peine un pour cent de tout le matériau de la langue. Par conséquent, toute la grande masse des mots et expressions restants. ainsi que leur sémantique, sont communs à toutes les classes de la société.

    Deuxièmement, les mots et expressions spécifiques qui ont une nuance de classe ne sont pas utilisés dans le discours selon les règles de je ne sais quelle grammaire « de classe », qui n’existe pas dans la réalité, mais d’après les règles de la grammaire de la langue existante, commune à tout le peuple.

    Donc, l’existence de mots et d’expressions spécifiques, ainsi que de différences dans la sémantique d’une langue, n’infirme pas, mais confirme, au contraire, l’existence et la nécessité d’une langue unique, commune à tout le peuple.

    4. QUESTION : Dans votre article, vous donnez une appréciation tout à fait juste de Marr, comme quelqu’un qui a banalisé le marxisme. Cela veut-il dire que les linguistes, et parmi eux nous, les jeunes, nous devions rejeter tout l’héritage linguistique de Marr dans lequel il y a cependant une série de recherches linguistiques de valeur (dont ont parlé les camarades Tchikobava, Sanjéïev et d’autres au cours du débat) ? Pouvons-nous, en ayant une attitude critique à l’égard de Marr, prendre cependant chez lui ce qu’il y a d’utile et ce qui a de la valeur ?

    REPONSE : Evidemment, les oeuvres de N. Marr ne contiennent pas que des erreurs. N. Marr a commis des erreurs grossières quand il introduit dans la linguistique des éléments du marxisme en les déformant, quand il a essayé de créer une théorie indépendante de la langue.

    Mais il y a chez N. Marr quelques bons ouvrages, écrits avec talent, où, oubliant ses prétentions théoriques, il étudie consciencieusement et avec habileté, il faut le dire, certaines langues.

    Dans ces ouvrages-là, on peut trouver un assez grand nombre de choses de valeur et instructives. Il est clair qu’il faut prendre ces choses chez N. Marr et les utiliser.

    5. QUESTION : Beaucoup de linguistes considèrent que le formalisme est une des principales causes de la stagnation dans la linguistique soviétique.

    Je voudrais bien savoir en quoi, à votre avis, consiste le formalisme en linguistique et comment le vaincre ?

    REPONSE : N. Marr et ses « disciples » taxent de « formalisme » tous les linguistes qui ne partagent pas la « doctrine nouvelle » de N. Marr. Evidemment, ce n’est pas sérieux et ce n’est pas raisonnable.

    N. Marr estimait que la grammaire était une « chose de pure forme » et que les gens qui considéraient la structure grammaticale comme la base de la langue étaient des formalistes.

    C’est pure sottise.

    Je crois que le « formalisme » a été inventé par les auteurs de la « doctrine nouvelle » pour faciliter leur lutte contre leurs adversaires en linguistique.

    La cause de la stagnation dans la linguistique soviétique, ce n’est pas le « formalisme » inventé par N. Marr et ses « disciples », mais le régime à la Araktchéev et les lacunes théoriques en linguistique. Ce sont les « disciples » de N. Marr qui ont instauré le régime à la Araktchéev.

    La confusion théorique a été apportée dans la linguistique par N. Marr et ses plus proches compagnons d’armes. Pour qu’il n’y ait plus de stagnation, il faut faire disparaître l’un et l’autre : La disparition de ces plaies assainira la linguistique soviétique, lui ouvrira de larges perspectives et lui permettra de prendre la première place dans la linguistique mondiale.

    29 juin 1950.

    Pravda, 4 juillet 1950.

    RÉPONSE AUX CAMARADES

    AU CAMARADE SANJEIEV

    Estimé Camarade Sanjéïev,

    Je réponds à votre lettre avec un grand retard, car c’est seulement hier qu’elle m’a été transmise par les services du Comité central.

    L’interprétation que vous donnez de ma position dans la question des dialectes est incontestablement juste.

    Les dialectes « de classe », qu’il serait plus exact d’appeler des jargons, servent non pas les masses populaires. mais une mince couche au sommet de la hiérarchie sociale. De plus, ils n’ont ni système grammatical, ni fonds essentiel de vocabulaire propres. De ce fait, ils ne peuvent aucunement se transformer en langues indépendantes.

    Les dialectes locaux (*régionaux »), au contraire, servent les masses populaires et ont leur système grammatical et leur fonds essentiel de vocabulaire. C’est pourquoi certains dialectes locaux, dans le processus de formation des nations, peuvent devenir la base des langues nationales et se transformer en langues nationales indépendantes.

    C’est ce qui est arrivé, par exemple, avec le dialecte de Koursk-Orel (« parler » de Koursk-Orel) de la langue russe qui a constitué la base de la langue nationale russe.

    On doit en dire autant du dialecte de Poltava-Kiev de la langue ukrainienne qui est devenu la base de la langue nationale ukrainienne. En ce qui concerne les autres dialectes de ces langues, ils perdent leur originalité, se fondent dans ces langues et disparaissent en elles.

    Des processus inverses peuvent se produire, quand la langue unique d’un peuple, qui n’est pas encore devenu une nation à cause de l’absence des conditions économiques nécessaires à son développement, meurt par suite de la désagrégation de ce peuple en tant qu’Etat, et quand les dialectes locaux, qui n’ont pas encore eu le temps de se brasser en une langue unique, revivent et sont à l’origine de la formation de langues indépendantes.

    Il se peut qu’il en ait été justement ainsi, par exemple, avec la langue mongole unique.

    11 juillet 1950.

    Pravda, 2 août 1950.

    AUX CAMARADES D. BELKINE ET S. FOURER

    J’ai reçu vos lettres.

    Votre erreur est d’avoir confondu deux choses différentes et substitué à l’objet examiné dans ma réponse à la camarade Kracheninnikova un autre objet.

    1. Dans cette réponse, je critique N. Marr qui, parlant du langage (phonétique) et de la pensée, détache la langue de la pensée et tombe ainsi dans l’idéalisme. Il s’agit donc, dans ma réponse, de gens normaux jouissant de la faculté de parler. J’affirme que chez de telles gens les pensées ne peuvent surgir que sur la base du matériau de la langue, que des pensées dénudées, sans liaison avec le matériau de la langue, n’existent pas chez eux.

    Au lieu d’adopter ou de rejeter cette thèse, vous introduisez des gens présentant des anomalies, des gens incapables de parler, des sourds-muets qui ne jouissent pas de la faculté de parler et dont les pensées, évidemment, ne peuvent surgir sur la base du matériau de la langue. Comme vous voyez, c’est un tout autre sujet, que je n’ai pas abordé et que je ne pouvais pas aborder, car la linguistique s’occupe de gens normaux, capables de parler, et non de gens présentant des anomalies, de sourds-muets, qui ne peuvent parler.

    Vous avez substitué au thème discuté un autre thème qui n’a pas été mis en discussion.

    Il ressort de la lettre du camarade Belkine qu’il met sur un même plan le « langage parlé » (langage phonétique) et le « langage des gestes » (langage « des mains », d’après N. Marr).

    Il pense visiblement que le langage des gestes et le langage parlé sont équivalents, qu’il fut une époque où la société humaine n’avait pas de langage parlé, que le langage « des mains » remplaçait alors le langage parlé venu plus tard.

    Mais si le camarade Belkine pense véritablement ainsi, il commet une grave erreur.

    Le langage phonétique ou langage parlé a toujours été l’unique langage de la société humaine capable d’être un moyen pleinement valable de communication entre les hommes.

    L’histoire ne connaît aucune société humaine, aussi arriérée soit-elle, qui ne possède son langage phonétique. L’ethnographie ne connaît aucun petit peuple arriéré – fut-il aussi ou encore plus primitif que, par exemple, les Australiens ou les habitants de la Terre de Feu au siècle dernier – qui ne possède son langage phonétique.

    Le langage phonétique est, dans l’histoire de l’humanité, une des forces qui ont aidé les hommes à se distinguer du monde animal, à se rassembler en sociétés, à développer leur faculté de penser, à organiser la production sociale, à mener avec succès la lutte contre les forces de la nature et à arriver au progrès que nous connaissons aujourd’hui.

    Sous ce rapport, l’importance du langage dit des gestes est insignifiante, du fait de son extrême pauvreté et de son caractère limité.

    A proprement parler, ce n’est pas un langage, ce n’est même pas un ersatz de langage pouvant, d’une façon ou d’une autre, remplacer le langage phonétique, mais un moyen auxiliaire, aux possibilités très limitées, dont use parfois l’homme pour souligner tel ou tel moment de son discours. On ne peut pas plus comparer le langage des gestes au langage phonétique qu’on ne peut comparer la houe de bois primitive au tracteur moderne à chenilles avec sa charrue à cinq socs ou son semoir tracté.

    3. Ainsi, vous vous intéressez d’abord aux sourds-muets et ensuite seulement aux problèmes de la linguistique. Il est clair que c’est cette circonstance même qui vous a conduits à me poser une série de questions. Eh bien, si vous insistez, je suis prêt à satisfaire à votre demande. Alors, comment la chose se présente-t-elle avec les sourds-muets ?

    Possèdent-ils la faculté de penser ?

    Ont-ils des pensées ?

    Oui, ils possèdent la faculté de penser, ils ont des pensées.

    Il est clair que, puisque les sourds-muets sont incapables de parler, leurs pensées ne peuvent se former sur la base du matériau de la langue. Cela veut-il dire que les pensées des sourds-muets sont dénudées, sans lien avec les « règles de la nature » (l’expression est de N. Marr) ?

    Non, les pensées des sourds-muets ne se forment et ne peuvent exister que sur la base des images, des perceptions, des représentations qui surgissent chez eux dans la vie courante à propos des objets du monde extérieur et des rapports de ces objets entre eux grâce aux sens de la vue, du toucher, du goût et de l’odorat.

    En dehors de ces images, perceptions, représentations, la pensée est vide, elle est dépourvue de tout contenu, c’est-à-dire qu’elle n’existe pas.

    22 juillet 1950.

    Pravda, 2 août 1950

    AU CAMARADE A. KHOLOPOV

    J’ai reçu votre lettre.

    J’ai tardé un peu à répondre parce que j’ai été surchargé de travail.

    Votre lettre procède implicitement de deux suppositions : de la supposition qu’il est permis d’extraire une citation des ouvrages de tel ou tel auteur en la détachant de la période historique traitée dans la citation, et, deuxièmement, de la supposition que telles ou telles conclusions et formules du marxisme tirées de l’étude d’une des périodes du développement historique sont justes pour toutes les périodes du développement et doivent, par conséquent, rester immuables.

    Je dois dire que ces deux suppositions sont profondément erronées.

    Je veux en donner quelques exemples.

    1. Dans les années 40 du siècle dernier, lorsqu’il n’y avait pas encore de capitalisme monopoliste, lorsque le capitalisme se développait d’une façon plus ou moins régulière, en suivant une ligne ascendante et en s’étendant à de nouveaux territoires encore inoccupés par lui, et lorsque la loi sur le développement inégal ne pouvait encore se manifester avec pleine vigueur, Marx et Engels sont arrivés à la conclusion que la révolution socialiste ne pouvait triompher dans un pays quelconque pris à part, qu’elle ne pouvait être victorieuse qu’à la suite d’un assaut général déclenché dans tous les pays civilisés ou dans la plupart d’entre eux.

    Cette conclusion est devenue ensuite un principe directeur pour tous les marxistes.

    Cependant, au début du XX° siècle, surtout dans la période de la Première Guerre mondiale, lorsqu’il est devenu clair pour tous que le capitalisme prémonopoliste s’était manifestement transformé en capitalisme monopoliste, lorsque le capitalisme ascendant se fut transformé en capitalisme agonisant, lorsque la guerre eut mis à nu les faiblesses incurables du front impérialiste mondial et lorsque la loi du développement inégal eut prédéterminé la révolution prolétarienne à mûrir à des époques différentes dans les différents pays, Lénine, partant de la théorie marxiste, est arrivé à la conclusion que, dans les conditions nouvelles du développement, la révolution socialiste pouvait très bien être victorieuse dans un seul pays pris séparément, que la victoire simultanée de la révolution socialiste dans tous les pays ou dans la plupart des pays civilisés était impossible par suite du mûrissement inégal de la révolution dans ces pays, que la vieille formule de Marx et d’Engels ne correspondait plus aux nouvelles conditions historiques.

    Comme on le voit, nous avons ici deux conclusions différentes sur la question de la victoire du socialisme, conclusions qui non seulement se contredisent, mais encore s’excluent mutuellement.

    Des clercs et des talmudistes, qui, sans aller au fond des choses, font mécaniquement des citations en les détachant des conditions historiques, peuvent dire que l’une de ces conclusions doit être rejetée comme absolument erronée et que l’autre doit être étendue, comme absolument juste, à toutes les périodes du développement.

    Mais les marxistes ne peuvent pas ne pas savoir que les clercs et les talmudistes se trompent, ils ne peuvent pas ne pas savoir que ces deux conclusions sont justes, mais non pas de façon absolue, que chacune d’elles est juste pour son temps : la conclusion de Marx et d’Engels pour la période du capitalisme prémonopoliste, et la conclusion de Lénine pour la période du capitalisme monopoliste.

    2. Engels a dit dans son Anti-Dühring qu’après la victoire de la révolution socialiste, l’Etat doit dépérir. C’est pour cette raison qu’après la victoire de la révolution socialiste dans notre pays, les clercs et les talmudistes dans notre Parti ont commencé à exiger que le Parti prenne des mesures pour faire dépérir au plus vite notre Etat, pour dissoudre les organismes d’Etat et renoncer à une armée permanente.

    Cependant, sur la base de l’étude de la situation mondiale de notre époque, les marxistes soviétiques sont arrivés à la conclusion qu’étant donné l’encerclement capitaliste, alors que la victoire de la révolution socialiste n’a eu lieu que dans un seul pays et que le capitalisme domine dans tous les autres, le pays de la révolution victorieuse doit non pas affaiblir, mais consolider par tous les moyens son Etat, les organismes d’Etat, les services de renseignements, l’armée, si ce pays ne veut pas être écrasé par l’encerclement capitaliste.

    Les marxistes russes sont arrivés à la conclusion que la formule d’Engels a en vue la victoire du socialisme dans tous les pays ou dans la plupart des pays, qu’elle est inapplicable dans le cas où le socialisme triomphe dans un seul pays pris séparément, alors que le capitalisme domine dans tous les autres pays.

    Comme on le voit, nous avons ici deux formules différentes, qui s’excluent mutuellement, en ce qui concerne les destinées de l’Etat socialiste.

    Les clercs et les talmudistes peuvent dire que cette circonstance crée une situation intolérable, qu’il faut rejeter l’une des formules comme absolument erronée et étendre l’autre, comme absolument juste, à toutes les périodes du développement de l’Etat socialiste.

    Mais les marxistes ne peuvent pas ne pas savoir que les clercs et les talmudistes se trompent, car ces deux formules sont justes, mais non pas de façon absolue, chacune d’elles est juste pour son époque : la formule des marxistes soviétiques pour la période de la victoire du socialisme dans un ou plusieurs pays, et la formule d’Engels pour la période où la victoire successive du socialisme dans des pays isolés conduira à la victoire du socialisme dans la plupart des pays et où seront créées ainsi les conditions nécessaires à l’application de la formule d’Engels.

    On pourrait multiplier de tels exemples.

    Il faut dire la même chose des deux formules différentes à propos du problème de la langue, extraites d’ouvrages différents de Staline et citées par le camarade Kholopov dans sa lettre.

    Le camarade Kholopov se réfère à l’ouvrage de Staline A propos du marxisme en linguistique, où se trouve la conclusion qu’à la suite du croisement de deux langues, par exemple, l’une d’elles est généralement victorieuse et l’autre dépérit, et que, par conséquent, le croisement ne donne pas une nouvelle langue, une troisième langue, mais conserve l’une des langues.

    Il se réfère ensuite à une autre conclusion tirée du rapport de Staline au XVI° Congrès du Parti communiste (b.) de l’U.R.S.S. où il est dit que dans la période de la victoire du socialisme à l’échelle mondiale, lorsque le socialisme se consolidera et entrera dans la vie courante, les langues nationales doivent inévitablement fusionner en une langue commune qui ne sera certainement ni le russe, ni l’allemand, mais quelque chose de nouveau. En confrontant ces deux formules et en voyant que non seulement elles ne coïncident pas, mais s’excluent l’une l’autre, le camarade Kholopov est pris de désespoir. « D’après votre article, écrit-il dans sa lettre, j’ai compris qu’à la suite du croisement des langues, il ne peut jamais se former une nouvelle langue, tandis qu’avant cet article j’étais fermement convaincu, conformément à votre intervention au XVI° Congrès du Parti communiste (b.) de l’U.R.S.S., que sous le communisme les langues se fondraient en une seule langue commune. »

    Visiblement, le camarade Kholopov, après avoir découvert une contradiction entre ces deux formules, profondément convaincu que cette contradiction doit être liquidée, estime nécessaire de rejeter l’une des formules comme erronée et de se cramponner à l’autre formule comme juste pour tous les temps et pour tous les pays.

    Mais à quelle formule se cramponner, il ne sait trop. Il en résulte une sorte de situation sans issue. Le camarade Kholopov n’a même pas l’idée que les deux formules peuvent être justes, chacune pour son époque.

    Cela arrive toujours avec les clercs et les talmudistes qui, sans aller au fond des choses, citant de façon mécanique, sans égard aux conditions historiques auxquelles se rapportent les citations, tombent toujours dans une situation sans issue.

    Et cependant, si l’on examine le fond de la question, il n’y a aucune raison de considérer la situation comme étant sans issue. Le fait est que l’opuscule de Staline : A propos du marxisme en linguistique et l’intervention de Staline au XVI° Congrès du Parti ont en vue deux époques tout à fait différentes et que, par conséquent, il s’ensuit des formules différentes.

    La formule donnée par Staline dans son opuscule, là où il est question du croisement des langues, a en vue l’époque antérieure à la victoire du socialisme à l’échelle mondiale, lorsque les classes exploiteuses sont la force dominante dans le monde, que l’oppression nationale et coloniale demeure très forte, que l’isolement national et la méfiance mutuelle des nations sont consacrés par les différences d’ordre étatique, lorsqu’il n’y a pas encore d’égalité en droits des nations, que le croisement des langues s’effectue au cours d’une lutte pour la domination de l’une des langues, qu’il n’existe pas encore les conditions nécessaires à la collaboration pacifique et amicale des nations et des langues, lorsque ce ne sont pas la collaboration et l’enrichissement mutuel des langues qui sont à l’ordre du jour, mais l’assimilation de certaines langues et la victoire des autres.

    On comprend que dans ces conditions il ne peut y avoir que des langues victorieuses et des langues vaincues.

    La formule de Staline a précisément en vue ces conditions lorsqu’elle dit que le croisement de deux langues, par exemple, n’aboutit pas à la formation d’une nouvelle langue, mais à la victoire d’une des langues et à la défaite de l’autre.

    Quant à l’autre formule de Staline, tirée de son intervention au XVI° Congrès du Parti, là où il est question de la fusion des langues en une seule langue commune, elle a en vue une autre époque et, précisément, l’époque postérieure à ta victoire du socialisme à l’échelle mondiale, lorsque l’impérialisme mondial n’existera plus, que les classes exploiteuses seront renversées, l’oppression nationale et coloniale liquidée, l’isolement national et la méfiance mutuelle des nations remplacés par la confiance mutuelle et le rapprochement des nations, l’égalité en droits des nations traduite dans la vie, lorsque la politique d’oppression et d’assimilation des langues sera liquidée, lorsque sera organisée la collaboration des nations et que les langues nationales auront la possibilité, dans leur collaboration, de s’enrichir mutuellement en toute liberté.

    On comprend que dans ces conditions il ne pourra être question de l’oppression et de la défaite de certaines langues et de la victoire d’autres langues.

    Nous n’aurons pas ici affaire à deux langues dont l’une subira une défaite tandis que l’autre sortira victorieuse de la lutte, mais à des centaines de langues nationales desquelles, par suite d’une longue collaboration économique, politique et culturelle des nations, se détacheront d’abord les langues zonales uniques les plus enrichies, ensuite les langues zonales fusionneront en une seule langue internationale commune, qui ne sera naturellement ni l’allemand, ni le russe, ni l’anglais, mais une langue nouvelle qui aura absorbé les meilleurs éléments des langues nationales et zonales.

    Par conséquent, ces deux formules différentes correspondent à deux époques différentes du développement de la société et, précisément parce qu’elles leur correspondent, les deux formules sont justes, chacune pour son époque.

    Exiger que ces formules ne se contredisent pas et ne s’excluent pas est aussi absurde que d’exiger que l’époque de la domination du capitalisme ne soit pas en contradiction avec l’époque de la domination du socialisme, que le socialisme et le capitalisme ne s’excluent pas.

    Les clercs et les talmudistes considèrent le marxisme, les différentes conclusions et formules du marxisme comme un assemblage de dogmes qui ne changent « jamais » même lorsque changent les conditions du développement de la société.

    Ils pensent que s’ils apprennent par cœur ces conclusions et ces formules et se mettent à les citer à tort et à travers, ils seront en mesure de résoudre n’importe quelle question, escomptant que les conclusions et les formules apprises leur serviront pour tous les temps et pour tous les pays, pour toutes les circonstances de la vie.

    Or, seuls peuvent penser ainsi les gens qui ne voient du marxisme que la lettre, mais n’en voient pas l’essence, qui apprennent par coeur les textes des conclusions et des formules du marxisme, mais n’en comprennent pas le contenu.

    Le marxisme est la science des lois du développement de la nature et de la société, la science de la révolution des masses opprimées et exploitées, la science de la victoire du socialisme dans tous les pays, la science de l’édification de la société communiste.

    Le marxisme en tant que science ne peut rester stationnaire : il se développe et se perfectionne.

    Dans son développement, le marxisme ne peut manquer de s’enrichir d’expériences nouvelles et de connaissances nouvelles ; par conséquent, certaines de ses formules et de ses conclusions ne peuvent manquer de changer avec le temps, ne peuvent manquer d’être remplacées par des formules et des conclusions nouvelles qui correspondent aux nouvelles tâches historiques.

    Le marxisme n’admet pas de conclusions et de formules immuables, obligatoires pour toutes les époques et toutes les périodes. Le marxisme est l’ennemi de tout dogmatisme.

    28 juillet 1950.

    Pravda, 2 août 1950.

    NOTES

    [1] Oeuvres complètes de K. Marx et F. Engels, tome 3.

    [2] Ibidem , tome 3.

    [3] Ibidem , tome 2.

    [4] Paul Lafargue (1842-1911), militant bien connu du mouvement ouvrier français et du mouvement ouvrier international, éminent propagandiste et publiciste marxiste. Il fut un des fondateurs du Parti ouvrier français, disciple et compagnon d’armes de Man et d’Engels, et époux de La fille de Marx, Laura.

    [5] Bundistes, membres du Bund, c’est-à-dire de l’Union générale des Ouvriers juifs de Lituanie. de Pologne et de Russie. Le Bund était une organisation opportuniste petite-bourgeoise juive fondée à un congrès tenu à Vilna en octobre 1897 ; il menait ses activités principalement parmi Les artisans juifs. Au 1er Congrès du P.O.S.D.R. (1898), il adhéra au Parti « en qualité d’organisation autonome dom la compétence propre se Limite aux questions concernant exclusivement le prolétariat juif. » Cependant, après son adhésion au Parti. il propagea le nationalisme et le séparatisme au sein du mouvement ouvrier russe. Sa position relevant du nationalisme bourgeois fut sévèrement critiquée par l’Iskra, journal fondé par Lénine.

    [6] V. I. Lénine : « Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes », Oeuvres, tome 20.

    [7] J. Staline : « La Question nationale et le léninisme », Oeuvres, tome II

    [8] Le régime à la Araktchéev, régime auquel le nom du politicien réactionnaire, le comte Alexis Araktchéev, reste attaché, était une dictature policière sans frein instaurée en Russie dans le premier quart du XIX° siècle, dictature sous laquelle l’arbitraire militariste et la violence sévissaient. Staline fait allusion ici à la domination absolue de Marr dans les milieux linguistiques soviétiques.

    [9] A l’origine de toutes les langues, N. Marr prétendait retrouver quatre éléments primitifs, les quatre sons suivants (transcrits en lettres latines) : sal-ber-roch-ion.

    [10] La théorie de la « langue-mère » – la doctrine de l’école indo-européenne, qui soutient qu’une famille de langues consiste en un groupe de patois (dialectes), provenant de la division d’une langue-mère primitive commune.

    Par exemple, l’italien, le français, l’espagnol, le portugais et le roumain modernes sont des langues soeurs dérivées du latin, et n’étaient à l’origine que des parois différents. Toutefois, comme il n’existe pas de documents pour prouver l’existence d’une langue-mère pour la plupart des dialectes ou langues modernes, les savants de l’école indo-européenne ont élaboré une langue-mère hypothétique, principalement pour des commodités d’explication des règles des changements phonétiques, mais rien ne prouve jusqu’à quel point tout cela est vrai.

    =>Oeuvres de Staline