Vos deux lettres, du 13 novembre de l’année précédente du 1er de ce mois, sont devant moi. Je vais commencer par la seconde comme la plus actuelle.
Quant à [Peter] Fireman, laissez tomber. [Wilhelm] Lexis avait seulement posé la question, toi aussi avec ∑ m / ∑ ( c + v ).
[∑ représente la somme, m désigne la plus-value, c le capital constant (les moyens de production), v le capital variable (le capital employé pour utiliser des salariés).]
Lui seul a fait un pas de plus dans la bonne voie, dans la mesure où il a classifié la série mise en somme par vous, en sommant la série m’ / ( c’ + v’ ) + m » / ( c » + v » ) + m »’ /( c »’ + v’ » ) … etc., en les rangeant en les groupes de branches de production après la composition différente du capital, entre lesquelles n’a lieu que l’égalisation par la concurrence.
Que ce pas était le prochain à faire de manière la plus importante, cela vous est montré par le texte de Marx lui-même, où jusqu’à présent exactement la même procédure a été suivie.
L’erreur de F[ireman] a été qu’il s’est arrêté ici, s’est posé avec ça, et que donc cela a dû rester inaperçu jusqu’à la parution du livre lui-même.
— Mais tranquillisez-vous. Vous pouvez être vraiment satisfait.
Vous avez trouvé tout de même indépendamment la cause de la chute tendancielle du taux de profit et de la formation du profit commercial, et cela non pas aux 2/3, comme Fireman l’a fait avec le taux de profit, mais complètement.
La raison pour laquelle vous prenez une voie secondaire en ce qui concerne le taux de profit, je pense que votre lettre m’en donne une idée.
Je retrouve le même type de déviation dans les détails et je l’attribue à la méthode philosophique éclectique, effondrée dans les universités allemandes depuis [18]48, qui perd toute vue d’ensemble et se transforme trop souvent en un tapage plutôt interminable et infructueux sur les détails.
Mais auparavant vous vous êtres préoccupés principalement de Kant parmi les classiques, et Kant a été plus ou moins contraint par l’état de la philosophie allemande de son temps et par son opposition au leibnizianisme wolfien pédant de faire d’apparentes concessions sous la forme de ce bavardage dispersé wolfien.
C’est ainsi que j’explique votre tendance, qui transparaît également dans votre exposé épistolaire sur la loi de la valeur, à entrer dans les détails, où précisément il me semble que le contexte global n’est pas toujours pris en compte, de sorte que vous dégradez la loi de la valeur à une fiction, une fiction nécessaire, un peu comme Kant avec l’existence de Dieu amené à un postulat de la raison pratique.
Les reproches que vous faites à l’encontre de la loi de la valeur s’appliquent à tous les concepts, envisagés du point de vue de la réalité.
L’identité de la pensée et de l’être, pour le dire en termes hégéliens, coïncide partout avec votre exemple du cercle et du polygone.
Dit autrement : les deux, le concept d’une chose et sa réalité, se côtoient comme deux asymptotes, se rapprochant toujours et pourtant ne se rencontrant jamais.
[Une asymptote est une ligne droite qui s’approche indéfiniment d’une courbe sans jamais la couper, elle tend de manière infinie vers elle, sans la rejoindre.]
Cette différence entre les deux est précisément celle qui fait que le concept n’est pas simplement, directement, déjà la réalité, et que la réalité n’est pas immédiatement son propre concept.
C’est en raison du fait qu’un concept ait la nature essentielle du concept, c’est-à-dire qu’il ne coïncide pas immédiatement prima facie [à première vue] avec la réalité dont il a d’abord dû être abstrait, qu’il est davantage qu’une fiction, à moins d’expliquer que tout les résultats de la pensée soient des fictions, parce que la réalité ne leur correspond que par un grand détour, et même alors seulement de manière asymptotiquement approximative.
En va-t-il autrement pour le taux général de profit ?
Il n’existe qu’approximativement à un instant donné.
Si cela se réalise dans deux établissements jusque dans le détail, si tous deux réalisent exactement le même taux de profit une année donnée, alors c’est une pure coïncidence.
En réalité, les taux de profit changent d’une entreprise à l’autre et d’une année à l’autre selon, selon les circonstances, et le taux général n’existe que sous la forme d’une moyenne de nombreuses affaires et d’une plage d’années.
Mais si nous voulions exiger que le taux de profit – disons 14,876934… soit exactement le même jusqu’à la 100ème décimale dans chaque entreprise et chaque année, sous peine sinon de le dégrader au rang d’une simple fiction, alors nous comprendrions sérieusement erronée la nature du taux de profit et des lois économiques en général – ils n’ont tous d’autre réalité que dans l’approximation, la tendance, en moyenne, mais pas dans la réalité immédiate.
Cela s’explique pour une part par le fait que leur action est contrecarrée par l’action simultanée d’autres lois, mais aussi en partie par leur nature de concepts.
Ou bien prenez la loi des salaires, la réalisation de la valeur de la force de travail, qui seulement, et même là pas toujours, se réalise en moyenne et, dans chaque localité, voire dans chaque industrie, varie selon le niveau de vie habituel.
Ou bien la rente foncière, qui représente le surprofit résultant d’une force naturelle monopolisée au-dessus du taux général. Ici aussi, le surprofit réel et la rente réelle ne coïncident nullement, mais seulement en moyenne approximativement.
C’est exactement ainsi que fonctionne la loi de la valeur et la répartition de la plus-value à travers le taux de profit.
1. Les deux ne parviennent à leur réalisation la plus complète qu’à la condition préalable que la production capitaliste s’effectue partout, c’est-à-dire que la société est réduite aux classes modernes de propriétaires fonciers, des capitalistes (industriels et commerçants) et des ouvriers, tous les niveaux intermédiaires étant effacés .
Cela n’existe même pas en Angleterre et cela n’existera jamais, nous ne le laisserons pas ça aller aussi loin.
2. Si le bénéfice, pension comprise, est composé de différentes composantes :
a) le bénéfice venant de la tricherie – qui s’annule dans la somme algébrique ;
b) le bénéfice provenant de l’augmentation de la valeur des stocks (le reste, par exemple, de la dernière récolte en cas d’échec de la suivante) ;
Théoriquement, cela devrait finalement s’équilibrer, voire être annulé par la baisse de la valeur des autres biens, dans la mesure où soit les capitalistes acheteurs doivent ajouter autant que ceux qui vendent gagnent, soit, dans le cas de la nourriture pour les travailleurs, les salaires doivent augmenter à long terme.
Les plus importantes de ces plus-values ne sont toutefois pas présentes dans la durée, aussi la péréquation ne s’effectue-t-elle qu’en moyenne au fil des années, et de manière très imparfaite, notoirement aux dépens des travailleurs ; ils produisent plus de plus-value parce que leur travail n’est pas entièrement payé ;
c) le montant total de la plus-value, dont la part donnée à l’acheteur est perdue, en particulier dans les crises où la surproduction est réduite à son contenu réel de travail socialement nécessaire.
Il en résulte d’emblée que le bénéfice total et la valeur ajoutée totale ne peuvent coïncider qu’approximativement.
Si vous ajoutez cependant également que la plus-value totale et le capital total ne sont pas des quantités constantes, mais plutôt des quantités variables qui changent de jour en jour, alors toute couverture du taux de profit par ∑ m / ∑ ( c + v ) apparaît comme une série approximative, puis une autre, tendant toujours vers l’unité du prix total et de la valeur totale, et s’en éloignant toujours, telle une pure impossibilité.
En d’autres termes, l’unité du concept et de l’apparence se présente comme un processus essentiellement infini, et c’est ce qu’elle est, dans ce cas comme dans tous les autres.
La féodalité a-t-elle jamais été fidèle à son concept ?
Fondée dans l’Empire franc occidental, continuée de manière plus développée plus en Normandie par les conquérants norvégiens, et approfondie par les Normands français en Angleterre et en Italie du Sud, elle s’est rapprochée le plus de son concept dans le royaume éphémère de Jérusalem, qui a laissé derrière lui l’expression la plus classique de l’ordre féodal avec les Assises de Jérusalem.
Cet ordre était-il une fiction parce qu’il n’a eu une existence, en tant qu’expression la plus classique, qu’éphémère en Palestine, et cela uniquement en grande partie sur papier ?
Ou bien encore : faut-il dire que les concepts qui dominent dans les sciences de la nature sont des fictions parce qu’il s’en faut de beaucoup qu’ils coïncident toujours exactement avec la réalité ?
À partir du moment où nous acceptons la théorie de l’évolution, tous nos concepts de la vie organique ne correspondent plus que de façon approximative à la réalité.
Sinon il n’y aurait pas de transformation ; le jour où concept et réalité coïncideront absolument dans le monde organique c’en sera fini de l’évolution.
Le concept de poisson implique l’existence dans l’eau et la respiration par les branchies ; comment voulez-vous passer du poisson à l’amphibie sans briser ce concept ?
Et effectivement il a été brisé, et nous connaissons toute une série de poissons dont la vessie natatoire s’est développée jusqu’à devenir poumon et qui peuvent respirer de l’air.
Comment voulez-vous passer du reptile ovipare au mammifère qui met au monde des petits vivants sans faire entrer en conflit avec la réalité l’un des deux concepts, ou les deux à la fois ?
Et effectivement nous avons avec les monotrèmes [= qui pondent des œufs mais allaitent leurs petits] toute une sous-catégorie de mammifères ovipares.
J’ai vu à Manchester en 1843 les œufs de l’ornithorynque et je me suis moqué, avec autant d’étroitesse d’esprit que d’arrogance, de cette stupidité : comme si un mammifère pouvait pondre ! Et voilà qu’aujourd’hui c’est prouvé!
Ne faites donc pas au concept de valeur ce que j’ai fait qui m’a obligé à aller après coup demander des excuses auprès de l’ornithorynque !
Mais votre article [sur le troisième tome du Capital] dans le « Centralblatt » est très bon, et la démonstration de la différence spécifique entre la théorie du taux de profit de Marx – à travers sa détermination quantitative – et celle de l’économie ancienne est très bien menée.
L’illustre [économiste italien Achille] Loria, dans son ingéniosité [NDLR les remarques sont en fait ironiques], voit dans le troisième tome un abandon direct de la théorie de la valeur, et votre article est la réponse toute faite.
Maintenant, deux personnes sont intéressées, [l’Italien Antonio] Labriola à Rome et [le Français Paul] Lafargue, qui est en polémique avec Loria dans la « Critica Sociale ».
Donc si vous pouviez envoyer un exemplaire au professeur Antonio Labriola, Corso Vittorio Emmanuele 251, Rome, celui-ci de son mieux pour en publier une traduction italienne ; et un deuxième exemplaire à Paul Lafargue, Le Perreux, Seine, France, celui-ci apporterait l’appui nécessaire et il vous citerait.
Je leur ai écrit à tous les deux justement parce que votre article contient la réponse au point principal. Si vous ne pouvez pas obtenir les exemplaires, faites-le moi savoir s’il vous plaît.
Je dois ici conclure là-dessus, sinon je n’en terminerai jamais.
Quel est ce royaume éphémère de Jérusalem dont parle Friedrich Engels ?
C’est un royaume établi par les croisés autour de Jérusalem, et qui a existé de 1099 à 1291 ; Godefroy de Bouillon en fut le premier souverain.
En plus du royaume de Jérusalem proprement dit, on avait trois États vassaux, indépendants dans les faits : les comtés de Tripoli et d’Édesse, ainsi que la principauté d’Antioche.
Godefroy de Bouillon dans sa tour de siège à l’assaut de Jérusalem, enluminure de 1337
La mise en place de ce royaume par la conquête des croisés venus d’Europe se caractérisa par un très grand formalisme ; c’est ce qui fait que Friedrich Engels en parle comme du modèle absolu (et abstrait) du féodalisme.
Concrètement, absolument tout fut noté : les droits, les devoirs, les rapports hiérarchiques.
Et la base, c’est la féodalité : il n’y a pas d’idéologie royale comme moteur, ce qui est logique puisque la croisade instaure une féodalité de toutes pièces.
Les seigneurs ayant conquis des territoires en ont fait des fiefs, instaurant un servage très dur, avec un arbitraire très marqué dans la perception des impôts, ainsi qu’une tendance à assumer l’esclavagisme et à le généraliser.
Il n’y a donc pas de limitations idéologiques dues à une royauté historique ; pareillement, l’existence historique des communes ne joue aucun rôle, pas plus que la tendance à l’empire.
(wikipedia)
Il n’y avait pas non plus de coutume, aucune tradition donnant à tel ou tel lien un caractère particulier, comme c’était immensément le cas dans la féodalité européenne.
Les Assises de Jérusalem résument ainsi l’organisation des seigneurs nouvellement installés et ne connaissant aucun encadrement, ni communal, ni royal, ni impérial, ni coutumier.
C’est ce qui produit le souci de rédiger le cadre féodal, au lieu de le laisser comme en Europe plus ou moins l’oral, avant de renforcer le côté souple, la dimension interprétative.
Voilà pourquoi Friedrich Engels, avec justesse, souligne que le royaume éphémère de Jérusalem, « a laissé derrière lui l’expression la plus classique de l’ordre féodal avec les Assises de Jérusalem ».
Dans les faits, on l’aura compris, le pouvoir du souverain du royaume de Jérusalem était limité par la Haute Chambre, composée de seigneurs féodaux laïcs et ecclésiastiques.
Le roi est, comme au début du féodalisme, un primus inter pares, le premier parmi les pairs ; seul son rôle lui attribue la première place parmi les plus grands nobles, mais ce statut n’a pas de valeur absolue en raison de la prépondérance fonctionnelle de la Haute Chambre.
Le royaume de Jérusalem vu au 12e siècle
Au sens strict, on peut dire que les Assises de Jérusalem expriment, à travers l’idée de Haute Chambre, un équivalent féodal de la démocratie athénienne, sauf que bien entendu le féodalisme implique des hiérarchisations, des imbrications, des vassalisations, etc.
Le système est reproduit en parallèle avec la Cour des Bourgeois à l’usage des non-nobles de langue latine, et la Cour du Raïs, à l’usage du reste de la population.
Tout cela fut constitutionnalisé au moyen des « Assises de Jérusalem », dont l’auteur principal fut Jean d’Ibelin (1215-1266), comte de Jaffa et d’Ascalon.
Pour autant, une démarche d’organisation ne suffit pas en soi, qu’est-ce qui a pu obliger des forces féodales, par définition favorables à la fragmentation, à une unification ?
La réponse à la question se retrouve dans l’exposition par ces « Assises » du nombre d’hommes en armes que doivent fournir les seigneurs.
La fameuse forteresse dénommée « krak des Chevaliers«
Le baron de Galilée devait envoyer 500 chevaliers, le baron d’Acre 329, le seigneur de Baruch 21… la ville de Jérusalem doit en envoyer 328, la ville de Naplouse doit en envoyer autant, etc.
Des soldats non nobles, dénommés sergents, doivent être envoyés également : l’évêque de Belesme doit en envoyer 200, la ville de Césarée 50 (et l’archevêque de la ville 50), la ville d’Acre 500, etc.
Au total, cela fait 4 259 chevaliers et 5075 sergents. C’est un chiffre très faible : il n’y a pas de réserves quasiment, les renforts d’Europe sont à la fois rares et irréguliers.
Or, les menaces sont nombreuses : il y a le califat fatimide basé au Caire, la dynastie zengide (occupant grosso modo la Syrie actuelle en débordant) avec notamment Nūr ad-Dīn (Nourredine), émir d’Alep et de Damas (vers 1146–1174).
Le premier est subordonné au second, par l’intermédiaire de Ṣalāḥ ad-Dīn Yūsuf ibn Ayyūb (Saladin), qui instaure un sultanat Ayyoubide, lui-même devenant le principal antagoniste des croisés, par ailleurs victorieux avec notamment la prise de Jérusalem.
Pièce de 1182 avec Saladin coiffé d’une couronne typique de l’empire perse sassanide
Acre devint la capitale des croisés ; elle tomba en 1291, ce qui marqua la fin des « États latins d’Orient ».
Il ne faut, évidemment, pas se leurrer : dans un tel contexte, les Assises de Jérusalem étaient un document « idéal » qui, en pratique, ne décidait certainement pas tout. L’ordre féodal présenté existait surtout sur le papier, comme le dit Friedrich Engels.
C’était une « pure » expression de la féodalité, car ce n’est pas tant la monarchie qui est sacralisée que l’aristocratie qui se voit accorder la place fondamentale de notables, mais c’était dû à des conditions bien particulières.
Ce n’était que le reflet idéalisé, « parfait », du féodalisme européen. C’est en un sens, si on le regarde positivement, une vision négative du féodalisme au sens où toutes les « impuretés » (coutumière, communale, royale, impériale) sont rejetées.
Inversement, si on le regarde négativement, c’est une dimension positive du féodalisme qui confine à l’abstraction.
Nous sommes en mars 1895 et Friedrich Engels écrit au social-démocrate Conrad Schmidt, avec qui il avait une correspondance régulière.
La lettre, datée du 12 mars, fut par la suite très connue dans le mouvement communiste, car son contenu faisait deux précisions.
Il soulignait d’un côté l’inévitable développement inégal dans un concept – autrement dit, il y a toujours un décalage entre le concept et la réalité conceptualisée.
Il y définit également au plus près le mode de production féodal, en soulignant justement que cette définition la plus proche possible se ramène, de ce fait, à une abstraction ou bien à une projection, selon comment on interprète le degré qualitatif de développement des forces en présence.
Ce second aspect n’a jamais été analysé en tant que tel pour une compréhension du mode de production féodal.
Quant au premier, il y a malheureusement eu la tendance à souligner simplement le décalage entre une réalité et son concept, une chose bien connue déjà depuis des centaines d’années, voire plus de deux mille ans.
En réalité, Friedrich Engels ne dit pas simplement que la réalité est trop mouvante, trop changeante, pour être définie précisément en général.
Friedrich Engels
Il souligne que l’infini est présent dans cette transformation, et que pareillement la tentative de définition se rapproche à l’infini de cette transformation.
C’est ce qu’on appelle le matérialisme dialectique : l’infini est présent dans la réalité, mais la compréhension de la réalité est elle-même une quête « à l’infini ».
Cela repose sur le fait que l’univers est un océan de matière, où les vagues se répondent et interagissent les unes sur les autres, et que la conceptualisation est elle-même portée un reflet de la transformation, porté par des êtres en transformation.
D’où le primat de la pratique, l’importance de la subjectivité révolutionnaire, de la révolution culturelle.
Et, pour la compréhension du féodalisme, la compréhension que la définition n’a de sens qu’en tant qu’elle ouvre à l’infini : c’est la contradiction entre le particulier et l’universel.
[Les paragraphes concernant directement le féodalisme sont mis en gras dans la lettre.]
« Cher Schmidt,
Vos deux lettres, du 13 novembre de l’année précédente du 1er de ce mois, sont devant moi. Je vais commencer par la seconde comme la plus actuelle.
Quant à [Peter] Fireman, laissez tomber. [Wilhelm] Lexis avait seulement posé la question, toi aussi avec ∑ m / ∑ ( c + v ).
[∑ représente la somme, m désigne la plus-value, c le capital constant (les moyens de production), v le capital variable (le capital employé pour utiliser des salariés).]
Lui seul a fait un pas de plus dans la bonne voie, dans la mesure où il a classifié la série mise en somme par vous, en sommant la série m’ / ( c’ + v’ ) + m » / ( c » + v » ) + m »’ /( c »’ + v’ » ) … etc., en les rangeant en les groupes de branches de production après la composition différente du capital, entre lesquelles n’a lieu que l’égalisation par la concurrence.
Que ce pas était le prochain à faire de manière la plus importante, cela vous est montré par le texte de Marx lui-même, où jusqu’à présent exactement la même procédure a été suivie.
L’erreur de F[ireman] a été qu’il s’est arrêté ici, s’est posé avec ça, et que donc cela a dû rester inaperçu jusqu’à la parution du livre lui-même.
— Mais tranquillisez-vous. Vous pouvez être vraiment satisfait.
Vous avez trouvé tout de même indépendamment la cause de la chute tendancielle du taux de profit et de la formation du profit commercial, et cela non pas aux 2/3, comme Fireman l’a fait avec le taux de profit, mais complètement.
La raison pour laquelle vous prenez une voie secondaire en ce qui concerne le taux de profit, je pense que votre lettre m’en donne une idée.
Je retrouve le même type de déviation dans les détails et je l’attribue à la méthode philosophique éclectique, effondrée dans les universités allemandes depuis [18]48, qui perd toute vue d’ensemble et se transforme trop souvent en un tapage plutôt interminable et infructueux sur les détails.
Mais auparavant vous vous êtres préoccupés principalement de Kant parmi les classiques, et Kant a été plus ou moins contraint par l’état de la philosophie allemande de son temps et par son opposition au leibnizianisme wolfien pédant de faire d’apparentes concessions sous la forme de ce bavardage dispersé wolfien.
C’est ainsi que j’explique votre tendance, qui transparaît également dans votre exposé épistolaire sur la loi de la valeur, à entrer dans les détails, où précisément il me semble que le contexte global n’est pas toujours pris en compte, de sorte que vous dégradez la loi de la valeur à une fiction, une fiction nécessaire, un peu comme Kant avec l’existence de Dieu amené à un postulat de la raison pratique.
Les reproches que vous faites à l’encontre de la loi de la valeur s’appliquent à tous les concepts, envisagés du point de vue de la réalité.
L’identité de la pensée et de l’être, pour le dire en termes hégéliens, coïncide partout avec votre exemple du cercle et du polygone.
Dit autrement : les deux, le concept d’une chose et sa réalité, se côtoient comme deux asymptotes, se rapprochant toujours et pourtant ne se rencontrant jamais.
[Une asymptote est une ligne droite qui s’approche indéfiniment d’une courbe sans jamais la couper, elle tend de manière infinie vers elle, sans la rejoindre.]
Cette différence entre les deux est précisément celle qui fait que le concept n’est pas simplement, directement, déjà la réalité, et que la réalité n’est pas immédiatement son propre concept.
C’est en raison du fait qu’un concept a la nature essentielle du concept, c’est-à-dire qu’il ne coïncide pas immédiatement prima facie [à première vue] avec la réalité dont il a d’abord dû être abstrait, qu’il est davantage qu’une fiction, à moins d’expliquer que tous les résultats de la pensée soient des fictions, parce que la réalité ne leur correspond que par un grand détour, et même alors seulement de manière asymptotiquement approximative.
En va-t-il autrement pour le taux général de profit ?
Il n’existe qu’approximativement à un instant donné.
Si cela se réalise dans deux établissements jusque dans le détail, si tous deux réalisent exactement le même taux de profit une année donnée, alors c’est une pure coïncidence.
En réalité, les taux de profit changent d’une entreprise à l’autre et d’une année à l’autre, selon les circonstances, et le taux général n’existe que sous la forme d’une moyenne de nombreuses affaires et d’une plage d’années.
Mais si nous voulions exiger que le taux de profit – disons 14,876934… soit exactement le même jusqu’à la 100ème décimale dans chaque entreprise et chaque année, sous peine sinon de le dégrader au rang d’une simple fiction, alors nous comprendrions de manière sérieusement erronée la nature du taux de profit et des lois économiques en général – ils n’ont tous d’autre réalité que dans l’approximation, la tendance, en moyenne, mais pas dans la réalité immédiate.
Cela s’explique pour une part par le fait que leur action est contrecarrée par l’action simultanée d’autres lois, mais aussi en partie par leur nature de concepts.
Ou bien prenez la loi des salaires, la réalisation de la valeur de la force de travail, qui seulement, et même là pas toujours, se réalise en moyenne et, dans chaque localité, voire dans chaque industrie, varie selon le niveau de vie habituel.
Ou bien la rente foncière, qui représente le surprofit résultant d’une force naturelle monopolisée au-dessus du taux général. Ici aussi, le surprofit réel et la rente réelle ne coïncident nullement, mais seulement en moyenne approximativement.
C’est exactement ainsi que fonctionne la loi de la valeur et la répartition de la plus-value à travers le taux de profit.
1. Les deux ne parviennent à leur réalisation la plus complète qu’à la condition préalable que la production capitaliste s’effectue partout, c’est-à-dire que la société est réduite aux classes modernes de propriétaires fonciers, des capitalistes (industriels et commerçants) et des ouvriers, tous les niveaux intermédiaires étant effacés .
Cela n’existe même pas en Angleterre et cela n’existera jamais, nous ne le laisserons pas ça aller aussi loin.
2. Si le bénéfice, pension comprise, est composé de différentes composantes :
a) le bénéfice venant de la tricherie – qui s’annule dans la somme algébrique ;
b) le bénéfice provenant de l’augmentation de la valeur des stocks (le reste, par exemple, de la dernière récolte en cas d’échec de la suivante) ;
Théoriquement, cela devrait finalement s’équilibrer, voire être annulé par la baisse de la valeur des autres biens, dans la mesure où soit les capitalistes acheteurs doivent ajouter autant que ceux qui vendent gagnent, soit, dans le cas de la nourriture pour les travailleurs, les salaires doivent augmenter à long terme.
Les plus importantes de ces plus-values ne sont toutefois pas présentes dans la durée, aussi la péréquation ne s’effectue-t-elle qu’en moyenne au fil des années, et de manière très imparfaite, notoirement aux dépens des travailleurs ; ils produisent plus de plus-value parce que leur travail n’est pas entièrement payé ;
c) le montant total de la plus-value, dont la part donnée à l’acheteur est perdue, en particulier dans les crises où la surproduction est réduite à son contenu réel de travail socialement nécessaire.
Il en résulte d’emblée que le bénéfice total et la valeur ajoutée totale ne peuvent coïncider qu’approximativement.
Si vous ajoutez cependant également que la plus-value totale et le capital total ne sont pas des quantités constantes, mais plutôt des quantités variables qui changent de jour en jour, alors toute couverture du taux de profit par ∑ m / ∑ ( c + v ) apparaît comme une série approximative, puis une autre, tendant toujours vers l’unité du prix total et de la valeur totale, et s’en éloignant toujours, telle une pure impossibilité.
En d’autres termes, l’unité du concept et de l’apparence se présente comme un processus essentiellement infini, et c’est ce qu’elle est, dans ce cas comme dans tous les autres.
La féodalité a-t-elle jamais été fidèle à son concept ?
Fondée dans l’Empire franc occidental, continuée de manière plus développée plus en Normandie par les conquérants norvégiens, et approfondie par les Normands français en Angleterre et en Italie du Sud, elle s’est rapprochée le plus de son concept dans le royaume éphémère de Jérusalem, qui a laissé derrière lui l’expression la plus classique de l’ordre féodal avec les Assises de Jérusalem.
Cet ordre était-il une fiction parce qu’il n’a eu une existence, en tant qu’expression la plus classique, qu’éphémère en Palestine, et cela uniquement en grande partie sur papier ?
Ou bien encore : faut-il dire que les concepts qui dominent dans les sciences de la nature sont des fictions parce qu’il s’en faut de beaucoup qu’ils coïncident toujours exactement avec la réalité ?
À partir du moment où nous acceptons la théorie de l’évolution, tous nos concepts de la vie organique ne correspondent plus que de façon approximative à la réalité.
Sinon il n’y aurait pas de transformation ; le jour où concept et réalité coïncideront absolument dans le monde organique c’en sera fini de l’évolution.
Le concept de poisson implique l’existence dans l’eau et la respiration par les branchies ; comment voulez-vous passer du poisson à l’amphibie sans briser ce concept ?
Et effectivement il a été brisé, et nous connaissons toute une série de poissons dont la vessie natatoire s’est développée jusqu’à devenir poumon et qui peuvent respirer de l’air.
Comment voulez-vous passer du reptile ovipare au mammifère qui met au monde des petits vivants sans faire entrer en conflit avec la réalité l’un des deux concepts, ou les deux à la fois ?
Et effectivement nous avons avec les monotrèmes [= qui pondent des œufs mais allaitent leurs petits] toute une sous-catégorie de mammifères ovipares.
J’ai vu à Manchester en 1843 les œufs de l’ornithorynque et je me suis moqué, avec autant d’étroitesse d’esprit que d’arrogance, de cette stupidité : comme si un mammifère pouvait pondre ! Et voilà qu’aujourd’hui c’est prouvé!
Ne faites donc pas au concept de valeur ce que j’ai fait qui m’a obligé à aller après coup demander des excuses auprès de l’ornithorynque !
Mais votre article [sur le troisième tome du Capital] dans le « Centralblatt » est très bon, et la démonstration de la différence spécifique entre la théorie du taux de profit de Marx – à travers sa détermination quantitative – et celle de l’économie ancienne est très bien menée.
L’illustre [économiste italien Achille] Loria, dans son ingéniosité [NDLR les remarques sont en fait ironiques], voit dans le troisième tome un abandon direct de la théorie de la valeur, et votre article est la réponse toute faite.
Maintenant, deux personnes sont intéressées, [l’Italien Antonio] Labriola à Rome et [le Français Paul] Lafargue, qui est en polémique avec Loria dans la « Critica Sociale ».
Donc si vous pouviez envoyer un exemplaire au professeur Antonio Labriola, Corso Vittorio Emmanuele 251, Rome, celui-ci de son mieux pour en publier une traduction italienne ; et un deuxième exemplaire à Paul Lafargue, Le Perreux, Seine, France, celui-ci apporterait l’appui nécessaire et il vous citerait.
Je leur ai écrit à tous les deux justement parce que votre article contient la réponse au point principal. Si vous ne pouvez pas obtenir les exemplaires, faites-le moi savoir s’il vous plaît.
Je dois ici conclure là-dessus, sinon je n’en terminerai jamais.
Il semble ainsi qu’on soit parvenu à une définition du féodalisme, en se fondant sur ce qu’est l’exploitation de l’Homme par l’Homme.
Lorsque l’humanité sort de sa condition d’animal, elle n’a plus de place dans la Nature. Elle est obligée de chercher à survivre sans avoir un emplacement bien déterminé dans le rapport entre les espèces.
Au début, on a la survie par la chasse et la cueillette, puis on a la mise en place de l’agriculture et de la domestication des animaux. La Nature est alors modifiée, au moyen du travail.
Cependant, ce processus implique un bouleversement de la situation de l’humanité elle-même.
Initialement, on avait des petites communautés vivant de manière autonome, où la femme avait une place supérieure à l’homme, car elle donnait la vie.
Mais avec l’agriculture et la domestication des animaux, on entre dans une ère de violence.
L’humanité fait la guerre à la Nature, cherchant à lui forcer la main ; l’humanité se fait la guerre à elle-même. C’est le début de l’esclavage.
L’esclavage commence à petite échelle, puis devient massif lorsque des clans forment des tribus, des Cités-États.
L’esclavage ne peut pourtant pas se maintenir, car une fois qu’il a atteint une immense échelle, il provoque des révoltes. La vie de l’humanité s’est améliorée à force de transformation et il n’est plus possible de réduire celle-ci aussi facilement que cela en esclavage.
C’est là que commence le féodalisme.
Enluminure du 14e siècle avec le mathématicien et horloger Richard de Wallingford
On a des hommes en armes, qui dominent d’autres hommes ainsi que les femmes.
Mais ces hommes ne sont pas rassemblés dans des Cités-États, ils vivent de manière dispersée, formant autant de petites entités morcelant le territoire.
Ils acceptent des accords avec les dominés, un cadre juridique et moral, dont la religion est la principale expression. Au lieu des esclaves, on a des serfs.
Karl Marx nous enseigne dans Le capital que :
« Transportons-nous à présent de l’Île ensoleillée de Robinson dans le sombre Moyen Âge européen.
Au lieu de l’homme indépendant, nous trouvons ici chacun dépendant : serf et maître, vassal et bailleur de fief, laïcs et prêtres.
La dépendance personnelle caractérise autant les rapports sociaux de la production matérielle que ceux des sphères de l’existence bâties au-dessus.
Mais précisément parce que les rapports de dépendance personnelle forment la base sociale donnée, travaux et produits n’ont pas besoin de revêtir une figure fantastique distincte de leur réalité.
Ils entrent dans le mouvement social comme services et prestations naturels.
La forme naturelle du travail, sa particularité, et non pas – comme sur la base de la production de marchandise – sa généralité, sont ici sa forme sociale immédiate.
La corvée est mesurée en temps aussi bien que le travail destiné à produire des marchandises, mais chaque serf sait que c’est une portion déterminée de sa force personnelle de travail qu’il dépense au service de son seigneur.
La dîme à fournir au curé est plus claire que la bénédiction du curé.
Quelle que soit la manière dont on juge les masques avec lesquels les gens ici se font face, les rapports sociaux des personnes dans leurs travaux apparaissent nettement comme leurs rapports personnels propres et ne sont pas déguisés en rapports sociaux des choses, des produits du travail. »
Maintenant, il faut bien faire attention à la chose suivante.
Certains esclaves pouvaient être relativement bien traités, comme des serfs ont pu être particulièrement maltraités. On est ici dans une différence quantitative surtout.
La différence qualitative se joue à grande échelle. C’est en regardant l’ensemble qu’on peut voir si les choses tendent à être esclavagistes ou féodales.
Un noble, localement, n’est pas en mesure de réduire ses serfs en esclavage, ni de faire entièrement comme bon lui semble. Le cadre général l’en empêche.
De la même manière, un esclavagiste ne peut pas être « humaniste », car le cadre général impose un certain style de vie.
Cela se vérifie même dans le capitalisme. Le capitalisme implique l’égalité sur le plan juridique entre les êtres humains ; on ne peut pas transformer des gens en serfs ou en esclaves.
Le château de la famille Prankh an 17e siècle
Il est vrai qu’il existe des clubs sado-masochistes qui reproduisent des humiliations de l’époque du servage ou de l’esclavagisme, mais ce sont des rapports théâtraux, qui expriment le fétichisme malsain pour une époque passée.
Cependant, il peut exister de vrais rapports de servage ou d’esclavage, si le capitalisme s’affaiblit, recule. Lorsque l’État bourgeois cède la place aux mafias, alors des rapports anciens d’exploitation de l’Homme par l’Homme se réinstallent.
Ils ne peuvent se généraliser, car le cadre général ne peut pas le permettre. Néanmoins, ils cherchent à se maintenir, coûte que coûte, justement parce que le cadre général est trop faible pour l’empêcher.
C’est ici qu’il faut introduire le mot de civilisation. La civilisation doit toujours aller de l’avant, elle ne peut pas faire de pause ; si elle n’avance plus, des anciennes formes d’exploitation ressurgissent.
C’est pour cela que l’Histoire est l’Histoire de la lutte des classes, et ce jusqu’au Communisme.
Le mois de février dans Les Très Riches Heures du duc de Berry, 1412
Dans une société d’abondance matérielle, avec l’humanité de retour dans la Nature en conservant sa nature d’animal social, on aura réalisé un grand saut qualitatif, on passera à un développement tout à fait différent.
C’est pour cela qu’il faut bien avoir en tête que le féodalisme n’est que temporaire, il existe sans exister, n’étant qu’un apport dans un processus général d’apport, où les forces productives se développent.
La définition du féodalisme existe ainsi et en même temps elle n’est que relative, comme l’a remarqué Friedrich Engels dans une lettre historique de mars 1895.
La terreur provoquée par la peste noire s’insérait non seulement dans un mode de vie féodal en Europe, mais également dans un cadre de pensée qui lui était conforme.
Qu’en était-il ?
Dans le système esclavagiste, c’était l’agitation constante : les Cités-États sont en guerre permanente, l’esclavagisme est violent et perpétuellement réalimenté.
Cela joue beaucoup sur l’existence du polythéisme, avec ses multiples dieux permettant d’appréhender une réalité sociale très dynamique et toujours surprenante.
Les conditions de vie sont extrêmement difficiles, à part pour une infime minorité de « maîtres », et encore eux-mêmes ne conservent-ils leur position dominante qu’avec des efforts permanents, dans un contexte de compétition générale entre les Cités-États.
Henri V d’Angleterre, représenté debout en jeune prince de Galles, 1411-1413
Dans le féodalisme, la réalité est beaucoup plus statique. Les paysans et les nobles restent, peu ou prou, là où ils sont nés.
C’est tellement vrai que le mariage traditionnel des débuts du féodalisme, c’est le mariage entre cousins germains, dans une logique clanique.
C’est tout à fait marquant, car cette démarche est propre au tout début de l’esclavagisme ; le clan est le niveau avant la tribu. Il y a ainsi un redémarrage du processus de communauté élémentaire au sein même du féodalisme.
Comment est-ce possible ? C’est que, paradoxalement, les paysans ont une relative indépendance, ils forment une communauté clanique qui peut s’affirmer.
Pourquoi cela ? C’est que, dans le féodalisme, avant qu’un cadre strict ne soit établi, tout comme il faudra attendre en France le 11e siècle pour que le mariage soit encadré par la religion, tout est statique, mais de manière multiple.
Les territoires sont en concurrence. Si un seigneur permet davantage de choses chez lui, si on peut mieux vivre sur son territoire, alors des paysans vont s’enfuir des territoires voisins, pour aller sur le sien.
Le féodalisme implique la fragmentation : ce n’est pas comme dans l’esclavagisme, où il y a des empires ou du moins des Cités-États.
À l’époque de l’esclavagisme, il faut forcément appartenir à un peuple, ou bien une tribu.
Henri le Querelleur, duc de Bavière, vers 985
Naturellement, dans le féodalisme, il y a bien moins de solution individuelle que dans le capitalisme.
Néanmoins, cela en prend, très lentement, la direction et, paradoxalement, cela passe par le redémarrage par le début : par le mariage entre cousins germains, par l’établissement d’un clan.
Il faut ici avoir en tête l’aspect essentiel que représente la croissance des forces productives. Un esclave travaille mal, car il n’a aucune motivation pour bien faire les choses.
Il faut que le paysan se sente un minimum à l’aise pour travailler avec une certaine diligence, et donc les incitations matérielles vont s’installer au cœur de tout le dispositif productif du féodalisme.
D’où l’importance de la coutume dans la féodalité, tout comme le contrat de travail est essentiel dans le capitalisme. On n’est pas dans l’arbitraire de l’esclavagisme.
La coutume rassure le paysan ; il sait qu’il est perdant en bien des points, mais il existe des limites. Inversement, cela rassure le seigneur également, car il sait que les paysans acceptent la situation.
Grand Évangéliaire de saint Colomba, vers 800
Et, bien entendu, le seigneur va essayer de faire en sorte que la coutume enserre de plus en plus le paysan, jusqu’à tout faire pour l’empêcher de partir.
La coutume se transforme donc en droit ; le féodalisme implique l’expansion ininterrompue de l’arsenal juridique.
Le processus est, bien entendu, très lent ; un ouvrage ici connu est intitulé Coutumes de Clermont-en-Beauvaisis, compilé à la fin du 13e siècle par le juriste Philippe de Beaumanoir.
Il va de soi aussi que le droit se formalise avec le renforcement des institutions, notamment centrales : l’élévation du niveau des forces productives permet de disposer d’un personnel pour cela.
Les procès-verbaux des curies seigneuriales sont copiés, il y a des échanges, il y a des améliorations, des modifications, etc.
Cette pression juridique, qui se fonde sur l’écrit, est impensable sans prendre en compte le développement des premières villes. Celles-ci sont les bastions des commerçants et artisans, avec des revendications d’autonomie toujours plus marquées, exigeant des garanties juridiques.
L’Archange Gabriel de Visotski, 14e siècle
Et pour qu’il y ait le droit, il faut un État, au-delà des particularismes locaux. Le roi, qui gagne en importance tout au long du féodalisme, porte la loi, du moins symboliquement.
D’où la tradition d’en appeler à lui, en contournant les obstacles intermédiaires ; c’est surtout cela qui lui confère un statut tout à fait à part dans la population paysanne, qui se dit : si le Roi savait tout cela, il nous aiderait !
Cette croyance en un Roi juste s’appuie bien entendu sur le fait que celui-ci, dans sa quête de pouvoir, doit s’opposer aux seigneurs locaux, relevant de l’aristocratie tout comme lui, ainsi qu’aux villes soucieuses d’obtenir des libertés significatives, apparaissant pour cette raison même comme « au-dessus » des intérêts mesquins du point de vue du paysan.
Il ne faut donc pas avoir en tête que le féodalisme est le règne de l’instabilité et de l’arbitraire, malgré leur présence régulière bien sûr. La tendance qui prédomine, malgré tout, c’est le renforcement de la coutume, son établissement comme droit.
C’est le moteur idéologique donnant naissance à la monarchie absolue et la bourgeoisie elle-même, lorsqu’elle renverse le féodalisme, a comme premier sens de l’urgence d’établir un nouveau droit.
Le paysan est lié à sa terre et c’est ce qui le rassure, car la terre permet de se nourrir. Néanmoins, on reste dans une immense précarité alimentaire.
La question des calories et des carences est, si on regarde bien, le grand angle mort des historiens bourgeois. Jamais la question n’est abordée et les études semblent pratiquement impossibles.
Les raisons invoquées sont les grandes disparités selon les régions et les périodes, les différents rapports aux seigneurs et au pouvoir royal, les conditions climatiques, etc.
Tout cela a sa part de vérité, mais est mensonger dans le fond.
Les historiens bourgeois sont incapables d’affronter deux réalités : tout d’abord la nature violente de la féodalité, c’est-à-dire les rapports de lutte de classe, ensuite la production elle-même (et cela concerne le mode de production).
Bataille de Crécy, 1346, dans les Grandes Chroniques de France, vers 1415
Essayons de voir les faits en face. Voici les données répertoriées par la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, en 1994.
Elles permettent de voir les calories dont profitent chaque personne, il y a cinquante ans.
CALORIES PAR PERSONNE
Pays
1972-74
1975-77
1978-80
1981-83
1986-88
Inde
2203
1999
2100
2113
2104
Chine
2029
2087
2275
2460
2637
Bangladesh
1907
1910
1911
1923
1925
Brésil
2487
2514
2595
2621
2703
Égypte
2566
2727
2941
3184
3347
Mexique
2680
2780
2940
3099
3123
Belgique
3507
3511
3577
3765
3901
France
3124
3162
3249
3216
3312
Selon les historiens bourgeois, un paysan disposait en France, en 1200, d’entre 1 800 et 2 200 calories par jour.
C’est vrai, par contre, à condition qu’il n’y ait pas de disettes, de destructions par les conflits, etc. On parle vraiment en général, dans le cas d’une situation stable.
Cela voudrait dire que le paysan français, sur le plan alimentaire, aurait connu au mieux une situation relativement similaire aux paysans en Inde ou en Chine sept cents ans plus tard.
Aujourd’hui, dans le second quart du 21e siècle, la situation est bien différente : les engrais se sont généralisés, la mécanisation est quasi systématique, les échanges se sont mondialisés, etc.
Il y a cinquante ans, les conditions de vie étaient bien plus précaires dans le tiers-monde.
On sait comment étaient les paysans de Chine et d’Inde des années 1970 : faibles physiquement, marqués par la malnutrition, peu éduqués, sans aucune aisance matérielle.
Et on parle là de la seconde partie du 20e siècle, ce qui fait qu’on peut se douter que la situation était bien pire en 1200, où les échanges étaient incroyablement plus restreints, que ce soit au niveau des connaissances ou des outils, des biens comme des aides possibles.
C’est d’autant plus vrai si on tend à penser que le paysan, en France, disposait plus de 1800 calories que de 2 200, même si tendanciellement on devrait être entre les deux.
La nuance est importante, car avec 2 200 calories, on vit difficilement, en dessous on court derrière sa propre situation alimentaire.
Ce que cela implique, c’est que les paysans du Moyen Âge étaient faibles, avec une tendance à être faméliques.
Représentation du 13e siècle
Les carences étaient régulières, avec l’anémie et le rachitisme, sans parler des problèmes dentaires ; les corps étaient abîmés par le labeur, subissant l’arthrose, les déformations vertébrales.
Les paysans avaient une alimentation de choc, qui leur permettait de tenir : les bouillies, les galettes, les pains grossiers, bref les céréales composant l’écrasante majorité de ce qu’ils mangeaient, avec un apport bien plus ténu de légumineuses et de légumes.
Les corps tenaient donc, mais s’épuisaient inlassablement.
C’est ce qui explique que les paysans, malgré leur nombre, n’étaient pas en mesure de faire face aux chevaliers, aux seigneurs, qui eux étaient bien nourris, disposaient de chevaux et d’armes qu’ils savaient employer.
On est dans un rapport de force physique, que les historiens bourgeois masquent systématiquement.
Habitants de Tournai enterrant des morts de la peste noire, 14e siècle
Toutefois, ce qui forme un obstacle à la pensée bourgeoise, ce n’est pas seulement le rapport de force physique, avec une violence qu’ils masquent. Il y a aussi la question de la production.
Portons notre regard sur la production à la campagne, justement. La plupart du territoire consistait des forêts, des friches, des landes, des zones humides, ou bien en des prairies, des pâtures. Beaucoup de terres étaient inaccessibles.
On peut donc tabler sur autour de 15 % des terres disponibles pour l’agriculture. Bien entendu, le rendement était très faible.
Tous les paysans ne disposaient pas de charrues et d’animaux de trait, l’engrais n’existait pas en quantité suffisante pour que les sols ne s’épuisent pas.
Pour cette raison d’ailleurs, on pratiquait l’assolement triennal : une année de blé ou seigle, une année d’orge, avoine, ou légumineuses, puis une année de jachère pour laisser reposer la terre.
Le Repas de noce de Pieter Brueghel l’Ancien, 1567-1568
Ce qui fait qu’en pratique, des 15 % de terres agricoles, 1/3 se retrouvait en jachère, la moitié servant pour les céréales, le reste d’un côté pour les légumineuses, les légumes, le lin, de l’autre les pâturages, les vergers, les prairies.
On arrive alors à 2100 calories par jour par personne rien qu’avec les céréales.
Cependant, il y a les semences à conserver, les réserves à mettre en place, les taxes pour les couches dominantes, les pertes en raison des rats. On perd donc autour de 20/30 % de la production.
Cependant, il y a également d’autres produits qui sont consommés : les légumineuses, les légumes, les fruits, ainsi que le lait et la viande, même si bien plus rarement.
L’un dans l’autre, on s’y retrouve pour un certain équilibre.
Sauf que cet équilibre est tellement précaire sur sa base que les historiens ne parviennent pas à savoir combien il y avait de gens en France en 1200. La fourchette va de 12 à 20 millions de personnes !
Philippe IV le Bel, 1313
Néanmoins, on aura compris que cette question des calories est essentielle afin de comprendre comment la noblesse, minoritaire et armée, était en mesure d’affronter d’immenses masses paysannes qualitativement affaiblies.
La noblesse profitait de la centralisation qualitative des efforts quantitatifs, tandis qu’individuellement les paysans s’épuisaient aux récoltes, à réparer leurs maisons, à fabriquer et réparer des semblants de vêtements ainsi que des outils relativement rudimentaires, à trouver du petit bois pour le chauffage et la cuisson, à cueillir diverses plantes et racines dans les forêts, etc.
L’usure de la vie quotidienne épuisait mentalement une population analphabète, pendant que la noblesse s’exerçait physiquement et mentalement, établissant une psyché en phase avec un rôle dominateur.
Si on ajoute à cela la religion qui justifie l’ordre en place, les masses paysannes ne pouvaient qu’être terrifiées à l’idée de toute transformation portant en elle un risque immense sur le plan de la survie.
Un épisode comme celui de la peste noire, qui décima entre 30 et 60 % de la population européenne en 1347-1352, ne pouvait que provoquer une terrible hantise du lendemain à l’échelle de sociétés toutes entières.
La féodalité, c’est la campagne et on peut dialectiquement également inverser en disant que la campagne, c’est le féodalisme.
Du moment qu’il y a restriction, séparation, clivage… et en même temps une hiérarchie locale, alors des rapports féodaux s’inscrivent dans la réalité.
Même un pays capitaliste connaît le phénomène des notables dans les campagnes : c’est là le féodalisme qui se réactive, en se contorsionnant pour exister.
Dans L’idéologie allemande qui, rappelons-le, fut publiée pour la première fois en 1932 grâce à l’URSS de Staline, on a un exposé de cette question de la campagne par Karl Marx et Friedrich Engels.
Ils expliquent la nature des campagnes et le contraste avec les villes.
« La troisième forme est la propriété féodale ou liée à une structure d’ordres.
Si l’Antiquité partait de la ville et de son petit territoire, le Moyen Âge, lui, part de la campagne.
La population qui se trouvait là, clairsemée, dispersée sur une vaste étendue, peu accrue par l’arrivée des conquérants, conditionnait ce point de départ différent.
Au contraire de la Grèce et de Rome, le développement féodal commence donc sur un terrain beaucoup plus vaste, préparé par les conquêtes romaines et l’extension de l’agriculture qui leur était liée dès le départ.
Les derniers siècles de l’empire romain en décadence et la conquête par les Barbares détruisirent une large partie des forces productives ; l’agriculture avait sombré, l’industrie s’était effondrée par manque de débouchés, le commerce s’était assoupi ou avait été brutalement interrompu, la population rurale et urbaine avait diminué.
Ces conditions initiales, et l’organisation de la conquête qui en découlait, développèrent, sous l’influence de la structure militaire des Germains, la propriété féodale.
Celle-ci repose, comme la propriété tribale et la propriété communautaire, également sur une entité collective, en face de laquelle se dressaient, non pas comme dans l’Antiquité, les esclaves, mais les petits paysans asservis en tant que classe des producteurs directs ; avec la formation complète du féodalisme s’ajoute encore l’opposition aux villes.
L’articulation hiérarchique de la possession foncière, et les groupes armés qui suivaient et accompagnaient cette dernière, donnèrent à la noblesse le pouvoir sur les serfs.
Cette articulation féodale était, autant que la propriété communautaire antique, une association contre la classe dominée des producteurs ; seuls étaient différents la forme de l’association et le rapport aux producteurs directs, parce que régnaient des conditions de production différentes.
À cette articulation féodale de la possession foncière correspondaient, dans les villes, la propriété corporative, l’organisation féodale de l’artisanat. La propriété consistait ici principalement dans le travail de chaque individu.
La nécessité de l’association contre l’association de la noblesse pillarde, le besoin de halles de marché communes en un temps où l’industriel était en même temps commerçant, la concurrence croissante de serfs accourant en flot dans des villes prospères, l’articulation féodale de tout le pays amenèrent les corporations ; les petits capitaux économisés peu à peu par les artisans et le nombre stable de ceux-ci dans une population croissante développèrent la condition de compagnon et celle d’apprenti, ce qui mit en place dans les villes une hiérarchie analogue à celle des campagnes. »
Dans ce rapport, les campagnes l’emportent, car ce sont elles qui apportent de quoi survivre.
Les villes apportent de quoi vivre de manière meilleure, mais dans tous les cas les forces productives sont faibles et tout cela ne va pas bien loin.
Karl Marx et Friedrich Engels constatent ainsi que :
« La propriété principale, pendant l’époque féodale, consistait donc, d’un côté, en une propriété foncière à laquelle était attaché le travail servile, et, d’un autre côté, en un travail propre avec un petit capital dominant le travail des compagnons.
L’articulation de ces deux formes était conditionnée par les limites du système de production, la culture du sol, faible et grossière, et la production artisanale.
Il y eut peu de division du travail même à l’apogée du féodalisme.
Chaque pays connaissait en son sein l’opposition de la ville et de la campagne ; l’articulation en ordres était assurément très fortement prononcée, mais en dehors de la distinction entre princes, noblesse, clergé et paysans à la campagne, et maîtres, compagnons, apprentis et bientôt populace de journaliers dans les villes, il ne se produisit aucune division significative.
Celle-ci était rendue difficile dans l’agriculture par l’exploitation parcellaire, à côté de laquelle surgit l’industrie domestique des paysans eux-mêmes ; dans l’industrie, le travail n’était nullement divisé à l’intérieur de chaque métier, et très peu entre les différents métiers.
Dans les villes les plus anciennes, la séparation de l’industrie et du commerce préexistait, mais elle ne se développa que plus tard dans les villes plus récentes, lorsque les villes entrèrent en rapports les unes avec les autres.
La constitution en royaumes féodaux de territoires assez vastes était un besoin pour la noblesse terrienne comme pour les villes. L’organisation de la classe dominante, la noblesse, eut donc partout un monarque à sa tête. »
Le féodalisme implique la monarchie comme union centrale symbolique des divisions locales réelles, tout comme le féodalisme a besoin des villes comme excroissance de la campagne formant un lieu d’échange central de l’artisanat local.
Le féodalisme affirme une unité générale en tant qu’il est lui-même restreint ; le paysan est lié à sa terre en particulier, car il en va ainsi en général dans une société de seigneurs et de paysans, avec des commerçants et artisans existant parallèlement à eux.
L’exemple des Vikings est significatif, car on imagine bien des hommes particulièrement grands et musclés, bien formés aux armes, massacrant des moines et des paysans sans défense.
On peut et on doit même transposer cela au rapport entre les seigneurs et les paysans.
La question des calories doit être analysée en tant que telle, mais disons déjà que les paysans sont faibles, affamés, carencés, alors que les seigneurs se nourrissent à leur faim et sont éprouvés au combat.
C’est même leur obsession.
Chevalier dans le Codex Manesse (1305-1315)
En effet, le féodalisme vient de l’esclavagisme, on a affaire à des hommes en armes.
Ils n’ont pas instauré l’esclavagisme, car l’occasion ne s’y prêtait pas, mais ils ont la même démarche agressive.
Être fort physiquement, apte à combattre, prêt à toujours faire valoir ses droits supérieurs, telle est l’idéologie portant le seigneur dans sa vie quotidienne.
C’est à ce titre qu’il se réserve le droit de chasser.
Ce n’est pas seulement pour se réserver les animaux de la forêt, c’est aussi un entraînement militaire, cela forge des mentalités bien définies qui doivent absolument être réservées à l’élite.
La chasse est une idéologie en tant que telle, à la fois comme raffinement et comme sport, comme entraînement au maniement des armes au même titre que l’escrime.
Miniature de 1287
Il y a par conséquent une véritable profusion d’armes améliorées, modernisées ou nouvelles, avec des gammes infinies selon l’utilisation visée.
On pense bien entendu au seigneur avec une lourde épée, une longue lance, une hache, une massue, un bouclier, mais tout ce matériel relève d’une véritable activité industrieuse à l’échelle continentale.
Pour faire simple, notons que pour le matériel principal, l’évolution est la suivante : les seigneurs ont une armure en cuir avec des plaques de métal, qui sera remplacée par une cotte de mailles en métal, qui cédera elle-même à la fameuse armure, extrêmement lourde par ailleurs.
Les chevaux eux-mêmes seront munis d’armures, car tout seigneur a son cheval et c’est ce qui va donner naissance à l’idéologie de la chevalerie.
Une joute dans le Codex Manesse (1305-1315)
Au sens strict, la chevalerie consiste en une catégorie sociale particulière, celle des chevaliers.
Ils appartiennent à la noblesse inférieure et utilisant une partie de leurs richesses pour se procurer et entretenir tout l’équipement (au 12e siècle, cela équivaut chaque année aux revenus de l’agriculture sur 150 hectares).
En réalité, la chevalerie est tout un dispositif idéologique, qui vise à valoriser l’esprit de corps des seigneurs.
C’est la raison pour laquelle des tournois étaient organisés de manière régulière par les empereurs, les rois ou les plus grands seigneurs.
Cela s’associe aux trouvères et aux troubadours, payés par les seigneurs pour réciter des vers racontant l’héroïsme de figures plus ou moins mythiques ; c’est ce qu’on appelle la chanson de geste.
Jean II adoubant des chevaliers, Enluminure du 15e-16e siècle
Tout un travail est à mener ici, mais il ne faut pas se leurrer : derrière la prétendue noblesse d’esprit des chevaliers il y a la pratique d’écrasement des paysans dans le sang.
La chevalerie est une idéologie, qui vise à galvaniser les seigneurs, à maintenir la pression militaire, à établir une séparation fondamentale avec les larges masses.
On remarquera d’ailleurs que même si la chevalerie s’inscrit dans les croisades, elle possède une dynamique interne qui relève fondamentalement des seigneurs, et non de la religion.
C’est vrai pour toutes les chevaleries, sans exception, qui sont normalement liées à la féodalité, mais qu’on retrouve dans l’esclavagisme.
Dans tous les cas, il y a la revendication de l’honneur, du courage plein d’abnégation, de la loyauté, du code d’honneur, de la maîtrise de soi, du sens du sacrifice, etc.
Tout cela est une fiction militariste ; c’est un masque pour former les combattants de la classe des seigneurs à être prêts à sauver leur classe, coûte que coûte.
Bible Maciejowski; vers 1250
Mentionnons ici la furūsiyya qui est l’idéologie chevaleresque islamique (fusion des traditions combatives arabes et de l’esprit dynastique persan), les samouraïs japonais (avec l’art du Bushido), les Rajputs du Rajasthan, les guerriers mongols, les cavaliers songhaïs de la vallée du fleuve Niger, les cosaques, etc.
Ce qu’on appelle les arts martiaux sont des méthodes relevant de cette idéologie ou bien s’y rattachant : le krabi-krabong thaïlandais, le iaido japonais, le kung fu chinois, le bokator cambodgien, le karaté et le ninjutsu japonais, le kalarippayatt indien, etc.
On est ici au croisement de l’entraînement militaire propre à une caste et d’un système codifié de combat, avec toujours un arrière-plan idéologique.
Cette démarche chevaleresque est toujours liée à l’idée d’être en permanence sur la brèche, d’avoir possiblement toujours à combattre, de manière imprévue.
Le château de Caerlaverock
Elle démasque sa réalité de classe quand on sait que, loin des contes oraux et écrits sur les chevaliers héroïques comme ceux de la Table ronde, les seigneurs européens vivaient dans des châteaux-forts.
Initialement en bois, ils furent ensuite construits en pierre une fois le féodalisme bien installé, avec des murs de pierre pouvant atteindre soixante mètres de hauteur, bien sûr des douves et un pont-levis.
Prendre d’assaut une telle place forte était extrêmement difficile ; cela exigeait des appareils pour lancer des pierres et des objets incendiaires, des tours en bois sur roues amenées le plus près possible des murailles.
Dans la pratique, cela consistait surtout en un siège pouvant durer des mois.
S’il ne faut pas nier la dimension réelle des combats menés par les seigneurs, et ce même perpétuellement, il ne faut pas y voir un courage formidable ni attribuer à la chevalerie une valeur en soi.
C’était un principe militariste d’éducation à visée pratique : le maintien de la domination, son renforcement à chaque occasion.
Nous sommes au 10e siècle et les Vikings, très actifs depuis quelques décennies par des raids, sont à l’offensive dans ce qui est l’actuelle Normandie.
Mais depuis les décennies 850-860, les Vikings sont montés en puissance, lançant de véritables expéditions au long cours. Nantes, Angers, Tours, Blois, Orléans… sont plusieurs fois prises et pillées.
Paris est de nouveau une cible en 856-857, en 861 et en 885, après l’avoir été en 845 ; la fuite des religieux chrétiens devant les avancées Vikings fut notamment décrite par Ermentaire de Noirmoutier.
Aussi, lorsque le chef Viking Rollon est à la tête d’une nouvelle expédition, en 910-911, le roi des Francs Charles III le Simple décide de négocier avec lui, espérant en faire un allié.
Cela donne le traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911.
Rollon reçoit une partie de la région dénommée Neustrie : il devient à cette occasion chrétien et prend le nom de Robert ; son arrière-arrière-arrière-petit-fils est le fameux Guillaume le Conquérant.
En échange, Rollon va servir de tampon envers les autres Vikings ; cela protège ce flanc militairement.
Le chroniqueur Dudon de Saint-Quentin raconte notamment cet épisode dans De moribus et actis primorum Normanniae ducum (« Des mœurs et des Actions des premiers ducs de Normandie »), une fameuse chronique du début du 11e siècle.
On y lit que :
« La terre qui leur fut concédée s’étend donc du pays de Ponthieu, qui la jouxte à l’est, le long de la mer anglaise, qui la baigne au nord, jusqu’à la Bretagne, qui borde sa frontière à l’ouest ; sur la lisière ouest et sud, elle confine avec le pays du Mans jusqu’au pays de Chartres ; et du pays de Chartres jusqu’au Ponthieu, elle est limitrophe du Vexin et du Beauvaisis jusqu’au pays de Ponthieu.
Lorsque le duc Rollon eut reçu en fief héréditaire cette terre que le roi des Francs avait délimitée pour lui, il la répartit entre ses hommes, selon les mérites qu’il reconnaissait à chacun, tout en se réservant pour son usage personnel tout ce qui s’y trouvait de plus précieux. »
Rollon devint duc, prit la meilleure part et distribua le reste aux autres. On devine bien que s’il est duc, c’est qu’il ne cultive lui-même pas la terre.
On imagine bien également que les quelques milliers de Vikings l’accompagnant ne se sont pas installés comme paysans, l’inverse des dizaines de milliers de personnes déjà présentes dans la région.
Pourtant, de son côté, Lucien Musset, professeur d’Histoire de l’Université de Caen, écrit en 1986 dans Quelques observations sur esclavage et servage dans la Normandie ducale qu’il n’y a pas eu de paysans transformés en serfs à ce moment-là.
« L’inexistence du servage dans la Normandie des XIe et XIIe siècles est un fait parfaitement connu et vérifié.
Mais le duché avait certainement connu, avant 1025 environ, un esclavage fondé sur la traite qui paraît bien d’origine nordique ; il était sans doute de caractère surtout domestique. Il ne touche que des individus peu nombreux et ne fut pas durable ; on ne connaît aucun affranchi.
Ensuite, pour le XIe siècle, on possède de rares mentions de serfs : une demi-douzaine de vrais serfs ruraux, presque tous avant 1050 ; un asservissement pour dettes, une mention imprécise d’asservissement pénal, enfin une poignée de « sainteurs » s’asservissant eux-mêmes par dévotion ; aucun collibert enfin.
Tout ceci disparaît avec le début du XIIe siècle.
Le servage ne laisse ensuite comme traces que des survivances de vocabulaire, d’ailleurs fort rares et s’expliquant presque toutes par l’influence des provinces voisines.
Donc, dans la très faible mesure où il a existé avant 1100, le servage normand ne fut jamais qu’un phénomène marginal.
Le statut normal des hommes en Normandie a toujours été la liberté. »
Tout cela est absurde, naturellement, surtout que si on creuse (avec grande difficulté), on tombe sur une immense révolte paysanne en Normandie en 996-997.
Même s’il est vrai que celle-ci ne fut pas chroniquée à l’époque, il est révélateur que les historiens n’y voient pas l’expression d’une situation bien déterminée : celle du servage, qui soi-disant n’existait pas en Normandie, parce qu’il n’est pas inscrit dans les textes.
Il a été parlé plus haut de la chronique intitulée De moribus et actis primorum Normanniae ducum (« Des mœurs et des Actions des premiers ducs de Normandie »), au début du 11e siècle. Elle fut suivie d’une seconde du même type quelques décennies plus tard, Gesta Normannorum ducum (« Exploits des ducs des Normands »), écrite par Guillaume de Jumièges.
Voici comment l’écrasement des paysans révoltés est présenté.
« CHAPITRE II.
Avec quelle sagesse il [Richard II] réprima la conspiration générale tramée par les paysans contre la paix de la patrie.
Tandis qu’il était ainsi infiniment riche de tant de bonnes qualités, au commencement de son jeune âge, il s’éleva dans l’intérieur du duché de Normandie un certain germe empoisonné de troubles civils.
Dans les divers comtés du pays de Normandie, les paysans formèrent d’un commun accord un grand nombre de conventicules, dans lesquels ils résolurent de vivre selon leur fantaisie, et de se gouverner d’après leurs propres lois, tant dans les profondeurs des forêts que dans le voisinage des eaux, sans se laisser arrêter par aucun droit antérieurement établi.
Et afin que ces conventions fussent mieux ratifiées, chacune des assemblées de ce peuple en fureur élut deux députés, qui durent porter ses résolutions pour les faire confirmer dans une assemblée tenue au milieu des terres.
Dès que le duc en fut informé, il envoya sur-le-champ le comte Raoul [d’Ivry] avec un grand nombre de chevaliers, afin de réprimer la férocité des campagnes, et de dissoudre cette assemblée de paysans.
Raoul exécutant ses ordres sans retard, se saisit aussitôt de tous les députés et de quelques autres hommes, et leur faisant couper les pieds et les mains, il les renvoya aux leurs, ainsi mis hors de service, afin que la vue de ce qui était arrivé aux uns détournât les autres de pareilles entreprises, et rendant ceux-ci plus prudens les garantît de plus grands maux.
Ayant vu ces choses, les paysans abandonnèrent leurs assemblées, et retournèrent à leurs charrues. »
On a ici un bon exemple – terrible – d’installation d’une force armée, d’un asservissement qui a du mal à se calibrer, car provenant de l’extérieur, ce qui provoque une rupture et une remise à plat des rapports.
Une fois cela réalisé, cela permit un élan au duché, qui jusqu’en 1144 agit avec une grande indépendance, faisant de Rouen, Fécamp puis Caen ses bastions.
On a même en 1066 la fameuse campagne de Guillaume le Conquérant en Angleterre, dont il devint roi.
La bataille de Stamford Bridge en 1066 (vu en 1250), opposant les Anglais avec le roi Harold aux Norvégiens alors que Guillaume le Conquérant a déjà débarqué en Angleterre ; les Anglais sont ensuite défaits à Hastings
Regardons justement comment la conquête a pris forme. On s’aperçoit alors qu’il s’est passé la même chose que pour le duché de Normandie.
Guillaume le Conquérant a donné les terres prises aux aristocrates anglo-saxons à des barons, en les dispersant afin de les empêcher d’être en mesure de former un bloc territorial homogène.
Ces barons remirent des concessions à des éléments subalternes (en grande majorité normands), qui eux-mêmes firent de même. On a alors tout un système pyramidal… où les serfs sont invisibles, et pourtant à la base de tout le système.
En pratique, il y a 1 100 propriétaires terriens, dont 200 grands barons et 300 ecclésiastiques.
Tapisserie de Bayeux, 11e siècle, montrant ici la mort du roi Harold à la bataille d’Hastings en 1066
En face, la quasi-totalité des paysans sont des serfs, comme le confirme vingt ans plus tard, un recensement foncier et démographique du pays, appelé « Livre du Jugement dernier », qui fournit au roi le nombre de terres, de vassaux auprès des barons normands, d’animaux de ferme, etc.
On notera que le processus exige que tout propriétaire terrien appartienne automatiquement à la noblesse, ce qui agrandit le cadre de celle-ci, même si bien évidemment l’élite était un groupe fermé, vivant exclusivement de manière parasitaire (les barons, les représentants du haut clergé tels les archevêques, évêques et abbés des grands monastères).
Pareillement, un homme ne relevant pas du servage pouvait payer afin d’éviter un tribunal local et se retrouver devant la cour royale. Cela veut dire que si les paysans faisaient face à la justice du seigneur local, la minorité parasitaire se retrouvait face à une justice différente, supervisée par le roi.
Une page du « Livre du Jugement dernier », 1086
Il va de soi également que cette nouvelle noblesse s’empressa de construire des forteresses et des châteaux, afin de se prémunir des révoltes, mais bien sûr également pour se lancer dans une féroce concurrence ou compétition contre les voisins, voire contre le roi.
Quand on s’intéresse à pourquoi le féodalisme a existé (et existe encore) historiquement, il faut se dire : pourquoi y a-t-il eu le féodalisme, au lieu d’un nouvel esclavagisme ?
Pourquoi, lorsque l’Empire romain s’effondre, y a-t-il un Moyen Âge féodal en Europe, au lieu d’un nouvel esclavagisme ?
Après tout, ce sont des barbares qui ont amené la destruction de Rome. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils réinstallent l’esclavagisme, à leur manière.
La réponse est la suivante : l’esclavagisme n’a pas été rétabli par les barbares, parce que ce n’était pas possible. Les conditions ne le permettaient plus.
Icône de la victoire de Novgorod sur André Ier Bogolioubski, 12e siècle
Cela sonne étrange de dire les choses ainsi, car à un moment, l’esclavagisme existait toujours en Mésoamérique, avec bien des siècles plus tard toujours une brutalité sanglante qui frappa les esprits des conquistadors découvrant les Aztèques et les autres peuples.
Pourquoi justement les Aztèques, qui arrivent très tardivement sur la scène historique, au début du 14e siècle, ont-ils établi (ou plutôt rétabli) l’esclavage lors de leur victoire, alors qu’en Europe, avec la chute de Rome en 476, l’esclavagisme s’efface au fur et à mesure ?
Tout est lié à la question de l’alimentation.
Lorsqu’on pense aux dominants, on a toujours en tête leurs richesses, leur opulence.
C’est vrai, bien entendu, mais pour que ces dominants puissent être en place, il faut que la population qui les sert ait à manger.
C’est la reproduction de la vie qui est la clef de tout mode de production, de sa possibilité, de son développement, de son renversement.
Lorsque les Aztèques parviennent à instaurer leur domination, depuis la Cité-État de Tenochtitlan, ils sont obligés de pratiquer l’esclavage.
Tenochtitlan et le lac Texoco, sur lesquels sera construite la ville de Mexico
Il n’y a, en effet, pas d’animaux de trait. C’est pour cela qu’il y a cette fameuse question de la roue, que les Aztèques n’auraient pas découverte.
En réalité, il n’y avait pas d’animaux pour tirer un véhicule, et de plus l’utilisation du métal était d’un très bas niveau. La métallurgie est découverte vers l’an 800 seulement et les alliages ne seront jamais découverts.
On a ainsi une civilisation développée, mais de type esclavagiste et techniquement à l’âge de pierre.
Pour prendre un exemple pittoresque inverse, les Inughuit – les Inuits vivant le plus au Nord du Groenland – ont survécu, car ils avaient réussi à trouver le moyen de fabriquer des armes en métal pour chasser. Le fer utilisé provenait… d’une météorite.
Ahnighito (la Tente), le principal fragment (pesant 31 tonnes) de la météorite du cap York
C’est un exemple significatif de nuance, puisqu’on a un peuple vivant à l’époque des chasseurs-cueilleurs en termes de mode de production, mais sorti par contre de l’âge de pierre.
Inversement, les Aztèques avaient déjà bien progressé dans le mode de production esclavagiste, tout en restant sur bien des plans à l’âge de pierre.
Sans alliages ni animaux de trait, sans outils appropriés ni élevages, les Aztèques étaient historiquement coincés.
Concrètement, si on doit bien entendu regretter l’emploi d’animaux comme véritables esclaves, historiquement l’humanité a été obligée d’avoir cette pratique pour transformer la réalité.
Sans cet appui, pas de développement de l’agriculture.
Sans développement de l’agriculture, on en reste à l’esclavage. La charrue mérite à ce titre une étude en soi, au même titre que les moulins à eau et à vapeur, l’horloge solaire et mécanique.
Le Christ reçoit une église de la part d’Otton Ier, empereur du Saint-Empire, 10e siècle
Karl Marx, dans ses études personnelles, s’est appesanti très lourdement sur cette question de la technique et de son importance dans un mode de production.
C’est que les connaissances scientifiques et les capacités techniques apportent beaucoup de nuances et produisent des différences dans la production.
Comme Karl Marx le formule dans Misère de la philosophie :
« Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives.
En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et, en changeant leur mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux.
Le moulin à bras vous donnera une société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel. »
Karl Marx, qui a compris la dimension des modes de production en tant que moyen de reproduire la vie de l’espèce humaine sortie de la Nature (pour ensuite y retourner dans le Communisme), ne pouvait qu’étudier avec fascination, dans un esprit systématique, les facteurs-clefs faisant progresser la production.
Il faut se rappeler également du contexte de l’époque : Karl Marx est né en 1818, Jules Verne en 1828 ; ils sont pratiquement de la même génération, celle d’une révolution faisant passer des ateliers aux usines.
L’humanité améliore les techniques, découvre de nouvelles ressources.
Cela permet de mieux comprendre le cheminement de l’humanité à travers les siècles, les millénaires.
Dans une lettre de 1846 à Pavel Vasilyevich Annenkov, Karl Marx souligne de la manière suivante le caractère « forcé » de l’existence d’un mode de production, relativement aux forces sociales en présence.
« Qu’est ce que la société, quelle que soit sa forme ? Le produit de l’action réciproque des hommes.
Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout.
Posez un certain état de développement des facultés productives des Hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation.
Posez de certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile.
Posez telle société civile et vous aurez tel état politique, qui n’est que l’expression officielle de la société civile. »
Ainsi, si le féodalisme existe, c’est que l’esclavagisme ne pouvait plus exister. D’où justement que parfois le processus s’arrête en chemin ou bien est corrompu.
Les chrétiens d’Europe étaient ainsi horrifiés de voir que l’Islam, pourtant clairement d’expression féodale (et non barbare), assume l’esclavage à très grande échelle.
Une telle démarche de l’Islam provient, comme on l’a étudié, du fait que le féodalisme a été produit par en haut, par la conquête militaire et l’établissement d’une religion capable d’avoir le même « niveau » que le christianisme (que Mahomet interprète selon la tradition de Jacques avec son judaïsme prolongé, opposé à Paul l’universaliste).
En fait, l’esclavage est une forme obligatoire lorsqu’on cherche à forcer le cours des choses, du point de vue d’un empire.
Il n’a plus sa place lorsqu’on laisse les forces productives se développer suivant un cours naturel de développement.
Mais ce n’est jamais un choix. Ce sont les conditions historiques qui déterminent cela.
Sacramentaire de Drogon, vers 850
Concrètement, qu’est-ce que cela donne ? Prenons une situation typique dans le cadre des restes de l’Empire romain.
On a une masse d’hommes en armes, au moins plusieurs milliers ou dizaines de milliers. Ils conquièrent un territoire, mais décident de s’établir au lieu de repartir.
Si on était dans une logique esclavagiste, ces conquérants vont établir une Cité-État et exiger un tribut sur les populations environnantes, tout en réduisant en esclavage une grande partie de celles-ci.
Cependant, dans la logique féodale, les territoires sont répartis.
Le chef s’approprie la plus grosse part, mais remet des territoires et des richesses à ses subordonnés directs, et le tout ruisselle chez l’ensemble des conquérants.
L’unité des conquérants qu’on avait dans la logique esclavagiste cède le pas à une fragmentation.
Les invasions germaniques démantelant l’Empire romain (wikipedia)
Mais pourquoi les territoires sont-ils répartis ? S’ils le sont, c’est que c’est inévitable.
En effet, les territoires conquis ne sont pas peuplés seulement de tribus ou de la population d’une Cité-État.
Ceux qui y vivent sont des paysans, localisés de manière plus ou moins dispersée, en petites unités relativement éparpillées. Cette situation a été provoquée par l’effondrement de l’Empire romain, qui s’est constitué dans un élargissement savamment réparti.
L’Empire romain a, en effet, confié des lopins de terre à ses vétérans de l’armée, à des colons ou à des paysans lors de tentatives de pénétrer puissamment les territoires conquis.
Et lors de son effondrement, les grandes propriétés terriennes se sont effondrées, renforçant le morcellement.
Triptyque de la fin du 14e siècle
Lorsque des envahisseurs se retrouvent avec un tel panorama, ils n’ont bien évidemment pas le choix.
Au lieu d’établir une Cité-État irradiant une vaste zone de peuples devant accorder des tributs, ils s’organisent de telle manière à ce que localement ils disposent de la domination, avec une capacité d’intervention militaire en cas de révolte contre eux.
C’est le principe du seigneur dans son château-fort, pour se protéger des autres seigneurs mais également des paysans, et toujours prêt à prendre les armes contre les uns ou les autres.
Un bon exemple est l’installation des Vikings en Normandie : à peine installés, ils durent faire face à une grande révolte organisée, qu’ils écrasèrent dans le sang.
On aura compris que le féodalisme existe lorsqu’on vit mieux que dans l’esclavagisme, mais dans une précarité tout de même très grande. L’humanité se focalise sur l’agriculture, afin de survivre.
95 % de la population relève des activités agricoles.
L’aristocratie, dont le Roi fait partie, est une minorité parasitaire, qui prétend avoir une légitimité à posséder les terres et donc à prélever une rente sur les paysans.
Ceux-ci, dans un état misérable, acceptent leur sort plus enviable que l’esclavage. C’est le féodalisme.
Voici comment Lénine, en 1899, présente la chose, de manière synthétique. Il le fait dans une étude intitulée Le développement du capitalisme en Russie : il démontrait alors qu’en Russie, le féodalisme avait déjà été dépassé.
« Pour étudier le système actuel de l’économie seigneuriale, il faut prendre pour point de départ le régime qui dominait à l’époque du servage.
L’essentiel du système économique de cette époque était que dans toute unité d’exploitation foncière, c’est-à-dire dans tout domaine patrimonial, la totalité de la terre était divisée en deux parts : en terres seigneuriales et terres paysannes.
Ces dernières étaient accordées sous forme de lots aux paysans qui la cultivaient eux-mêmes avec leur matériel et en tiraient leurs moyens de subsistance (ils recevaient également d’autres moyens de production: forêt, parfois du bétail, etc.).
Suivant la terminologie de l’économie politique théorique, le produit du travail qu’effectuaient les paysans sur cette terre constituait le produit nécessaire : nécessaire pour les paysans en tant qu’il leur procurait les moyens de subsistance, nécessaire pour le seigneur, en tant qu’il lui assurait la main-d’œuvre (tout comme dans la société capitaliste, le produit nécessaire est celui qui compense la partie variable du capital).
Le surtravail des paysans consistait à cultiver la terre du seigneur avec le même matériel qu’ils utilisaient pour cultiver la leur ; le produit de ce travail allait au seigneur.
On voit que le surtravail se distinguait territorialement du travail nécessaire.
Quand les paysans travaillaient pour le seigneur, cela se passait sur les terres seigneuriales. Quand ils travaillaient pour eux, cela se passait sur leur lot.
Pour le seigneur ils travaillaient tels jours de la semaine ; pour eux-mêmes, les autres jours.
Dans ce système, le « lot » concédé au paysan était donc une sorte de salaire en nature (pour employer le langage d’aujourd’hui), ou un moyen d’assurer de la main-d’œuvre au seigneur.
La « propre » exploitation des paysans sur leur lot était la condition de l’économie seigneuriale. Elle avait pour but non pas d’assurer des moyens d’existence aux paysans, mais d’assurer de la main-d’œuvre au seigneur.
C’est ce système économique que nous appelons l’exploitation fondée sur la corvée.
Pour que ce système prédomine, il va de soi qu’il est indispensable que soient réunies les conditions suivantes.
1° La suprématie de l’économie naturelle.
Le domaine féodal devait former un tout isolé, se suffisant à lui-même, ayant des liens très faibles avec le reste du monde.
Le fait pour les seigneurs de produire du blé pour la vente – production qui s’était considérablement développée pendant les derniers temps du servage – annonçait déjà la décomposition de l’ancien régime.
2° Le producteur immédiat devait être doté de moyens de production en général et de terre en particulier.
Bien plus, il devait être attaché à la glèbe, sinon le seigneur n’avait pas de main-d’œuvre garantie.
On voit que les moyens employés pour obtenir le surproduit dans le système fondé sur la corvée et dans l’économie capitaliste sont diamétralement opposés ; dans le premier cas, ces moyens sont basés sur le fait que le producteur est doté d’un lot de terre, dans le second cas, ils sont basés sur le fait qu’il est libéré de la terre.
3° Autre condition de ce système d’exploitation : le paysan devait dépendre personnellement du seigneur.
En effet, si ce dernier n’avait plus exercé une autorité directe sur la personne du paysan, il lui aurait été impossible d’obliger à travailler pour lui un homme qui était pourvu d’un lot de terre et qui avait sa propre exploitation.
Il fallait donc une « contrainte extra-économique », comme dit Marx en définissant ce régime économique (qu’il ramène, comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, à la catégorie de la rente-prestations de travail. Le Capital, III, 2. 324).
Cette contrainte peut prendre les formes les plus variées et les degrés les plus divers, allant du servage au statut juridique inférieur des paysans.
4° Enfin, ce système a comme condition préalable et comme conséquence un niveau extrêmement bas et routinier de la technique.
Car c’est entre les mains de petits paysans écrasés par la misère, avilis par leur dépendance personnelle et par leur ignorance, que se trouve toute l’exploitation agricole. »
Le mode de production féodal correspond à une certaine étape du développement de l’humanité ; il existe comme dépassement de l’esclavage à l’échelle locale et comme prélude des échanges généralisés du capitalisme.
Quand on pense au féodalisme, on a en tête l’image du paysan asservi devant travailler pour son seigneur. Ce n’est pas de l’esclavage, mais le servage ne fait pas rêver pour autant.
C’est vrai et faux en même temps, car au fond, dans le féodalisme, il y a une sorte d’accord, de transaction, de modus vivendi.
Le seigneur veut, en effet, que la production lui permette de satisfaire à sa propre vie aisée (relativement à l’époque) et il sait qu’il a besoin d’une certaine bonne volonté du paysan pour parvenir à ses fins.
Le paysan, quant à lui, accepte d’être dépossédé dans la mesure où il peut mener une vie meilleure que s’il était esclave.
Il ne s’agit donc pas d’un accord unilatéral, comme justement entre le maître et l’esclave.
Il s’agit d’une sorte de compromis, établi sur le tas, qui sera lentement formalisé.
Le labour présenté dans Les Très Riches Heures du duc de Berry, 15e siècle
Les choses iront également parfois en s’améliorant, parfois en empirant, suivant les tendances propres aux localités, aux régions, aux États, au contexte géographique, à la situation climatique, à la lutte des classes, etc.
Quelle forme a ce compromis toutefois, en substance ?
Concrètement, on devine facilement la forme de l’exploitation : le seigneur s’approprie une partie de l’argent du paysan.
Sauf que pour cela, il faut déjà que l’argent circule.
En pratique, il faut du temps pour cela et c’est là que les commerçants vont monter en puissance tout au long du Moyen Âge européen.
Le seigneur récupère une partie de la production et les commerçants vont se charger de le lui acheter, lui fournissant de l’argent pour s’acheter ce qu’il souhaite.
Le seigneur dispose donc d’une rente, fournie par le paysan, mais avant la rente-argent, il y a la rente en biens produits, car l’économie est encore à un niveau très rudimentaire.
Mais le seigneur ne profite pas seulement de ce que les paysans lui fournissent et qui est vendu par des commerçants jouant le rôle d’intermédiaires.
On a aussi toute une variété de paiements et de travaux justifiés pour différentes raisons.
C’est ce qu’on appelle la corvée.
Une illustration médiévale de la corvée
Il y a les frais relevant de l’utilisation obligatoire du four et du moulin locaux, il y a des amendes et des « cadeaux », il y a le travail obligatoire pour différentes activités concernant la vie locale (entretien des routes, nettoyage des fosses, etc.).
Le paysan est donc écrasé par le seigneur qui s’approprie une partie du fruit de son travail, à la fois directement mais également indirectement en raison des services rendus de manière obligatoire.
Le paysan est exploité par la rente et la corvée.
Pourquoi accepte-t-il cela ?
Naturellement, il n’a pas de regard extérieur sur les choses, mais il sent bien qu’il est exploité, opprimé ; il lui arrive par ailleurs de se révolter, dans un cadre de masse.
Cependant, les conditions de vie sont difficiles et le paysan dispose face à lui d’un cadre organisé qu’il apprécie. Il est lié à la terre, qui permet de survivre et même, au fur et à mesure, de vivre de manière un peu meilleure.
Enluminure française du 13e siècle
Il sait aussi qu’il ne peut pas devenir esclave, car les institutions sont fortes, appuyées par sa propre exploitation, et que la religion (ici chrétienne) est la garantie qu’un retour en arrière n’est pas possible.
Autrement dit, le paysan est perdant, il participe à sa propre perdition, mais cela lui assure une certaine sécurité.
C’est également ce qui lui fait accepter les impôts relevant de l’État central et la taxe d’une partie de son travail qui revient aux institutions religieuses (la fameuse « dîme » en France, à hauteur de 10 % de la récolte).
Face au seigneur, l’État central et l’Église peuvent d’ailleurs être des alliés. On retrouve le principe de l’équilibre des forces, des rapports de dépendance permettant une certaine situation, le tout dans le contexte d’une humanité très arriérée.
Le seigneur, l’État féodal, la religion : voilà ce que permet l’exploitation du paysan, paysan qui en retour profite de cette exploitation dans la mesure où, au moins, il n’est pas esclave, tout en étant relié à la terre qui permet d’assurer les moyens de subsistance.
Enluminure issue des Chroniques de Saint-Denis présentant l’exécution de rebelles paysans, 14e siècle
On peut même voir que le paysan va profiter du système, dans ses marges tout d’abord, puis de plus en plus.
Pourquoi cela ? C’est qu’historiquement, dès que c’est possible, il y a une autonomie toujours plus grande confiée aux paysans.
C’est vrai pour la France autour du 10e – 11e siècles, qui forment un tournant. Les seigneurs abandonnent toujours plus leur rôle de gestionnaire ordonnant aux paysans ce qu’il faut faire, ils cessent une surveillance directe.
La production a atteint un tel niveau qu’il est plus intéressant pour le seigneur de laisser faire avec une relative autonomie et de s’approprier une partie d’une production devenant, lentement mais sûrement, toujours plus grande.
Le seigneur continue alors d’être un rentier, mais on ne lui rend plus service directement, ou de moins en moins. Il cesse d’être un propriétaire foncier gérant ses affaires, pour devenir un grand propriétaire parasitaire.
Cela amène un système, lorsque le féodalisme est suffisamment développé, où en France le paysan devient un locataire d’une terre qu’il peut vendre ou transmettre par héritage, naturellement en fournissant en même temps les obligations par rapport au seigneur, le véritable propriétaire.
Voûtes de la Chapelle du Saint-Esprit de Rue, fin 15e – début 16e siècle
Mais il existe de multiples autres variantes : un bail de 1, 2 ou 9 ans, notamment. La seule règle à l’arrière-plan, c’est l’augmentation pour le seigneur de ce qu’il s’approprie sur le dos des paysans. Pour le reste, les possibilités d’organisation sont assez vastes.
Cela pose toutefois un paradoxe historique. En effet, le paysan va gagner en autonomie dans son travail, et lui-même a redémarré un processus clanique : il s’est marié entre cousins, le noyau familial agrandi acquière une importance plus grande en taille et en richesses.
Il se produit par conséquent une contradiction au seigneur, qui lui est dépendant du paysan, et même de plus en plus puisqu’il abandonne au fur et à mesure une gestion voire une surveillance de la production.
On passe d’un parasitisme immédiat à un parasitisme indirect, dont le point culminant, c’est bien entendu la Cour de Versailles, avec les plus grands seigneurs devenus des aristocrates maniérés vivant bien loin des paysans qu’ils exploitent.
Ces paysans ont parfois réussi à s’enrichir, dans d’autres cas, ils se sont terriblement appauvris ; dans tous les cas, les seigneurs locaux se sont transformés en aristocrates relativement lointains, urbanisés. Une telle cassure provoque la révolution.
Les êtres humains veulent vivre et chaque mode de production consiste en un moyen de reproduire les conditions de vie.
S’il y a acceptation d’un certain cadre social, c’est parce qu’il est considéré qu’il permet de vivre avec une certaine qualité, avec une certaine stabilité.
Une révolution se produit lorsque la qualité de vie se dégrade, lorsque la stabilité est trop faible.
L’être humain, animal social, se révolte et modifie les rapports sociaux ; cela se produit lorsque l’ancienne répartition des tâches, des richesses, de la propriété est devenue un obstacle à l’expansion des forces productives.
Toute l’Histoire de l’humanité, en tant qu’animal social sorti de la Nature pour y retourner, consiste en la bataille pour pouvoir matériellement et idéologiquement se passer de l’exploitation de l’Homme par l’Homme.
Il y a ainsi, à chaque étape de développement, des manières différentes d’aborder la vie quotidienne, selon les modalités de la reproduction de celle-ci.
Au tout début de l’humanité, la première conscience, élémentaire, était que la femme donne la vie ; son statut était par conséquent supérieur à celui des hommes.
C’est le matriarcat des origines et le culte de la déesse-mère est la première expression de l’humanité balbutiante, le reflet dans sa conscience de la compréhension de la reproduction de la vie.
Puis vint la révolution de l’agriculture et de l’élevage.
C’était une révolte contre le cours de la vie, car en maîtrisant le processus de croissance des végétaux et en domestiquant les animaux, l’humanité faisait face à la Nature, en la défiant.
Le matriarcat fut alors renversé et l’humanité se lança dans la tentative de s’arracher à la Nature, en développant les forces productives pour en être indépendante.
La Dame de « Brassempouy », appelée aussi Dame à la Capuche, découverte en France et datant de 29 à 22 000 ans avant notre ère
Ce qu’on appelle le Communisme, c’est justement le retour à la Nature de l’humanité, tout en conservant les acquis de son parcours inégal par rapport aux autres animaux.
L’être humain est un animal social ; le développement de l’espèce humaine passe par les modes de production assurant sa re-production.
Friedrich Engels note avec justesse dans la préface de L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État en 1884 que :
« Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l’histoire, c’est la production et la reproduction de la vie immédiate.
Mais, à son tour, cette production a une double nature.
D’une part, la production de moyens d’existence, d’objets servant à la nourriture, à l’habillement, au logement, et des outils qu’ils nécessitent, d’autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l’espèce.
Les institutions sociales sous lesquelles vivent les hommes d’une certaine époque historique et d’un certain pays sont déterminées par ces deux sortes de production : par le stade de développement où se trouvent d’une part le travail, et d’autre part la famille.
Moins le travail est développé, moins est grande la masse de ses produits et, par conséquent, la richesse de la société, plus aussi l’influence prédominante des liens du sang semble dominer l’ordre social.
Mais, dans le cadre de cette structure sociale basée sur les liens du sang, la productivité du travail se développe de plus en plus et, avec elle, la propriété privée et l’échange, l’inégalité des richesses, la possibilité d’utiliser la force de travail d’autrui et, du même coup, la base des oppositions de classes : autant d’éléments sociaux nouveaux qui s’efforcent, au cours des générations, d’adapter la vieille organisation sociale aux circonstances nouvelles, jusqu’à ce que l’incompatibilité de l’une et des autres amène un complet bouleversement.
La vieille société basée sur les liens du sang éclate par suite de la collision des classes sociales nouvellement développées ; une société nouvelle prend sa place, organisée dans l’État, dont les subdivisions ne sont plus constituées par des associations basées sur les liens du sang, mais par des groupements territoriaux, une société où le régime de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété, où désormais se développent librement les oppositions de classes et les luttes de classes qui forment le contenu de toute l’histoire écrite, jusqu’à nos jours. »
Tel est le principe du mode de production, qui permet la production par l’humanité de ses conditions d’existence et de sa propre re-production en tant qu’espèce.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Parti Communiste Français était très soucieux d’apparaître comme légitime et partisan du maintien de l’ordre établi. C’était une ligne déjà établie par son dirigeant, Maurice Thorez, durant le Front populaire.
Pour cette raison, le Parti Communiste Français a alors valorisé le drapeau français, désormais mis sur le même plan que le drapeau rouge. La révolution française de 1789 fut présentée comme le modèle à suivre ou, plus exactement, à prolonger.
C’est la théorie de la « nation » qui s’opposerait à une « oligarchie ». Naturellement, on est là dans une construction intellectuelle, qui cherchait à justifier l’acceptation du capitalisme et à intégrer le Parti Communiste Français dans les institutions « républicaines ».
Le Parti Communiste Français a, d’ailleurs, mis en avant des intellectuels, des universitaires, des agrégés… afin de se présenter comme le parti représentant vraiment les intérêts nationaux, à l’opposé des autres.
Cette conception s’oppose aux luttes de classe : elle prétend que la nation transcenderait les classes et qu’il y aurait une minorité qui parasite le pays. Elle masque la capitulation.
Pourquoi rappeler cet épisode peu glorieux du mouvement communiste français, qui a été brillant avec le Front populaire et la Résistance, mais a trahi par manque d’ambition et d’envergure ?
C’est qu’il existe une poignée de nostalgiques de ce « communisme » aux couleurs françaises, rassemblés dans le Pôle de Renaissance Communiste en France. Le discours qu’ils tiennent met la France en avant ; ils revendiquent l’identité française et rejettent « l’empire euro-atlantique ».
Or, et c’est justement extrêmement intéressant, ces nostalgiques n’ont strictement rien dit au sujet du cambriolage du Louvre. Quelques jours après que ce dernier ait eu lieu, il y a pourtant bien eu la publication d’un document intitulé « Budget de la culture : un point de vue syndical combatif ! », mais il n’aborde pas du tout le thème.
C’est incohérent. Pourquoi ces gens, qui sont obsédés par l’identité française et qui prétendent lutter en faveur de la défense de la langue française, n’ont-ils pas parlé du cambriolage du Louvre ?
La raison est simple. C’est que ces gens ne s’intéressent pas à la France telle qu’elle existe. Ils parlent d’une abstraction, d’un fantasme. Ce fantasme est une idéologie, qui est le produit du capitalisme français lui-même.
Le capitalisme français consiste en une réalité économique et sociale, qui développe sur sa base une superstructure qui est l’État et une société civile qui en est l’appendice. Cela forme une idéologie « française », « nationale », qui n’est que le masque des intérêts de la bourgeoisie, classe dominante dans le capitalisme.
Cette idéologie reflète quelques vérités et beaucoup de mensonges ; c’est le rêve bourgeois d’une France unie et pacifiée, où il n’y a aucune place pour l’émergence d’un pouvoir populaire armé instaurant un nouvel État.
Le Pôle de Renaissance Communiste en France expose d’ailleurs ouvertement qu’il ne veut pas de la prise du pouvoir par la lutte armée ; il est favorable à une marche dans les institutions qui, combinée aux nationalisations, forcerait le cours des choses.
C’est là de la mythomanie qui sert dans les faits à promouvoir le nationalisme et le syndicalisme.
Il n’y a bien sûr pas de place pour le Louvre dans un tel fantasme. Il n’y a de place pour le Louvre dans aucun fantasme, d’ailleurs, car il relève du passé tout en étant dialectiquement encore présent, tout en s’affirmant comme contribuant à l’avenir.
Le Louvre est le témoin d’un processus historique passé qui exige sa présence aujourd’hui et qui expose, par conséquent, le prolongement de la culture depuis le passé, vers l’avenir, à travers le présent.
L’existence même du Louvre pose ainsi la question du parcours historique de l’Humanité et de sa protection, de sa préservation, de sa continuité.
C’est pourquoi c’est une classe révolutionnaire, la bourgeoisie des Lumières, qui l’a mise en place, et pourquoi seule une autre classe révolutionnaire, le prolétariat du matérialisme dialectique, est en mesure de le défendre.
Comment, en effet, ne pas imaginer que la bourgeoisie, devenue une classe en décadence, procédera à son démantèlement, d’une manière ou d’une autre ? La bourgeoisie ne veut pas entendre parler de l’Histoire ; elle revendique un éternel présent, celui du capitalisme.
D’où son insistance sur l’art contemporain, son culte des identités individuelles (dont l’idéologie LGBT est une composante essentielle), son apologie de l’élargissement des droits sociétaux, sa fascination pour les origines ethniques, etc.
Pour des bourgeois modernistes comme Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann, le cambriolage du Louvre n’est qu’une anecdote, un événement contrariant, une gestion malencontreuse.
Ces gens sont coupés du peuple et de son histoire, comme l’assumait Raphaël Glucksmann en 2018 tout en prétendant le regretter :
« Moi, je suis né du bon côté de la barrière socio-culturelle, je fais partie de l’élite française, j’ai fait Sciences-Po, comme la majorité des gens qui nous gouvernent.
Quand je vais à New-York ou à Berlin, je me sens plus chez moi, a priori, culturellement, que quand je me rends en Picardie.
Et c’est bien ça le problème. Ce qu’il faut essayer de faire, c’est sortir de soi-même. »
Ce que souligne Raphaël Glucksmann ici, c’est la nécessité pour les bourgeois modernistes de faire semblant, afin de faire croire qu’ils assurent la préservation des fondamentaux culturels et historiques, tout en donnant libre cours en réalité au rouleau compresseur du capitalisme le plus mondialisé possible.
Lorsqu’ils parlent de la France, ils l’inventent, ils procèdent de manière idéologique afin de croire qu’elle est ce qu’elle n’est pas, afin que les gens pensent être ce qu’ils ne sont pas.
D’où un décalage immense entre la France telle qu’elle existe et celle dont il est parlé dans les médias, du côté des figures politiques, dans les élections, etc.
Les démagogues de l’extrême-droite agissent justement à ce niveau, en prétendant que le « pays réel » n’est pas le « pays légal », sauf qu’ils présentent une France imaginaire, avec une idéalisation du passé, pour être en mesure de préserver certains intérêts bien particuliers propres aux couches les plus conservatrices de la société.
Ceci explique pourquoi l’extrême-droite n’a rien dit au sujet du cambriolage du Louvre, ou de manière très rapide et anecdotique, simplement pour brièvement dénoncer le gouvernement (Marine Le Pen, Jordan Bardella, Éric Zemmour, Sarah Knafo, Philippe de Villiers, etc.).
C’est très paradoxal, en apparence. Ils auraient dû dénoncer une atteinte à l’Histoire de la France, au pays lui-même.
Ils ont en tête, toutefois, une France imaginaire et lorsqu’ils parlent d’elle, c’est pour donner libre cours à leurs fantasmes.
Ils n’ont d’ailleurs strictement aucune référence réelle au parcours historique de la France, que ce soit à des penseurs, des essayistes, des écrivains, des musiciens, des peintres, des architectes, des cinéastes, etc.
Ils ne savent que piocher dans quelques références, plus ou moins toujours les mêmes (les cathédrales ; les campagnes ; Les Tontons flingueurs ; Gabin, Belmondo et Delon ; Bernanos et Péguy ; la chasse, etc.).
Ces gens, qui prétendent vouloir protéger la « France éternelle », sont en réalité des incultes et des décadents, conformément à leur nature de classe. Ce sont des beaux parleurs, mais de très mauvais lecteurs et, pour cette raison même, ils ne savent pas écrire.
Ils font semblant de représenter un aboutissement historique, afin de tromper les masses qui, elles, cherchent une cohérence, une continuité dans la transformation de la réalité. Dans les faits, pourtant, ils ne portent rien sur le plan culturel et ils n’ont aucun arrière-plan réellement solide.
Il faut ici voir en vidéo l’interview de Jordan Bardella sur LCI, par Darius Rochebin, le 2 novembre 2025. Elle est exemplaire en ce qu’il saute aux yeux que Jordan Bardella récite son cours, dans un exercice convenu dont le journaliste de LCI est éminemment complice.
« [Question un peu de… que vous soyez premier ministre, un jour président, on est précédé par ces grands personnages… Alors mettons de Gaulle de côté, car il est hors catégorie. Quels personnages vous inspirent dans ces personnages qui ont fait la France, dans un cadre historique qui le raconte ?]
La France est riche de grands personnages, dont beaucoup ont d’ailleurs lié leur propre destin à celui de la nation. Alors vous m’avez demandé de pas citer de Gaulle, je dirais évidemment de Gaulle pour la grandeur, je pourrais citer aussi…
[Bonaparte, Louis XIV, Napoléon…]
Je pourrais citer aussi Richelieu pour le sens de l’État, pour sa capacité à fédérer une administration moderne. Je pourrais vous citer Napoléon pour la volonté, pour l’énergie et puis surtout pour l’héritage qu’il nous lègue.
L’héritage napoléonien est partout autour de nous, c’est le Code civil, c’est la Banque de France, ce sont les lycées, ce sont les préfets.
Puis à titre plus personnel peut-être, j’ai beaucoup de fascination et d’admiration pour Chateaubriand, compte-tenu du fait qu’il a sans doute produit le plus grand chef-d’œuvre de la littérature française, Les Mémoires d’outre-tombe, qu’il a mis près de quarante ans à écrire, dans lesquels il parle de son enfance en Bretagne, de ces rois déchus, de la France de la Révolution, celle de Napoléon.
Il n’était pas profondément pro-bonapartiste, mais je crois qu’en racontant son propre cœur durant quarante ans, il a raconté notre époque.
De Gaulle disait d’ailleurs, je crois, je ne lis que la Bible et Chateaubriand. »
Il est intéressant de voir Jordan Bardella vainement essayer de se revendiquer de Chateaubriand, alors que le thème du cambriolage du Louvre n’a pratiquement pas existé chez lui.
On comprend qu’il est dans la nature des bourgeois de prétendre assumer quelque chose, tout en étant en substance incapable de le faire. Il est facile de se revendiquer de la France des Lumières, par exemple, afin de chercher à impressionner ; cependant, il est bien plus difficile de s’appuyer concrètement sur son contenu.
On sait également combien il y a d’intellectuels se prétendant « marxistes », mais qui s’appuient immanquablement sur des références universitaires par incapacité à assumer le marxisme de l’intérieur lui-même (toute la gauche de La France insoumise, à quoi il faut compter Révolution permanente, Unité communiste, etc.).
Le point commun de tous ces gens, c’est d’accepter la fiction de la France capitaliste telle qu’elle se prétend être.
Ils naviguent en elle au moyen de quelques navires idéologiques, tout le monde pratiquant le mensonge et acceptant que l’autre mente également, afin que tous fassent semblant et aient l’air de représenter quelque chose de vrai.
Ce n’est nullement un complot, c’est simplement l’expression idéologique de la bourgeoisie qui cherche à se survivre à elle-même en tant que classe, et produit toute une série de fictions pour légitimer le réel.
C’est là le vecteur de sa bataille pour chercher à empêcher l’avènement de ce qui se produira inévitablement : la guerre populaire, la prise du pouvoir par le prolétariat, la mise en place d’un État socialiste, où le Louvre retrouvera sa fonction de lieu incontournable de culture, de passeur historique des beautés produites par la civilisation.
Costa Rica – El Salvador – Guatemala – Honduras – Nicaragua – Panama
Si on enlève le Pérou, où José Carlos Mariátegui a ouvert une voie révolutionnaire franche prolongée par Gonzalo, il n’y a pas eu en Amérique du Sud de guerre civile révolutionnaire où la proposition révolutionnaire a atteint une dimension incontournable.
C’est vers l’Amérique centrale qu’il faut se tourner pour trouver des mouvements incontournables, concernant toute la population, avec une ampleur incontestable et incontesté.
L’Amérique centrale
On parle ici du Guatemala, du Salvador et du Nicaragua.
Ce qui rend paradoxal cette situation, c’est que l’histoire des pays centro-américains est radicalement différente de celle des pays d’Amérique du Sud, ainsi que de celle du Mexique.
Il y a le même processus où, lors de l’effondrement de la monarchie espagnole face à l’invasion napoléonienne en 1808, les différents cadres administratifs-juridiques sur le continent américain vacillèrent.
Les Espagnols nés en Amérique, les criollos, arrachèrent alors le pouvoir aux peninsulares, les Espagnols nés en Espagne et envoyés depuis la métropole avec des mandats de quelques années pour tout commander.
L’empire colonial espagnol en Amérique
Cependant, en Amérique du Sud et au Mexique, de très nombreux phénomènes sont venus se surajouter à cela.
Cela a pu consister en une expansion coloniale massive dans des territoires occupés par des Indiens (au Chili et en Argentine), des situations liées aux structures étatiques ou para-étatiques indiennes assimilées en Colombie, au Mexique, au Pérou), un métissage très avancé (au Paraguay), etc.
Tenochtitlan et le lac Texoco, sur lesquels sera construite la ville de Mexico
Bref, dans les autres pays, il s’est toujours passé quelque chose. En Amérique centrale, à l’inverse, il ne s’est justement rien passé, ou quasiment rien.
C’est cette inexistence qui a provoqué l’existence ; le zéro a donné l’infini.
Tout est apparu tellement bloqué historiquement, que tout a sauté, alors que dans les autres pays, il y a des développements, le plus souvent malheureux, mais ayant néanmoins occupé les esprits du matériau humain présent.
En Amérique centrale, il ne s’est rien passé de cela.
Et c’est tellement vrai que l’Amérique centrale a été littéralement coupée en deux.
Si le Guatemala, le Salvador et le Nicaragua ont connu des troubles majeurs, ce n’est pas le cas du Honduras et du Costa Rica, ainsi que du Panama.
Cette contradiction propre à l’Amérique centrale reflète l’absence de cadre national réel ; si les autres pays vont vers une réalité nationale, qui est bloquée, tous ces pays flottent de manière plus ou moins artificielle, comme territoires étant pratiquement des colonies américaines.
Au sens strict, il faudrait ajouter Cuba à cette liste, cependant sa réalité insulaire modifie fondamentalement les choses.
De plus, les pays d’Amérique centrale relevaient à l’origine d’une seule et même entité ; chaque pays qui a émergé était en fait, initialement, une province.
L’incapacité des pays d’Amérique centrale à conserver un semblant d’unité est leur drame historique.
Même s’ils avaient formé des États-Unis, ce qu’ils ont fait à un moment, leur existence aurait déjà été compliquée ; avec l’impossible union, cela ne pouvait qu’aller dans le sens d’une pétrification, provoquant un « gel » complet (Panama, Costa-Rica, Honduras) ou une explosion (Guatemala, Salvador, Nicaragua).
Santa Ana, El Salvador
Aborder tout le processus historique de l’Amérique centrale est donc difficile, en raison du faisceau de contradictions ; il y a toujours le dilemme de savoir s’il faut se placer à l’échelle d’une province devenue nation ou bien se fonder sur l’existence d’une Amérique centrale comme réalité pré-nationale.
C’est le paradoxe de ces pays qui ont une vraie histoire, une vraie culture, mais se retrouvent dans une situation anti-historique, voire a-historique, ce qui est par définition impossible.
Tout part, comme on le sait, de la colonisation espagnole de l’Amérique. Initialement, il y avait la Audiencia y Cancillería Real de Santiago de Guatemala (Audience et Chancellerie Royale de Santiago de Guatemala), fondée en 1542.
La vieille ville de Ciudad de Guatemala
Le schéma est toujours le même : il y a une pénétration de conquistadors, qui établissent des bases devenant des villes.
Les Indiens tout autour sont soumis au fur et à mesure de la progression coloniale ; ils sont réduits en semi-esclavage dans des structures de semi-propriété offertes aux chefs militaires espagnols.
Les peuples d’Amérique centrale vers 1500
De manière intéressante, la Audiencia y Cancillería Real de Santiago de Guatemala ne dépend pas des Vice-Royautés de Nouvelle-Espagne (le Mexique), tout en en relevant formellement, mais directement du Real y Supremo Consejo de Indias (le Royal et Suprême Conseil des Indes), avec qui les liaisons étaient constantes.
C’est parallèle avec, en 1609, l’attribution au gouverneur du statut de capitaine général, c’est-à-dire de responsable militaire régional.
La Audiencia du Guatemala et la capitainerie générale du Guatemala se conjuguent alors.
C’est là un aspect essentiel, car on est dans une logique administrative-militaire de la part de la monarchie espagnole.
Il a très vite été compris que la zone de l’Amérique centrale était davantage qu’un simple prolongement de la Nouvelle-Espagne (c’est-à-dire le Mexique), mais qu’en même temps la situation était bien différente de celle en Amérique du Sud.
Il y avait, surtout, la contradiction suivante : d’un côté, cette partie du monde n’apportait rien de bien concret du point de vue de la monarchie espagnole, de l’autre son emplacement géographique était absolument stratégique.
Une pensée féodale comme celle de la monarchie espagnole ne pouvait évidemment pas aborder la question de manière profonde ; elle ne pouvait qu’osciller entre une inquiétude acharnée quant au statu quo, et une sérénité dédaigneuse vis-à-vis d’un territoire plus ou moins inutile et isolé.
L’Amérique centrale resta donc la partie la plus arriérée de l’empire colonial espagnol, tout en exigeant une certaine attention de par son utilité.
Le Nord de l’Amérique centrale était à préserver en raison de la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne (le Mexique), et au sud il y avait un endroit essentiel, consistant en plusieurs « chemins ».
On sait qu’il existe aujourd’hui le canal de Panama, de 80 km de long ; construit entre 1882-1914, il permet aux navires de passer du Pacifique à l’Atlantique (et inversement), sans avoir à contourner le continent américain.
À l’époque de la colonisation espagnole, il n’y avait rien de cela. Il y avait par contre un long chemin, avec d’un côté le port de Panamá sur la côte pacifique, de l’autre le port de Nombre de Dios puis de Portobelo sur la côte atlantique ; une déviation par le fleuve río Chagres, vers Chagres, était également possible.
Les navires déchargeaient la marchandise dans l’un des deux ports, puis celle-ci était amenée à l’autre port, par des porteurs accompagnés de mules.
Le voyage était long (environ de quatre jours) et atrocement pénible, à travers la jungle marécageuse, avec de très nombreuses maladies (fièvre jaune, choléra, paludisme, etc.).
Mais il était essentiel afin que la métropole espagnole puisse récupérer tout ce qui provenait de la Vice-royauté du Pérou.
L’argent des mines de Potosí arrivait à Lima, était placé sur les navires dans le port non loin de Callao, était transporté en navire à Panama, pour être chargé sur des mules jusqu’à Portobelo, pour aller ensuite à Séville, en passant parfois par Carthagène des Indes (en Colombie actuelle).
Les mines de Potosí
On se doute que les pirates cherchaient, bien entendu, à justement intercepter les navires lors de leur voyage de Portobelo à Séville.
Les Français et les Britanniques visaient également à affaiblir la monarchie espagnole dans cette région en particulier.
La zone sous contrôle espagnol cible de la piraterie
À la Audiencia du Guatemala s’ajoutèrent d’autres entités similaires, conformément aux avancées coloniales.
En pratique, les côtes et les plaines furent rapidement sous contrôle, les autres types de zones géographiques plus difficilement, avec parfois des résistances indiennes acharnées.
Une Audiencia de Honduras fut mise en place en 1564, tout comme quelques années plus tôt, en 1561, avait été fondée laAudiencia de Soconusco (dans le sud du Chiapas mexicain actuel) afin de gérer au mieux la colonisation dans ce territoire particulièrement éloigné de Mexico.
On a ensuite la Audiencia del Reino de Nicaragua en 1565 et en 1568 celle de la Provincia de Nueva Cartago y Costa Rica.
Toutes ces Audiencias étaient subordonnées à celle du Guatemala ; au sens strict, l’Amérique centrale est colonisée par en haut, depuis un centre et par l’établissement de bases qui alors établissent des provinces.
Le processus est véritablement formalisé par la naissance en 1609 de la Vice-royauté de la Nouvelle-Grenade, regroupant l’actuel nord de l’Amérique latine ; l’Amérique centrale coloniale est alors encadrée par la Vice-royauté de Nouvelle-Espagne au Nord et par celle, moins puissante et en émergence, de Nouvelle-Grenade au Sud.
L’Amérique centrale tout au sud de la Vice-royauté de Nouvelle Espagne, avec juste en-dessous la Vice-royauté de Nouvelle Grenade (wikipedia)
On reconnaît ici l’esprit féodal de la monarchie espagnole, qui agit en procédant à des découpages administratifs censées donner naissance à des provinces cohérentes, du moins sur le plan du « pompage » des ressources effectué.
D’ailleurs, la monarchie espagnole avait hésité. Ayant commencé à coloniser l’Amérique centrale en même temps au nord et au sud, elle avait fondé la Audiencia de Panamá en 1538 et entendait initialement y placer la Audiencia la plus importante, remettant la partie haute de l’Amérique centrale à la Nouvelle-Espagne.
Finalement, l’Amérique centrale devenait une entité en soi. Et, de la même manière que dans les autres colonies, les affaires à gérer devinrent de plus en plus compliquées.
Il n’était plus possible de simplement disposer d’administrations à l’écart ; cela amena à la naissance des intendances.
Les intendants qui étaient responsables de cette nouvelle forme administrative venaient lutter contre la corruption, vérifier les comptes, s’occuper d’améliorer la gestion des ressources, vérifier la collecte des impôts, etc.
C’était une forme sociale forcément considérée comme hostile par les criollos, c’est-à-dire les Espagnols nés en Amérique.
Ceux-ci formaient l’élite locale, mais dépendait des Espagnols nés en métropole, les peninsulares, qui étaient des chargés de mission tout puissants prenant en charge la direction des colonies.
On a ainsi en 1785-1786 la mise en place des intendances de San Salvador, du Chiapas, du Honduras (ou de Comayagua), du Nicaragua (ou de León).
À cela s’ajoute la fondation du gouvernement militaire du Costa Rica, avec un intendant dans la pratique, mais ayant la particularité de ne pas gérer la propriété terrienne (celle-ci étant gérée par l’intendant du Nicaragua).
Le Guatemala n’avait pas d’intendant, mais ce rôle revenait dans les faits au président de la Audiencia également capitaine général ; formellement c’était un superintendente general.
La hiérarchie sociale suivait le principe de castes où plus on était d’origine espagnole, plus on était valorisé, et les Espagnols de la métropole davantage que ceux nés en Amérique
Il y a ici deux aspects qui ressortent et qui forment deux aspects de la même contradiction.
Primo, la ville de Guatemala est le véritable centre historique de l’Amérique centrale coloniale.
Secundo, ce qui ressort de tout cela est que les pays d’Amérique centrale semblent exister comme produit d’un découpage artificiel décidé par la monarchie espagnole, avec les Audiencias.
Faut-il alors considérer qu’il y a une pré-nation centro-américaine avec la ville de Guatemala comme centre, ou bien des provinces dispersées, simples territoires administratifs reliés par un centre ?
José de Bustamante y Guerra, à la tête de la capitainerie générale de 1810 à 1818
En tout cas, lors de l’effondrement de la monarchie espagnole face à Napoléon, il n’y a initialement aucune croyance en une possible indépendance en tant que tel.
Les criollos chassent les peninsulares en 1821, mais la « junte » au pouvoir accepte l’année suivante que l’ensemble des provinces rejoigne le Mexique.
Une telle décision provoque des troubles importants, mais de toute façon le nouveau régime au Mexique s’effondre, et seul le Chiapas décide de rester lié à ce nouveau pays.
On a ici un événement important. Si le régime mexicain ne s’était pas effondré, les choses auraient pu se passer différemment.
Inversement, il était inévitable que le régime mexicain s’effondre.
On en revient toujours à la question de savoir ce qu’est finalement l’Amérique centrale et quelle est sa place.
De par la culture des criollos s’inspirant des révolutions française et américaine, il fut alors procédé à la constitution, en 1823, des Provincias Unidas del Centro de América (Provinces-Unies d’Amérique centrale).
Drapeau des Provincias Unidas del Centro de América (wikipedia)
Elles prirent le nom de República Federal de Centroamérica (République Fédérale d’Amérique centrale) l’année suivante.
Or, il est évident qu’il ne suffit pas d’établir un projet, de manière intellectuelle, pour qu’il se réalise. Ici, on a simplement des élites criollos qui s’approprient un pouvoir administratif et qui le maintiennent : c’est ainsi que naissent au sens strict le Guatemala, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua et le Costa Rica.
Il n’y a aucune dimension nationale réelle ; tout est porté par un nombre extrêmement restreint des gens, par les criollos, et même par les élites des criollos.
On a un noyau dur de dizaines de personnes, entourées de quelques centaines de personnes, avec quelques milliers de personnes impliquées. L’écrasante majorité des masses, composée d’Indiens ainsi que, plus rarement, de métis, est entièrement mise de côté.
Manuel José de Arce y Fagoaga, premier président de la República Federal de Centroamérica
Pour donner un chiffre, à la fin du 19e siècle, soit plus d’un demi-siècle après l’indépendance, il y avait en Amérique centrale, 1,5 million d’Indiens, 320 000 métis (petits commerçants, artisans, soldats, domestiques, marins…), 150 000 criollos (grands propriétaires terriens, médecins, avocats, appartenant au clergé…), et quelques milliers de descendants d’esclaves africains (domestiques, dockers…).
Et le système est pyramidal, seuls comptent les criollos, et parmi les criollos ceux de l’élite.
Tout dépend, concrètement, de quelques personnes transportant des idées et des richesses, et ce sont les mêmes. Ils se précipitent et ils sont suivis, ou bien ils ne sont pas suivis.
Pour donner des chiffres encore, le Salvador a connu une quarantaine de batailles entre 1824 et 1842, mais le nombre total de morts est de 2546.
Toutes les batailles de l’époque ne concernent que quelques centaines, quelques milliers d’hommes.
On est dans une Histoire sans Histoire, dans des luttes quasi féodales à l’époque moderne, et encore de l’époque féodale où les masses étaient totalement exclues.
Tableau de 1950 de Luis Vergara Ahumada montrant la signature de l’acte d’indépendance 150 ans auparavant
Il n’existe de fait aucune opinion publique au sens réel du terme, au sens national ; il suffit de voir par exemple que la première imprimerie n’existe qu’en 1727 au Guatemala, qu’en 1824 au Salvador, qu’en 1830 au Costa-Rica, en Honduras et au Nicaragua.
Dans un tel contexte, une unité était impossible, de par l’absence de cadre historique réel ; les forces centrifuges étaient trop fortes.
Au Nicaragua, les villes de Granada et León s’affrontèrent militairement, le Salvador tenta deux fois de devenir indépendant et fut reconquis, etc.
La República Federal de Centroamérica s’effondra alors en 1839.
L’une des figures notables de l’époque fut Francisco Morazán, chef d’État du Guatemala (1829), du Honduras (1827-1830), du Salvador (1839-1840) et du Costa Rica (1840), ainsi que président de la República Federal de Centroamérica (1830-1834 et 1835-1839).
Il fut un dirigeant militaire notable, avec de nombreuses batailles pour chercher à maintenir l’unité.
Francisco Morazán
Francisco Morazán est mis en avant de manière régulière jusqu’à aujourd’hui comme la figure de l’unité centro-américaine, par les tenants libéraux les plus radicaux, ainsi que les communistes s’alignant somme toute sur les libéraux.
Il est ici défini comme le Simón Bolívar de l’Amérique centrale ; il sert de mythe mobilisateur dans la proposition d’un projet présenté comme positif, transcendant, etc.
Cela est bien sûr erroné, car Francisco Morazán était un partisan de l’unité, mais sa propre substance relevait des criollos.
Unitaires et fédéralistes s’affrontaient, mais restaient entre eux. C’était une bataille par en haut pour « en haut », pour le contrôle du pouvoir unilatéral.
Les masses étaient soigneusement et entièrement laissées à l’écart, et même économiquement rejetées, asservies, exploitées de manière semi-esclavagiste.
Cela souligne l’impossibilité que des nations en tant que telles soient nées avec l’effondrement de la República Federal de Centroamérica.
Les composantes de celle-ci, provinces ou pays selon comment on les prend, ont été constituées par la colonisation et par un découpage administratif espagnol, dans un processus par en haut, sur une base mêlant esclavagisme et féodalisme, avec une superstructure marchande et commerciale.
Les villes ont donné les campagnes, et non l’inverse.
Et il faut ajouter à cela la dimension ethnique avec une hiérarchie où il y a les blancs d’un côté, les Indiens de l’autre, les métis entre les deux avec plus ou moins de dévalorisation.
Toutes ces séparations sont le contraire d’une période de début du capitalisme où les fractures s’amenuisent, où les échanges s’établissent et unissent.
Pour cette raison, comprendre l’Amérique centrale implique de voir quelles villes se sont constituées et quel rôle elles se sont attribuées.
Concrètement, en Amérique centrale, les villes sont les centres névralgiques de l’aristocratie et leur base pour organiser des hommes en armes et une administration réclamant le pouvoir.
Quelles sont les villes principales avant l’indépendance arrachée à la monarchie espagnole ?
On a Ciudad de Guatemala ; Comayagua et Tegucigalpa ; San Salvador et Santa Ana ; Granada, León et Managua ; Cartago et San José ; Panama.
Maintenant, regardons les contradictions dans chaque province, en constatant notamment que souvent, la capitale de l’ère coloniale a dû céder la place à une autre ville comme centre national.
Au Guatemala, Ciudad de Guatemala a toujours maintenu son hégémonie et n’a jamais connu de concurrent.
Sa zone métropolitaine a aujourd’hui 3,7 million d’habitants, dans un pays de 20 millions d’habitants.
Ciudad de Guatemala
Au Honduras, Comayagua était la capitale, mais c’est Tegucigalpa qui l’est devenue par la suite, lorsque l’indépendance a donné le champ libre aux forces capitalistes vendus aux occidentaux.
Le bastion conservateur de Comayagua, avec comme socle les grands propriétaires terriens, a été mis de côté.
Comayagua n’a aujourd’hui plus que 150 000 habitants, c’est une ville moyenne ; les deux principales villes sont Tegucigalpa (1,5 million de personnes dans la zone métropolitaine) et San Pedro Sula (1,3 million de personnes dans la zone métropolitaine).
Le pays a dix millions d’habitants.
San Pedro Sula
Au Salvador, pays de six millions d’habitants, San Salvador a 2,6 millions d’habitants dans sa zone métropolitaine, Santa Ana en a 350 000.
San Salvador, bastion conservateur, a maintenu sa position face à Santa Ana, bastion libéral.
San Salvador
Au Nicaragua, Granada était la capitale historique et un bastion conservateur, León était le bastion libéral ; finalement, un compromis fut trouvé et Managua devint la capitale.
Granda a 130 000 habitants, León 211 000, Managua 1,1 million d’habitants ; le pays a 7 millions d’habitants.
Managua
Au Costa-Rica, Cartago est la capitale historique, bastion des conservateurs ; San José est le bastion libéral qui est devenu la capitale.
Le Costa-Rica a désormais 5 millions d’habitants, San José pratiquement 2 millions, Cartago 161 000.
San José
L’opposition ici présentée entre « conservateurs » et « libéraux » ne doit pas induire en erreur.
Formellement, on peut constater la chose suivante :
– les conservateurs représentent les grands propriétaires terriens et l’Église catholique ;
– les libéraux représentent les couches capitalistes ;
– les couches capitalistes se divisent en capitalistes nationaux et capitalistes vendus aux capitalistes occidentaux ;
– les capitalistes vendus aux capitalistes occidentaux (=semi-colonialisme) s’allient aux grands propriétaires terriens et à l’Église catholique (=semi-féodalisme) ;
– les capitalistes nationaux sont trop faibles et la révolution bourgeoisie ne pouvant avoir lieu, ses tâches doivent être assumées par une révolution nationale-démocratique.
Tout cela est indéniablement vrai.
Cependant, si on fait un raccourci, alors on considère qu’il y a un seul aspect fondamental, et on en arrive à la conception selon laquelle une oligarchie domine le pays.
Cette erreur s’appuie sur le fait de considérer que le pays existe en tant que tel, qu’une nation est apparue, que les couches sociales dominantes se sont cimentées en véritables classes au sens historique du terme.
Autrement dit, on raisonne simplement en termes de lutte de classe, et on omet la question du mode de production dont relèvent ces luttes de classe.
C’est l’erreur commise par les guérillas particulièrement puissantes dans cette partie du monde.
Et sur le fond, cette erreur s’appuie sur l’incompréhension que le semi-féodalisme et le semi-colonialisme sont les deux faces d’une même pièce, que les deux forment un capitalisme bureaucratique qui se modernise et cherche toujours à se réimpulser.
C’est là la réalité du mode de production et il ne suffit pas de viser l’oligarchie au pouvoir.
Quelles ont été, donc, les guérillas actives en Amérique centrale, et parvenant à une réelle ampleur de masse ?
Au Guatemala, il y a eu la Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca (Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque) qui a existé de 1982 à 1996.
Son origine est plus lointaine, puisqu’elle est le produit de l’unité de différentes organisations plus anciennes :
– les Fuerzas Armadas Rebeldes (Forces armées rebelles), nées en 1963 ;
– la Ejército Guerrillero de los Pobres (Armée de guérilla des pauvres), née en 1972 ;
– la Organización del Pueblo en Armas (Organisation du peuple armé), né en 1979 ;
– le Partido Guatemalteco del Trabajo (Parti guatémaltèque du travail), né en 1949 comme Parti Communiste.
Des débuts jusqu’aux accords de paix en 1996, le conflit aura coûté la vie à 200 000 personnes.
Au Salvador, il y a eu le Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional (Front Farabundo Martí de libération nationale).
Fondé en 1980, il regroupe les forces suivantes :
– les Fuerzas Populares de Liberación Farabundo Martí (Forces Populaires de Libération Farabundo Martí), nées en 1970 ;
– la Ejército Revolucionario del Pueblo (Armée Révolutionnaire du Peuple), née en 1972 ;
– la Resistencia Nacional (Résistance Nationale), née en 1975 ;
– le Partido Comunista de El Salvador (Parti Communiste d’El Salvador), né en 1930 ;
– le Partido Revolucionario de los Trabajadores Centroamericanos (Parti Révolutionnaire des Travailleurs Centraméricains), né en 1980.
Des débuts jusqu’aux accords de paix en 1992, le conflit a fait 70 000 morts.
Au Nicaragua, il y a eu le Frente Sandinista de Liberación Nacional (Front sandiniste de libération nationale), né en 1961. Il parvient au pouvoir en 1979 mais doit affronter les « contras » soutenus par les États-Unis.
On peut considérer qu’il y a eu 10 000 morts avant 1979, autour de 40 000 après.
Au Honduras, ni la guérilla des Fuerzas Revolucionarias Populares Lorenzo Zelaya (Forces Révolutionnaires Populaires Lorenzo Zelaya) ni celle du Movimiento Popular de Liberación- Cinchoneros (Mouvement Populaire de Libération – Cinchoneros) n’ont jamais atteint une réelle ampleur, mais le pays a notamment servi de bases arrières aux guérillas du Nicaragua et du Salvador (FSLN et FMLN) ainsi qu’aux « contras » du Nicaragua.
Lorenzo Zelaya était un jeune paysan assassiné en 1965 ; Cichonero était le surnom d’un dirigeant d’un soulèvement paysan du 19e siècle, Serapio Romero
Le Costa Rica n’a quant à lui pas connu de guérilla.
Ernesto « Che » Guevara est la principale référence à l’arrière-plan des guérillas
Ce qu’on peut voir, c’est qu’à chaque fois ces guérillas, après leur capitulation, se sont inscrites dans le système dominant, en devenant une composante, parfois très importante comme au Nicaragua et au Salvador.
Elles ont en fait heurté un mur ; comme la quasi-totalité des cas en Amérique latine, elles se sont posées comme aile la plus dure des libéraux, comme leur force de remplacement.
De là, on passe à une définition comme force d’appui, puis on les rejoint.
Ces guérillas n’ont pas réussi, paradoxalement, parce que l’ennemi était trop fort ; en fait, le paradoxe est qu’elles ont échoué car l’ennemi était trop faible.
Historiquement, une classe dominante en remplace une autre, lorsqu’un mode de production a fait son temps, s’est librement développé, et a nourri le mode de production suivant.
On n’a rien de tout cela en Amérique centrale.
L’incapacité des élites criollos à centraliser, à rationaliser, à combiner, bref à synthétiser est l’aspect essentiel.
Il n’y a pas eu de dynamiques venant se surajouter ou établis au préalable, comme l’existence d’un empire (comme au Pérou ou au Mexique), une résistance indienne (comme les Mapuches), une vague massive de colonisation, le rôle majeur d’un port, etc.
L’Amérique centrale forme en soi un territoire qui a implosé et c’est seulement à ce niveau qu’il est possible de cerner la question.
Le film de 1986 Salvador d’Oliver Stone eut un grand succès d’estime
Le Partido Revolucionario de los Trabajadores Centroamericanos avait bien compris cela, mais il avait comme référence clef Francisco Morazán, le chef des criollos partisan de l’unité au moment de l’indépendance.
C’est là une erreur fondamentale, puisque dès le départ les masses étaient totalement mises de côté du processus d’indépendance.
Quelle était l’erreur de fond, surtout ?
C’était de ne pas avoir compris que les ajustements, corrections, conflits… entre libéraux et conservateurs, au-delà de leur violence, relevaient de leur mise en place du capitalisme bureaucratique.
C’est le Péruvien José Carlos Mariátegui qui, le premier, a eu l’intuition que les choses ne pouvaient pas être statiques, que le semi-féodalisme et le semi-colonialisme ne sauraient être purement figés.
José Carlos Mariátegui
Naturellement, les intérêts des grands propriétaires fonciers et des capitalistes vendus au capitalisme occidental ne sont pas les mêmes. Pourtant leur naissance historique est commune, ces couches sociales naissent de l’indépendance, ce sont elles qui sont aux commandes.
Elles vont tenter de formuler un projet commun, obligatoirement, parfois en s’affrontant militairement de manière sanglante, parfois en conjuguant leurs efforts.
Il y a une tension véritable entre les deux et les moments accumulés de cette tension, dans les faits, forment la base du capitalisme bureaucratique : un capitalisme où des forces arrivent directement comme monopolistes, avec une capacité à agir de manière féodale de par leur rapport de force.
Bien sûr, c’est une contradiction, car le capitalisme présuppose la suppression du féodalisme ; l’exploitation moderne du travailleur n’a rien à voir avec le fait de prélever une rente sur des serfs.
Une telle contradiction irradie tous les pays semi-féodaux semi-coloniaux et provoquent les crises du capitalisme bureaucratique, qui doit alors chercher à se réimpulser.
Ainsi, rien n’est figé ; ne pas voir vu l’effort de modernisation, de réimpulsion qui existe dans le conflit entre « libéraux » et « conservateurs », parfois sanglant, aboutit à converger avec ces forces (le plus souvent la tendance « moderniste » des libéraux).
Le groupe de punk rock The Clash sortit le triple album Sandinista ! en 1980, voyant dans les sandinistes du Nicaragua une troisième voie entre les Etats-Unis et l’URSS
En Amérique centrale, c’est encore plus vrai, car il n’existe pas de cadre historique où se sont accumulées différentes strates (empire précédent, colonisation de peuplement, etc.).
Il y a donc encore moins le moyen d’avoir les fondements d’une nation, qui est « une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture » (Staline).
D’ailleurs, l’ensemble des guérillas d’Amérique centrale a contourné cette question en soulignant l’importance de l’identité latino-américaine, ce qui est directement s’aligner sur les forces réactionnaires cherchant à développer une idéologie identitaire pour se légitimer.
Comme, en plus, la superpuissance impérialiste américaine a directement financé les contre-guérillas, et ce à grande échelle, cela a provoqué une réponse anti-impérialiste d’autant plus forte ; pour être juste, elle n’en a pas moins masqué la base féodale de la fondation des pays d’Amérique latine.
C’est la raison pour laquelle on arrive à une sorte de nationalisme petit-bourgeois prétentieux, dont l’exemple le plus connu est Cuba, mais c’est vrai pour toute l’Amérique latine.
Qui plus est, le social-impérialisme soviétique cherchant à s’installer dans la région a massivement soutenu tous ces courants, en espérant leur victoire pour parvenir à mettre en place un capitalisme bureaucratique à son propre service.
C’est seulement à Cuba que l’opération a réussi, mais en pratique toutes les guérillas latino-américaines se sont faites piéger par l’influence du social-impérialisme soviétique.
Le social-impérialisme soviétique a aidé à l’invention par les guérillas d’une sorte de troisième voie idéologique, mêlant ouvertement christianisme social, anti-impérialisme, revendications socialistes, nationalisme latino-américain, etc.
Le FSLN se définit ainsi au Nicaragua comme « sandiniste », ce qui est une référence à Augusto César Sandino (1895-1934).
Celui-ci avait lancé une guérilla comme bras armé des libéraux, avant d’agir indépendamment en s’opposant frontalement à la présence américaine dans le pays.
Augusto César Sandino en 1929
Il accepta finalement un accord de paix et mourut assassiné dans la foulée. Aussi héroïque et anti-impérialiste que fut sa démarche, sa matrice n’a pas dépassé le libéralisme, même sous une forme radicale.
Le FMLN se revendique d’Agustín Farabundo Martí (1893-1932). Ici, les choses sont différentes, puisqu’il s’agit d’un communiste, qui a été à la tête d’une insurrection paysanne en 1932, écrasée dans le sang.
Agustín Farabundo Martí en 1929
Mais si le FMLN a pris ce soulèvement en référence, c’est comme symbole de la lutte contre l’oppression, d’une démarche de lutte de classe réduite à une sorte de perspective anti-oligarchique ; il n’y a pas d’analyse historique de la dynamique du mode de production au Salvador.
L’URNG au Guatemala est née directement à travers le soutien cubain, avec un mélange de christianisme social et de références à Che Guevara pour l’idéal du combattant de guérilla. On est toujours dans la « résistance ».
Après, s’il faut chercher un coupable historiquement à tout cela, à ces tentatives héroïques de résistance qui cependant ne parviennent jamais à un réel saut politique révolutionnaire, c’est la superpuissance impérialiste américaine, qui est à l’origine de la mise en place des « républiques bananières ».
L’expression est relative aux bananes, qui n’étaient pas commercialisées ni en Europe ni aux États-Unis avant 1866, et qui par la suite relèvent d’une production généralisée.
La fondation en 1899 de la United Fruit Company contribua ainsi fortement à un interventionnisme américain ; quelques décennies plus tard, elle possédait de vastes plantations au Guatemala, au Honduras, au Costa Rica, au Panama, en Équateur, en Colombie, en Haïti, au Nicaragua, en République dominicaine, à Cuba et en Jamaïque.
La pression impérialiste américaine était telle que les choses se précipitaient toujours ; l’intention de résister les armes à la main à un régime subordonné aux États-Unis qui pratiquait la terreur semblait l’urgence absolue et comme suffisante en soi.
Ce n’est qu’au Pérou où le travail en amont de José Carlos Mariátegui a permis d’aller dans le sens d’une réelle analyse historique conjointement à la mise en place de la guérilla.
Mais il faut justement voir quel est le processus propre à chaque pays d’Amérique latine, au-delà des schématismes « guévaristes » qui ont existé.
Commençons par le Guatemala. Dans ce pays, Ciudad de Guatemala a toujours joué un rôle central, témoignant de l’unité des couches dominantes.
Cependant, cette unité ne relève pas d’une capacité à structurer le régime, bien au contraire. C’est qu’au Guatemala, la moitié de la population est indienne.
Travailleurs journaliers dans la production de café au Guatemala en 1875
En 1824, le Guatemala comptait 661 000 habitants, dont 58 % d’Indiens, 37 % de métis et 4,5 % d’origine espagnole. Aujourd’hui, il y a 20 millions d’habitants, pour 55 % d’Indiens, 44 % de métis, 1% de blancs.
Cette importance des masses indiennes est absolument particulière en Amérique centrale, où les métis sont sinon la grande masse du peuple, sauf au Costa-Rica où la population est majoritairement européenne.
Les conditions d’existences des masses indiennes au Guatemala ont notamment produit une œuvre mondialement célèbre, Hombres de maíz (Hommes de maïs), du romancier Miguel Ángel Asturias, cependant marquée du sceau du « réalisme magique », une fuite esthétisante typique en Amérique latine.
Face à une telle masse indienne au Guatemala, les criollos, c’est-à-dire les Espagnols nés en Amérique, se devaient de faire bloc, tout au long de leur domination.
Dès le départ, la géographie et la faible présence coloniale obligeaient à des compromis et à un rythme plus lent d’asservissement, à la mise en place plus difficile des haciendas où régnait le semi-esclavagisme.
L’unité de fait des criollos était plus marquée, et parfaitement comprise.
Si on prend ainsi le libéral Francisco Morazán (1792–1842), celui-ci avait de l’ambition : développer l’industrie et l’éducation publique, mettre de côté l’influence de l’Église catholique, établir un canal interocéanique à travers le Nicaragua.
Mais il était hors de question pour lui de toucher à la grande propriété.
Un tel choix était à la fois illusoire (il fut fusillé) et le reflet d’un rapport de forces ; au Guatemala, province transformée en pays artificiellement et dans un cadre particulièrement arriéré, le semi-féodalisme et le semi-colonialisme se combinent étroitement.
De fait, s’ensuivit la domination du conservateur Rafael Carrera de 1830 à 1865 (bien qu’officiellement seulement pour deux présidences, 1844-1848 et 1851-1865), avant que, comme toujours en Amérique latine, les libéraux réussissent ensuite à s’imposer, en raison de la nécessaire modernisation du pays.
Rafael Carrera
C’est Justo Rufino Barrios qui s’en charge, à travers une dictature caractérisée par la mise en place de l’instruction publique, l’expropriation de l’Église catholique.
Il chercha même à prendre les commandes de l’ensemble de l’Amérique latine, afin de rétablir l’hégémonie du Guatemala.
Justo Rufino Barrios
Il proposa en ce sens une fusion des pays centro-américains en 1876, avec une armée unifiée et des relations extérieures centralisées, un réseau ferroviaire unifié, une monnaie unifiée, un système éducatif unifié, une législation unifiée, et finalement une citoyenneté unifiée.
Lui-même décéda lors d’une bataille contre le Salvador ; on est alors à la fin d’une période pour ainsi dire directement féodale où il y a les tentatives de prendre le contrôle avec quelques centaines, quelques milliers d’hommes.
On passe alors à la pénétration du capitalisme des États-Unis, avec surtout le contrôle de la production de fruits, le pays devenant une république bananière.
La United Fruit Company possédait de vastes zones agricoles, avait acquis le droit exclusif de construire un port sur la côte Pacifique, contrôlait tous les chemins de fer du pays, détenait le monopole des communications radio et téléphoniques internationales, etc.
Les conservateurs eurent alors le dessus et ce fut la dictature de Jorge Ubico, qui alla cependant trop loin et il fut renversé en 1944.
Juan José Arévalo fut alors l’acteur de la modernisation ; président élu avec 86 % des voix en 1944, il contribua à la mise en place du capitalisme bureaucratique, une tâche prolongée par son successeur, Jacobo Árbenz Guzmán.
Juan José Arévalo
Comme cette fois, cela allait trop loin dans l’autre sens, la CIA fit en sorte que l’armée prit le pouvoir, ce qui ouvrit la période de la guerre civile. Cet événement est souvent présenté comme fondamental et la preuve qu’un changement aurait été possible au Guatemala.
Mais il suffit de voir que le président du Guatemala élu en 2024, Bernardo Arévalo, est le fils de Juan José Arévalo.
Les différents coups d’État et tentatives de coups d’État, si nombreux, ne changent rien au socle semi-féodal semi-colonial.
2 % des propriétaires terriens contrôlent la quasi totalité des terres ; le Guatemala est littéralement possédé par 22 familles, le capital de 250 personnes équivaut à plus de la moitié du PIB.
On est dans la continuité de la prise du pouvoir par les criollos à l’indépendance, mais dans une version modernisée par l’intermédiaire des modifications attendues par la superpuissance impérialiste américaine pour satisfaire à ses propres besoins.
Et si la guérilla n’a pas réussi à bouleverser la situation, c’est que le cadre était inadéquat à la réalisation de la victoire.
Le Guatemala est, au sens strict, une province coloniale. Ses couches dominantes forment une sorte de super-gouvernorat.
Il ne s’agit donc pas simplement de vouloir renverser ce qui apparaît comme une oligarchie ; il faut produire les conditions concrètes d’une affirmation démocratique, pour que les choses aillent dans un sens national.
Cela ne peut se réaliser qu’à l’échelle de l’Amérique centrale toute entière, sans quoi le provincialisme triomphe et avec lui le localisme.
Le drapeau du Guatemala
Le prix à payer de l’Amérique centrale reste le même : c’est l’incapacité à une unité à l’origine même de l’indépendance. L’implosion localiste ne peut être stoppée que par un dépassement, par la mise en place des États-Unis centro-américains.
On en a la preuve avec l’échec du sandinisme au Nicaragua.
Historiquement, il y a dans ce pays la concurrence entre les villes de Granada (bastion des grands propriétaires fonciers) et de León (avec les capitalistes se liant toujours plus aux capitalistes occidentaux).
Mais il y a aussi la pénétration britannique, qui occupa même militairement dans les années 1840 deux zones où pouvait commencer et terminer un éventuel canal.
Les États-Unis forcèrent quant à eux la signature du traité Clayton-Bulwer en 1850.
Un aventurier américain, William Walker, parvient ensuite à devenir président du Nicaragua, en 1855, avec quelques centaines d’hommes !
C’est dire la nature du pays, où ce qui se passe ne concerne qu’une infime minorité, l’écrasante majorité vivant dans des conditions de très faible développement, à l’écart.
Drapeau du Nicaragua
Par la suite, on a le traditionnel schéma des conservateurs qui s’installent, des libéraux qui modernisent avant d’être mis de côté ; au cours de ce processus, Managua devient la capitale du pays.
Sauf qu’ici, et c’est la principale caractéristique de l’Amérique centrale, on a une présence militaire américaine.
C’est contre cette situation que lutta Augusto César Sandino (1895-1934), les armes à la main. Mais lorsqu’il voulait chasser les Américains du Nicaragua, il considérait que le Nicaragua existait en tant que tel, là est l’erreur.
Le Nicaragua était en réalité une colonie américaine, au sens d’un territoire passé sous contrôle.
La dimension nationale, avec une base populaire, n’avait pas encore émergé.
Le pays est ensuite pratiquement dirigé par les États-Unis, de 1936 à 1979, par Anastasio Somoza García puis son fils Anastasio Somoza Debayle ; cette domination des Somoza et de leur clan se faisait soit directement, soit par l’intermédiaire d’hommes de paille.
Anastasio Somoza García
Le Front Sandiniste de Libération Nationale nationalisa les propriétés des Somoza, consistant notamment en 20 % des terres disponibles. Mais il ne fut pas touché aux autres grands propriétaires terriens.
Et le FSLN accepta de stopper sa « révolution sandiniste », amenant le pays à ne pas être différent des autres en Amérique centrale.
Là encore, c’est la base nationale qui a manqué. Une base nationale fait se dépasser les fractures, les séparations, les localismes ; le FSLN n’a fait que vouloir gérer par en haut de manière « différente ».
C’est encore et toujours l’optique de mieux « gérer » par en haut et de réaliser ce qu’une bourgeoisie absente aurait dû faire historiquement. Cela se transforme en démarche bureaucratique.
Sandinistes en 1979
Au Salvador, le FMLN a basculé naturellement dans la même démarche.
Historiquement, les criollos se sont révoltés dès 1811 et la province a rejoint le Mexique, puis les Provincias Unidas del Centro de América.
Pendant les quinze années de sa participation à cette structure prenant le relais de la Audiencia du Guatemala, le Salvador connut 23 chefs de gouvernement.
Avec l’indépendance, on a, de manière classique, les libéraux qui modernisèrent le pays durant la seconde partie du 19e siècle (suffrage universel pour les hommes, enseignement primaire obligatoire et gratuit, séparation de l’Église et de l’État, mariage civil, construction de chemins de fer, émergence de l’industrie et du commerce, construction de chemins de fer et de ports, débuts de la marine marchande, etc.)… avant le retour en forces des conservateurs.
L’instabilité intérieure se perpétua alors, typique du capitalisme bureaucratique latino-américain. Il y a ainsi eu treize constitutions (1841, 1864, 1871, 1872, 1880, 1883, 1885, 1886, 1939, 1945, 1950, 1962, 1983) au Salvador.
Les coups d’État et tentatives de coups d’État furent bien sûr également nombreux (1885, 1890, 1894, 1898, 1927, 1931, trois fois en 1944, 1948, 1960, 1961, 1972, 1979), ainsi que les conflits avec les voisins (1850-1853, 1856, 1863, 1876, 1885, 1890, 1906-1907), avec notamment une invasion par le Guatemala et l’exécution du président libéral Gerardo Barrios.
Le drapeau du Salvador
Le coup d’État de 1931 connu en réponse, en janvier 1932, un soulèvement de 40 000 ouvriers agricoles et paysans, dirigé par les communistes.
Les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada envoyèrent des navires de guerre sur les côtes du Salvador et aidèrent le général putschiste à la mise en place d’unités de « gardes blanches » pour réprimer le soulèvement. 20 000 ouvriers, paysans et étudiants furent tués ; le Parti Communiste fut interdit et la quasi-totalité de ses dirigeants furent assassinés (dont Agustín Farabundo Martí, Mario Zapata, Alfonso Luna).
Toute cette situation forme l’arrière-plan de la guerre civile qui suivra avec le FMLN.
Mais celui-ci a cédé devant le régime, qui est dominé depuis l’indépendance par l’élite des criollos, en pratique quarante familles.
Le Honduras n’a pas connu de guérilla comme au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua, même s’il y a deux petites organisations actives, en parallèle au FSLN et au FMLN dans les deux pays voisins.
En pratique, c’est toujours resté un pays économiquement très arriéré ; on parle des « quatorze familles » pour désigner l’oligarchie qui, dans les faits, prédomine ou plutôt domine depuis l’indépendance.
Au sens strict, le Honduras est le prototype même de la république bananière, avec les États-Unis gérant le pays telle une colonie.
Un épisode marquant fut l’intervention américaine pour mettre de côté le président Miguel Rafael Dávila, mais tout fut très encadré ; dans les faits on est dans les simples concurrences entre le semi-féodalisme et le semi-colonialisme, avec les besoins de maintenir à flot le capitalisme bureaucratique.
Le drapeau du Honduras
S’il y eut également deux petites guerres civiles entre libéraux et conservateurs, et toujours les innombrables coups d’États et tentatives coups d’État (principalement 1839, 1876, 1911, 1924, 1949, 1963, 1972, 1980, 1993, 2009), on est ainsi surtout dans stabilité lancinante.
C’est encore plus vrai pour le Costa-Rica.
C’est pareillement, historiquement, une république bananière, avec un rôle central de la United Fruit Company, majeure propriétaire des bananeraies et des chemins de fer, qui ne paya aucun impôt jusqu’en 1910.
Le pays a cependant une grande particularité.
Lors de la colonisation, les ressources à piller du point de vue la monarchie espagnole étaient très faibles. Pas de mines, pas de culture facilité du sucre et du cacao, très peu d’Indiens à mettre en esclavage.
Pour cette raison, la monarchie espagnole n’accorda que peu d’attention au Costa-Rica.
L’aristocratie fut ainsi bien plus faible qu’ailleurs et la place était libre pour des petites exploitations agricoles, du type familiale.
Ce processus s’est accompagné d’un « blanchissement » de la population, au sens où actuellement les 17 % de métis s’assimilent aux descendants d’Européens, qui forment 65 % de la population.
Le Costa-Rica se veut ainsi « civilisé » et une sorte de modèle. Il a supprimé son armée, par décision constitutionnelle, en 1948 ; il se définit comme neutre et tourné vers l’éducation, la santé, la protection de l’environnement.
Le drapeau du Costa Rica abandonna le bleu et le blanc classique de l’Amérique centrale pour prendre les couleurs de la France au moment de la révolution de 1848
Le pays est, en fait, une plate-forme du capitalisme mondial, principalement américain, qui s’y intéressa très tôt ; c’est un très grand centre touristique, et en même temps a une production typique de la république bananière : la banane, le café, le sucre, le cacao, l’ananas, l’huile de palme, l’orange, le manioc, le riz… (avec une consommation de pesticides gargantuesque).
De nombreuses industries ont des centres de production et de développement, notamment en raison de zones franches : Intel, Abbott Laboratories, Procter & Gamble, Emerson Electric, Medtronic, Sony, HP, Hewlett-Packard, GlaxoSmithKline, Boston Scientific, Pfizer, Cognizant, Citi, Unilever, Coca-Cola, Siemens, 3M, Oracle, Amazon, IBM…
Le Costa-Rica est une colonie pacifiée, un arrière-pays colonial au sein des pays coloniaux d’Amérique centrale ; en 1948 furent par ailleurs interdit le Parti d’avant-garde populaire du Costa Rica, c’est-à-dire le Parti Communiste s’étant rallié de facto à la faction libérale chassée lors d’une petite guerre civile en 1948.
C’est un exemple de comment les communistes, en l’absence d’orientation concrète fondée sur le parcours du mode de production, se sont fait happer par le réformisme propre au réformisme, et ce malgré les conditions très dures de travail.
On notera ici d’ailleurs l’importance des écrivains progressistes alors : Carmen Lira, Carlos Gagini, Carlos Luis Fallas, José Marín Cañas, Fabián Dobles, Joaquín Gutiérrez Mangel, etc.
C’est le paradoxe de l’Amérique centrale d’ailleurs que de voir une réelle capacité de production, et en même temps une désorientation systématique, qu’on peut qualifier de désorientation historique, car il n’y a pas de localisation d’une voie de sortie à une situation inextricable.
C’est le terreau qui a donné naissance aux groupes criminels ultra-violents au Salvador comme la Mara Salvatrucha ou le Barrio-18, et inversement la politique de répression ultra-sécuritaire du président salvadorien Nayib Bukele depuis 2019, amenant un effondrement du taux de criminalité en expansion jusque-là.
Le « centre de confinement du terrorisme » au Salvador, ouvert en 2023, peut accueillir 40 000 détenus
On a là un excellent exemple du fait que ce qui se passe en Amérique centrale c’est, dans les faits, un perpétuel va-et-vient, mais contrairement à l’Amérique du Sud où cela prend la forme de cycles allant dans un sens ou un autre, on a une impression de perpétuelle sur place avec des fuites en avant, des précipitations.
Un autre exemple connu est la « guerre des cent heures », parfois appelé par certains journalistes la « guerre du football », en 1969.
Lors d’un match au Honduras pour la qualification en coupe du monde, le Salvador prend un but à la dernière minute.
Une Salvadorienne de 18 ans se suicide alors en prenant le pistolet de son père ; elle a droit à des funérailles nationales, sous la conduite du président du Salvador en personne.
Le match aller était déjà sous tension, le match retour au Salvador le fut également (l’hôtel des joueurs du Honduras étant incendié), il y eut un match de départage, puis le Salvador lança une opération militaire contre le Honduras.
La guerre causa la mort de 3 000 personnes, avec également 15 000 blessés et le retour forcé au Salvador d’entre le quart et la moitié des 300 000 émigrés salvadoriens du Honduras.
Enfin, il faut conclure sur le Panama, l’exception qui confirme la règle centre-américaine.
Le Panama, en effet, était utilisé comme lieu de passage du Pacifique à l’Atlantique par la monarchie espagnole ; il relevait de la vice-royauté du Pérou, puis de la Vice-royauté de Nouvelle-Grenade (l’actuel nord de l’Amérique latine, avec l’Équateur, la Colombie et le Venezuela).
Lorsque fut fondé la República de Colombia succédant à la Vice-royauté de la Nouvelle-Grenade en 1821, la province du Panama décida de la rejoindre.
Lors de l’effondrement de celle-ci en 1830 toutefois, le général José Domingo Espinar déclara l’indépendance du Panama, dans la perspective de reformer la República de Colombia autour de Simon Bolívar.
Ce dernier, pour qui le Panama était « le centre de l’univers » (et possiblement la « capitale du monde » en raison de son emplacement pour les échanges), lui conseilla d’abandonner son projet ; un autre général, Juan Eligio Alzuru, tenta alors l’aventure, mais fut écrasé par les forces de la República de la Nueva Granada (la Colombie actuelle).
Cette dernière nomma comme responsable militaire de la région du Panama Tomás José Ramón del Carmen de Herrera y Pérez Dávila.
Mais celui-ci se lança lui-même dans l’aventure d’un Estado del Istmo, reconnu par le Costa-Rica et les États-Unis, mais qui ne dura qu’en 1840-1841.
Tomás Herrera
C’est là le prélude du rôle néfaste des États-Unis, épaulé par le Costa-Rica.
Un accord fut trouvé alors et le Panama retrouva sa place dans la República de la Nueva Granada, dont Tomás José Ramón del Carmen de Herrera y Pérez Dávila sera à un moment un éphémère président putschiste en 1854, année de sa mort lors de la guerre civile alors.
Entretemps, la República de la Nueva Granada avait signé en 1846 avec les Etats-Unis un Tratado de Paz, Amistad, Navegación y Comercio (Traité de Paix, d’Amitié, de Commerce et de Navigation), connu sous le nom de traité Mallarino-Bidlack.
Le traité garantissait la neutralité de la zone, les États-Unis ayant peur d’une influence extérieure, alors que le Panama était très utile pour le passage de l’Ouest à l’Est des États-Unis, dans le contexte de la conquête de l’Ouest et de la ruée vers l’or en Californie, un territoire venant tout juste d’être arraché au Mexique.
Mais c’était également un moyen de faire pénétrer le capital américain ; après les bateaux à vapeur sur le fleuve río Chagres (qui réduisit le voyage à douze heures), le capitalisme américain mit en place en 1855 un chemin de fer inter-océanique, pour un voyage de trois heures.
100 dollars d’investissement dans la Panama Railroad Company
Un incident l’année suivante – une pastèque non payée par un Américain aboutissant à une émeute des panaméens – amena d’ailleurs une petite intervention militaire américaine et une amende colossale à payer par la República de la Nueva Granada.
La gare au Panama en 1916
La France entreprit ensuite de construire un canal, mais la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama fit faillite ; les États-Unis se chargèrent de le terminer.
Le canal en 1945
Le canal fut terminé en 1914 ; entre-temps, les États-Unis avaient appuyé des forces « indépendantistes » qui proclamèrent l’existence du Panama comme pays indépendant en 1903, après y être intervenu militairement 14 fois les cinquante années précédentes.
On a compris que la mise en place du Panama est ainsi artificielle ; c’est une colonie américaine.
Le drapeau du Panama
La zone du canal est alors dans les faits un territoire américain, avec la police et l’armée américaine, qui d’ailleurs écrasèrent dans le sang une contestation d’étudiants panaméens en 1964, faisant 21 morts.
L’armée prit ensuite le pouvoir au Panama, mais la superpuissance impérialiste américaine fit une intervention en 1989 devant le chaos de la situation.
La souveraineté du canal fut ensuite remis au Panama en 1999, pays devenant une plate-forme pour les magouilles financières internationales. Il reste cependant une colonie américaine, même si la superpuissance impérialiste chinoise cherche à s’y renforcer, provoquant l’ire du président américain Donald Trump en 2025, qui a réaffirmé que le canal revenait aux États-Unis.
Il faut bien entendu ajouter à cela que le Panama est un paradis fiscal, comme d’ailleurs de manière significative le Costa-Rica, le Nicaragua, le Honduras.
Image de la NASA montrant comment l’écluse relie les deux océans pour les navires, cassant en même temps le passage de la faune et de la flore
Il est évident qu’un tel constat impose de considérer que les pays d’Amérique centrale sont un terrain de jeu de la superpuissance impérialiste américaine, avec comme origine historique la plus nette l’implosion immédiate de la República Federal de Centroamérica qui a abouti à un désastre.
La reconstitution artificielle, par en haut, d’une telle république n’a pas de sens ; ce qui est nécessaire, c’est la constitution réelle, par en bas, d’une République Populaire Centro-américaine, effaçant les localismes et les provincialismes, ce qui ne peut être réalisé que par des masses populaires procédant à un saut qualitatif dans le domaine productif.
C’est de la prolétarisation socialiste dont il est ici question, somme toute de manière tout à fait similaire aux pays composant l’URSS à sa fondation.
Présentation officielle par le canal du Panama des nouvelles écluses en 2016
La guerre populaire en Amérique centrale apparaît comme inéluctable pour l’établissement d’une telle proposition historique, dont le niveau exigé est d’être en mesure de faire face à la superpuissance impérialiste américaine comme réel dirigeant de cette partie du monde.
Davantage que semi-féodal semi-colonial, l’ensemble de l’Amérique centrale est à percevoir comme colonial, dans une sorte de prolongement tourmenté de l’ancienne domination espagnole.