Le marxisme, en France, a été accueilli comme une doctrine économique.
Karl Marx a été considéré comme une sorte de sociologue au service des ouvriers, capable de comprendre les fondements économiques du capitalisme.
Toute son œuvre relèverait donc de l’économie ; Karl Marx serait un économiste qui aurait débordé de son champ d’action et accordé une valeur politique à sa démarche.
Cette interprétation est profondément erronée ; elle consiste en une incompréhension fondamentale de ce qu’est le marxisme, ainsi que de ce qui va avec historiquement : la social-démocratie comme mouvement ouvrier en Allemagne (et en Autriche-Hongrie).
Elle trouve sa source dans la nature particulière du mouvement ouvrier français, qui combinait les syndicalistes-révolutionnaires d’une part, les socialistes parlementaristes et républicains de l’autre.
La social-démocratie était perçue comme trop figée et crispée, le marxisme était considéré comme trop dogmatique et économiste.
Une conséquence particulièrement néfaste fut l’introduction du concept d’infrastructure pour traduire ce que Karl Marx appelle la base.
Cette « infrastructure », purement économique, connaîtrait des excroissances politiques et juridiques, dénommées « superstructures ».
Il y aurait, par conséquent, des structures tout à fait secondaires établies sur une sorte de structure primaire.
Cela reflète une lecture économiste de Karl Marx.
Ce dernier parle, en réalité, de la base d’un côté, des constructions sur cette base de l’autre. C’est tout à fait différent et ce n’est pas une réduction de tout à l’économie.
Et ce n’est pas tant le mot superstructure qui pose ici souci, c’est le mot infrastructure qui masque ce que Karl Marx voulait dire, et qui correspond justement à une approche scientifique.
Car la base dont il est question consiste en un mode de production, en des rapports sociaux.
Friedrich Engels fait une mise au point à ce sujet, de la manière suivante, dans une lettre de 1890, par ailleurs publiée dès 1895.
« D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle.
Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage.
Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde.
La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats, – les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme.
Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards (c’est-à-dire de choses et d’événements dont la liaison intime entre eux est si lointaine ou si difficile à démontrer que nous pouvons la considérer comme inexistante et la négliger). »
Friedrich Engels parle de « la production et la reproduction de la vie réelle » comme base et c’est précisément pourquoi le marxisme n’est pas un économisme, mais une vision du monde qui consiste en une nouvelle lecture scientifique des phénomènes.
Qu’est-ce que la science ?
La science consiste en l’étude des faits et des phénomènes qui parvient à fournir des connaissances correctes, objectives, fiables.
Elle se fonde sur l’observation et l’expérience, la constatation approfondie et le raisonnement abstrait.
Elle se divise en plusieurs domaines ou disciplines : la biologie, la médecine, la physique, l’astronomie, l’agronomie, l’histoire, l’économie, les mathématiques, etc.
Traditionnellement, il est considéré que la science est neutre, car objective ; les faits étant ce qu’ils sont, une analyse scientifique de ces faits ne peut être que correcte et échapper aux opinions.
Une preuve justement du caractère « neutre » de la science, ou plus exactement des sciences, tiendrait dans ce cadre à sa capacité à se remettre en cause.
Cette auto-correction permanente est l’expression d’un caractère non dogmatique, non idéologique.
Cette manière de voir les choses est très profondément enracinée en France.
Cela tient à la Révolution française, à l’idéologie institutionnelle républicaine et au rôle de la franc-maçonnerie.
Que ce soit Montaigne, Voltaire ou Jean Jaurès, ou même un auteur réactionnaire comme Charles Maurras, on a toujours la simple prétention de contribuer à la science, jamais de dresser un constat scientifique en tant que tel.
La France produit ainsi des essayistes, des avocats qui font des joutes verbales, des critiques de livres et de films, des hommes politiques pressés de proposer des buts, des mathématiciens faisant des apports au sujet d’un problème donné, etc.
Il va de soi que si les choses en étaient ainsi, il n’y aurait de science nulle part, car personne n’oserait dire que telle est la vérité et que c’est ainsi qu’il faut faire, et pas autrement.
Il n’y aurait pas d’ascenseurs, ni de barrages hydro-électriques, car à la moindre proposition quelqu’un pourrait venir et dire que ce n’est pas scientifique, que tout est à revoir.
En réalité, il y a la science et toute une narration autour de celle-ci, où les scientifiques ne feraient face qu’à des données brutes qu’ils interprètent patiemment, en prenant le risque de se tromper et d’être remis en cause.
Cela masque que la science repose sur des actions concrètes.
Pourquoi cacher une telle chose ?
Car la science ne sert pas qu’à chercher : elle trouve également et c’est même sa fonction première.
Dans le mode de production capitaliste, la contradiction saute aux yeux : les scientifiques prétendent toujours chercher en permanence et seulement parfois ils annoncent avec fracas des découvertes ou des constats approfondis.
Dans la pratique pourtant, c’est le contraire qui se déroule : les scientifiques font toujours des constats, des découvertes et seulement parfois ils font des recherches.
Car la science est en rapport avec la réalité et elle permet à cette réalité d’être ce qu’elle est : sans action permanente de la science, sans activité permanente des scientifiques, le pays est à l’arrêt.
Les enseignants qui donnent des cours scientifiques exposent des vérités, ils réaffirment des découvertes.
Dans la science expérimentale, les scientifiques découvrent et redécouvrent en permanence la réalité.
Dans les études théoriques, les scientifiques découvrent les modes d’existence de la réalité.
Les scientifiques sont toujours actifs, sans quoi ils ne seraient plus des scientifiques ; ils se confrontent toujours au réel.
Sans primat de la pratique, il n’est pas de science.
C’est pourquoi Mao Zedong met la science sur le même plan que la production et la lutte des classes.
« D’où viennent les idées justes ?
Tombent-elles du ciel ? Non. Sont-elles innées ? Non.
Elles ne peuvent venir que de la pratique sociale, de trois sortes de pratique sociale : la lutte pour la production, la lutte de classes et l’expérimentation scientifique. »
Autrement dit, il y a des faits tout le temps et partout.
Quiconque marche dans la rue et observe ce qui s’y passe a une démarche qui relève de la pratique, avec une dimension scientifique.
Ce qui confère, en effet, sa dignité à la science, c’est son rapport au réel.
Ce n’est pas la capacité de « remise en cause » qui fait que la science est la science, mais le rapport dialectique avec la réalité, qui est en transformation, qu’on peut toujours affiner, améliorer.
Le scientifique n’est pas ce qu’il observe : c’est une contradiction ; voilà ce qui impose le cadre de la science.
La métaphysique : ne pas se fier aux apparences, mais aller au fond des choses
Le terme « métaphysique » a aujourd’hui un sens péjoratif ; on désigne par là des idées préconçues et religieuses qui imposent une lecture forcée de la réalité.
Il y aurait quelque chose « au-delà » de la physique et, par conséquent, les scientifiques seraient limités dans leur démarche : ils auraient besoin des métaphysiciens.
Pendant longtemps, effectivement, les religions ont bloqué la science, l’ont empêchée d’avancer, l’ont censurée, afin de ne pas contredire tel ou tel dogme religieux.
Il a fallu beaucoup de temps avant que les scientifiques ne puissent agir librement, en toute indépendance par rapport à la religion qui avait la mainmise sur l’État ou une partie de celui-ci.
Néanmoins, il est malheureux qu’on parle ici de métaphysique.
C’est que c’est Aristote qui est l’auteur des textes appelés « Métaphysique » et c’était un immense matérialiste.
Si le mot a pris un sens tout à fait différent (et opposé), c’est que sa philosophie s’est répandue dans le monde musulman arabo-persan, jusqu’à Averroès au 12e siècle.
La traduction immédiate de ses écrits a bouleversé l’Europe ; l’Église catholique a interdit l’averroïsme et ses thèses (« il n’y a pas de premier homme », « le monde est éternel », « la volonté de l’homme veut ou choisit sous l’empire de la nécessité », etc.).
Thomas d’Aquin joue alors un rôle majeur en « intégrant » Aristote, bien sûr au prix d’une déformation majeure, dans le dogme catholique.
Cependant, la métaphysique d’Aristote ne dit pas du tout que tout revient à Dieu et qu’en dernier ressort, il faut que la science s’arrête.
Bien au contraire, par métaphysique, il entend parler du cœur de la physique, du noyau dur qui fait que tout ce qui existe existe de telle ou telle manière.
Il dit ainsi qu’il ne faut pas simplement constater une chose ou un phénomène, mais qu’il faut saisir son essence.
C’est cette essence qui décide de la nature de la chose, du phénomène.
Pour dire les choses simplement : les apparences sont trompeuses, il faut aller au fond des choses. Tel est l’objectif de la métaphysique.
C’est là, en fait, la réelle approche scientifique.
Il est erroné de réduire la science à la fourniture accumulée de connaissances correctes, objectives, fiables. Il faut également l’explication, la définition pratique.
La dimension pratique l’emporte sur l’aspect théorique ; toute théorie, pour avoir un sens réel et pas seulement une signification, doit parvenir au niveau de l’explication et ne pas se résumer à une démonstration pratique.
Cela ne peut que choquer des esprits déformés par le capitalisme, pour qui les visées sont apparemment pratiques : si on fabrique une voiture électrique et qu’elle marche, n’est-ce pas suffisant ?
Si on produit tel médicament et qu’il agit efficacement, n’est-ce pas suffisant ?
Or, effectivement, ce n’est pas suffisant et tout cela serait réduire la science à une activité passive visant à dresser des parallèles, expérimenter au hasard ou avec quelques intuitions.
La science, lorsqu’elle est elle-même, ne se contente pas d’essayer sur les phénomènes pour voir ce que cela peut donner.
Elle vise à comprendre leur nature profonde, la place de leur existence et pour cela, elle se tourne vers leur essence.
Traverser un phénomène
pour arriver à son essence
La science – et voilà pourquoi elle équivaut au matérialisme dialectique- est en mesure de dissocier le phénomène de son essence.
Le phénomène, c’est toutes les vues partielles d’une chose, c’est sa manifestation extérieure, ce qui peut être vu, touché.
L’essence, c’est la totalité de la chose, c’est son unité intérieure, qui ne peut être ni vue ni touchée, qui est cachée derrière les phénomènes.
Ces derniers n’expriment l’essence que par certains côtés, et en plus ils ont tendance à être changeants, alors que l’essence est relativement stable.
La science ne se contente évidemment pas de constater dans tous les sens les éclairs et les tonnerres ; elle parvient à cerner c’est le résultat d’une immense attraction entre des charges électriques positives et négatives, l’expression d’une contradiction.
De la même manière, le vent et la pluie résultent de la convection de l’air froid et de l’air chaud, ce qu’on ne peut pas comprendre si on en reste aux faits « bruts » et qu’on ne traverse pas le phénomène pour arriver à son essence.
Mao Zedong utilise l’allégorie d’une avenue à parcourir avant de trouver la clef d’une chose, d’un phénomène.
« Il faut analyser le fond de chaque chose et ne considérer les manifestations extérieures que comme une avenue menant à la porte dont il faut franchir le seuil pour saisir vraiment le fond du problème.
C’est là la seule méthode d’analyse, sûre et scientifique, des phénomènes. »
Les choses sont ainsi vraies ; elles existent.
La modalité de leur existence obéit toutefois à un moteur interne.
Le chercher, le trouver, l’expliquer, tel est le rôle de la science.
De la mécanique à la dialectique
Aristote était un immense scientifique, qui le premier a classé des centaines d’espèces animales ; il a étudié les phénomènes atmosphériques, la formation des nuages, de la pluie, du vent et des éclairs.
Il a contribué à l’astronomie, ainsi qu’à la physique ; il a étudié la nature de la psyché humaine (comme reflet du réel), ainsi que proposé une poétique.
Il a systématisé la logique et exposé une philosophie première du moteur des choses.
Son approche est malheureusement, en raison de son époque, fonctionnelle et mécanique : on est à une époque esclavagiste, où la notion de transformation est absente.
Aristote propose donc toute une mécanique intérieure qui fait que les choses sont ce qu’elles sont : il y a la potentialité, la chose ou le phénomène « en puissance », et mécaniquement dans certains cas il y a la mise en branle, avec la chose ou le phénomène « en acte ».
C’était là une tentative de traverser les phénomènes pour arriver à leur essence.
Aujourd’hui, nous savons que ce n’est pas ici que se déroule le processus interne des choses, des phénomènes.
C’est la dialectique qui est à l’œuvre, avec des contradictions internes aux choses, aux phénomènes.
Certaines contradictions sont secondaires et peuvent se transformer en la contradiction principale ; tout obéit à la loi de la transformation, du saut dialectique.
Le nouveau remplace inévitablement l’ancien, c’est la loi de l’univers infini et éternel.
Naturellement, une telle affirmation sonne comme de la métaphysique du point de vue bourgeois : ce serait unilatéral, dogmatique.
Pourtant, tous les scientifiques parlent eux-mêmes de lois qui existent, permettant par exemple la digestion ou de faire voler un avion.
Le fait est que cette loi dérange la bourgeoisie, qu’elle lui est à la fois insupportable et incompréhensible.
Les réactions bourgeoises à l’affirmation de la dialectique de la Nature sont d’ailleurs particulièrement hystériques ; c’est là inévitable, car le matérialisme dialectique exprime la vision du monde du prolétariat, ce qui annonce la condamnation historique de la bourgeoisie.
C’est que le prolétariat, en transformant le monde, porte le principe de transformation, et de là vient la compréhension du principe de contradiction par son avant-garde.
Les choses ne se déroulent pas mécaniquement ; tout est lié, en différentes couches, et chaque transformation s’insère dans une vague qui contribue à d’autres transformations, tout se reflétant en tout, à l’infini.
La science est en retard sur ces transformations, car on a d’abord les apparences et seulement ensuite l’essence. Karl Marx a souligné ce décalage dans Le capital.
« Si les manifestations extérieures d’une chose et son essence fusionnaient étroitement, toute science deviendrait dès lors superflue. »
Le capital est justement une œuvre qui procède au dépassement des apparences ; Karl Marx suit une longue avenue avant d’arriver à la porte qu’il a franchie pour saisir l’essence du mode de production capitaliste.
En ce sens, Karl Marx procède scientifiquement ; il n’est nullement un sociologue, voire un économiste.
Il s’appuie sur le matérialisme dialectique, qu’il inaugure.
Lénine a souligné cette dimension scientifique, dont Le capital n’est qu’une illustration.
Il constate que Karl Marx part d’un élément concret, mais ne se fie pas aux apparences ; remontant le fil des contradictions, il parvient à l’essence.
« Marx, dans le Capital, analyse d’abord le rapport de la société bourgeoise (marchande) le plus simple, habituel, fondamental, le plus massivement répandu, le plus ordinaire, qui se rencontre des milliards de fois : l’échange des marchandises.
L’analyse fait apparaître dans ce phénomène élémentaire (dans cette « cellule » de la société bourgeoise) toutes les contradictions (ou les germes de toutes les contradictions) de la société contemporaine.
L’exposé nous montre ensuite le développement (et la croissance et le mouvement) de ces contradictions et de cette société dans le Σ [=somme] de ses diverses parties, depuis son début jusqu’à sa fin.
Telle doit être la méthode d’exposition (ou d’étude) de la dialectique en général (car la dialectique de la société bourgeoise chez Marx n’est qu’un cas particulier de la dialectique).
Que l’on commence par le plus simple, habituel, massivement répandu, etc., par n’importe quelle proposition : les feuilles de l’arbre sont vertes ; Jean est un homme ; Médor est un chien, etc.
Ici déjà (comme l’a remarqué génialement Hegel), la dialectique est là ; le particulier est général.
Donc, les contraires (le particulier est le contraire du général) sont identiques : le particulier n’existe pas autrement que dans cette liaison qui conduit au général. Le général n’existe que dans le particulier, par le particulier. Tout particulier est (de façon ou d’autre) général.
Tout général est (une parcelle ou un côté où une essence) du particulier.
Tout général n’englobe qu’approximativement tous les objets particuliers.
Tout particulier entre incomplètement dans le général, etc., etc.
Tout particulier est relié par des milliers de passages à des particuliers d’un autre genre (choses, phénomènes, processus), etc.
Il y a déjà ici des éléments, des embryons du concept de nécessité, de liaison objective de la nature, etc.
Le contingent et le nécessaire, le phénomène et l’essence sont déjà ici, car en disant : Jean est un homme, Médor est un chien, ceci est une feuille d’arbre, etc., nous rejetons une série de caractères comme contingents, nous séparons l’essentiel de l’apparent et nous opposons l’un à l’autre.
Ainsi, dans toute proposition on peut (et on doit), comme dans une « maille », une « cellule », mettre en évidence les embryons de tous les éléments de la dialectique, montrant ainsi que la dialectique est inhérente à toute la connaissance humaine en général.
Quant aux sciences de la nature, elles nous montrent (et, encore une fois c’est ce qu’il faut montrer sur tout exemple le plus simple) la nature objective avec ses mêmes qualités, le changement du particulier en général, du contingent en nécessaire, les passages, les modulations, la liaison mutuelle des contraires.
C’est la dialectique qui est la théorie de la connaissance (de Hegel et) du marxisme. »
La jumelle et le microscope
Mao Zedong utilise l’allégorie suivante comme conseil : il dit que lorsque la vue est insuffisante, il faut utiliser la jumelle et le microscope.
Bien entendu, on a là une contradiction : la jumelle permet de voir de loin, le microscope s’intéresse à ce qui est trop petit pour être vu.
C’est là l’intérêt de la remarque : on ne peut pas traverser les apparences pour parvenir à l’essence si on a une approche unilatérale.
Chaque chose a sa contradiction interne, mais est en même temps reliée au reste : le microscope permet de comprendre ici le premier aspect, la jumelle le second.
En même temps, la contradiction interne reste lointaine, alors que la liaison avec le reste apparaît comme évidente puisqu’il y a un seul univers.
Tout est dialectique et c’est là la complexité scientifique.
Cette contradiction, qui est en fin de compte celle entre le particulier et l’universel, fait que la science, c’est le matérialisme dialectique.
C’est la seule approche correcte en ce qui concerne le rapport entre le tout et la partie, et même pour tout rapport, car tout rapport est contradiction.
Il ne s’agit pas de s’imaginer qu’on doit inventer des contradictions là où elles n’en sont pas, ou bien que la contradiction serait une méthode magique pour changer les choses.
Il ne saurait en être ainsi, dans la mesure où la dialectique n’est pas une méthode, mais la nature du mouvement de la matière, la matière elle-même dans son existence.
On peut d’ailleurs remarquer qu’une approche scientifique inconséquente oppose formellement la jumelle et le microscope, de la même manière qu’elle sépare toujours les contraires, alors que c’est justement l’unité des contraires qui fournit le socle sur lequel repose la réalité.
S’il n’y avait qu’opposition des contraires, rien n’existerait ; inversement, s’il n’y avait pas l’opposition des contraires, tout existerait éternellement.
Seul l’univers est infini et éternel ; sa nature est matérielle.
Chaque chose est reliée à l’infiniment petit et à l’infiniment grand, connectée au petit et ce à l’infini, connectée au grand et ce à l’infini.
Saisir scientifiquement ce qu’est une chose, un phénomène veut dire connaître la contradiction interne, les contradictions secondaires, le maximum de liaisons de cette chose.
Rien ne saurait exister de manière séparée et justement, une humanité consciente de cela peut enfin s’orienter correctement, en comprenant que la moindre action ou non-action relève de tout un contexte, qui peut parfois s’avérer immense.
Ici, on a soi-même en tant que scientifique une place, une position, un rapport dialectique au monde.
Être scientifique, c’est s’impliquer
Il est courant de prétendre que les scientifiques se doivent de se tenir à l’écart de ce qu’ils observent, de ce qu’ils expérimentent, de ce qu’ils étudient.
Une telle distance serait le garant du caractère correct de l’activité menée.
C’est absolument incorrect, pour deux raisons. La première, c’est qu’il s’agit d’une vaine prétention.
Il y a nécessairement une implication du scientifique dans son activité, pour la simple raison que, s’il n’y en avait pas, une telle activité n’aurait pas lieu.
À l’arrière-plan de l’activité scientifique, comme de toute activité, il y a la dignité du réel. La pratique est portée subjectivement par l’être humain, qui ne saurait agir comme une machine.
Du moment qu’on a des sensations, on a un rapport avec l’expérience, avec l’observation, avec ce qu’on étudie.
Il est notable justement que les machines, l’intelligence artificielle (qui est en réalité un « artifice » intelligent)… ne sont pas capables de synthèse ; tout ce qu’elles font, c’est rapprocher, relier par similarités. C’est une limite.
Seuls les êtres vivants sont capables, par la sensation, de saisir la portée dialectique du mouvement, d’appréhender les sauts qualitatifs.
C’est la raison pour laquelle le matérialisme dialectique ne peut que s’affirmer précisément au moment où l’intelligence artificielle prétend être en mesure de rassembler toutes les connaissances du monde.
C’est l’affrontement historique entre le mode de réflexion dialectique et l’illusion d’une pensée par analogie, par rapprochement, par accumulation, par quantité.
L’humanité l’a bien deviné historiquement et a justement apprécié les scientifiques, mais également les artistes, qui s’impliquaient humainement ou, du moins, qui donnaient l’image de le faire.
Peu importe que Léonard de Vinci n’ait pas du tout été le génie clairvoyant qu’on s’imagine : son engagement ressort plus fort que tout, déjà à l’époque.
Louis Pasteur et Marie Curie ne se conçoivent pas sans une participation personnelle à leurs activités scientifiques.
Être porté par quelque chose, par les masses, par la civilisation, par la culture, voilà ce qui amène à être productif.
Dans le cas contraire, on tombe dans le formalisme ; on bascule par exemple dans l’expérimentation animale, ce crime, où on teste au hasard pour essayer de découvrir quelque chose.
Ce qui détermine tout ici, c’est la capacité à saisir les « multiples déterminations » – celles de ce qu’on étudie, et celles dont on relève soi-même dans l’activité d’étude.
Remonter aux « multiples déterminations«
Toute chose qui existe ne fait pas qu’exister : elle existe parce qu’elle est le produit de tout un processus qui l’amène à exister.
C’est vrai pour ce qu’on étudie, c’est vrai pour soi-même, c’est vrai pour soi-même dans le rapport à ce qu’on étudie.
C’est un faisceau de contradictions qui permet justement d’avancer, de comprendre.
Il suffit de penser à Karl Marx. Lui-même est une jeune révolutionnaire, qui se lie au prolétariat ; il se confronte au mode de production capitaliste.
D’une part, il n’agit pas en tant qu’intellectuel : il a un rapport concret, il s’implique au service des masses.
De l’autre, il avait besoin que le mode de production capitaliste soit suffisamment développé pour le comprendre réellement.
Être scientifique est, ainsi, toujours en liaison avec une époque, dans un lieu déterminé.
Cela veut donc dire que, lorsqu’on étudie quelque chose, notre pensée découvre les phénomènes constitués, en pleine apparence – sa nature synthétique, masquée, voilée, doit être recherchée.
Il faut traverser le phénomène pour aller à l’essence, en prenant en considération que tout un processus a eu lieu.
Karl Marx nous a bien avertis à ce sujet.
« Le concret est concret parce qu’il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité.
C’est pourquoi il apparaît dans la pensée comme procès de synthèse, comme résultat, non comme point de départ. »
On doit comprendre la nature synthétique d’une chose… Alors qu’on a déjà la synthèse dans notre esprit !
Mais c’est que c’est insuffisant pour cerner réellement la chose, et il est toujours possible d’aller plus loin.
Lorsqu’on voit une pomme et qu’on la mange, celle-ci se présente comme un aboutissement de toute une croissance du fruit, et on peut l’utiliser comme nourriture.
La science est toutefois capable d’aller jusqu’au pommier, jusqu’à la Nature, jusqu’au rapport au soleil et au système solaire, jusqu’à la galaxie…
Et pareillement vers l’infiniment petit, à l’infini.
Ce n’est qu’un aspect de la question, bien sûr, puisque la transformation de toutes les choses, de tous les phénomènes, est ininterrompue, infinie dans le passé et dans le futur.
Il s’agit également d’appréhender ce dernier.
La science n’est, et c’est d’une importance transcendante, pas uniquement la manière avec laquelle on parvient à saisir les phénomènes et les choses qui sont aboutis et pleinement développés.
Il s’agit également de comprendre les développements qui remontent à plus loin, qui ont disparu au sens où ils se sont transformés. On peut penser ici aux archéologues.
Il y a bien entendu les développements en cours, qui ne sont pas terminés. On peut penser aux médecins.
Il y a, enfin, les développements futurs, et plus on va loin dans le temps, plus appréhender ce qui va arriver est ardu, en raison du nombre de contradictions, de déterminations, de vagues de contradictions et de déterminations.
La science progresse en spirale
C’est la raison pour laquelle la science progresse toujours, mais en spirale.
On s’éloigne de l’essence en se perdant dans les liaisons, dans les multiples déterminations, puis on s’y rapproche, et inversement.
Parfois, c’est sur le plan de la jumelle que la science perçoit mieux les choses ; à d’autres moments, c’est sur le plan du microscope.
On comprend mieux le passé et la nature de l’avenir s’éclaire ; on perçoit mieux les tendances de l’avenir et c’est le passé qu’on lit alors mieux.
C’est vrai pour absolument tout et, au fond, c’est la nature même de la science d’être la dialectique de la jumelle et du microscope, dans un mouvement en spirale comme le dit Lénine.
« La connaissance humaine n’est pas (ou ne décrit pas) une ligne droite, mais une ligne courbe qui se rapproche indéfiniment d’une série de cercles, d’une spirale.
Tout segment, tronçon, morceau de cette courbe peut être changé (changé unilatéralement) en une ligne droite indépendante, entière, qui (si on ne voit pas la forêt derrière les arbres) conduit alors dans le marais, à la bondieuserie (où elle est fixée par l’intérêt de classe des classes dominantes). »
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