La seconde crise générale du capitalisme et le concept de « cycle »: la question de la négation de la négation

Ce qui caractérise la crise générale du capitalisme, c’est que l’organisation de la production et de la consommation est profondément bouleversée. Il ne faut bien entendu pas prendre ce terme d’organisation au sens strict, car ce qui caractérise le capitalisme, c’est la concurrence, la compétition et, partant de là, la désorganisation.

Pour trouver une « organisation » dans le capitalisme, et encore seulement de manière relative, il faut se pencher sur les crises qui amène une ré-adéquation par rapport à la réalité ; il y a également les situations marquées par la main-mise des monopoles.

Tout cela n’est, cependant, que relatif. Du moment que les entreprises s’entrechoquent dans leurs activités, aucune organisation n’est possible. C’est là où le concept de cycle intervient.

Karl Marx utilise à plusieurs reprises le terme de « cycle » dans Le capital. Par là, il parle de phénomènes qui se répètent de la même manière, de manière périodique. Cependant, il faut bien considérer ici que Karl Marx traite de ces cycles « toutes choses étant égales par ailleurs », c’est-à-dire qu’il les fige comme catégorie. Or, rien n’est figé, jamais.

Karl Marx n’abuse donc jamais du concept de « cycle ». Il est pourtant courant de trouver le terme dans les présentations de l’analyse du mode de production capitaliste par Karl Marx. Cela est dû à une approche erronée de ce qu’est le mouvement.

Rosa Luxembourg a pu faire cette erreur, par exemple. Figeant les cycles, elle s’est demandée comment le capital parvenait à s’accumuler toujours plus et elle a dû trouver un apport « extérieur » aux cycles, dans les pays non capitalistes qui sont colonisés.

En réalité, les cycles se mêlent et s’entremêlent ; ils partent dans toutes les directions, comme ils viennent de toutes les directions. Le capitalisme n’est pas un assemblage de capitalistes individuels suivant le processus apport d’argent – production de marchandises – récupération de l’apport d’argent à quoi s’ajoute le fruit de l’exploitation des travailleurs.

Ou bien c’est, si l’on veut, un assemblage qualitatif, pas mécanique ni simplement quantitatif. Il faut plus penser à une macédoine de légumes qu’à un gâteau aux strates bien délimitées.

À l’arrière-plan, cela pose la question de la signification de la négation de la négation. En effet, la négation de la négation dit qu’une chose connaît un parcours où elle profite toujours plus de son mouvement en devenant plus complexe.

Le capitaliste pratique la négation de la négation : il apporte a somme A, récupère la somme B, l’investit de nouveau pour obtenir la somme C, et ainsi C est la négation de B qui est elle-même la négation de A.

La progression d’un phénomène semble correspondre ici, économiquement parlant, à la négation de la négation.

Karl Marx lui-même présente la chose ainsi, ou du moins semble le faire, pour présenter le processus révolutionnaire. La petite propriété qui s’est généralisée se fait nier par la formation de grands capitalistes, qui exproprient les propriétaires. Mais les grands capitalistes se font eux-mêmes nier par le prolétariat et ils sont expropriés également. Il y a un processus de négation de la négation.

Voici comment Karl Marx nous explique cela dans Le capital  :

« L’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel.

Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature.

C’est la négation de la négation.

Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l’ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol. »

Cette question de la négation de la négation est très importante à saisir dans son rapport avec la question du cycle. Il apparaît en effet qu’on a ici une contradiction entre le processus général et la réalité particulière.

Si l’on expose qu’il y a la négation de la négation, alors on a trois moments en particulier. On a le moment dont on parle, qui est la négation d’une chose précédente, qui est elle-même la négation d’une chose précédente. Notons d’ailleurs qu’on parle bien en fait d’une seule et même chose, qui s’est transformée.

Or, qui dit parler de trois choses, même pour parler d’une seule chose – disons trois moments – sépare par définition ces phénomènes. Comment conjuguer cela avec le fait que les cycles s’emboîtent tous les uns dans les autres, qu’ils forment un jeu de va-et-vient où tout est lié et dont on ne peut rien séparer ?

Comment peut-on, comme le fait Karl Marx, dire d’un côté qu’on ne peut analyser les phénomènes qu’en les isolant, ce qui est une abstraction, une considération « toutes choses égales par ailleurs », donc de manière limitée, et de l’autre qu’il y a la négation de la négation, avec une séparation tranchée ?

On touche là un aspect très difficile de la dialectique, où il y a une séparation et en même temps il n’y en a pas. D’un côté il y a bien un mode de production féodal qui cède la place à un mode de production capitaliste… De l’autre côté il s’agit d’un seul et même phénomène.

Mao Zedong nous apporte ici beaucoup, car il explique qu’il y a toujours un aspect principal. Comme c’est le même phénomène, car le même univers en mouvement, alors c’est l’aspect principal et la séparation est secondaire.

C’est pour cela qu’il rejette la négation de la négation, qui est pour lui un concept obscurcissant que tout est va-et-vient à tous les niveaux, que tout est en inter-relation et par là-même affirmation et négation, tout le temps.

Essayons de comprendre cela par rapport à la question du cycle. Si on prend un mouvement cyclique, on peut voir qu’on a une répétition ; on a un phénomène, puis le même phénomène qui revient, puis revient encore.

Il y a alors deux possibilités. Soit le cycle existe vraiment et il n’y a que des différences quantitatives entre les éléments du cycle, au sens où un mouvement en suit un autre similaire, qui lui-même en précède un autre similaire, etc.

Soit il n’y a pas de cycle en tant que tel et ce sont deux mouvements qui se suivent dont la différence est qualitative et dont les similitudes, rapprochements, etc. sont secondaires et non principales, mais suffisamment proches pour qu’on parle de cycle.

Dans un premier cas, on a un schéma du type :

2 / 4 / 8 / 16 / 32 / 64 / 128 etc.

Ici soit il y a accumulation dans le cadre des éléments cycliques, soit il y a une répétition mécanique et donc augmentation du nombre d’éléments cycliques effectués.

Dans le second cas, on a un schéma du type :

a / b / c / d / e / f etc.

Ici, b est de même nature que a, mais substantiellement différent, le fait que cela relève d’un même mouvement amenant à qu’on les place au sein d’un même cycle.

Selon qu’on suive le premier ou le second schéma, on a une approche différente.

Dans le premier cas, on analyse le cycle en général et les éléments cycliques en particulier. La définition principale est celle du cycle dans l’absolu ; les différenciations entre les éléments cycliques entre eux sont secondaires.

Dans le second cas, on étudie les éléments « cycliques » en général et le « cycle » en particulier, ce dernier n’étant qu’un descriptif.

On aura compris le problème. Imaginons qu’on parle du mode de production féodal se transformant en mode de production capitaliste. Il n’y a pas d’instant T. Il n’y a pas de moment où les cycles du mode de production féodal s’arrêtent et où ceux du mode de production capitaliste commencent. Les deux modes de productions sont fondamentalement imbriqués.

Mais s’ils sont imbriqué… Comment les distingue-t-on ? Et s’ils se distinguent, c’est bien qu’ils sont différents !

On est ici au cœur de la contradiction entre identité et différence. Et Mao Zedong considère ici qu’on peut bien saisir la chose, si on voit que l’aspect principal est l’unité des contraires, pas leur lutte.

Il y a toujours lutte, mais s’il n’y avait que lutte et pas unité, il n’y aurait rien. Voilà pourquoi, selon lui, il ne faut pas considérer la négation de la négation comme une loi ; elle est une présentation particulière qui, somme toute, relève de la loi de la contradiction en général, qui est universelle.

Cela a une grande importance, forcément, pour comprendre les cycles dans le capitalisme, avec à l’arrière-plan d’ailleurs la transformation des cycles capitalistes en cycles socialistes. Toute la transition du capitalisme au socialisme se joue à ce niveau-là.

Prenons maintenant les cycles et voyons si leur évolution relève du qualitatif, avec modification substantielle, ou bien du quantitatif, avec une accumulation. Eh bien dans les deux cas, cela pose problème.

En effet, que le changement soit qualitatif ou quantitatif, on a tout de même des phénomènes de nature, si ce n’est équivalente, au moins très proche. Comment les distinguer ? Est-il juste de le faire ?

Un enfant grandit par exemple jusqu’à l’âge adulte : il n’y a pas de répétition pure et simple comme le cycle de la lune par rapport à la Terre, il y a bien eu un saut qualitatif, mais en même temps cela reste la même personne. On a un mouvement lunaire et un mouvement de l’enfant ; la lune reste la lune, l’enfant reste l’enfant. L’enfant a cependant changé… tout en restant lui-même.

Cela semble pourtant incohérent de présenter les choses ainsi. Dire qu’un mouvement est uniquement quantitatif est anti-dialectique. Un mouvement quantitatif porte forcément en lui la qualité également, et inversement. Il est absolument impossible, dialectiquement, que le mouvement de la lune soit toujours tout le temps le même, ou du moins pour une période relativement longue.

Pour qui ne comprend pas la dialectique, le tableau accroché au mur ne change pas, ne bouge pas, il est statique, il y a la répétition cyclique d’un mouvement toujours similaire. Cela est impossible du point de vue dialectique, pour qui tout se transforme tout le temps. Le tableau va de fait se dégrader, tout comme le mur, le clou le maintenant sur le mur, etc. etc.

Aucun phénomène ne peut jamais être semblable à lui-même, jamais. Il l’est relativement, car il reste lui-même, mais en même temps il s’insère dans l’univers dont il n’est qu’un aspect. On a un bon exemple ici lorsqu’en Inde, dans les anciens temps, cette problématique a été perçue et qu’il a été tenté de la résoudre avec le principe de la réincarnation. Un être vivant est un être vivant et la réincarnation n’est que le constat idéaliste que chaque être vivant s’insère dans le vivant en général.

C’est qu’il va de soi que si l’on prend la totalité, il est difficile de trouver un début et une fin, une entrée et une sortie. L’enfant n’est ainsi pas passé du jour au lendemain à l’âge adulte. Il en va de même pour le cycle de la lune par rapport à la Terre, dont les éléments sont imbriqués au point que la sortie de l’un est l’entrée dans l’autre. La lune ne s’arrête pas en cours de route ou ne traverse pas une banderole d’arrivée.

C’est pour cela que Karl Marx est notre maître. Il a le premier saisi cette question d’absence du départ et de l’arrivée tout en parvenant, malgré tout, à présenter les phénomènes en mouvement. Le capital est une œuvre admirable précisément pour cette raison. Elle est un chef d’œuvre du matérialisme dialectique.

Comment Karl Marx a-t-il trouvé une voie ? Il a en fait saisi de manière dialectique les contradictions entre unité et lutte, identité et différence, qualité et quantité. Il profitait d’une excellente lecture subjective de ces contradictions et a pu ainsi les retrouver objectivement. On retrouve à l’arrière-plan la question du développement inégal.

La première chose à faire est de reconnaître la dignité du réel. On note alors des nuances entre les choses. Qui dit nuance dit différence, et une différence est en soi une contradiction. Mais quelle est la substance de cette contradiction ?

Dans son Anti-Dühring, Friedrich Engels nous donne ici une indication. Il parle du mouvement biologique d’un brin d’orge et le caractérise comme négation de la négation. Cela rejoint le concept de cycle, car au sens strict un cycle est la négation du cycle précédent, qui lui-même est la négation du cycle précédent, etc.

Pour qu’une chose soit une chose en étant une négation de quelque chose, il faut bien un rapport entre les deux, d’où le raisonnement de Friedrich Engels.

Et cela est vrai qu’il s’agisse d’un cycle « qualitatif » comme d’un cycle « quantitatif », car dans tous les cas un cycle est une progression impliquant une définition et toute définition est négation. C’est pour cela que Friedrich Engels prend comme exemple un cycle biologique pour parler de négation de la négation.

« Prenons un grain d’orge. Des milliards de grains d’orge semblables sont moulus, cuits et brassés, puis consommés.

Mais si un grain d’orge de ce genre trouve les conditions qui lui sont normales, s’il tombe sur un terrain favorable, une transformation spécifique s’opère en lui sous l’influence de la chaleur et de l’humidité, il germe : le grain disparaît en tant que tel, il est nié, remplacé par la plante née de lui, négation du grain.

Mais quelle est la carrière normale de cette plante ? Elle croît, fleurit, se féconde et produit en fin de compte de nouveaux grains d’orge, et aussitôt que ceux-ci sont mûrs, la tige dépérit, elle est niée pour sa part.

Comme résultat de cette négation de la négation, nous avons derechef le grain d’orge du début, non pas simple, mais en nombre dix, vingt, trente fois plus grand. Les espèces de céréales changent avec une extrême lenteur et ainsi l’orge d’aujourd’hui reste sensiblement semblable à celle d’il y a cent ans (…).

Qu’est-ce donc que la négation de la négation ?

Une loi de développement de la nature, de l’histoire et de la pensée extrêmement générale et, précisément pour cela, revêtue d’une portée et d’une signification extrêmes ; loi qui, nous l’avons vu, est valable pour le règne animal et végétal, pour la géologie, les mathématiques, l’histoire, la philosophie (…).

Il va de soi que je ne dis rien du tout du processus de développement particulier suivi, par exemple, par le grain d’orge, depuis la génération jusqu’au dépérissement de la plante qui porte fruit, quand je dis qu’il est négation de la négation.

En effet, comme le calcul différentiel est également négation de la négation, je ne ferais, en renversant la proposition, qu’affirmer ce non-sens que le processus biologique d’un brin d’orge est du calcul différentiel ou même, ma foi, du socialisme.

Voilà pourtant ce que les métaphysiciens mettent continuellement sur le dos de la dialectique. Si je dis de tous ces processus qu’ils sont négation de la négation, je les comprends tous ensemble sous cette loi unique du mouvement et, de ce fait, je ne tiens précisément pas compte des particularités de chaque processus spécial pris à part.

En fait la dialectique n’est pas autre chose que la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée.

On peut aussi faire cette objection : la négation ici accomplie n’est pas une vraie négation : je nie aussi un grain d’orge en le moulant, un insecte en marchant dessus, la grandeur positive a en la biffant, etc.

Ou bien je nie la proposition : la rose est une rose, en disant : la rose n’est pas une rose; et qu’en résulte-t-il si je nie à nouveau cette négation et dis : la rose est pourtant une rose ?

Ces objections sont en fait les principaux arguments des métaphysiciens contre la dialectique, et tout à fait dignes de cette façon bornée de penser.

Nier, en dialectique, ne signifie pas simplement dire non, ou déclarer qu’une chose n’existe pas, ou la détruire d’une manière quelconque. Spinoza dit déjà : Omnis determinatio est negatio, toute limitation ou détermination est en même temps une négation .

Et en outre, le genre de la négation est ici déterminé d’abord par la nature générale, deuxièmement par la nature particulière du processus. Je dois non seulement nier, mais aussi lever de nouveau la négation. Il faut donc instituer la première négation de telle sorte que la deuxième reste ou devienne possible.

Et comment cela ? Selon la nature spécifique de chaque cas pris à part. Si je mouds un grain d’orge, si j’écrase un insecte, j’ai bien accompli le premier acte, mais j’ai rendu le second impossible.

Chaque genre de choses a donc son genre original de négation de façon qu’il en sorte un développement, et de même chaque genre d’idées et de concepts. »

Il y a ici un souci que Friedrich Engels n’a pas vu, ou plus précisément qu’il contourne. En effet, Friedrich Engels dit qu’il y a un cycle biologique, avec par exemple le développement de la plante, depuis sa génération jusqu’à sa fin, alors que ses graines vont donner donc des plantes connaissant le même parcours, et ce à l’infini.

Or, on a perdu ici la qualité, car on n’a pas l’évolution de la plante sur le long terme. Mais surtout on a des éléments entièrement séparés, chaque plante étant un « cycle » de son début à sa fin.

Friedrich Engels dit toutefois qu’il parle du mouvement général et qu’il n’étudie pas le caractère particulier de la plante elle-même dans son développement. Cependant, il tombe alors dans le général en tant que négation du particulier et il manque alors un pôle de la contradiction. Il ne saurait y avoir de général sans particulier et inversement.

C’est ce qui amène au problème suivant. Un phénomène se définit comme négation d’un phénomène qui lui-même a été négation, et ce à l’infini. Mais si l’on parle de négation, alors on définit l’affirmation par la négation, et qui est plus seulement négation de la négation.

Il manque l’affirmation comme pendant dialectique de la négation.

Si on définit tout purement négativement, il n’y a plus d’affirmation, que des négations et alors le processus dialectique est, au sens strict, un mouvement de négation, ou plus précisément un mouvement de négation de la négation. C’est ni plus ni moins que le schéma thèse – antithèse – synthèse, avec l’antithèse n’existant que négativement.

On sait comment Hegel a fait un fétiche de cela, voyant en le qualitatif la question clef et non plus la contradiction. Il s’appuyait lui-même sur Spinoza pour qui « toute définition est négation ». Tant Karl Marx que Friedrich Engels tenaient eux-mêmes en haute valeur cette affirmation.

Or, ce que dit Spinoza ne suffit pas, même si on a déjà le principe de différence. Pourquoi cela ? Car on perd le rapport dialectique dans la différence. De fait, si on parle de négation de la négation, alors on n’a plus toute définition est négation, mais toute négation est définition.

Que cette négation soit quantitative ou qualitative ne change rien à l’affaire.

C’est pour cela que Friedrich Engels peut prendre le cycle biologique en exemple. Il dit : la graine est la négation de la plante morte qui l’a produite. La plante est la négation de la graine, qui elle-même a été négation. Et on n’a que de la négation de la négation de la négation de la négation. Un phénomène conserve du passé quelque chose qui est transporté à travers des mouvements de négation.

Or, affirmer cela, c’est dire que la négation a une signification en soi, tout comme les éléments cycliques auraient un sens : celui d’être le moment d’une négation. On n’a plus la loi de la contradiction, mais la loi de la négation, avec des contradictions.

Si l’on regarde bien, on peut s’apercevoir qu’on a ici la distinction entre l’URSS de Lénine et Staline et la Chine populaire de Mao Zedong. Dans le premier cas, on a le développement des forces productives comme suffisantes à la négation du capitalisme.

Le socialisme est ici la négation du capitalisme ; il faut bien sûr l’accompagner d’une main de fer idéologique, mais le processus est négation. Les révisionnistes passeront par là en gommant la question idéologique et rétabliront de fait le capitalisme.

Chez Mao Zedong, la négation est insuffisante, elle doit être aussi affirmation. D’où le grand bond en avant, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne. Durant cette dernière, les propos suivants de Mao Zedong ont largement été diffusés :

« Engels a parlé au sujet des trois catégories, mais en ce qui me concerne je ne crois pas à deux de ces catégories (l’unité des opposés est la loi la plus fondamentale, la transformation de la qualité et de la quantité l’une en l’autre est l’unité des contraires [que sont] qualité et quantité, et la négation de la négation n’existe pas du tout).

La juxtaposition, au même niveau, de la transformation de la qualité et de la quantité l’une en l’autre, la négation de la négation, et la loi de l’unité des opposés est « triplisme », pas le monisme.

La chose la plus fondamentale est l’unité des opposés.

La transformation de la qualité et de la quantité l’une en l’autre est l’unité des contraires [que sont] qualité et quantité. Il n’y a pas de telle chose comme la négation de la négation.

Affirmation, négation, affirmation, négation… dans le développement des choses, chaque maillon de la chaîne des événements est à la fois affirmation et négation. »

On a ainsi un aperçu suffisant pour comprendre la question et en saisir le rapport au niveau de la seconde crise générale du capitalisme.

Au sens strict, tout est lié et le particulier relève de la totalité, auquel il est lié à tous les niveaux. Cela explique par exemple pourquoi la crise générale du mode de production capitaliste n’est pas seulement « économiques » et d’ailleurs pourquoi un mode de production ne se résume pas à une « économie ».

Tout phénomène particulier connaît un processus de négation de la négation, au sens où il nie quelque chose qui lui-même a nié quelque chose. Ce n’est cependant qu’un aspect : à la négation correspond l’affirmation.

Résumer les choses à une négation de la négation, c’est perdre de vue la dimension qualitative où le nouveau s’affirme. Cependant, on peut parler de négation de la négation en parlant d’un aspect du mouvement d’un phénomène. Il faut, cela étant, qu’il soit clair qu’on parle seulement d’un aspect de ce mouvement.

Lorsqu’on parle d’un cycle au sein du mode de production capitaliste, il ne faut donc pas le résumer à une accumulation, c’est-à-dire à une négation de la négation. Il porte également en lui le nouveau, l’affirmation du dépassement. Au sens strict, l’accumulation capitaliste signifie la négation de la petite propriété, mais également l’affirmation de la socialisation.

Et cela se lit, donc, dans chaque cycle ; chaque élément du cycle, aussi particulier soit-il, porte également l’universel. Si on parle d’un cycle ou bien d’un de ses éléments séparés en le présentant comme séparé du reste, on perd le fil conducteur, puisque tout est inter-relié.

C’est cela seulement qui permet de voir en quoi le covid-19 est directement issu de l’expansion capitaliste et du caractère explosif donné à la contradiction villes-campagnes, comment la bourgeoisie en décadence produit des modes de vie parasitaires et antisociaux, etc.

Ou, pour formuler cela plus simplement : le socialisme est la négation du capitalisme, mais le capitalisme est également l’affirmation du socialisme ; la seconde crise générale du capitalisme est la vague révolutionnaire mondiale et inversement.

Le rôle de la France dans le développement du sport mondial au XXe siècle

Le régime grec envisageait d’organiser les jeux sur son territoire tous les quatre ans. Pierre de Coubertin dut mener, avec d’autre alliés, une large bataille pour qu’ils deviennent un événement mondial et partagé tour à tour par différentes nations.

En tant que tels, les Jeux Olympiques suivant, à Paris en 1900, furent un échec de ce point de vue.

Ils n’ont pas eu d’existence propre mais étaient simplement à la remorque de la Grande Exposition Universelle de Paris. C’était un événement parmi d’autre, éparpillé sur plusieurs sites sans visibilité d’ensemble. Ils n’ont fait qu’appuyer à la marge la prétention de modernité de la bourgeoisie française.

Si cela avait déjà vacillé avec les Jeux Olympiques d’Athènes, Pierre de Coubertin avait totalement perdu la main avec ceux de Paris.

Le départ du Marathon aux Jeux de Paris en 1900

Ces échecs ont cependant permis de dépasser les erreurs, de se structurer différemment, pour profiter efficacement des luttes d’influence entre les pays.

Pierre de Coubertin a fait des Jeux Olympiques et de son Comité International Olympique une structure au-dessus des États et des nations. Ils serviront alors durant le XXe siècle les prétentions des différentes puissances impérialistes et capitalistes.

D’autre structures internationales ont ensuite vu le jour, dans le même esprit. Si ces structures ont été et sont supra-nationales, elles n’en sont pas pour autant hermétiques aux influences impérialistes, bien au contraire.

L’aristocratie mondaine et la bourgeoisie libérale ont ainsi fait du sport un moyen de produire des marchandises culturelles pour l’industrie du divertissement, mais aussi un instrument politique de grand envergure pour les États.

La France a été une place forte du développement du sport XIXe siècle. Elle a eu un rôle majeur pour le développement du sport mondial au tournant du XXe siècle

Un grand nombre d’événements internationaux et de fédérations internationales trouvent leur origine en France. Le français est aujourd’hui encore la langue officielle, avec l’anglais, du Comité International Olympique (CIO).

La Coupe du monde de Football a été mise en place à Paris en 1928, ainsi que le FIFA (Fédération internationale de football-association) en 1904. Les premiers Jeux Olympiques d’hiver eurent lieu en France en 1924. Le Tour de France, créé en 1903, est lui-même un des principaux évènements sportifs mondiaux.

Nombreuses sont les fédérations internationales dont la dénomination officielle est encore en françaisVoici la liste, dans l’ordre de création, des structures dont le nom officiel est uniquement en français :

– Fédération internationale de gymnastique (FIG), créée en 1881 ;

– Fédération internationale des sociétés d’aviron (FISA) créée en 1892 ;

– Union cycliste internationale (UCI), créée en 1900 ;

– Fédération internationale de football-association (FIFA), créée en 1904 ;

– Fédération internationale de l’automobile (FIA) créée en 1904 ;

– Fédération internationale de motocyclisme (FIM) créée en 1904 ;

– Fédération aéronautique internationale (FAI) créée en 1905 ;

– Fédération internationale de natation (FINA), créée en 1908 ;

– Fédération internationale d’escrime (FIE), créée en 1913 ;

– Fédération équestre internationale (FEI), créée en 1921 ;

– Fédération internationale de bobsleigh et de tobogganing (FIBT), créée en 1923 ;

– Fédération internationale de Ski (FIS), créée en 1924 ;

– Fédération internationale de roller sports (FIRS), crée 1924 ;

– Fédération internationale de basket-ball (FIBA), créée en 1932 ;

– Union internationale des associations d’alpinisme (UIAA), créée en 1932 ;

– Fédération internationale de volley-ball (FIVB), créée en 1947 ;

– Union internationale de pentathlon moderne (UIPM), créée en 1948 ;

– Fédération internationale du sport universitaire (FISU), créée en 1949 ;

– Fédération internationale de luge de course (FIL), créée en 1957 ;

– Confédération mondiale des activités subaquatiques (CMAS), créée en 1959.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Les Jeux Olympiques d’Athènes en 1896

Pierre de Coubertin n’envisageait pas les premiers Jeux Olympiques ailleurs qu’à Paris en 1900. Il dut cependant se plier à la volonté de ses alliés grecs d’organiser un premier événement à Athènes en 1896.

Le président de la commission de rétablissement des Jeux Olympiques lors du congrès de 1894 Démétrios Bikélas a joué ici un rôle essentiel. Il était directement le relais de la famille royale grecque. Issus d’une famille de commerçants grecs installés à Londres et Marseille, il était une figure du nationalisme grec en Europe. Il a produit de nombreux écrits en grec moderne et en grec ancien, ainsi que traduit des romans européens en grec, et inversement.

Démétrios Bikélas s’était installé à Paris en 1878 et menait une intense campagne culturelle et politique en faveur du régime grec et de l’expansion de la Grèce. Vice-président de l’Association pour l’encouragement des études grecques en France, il s’appuyait sur la ferveur ayant lieu pour la Grèce Antique dans les milieux intellectuels bourgeois.

Démétrios Bikélas

La Grèce au XIXe siècle était une nation isolée, à la merci des puissances impérialistes et en concurrence avec des pays voisins, principalement de l’empire ottoman. Son attitude était double : d’un côté elle se développait en tant que nation, de l’autre elle se soumettait aux puissances impérialistes pour lutter contre ses concurrents.

La monarchie grecque participait ainsi à un véritable marchandage des vestiges antiques. Les puissances impérialistes s’appropriaient littéralement le patrimoine grec via les fouilles archéologiques et le rapatriement de nombreuses pièces.

L’octroi des Jeux Olympiques d’Athènes était alors très utile pour le dispositif du Roi William Georges Oldenburg Ier, prince danois devenu roi grec sur ordre des grandes puissances alors. Les jeux devaient l’aider à légitimer son autorité, tant sur le plan national que sur le plan international. C’était un moyen pour le régime de s’approprier une partie du patrimoine culturel antique, tout en apparaissant comme moderne et « occidental » grâce au sport.

Le roi de la Grèce William Georges Oldenburg Ier

Les Jeux Olympiques de 1896 étaient également un moyen de mobilisation nationale. Ils furent organisés pendant la Pâques orthodoxe qui coïncidait avec le 75e anniversaire de la proclamation d’indépendance du pays. Les athlètes grecs étaient majoritaires et le public nombreux. La victoire de Spyrídon Loúis au marathon (épreuve inventée par le célèbre linguiste français Michel Bréal) fut le moment phare de l’événement, déclenchant une grande ferveur populaire.

Ces Jeux Olympiques permettaient également de servir un but politique très précis : la tentative d’unification nationale grec (« Énosis ») avec l’intégration de plusieurs territoires méditerranéens. La sélection d’athlètes « grecs » dans des territoires que revendiquait le régime était un moyen culturel très efficace.

Cérémonie d’ouverture des jeux de 1896 au Stade panathénaïque

Charles Maurras, envoyé sur place pour décrire l’événement auquel il était hostile à la base, se félicitait finalement de ces manifestations nationalistes. Dans sa Quatrième lettre, Le Stade panathinaïque, il expliquait :

« Bien loin d’étouffer les passions patriotiques, tout ce faux cosmopolitisme du Stade ne fait que les exaspérer. Je suis loin de m’en plaindre. »

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Le rétablissement des Jeux Olympiques par Pierre de Coubertin

Le rétablissement des Jeux Olympiques est incontestablement l’œuvre de Pierre de Coubertin. Il a pour la première fois présenté cette idée publiquement le 25 novembre 1892 lors d’une conférence internationale à l’Université de la Sorbonne à Paris.

Donnée dans le cadre du cinquième anniversaire de l’USFSA (Union des Sociétés françaises des Sports Athlétiques) après une semaine de rassemblements sportifs et de mondanités parrainées par le président de la République Sadi Carnot, la conférence était présidée par le Grand Duc Vladimir de Russie. L’USFSA était quant à elle présidée par le Vicomte Léon de Janzé.

On est là dans les prémices de la « Belle époque » avec une société bourgeoise se mettant en place de manière solide et avec des éléments aristocratiques (dont Pierre de Coubertin est issu) cherchant à asseoir leurs positions, à se faire une place dans ce monde nouveau.

L’annonce de la proposition de rétablissement des Jeux Olympiques lors de la conférence était parfaitement prévue, précisément concertée.

Georges Bourdon (Grand reporter au quotidien Le Figaro) avait d’abord prononcé un discours sur les activités physiques de L’Antiquité. Il y citait le poète Pindare et fit l’éloge des athlètes grecs.

Dans un second temps, l’historien Jules Jusserand évoquait les activités physiques au Moyen-Âge et citait des passages de Gargantua de Rabelais.

Pierre de Coubertin

Pierre de Coubertin prit ensuite la parole pour rappeler ses positions sur l’éducation physique, parlant de discipline, d’hygiène et de libération de l’individu. Son idée était que la société moderne était imprégnée d’hellénisme, c’est-à-dire de fascination pour la Grèce Antique. Le rétablissement des Jeux Olympiques formait alors un parfait idéal, à la fois romantique et « moderne ».

Se voulant humaniste, dépassant en tous cas les clivages de classes et les antagonismes de la société bourgeoise, à commencer par les antagonismes nationaux, Pierre de Coubertin expliquait alors :

« Exportons des rameurs, des coureurs, des escrimeurs : voilà le libre-échange de l’avenir et, le jour où il sera introduit dans les mœurs de la vieille Europe, la cause de la paix aura reçu un nouvel et puissant appui.

Cela suffit pour encourager votre serviteur à songer maintenant à la seconde partie de son programme; il espère que vous l’y aiderez comme vous l’avez aidé jusqu’ici et qu’avec vous il pourra poursuivre et réaliser, sur une base conforme aux conditions de la vie moderne, cette œuvre grandiose et bienfaisante : le rétablissement des Jeux Olympiques. »

Cette conférence ne suffit cependant pas. La proposition ne fut pas comprise ni prise au sérieux. Pierre de Coubertin parcourut alors le monde pour chercher des soutiens (notamment aux États-Unis d’Amérique) et trouver un nouveau moyen de faire aboutir son projet.

Il convoqua en 1894, toujours à la Sorbonne, un congrès international à propos de l’amateurisme dans le sport, sujet qui suscitait beaucoup d’intérêts et de débats dans les milieux aristocratiques. C’était pour lui un subterfuge comme il l’explique dans ses mémoires. La question de l’amateurisme n’était qu’un « précieux paravent » pour mettre à nouveau le rétablissement des Jeux Olympiques à l’ordre du jour.

Deux mille invités et soixante-dix-neuf délégués officiels représentant treize pays (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Grèce, Russie, Belgique, Suède, Espagne, Italie, Hongrie, Bohême, Pays-Bas, Australie) furent rassemblés du 18 au 23 juin 1894. Des Allemands étaient présents, mais de manière non-officielle du fait de la pression nationaliste exercée par le président des sociétés françaises de gymnastique Jules Sansbœuf, ancien président de la Ligue des patriotes.

Pierre de Coubertin avait trouvé l’appui de la famille royale de Grèce (qui fut membre honoraire de la conférence). Il reçut également le soutien du duc de Sparte (titre du fils aîné du roi grec), du roi de Belgique, du prince de Galles, du prince héritier de Suède, du colonel Balck de l’Institut royal de gymnastique de Stockholm, ainsi que de Sir Arthur Balfour, alors chef de la majorité gouvernementale unionistes (conservateurs) à la Chambre des communes au Royaume-Uni.

Le congrès approuva « le rétablissement des Jeux olympiques sur des bases conformes à la vie moderne ». 

Une partie du premier Comité international olympique, à une réunion en 1896

Voici une large partie du discours qu’a fait Pierre de Coubertin en clôture du congrès :

En cette année 1894, il nous a été donné de réunir dans, cette grande ville de Paris, dont le monde partage toutes les réjouissances comme toutes les inquiétudes, en sorte qu’on a pu dire qu’elle en était le centre nerveux, il nous a été donné de réunir les représentants de l’athlétisme international et ceux-ci, unanimement, tant le principe en est peu controversé, ont voté la restitution d’une idée, vieille de deux mille ans, qui aujourd’hui comme jadis agite le cœur des hommes dont elle satisfait l’un des instincts les plus vitaux et, quoiqu’on en ait dit, les plus nobles.

Ces mêmes délégués ont, dans le temple de la science, entendu retentir à leurs oreilles une mélodie vieille aussi de 2000 ans, reconstituée par une savante archéologie faite des labeurs successifs de plusieurs générations.

Et le soir, l’électricité a transmis partout la nouvelle que l’olympisme hellénique était rentré dans le monde après une éclipse de plusieurs siècles.

L’héritage grec est tellement vaste, Messieurs, que tous ceux qui, dans le monde moderne, ont conçu l’exercice physique sous un de ses multiples aspects ont pu légitimement se réclamer de la Grèce qui les comprenait tous.

Les uns ont vu l’entraînement pour la défense de la patrie, les autres, la recherche de la beauté physique et de la santé, par le suave équilibre de l’âme et du corps, les autres enfin, cette saine ivresse du sang qu’on a dénommé la joie de vivre et qui n’existe nulle part aussi intense et aussi exquise que dans l’exercice du corps.

A Olympie, Messieurs, il y avait tout cela, mais il y avait quelque chose de plus qu’on n’a pas encore osé formuler sur les qualités corporelles et qu’on les a isolées parce que depuis le moyen âge, il plane une sorte de discrédit des qualités de l’esprit.

Récemment les premières ont été admises à servir les secondes, mais on les traite encore en esclaves, et chaque jour, on leur fait sentir leur dépendance et leur infériorité.

Cela a été une erreur immense dont il est pour ainsi dire impossible de calculer les conséquences scientifiques et sociales. En définitive, il n’y a pas, Messieurs, dans l’homme, deux parties, le corps et l’âme : il y en a trois, le corps, l’esprit et le caractère ; le caractère ne se forme point par l’esprit : il se forme surtout par le corps. Voilà ce que les anciens savaient et ce que nous reprenons péniblement.

Ceux de la vieille école ont gémi de nous voir tenir nos assises en pleine Sorbonne : ils se sont rendu compte que nous étions des révoltés et que nous finirions par jeter bas l’édifice de leur philosophie vermoulue.

Cela est vrai, Messieurs, nous sommes des rebelles et c’est pourquoi la presse qui a toujours soutenu les révolutions bienfaisantes nous a compris et aidés ce dont, en passant, de tout cœur, je la remercie.

Le ton est romantique et quasiment irrationnel, voire mystique, de la part d’une aristocratie s’imaginant rebelle et transcendant les siècles. Plutôt que de rébellion, Pierre de Coubertin avec ses Jeux Olympiques a surtout pavé la voie pour que le mode de production capitaliste intègre le sport à son dispositif général, non plus simplement idéologiquement, mais aussi politiquement, puis commercialement.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Pierre de Coubertin, une figure modernisatrice réactionnaire

La contribution de Pierre de Coubertin au sport en France a commencé en 1888 avec la publication de L’Éducation en Angleterre. Il y expose ses conceptions modernisatrices, opposées à la rigidité prédominant alors en France en matière d’éducation.

Dans le chapitre À propos de l’indiscipline et de l’immoralité, il explique ainsi de manière tranchante :

« Ce n’est pas impunément que pendant des années et des années les adolescents ont été privés, je ne dis pas de gâteries, de luxe, d’inutilités, mais du simple confort qu’il est raisonnable de leur donner ; ce n’est pas impunément qu’on les a épiés, soupçonnés, qu’on a étouffé leur besoin de bruit et de mouvement. La réaction doit se produire : elle est une conséquence logique de ce régime ; elle vient en effet et présente un côté sensuel parfaitement caractérisé ; le corps se venge du mépris avec lequel il a été traité.

Ainsi la corruption atteint à leur sortie de l’école ceux qui lui ont échappé jusque-là, et ses ravages, pour avoir moins de portée, n’en sont pas moins bien regrettables.

Des remèdes ?… ils résultent de l’ensemble des faits que j’ai amassés dans ce volume. Pour balayer complètement cette pourriture scolaire il faut persuader d’abord l’opinion publique qu’elle existe : c’est laborieux, car les gens prévenus ne veulent croire ni les yeux des autres ni même quelquefois leurs propres yeux. Mais le mal peut dès à présent être combattu efficacement d’abord par la pratique de l’expulsion, seul moyen de maintenir à une hauteur satisfaisante le niveau moral d’une maison d’éducation ; et ensuite par le développement des exercices du corps.

Il faut absolument tailler dans l’éducation française une place au sport ; voilà ma conclusion principale ; elle peut paraître étrange. Je prie ceux dont elle excitera l’incrédulité de ne point se former là-dessus un jugement définitif ; il est impossible d’étudier même superficiellement les écoles anglaises sans reconnaître l’immense et je dirai presque l’incompréhensible histoire du sport sur l’éducation. »

Sa conception du sport, comme celle de Paschal Grousset, était opposée à la gymnastique liée aux milieux conservateurs et anti-républicains, à l’Armée. C’est pour cela qu’il précisait :

« A une condition toutefois ! C’est qu’il ne verse pas dans le militarisme ; c’est là un écueil vers lequel nous voguons et qu’il faudra éviter. Le génie unitaire de Napoléon Ier créa l’internat tel qu’il subsiste encore aujourd’hui ; l’empereur avait besoin de soldats et se souciait médiocrement d’avoir des citoyens.

Or, aujourd’hui, sous l’influence d’une idée noble à coup sûr mais très spéciale, il y a une tendance à militariser de plus en plus l’éducation. La revanche que l’on prépare ne sera, si elle a lieu, qu’un épisode de notre histoire. Qu’elle la prenne ou qu’elle y renonce, la France n’en restera pas moins une très grande nation, rayonnant au-dehors, occupant une place d’honneur dans l’avant-garde de la civilisation ; et c’est de citoyens plus que de soldats qu’elle a besoin.

Ce qu’on peut appeler le sport militaire, par opposition au sport tout court, ne produira pas de bons citoyens. Les nombreuses sociétés de tir et de gymnastique qui ont été fondées depuis la guerre forment, on ne saurait le nier, une grande école de discipline et de patriotisme, mais d’autre part l’appareil militaire dont elles s’entourent n’est propre qu’à engendrer des vues étroites et à éteindre l’initiative individuelle qu’elles auraient dû avoir pour but de développer.

Bien plus utiles à cet égard sont les 2 ou 3 sociétés nautiques existantes à Paris que les 33 sociétés de gymnastique qui comptent 3041 membres dans les 20 arrondissements de notre capitale.

Ce n’est pas le militarisme qu’il faut à notre éducation, c’est la liberté ; ce n’est sont point des administrés et des subordonnés, mais des hommes libres que nos maîtres doivent former ; et ce serait une singulière introduction à la pratique de cette liberté que d’apprendre aux enfants la seule obéissance du soldat.  »

Ces propos relèvent d’un positionnement bourgeois libéral, pour la République.

Cependant, Pierre de Coubertin n’était pas une figure progressiste s’opposant à la réaction. C’était un modernisateur qui développait des conceptions conformes à la vision du monde de la bourgeoisie en pleine essor et à son esprit d’entreprise qui ne voulait pas être freinée par des conceptions anciennes.

Pierre de Coubertin

Cela apparaît clairement dans son ouvrage Une Campagne de vingt-et-un ans où il explique :

« Parmi les grands groupements auxquels j’aurais pu m’adresser, il y avait avant tout les sociétés de gymnastique multipliées au sortir des épreuves nationales de 1870 ; elles se recommandaient à la fois par leur origine patriotique et par le zèle qui continuait de les animer. Jouaient-elles un rôle politique ?

On l’a toujours dit et cela n’était pas vrai de toutes celles avec lesquelles j’ai été en relations, ce qui m’a rendu un peu sceptique sur la portée d’une pareille accusation.

Leur grand tort à mes yeux, c’est que, beaucoup plus militaires d’allures et de tendances qu’elles ne le sont devenues par la suite, elles visaient alors à cultiver un disciplinage intensif et que j’avais précisément en vue de soustraire, par le moyen des sports, la jeunesse française aux excès de la discipline trouvant qu’on l’en écrasait et qu’on empêchait l’initiative individuelle si féconde de se développer normalement. »

Pierre de Coubertin ne s’intéressait pas aux masses populaires, mais seulement aux élites, notamment aux établissements scolaires prestigieux de Paris (Monge, Lakanal, Louis le Grand, Buffon, etc.).

Profondément influencé par Hippolyte Taine dans sa jeunesse, sa vision du monde était réactionnaire et marqué par le social-darwinisme :

«  Le type [d’éducation] que j’esquisse en ce moment est un type d’élite (…). Il y a deux races distinctes : celle des hommes au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée, et celle des maladifs à la mine résignée et humble, à l’air vaincu.

Et c’est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n’est applicable qu’aux forts. »

Sa préférence pour le modèle anglais (le Royaume-Unis était à ce moment la plus grande puissance du monde) relevait de cette conception :

« On ne peut mieux résumer les besoins de la démocratie, mais on ne peut non plus en distinguer avec plus de franchise ce nivellement égalitaire qui, poussé à l’extrême, ne fait en réalité que porter au sommet tant de médiocrités.

Dans l’éducation aussi – et même là plus qu’ailleurs – il y a des « inégalités nécessaires ».

Renonçons donc à cette dangereuse chimère d’une éducation égale pour tous et prenons modèle sur un peuple qui comprend si bien la différence entre la démocratie et l’égalité. »

De la même manière, contrairement à Paschal Grousset, il considérait de manière misogyne que :

« Le seul véritable héros olympique est le mâle individuel. Les olympiades femelles sont impensables. Elles seraient inintéressantes, inesthétiques et incorrectes. Aux Jeux olympiques, leur rôle devrait être surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs. »

Il avait également des conceptions racistes, propres à la bourgeoisie de son époque. La citation la plus connue est la suivante :

« Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance. »

Pierre de Coubertin avait aussi des positions antisémites virulentes. Il expliquait dans L’évolution française sous la Troisième République que :

«la haute finance israélite a pris, à Paris, une influence beaucoup trop forte pour ne pas être dangereuse et qu’elle a amené, par l’absence de scrupule qui la caractérise, un abaissement du sens moral et une diffusion de pratiques corrompues »

De manière plus connue, il a ouvertement soutenu les Jeux Olympiques de Berlin en 1936 et salué le régime nazi pour son organisation. Le président du Comité International Olympiques était alors le Vicomte Henri de Baillet-Latour, un antisémite notoire.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Le cyclisme, premier sport populaire en France

La bicyclette a d’abord été un amusement aristocratique avant d’être un moyen de transport pour les masses. La première course au monde de cyclisme de ville à ville fut Paris-Rouen et eu lieu en 1869, alors que personne ne se déplaçait à vélo au quotidien.

James Moore et Jean-Eugène-André Castera,
premier et second de la première édition du Paris-Rouen

La pratique sportive du cyclisme s’est ensuite rapidement développée à la fin du XIXe, parallèlement à l’essor du vélo comme moyen de transport.

Cela fut rendu possible par le développement des moyens de production. Les premières bicyclettes modernes (avec la forme que l’on connaît maintenant) ont été produites en 1885, puis en 1888 sont apparus les pneumatiques pour les roues.

La pratique sportive servait alors de fer de lance à la modernisation et à la production industrielle de bicyclettes, comme l’avait remarqué Paschal Grousset :

« Le premier objectif de l’industrie vélocipédique fut, en effet, d’augmenter la vitesse des vélocipèdes et de diminuer leur poids […]. En cherchant la solution de ce problème, on n’avait pas d’autre pensées que de favoriser les courses. »

Il expliquait également que les constructeurs :

« intéressés à voir leurs machines sortir victorieuses de la lutte, s’appliquaient à leur donner tous les perfectionnements qu’exigeaient les rapides progrès déterminés par la concurrence [et que] de ce double élément et de cette solidarité d’intérêts entre les coureurs et les constructeurs est sorti le perfectionnement si rapide des machines ».

Dès le début en France, les courses de vélo ont donné lieu à de nombreuses récompenses en argent et même des salaires. Il existait de nombreux prix et certains Grand Prix permettaient de gagner des sommes conséquentes. Les Français étaient d’ailleurs interdits de compétitions internationales pour cette raison, ne répondant pas aux exigences de l’amateurisme sportif.

Les éléments aristocratiques liés au sport en général en France ne pouvaient évidemment pas accepter cela. Ils ont rejeté le cyclisme et privilégié la pratique des sports automobiles (l’Automobile Club de France fut crée en 1895).

Au contraire, il était impossible pour les jeunes adultes issus des classes populaires d’avoir une pratique sportive régulière parallèlement à un travail d’ouvrier : il leur fallait alors être cyclistes professionnels, ou au moins engranger suffisamment de primes pour éviter de travailler à côté.

Le cyclisme s’est donc développé comme un sport à part des autres sports à la fin du XIXe siècle. Avant le football-association (et après le jeu de longue paume qui n’existait plus), il a été le premier sport populaire selon la conception moderne du sport.

La bourgeoisie industrielle encadrait directement le phénomène en organisant ou en sponsorisant des coureurs et des compétitions, dans un esprit d’intégration des masses au capitalisme.

La presse, souvent liée à la bourgeoisie industrielle et modernisatrice, était elle aussi directement intéressée par le développement du cyclisme pour alimenter ses rubriques sportives. De nombreux journaux organisaient des courses importantes et ont eu un rôle prépondérant pour le développement des courses cyclistes en France. Le Tour de France a été créé par le journal sportif l’Auto en 1903.

Une du journal L’Auto du 19 janvier 1903

On comptait parmi les membres des bureaux des véloce-clubs pour la période 1888-1899 : 48 % de notables, 25 % d’employés 24 % de petit patron, 1 % d’ouvrier et 1 % d’agriculteurs.

Ces chiffres ont cependant évolué en quelques années, marquant l’implication grandissante des masses au sein des structures. On dénombrait ainsi pour la période 1900-1906 parmi les membres des bureaux des véloce-clubs : 34 % de notables, 28 % d’employés 31 % de petits patrons, 6 % d’ouvriers et 1 % d’agriculteurs.

Puis pour la période 1907-1914 : 18 % de notables, 30 % d’employés, 34 % de petits patrons, 16 % d’ouvriers et 2% d’agriculteurs.

Paschal Grousset s’intéressait de prêt au cyclisme. Cependant, il était méfiant vis-à-vis des industriels et expliquait dans La vélocipèdie pour tous (1892) :

« Trop souvent les courses de vélocipède ont été et sont encore organisées par des entrepreneurs incompétents ou des spéculateurs véreux qui ne visent que le bénéfice à retirer des entrées du public ».

Pour autant, il ne rejetait pas strictement l’argent, comme le faisait les partisans de l’amateurisme. Il avait une position intermédiaire et pragmatique, expliquant que :

« En France (…) les courses sont surtout données dans un but utilitaire qui est, soit de remplir les caisses des organisateurs, ce qui peut être intéressant quand il s’agit de sociétés vélocipédiques qui ont des charges nombreuses, soit de fournir aux coureurs professionnels des prix suffisant pour les décider à s’entraîner et à se déplacer. »

L’Union Vélocipédique de France (UVF), premier nom de la Fédération française de Cyclisme (FFC) née en 1881, avait également adopté une position intermédiaire à ses débuts.

Elle acceptait que les amateurs puissent recevoir des primes en argent, du moment qu’ils ne fassent pas de la course leur métier. Cela ne dura pas longtemps et elle accepta le professionnalisme dès les années 1890.

En tant que telle, la Ligue Nationale de l’Éducation Physique n’abordait pas ou peu la question du cyclisme, ni dans ses documentations, ni dans ses organisations (il y eu cependant des courses cyclistes lors de certains Lendits).

Néanmoins, dès son origine en 1888 elle a collaboré directement avec l’UVF qui pour sa part avait envoyé à ses membres la circulaire suivante :

« L’Union Vélocipédique de France a vu avec une joie patriotique, le grand mouvement en faveur d’une renaissance physique qui s’est produit dans ces derniers mois, et vient d’aboutir à la fondation de la Ligue nationale de l’éducation physique (…).

L’intérêt de notre sport de prédilection autant que l’intérêt national, nous fait donc contracter avec la ligue une alliance cordiale, et c’est ce que le comité exécutif de l’UVF vient de faire à la suite de pourparlers ouverts par M. Martin de Bordeaux, avec le délégué de la ligue(…).

Adhérez à la ligue de l’éducation physique, offrez-lui votre concours actif, en qualité de membre de l’UVF… »

L’UVF voyait en s’associant avec la LNEP la possibilité de faire du cyclisme un sport « sérieux et régénérateur », et non pas un simple prétexte à des paris, du sponsoring ou des articles de presse.

Paschal Grousset pour sa part défendait « la vélocipédie pour tous », bien au-delà de l’aspect sportif. Il expliquait que c’était un moyen de transport très utile et pratique dans les villes.

Il soutenait sa pratique touristique, mais également hygiéniste. Son intérêt pour le cyclisme était aussi dû au fait qu’il le considérait comme français et permettant le rayonnement français.

Il soutenait également la pratique féminine, y compris pour les compétitions et a évoqué dans la revue l’Éducation Physique la possibilité d’un championnat pour Dames (le premier titre officiel de championne de France Dame sur route ne sera finalement attribué qu’en 1951).

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

L’échec politique de Paschal Grousset

Paschal Grousset n’a jamais été un social-démocrate. Il refusait de reconnaître la lutte des classes et ne voulait pas faire de la classe ouvrière la classe dirigeante de la société. Il était cependant un républicain progressiste et avait très bien compris le danger que représentait le boulangisme pour la démocratie.

Il avait saisi également, dès le début, la signification et la portée historique de l’Affaire Dreyfus :

« Il y a présomption d’injustice dans l’exécution sommaire et à huis clos d’un officier juif visiblement livré, par le ministre de la guerre, aux fureurs catholiques et romaines de l’Etat-Major général. »

Son ouvrage L’affaire Dreyfus et ses ressorts secrets : précis historique (1893) retraçant de manière précise et détaillée le déroulement de « l’affaire » est tout à fait remarquable.

Paschal Grousset était alors député de Paris. Il s’était fait élire dans le XXIIe arrondissement, notamment grâce à l’appuie de sociétés de cyclistes, au nom desquelles il a porté un projet de loi réglementant la circulation à vélo sur la voie publique.

Il avait été convaincu de se présenter comme député par Alexandre Millérand, sous le mot d’ordre de renoncer aux « utopies dangereuses » (c’est-à-dire aux projets révolutionnaires). Il était proche des radicaux comme George Clemenceau et déclarait lors de sa campagne :

« Je suis républicain, radical, patriote, socialiste.

Je ne conçois pas la République sans l’organisation pacifique des forces productives du pays et sans l’orientation systématique de la législature vers l’intérêt du plus grand nombre.

Si vous m’envoyez à la Chambre, je siégerai à l’Extrême Gauche, pour travailler de mon mieux à faire adopter par les députés moins avancés, mais d’intelligence ouverte aux grandes réformes, les points essentiels du mandat réaliste que j’accepte sur l’honneur. »

Ces propos étaient cependant suffisamment radicaux pour être porté en horreur par les fractions les plus réactionnaires de la bourgeoisie, ce qui était préjudiciable à la Ligue Nationale de l’Éducation Physique.

Cela d’autant plus qu’il était un député très actif, dénonçant l’influence grandissante de la droite réactionnaire et du nationalisme. Il n’hésitait pas à prendre à partie devant l’Assemblée des personnalités importantes comme le Général Gallifet, « fusilleur de la Commune ».

Au printemps 1895, Paschal Grousset avait demandé au Conseil Municipal de Paris un budget pour la rénovation de la piste cycliste de la Porte de Madrid. Celui-ci lui avait été refusé alors qu’un crédit pour les travaux d’un vélodrome luxueux au bois de Boulogne par le Cercle des Patineurs avait été voté.

Voyant-là une décision en faveur d’un projet privé et lucratif servant l’aristocratie parisienne, il avait dénoncé ce vélodrome et fait prouver des irrégularités, ainsi que des documents falsifiés et du personnel de la ville de Paris corrompu.

Après avoir obtenu gain de cause, Paschal Grousset s’était saisi de cette affaire comme d’une tribune pour dénoncer la corruption et les intérêts privés, se portant même parti civil pour engager des poursuites contre les personnes en cause.

La situation se retourna alors contre lui. Des personnalités lui reprochait son « jusqu’au boutisme », arguant qu’il aurait suffit de profiter de la fin des travaux pour faire avancer les projets de la ligue et ne pas s’acharner. Dans le même temps, une puissante campagne réactionnaire de calomnie avait été lancée à son encontre.

Son prestige fut terni par son image trop radicale, aggravée par son passé de communard. Ce fut le début de la fin pour la LNEP qui ne survivra pas à cette affaire et à la réputation de son fondateur.

Paschal Grousset refusa d’adhérer à la SFIO lors de sa fondation en 1905, confirmant là son refus de la social-démocratie et son parcours de progressiste républicain radical, vindicatifs mais finalement isolé.

Il mourut à Paris en 1909 et ses conceptions ainsi que son apport au sport en France furent largement ignorés pendant près d’un siècle, avant d’être reconnus par quelques universitaires à partir des années 1990.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Paschal Grousset et la Ligue Nationale de l’Éducation Physique

La Ligue Nationale de l’Éducation Physique (LNEP) avait pour but de toucher l’ensemble de la société française, via les institutions scolaire. Il fallait populariser de manière simple et efficace les activités physiques, sous forme de jeux.

Elle devait adapter à la France le résultat des travaux sur l’Angleterre que Paschal Grousset avait produit sous le pseudonyme d’André Laurie. La ligue n’avait pas d’attachement à un sport ou un jeu en particulier. Le but était surtout de faire courir, sauter et marcher les enfants, notamment en plein-air, et de la manière la plus amusante possible.

Pour autant, la volonté était d’intégrer l’éducation physique dans une filiation culturelle françaises, en appuyant sur des jeux anciens, plutôt que sur le mimétisme des sports de la bourgeoisie et de l’aristocratie anglaise. Paschal Grousset expliquait ainsi dans le journal Le Temps en 1888 pendant la campagne de la Renaissance Physique  :

« Soyons Français ; soyons-le avec passion, même dans les petites choses ; soyons-le surtout dans les grandes, comme l’éducation de nos fils, si nous voulons que la France survive, au milieu des fauves qui rugissent autour d’elle.

Au fort de la bataille que se livrent aujourd’hui les industries, les langues et les armées rivales, il n’y a pas de concessions sans importance : n’en faisons pas d’inutiles ! ».

Une École Normale des Jeux scolaires a été fondée au bois de Boulogne à Paris dans cette optique. Elle était une sorte de laboratoire grandeur nature ainsi qu’un « conservatoire » des jeux français et des jeux traditionnels.

De manière démocratique, les jeunes filles faisaient partie des préoccupations et on pouvait lire par exemple dans le bulletin de la Ligue National de l’Éducation physique :

« D’une manière générale, la plupart des jeux recommandables pour les garçons le sont aussi pour les filles, spécialement les jeux de balle et de ballon. Mais il est des jeux qui leur sont plus particulièrement réservés par l’usage : ce sont ceux-là que nous étudierons à leur intention ».

Dans la revue Éducation Physique, qui accompagnait les travaux de la ligue, on pouvait également trouver en 1889 une série d’articles promouvant les jeux de plein-air pour les jeunes filles : le jeu de volant (badminton), le Jeu de Grâces (sorte d’ancêtre de la gymnastique rythmique avec des cerceaux et des bâtonnets), la marelle (« un jeu éminemment français, excellent pour le développement des muscles et du poumon ») et la danse de plein-air.

La principale réalisation de la Ligue National de l’Éducation Physique a été l’organisation des Lendits à partir de 1889. Le premier ayant été clôturé en présence du Président de la République Sadi Carnot.

Le nom de « lendit » est issue de grandes foires commerciales et culturelles ayant lieu en France au Moyen-Âge, durant lesquelles il y avait régulièrement des démonstrations de force, des jeux, etc.

Les Lendits de la LNEP étaient de grands rassemblements sportifs scolaires, d’abord à Paris puis dans quelques autres villes, clôturées par une parade, dans un esprit festif. Ils concernaient d’abord les écoles secondaires, donc surtout les enfants de la bourgeoisie.

Un Lendit

Très vite cependant, Paschal Grousset réussit à ouvrir les Lendits aux enfants des écoles primaires communales de Paris, touchant ainsi les masses parisiennes. Il estimait que :

« Les enfants du peuple qui parlent pichadey… ont autant le droit à la santé physique que leurs condisciples des collèges et lycées qui bégaient le latin… ces enfants du peuple, nous voulons les rendre plus forts et meilleurs par les exercices de plein-air. »

À partir de 1891 l’organisation du Lendit dans chaque discipline est faite par des clubs et sociétés de la discipline, avec intégration des règlements de chaque discipline. À la place de jeux enfantins du début, ce sont de véritables sports qui étaient pratiqués.

Les régates à l’aviron étaient la course phare des Lendits : elles ont réuni sur les rives 18 000 spectateurs en 1889 et 30 000 en 1893. L’engouement était énorme.

Les Lendits ne réussiront cependant pas à se maintenir. Ils ont totalement disparu en 1900 et avec eux la possibilité du développement d’un sport scolaire en France tel qu’il existe aux États-Unis d’Amérique dans les Lycées et les Universités (bien que les institutions scolaires n’aient pas la même forme dans ce pays).

Un Lendit

Dans le cadre national français, cet échec du sport scolaire signifie que les éléments républicains de la bourgeoisie n’ont pas réussi à encadrer le développement du sport en France, à l’intégrer strictement sous l’égide de l’État. Ils l’ont cédé à la société civile, c’est-à-dire aux différentes influences (celle des patronages catholiques, des industriels, des aristocrates, des socialistes, etc.)

L’exemple de l’aviron est à ce titre intéressant. Paschal Grousset était un fervent partisan de ce sport, considérant que :

« l’exercice de la rame est l’un des plus complets et des plus salutaires auxquels un homme bien portant puisse se livrer ».

La LNEP s’était liée au Cercle Nautique de France (CNF) qui avait lui-même initié la fédération française des sociétés d’avirons et voulu faire du canotage un sport populaire, avec des initiations et des cours pour les jeunes scolaires, etc.

Dans le même temps se développait de manière opposée l’Union des Sociétés de Rameurs Amateurs de France, crée par Pierre de Coubertin. C’est cette dernière qui a triomphé face au sport scolaire, et avec elle une ligne aristocratique et élitiste (c’est-à-dire prônant l’amateurisme), coupant les masses de ce sport.

Aston Villa, club anglais de football, en 1899

Le football (dont le premier nom était le football-association, en opposition au football-rugby) a connu pour sa part un développement inverse.

L’USFSA, c’est-à-dire le sport amateur lié à Pierre de Coubertin, l’a méprisé dès le début comme sport professionnel ; le clivage avec le football-rugby en Angleterre s’étant fait justement en grande partie sur cette question.

La LNEP qui pour sa part tenait en horreur le football-rugby pour sa brutalité, a reconnu le football-association et organisé des matchs à partir de 1892. Elle constatait qu’en Angleterre ce sport attirait les masses populaires et elle ne voulait pas se priver de cet appel d’air.

C’est sous l’égide de la LNEP qu’est né le Club Français, la première équipe de football-association à n’être composée que de joueurs français. À l’origine en France, ce sport a concerné surtout les Lycéens, donc les classes bourgeoises, mais pas non plus l’aristocratie et la haute bourgeoisie, qui ont continué à préférer le football-rugby.

L’USFSA a rapidement constaté le succès du football-association. Craignant le succès de la LNEP, elle est revenue sur ses positions pour finalement organiser le premier championnat de France en 1894.

Les footballeurs de l’Union athlétique batignollaise en 1904

La Ligue Nationale de l’Éducation Physique de Paschal Grousset a été précurseur pour le football-association et le sport populaire en général, mais elle n’a pas su maintenir ses positions. Elle s’est faite déborder par les conceptions de Pierre de Coubertin et l’opportunisme des organismes qui lui étaient liés.

Le football-association et le cyclisme ont connu pour leur part un développement autonome et sont resté populaires, en dehors de l’amateurisme aristocratique de Coubertin. Ils se sont développés cependant sous le contrôle culturel, administratif et financier de la bourgeoisie industrielle, particulièrement via le sponsoring.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Paschal Grousset et La vie de Collège en Angleterre

Dans le prolongement de la pensée humaniste, l’éducation physique est mise en avant par Paschal Grousset comme un aspect de la production d’humains complets, capable de faire avancer l’humanité et de faire face aux difficultés de la vie. C’est ainsi qu’il écrit dans la Vie de Collège en Angleterre :

« M. Grivaud constatait ce changement avec une vive satisfaction, et chaque dimanche, pour ainsi dire, il pouvait enregistrer un progrès nouveau dans la force et la santé de son fils. Il lui était aisé de s’assurer, d’autre part, que les études littéraires, loin de souffrir de ce développement physique, ne s’en portaient que mieux. Laurent dormant bien, parce qu’il était fatigué, avait les idées plus claires et plus nettes; il était plus capable d’attention, sa volonté était plus ferme et par conséquent moins aisément rebutée par les difficultés; les rudes exercices auxquels il se livrait lui faisaient trouver le charme de la variété dans les devoirs les plus arides. »

Paschal Grousset décrit dans ce roman des adolescents sportifs et ayant de nombreuses activités en plein-air, en plus d’une très grande vigueur sur le plan intellectuel, par exemple dans cette réunion de discussion entre élèves :

« « Le sujet, ce soir, est une question d’histoire : Les croisades ont-elles été favorables ou fatales à la civilisation ? C’est un joli sujet. J’ai dans mon calepin la liste des questions proposées l’an dernier, veux-tu la voir?

— Volontiers. »

Briggs tendit à Laurent une feuille de papier sur laquelle étaient inscrites les questions suivantes :

Quel a été le plus puissant penseur, de Bayle ou de Montesquieu ?
Les opinions de Grote sur les sophistes sont-elles justifiables?
La volonté exerce-t-elle son pouvoir sur l’imagination?
Descartes est-il supérieur comme philosophe à Bacon?
Xerxès mérite-t-il l’exécration de l’histoire?
Marius était-il supérieur à Sylla?
Cavour avait-il les caractères d’un grand homme d’État?
Les œuvres de Platon sont-elles authentiques?
Thackeray a-t-il fait un bon usage de l’esprit que la nature lui avait départi?
Vaut-il mieux que les articles de journal soient signés ou anonymes?
La découverte de la photographie a-t-elle servi les intérêts de l’art?

« Eh bien ! qu’en penses-tu? demanda Briggs.

– Je pense que ces questions doivent être très difficiles à traiter.

— Bah ! il suffit de les étudier et de les préparer. Il en est de cela comme de tout. » »

Ces propos relèvent assurément d’un point de vue matérialiste : il n’y a pas de génies intellectuels, mais surtout de l’éducation, de la méthode et de la rigueur au travail.

La volonté de Paschal Grousset n’était pas d’imiter en tous points les Anglais (il a d’ailleurs beaucoup reproché à Pierre de Coubertin de vouloir pour sa part importer strictement les mœurs anglaises en France, de manière cosmopolite). Plutôt, il défend un monde nouveau où les nations se renforcent et s’apportent mutuellement, permettant à l’humanité de s’élever.

Le père de Laurent Grivaud dans La vie de Collège en Angleterre est ainsi un ingénieur dirigeant les travaux pour un tunnel sous la manche (qui ne verra le jour dans la réalité que cents ans plus tard). Ce tunnel n’est ni plus ni moins qu’une métaphore illustrant un nécessaire rapprochement des peuples, comme le montre cette discussion entre le père de Laurent et le directeur du collège à la fin du roman :

« — C’est à quoi j’aurais été heureux de travailler en perçant notre tunnel sous la Manche, reprit en souriant M. Grivaud. Je laisse l’entreprise en bonnes mains, puisse-t-elle s’achever bientôt, ce serait un bienfait pour les deux pays.

— Eh bien ! monsieur, buvons à l’heureux achèvement de cette grande œuvre, et puisse-t-elle unir à jamais deux nations qui seraient si grandes si elles savaient s’emprunter mutuellement leurs qualités. »

Pour autant, Paschal Grousset ne se prive pas de critiquer certain aspect de l’Angleterre. Il décrit les Français comme étant fins et raffinés par rapports aux Anglais plus brutaux et directs. Son héros est à l’origine de l’abolition du faggisme (une sorte de bizutage qui dure toute l’année) et son père est à l’origine de l’introduction des mathématiques dans le collège.

Ce passage de La vie de Collège en Angleterre est l’occasion d’un plaidoyer militant en faveur du progrès. C’est un manifeste à la raison et à la civilisation contre les barbaries féodales :

« Harry était un homme de bonne foi ; quand il avait fait l’analyse raisonnée de la question, il n’avait pu arriver qu’à cette conclusion : le faggisme est un abus de la force et pas autre chose (…).


Harry en aborda l’étude, fit entrer ses camarades dans les profondeurs du sujet, le tourna et le retourna sous toutes ses faces, et arriva à conclure que c’était une pratique barbare, féodale, indigne d’un peuple civilisé. Pour son compte, à dater de ce jour, il renonçait à exiger les services d’un fag ; il s’estimerait heureux s’il pouvait avoir convaincu quelques-uns de ses camarades et les avoir décidés à adopter le même principe. Il avait dit tout cela gravement, mais avec simplicité, sur le ton de la conversation, sans assumer aucun air de supériorité. Il avait découvert par hasard la vérité, et il voulait en faire profiter les autres, voilà tout (…).

En moins de trois semaines, il ne resta plus que quelques esclaves bénévoles. Laurent eut le bon goût de ne pas triompher de cette révolution. Il se contenta d’en avoir été le promoteur. »

La vie de Collège en Angleterre est une œuvre réaliste de grande qualité, avec une grande portée démocratique, et est tout à fait moderne.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Paschal Grousset : « Porter un esprit sérieusement cultivé dans un corps vigoureux et sain »

Né en 1844 à Corte en Corse, Paschal Grousset a suivi des études de médecine après avoir voulu intégrer l’École Normale Supérieure. Il a commencé une carrière de journaliste politique et scientifique (surtout de la vulgarisation scientifique en médecine).

Opposant politique à l’Empire mais fervent patriote, il a pris part à la Commune de Paris en 1871 en intégrant pour défendre la ville le 18e bataillon de chasseurs à pied. Il a rejoint le comité central de la Garde nationale puis été élu au Conseil de la Commune de Paris avant d’en être le délégué à la Commission des Relations Extérieurs.

Après l’écrasement de la Commune, il a été condamné au bagne en Nouvelle-Calédonie d’où il s’est enfui en 1874 pour rejoindre l’Angleterre.

Il y a écrit sous différent pseudonymes dans différents journaux, en anglais ou en français. Il a également écrit de nombreuses œuvres de fiction, et notamment L’Épave du Cynthia (1885) qu’il a cosigné avec Jules Verne sous le pseudonyme d’André Laurie (il est également à l’origine de manuscrits réécrits par Jules Verne pour donner Les Cinq Cents Millions de la Bégum et L’Étoile du sud). C’est également lui qui a traduit en français le célèbre roman de Robert Louis Stevenson L’Île au trésor.

Paschal Grousset s’est fait connaître en Angleterre pour sa capacité à décrire le peuple britannique, à la manière d’un ethnologue. Le Premier ministre William Gladstone qualifiera sont ouvrage Les Anglais en Irlande d’« œuvre la plus forte, le jugement le plus capital qui ait été porté sur la condition de l’Irlande depuis un demi-siècle ».

Paschal Grousset

Son credo était en fait de comparer les Britanniques aux Français afin d’en tirer ce qu’il y a de mieux pour les Français. Profondément patriotique, presque nationaliste, il était toutefois un républicain radical s’opposant franchement à la droite conservatrice, aux nationalistes et plus tard au boulangisme.

Refusant la lutte des classes, et donc le socialisme, il considérait qu’il était possible de concilier au sein de la République les intérêts des masses populaires avec ceux de la bourgeoisie.

Il a découvert le sport et l’importance de l’éducation physique en étudiant le système scolaire anglais.

Ce fut alors une sorte de révélation et il exposa son point de vue dans le roman pour adolescent La vie de Collège en Angleterre. Ce roman aura un immense succès dans la jeunesse française et sera une contribution majeure au développement du sport en France.

Le titre du manuscrit initial (1881) est La métamorphose de Laurent Grivaud. On y suit les aventure d’un jeune français décrit comme un peu lâche et fourbe, fainéant, vivant dans la « torpeur physique », mais qui se métamorphose radicalement après trois mois dans un collège anglais.

La vie de collège est décrite dans le roman de manière réaliste comme un idéal, avec des jeunes disciplinés mais autonomes, épanouis physiquement et intellectuellement, comme le deviendra Laurent Grivaud :

«Enfin, il se fortifiait à vue d’œil et faisait dans les divers exercices des progrès qui étonnaient tout le collège, habitué à moins de vivacité. C’est, ainsi qu’il était déjà un des bons coureurs, qu’il se rangeait parmi les cricketers d’adresse moyenne, et que son « entraînement » pour les régates avait fait de lui un des premiers rameurs.

Sa position était donc définitivement assise dans le milieu social dont il faisait partie. Personne ne lui cherchait plus noise ; il prenait part aux amusements généraux, se livrait sans souci aux études classiques, dans lesquelles il avait un bon rang, et menait ainsi de front le perfectionnement de son corps et de son intelligence.

Il s’était peu à peu imprégné de cet esprit excellent qui domine dans les bonnes écoles anglaises et qui pousse chaque enfant à aspirer vers un idéal de perfection général.

Chez nous, quand un élève excelle dans une spécialité ou deux, il s’en contente généralement : l’un fait bien les vers latins, l’autre a d’ordinaire le prix de thème grec; celui-ci est connu pour ses dessins, celui-là pour sa musique, cet autre pour sa gymnastique ; on n’en voit guère qui se proposent d’être les premiers en tout.

Il n’en est pas de même chez nos voisins : un enfant, comme un homme, s’y croirait incomplet et en quelque sorte difforme, s’il s’enfermait dans le cadre étroit d’une spécialité ; le but qu’il s’assigne et qu’il atteint généralement, c’est d’arriver à porter un esprit sérieusement cultivé dans un corps vigoureux et sain. »

« Porter un esprit sérieusement cultivé dans un corps vigoureux et sain », voilà qui résume tout à fait les aspirations, le projet de société de Paschal Grousset. C’est sur cette base qu’il développera ensuite ses actions pour l’éducation physique en France.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

L’appel de l’Académie de Médecine et la campagne pour la renaissance physique

La gymnastique ne correspondait pas à la vision du monde de la bourgeoisie libérale et modernisatrice française de la fin du XIXe siècle. Celle-ci ne voyait pas d’un bon œil l’emprise nationaliste des sociétés de gymnastique, ni leur aspect militariste, qui d’ailleurs se tourneront ensuite largement vers le boulangisme.

La bourgeoisie libérale critiquait également la gymnastique en France comme étant devenue trop scolastique. C’était une grammaire à répéter mécaniquement mais n’ayant pas forcément un impact positif sur la santé et sur l’épanouissement de la jeunesse.

À la même époque, le sport se généralisait en Angleterre, notamment dans les institutions scolaires, et surtout celles les plus modernes qui refusaient un enseignement trop figé. C’était une préoccupation majeure en Angleterre, manifestation de la contradiction entre le travail intellectuel et le travail manuel.

Karl Marx l’évoque d’ailleurs dans le Livre I du Capital (chapitre 15-9) rédigé durant les années 1860, alors qu’il était à Londres depuis 1849 :

« On trouve de plus amples renseignements sur ce sujet dans le discours de Senior au Congrès sociologique d’Edimbourg en 1853.

Il y démontre combien la journée d’école longue, monotone et stérile des enfants des classes supérieures augmente inutilement le travail des maîtres « tout en faisant perdre aux enfants leur temps, leur santé et leur énergie, non seulement sans fruit mais à leur absolu préjudice ».
Il suffit de consulter les livres de Robert Owen, pour être convaincu que le système de fabrique a le premier fait germer l’éducation de l’avenir, éducation qui unira pour tous les enfants au-dessus d’un certain âge le travail productif avec l’instruction et la gymnastique, et cela non seulement comme méthode d’accroître la production sociale, mais comme la seule et unique méthode de produire des hommes complets. »

À la fin des années 1880, les éléments les plus libéraux et les plus modernisateurs de la bourgeoisie française se sont ouvertement tournés vers le modèle anglais, dans la continuité du sport aristocratique du milieu du siècle.

Un moment clé sera l’appel de l’Académie de Médecine mettant à son ordre du jour du 8 mars 1887 la lutte contre le surmenage intellectuel et la sédentarité dans les écoles. Elle critiquait alors la condition de la jeunesse française, le manque d’hygiène, la sédentarité, le peu de place réservée aux activités physiques dans les écoles, ou alors seulement limitées à la gymnastique.

En 1888, elle décerna son prix au Dr Fernand Lagrange pour sa Physiologie des exercices du corps.

Fernand Lagrange

Cela servira d’appel d’air a un large mouvement culturel, politique et idéologique, qui consistera en ce que l’on nommera plus tard une campagne pour la renaissance physique.

Trois personnes ont joué alors un rôle majeur, d’abord idéologique puis pratique, pour le développement du sport en France. C’était des intellectuels libéraux ayant connu de prêt la situation en Angleterre :

– George de Saint-Clair, éduqué dans des écoles anglaises, organisateur du premier cross-country en France. Il est le fondateur du Stade Français, puis de l’Union des Sociétés Française de Course à Pied, qui deviendra l’Union des Sociétés Française de Sport Athlétique (USFSA), à l’origine de la plupart des fédérations uni-sport qui verront le jour au XXe siècle.

– Pierre de Coubertin, qui après des lectures et sous l’influence de Hyppolite Taine choisi de rejoindre l’Angleterre où il découvrit le sport dans les institutions scolaires. Il a écrit L’Education en Angleterre et résumera plus tard sa participation à la campagne pour la renaissance physique dans son ouvrage Une Campagne de vingt-et-un ans.

– Paschal Grousset, ancien communard réfugié en Angleterre où il a étudié de prêt la société anglaise et découvert le sport. Auteur du roman à succès La Vie de Collège en Angleterre, il entre en « campagne » en publiant de nombreux article dont la plupart seront compilés dans son livre Renaissance Physique en 1888.

Paschal Grousset

Rapidement, Pierre de Coubertin rejoignit les positions de George de Saint-Clair et deux lignes se sont alors affrontées :

– la première, tournée vers l’amateurisme, c’est-à-dire uniquement vers les classes bourgeoises et aristocratiques, et violemment anti-ouvrière. Le premier article du règlement de l’USFSA était ainsi :

«Nul ne peut être admis comme membre de l’Union s’il n’est amateur. Est amateur : toute personne qui n’a jamais pris part à une course publique ouverte à tous venant, ni concouru pour un prix en espèce – oui pour de l’argent provenant des admissions sur le terrain – ou avec des professionnels pour un prix ou pour de l’argent provenant d’une souscription publique – ou qui n’a jamais été, à aucune période de sa vie, professeur ou moniteur salarié d’exercices physiques – ou qui ne se livre à aucune profession ouvrière ».

– la seconde, celle de Paschal Grousset, qui n’entendait pas s’affronter à la bourgeoisie, mais qui n’entendait pas non-plus mettre de côté les masses populaires. Il incarnait alors une position intermédiaire, assumant d’un côté la modernité et la légitimité républicaine, refusant de l’autre d’être trop ouvertement critiqué par les sociétés de gymnastique.

La Ligue National de l’Éducation Physique qu’il a fondé le 1er juin 1888 comptait parmi ses membres des personnalités républicaines comme Georges Clemenceau, Jean Macé (fondateur de la Ligue de l’enseignement), Michel Bréal et Ferdinand Buisson (des proches de Jules Ferry), Alexandre Millerand ou encore les écrivains Alexandre Dumas et Jules Verne.

Les positions de Pierre de Coubertin et de Paschal Grousset étaient à l’origine assez proche, ces deux personnages ayant même échangé des lettres très cordiales, avant de se dénoncer mutuellement, d’assumer une concurrence ouverte.

Un de leur point commun était une certaine fascination pour la Grèce antique et les Jeux Olympiques.

La différence était que Paschal Grousset voulait les faire renaître sous une forme scolaire, et uniquement nationale : ses « JO » devait-être un grand championnat scolaire et populaire français. Pierre de Coubertin voulait pour sa part en faire une grande compétition internationale strictement amateur, donc réservée aux élites, ce qu’il réussit à faire avec les Jeux Olympiques modernes.

La campagne pour la renaissance physique a été un succès en ce sens où elle a impulsé un large mouvement permettant la généralisation du sport en France, et notamment du sport scolaire. Cependant, ce mouvement est resté longtemps très hétérogène, avec de nombreuses organisations et institutions s’affrontant, en raison des contradictions au sein de la bourgeoisie.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

L’essor de la gymnastique en France

La gymnastique en France a profondément été influencé par Fransico Amoros, issus de l’armée. Il enseignait au Gymnase Normal Militaire à Grenelle dès 1819 et est connus pour son Manuel d’éducation physique, de gymnastique et de moral, publié en 1830.

Il y est expliqué en avant-propos que :

« La gymnastique est la science raisonnée de nos mouvements, de leurs rapports avec nos sens, notre intelligence, nos sentiments, nos mœurs et le développement de nos facultés.

Elle comprend la pratique de tous les exercices qui tendent à nous rendre plus courageux, plus intrépides, plus forts, plus, industrieux, plus adroits, plus véloces plus souples, ou plus agiles, et qui nous disposent à rendre des services signalés à l’Etat et à l’humanité… elle permet le prolongement de la vie, l’amélioration de l’espèce humaine, l’augmentation de la force et de la richesse individuelle et publique, sont ses résultats positifs.

La nature ayant organisé l’homme pour agir, pour juger et pour sentir en même temps, le système du fondateur de la gymnastique en France et en Espagne n’est que l’expression et l’accomplissement de ces principes , et l’observation ou la pratique des lois de la nature humaine. »

C’est sa méthode qui était enseigné à l’École Normale Militaire de Gymnastique de Joinville en 1852. Cela contribuera a donné une orientation largement militariste à la gymnastique en France, cet aspect étant au moins aussi important que l’aspect hygiénique.

Sous l’impulsion de Jules Simon (que l’on retrouvera quelques années plus tard aux côtés de Pierre de Coubertin), la loi 18 juillet 1868 avait rendu la gymnastique obligatoire dans les écoles de garçons. Différentes sociétés de tir et de gymnastique furent crées en 1870, puis unifiées en 1873 au sein d’une Union des sociétés de Gymnastique de France (USGF) par Eugène Paz.

Elles se sont largement développées dans un contexte nationaliste et hostile à la Prusse, après la défaite de 1870, mais aussi contre la Commune de Paris. La devise de l’USGF était « Patrie, courage, moralité ».

On dénombrait en 1875 environ 250 sociétés de gymnastique affilié à l’USGF. En 1878 fut lancé une Fête de la régénération nationale présidée par Jules Simon.

En 1881, la Ligue de l’enseignement de Jean Macé avait soutenu le ministre de l’Instruction publique Paul Bert qui instaurait l’obligation de la gymnastique et des exercices militaires à l’école primaire.

Joseph Sansbœuf, co-fondateurs avec Paul Déroulède de la Ligue des Patriotes, fut l’un des principaux présidents de la l’USGF durant ces années, étant le seul à faire deux mandats consécutifs en 1888 et 1889.

En 1889, ce sont plus de 10 000 gymnastes issus de 830 sociétés qui ont défilé devant le président de la République Sadi Carnot lors de la XVe fête fédérale de Paris, officialisant les liens entre ces sociétés et l’État français. À la fin des années 1880, se sont également développés des bataillons scolaires, c’est-à-dire une organisation militaire sous l’égide de la gymnastique pour les élèves.

Cette gymnastique représentait les fractions les plus agressives de la bourgeoisie impérialiste française, partisane de la gymnastique comme mobilisation nationaliste et guerrière. Celle-ci rejetait alors le sport comme étant un divertissement libéral, elle avait besoin de la gymnastique pour mobiliser et galvaniser les masses sur un ligne pré-fasciste.

Cette gymnastique de la fin du XIXe siècle, contrairement aux origines de la gymnastique, considérait le corps comme un outil mécanique et non un organisme. Elle considérait les articulations et les muscles isolément, ignorant au contraire du sport le métabolisme et l’importance de la respiration, de la transpiration, des battements cardiaques, etc.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Hippolyte Triat, figure de la gymnastique en France

Hippolyte Triat est une figure majeure de la gymnastique en France. Il a réfléchi de manière scientifique aux méthodes de culture physique et de renforcement musculaire.

Il a mis au point des appareils de tirage avec des cordages, des systèmes s’apparentant à des agrès et fut l’inventeur des haltères, c’est-à-dire des barres avec des boules de poids à chaque extrémité. Il était lui-même doté d’une grande force physique et pouvait soulever des haltères de 91 kg.

Hippolyte Triat

Né près de Nîmes en 1812, il fut enlevé par des bohémiens à l’âge de 6 ans, alors qu’il était orphelin. Il grandit au milieu d’une troupe parcourant l’Europe et était très doué pour les arts du cirque. Il se blessa gravement à la jambe à l’âge de 16 ans en voulant maîtriser un cheval pour sauver la vie à une aristocrate en Espagne, Madame de Montsento.

Cette dernière, reconnaissante, a alors pris en charge son éducation en l’envoyant au Collège des Jésuites de Burgos, où il découvrit des ouvrages en latin et en grec à propos de la culture physique, qu’il étudia.

Il a par la suite fondé une première École de Culture Physique à Bruxelles, avant de venir s’installer à Paris en 1849 et fonder son gymnase de l’avenue Montaigne.

Durant la Commune de Paris en 1871, Hippolyte Triat fut nommé directeur des exercices gymnastiques de la ville de Paris et avait prêté son gymnase (qui n’était plus avenue Montaigne) pour des réunions. Il fut condamné à de la prison pour cela.

Les cours donnés par Hippolyte Triat

Il lui est attribué deux ouvrages écrits en collaboration avec Napoléon Dally : De la régénération physique de l’homme par la gymnastique rationnelle (1847) et Cinésiologie ou science du mouvement dans ses rapports avec l’éducation, l’hygiène et la thérapie (1857).

La cinésologie est un concept inventé tel quel depuis la racine grec cinèse qui signifie mouvement. Napoléon Dally et Hippolyte Triat ont voulu exprimer une nouvelle activité, différente de l’ascétisme et de l’athlétisme grec, tout en y puisant leur inspiration. Le mouvement a pour but dans leur démarche d’exercer, c’est-à-dire :

« dégager les organes intérieurs et les membres, ôter les obstacles qui s’opposent à la liberté des mouvements naturels. »

Il est assez proche de la pratique de la kinésithérapie, qui a la même origine culturelle (et scientifique). Les buts sont spécifiquement médicaux et réparateurs dans les deux cas, mais plus généraux dans le cas de la cinésologie, qui insiste par exemple sur l’importance de la transpiration et des efforts aérobies, alors que la kinésithérapie focalise seulement sur l’anatomie et les mouvements articulaires.

« Pour que la gymnastique se reconstitue définitivement comme science et comme art, il faudra que non-seulement l’exercice, mais aussi le mouvement, sa forme et ses éléments mécaniques soient spécifiquement étudiés dans leurs rapports à l’anatomie, la physiologie et la pathologie. »

L’ouvrage consiste aussi et surtout en une présentation historique très précise depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen-Âge de l’exercice physique et de son rapport à la santé, dans différentes régions du monde :

« Nous nous sommes proposé d’écrire l’histoire des théories du mouvement et des applications qui en ont été faites à l’éducation, à l’hygiène et à la thérapie. »

Les informations n’y sont pas toujours d’une grande valeur scientifique, beaucoup de concepts sont dépassés et il y a d’une manière générale une vision surtout empirique, reflétant un manque de connaissances propre à l’époque. C’est néanmoins un travail de recherche profond et minutieux, un document d’une grande valeur pour tous les historiens du sport et de l’activité physique.

La gymnastique d’Hippolyte Triat a donné lieu à un véritable culte du corps, de la musculation, annonçant ce qui sera ensuite dans les années 1980 le culturisme, ou body-building aux États-Unis d’Amérique.

Par ailleurs, le gymnase d’Hippolyte Triat en a annoncé de nombreux autre à Paris, avec un mouvement de la gymnastique se déployant ensuite de manière importante partout en France à la fin du XIXe siècle.

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

Le sport à Paris d’Eugène Chapus et la gymnastique

La gymnastique s’est structurée en France de manière particulière et d’abord concurrente avec le sport. À l’époque d’Eugène Chapus, le sport n’était pas encore beaucoup développé et les contradictions avec la gymnastique n’étaient que balbutiantes.

Le chapitre consacré du sport à Paris est toutefois intéressant à cet égard et mérite d’être cité en entier. La gymnastique y est considéré comme n’étant pas du sport, mais en quelque sorte seulement un outil qui serait indispensable au sport.

« Il est un art aimé des Parisiens, qui ne fait pas précisément partie du sport, mais qui est comme le préambule et le complément de tous les exercices dont il se compose. La gymnastique, depuis plusieurs années, marque et prospère à Paris, où elle compte de bons et nombreux établissements ; c’est à ce rudiment du sport que s’arrête trop souvent le Parisien : à notre avis, la gymnastique n’est bonne que pour prédisposer le corps aux applications variées du sport définies dans leur but.

Le gymnase civil orthosomatique, fondé rue Jean-Goujon par le colonel Amoros, est le premier qui ai ait mérité l’attention sérieuse du public.

La méthode amorosienne [plus connu sous le nom de « méthode d’Amoros », NDLR] obtint les honneurs d’un prix de l’Institut. Son succès fut considérable au début. A la vérité elle promettait beaucoup aux adeptes : force, fermeté, résistance, courage, agilité, vélocité, adresse, énergie, régularité, sagesse, constance, héroïsme, grâce, santé, beauté, bonté… et toutes ces promesses du programme n’étaient pas vaines.

Ce gymnase est aujourd’hui placé sous la direction d’un homme aux façons accortes, très habile dans son art, et dont l’enseignement est aimé, un de ces hommes que les Anglais appellent un gentleman.

Tout récemment, la gymnastique parisienne a pris un nouvel essor, grâce à la création de l’établissement de M. Triat, avenue de Montaigne, presque sous les grands arbres des Champs-Elysées. M. Triat a étudié l’Angleterre, il l’a vu attentivement ; puis, inspiré par son génie, poussé par son incroyable aptitude pour les exercices qui développent les forces et l’élasticité du corps, il s’est dit qu’il dépasserait, au profit de Paris, toutes les institutions de ce genre qui se rencontrent à l’étranger : cette promesse, il l’a accomplie en élevant un monument qui est la réalisation de la belle et poétique idée que l’antiquité se faisait du gymnase.

Dans son aspect matériel, cet établissement est une des plus intéressantes curiosités qu’offre la vaste enceinte du quartier des Champs-Elysées, si riche en construction d’art et de goût.

C’est une basilique élevée et profonde, autour de laquelle règnent trois rangs d’élégantes galeries en partie réservées aux spectateurs ; mais, ce qui frappe tout d’abord, c’est la profusion des cordages, des poutres, des mâts, des anneaux, des échelles qui emplissent l’intérieur, se croisent, tombent de la voûte, s’élance en fusées, se dessinent en arceaux, en trèfles, en guipures, en rosaces ; c’est une décoration fantastique où le sentiment de l’art le plus pur n’a rien à reprendre, et qui ne se compose que des indispensables auxiliaires des exercices de la gymnastique.

Quand on a vu l’armée des audacieux élèves de M. Triat s’élancer aux mâts à son commandement, se suspendre aux cordes qui nagent dans l’espaces, marcher à la voûte sur des lignes aux inflexions multiples, sauter, franchir d’un bond des obstacles qui effrayent, puis, après la lutte et les audaces aériennes des tremplins, se jouer avec la masse des haltères et des barres de fer, courir en se repliant sur soi-même, danser comme le gladiateur de Rome, on comprend que le corps ainsi façonné, tordu, rompu, assoupli, fortifié, se trouve admirablement préparé pour les applications variées de la vie du sport. »

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France

La définition du sport par Eugène Chapus

Eugène Chapus a fait plus qu’introduire le terme de sport en France, il est une figure incontournable ayant contribué à le définir. Il en a d’abord donné directement le sens dans son ouvrage de 1854 Le sport à Paris, puis l’a diffusé au fur et à mesure des articles du journal qu’il a fondé la même année, Le Sport, journal des gens du monde.

Il explique dès le début du Sport à Paris :

« Si nous n’avions adopté le mot sport, ce serait, par la vague et incomplète désignation de plaisir qu’il faudrait le traduire dans notre langue : car le sport c’est le plaisir, mais le plaisir défini, le plaisir qui, en mettant à contribution une ou plusieurs aptitudes de l’homme, lui devient une occasion d’exercice, de mouvement, de paris, de jeu, et exige toujours le concours d’un monde plus ou moins nombreux.

Tel est le sport dans sa vaste et moderne acceptation. »

L’importance du sport pour l’hygiène de vie est très bien saisi par Eugène Chapus, dans le prolongement des pensées humanistes au sujet de l’activité physique :

« Les plaisirs et les déduits qu’on désigne sous le nom de sport sont d’ailleurs une nécessité hygiénique et le complément de la vie des grandes métropoles. »

Le chapitre consacré au cirque est tout à fait intéressant pour la définition du sport, il est d’une grande valeur historique. Le cirque est d’abord présenté comme requérant de grandes qualités physiques, une grande connaissance des mouvements du corps.

Mais il est ensuite expliqué en quoi il y a pourtant une différence avec le sport :

« Mais ni le Cirque ni l’Hippodrome n’appartiennent au vrai sport. Il n’y a jamais sport, nous le répétons, sans l’idée accessoire d’incertitude, d’éventualité. Le sport implique rigoureusement trois choses, soit simultanées, soit séparées : le plein air, le pari et l’application d’une ou de plusieurs aptitudes du corps.

Au Cirque et à l’Hippodrome, tout est prévu, réglé d’avance : ce sont des théâtres qui ont des spectateurs, et qui fondent quelques-unes de leurs attractions des éléments du sport façonnés à leur gré ; c’est, si on veut, le sport éreinté, galvaudé, mis à la portée du vulgaire, et qui ne peut avoir d’autre effet que d’occuper les yeux.

Le reproche le plus mince qu’on puisse adresser au Cirque, c’est celui de la monotonie. Depuis cinquante ans nous assistons régulièrement aux mêmes exercices de voltige. Toutes ces scènes mimées sont les mêmes, quel que soit le nom dont on les décore. »

Ce qui est expliqué en substance, c’est le caractère compétitif du sport, qui relève du jeu, de l’affrontement codifié, et non d’une mise en scène comme pour l’art. De manière encore imparfaite, l’insistance sur les paris et le jeu non « réglé d’avance » annoncent en fait le sport du XXe siècle.

Le chapitre du livre consacré au canotage est tout à faire remarquable lui aussi à ce sujet. C’est là encore d’une grande valeur historique. Sont d’abord présentées et décrites de manière lyrique les ballades sur l’eau à Paris, très populaires.

Voici un extrait de cette présentation :

« Les uns remontent fièrement le courant, les autres suivent le fil de l’eau. Si le vent est contraire, ils louvoient et passent avec la rapidité de la flèche d’une rive à l’autre.

Les heures coulent comme le fleuve, heures de plaisir bien franc, bien naïf, qui laissent au cœur le repos et à l’esprit toutes les nonchalances de l’Orient. »

Est ensuite fait, et mis en opposition, un plaidoyer en faveur du sport :

« Cependant le canotage renfermé dans de pareilles limites n’est point à la véritable hauteur où il doit être placé parmi les exercices du sport. De tous ces exercices, il n’en est pas de plus utile et, sauf les courses, nul ne présente un spectacle plus grandiose.

A voir ce qui se passe à Paris, on ne s’en douterait guère.

Le canotage, dans sa véritable acception, est l’essence même du sport ; sa gymnastique a l’inappréciable avantage d’exercer le corps et le courage à un haut degré, et, tandis qu’il offre un plaisir très vif, des récréations très poétiques, une émulation d’amour-propre, il est la meilleure école à laquelle le marin puisse se former.

En France, on se complaît avec une certaine naïveté dans des préjugés nombreux et très-profondément enracinés contre le canotage ; on ne veut voir dans le canotage, même pour nos fils de prolétaires, que des occasions d’oisiveté bonnes tout au plus à façonner des flâneurs ; mais en revanche, on approuve on encourage chez eux le goût des arts, on leur ouvre des écoles de dessin et de musique, c’est-à-dire qu’au lieu de travailler à faire des hommes robustes, puissants de musculature, et par conséquent utiles de plus d’une manière, on fait des ambitieux qui se croient une valeur dès qu’ils savent barbouiller un toile ou chanter un rondeau.

L’Angleterre ne procède pas ainsi.

Elle sait trop bien quel parti on peut tirer des hommes courageux, adroits et forts ; elle sait trop de quel embarras et de quelle turbulence est l’artiste à la demi-vocation : au contraire de nous, son indifférence est pour ce dernier ; ses encouragements, ses sympathies sont pour les premiers.

Il existe dans toutes les villes d’Angleterre des sociétés de régates, des clubs de canotiers dont les membres se composent de jeunes hommes de bonnes et nobles familles. Cambridge et Oxford ont les leurs, et c’est quelque chose de remarquable l’émulation que ces deux universités déploient dans les luttes publiques, dans les régates qui doivent décider de leur préséance.

Le canotage en Angleterre n’est pas un jeu ; c’est une occupation sérieuse, un enseignement qui a ses disciples, ses centres, ses clubs, ses statuts, ses règlements, ses encouragements.

L’époque des régates est toujours précédée d’une période de temps consacrée à l’entraînement des jouteurs. Les Anglais, qui mettent une grande verve d’amour-propre dans tous ce qu’ils font, n’acceptent pas volontiers la défaite, et pour l’éviter ils ne reculent devant aucune épreuve.

Pendant deux mois celui qui doit figurer dans une joute vite de la manière la plus réglée. Il est tempérant et chaste, sa nourriture est riche sans être abondante ; il s’abstient complètement de spiritueux : c’est à cette condition qu’il peut espérer de vaincre son adversaire en résistance et en vigueur. »

Eugène Chapus insiste tellement sur le sport pour le valoriser qu’il en rejette de manière unilatérale les balades.

Le pavillon du Rowling-Club de Paris en 1898

Expliquant qu’une société de régate, The Paris amateur Rowing club, s’est monté à Paris, il précise alors :

« Cette assemblée, mi-partie anglaise et française, est destinée à opérer dans les exercices du canotage une révolution semblable à celle que le jockey-club a introduite sur le turf de France (…).

Par elle enfin le canotage deviendra une partie du beau sport pour cesser d’être un prétexte de flânerie aquatique ou de ballade, comme ils disent. »

=>Retour au dossier sur les origines de l’éducation physique,
de la gymnastique et du sport en France