Jean de La Fontaine – Les fables, livre 8 (1688 – 1694)

FABLE I
LA MORT ET LE MOURANT

La mort ne surprend point le sage:
Il est toujours prêt à partir,
S’étant su lui-même avenir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas embrasse tous les temps:
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine;
Et le premier instant où les enfants des Rois
Ouvrent les yeux à la lumière,
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,
La mort ravit tout sans pudeur.
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n’est rien de moins ignoré,
Et puisqu’il faut que je le die,
Rien où l’on soit moins préparé.
Un Mourant qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
Sans qu’il eût fait son testament,
Sans l’avertir au moins. Est-il juste qu’on meure
Au pied levé? dit-il: attendez quelque peu.
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu,
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, à Déesse cruelle
Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris.
Tu te plains sans raison de mon impatience.
Eh n’as-tu pas cent ans? trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux, trouve-m’en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose:
J’aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait;
Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d’ouïe:
Toute chose pour toi semble être évanouie:
Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus:
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t’ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades.
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement?
Allons, vieillard, et sans réplique;
Il n’importe à la république
Que tu fasses ton testament.
La Mort avait raison: je voudrais qu’à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte, et qu’on fit son paquet;
Car de combien peut-on retarder le voyage?
Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J’ai beau te le crier; mon zèle est indiscret:
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

FABLE II
LE SAVETIER ET LE FINANCIER

Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir:
C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr; il faisait des passages,
Plus content qu’aucun des sept sages.
Son voisin au contraire, étant tout cousu d’or,
Chantait peu, dormait moins encore.
C’était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l’éveillait,
Et le Financier se plaignait,
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an? Par an? Ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur
Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
De compter de la sorte; et je n’entasse guère
Un jour sur l’autre: il suffit qu’à la fin
J’attrape le bout de l’année:
Chaque jour amène son pain.
Et bien que gagnez-vous, dites-moi, par journée?
Tantôt plus, tantôt moins: le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
Qu’il faut chommer; on nous ruine en fêtes.
L’une fait tort à l’autre; et monsieur le Curé
De quelque nouveau Saint charge toujours son prône.
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit: Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
Prenez ces cent écus: gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avait depuis plus de cent ans
Produit pour l’usage des gens.
Il retourne chez lui; dans sa cave il enserre
L’argent et sa joie à la fois.
Plus de chant; il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis,
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l’oeil au guet; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent: à la fin le pauvre homme
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus.
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.

FABLE III
LE LION, LE LOUP, ET LE RENARD

Un Lion décrépit, goutteux, n’en pouvant plus,
Voulait que l’on trouvât remède à la vieillesse:
Alléguer l’impossible aux Rois, c’est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce
Manda des Médecins; il en est de tous arts:
Médecins au Lion viennent de toutes parts;
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites,
Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.
Le Loup en fait sa cour, daube au coucher du Roi
Son camarade absent; le Prince tout à l’heure
Veut qu’on aille enfumer Renard dans sa demeure,
Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté;
Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire:
Je crains, Sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère,
Ne m’ait à mépris imputé
D’avoir différé cet hommage;
Mais j’étais en pèlerinage;
Et m’acquittais d’un voeu fait pour votre santé.
Même j’ai vu dans mon voyage
Gens experts et savants; leur ai dit la langueur
Dont Votre Majesté craint à bon droit la suite:
Vous ne manquez que de chaleur;
Le long âge en vous l’a détruite:
D’un Loup écorché vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante;
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
Messire Loup vous servira,
S’il vous plaît, de robe de chambre.
Le Roi goûte cet avis-là: On écorche, on taille, on démembre
Messire Loup. Le Monarque en soupa, Et de sa peau s’enveloppa;
Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire:
Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour, d’une ou d’autre manière:
Vous êtes dans une carrière. Où l’on ne se pardonne rien.

FABLE IV
LE POUVOIR DES FABLES
À M. DE BARILLON

La qualité d’Ambassadeur
Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires?
Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères?
S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
Seront-ils point traités par vous de téméraires?
Vous avez bien d’autres affaires
A démêler que les débats
Du Lapin et de la Belette:
Lisez-les, ne les lisez pas;
Mais empêchez qu’on ne nous mette
Toute l’Europe sur les bras.
Que de mille endroits de la terre
Il nous vienne des ennemis,
J’y consens; mais que l’Angleterre
Veuille que nos deux Rois se lassent d’être amis,
J’ai peine à digérer la chose.
N’est-il point encore temps que Louis se repose?
Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las
De combattre cette hydre? et faut-il qu’elle oppose
Une nouvelle tête aux efforts de son bras?
Si votre esprit plein de souplesse,
Par éloquence, et par adresse,
Peut adoucir les coeurs, et détourner ce coup,
Je vous sacrifierai cent moutons; c’est beaucoup
Pour un habitant du Parnasse.
Cependant faites-moi la grâce
De prendre en don ce peu d’encens.
Prenez en gré mes voeux ardents,
Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.
Son sujet vous convient; je n’en dirai pas plus:
Sur les éloges que l’envie
Doit avouer qui vous sont dus,
Vous ne voulez pas qu’on appuie.
Dans Athène autrefois peuple vain et léger,
Un Orateur voyant sa patrie en danger,
Courut à la Tribune; et d’un art tyrannique,
Voulant forcer les coeurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l’écoutait pas: l’Orateur recourut
A ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes.
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put.
Le vent emporta tout; personne ne s’émut.
L’animal aux têtes frivoles,
Étant fait à ces traits, ne daignait l’écouter.
Tous regardaient ailleurs: il en vit s’arrêter
A des combats d’enfants, et point à ses paroles.
Que fit le harangueur? Il prit un autre tour.
Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l’Anguille et l’Hirondelle.
Un fleuve les arrête; et l’Anguille en nageant,
Comme l’Hirondelle en volant,
Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant
Cria tout d’une voix: Et Cérès, que fit-elle?
Ce qu’elle fit? un prompt courroux
L’anima d’abord contre vous.
Quoi, de contes d’enfants son peuple s’embarrasse
Et du péril qui le menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet!
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait?
A ce reproche l’assemblée,
Par l’apologue réveillée,
Se donne entière à l’Orateur:
Un trait de fable en eut l’honneur.
Nous sommes tous d’Athène en ce point; et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d’âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême,
Le monde est vieux, dit-on, je le crois, cependant
Il le faut amuser encore comme un enfant.

FABLE V
L’HOMME ET LA PUCE

Par des voeux importuns nous fatiguons les dieux:
Souvent pour des sujets même indignes des hommes.
Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes
Soit obligé d’avoir incessamment les yeux,
Et que le plus petit de la race mortelle,
A chaque pas qu’il fait, à chaque bagatelle,
Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens,
Comme s’il s’agissait des Grecs et des Troyens.
Un Sot par une Puce eut l’épaule mordue.
Dans les plis de ses draps elle alla se loger.
Hercule, ce dit-il, tu devais bien purger
La terre de cette Hydre au printemps revenue.
Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue
Tu n’en perdes la race afin de me venger?
Pour tuer une Puce il voulait obliger
Ces Dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.

FABLE VI
LES FEMMES ET LE SECRET

Rien ne pèse tant qu’un secret;
Le porter loin est difficile aux Dames:
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne un Mari s’écria
La nuit étant près d’elle: Ô Dieux! qu’est-ce cela?
Je n’en puis plus; on me déchire;
Quoi! j’accouche d’un oeuf! D’un oeuf? Oui, le voilà
Frais et nouveau pondu. Gardez bien de le dire:
On m’appellerait Poule. Enfin n’en parlez pas.
La Femme neuve sur ce cas,
Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire.
Mais ce serment s’évanouit
Avec les ombres de la nuit.
L’Épouse indiscrète et peu fine,
Sort du lit quand le jour fut à peine levé:
Et de courir chez sa voisine.
Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé:
N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre.
Mon Mari vient de pondre un oeuf gros comme quatre.
Au nom de Dieu gardez-vous bien
D’aller publier ce mystère.
Vous moquez-vous? dit l’autre. Ah, vous ne savez guère
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien.
La Femme du pondeur s’en retourne chez elle.
L’autre grille déjà de conter la nouvelle:
Elle va la répandre en plus de dix endroits.
Au lieu d’un oeuf elle en dit trois.
Ce n’est pas encore tout, car une autre commère
En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait,
Précaution peu nécessaire, Car ce n’était plus un secret.
Comme le nombre d’oeufs, grâce à la renommée,
De bouche en bouche allait croissant, Avant la fin de la journée
Ils se montaient à plus d’un cent.

FABLE VII
LE CHIEN QUI PORTE À SON COU
LE DÎNÉ DE SON MAÎTRE

Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,
Ni les mains à celle de l’or:
Peu de gens gardent un trésor
Avec des soins assez fidèles.
Certain Chien qui portait la pitance au logis
S’était fait un collier du dîné de son maître.
Il était tempérant plus qu’il n’eût voulu l’être,
Quand il voyait un mets exquis:
Mais enfin il l’était et tous tant que nous sommes
Nous nous laissons tenter à l’approche des biens.
Chose étrange on apprend la tempérance aux chiens,
Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes.
Ce Chien-ci donc étant de la sorte atourné,
Un Mâtin passe, et veut lui prendre le dîné.
Il n’en eut pas toute la joie
Qu’il espérait d’abord: le Chien mit bas la proie,
Pour la défendre mieux n’en étant plus chargé.
Grand combat. D’autres Chiens arrivent;
Ils étaient de ceux-là qui vivent
Sur le public et craignent peu les coups.
Notre Chien, se voyant trop faible contre eux tous,
Et que la chair courait un danger manifeste,
Voulut avoir sa part. Et lui sage, il leur dit:
Point de courroux, messieurs, mon lopin me suffit:
Faites votre profit du reste.
A ces mots, le premier il vous happe un morceau.
Et chacun de tirer, le Mâtin, la canaille
A qui mieux mieux; ils firent tous ripaille;
Chacun d’eux eut part au gâteau. Je crois voir en ceci l’image d’une ville,
Où l’on met les deniers à la merci des gens.
Échevins, prévôt des marchands, Tout fait sa main: le plus habile
Donne aux autres l’exemple. Et c’est un passe-temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
Si quelque scrupuleux par des raisons frivoles
Veut défendre l’argent, et dit le moindre mot,
On lui fait voir qu’il et un sot. Il n’a pas de peine à se rendre:
C’est bientôt le premier à prendre.


FABLE VIII
LE RIEUR ET LES POISSONS

On cherche les Rieurs; et moi je les évite.
Cet art veut sur tout autre un suprême mérite.
Dieu ne créa que pour les sots
Les méchants diseurs de bons mots.
J’en vais peut-être en une fable
Introduire un; peut-être aussi
Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi.
Un fileur était à la table
D’un Financier; et n’avait en son coin
Que de petits poissons; tous les gros étaient loin.
Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille,
Et puis il feint à la pareille,
D’écouter leur réponse. On demeura surpris:
Cela suspendit les esprits.
Le fileur alors d’un ton sage
Dit qu’il craignait qu’un sien ami
Pour les grandes Indes parti,
N’eût depuis un an fait naufrage.
Il s’en informait donc à ce menu fretin:
Mais tous lui répondaient qu’ils n’étaient pas d’un âge
A savoir au vrai son destin;
Les gros en sauraient davantage.
N’en puis-je donc, messieurs, un gros interroger?
De dire si la compagnie
Prit goût à sa plaisanterie,
J’en doute; mais enfin, il les sut engager
A lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire
Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
Qui n’en étaient pas revenus,
Et que depuis cent ans sous l’abîme avaient vus
Les anciens du vaste empire.


FABLE IX
LE RAT ET L’HUÎTRE

Un Rat hôte d’un champ, Rat de peu de cervelle,
Des Lares paternels un jour se trouva soû.
Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,
Va courir le pays, abandonne son trou.
Sitôt qu’il fut hors de la case,
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux!
Voilà les Apennins, et voici le Caucase.
La moindre taupinée était mont à ses yeux.
Au bout de quelques jours le voyageur arrive
En un certain canton où Téthys sur la rive
Avait laissé mainte Huître; et notre Rat d’abord
Crut voir en les voyant des vaisseaux de haut bord.
Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire:
Il n’osait voyager, craintif au dernier point:
Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire:
J’ai passé les déserts, mais nous n’y bûmes point.
D’un certain magister le Rat tenait ces choses,
Et les disait à travers champs;
N’étant pas de ces Rats qui les livres rongeants
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d’Huîtres toutes closes,
Une s’était ouverte, et bâillant au soleil,
Par un doux zéphyr réjouie,
Humait l’air, respirait, était épanouie,
Blanche, grasse, et d’un goût à la voir nompareil.
D’aussi loin que le Rat voit cette Huître qui bâille:
Qu’aperçois-je? dit-il, c’est quelque victuaille;
Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,
Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais.
Là-dessus maître Rat plein de belle espérance,
Approche de l’écaille, allonge un peu le cou,
Se sent pris comme aux lacs; car l’Huître tout d’un coup
Se referme, et voilà ce que fait l’ignorance.
Cette fable contient plus d’un enseignement.
Nous y voyons premièrement:
Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience
Sont aux moindres objets frappés d’étonnement:
Et puis nous y pouvons apprendre, Que tel est pris qui croyait prendre.


FABLE X
L’OURS ET L’AMATEUR DES JARDINS

Certain Ours montagnard, Ours à demi léché,
Confiné par le sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon vivait seul et caché:
Il fût devenu fou; la raison d’ordinaire
N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés:
Il est bon de parler, et meilleur de se taire,
Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
Nul animal n’avait affaire
Dans les lieux que l’Ours habitait,
Si bien que tout Ours qu’il était
Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,
Non loin de là certain vieillard
S’ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, était Prêtre de Flore,
Il l’était de Pomone encore:
Ces deux emplois sont beaux. Mais je voudrais parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre;
De façon que, lassé de vivre
Avec des gens muets notre homme un beau matin
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
L’Ours porté d’un même dessein
Venait de quitter sa montagne:
Tous deux par un cas surprenant
Se rencontrent en un tournant.
L’homme eut peur: mais comment esquiver; et que faire?
Se tirer en Gascon d’une semblable affaire
Est le mieux. Il sut donc dissimuler sa peur.
L’Ours très mauvais complimenteur
Lui dit: Viens-t’en me voir. L’autre reprit: Seigneur,
Vous voyez mon logis; si vous me vouliez faire
Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,
J’ai des fruits, j’ai du lait. Ce n’est peut-être pas
De nos seigneurs les Ours le manger ordinaire;
Mais j’offre ce que j’ai. L’Ours l’accepte; et d’aller.
Les voilà bons amis avant que d’arriver.
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble;
Et bien qu’on soit à ce qu’il semble
Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,
Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots
L’homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier,
Faisait son principal métier
D’être bon émoucheur, écartait du visage
De son ami dormant, ce parasite ailé,
Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormait d’un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l’Ours au désespoir; il eut beau la chasser.
Je t’attraperai bien, dit-il. Et voici comme.
Aussitôt fait que dit; le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l’homme en écrasant la mouche,
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur:
Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami;
Mieux vaudrait un sage ennemi.


FABLE XI
LES DEUX AMIS

Deux vrais Amis vivaient au Monomotapa:
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre:
Les amis de ce pays-là
Valent bien dit-on ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du soleil,
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme;
Il court chez son intime, éveille les Valets:
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L’Ami couché s’étonne, il prend sa bourse, il s’arme;
Vient trouver l’autre, et dit: Il vous arrive peu
De courir quand on dort; vous me paraissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme:
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu?
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
J’ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul? Une esclave assez belle
Était à mes cotés: voulez-vous qu’on l’appelle?
Non, dit l’ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point:
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu;
J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimait le mieux? que t’en semble, lecteur?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose.
Il cherche vos besoins au fond de votre coeur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.


FABLE XII
LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON

Une Chèvre, un Mouton, avec un Cochon gras,
Montés sur même char s’en allaient à la foire:
Leur divertissement ne les y portait pas;
On s’en allait les vendre, à ce que dit l’histoire:
Le Charton n’avait pas dessein
De les mener voir Tabarin.
Dom Pourceau criait en chemin
Comme s’il avait eu cent Bouchers à ses trousses.
C’était une clameur à rendre les gens sourds:
Les autres animaux, créatures plus douces,
Bonnes gens, s’étonnaient qu’il criât au secours;
Ils ne voyaient nul mal à craindre.
Le Charton dit au Porc: Qu’as-tu tant à te plaindre?
Tu nous étourdis tous, que ne te tiens-tu coi?
Ces deux personnes-ci plus honnêtes que toi,
Devraient t’apprendre à vivre, ou du moins à te taire.
Regarde ce Mouton; a-t-il dit un seul mot?
Il est sage. Il est un sot,
Repartit le Cochon: s’il savait son affaire,
Il crierait comme moi, du haut de son gosier,
Et cette autre personne honnête
Crierait tout du haut de sa tête.
Ils pensent qu’on les veut seulement décharger,
La Chèvre de son lait, le Mouton de sa laine.
Je ne sais pas s’ils ont raison;
Mais quant à moi qui ne suis bon
Qu’à manger, ma mort est certaine.
Adieu mon toit et ma maison.
Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage:
Mais que lui servait-il? Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin;
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.


FABLE XIII
TIRCIS ET AMARANTE
POUR MLLE DE SILLERY

J’avais Esope quitté
Pour être tout à Boccace:
Mais une divinité
Veut revoir sur le Parnasse
Des fables de ma façon;
Or d’aller lui dire non,
Sans quelque valable excuse,
Ce n’est pas comme on en use
Avec des divinités,
Surtout quand ce sont de celles
Que la qualité de belles
Fait reines des volontés.
Car afin que l’on le sache,
C’est Sillery qui s’attache
A vouloir que de nouveau
Sire Loup, sire Corbeau
Chez moi se parlent en rime.
Qui dit Sillery dit tout;
Peu de gens en leur estime
Lui refusent le haut bout;
Comment le pourrait-on faire?
Pour venir à notre affaire,
Mes contes à son avis
Sont obscurs; les beaux esprits
N’entendent pas toute chose:
Faisons donc quelques récits
Qu’elle déchiffre sans glose.
Amenons des Bergers, et puis nous rimerons
Ce que disent entre eux les Loups et les Moutons.
Tircis disait un jour à la jeune Amarante:
Ah! si vous connaissiez comme moi certain mal
Qui nous plaît et qui nous enchante
Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal:
Souffrez qu’on vous le communique;
Croyez-moi; n’ayez point de peur;
Voudrais-je vous tromper, vous pour qui je me pique
Des plus doux sentiments que puisse avoir un coeur?
Amarante aussitôt réplique:
Comment l’appelez-vous, ce mal? quel est son nom?
L’amour. Ce mot est beau: dites-moi quelques marques
A quoi je le pourrai connaître: que sent-on?
Des peines près de qui le plaisir des Monarques
Est ennuyeux et fade: on s’oublie, on se plaît
Toute seule en une forêt.
Se mire-t-on près un rivage?
Ce n’est pas soi qu’on voit, on ne voit qu’une image
Qui sans cesse revient et qui suit en tous lieux:
Pour tout le reste on est sans yeux.
Il est un Berger du village
Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir:
On soupire à son souvenir:
On ne sait pas pourquoi; cependant on soupire;
On a peur de le voir, encore qu’on le désire.
Amarante dit à l’instant:
Oh! oh! c’est là ce mal que vous me prêchez tant?
Il ne m’est pas nouveau: je pense le connaître.
Tircis à son but croyait être,
Quand la belle ajouta: Voilà tout justement
Ce que je sens pour Clidamant.
L’autre pensa mourir de dépit et de honte.
Il est force gens comme lui,
Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,
Et qui font le marché d’autrui.


FABLE XIV
LES OBSÈQUES DE LA LIONNE

La femme du Lion mourut:
Aussitôt chacun accourut
Pour s’acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d’affliction.
Il fit avertir sa Province
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu; ses Prévôts y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s’y trouva.
Le Prince aux cris s’abandonna,
Et tout son antre en résonna.
Les Lions n’ont point d’autre temple.
On entendit à son exemple
Rugir en leurs patois messieurs les Courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu’il plaît au Prince, ou s’ils ne peuvent l’être,
Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître;
On dirait qu’un esprit anime mille corps;
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire
Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire?
Cette mort le vengeait; la Reine avait jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
Et soutint qu’il l’avait vu rire.
La colère du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du Roi Lion:
Mais ce Cerf n’avait pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit: Chétif hôte des bois
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles; venez Loups,
Vengez la Reine, immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes.
Le Cerf reprit alors: Sire, le temps de pleurs
Est passé; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié couchée entre des fleurs,
Tout près d’ici m’est apparue;
Et je l’ai d’abord reconnue.
Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes.
Aux Champs Élysiens j’ai goûté mille charmes,
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi.
J’y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose,
Qu’on se mit à crier miracle, apothéose.
Le Cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
Amusez les Rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges,
Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,
Es goberont l’appât, vous serez leur ami.


FABLE XV
LE RAT ET L’ÉLÉPHANT

Se croire un personnage est fort commun en France.
On y fait l’homme d’importance,
Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois:
C’est proprement le mal françois.
La sotte vanité nous est particulière.
Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière.
Leur orgueil me semble en un mot
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
Donnons quelque image du nôtre,
Qui sans doute en vaut bien un autre.
Un Rat des plus petits voyait un Éléphant
Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent
De la bête de haut parage,
Qui marchait à gros équipage.
Sur l’animal à triple étage
Une Sultane de renom,
Son Chien, son Chat, et sa Guenon,
Son Perroquet, sa vieille, et toute sa maison,
S’en allait en pèlerinage.
Le Rat s’étonnait que les gens
Fussent touchés de voir cette pesante masse:
Comme si d’occuper ou plus ou moins de place
Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants.
Mais qu’admirez-vous tant en lui vous autres hommes?
Serait-ce ce grand corps, qui fait peur aux enfants?
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
D’un grain moins que les Éléphants.
Il en aurait dit davantage;
Mais le Chat sortant de sa cage
Lui fit voir en moins d’un instant
Qu’un Rat n’est pas un Éléphant.


FABLE XVI
L’HOROSCOPE

On rencontre sa destinée
Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.
Un Père eut pour toute lignée
Un Fils qu’il aima trop, jusques à consulter
Sur le sort de sa géniture
Les Diseurs de bonne aventure.
Un de ces gens lui dit, que des Lions surtout
Il éloignât l’enfant jusques à certain âge:
Jusqu’à vingt ans, point davantage.
Le Père pour venir a bout
D’une précaution sur qui roulait la vie
De celui qu’il aimait, défendit que jamais
On lui laissât passer le seuil de son palais.
Il pouvait sans sortir contenter son envie,
Avec ses compagnons tout le jour badiner,
Sauter, courir, se promener.
Quand il fut en l’âge où la chasse
Plaît le plus aux jeunes esprits,
Cet exercice avec mépris
Lui fut dépeint: mais, quoi qu’on fasse,
Propos, conseil, enseignement,
Rien ne change un tempérament.
Le jeune homme inquiet, ardent, plein de courage,
A peine se sentit des bouillons d’un tel âge,
Qu’il soupira pour ce plaisir.
Plus l’obstacle était grand, plus fort fut le désir.
Il savait le sujet des fatales défenses;
Et comme ce logis plein de magnificences
Abondait partout en tableaux,
Et que la laine et les pinceaux
Traçaient de tous côtés chasses et paysages,
En cet endroit des animaux,
En cet autre des personnages,
Le jeune homme s’émut, voyant peint un Lion.
Ah! monstre, cria-t-il, c’est toi qui me fais vivre
Dans l’ombre et dans les fers. A ces mots, il se livre
Aux transports violents de l’indignation,
Porte le poing sur l’innocente bête.
Sous la tapisserie un clou se rencontra.
Ce clou le blesse; il pénétra
Jusqu’aux ressorts de l’âme; et cette chère tête
Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put,
Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut.
Même précaution nuisit au Poète Eschyle.
Quelque Devin le menaça, dit-on,
De la chute d’une maison.
Aussitôt il quitta la ville,
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.
Un Aigle qui portait en l’air une Tortue
Passa par là, vit l’homme, et sur sa tête nue,
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,
Étant de cheveux dépourvue,
Laissa tomber sa proie, afin de la casser:
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
De ces exemples il résulte
Que cet art, s’il est vrai, fait tomber dans les maux
Que craint celui qui le consulte;
Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux.
Je ne crois point que la nature
Se soit lié les mains, et nous les lie encore,
Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort.
Il dépend d’une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps;
Non des conjonctions de tous ces charlatans.
Ce Berger et ce Roi sont sous même planète;
L’un d’eux porte le sceptre et l’autre la houlette:
Jupiter le voulait ainsi.
Qu’est-ce que Jupiter?
un corps sans connaissance.
D’où vient donc que son influence
Agit différemment sur ces deux hommes-ci?
Puis comment pénétrer jusques à notre monde?
Comment percer des airs la campagne profonde?
Percer Mars, le soleil, et des vuides sans fin?
Un atome la peut détourner en chemin:
Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope?
L’état où nous voyons l’Europe
Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu;
Que ne l’a-t-il donc dit? Mais nul d’eux ne l’a su.
L’immense éloignement, le point, et sa vitesse,
Celle aussi de nos passions,
Permettent-ils à leur faiblesse
De suivre pas à pas toutes nos actions?
Notre sort en dépend: sa course entre-suivie,
Ne va, non plus que nous,jamais d’un même pas;
Et ces gens veulent au compas,
Tracer le cours de notre vie!
Il ne se faut point arrêter
Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
Ce fils par trop chéri ni le bonhomme Eschyle,
N’y font rien. Tout aveugle et menteur qu’est cet art,
Il peut frapper au but une fois entre mille;
Ce sont des effets du hasard.


FABLE XVII
L’ÂNE ET LE CHIEN

Il se faut entraider, c’est la loi de nature:
L’Âne un jour pourtant s’en moqua:
Et ne sais comme il y manqua;
Car il est bonne créature.
Il allait par pays accompagné du Chien,
Gravement, sans songer à rien,
Tous deux suivis d’un commun maître.
Ce maître s’endormit; l’Âne se mit à paître:
Il était alors dans un pré,
Dont l’herbe était fort à son gré.
Point de chardons pourtant; il s’en passa pour l’heure:
Il ne faut pas toujours être si délicat;
Et faute de servir ce plat
Rarement un festin demeure.
Notre Baudet s’en sut enfin
Passer pour cette fois. Le Chien mourant de faim
Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie;
Je prendrai mon dîné dans le panier au pain.
Point de réponse, mot; le Roussin d’Arcadie
Craignit qu’en perdant un moment,
Il ne perdit un coup de dent.
Il fit longtemps la sourde oreille:
Enfin il répondit: Ami, je te conseille
D’attendre que ton maître ait fini son sommeil;
Car il te donnera sans faute à son réveil,
Ta portion accoutumée.
Il ne saurait tarder beaucoup.
Sur ces entrefaites un Loup
Sort du bois, et s’en vient; autre bête affamée.
L’Âne appelle aussitôt le Chien à son secours.
Le Chien ne bouge, et dit: Ami, je te conseille
De fuir en attendant que ton maître s’éveille;
Il ne saurait tarder; détale vite, et cours.
Que si ce Loup t’atteint, casse-lui la mâchoire.
On t’a ferré de neuf; et si tu me veux croire,
Tu l’étendras tout plat. Pendant ce beau discours,
Seigneur Loup étrangla le Baudet sans remède.
Je conclus qu’il faut qu’on s’entraide.


FABLE XVIII
LE BASSA ET LE MARCHAND

Un Marchand grec en certaine contrée
Faisait trafic. Un Bassa l’appuyait;
De quoi le Grec en Bassa le payait,
Non en Marchand: tant c’est chère denrée
Qu’un protecteur. Celui-ci coûtait tant,
Que notre Grec s’allait partout plaignant.
Trois autres Turcs d’un rang moindre en puissance
Lui vont offrir leur support en commun.
Eux trois voulaient moins de reconnaissance
Qu’à ce Marchand il n’en coûtait pour un.
Le Grec écoute: avec eux il s’engage;
Et le Bassa du tout est averti:
Même on lui dit qu’il jouera, s’il est sage,
A ces gens-là quelque méchant parti,
Les prévenant, les chargeant d’un message
Pour Mahomet, droit en son paradis,
Et sans tarder. Sinon ces gens unis
Le préviendront, bien certains qu’à la ronde
Il a des gens tout prêts pour le venger.
Quelque poison l’envoira protéger
Les trafiquants qui sont en l’autre monde.
Sur cet avis le Turc se comporta
Comme Alexandre; et plein de confiance
Chez le Marchand tout droit il s’en alla;
Se mit à table: on vit tant d’assurance
En ses discours et dans tout son maintien,
Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien.
Ami, dit-il, je sais que tu me quittes;
Même l’on veut que j’en craigne les suites;
Mais je te crois un trop homme de bien:
Tu n’as point l’air d’un donneur de breuvage.
Je n’en dis pas là-dessus davantage.
Quant à ces gens qui pensent t’appuyer,
Écoute-moi. Sans tant de dialogue,
Et de raisons qui pourraient t’ennuyer,
Je ne te veux conter qu’un apologue.
Il était un Berger, son Chien, et son troupeau.
Quelqu’un lui demanda ce qu’il prétendait faire
D’un Dogue de qui l’ordinaire
Était un pain entier. Il fallait bien et beau
Donner cet animal au Seigneur du village.
Lui Berger pour plus de ménage
Aurait deux ou trois Mâtineaux,
Qui lui dépensant moins veilleraient aux troupeaux
Bien mieux que cette bête seule.
Il mangeait plus que trois: mais on ne disait pas
Qu’il avait aussi triple gueule
Quand les Loups livraient des combats.
Le Berger s’en défait: il prend trois Chiens de taille
A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.
Le troupeau s’en sentit, et tu te sentiras
Du choix de semblable canaille.
Si tu fais bien, tu reviendras à moi.
Le Grec le crut. Ceci montre aux Provinces
Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi
S’abandonner à quelque puissant roi,
Que s’appuyer de plusieurs petits princes.

FABLE XIX
L’AVANTAGE DE LA SCIENCE

Entre deux Bourgeois d’une ville
S’émut jadis un différend.
L’un était pauvre, mais habile,
L’autre riche, mais ignorant.
Celui-ci sur son concurrent
Voulait emporter l’avantage,
Prétendait que tout homme sage
Était tenu de l’honorer.
C’était tout homme sot; car pourquoi révérer
Des biens dépourvus de mérite?
La raison m’en semble petite.
Mon ami, disait-il souvent
Au savant,
Vous vous croyez considérable;
Mais, dites-moi, tenez-vous table?
Que sert à vos pareils de lire incessamment?
Ils sont toujours logés à la troisième chambre,
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,
Ayant pour tout Laquais leur ombre seulement.
La République a bien affaire
De gens qui ne dépensent rien:
Je ne sais d’homme nécessaire
Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
Nous en usons, Dieu sait: notre plaisir occupe
L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,
Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez
A messieurs les gens de finance
De méchants livres bien payés.
Ces mots remplis d’impertinence
Eurent le sort qu’ils méritaient.
L’homme lettré se tut, il avait trop à dire.
La guerre le vengea bien mieux qu’une satire.
Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient.
L’un et l’autre quitta sa ville:
L’ignorant resta sans asile; Il reçut partout des mépris:
L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle.
Cela décida leur querelle. Laissez dire les sots; le savoir a son prix.

FABLE XX
JUPITER ET LES TONNERRES

Jupiter voyant nos fautes,
Dit un jour du haut des airs:
Remplissons de nouveaux hôtes
Les cantons de l’univers
Habités par cette race
Qui m’importune et me lasse.
Va-t’en, Mercure, aux Enfers:
Amène-moi la Furie
La plus cruelle des trois.
Race que j’ai trop chérie,
Tu périras cette fois.
Jupiter ne tarda guère
A modérer son transport.
Ô vous, Rois, qu’il voulut faire
Arbitres de notre sort,
Laissez entre la colère
Et l’orage qui la suit
L’intervalle d’une nuit.
Le Dieu dont l’aile est légère,
Et la langue a des douceurs,
Alla voir les noires Soeurs.
A Tisiphone et Mégère
Il préféra, ce dit-on,
L’impitoyable Alecton.
Ce choix la rendit si fière,
Qu’elle jura par Pluton
Que toute l’engeance humaine
Serait bientôt du domaine
Des Déités de là-bas.
Jupiter n’approuva pas
Le serment de l’Euménide.
Il la renvoie, et pourtant
Il lance un foudre à l’instant
Sur certain peuple perfide.
Le tonnerre, ayant pour guide
Le père même de ceux
Qu’il menaçait de ses feux,
Se contenta de leur crainte;
Il n’embrasa que l’enceinte
D’un désert inhabité.
Tout père frappe à côté.
Qu’arriva-t-il? Notre engeance
Prit pied sur cette indulgence.
Tout l’Olympe s’en plaignit:
Et l’assembleur de nuages
Jura le Styx, et promit
De former d’autres orages;
Ils seraient sûrs. On sourit:
On lui dit qu’il était père,
Et qu’il laissât pour le mieux
A quelqu’un des autres Dieux
D’autres tonnerres à faire.
Vulcan entreprit l’affaire.
Ce Dieu remplit ses fourneaux
De deux sortes de carreaux.
L’un jamais ne se fourvoie,
Et c’est celui que toujours
L’Olympe en corps nous envoie.
L’autre s’écarte en son cours;
Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte:
Bien souvent même il se perd,
Et ce dernier en sa route
Nous vient du seul Jupiter.

FABLE XXI
LE FAUCON ET LE CHAPON

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle;
Ne vous pressez donc nullement:
Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
Que le Chien de Jean de Nivelle.
Un citoyen du Mans, Chapon de son métier,
Était sommé de comparaître
Par-devant les Lares du maître,
Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.
Tous les gens lui criaient pour déguiser la chose,
Petit, petit, petit: mais, loin de s’y fier,
Le Normand et demi laissait les gens, crier:
Serviteur, disait-il, votre appât est grossier;
On ne m’y tient pas; et pour cause.
Cependant un Faucon sur sa perche voyait
Notre Manceau qui s’enfuyait.
Les Chapons ont en nous fort peu de confiance,
Soit instinct, soit expérience.
Celui-ci qui ne fut qu’avec peine attrapé,
Devait le lendemain être d’un grand soupé,
Fort à l’aise, en un plat, honneur dont la Volaille
Se serait passée aisément.
L’Oiseau chasseur lui dit: Ton peu d’entendement
Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille,
Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.
Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître.
Le vois-tu pas à la fenêtre?
Il t’attend: es-tu sourd? Je n’entends que trop bien,
Repartit le Chapon; mais que me veut-il dire,
Et ce beau Cuisinier armé d’un grand couteau?
Reviendrais-tu pour cet appeau:
Laisse-moi fuir, cesse de rire
De l’indocilité qui me fait envoler,
Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler.
Si tu voyais mettre à la broche. Tous les jours autant de Faucons
Que j’y vois mettre de Chapons,
Tu ne me ferais pas un semblable reproche.

FABLE XXII
LE CHAT ET LE RAT

Quatre animaux divers, le Chat Grippe-fromage,
Triste-oiseau le Hibou, Ronge-maille le Rat,
Dame Belette au long corsage,
Toutes gens d’esprit scélérat,
Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.
Tant y furent qu’un soir à l’entour de ce pin
L’homme tendit ses rets. Le Chat de grand matin
Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie
Le filet; il y tombe, en danger de mourir;
Et mon Chat de crier, et le Rat d’accourir,
L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie.
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.
Le Pauvre Chat dit: Cher ami,
Les marques de ta bienveillance
Sont communes en mon endroit.
Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance
M’a fait tomber. C’est à bon droit
Que seul entre les tiens par amour singulière
Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.
Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux Dieux.
J’allais leur faire ma prière;
Comme tout dévot Chat en use les matins.
Ce réseau me retient; ma vie est en tes mains:
Viens dissoudre ces noeuds. Et quelle récompense
En aurai-je? reprit le Rat.
Je jure éternelle alliance
Avec toi, repartit le Chat.
Dispose de ma griffe, et sois en assurance:
Envers et contre tous je te protégerai,
Et la Belette magerai
Avec l’époux de la Chouette.
Ils t’en veulent tous deux. Le Rat dit: Idiot!
Puis il s’en va vers sa retraite.
La Belette était près du trou.
Le Rat grimpe plus haut; il y voit le Hibou;
Dangers de toutes parts; le plus pressant l’emporte.
Ronge-maille retourne au Chat, et fait en sorte
Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant
Qu’il dégage enfin l’hypocrite.
L’homme paraît en cet instant.
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.
A quelque temps de là, notre Chat vit de loin
Son Rat qui se tenait alerte et sur ses gardes.
Ah! mon frère, dit-il, viens m’embrasser; ton soin
Me fait injure. Tu regardes
Comme ennemi ton allié.
Penses-tu que j’aie oublié
Qu’après Dieu je te dois la vie?
Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j’oublie
Ton naturel? Aucun traité
Peut-il forcer un chat à la reconnaissance?
S’assure-t-on sur l’alliance
Qu’a faite la nécessité.

FABLE XXIII
LE TORRENT ET LA RIVIÈRE

Avec grand bruit et grand fracas
Un Torrent tombait des montagnes:
Tout fuyait devant lui; l’horreur suivait ses pas,
Il faisait trembler les campagnes.
Nul voyageur n’osait passer
Une barrière si puissante:
Un seul vit des voleurs, et se sentant presser,
Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.
Ce n’était que menace, et bruit, sans profondeur;
Notre homme enfin n’eut que la peur.
Ce succès lui donnant courage,
Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,
Il rencontra sur son passage
Une Rivière dont le cours
Image d’un sommeil doux, paisible et tranquille
Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile.
Point de bords escarpés, un sable pur et net.
Il entre, et son cheval le met
A couvert des voleurs, mais non de l’onde noire:
Tous deux au Styx allèrent boire;
Tous deux, à nager malheureux,
Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
Bien d’autres fleuves que les nôtres.
Les gens sans bruit sont dangereux;
Il n’en est pas ainsi des autres.

FABLE XXIV
L’ÉDUCATION

Laridon et César, frères dont l’origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
A deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient l’un les forêts, et l’autre la cuisine.
Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom;
Mais la diverse nourriture
Fortifiant en l’un cette heureuse nature,
En l’autre l’altérant, un certain marmiton
Nomma celui-ci Laridon:
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse
Ne fit en ses enfants dégénérer son sang:
Laridon négligé témoignait sa tendresse
A l’objet le premier passant.
Il peupla tout de son engeance:
Tournebroches par lui rendus communs en France
Y font un corps à part, gens fuyants les hasards,
Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père:
Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère:
Faute de cultiver la nature et ses dons;
Ô combien de Césars deviendront Laridons!

FABLE XXV
LES DEUX CHIENS ET L’ÂNE MORT

Les vertus devraient être soeurs,
Ainsi que les vices sont frères:
Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos coeurs,
Tous viennent à la file, il ne s’en manque guères:
J’entends de ceux qui n’étant pas contraires
Peuvent loger sous même toit.
A l’égard des vertus, rarement on les voit
Toutes en un sujet éminemment placées
Se tenir par la main sans être dispersées.
L’un est vaillant, mais prompt; l’autre est prudent, mais froid.
Parmi les animaux le Chien se pique d’être
Soigneux et fidèle à son maître;
Mais il est sot, il est gourmand:
Témoin ces deux Mâtins qui dans l’éloignement
Virent un Ane mort qui flottait sur les ondes.
Le vent de plus en plus l’éloignait de nos Chiens.
Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens.
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes.
J’y crois voir quelque chose. Est-ce un Boeuf, un Cheval?
Hé qu’importe quel animal?
Dit l’un de ces Mâtins; voilà toujours curée.
Le point est de l’avoir; car le trajet est grand;
Et de plus il nous faut nager contre le vent.
Buvons toute cette eau, notre gorge altérée
En viendra bien à bout: ce corps demeurera
Bientôt à sec, et ce sera
Provision pour la semaine.
Voilà mes Chiens à boire; ils perdirent l’haleine,
Et puis la vie; ils firent tant
Qu’on les vit crever à l’instant.
L’homme est ainsi bâti. Quand un sujet l’enflamme
L’impossibilité disparaît à son âme.
Combien fait-il de voeux, combien perd-il de pas?
S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire?
Si j’arrondissais mes États
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats
Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire
Tout cela, c’est la mer à boire;
Mais rien à l’homme ne suffit:
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit
Il faudrait quatre corps; encore loin d’y suffire
A mi-chemin je crois que tous demeureraient:
Quatre Mathusalems bout à bout ne pourraient
Mettre à fin ce qu’un seul désire.

FABLE XXVI
DÉMOCRITE ET LES ABDÉRITAINS

Que j’ai toujours haï les penseurs du vulgaire!
Qu’il me semble profane, injuste, et téméraire;
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui!
Le maître d’Epicure en fit l’apprentissage.
Son pays le crut fou: Petits esprits! mais quoi?
Aucun n’est prophète chez soi.
Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage.
L’erreur alla si loin qu’Abdère députa
Vers Hippocrate, et l’invita,
Par lettres et par ambassade,
A venir rétablir la raison du malade.
Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
Perd l’esprit: la lecture a gâté Démocrite.
Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite:
Peut-être même ils sont remplis
De Démocrites infinis.
Non content de ce songe, il y joint les atomes,
Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes;
Et mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,
Il connaît l’univers et ne se connaît pas.
Un temps fut qu’il savait accorder les débats;
Maintenant il parle à lui-même.
Venez, divin mortel; sa folie est extrême.
Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens:
Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,
Quelles rencontres dans la vie
Le sort cause; Hippocrate arriva dans le temps
Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens
Cherchait dans l’homme et dans la bête
Quel siège a la raison, soit le coeur, soit la tête.
Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,
Les labyrinthes d’un cerveau
L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,
Et ne vit presque pas son ami s’avancer,
Attaché selon sa coutume.
Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser.
Le sage est ménager du temps et des paroles.
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,
Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n’est pas besoin que j’étale
Tout ce que l’un et l’autre dit.
Le récit précédent suffit
Pour montrer que le peuple est juge récusable.
En quel sens est donc véritable
Ce que j’ai lu dans certain lieu,
Que sa voix est la voix de Dieu?

FABLE XXVII
LE LOUP ET LE CHASSEUR

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux
Regardent comme un point tous les bienfaits des Dieux,
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage?
Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons?
L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,
Ne dira-t il jamais: C’est assez, jouissons?
Hâte-toi, mon ami; tu n’as pas tant à vivre.
Je te rebats ce mot; car il vaut tout un livre.
Jouis. Je le ferai. Mais quand donc? Dès demain.
Eh mon ami, la mort te peut prendre en chemin.
Jouis dès aujourd’hui: redoute un sort semblable
A celui du Chasseur et du Loup de ma fable.
Le premier, de son arc, avait mis bas un Daim.
Un Faon de Biche passe, et le voilà soudain
Compagnon du défunt; tous deux gisent sur l’herbe.
La proie était honnête; un Daim avec un Faon,
Tout modeste Chasseur en eût été content:
Cependant un Sanglier, monstre énorme et superbe,
Tente encore notre Archer, friand de tels morceaux.
Autre habitant du Styx: la Parque et ses ciseaux
Avec peine y mordaient; la Déesse infernale
Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale.
De la force du coup pourtant il s’abattit.
C’était assez de biens; mais quoi, rien ne remplit
Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes.
Dans le temps que le Porc revient à soi, l’Archer
Voit le long d’un sillon une Perdrix marcher,
Surcroît chétif aux autres têtes.
De son arc toutefois il bande les ressorts.
Le Sanglier, rappelant les restes de sa vie,
Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps;
Et la perdrix le remercie.
Cette part du récit s’adresse au convoiteux:
L’avare aura pour lui le reste de l’exemple.
Un Loup vit, en passant, ce spectacle piteux.
Ô Fortune, dit-il, je te promets un temple.
Quatre corps étendus! que de biens! mais pourtant
Il faut les ménager, ces rencontres sont rares.
(Ainsi s’excusent les avares.)
J’en aurai, dit le Loup, pour un mois, pour autant.
Un, deux, trois, quatre corps, ce sont quatre semaines,
Si je sais compter, toutes pleines.
Commençons dans deux jours; et mangeons cependant
La corde de cet arc; il faut que l’on l’ait faite
De vrai boyau; l’odeur me le témoigne assez.
En disant ces mots, il se jette
Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette
Un nouveau mort: mon Loup a les boyaux percés.
Je reviens à mon texte. Il faut que l’on jouisse;
Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun;
La convoitise perdit l’un;
L’autre périt par l’avarice.

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