Auguste Lecœur et l’autocritique attendue

Auguste Lecœur est exclu du Parti Communiste Français en novembre 1954 ; l’Humanité va régulièrement le dénoncer par la suite.

De son côté, il publiera quelques mois plus tard une petite brochure, intitulée « L’autocritique attendue », qui se vend à autour de 15 000 exemplaires selon son auteur.

Et il monte une revue, La Nation Socialiste, qui se définit comme les « Cahiers du communisme démocratique et national ».

On comprend alors tout de suite qu’Auguste Lecœur a la même ligne que le Parti Communiste Français.

Mais que reproche-t-il alors à la direction, lui qui a mis en avant André Fougeron et une ligne sentimentale-identitaire, rétive à la perspective d’une course permanente pour l’établissement du front unique dans tous les domaines ?

Il dit : oui, la ligne politique est juste. Mais le problème, c’est l’action.

Et comme dans le Parti Communiste Français, il y a des gens intouchables, le rapport à la réalité est faussé.

Auguste Lecœur souligne que Maurice Thorez fait ce qu’il veut, que sa femme Jeanette Vermeesch s’arroge des prérogatives, que Louis Aragon agit comme bon lui semble.

Bref, il fait des reproches, de manière décousue et avec une approche personnelle. Et il justifie sa décision d’avoir instauré le principe des instructeurs politiques.

Auguste Lecœur rappelle qu’en effet, juste après la victoire de 1945, le Parti Communiste Français voulait très largement s’élargir.

Voici par exemple ce que disait Léon Mauvais dans son article « En avant pour un Parti Communiste Français toujours plus grand » :

« NOUS DEVONS COMPTER PAR MILLIONS pour guider, stimuler les Françaises et Français dans le voie de l’effort créateur, de la renaissance du pays, de la démocratie nouvelle.

NOUS DEVONS COMPTER PAR MILLIONS pour aider les ouvriers, les paysans, les intellectuels, tous ceux qui, par leurs bras ou leurs cerveaux, contribuent à rénover la France, à s’organiser, à renforcer leurs associations, mouvements et organisations diverses, mais aussi pour les appeler à rejoindre les rangs du Parti communiste français, vers qui s’affirme toujours plus leur confiance. »

Auguste Lecœur, lui, dans son « Autocritique attendue », attribue directement ce mot d’ordre à Maurice Thorez, et il le critique.

Mais il ne dénonce pas seulement l’objectif quantitatif.

Il dit que le choix d’un tel objectif s’accompagne d’une perte en qualité. Dans les zones prolétariennes, les effectifs reculent.

Les adhérents ne participent pas, d’où justement selon lui le besoin en instructeurs politiques chargés de redynamiser chaque cellule.

C’est, selon lui, le problème de fond.

En fait, lorsque Auguste Lecœur se lance dans les reproches à la direction, c’est long et illisible. Par contre, le thème du rapport entre la quantité et la qualité ressort avec netteté. Il dit ainsi :

« Au dernier Congrès du Parti, le gonflement des effectifs a persisté. On fit état de 500 000 adhérents, ce qui représente une exagération considérable.

En faisant apparaître d’année en année un certain nombre d’adhérents imaginaires, on en arrive à annoncer des pertes également imaginaires.

Exemple : on avait annoncé un million trente-quatre mille cartes placées pour 1946 et au récent Congrès : cinq cent mille.

Ainsi d’après les chiffres officiels, nous aurions perdu un demi-million. Or, ce chiffre est faux.

Malgré tout, cette référence est nécessaire pour démontrer, premièrement : que le bluff aux effectifs est une des conséquences du mot d’ordre du Secrétaire général « Un Parti devant compter par millions »; deuxièmement : pour démontrer le grand brassage qui s’est opéré au sein du Parti jusqu’à ce jour.

Depuis la Libération, c’est le parti qui dans sa composition interne a le plus changé. Ayant le plus souffert, il s’est le plus renouvelé.

Des quantités de militants et d’adhérents venus au Parti sous l’influence de la Révolution russe, de l’Internationale de Lénine sont aujourd’hui disparus, l’âge bien entendu en a éliminé, mais c’est l’occupation qui a opéré parmi eux une saignée terrible.

En quelques années, la composition du Parti s’est transformée par l’apport de forces nouvelles. Les évènements de 1936 avec le « Front Populaire » — la guerre avec le « Front National » — les tontes premières années de la Libération avec le prolongement du Front National, furent les voies par lesquelles le Parti reçut en masse des forces neuves.

Les pertes persistantes du Parti dans le domaine de l’organisation, l’intérêt de moins en moins grand des adhérents à participer aux réunions et la dégradation de son activité générale, cause plus grave dans l’ensemble qu’une perte électorale, sont le résultat de la contradiction entre les exigences nouvelles du Parti et les méthodes et moyens rétrogrades utilisés par la Direction.

Le plus grand nombre des adhérents venus au Parti dans des conditions politiques bien déterminées ne sont pas à l’aise dans le climat qui est ainsi créé. »

Quelles solutions alors ?

Auguste Lecœur se lance concrètement dans une dénonciation du culte de l’individu ; il valorise la coexistence pacifique, dénonce Staline.

Bref, il est évident qu’il cherche et qu’il a cherché à converger avec le nouveau dirigeant du Parti en URSS, Nikita Khrouchtchev.

Et lui qui prône en théorie, donc, une ligne sentimentale-identitaire forte, affirme qu’il faut absolument… l’union avec le Parti socialiste, et que justement Maurice Thorez est un obstacle à cela. Ainsi :

« Les méthodes et moyens de la Direction du Parti Communiste Français font un tort considérable à la réalisation de l’union (…).

La responsabilité des Partis se réclamant de la classe ouvrière est particulièrement lourde.

Depuis la Libération plusieurs centaines de milliers de travailleurs ont quitté les Partis Socialiste et Communiste. Qu’a-t-on fait de ces travailleurs et où vont-ils ?

La vérité que chacun veut cacher ou ne pas voir, c’est que ceux qui quittent le Parti Communiste ne vont pas plus au Parti Socialiste que les anciens socialistes vont au Parti Communiste. Tout se passe comme si les uns et les autres avaient uniquement appris à se détester.

Voilà le gâchis, il n’y a pas lieu d’être fier et il ne faut pas croire que l’on peut tirer son épingle du jeu en disant : « Ce n’est pas ma faute mais celle du voisin ».

La classe ouvrière en rend les deux Partis responsables. D’autant plus que si les choses restent en cet état, ce n’est pas du gâchis pour tout le monde.

On prépare ainsi une armée sans arme, une proie facile pour les démagogues et aventuriers fascistes qui, forts des mécontents, des désabusés, des découragés, trouvent toujours le bon moment pour se faufiler entre les fissures des divisions ouvrières.

Voilà pourquoi les prolétaires qui ont mille sujets de langue commune doivent faire entre eux l’apprentissage de l’estime et réserver leur haine et leurs coups à l’ennemi de classe. »

Auguste Lecœur n’eut cependant aucun écho dans le Parti Communiste Français.

Il tenta d’exister politiquement, mais en juillet 1956, lors d’un meeting avec 2000 personnes à Hénin-Liétard, le Parti Communiste Français envoie des groupes de bagarreurs.

Sévèrement tabassé, Auguste Lecœur finit par abandonner la partie et rejoignit le Parti socialiste (SFIO) en octobre 1958.

Il reprit néanmoins parfois les polémiques avec le Parti Communiste Français, ce qui pourra aller jusqu’au procès.

Plus personne ne se rappela cependant vraiment d’Auguste Lecœur, dont le rôle avait été si important pour le Parti Communiste Français.

C’est qu’il représente le canal historique : c’est la ligne de Maurice Thorez « jeune », avec une démarche fondée sur le Nord-Pas-de-Calais, un rapport à la classe à la fois dur et syndicaliste, une conception étroite du Parti.

Maurice Thorez représentait le canal habituel, qui a mis l’accent sur l’esprit unitaire, le fait de se tourner vers l’extérieur (les catholiques et les socialistes), le rôle central des organismes générés dont le Parti doit être seulement l’aiguillon.

C’est toujours le canal habituel qui gagne ; néanmoins, le canal historique s’exprime de manière régulière, à travers les aléas des tentatives du Parti Communiste Français de s’insérer dans une « union » dont le meilleur est censé ressortir.