Louis Aragon avait nommé Pierre Daix directeur du quotidien communiste Ce soir, qui existait parallèlement à l’Humanité et qui était déjà en grande perte de vitesse : il disparaîtra en 1953.
Dans son numéro du 19 janvier 1951, Pierre Daix présente l’exposition « Au pays des mines », en prenant la place du critique culturel traditionnel du quotidien, Georges Besson, qui lui y était favorable.
La critique n’est pas ouverte ; on devine pourtant l’effort de relativiser au maximum l’exposition, et de sauver Pablo Picasso.
« UN GRAND ÉVÉNEMENT ARTISTIQUE
L’exposition d’André Fougeron LE PAYS DES MINES
L’exposition d’André Fougeron, « Le pays des mines », à quelques pas du Salon de la jeune peinture dont George Besson rend compte ici-même, est le grand événement artistique du moment.
André Fougeron, au Salon d’Automne de 1948, avait fait scandale en exposant les Parisiennes au marché.
C’était la rupture délibérée avec la peinture abstraite et détachée de la vie qui faisait alors les délices de la critique et les affaires des marchands de tableaux.
Fougeron affirmait avec éclat sa volonté de renouer avec la grande tradition réaliste de la peinture française.
De renouveler peinture en renouvelant son contenu, en s’efforçant d’exprimer ce qu’il y a de nouveau dans la vie du peuple français et dans ses luttes.
On sait la victoire qu’a remportée, au cours des années 1949 et 1950, une telle tendance et l’éclaircissement qu’elle a permis de faire dans la situation de la peinture française au milieu du XXe siècle.
Comment s’est dégagé un rassemblement des meilleurs peintres autour de ce contenu nouveau et la diversité qu’il manifeste de la mort de Danielle Casanova de Boris Taslitzky aux colombes de Picasso.
Fougeron, avec sa dernière exposition, fait un nouveau pas en avant. Il y a progrès, précision et enrichissement de la tendance, du contenu.
Choisir le pays des mines, la vie et le pays des ouvriers qui se situent à l’avant-garde du prolétariat, y consacrer non plus une toile, mais tout un ensemble, s’efforcer à l’aide de cet ensemble d’exprimer la vie dans son développement et dans sa variété témoignent de la conscience plus nette chez Fougeron des possibilités de son art.
L’exposition elle-même, les tableaux qui la composent montrent pour leur part le progrès dans l’expression.
Il suffit de comparer le mineur mort de Terres Cruelles et l’Assassinat de Houllier pour s’en convaincre.
Cependant que le Pensionné, le vieux silicosé recroquevillé auprès de son feu, marque une maîtrise nouvelle dans la manière de saisir la vie en ce qu’elle a d’essentiel, en même temps qu’une sobriété, et une liberté plus grandes.
Les paysages, nombreux dans cette exposition, constituent une recherche originale et particulièrement féconde.
Fougeron met là aussi en évidence le contenu humain de ces terres si riches, si modelées par les hommes, tant de fois envahies, théâtre de tant de luttes.
C’est cela l’essentiel. Cette exposition parle. Elle dit avec force cette partie de notre pays où l’ancien et le nouveau s’affrontent avec une particulière violence.
Elle le dit pour les hommes mêmes qui créent le nouveau.
Fougeron vient de livrer un beau combat, et dans la direction la plus féconde.
Que tous les problèmes d’expression de ce contenu nouveau soient encore loin d’être résolus, cela ne fait pas de doute, mais le fait essentiel est le progrès accompli dans la compréhension des possibilités du réalisme français et en ce sens Fougeron apporte à tous une précieuse contribution ; il nous conte le pays des mines, aux peintres, aux critiques et aux amateurs il découvre mieux les perspectives de renouveau.
Il aide à un dialogue d’une qualité nouvelle entre les peintres, et entre les peintres et le public avancé.
Une telle exposition mérite d’être vue pair tous.
D’abord pour sa valeur et aussi parce qu’elle témoigne d’une alliance nouvelle entre les artistes et leur peuple, ici concrétisée par le soutien effectif qu’a donné à Fougeron la Fédération des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais.
Saluons ici ces progrès et les immenses développements qu’ils nous permettent de vérifier. »
La veille, c’est l’hebdomadaire Les Lettres françaises qui s’était chargé d’une autre critique, par l’intermédiaire de Jean Marcenac.
Si Ce soir est un quotidien visant les masses, en se prétendant neutre, avec Les Lettres françaises, on a l’organe destiné aux lettrés.
Il faut donc frapper plus fort, tout en évitant par contre d’être frontal. C’est pourquoi Jean Marcenac commence par parler du peintre Nicolas Poussin, du 17e siècle, pour parler… du paysage de l’exposition « Au pays des mines ».
C’est une manière de totalement neutraliser la revendication militante du « nouveau réalisme français » et d’ailleurs, l’article l’assume, puisque la fin consiste à dire que la situation est misérable, les gens brisés, mais que le paysage pourra être transformé et devenir beau, ce qui ramène à la citation de Rimbaud au début.
L’article est donc subtil : il relativise la portée de la démarche, il accuse la peinture de ne pas être belle, ce qui parle aux intellectuels idéalistes façonnés par la bourgeoisie et en quête du « beau ».
Et il présuppose donc qu’il faut quelque chose en plus, ce qui est l’objectif visé : il s’agit de maintenir un espace pour les artistes de « génie » comme Pablo Picasso.
L’article a comme titre « Fougeron, l’Arcadie et la beauté moderne », et comme sous-titre « Quelques réflexions sur un aspect de l’Exposition ’’AU PAYS DES MINES’’ ».
« Le travail humain ! c’est l’explosion qui éclaire mon
abîme de temps en temps. » Arthur RIMBAUD.
Voilà fort longtemps, me semble-t-il, qu’en peinture, et tout au moins dans la peinture de paysage, nous vivotons sur une idée de la beauté à la petite semaine.Nous subsistons d’emprunts : le passé nous prête sur gages et rien n’existe que par lui, par sa caution, par la référence à ce qui fut.
N’est-il point paradoxal qu’un des hommes dont l’œuvre et la doctrine ont le plus fait, depuis cent ans, pour bouleverser la peinture, Cézanne, Cézanne lui-même, donne, suivant un mot célèbre, comme son ambition majeure de : « Faire du Poussin d’après nature » ?
Je sais bien qu’il y a là une très grande et très belle idée.C’est vrai, la beauté n’est pas du tout cuit ; c’est une dure et longue conquête ; et il ne s’agit pas seulement d’ouvrir l’œil devant la nature, mais son esprit aussi à ce qu’on nomme « la leçon des musées ».
Car c’est dans les musées seulement, singulièrement auprès de cet inégalable maître qu’est Poussin, que s’apprend ce que la nature n’enseigne pas et qui fait le fond de la peinture de paysage.
Ce n’est que là qu’enfin se découvre ce que cherche inconsciemment le malheureux qui tâtonne et ânonne sur le motif, changeant son chevalet de place, à la recherche de ce point privilégié dont parle Pascal, ce qui existe bien pour voir le tableau, mais qui, devant le modèle, nous fuit et nous échappe, à moins de se satisfaire tout badaudement des paroles du guide : « M’sieurs Dames, c’est ici le plus beau point de vue ! » ; ce que cherche encore, au degré le plus humble de l’art de peindre, le photographe qui cadre le spectacle qu’il veut fixer sur la pellicule ou sur la plaque ; en un mot, ce qu’on ne rencontre que par miracle dans la nature naturelle et qui se
nomme la composition.[Suit un long bavardage sur Poussin.]
Je m’excuse de ces longues réflexions. Je les faisais, l’autre jour, en visitant l’exposition « Au pays des mines », devant les paysages qui figurent parmi les quarante toiles d’André Fougeron.
Certes, j’imagine bien que ce n’est pas sur les paysages qu’on va disputer. Le sens de cet ensemble est autre ; et Fougeron continue ici sur le chemin qu’il a ouvert avec Les Parisiennes au marché, lors de ce Salon d’Automne 1948, dont j’avais, en son temps, pensant à cette toile, intitulé le compte rendu : « Le premier salon où l’on parle. »
Cette tentative de faire à nouveau de la peinture un langage, de s’en servir pour dire, pour raconter est ici poursuivie : c’est de la vie, de la lutte ; des espoirs des mineurs qu’il s’agit.
Cela est plus précis, plus assuré et demande à être examiné de près, pour juger des progrès, comme encore des hésitations.
[Jean Marcenac se lance dans une longue réflexion sur… le paysage.]
Car de tout ce que Fougeron a rapporté du pays des mines, rien ne me parait plus assuré que cela : de ce ciel incertain, troué parfois de bleu et percé soudain par le soleil, et voilé à nouveau de fumée ; de ces terrils noirs ou gris, de ces pauvres arbres, de ces maisons aux toits luisants et rouges sous la pluie ; de tout ce paysage sans rapport avec le ciel immuable, la lumière et l’horizon italiens, il a pourtant ramené ce que Poussin était allé chercher dans la campagne de Rome et qu’il y a trouvé et qui est la beauté.
Une beauté, je pense, qui est celle du monde créé par l’homme, composé par l’homme. Un monde transformé par le travail et dont l’homme est l’héritier et le maître.
Et sans doute André Stil a raison de marquer que « ce qui se passe en Union Soviétique, où l’homme, sachant où il va, remue les montagnes pour transformer les déserts immenses en terres fertiles, trouve ici un lamentable pendant, la terre bougeant au petit bonheur, hors de tout contrôle, parce qu’ici l’homme n’est même pas son propre maître… », sans doute a-t-il raison de souligner que cette terre, de surcroît, est celle de la guerre, des guerres.Ainsi, devant les Pyramides, pense-t-on aux esclaves.
Ainsi, devant Versailles, aux impôts, aux galères, aux Dragonnades, au peuple malheureux.
Ainsi asseyons-nous, comme Rimbaud, la beauté sur nos genoux et lui trouvons-nous un goût amer…
[Jean Marcenac continue sur le paysage, en citant André Stil, ainsi qu’Émile Zola.]
Dans un paysage de Fougeron, sous le ciel bleu et noir, face aux sombres terrils, entre les champs labourés, préparés pour les betteraves, dans l’aube à peine née, des mineurs roulent vers la fosse, sur leur vélo.
Il n’y a là rien que des hommes, retrouvant la même tâche harassante et quotidienne, retrouvant, au cœur de ce monde que leur travail a fait, ce travail qu’il leur faut faire.
Que connaissent-ils de Poussin, de l’Arcadie ?
[Nicolas Poussin (1594-1665) a peint des peintures de bergers idéalisés, placés en « Arcadie », le pays des délices de l’Antiquité grecque.]
Rien, sans doute.
Cependant, entre autres choses, c’est pour que la beauté soit aussi réelle à nos yeux qu’elle était à ceux de Poussin qu’ils vont à leur besogne et à leurs luttes.
Et qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne prétends pas que Fougeron soit Poussin.
Simplement, je vois que s’annonce un nouveau classicisme, né de l’accord, non de quelques hommes, mais de tous les hommes avec le monde.
Simplement, j’ai vu briller dans ces paysages un rayon de cette lumière qui éclaire les œuvres classiques.
Je l’ai vu. Et je le dis. »
Formellement, Les Lettres françaises ont abordé les peintures d’André Fougeron et annoncé l’exposition.
En pratique, c’était une remise en cause des prétentions du « nouveau réalisme français ».