La peinture de la Renaissance italienne recherche l’harmonie ; on devrait donc dire qu’elle vise la qualité.
Inversement, si on résume la peinture néerlandaise à une peinture de genre, alors on devrait ainsi parler de quantité.
Cette manière de voir les choses se justifierait d’autant plus que la seconde a produit bien plus de peintures que la première.
Il va de soi que cette conception est fondamentalement erronée et ne fait que refléter les intérêts du féodalisme et du catholicisme.
C’est la peinture de la Renaissance italienne qui vise la quantité, et pas la qualité, et c’est pour cela qu’elle a l’obsession de la proportion.
Son but, c’est l’équilibre, l’équilibre de nombreux rapports.
Son cœur, c’est la quantité, et c’est pour cela qu’elle marque, si l’on veut, le renouveau historique de la peinture pour l’humanité : elle exige qu’on s’investisse dans la compréhension des contours des choses et des êtres humains.
C’est pour cela que Raphaël peut être perçu comme le premier vrai peintre, celui par qui tous les autres peintres doivent passer à leurs débuts.
La peinture néerlandaise, elle, reconnaît la quantité, mais son objectif est la qualité, sous la forme de l’intensité. La vie intérieure d’un calviniste est en feu, c’est le Saint-Esprit présent partout et actif.
D’où l’importance de la valorisation du moment, d’où la personnalisation, comme ici dans ce chef d’œuvre de Jan de Bray, datant de vers 1664, qui représente ses propres parents, Salomon de Bray et Anna Westerbaen.

L’œuvre est somptueuse. Ce qui est frappant, c’est l’apparente raideur des deux parents, qui pourtant s’accompagne d’une étrange intensité.
Même les couleurs, sombres et peu engageantes, n’affaiblissent pas la charge amenant les deux figures représentées à posséder une dimension réelle et en tout cas personnelle.
Il faut une capacité d’observation de grande puissance associée à un sens majeur de la retranscription.
Et si la vie intérieure n’est pas dans la personne représentée, elle est portée par le peintre : c’est ce qui donne son sens à cette Nature morte avec un bol de fraises, de groseilles à maquereau et une botte d’asperges sur une table, peinte par Adriaen Coorte en 1703.

C’en est fini du peintre qui se cache derrière une harmonie préétablie qu’il ne fait que rejoindre en adoptant des canons esthétiques. L’artiste doit désormais porter l’œuvre elle-même.
La peinture néerlandaise n’est pas qu’une révolution parce qu’elle assume la réalité.
Elle l’est aussi, parce qu’elle est le produit de peintres qui, sans avoir un aperçu profond de ce qu’ils faisaient, savaient se précipiter sur les choses et dans les choses.
Il faut s’imaginer un peintre comme ici Jan Lievens capable de réaliser le Portrait d’un jeune homme, vers 1631.
Il ne s’agit pas que de le montrer, il faut le connaître, afin d’être en mesure de faire un témoignage de ce qui a été vu, en profondeur.

La dimension profondément personnelle des portraits est un aspect essentiel ; on n’est pas dans l’individualisation comme le capitalisme développé sait le faire de manière ininterrompue.
Un portrait, comme ici réalisé par Michiel Sweerts, se définit par un certain calme, et cependant la tension est toujours là, portée principalement par le visage, par le regard.

La peinture néerlandaise met fin à la représentation formalisée, qui neutralise les aspects concrets des êtres au nom d’un sens de l’harmonie plaqué artificiellement.
Un portrait réussi, dans la peinture néerlandaise, nous plonge dans un monde ; c’est en quelque sorte un roman de présentation d’une personne.
La peinture néerlandaise parvient à obtenir l’intensité, c’est indiscutable.
On y trouve des œuvres qui sont magnifiques, mais qui, comme en général pour le réalisme, ont besoin d’être comprises par des gens tournés vers le réel, assumant le réel, fondant leur propre existence sur la dignité du réel.
Une société qui contourne la réalité ne peut pas admirer la peinture néerlandaise, et c’est ce qui donne naissance à son anomalie.
On sait qu’elle existe, elle est incontournable, et pourtant il n’y a plus personne pour la chanter.
C’est parce que, à notre époque, la peinture néerlandaise ne peut être comprise qu’à travers le prisme du réalisme socialiste.
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la peinture néerlandaise