La représentation de fleurs est courante dans la peinture néerlandaise ; on doit également se rappeler de l’épisode de la « tulpenmanie », la « tulipomanie ».
Les Pays-Bas se sont, en effet, pris de passion pour le jardinage et l’horticulture, et les débuts des échanges mondiaux ont permis l’arrivée de plus d’une centaine d’espèces de fleurs nouvelles.
La tulipe eut un succès phénoménal ; on a un acte de vente de 1635 où 40 bulbes ont un prix de 100 000 florins, alors qu’une tonne de beurre coûtait alors 100 florins. Cela produisit une spéculation folle qui dura de novembre 1636 à mai 1637.
De manière plus concrète, la peinture néerlandaise a représenté les fleurs, encore et toujours, dans son souci de se conformer à l’esprit national, empreint de mélancolie et de confort.
On a toujours une imagerie délicate, mélangée, assez sombre, foisonnante mais sans ostentation aucune, à l’exemple du Vase en verre avec fleurs de Simon Verelst, de la seconde moitié du 17e siècle.

On ne trouve là ni le goût français pour l’esprit, ni l’intérêt belge pour le mouvement ; on est dans un esprit de décoration ample, de remplissage raffiné, bref d’une approche éminemment bourgeoise, qu’on retrouvera dans le style anglais et son sens du décor.
C’est que le capitalisme permet la production d’objets. Le goût intervient alors, et il y a le sens du goût et des objets. C’est ce qui explique l’attirance pour les petites choses également.
On n’est pas dans le baroque, avec une accumulation d’objets, qui n’ont pas forcément de sens en soi chacun.
Ici, le moindre objet est prétexte à un supplément d’âme, et c’est bien le sens de l’admirable Nature morte avec un pot et des pipes d’argile de Pieter van Anraedt, de 1658.

Il ne faut pas seulement considérer que ce tableau est un chef-d’œuvre dans sa composition et sa réalisation.
Il faut imaginer qu’on est dans une situation où les objets montrés sont vraiment devant nous, que nous sommes dans une pièce où de tels objets sont présents.
Loin d’être isolés, comme mis de côté, simplement déposés à cet endroit, ils sont présents pour nous et par nous, puisque nous disposons d’une vie intérieure reconnue et que ces objets, ce sont les nôtres, ils font partie de notre vécu, ils ont un sens pour nous, ils nous accompagnent, ils nous suivent jusqu’à être une partie de nous-mêmes.
C’est le principe du capitalisme que de présenter la marchandise et de nous l’associer.
Pour qu’elle ait un sens, alors, pour les bourgeois de l’époque, elle doit avoir non seulement un prix universel, mais une dimension particulière, c’est-à-dire personnelle.
On se retrouve entouré d’objets, non plus seulement artisanaux et issus d’un petit commerce, mais réellement produits dans un cadre plus développé et relevant du marché.
On a ainsi une vie riche et en même temps pleine intérieurement, à l’instar de la Conversation galante présentée en 1663 par Quiringh van Brekelenkam, où le tableau dans le tableau, profondément angoissant, sert de vecteur de la vie intérieure et fait contraste avec la tranquillité confortable de la pièce.

Le décor est un supplément d’âme, pour une bourgeoisie encore révolutionnaire, encore tournée vers le matérialisme et en quête d’une aisance dans sa vie quotidienne.
La peinture néerlandaise s’inscrit ainsi dans un projet de civilisation, avec une dimension nationale propre au pays, mais en réalité portant également l’universalisme du capitalisme.
Les attitudes qu’on trouve dans la Femme au clavecin, pour une scène représentée par Frans van Mieris l’Ancien en 1658, sont typiques de la bourgeoisie, non seulement d’alors, mais des siècles qui vont suivre.

On voit bien comment la bourgeoisie reprend, forcément, des traits propres à la classe dominante précédente, avec une posture hautaine et dédaigneuse, mais en même temps fière, car se voulant membre d’une société civilisée et surtout civilisatrice.
Le confort et les bonnes manières, avec un esprit posé, traversent les œuvres de la peinture néerlandaise, même si bien sûr il est montré que le « bas » de la société n’arrive pas à suivre et ne possède pas cette tension, cette force, cette détermination.
=>retour au dossier sur
la peinture néerlandaise